Un Romancier espagnol — Pedro Antonio de Alarcon

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

UN
ROMANCIER ESPAGNOL

PEDRO ANTONIO DE ALARCON.

Poesias sterias y humoristicas, Madrid 1870. — Cosas que fueron, 1871. — Novelas. — El Sombrero de tres picot, la Alpujarra, 1874.


I

Si l’Espagne aujourd’hui ne peut citer un romancier de premier ordre, si Fernan Caballero vieilli s’est retiré, laissant au plus digne la place qu’il avait si longtemps occupée et que nul après lui n’est venu remplir, il est cependant plusieurs écrivains qui jouissent là-bas d’une réelle réputation et qui partout ailleurs feraient encore quelque figure. Tel est Pedro Antonio de Alarcon [1], le plus original de tous, sinon le plus châtié. Conteur facile et agréable, où il excelle, c’est dans la nouvelle, le récit familier ; en dépit de ses négligences, il plaît, il intéresse ; il a ce charme singulier qui rend les défauts moins sensibles et les qualités plus aimables. C’est un talent très personnel, primesautier, fantasque et sérieux à la fois, tout fait d’oppositions et de contrastes, curieux mélange de chaleur et d’humour, d’esprit et d’enthousiasme. L’homme d’ailleurs ne diffère point de ses œuvres : cœur généreux, tête ardente, le voilà bien tout entier, et sa vie racontée par lui ne serait peut-être ni le moins complexe, ni le moins curieux de ses romans. Il naquit en 1833 à Guadix, petite ville oubliée de la province de Grenade. C’est là qu’il fit ses premières études, dans ce beau pays de l’Andalousie tout plein de poétiques souvenirs, avec ses tours désertes, ses mosquées muettes, ses palais maures tombant en ruines, « ensevelis au milieu des fleurs. » Durant une partie de son enfance, il avait été aveugle. A quatorze ans, il se rendit à Grenade, s’y fit recevoir bachelier et commença ses études de droit. Malheureusement son père n’était pas riche, les charges étaient lourdes à la maison, les enfans nombreux : il lui fallut revenir dans sa ville natale, et là, renonçant au droit pour la théologie, se préparer à entrer dans les ordres ; mais on ne décide pas ainsi d’une vocation. Alarcon n’était pas né pour faire un prêtre ; déjà au séminaire il se distinguait entre tous par une curiosité d’esprit, une indépendance de caractère, peu compatibles avec la gravité des fonctions sacerdotales. Les idées nouvelles de la révolution française, pénétrant à la suite des soldats de Napoléon jusqu’au fond de la Péninsule, avaient brisé le moule de la vieille société espagnole : nombre de couvens avaient été fermés, les terres mises à l’encan, les livres des bibliothèques vendus à vil prix ou misérablement abandonnés ; notre théologien eut ainsi à sa disposition des milliers de volumes, trésor inestimable dont nul autre que lui ne s’inquiétait plus ; il y puisa à pleines mains sans méthode et sans choix, passant indifféremment des encyclopédistes aux pères de l’église, de la poésie à la scolastique et de l’histoire à l’alchimie. Beaucoup de ces livres étaient écrits en italien et en français : seul et sans autre guide que le latin, qui lui servait à comparer les textes, il apprit ces deux langues ; en même temps, et comme si tant d’alimens divers ne pouvaient suffire à calmer l’ardeur de son esprit, il commençait à écrire et s’essayait dans tous les genres.

On comprend sans peine quel trouble dut jeter dans l’âme du jeune séminariste ce débordement de lectures incohérentes, inutiles les unes, dangereuses les autres. Depuis longtemps déjà il avait renoncé à suivre la carrière ecclésiastique ; mais ses parens tenaient bon. Il imagina de fonder à Cadix, en compagnie d’un de ses amis, un recueil littéraire, l’Écho d’Occident ; à eux deux et sans quitter leur ville natale, ils se chargeaient de fournir à la consommation du numéro hebdomadaire. Chose curieuse à dire, cette publication réussit, et quand au bout de quelques mois, devenu riche grâce à l’argent des souscripteurs, l’enfant terrible déclara qu’il voulait être libre, il fallut bien le laisser partir. Du reste on aurait tort de croire qu’Alarcon, en quittant le froc, eût fait également bon marché de ses principes religieux. Plus encore que l’Italie, l’Espagne est par excellence une terre de foi. Alarcon, comme ses compatriotes, est toujours resté profondément catholique, et dans tous ses livres on retrouverait la marque de convictions religieuses que n’ont pu affaiblir en lui ni les doctrines raisonnées des philosophes, ni les agitations d’une vie mondaine, partagée entre le travail et le plaisir.

A Grenade, où il vint s’établir après un court séjour dans la capitale, Alarcon se trouva mêlé à une société de jeunes gens qui se réunissaient pour traiter ensemble des questions d’art et de littérature, et dont plusieurs dans la suite se sont fait un nom à côté du sien : Fernandez Jimenez, Manuel del Palacio, Soler. Il avait repris la publication de son journal. C’est alors qu’éclata la révolution de 1854 ; beaucoup, grisés de mots, d’utopies libérales, saluaient en elle l’avènement de toutes les réformes, au lieu d’y voir ce qu’elle était en réalité, un coup d’état militaire qui rouvrait pour la malheureuse Espagne l’ère des pronunciamentos. Avec l’ardeur et l’imprudence naturelle à son âge, Alarcon se lança dans les idées nouvelles, et, comme il ne trouvait pas à Grenade les esprits assez préparés, il partit pour la capitale. La direction d’un journal satirique, el Latigo (le Fouet), lui fut offerte : cette feuille, de couleur démocratique, soutenue sous main par de grands personnages, était hostile surtout à la reine Isabelle et aux personnes de la famille royale. Tout ce qu’il avait de verve, d’esprit et de talent, Alarcon, surexcité par le danger et fier de se trouver en vue, le mit au service de la cause, cinglant et fouaillant sans pitié, s’attaquant de parti-pris aux hommes et aux choses. Sa témérité ne tarda pas à lui attirer une grave affaire, et il dut se rendre sur le terrain. Lui-même a jugé plus sévèrement que personne cette époque de sa vie. « A vingt et un ans, dit-il, lorsque j’avais à peine un poil de barbe au menton, chevalier errant de la révolution et soldat du scandale, j’ai lutté face à face contre le pouvoir le plus redoutable de mon pays pour me trouver un beau matin de février seul dans un champ désert, ne sachant pas même défendre ma vie et abandonné à la générosité de mon adversaire. » Dégoûté de la lutte, Alarcon laissa là son journal et son parti, et près de dix ans s’écoulèrent, les dix années de sa jeunesse, avant qu’il reprît la plume pour exprimer une idée politique. Cependant le scandale avait été grand autour de son nom. Consacré démagogue par les mille trompettes de la renommée au moment même où il cessait de l’être, il dut porter longtemps la peine de cette gênante réputation.

Un roman bien mené et intéressant, le Final de Norma, qui a été traduit en français, signala sa rentrée dans la carrière littéraire. Alors, sans trêve ni répit, durant plusieurs années, Alarcon travailla à se faire connaître : il écrivit beaucoup, un peu partout ; peut-être eût-il mieux fait, dans l’intérêt même de son talent et de sa réputation, de se ménager davantage. Néanmoins plusieurs de ses articles furent très goûtés : on en admirait la grâce, le ton aimable, le tour toujours facile et original. Il avait désormais trouvé sa voie. Être accueilli et fêté partout, briller dans les salons, les journaux, le théâtre, se laisser entraîner par ce tourbillon d’affaires et de plaisirs, de labeurs acharnés et de joies fiévreuses, qui est la vie des grandes capitales, quel beau rêve pour lui, le rêve de son adolescence, alors que, pauvre séminariste, il songeait à Madrid de loin, et soupirait après cet inconnu de gloire et de bonheur ! Et cependant, au milieu de tant de distractions, sa pensée se reportait encore vers ses parens, la maison paternelle, son beau ciel andalou chanté par les poètes, et il prenait plaisir à raconter les épisodes de ses jeunes années. Voici les premières pages d’un de ces récits, la Nuit de Noël du poète.

« Il y a bien longtemps de cela, — j’avais alors sept ans, — on était en hiver, et le jour déjà commençait à baisser quand mon père me dit d’une voix solennelle : — Pedro, tu ne te coucheras pas ce soir comme les poules ; tu n’es plus un petit garçon maintenant, tu prendras place à table avec les grandes personnes ; il faut fêter la Noël.

« Non, jamais je n’oublierai le plaisir que me causèrent ces paroles. J’allais enfin me coucher tard ! Je laissai tomber un regard de dédain sur mes autres frères, qui, plus jeunes que moi, n’étaient pas admis à pareil honneur, et tout bas je me mis à songer à l’envie et à l’admiration que j’exciterais quand le surlendemain à l’école, devant mes petits camarades, je raconterais les détails de cette fête qui allait être ma première aventure et comme mon début dans la vie.

« Oh ! cette nuit de Noël !

« La prière du soir venait de sonner, la prière des morts comme on dit là-bas au village, dans mon petit village à quatre-vingt-dix lieues de Madrid, à mille lieues du monde, en un pli perdu de la Sierra-Nevada.

« Je crois nous voir encore. Un énorme tronc de chêne pétillait au milieu du foyer ; la noire et vaste cheminée nous abritait de son manteau ; aux deux bouts, se faisant face, étaient mes deux aïeules qui ce soir-là étaient restées à la maison pour présider la cérémonie de famille ; après venaient nos parens, puis nous autres, et au milieu de nous les serviteurs, car en ce jour, eux aussi représentaient la maison, et nous devions tous ensemble nous chauffer au même foyer. Seulement, il m’en souvient, les hommes se tenaient debout, et les servantes accroupies ou agenouillées : par respect pour les maîtres, nul n’eût osé s’asseoir. Au centre du cercle dormaient les chats, les pattes repliées, le dos au feu. Quelques flocons de neige tombaient par le tuyau de la cheminée, la route aimée des fées et des lutins, et le vent qui soufflait au loin nous parlait des absens, des pauvres, des voyageurs allant par les chemins.

« Mon père et ma sœur jouaient de la harpe, et moi, bien malgré eux, je les accompagnais sur un gros tambour que je m’étais fabriqué le soir même avec un pot cassé. Vous connaissez les airs rustiques que l’on chante dans les campagnes à l’occasion de la Noël ? A cela se bornait tout notre concert. Les servantes se chargèrent de la partie vocale et entonnèrent des couplets comme celui-ci :

C’est de Noël la nuit bénie,
Demain doit naître le Sauveur ;
Apporte-nous du vin, Marie,
Nous voulons boire en son honneur.

« Et tout le monde était en liesse, tous les visages rayonnaient de plaisir ; les gâteaux secs en forme de couronne, les biscuits glacés, le pain d’épice, les confitures préparées par les bonnes sœurs, le rossolis, l’eau-de-vie de guignes, passaient de main en main, et l’on parlait de se rendre ensemble à la messe de minuit, d’assister au petit jour à l’adoration des bergers, de faire des sorbets avec la neige qui tapissait la cour, d’aller voir la crèche que nous autres, les petits garçons du village, nous avions installée au bas du clocher… Tout à coup, au milieu de cette allégresse, parvint à mes oreilles le couplet suivant, chanté par mon aïeule paternelle :

La nuit de Noël est venue,
La nuit de Noël va finir ;
Nous aussi, nous devrons partir
Pour une contrée inconnue.

« En dépit de l’insouciance naturelle aux enfans, ce couplet me glaça le cœur. En un instant venaient de s’ouvrir devant moi tous les sombres horizons de la vie.

« Ce fut comme un trait de lumière, comme une intuition au-dessus de mon âge, comme un pressentiment miraculeux, un avant-goût des tristesses et des rancœurs du poète, ma première inspiration en un mot. Je vis avec une lucidité merveilleuse la triste destinée de ces trois générations réunies sous mes yeux et qui constituaient ma famille ; mes aïeules, mes parens et mes frères me parurent une armée en marche, dont l’avant-garde entrait déjà dans la tombe, tandis que les derniers n’étaient pas encore sortis du berceau. Et ces trois générations composaient un siècle, et tous les siècles avaient été semblables, et le nôtre disparaîtrait comme les autres et aussi tous après lui.

La nuit de Noël est venue,
La nuit de Noël va finir !

« Ainsi passe le temps ; implacable et monotone, le balancier des heures s’agite dans l’espace, et le retour indifférent des choses contraste avec la courte durée de notre voyage ici-bas.

Nous aussi, nous devrons partir
Pour une contrée inconnue.

« Pensée terrible, sentence affreuse qui, subitement entrevue, était pour moi comme le premier avis que me donnait la mort, comme le premier geste qu’elle me faisait du fond des ténèbres de l’avenir !

« Alors défilèrent devant mes yeux mille noëls passées, mille foyers éteints, mille familles qui avaient dîné à la même table et qui n’existaient plus, — d’autres enfans, d’autres joies, d’autres chants perdus pour toujours, — les amours de mes aïeules, leurs anciennes modes, leur jeunesse lointaine, les souvenirs qui devaient les assaillir en ce moment, — l’enfance de mes parens, leur première nuit de Noël en famille, — tous ces bonheurs de ma maison antérieurs à mes sept ans… Puis l’avenir m’apparut, et je vis également défiler devant moi mille autres noëls qui viendraient à leur tour, nous enlevant peu à peu la vie et l’espérance : mes frères qui se disperseraient dans le monde, nos parens qui mourraient avant nous, c’est la loi de la nature, le XIXe siècle remplacé par le XXe, les braises devenues cendres, ma jeunesse évanouie, ma vieillesse et ma mort, l’oubli qui se ferait autour de mon nom, l’indifférence, l’ingratitude avec laquelle mes petits-enfans vivraient de ma vie, riant et jouissant, tandis que les vers profaneraient de leurs morsures la tête où s’agitaient tant de vastes pensées… Je n’y tins plus, un ruisseau de larmes s’échappa de mes yeux ; on me demanda pourquoi je pleurais, et, comme je ne le savais pas moi-même, comme je ne pouvais le distinguer bien nettement, comme d’aucune façon je n’aurais pu l’expliquer, on comprit que j’avais sommeil, et on m’ordonna d’aller me coucher.

« Je pleurai alors de plus belle pour ce nouveau motif, et voilà comment coulèrent tout à la fois sur mes joues mes premières larmes de philosophe et mes dernières larmes d’enfant : maintenant, je puis l’assurer, cette nuit d’insomnie où j’entendis de mon lit les bruits d’un festin auquel je n’assistais pas pour être trop enfant encore (comme on le crut alors), ou pour être déjà trop homme (comme je le soupçonne aujourd’hui), cette nuit de Noël fut une des plus amères de ma vie. « A la fin, je dus m’endormir, car je ne saurais vous dire si, oui ou non, la conversation continua de rouler sur la messe de minuit, l’adoration des pasteurs et le sorbet projeté. »


II

Comme s’il craignait de s’attarder trop longtemps à ces touchans souvenirs d’enfance, Alarcon prétendit bientôt donner dans Madrid le ton à la critique théâtrale. Il y porta le même caractère ardent et passionné dont il avait fait preuve dans la politique, et, si ses jugemens sévères n’étaient que trop souvent justifiés, sa franchise ne laissa pas de déplaire à plusieurs. Aussi quand, renonçant au rôle d’aristarque, il voulut à son tour aborder le théâtre, il trouva en face de lui la foule des auteurs mécontens qui avaient mérité et obtenu ses critiques. Après quelques représentations orageuses, sa pièce, l’Enfant prodigue, drame en trois actes et en vers, disparut de l’affiche. La cabale seule était-elle cause de cet insuccès, ou bien encore le talent d’Alarcon, si délicat, si original, se prêtait-il mal aux exigences de la scène ? Toujours est-il qu’à partir de ce jour Alarcon ne voulut plus rien écrire pour le théâtre.

Un événement heureux vint tout à coup changer le cours de ses pensées et fournir à son activité un but plus noble et plus élevé. Vers la fin du mois d’août 1859, à la suite d’outrages graves au pavillon espagnol, la guerre avait été déclarée entre l’Espagne et le Maroc. De tout temps, Alarcon s’est fait remarquer pour son patriotisme ; ce sentiment chez lui a toujours passé avant les sympathies politiques ou les idées de parti ; il est un des fervens de la gloire et du passé de l’Espagne. Afrique, Mexico, Gibraltar, ces noms, gros de souvenirs, reviennent sans cesse sous sa plume et lui arrachent des accens de colère et de regret.

L’enthousiasme d’ailleurs était général, et l’Espagne entière se levait pour cette croisade contre l’ancien ennemi ; il s’engagea comme simple soldat dans le bataillon des chasseurs de Ciudad-Rodrigo. On connaît les détails de l’expédition : les lenteurs du débarquement, les pluies, le choléra, le manque de vivres, les difficultés d’un terrain à demi noyé, les attaques incessantes des peuplades arabes fanatisées, deux grands mois employés à parcourir neuf lieues à peine, les journées de Castillejos et du Cabo-Negro, enfin la prise de Tetuan et le traité de paix inopinément signé sous la pression de l’Angleterre, que les succès de l’Espagne commençaient à inquiéter. Alarcon fit la campagne en brave soldat. Blessé d’un coup de feu dans la sanglante action du 31 décembre [2], il reçut successivement pour prix de sa valeur la croix pensionnée de Maria-Isabel-Luisa et celle de don Fernando, que le général en chef O’Donnell lui décerna sur le champ de bataille. Fort heureusement la blessure était légère et lui permit de suivre l’armée. Après l’entrée des troupes à Tetuan, tandis que le général Rios, institué gouverneur, s’occupait d’assainir et d’organiser la ville, établissait un télégraphe, construisait même un chemin de fer, Alarcon de son côté mettait à profit les loisirs de l’occupation, et, en plein empire du Maroc, fondait un journal ; à la première occasion, le publiciste avait reparu ; il n’avait eu qu’à demander pour l’obtenir l’imprimerie de campagne du général en chef. L Écho de Tetuan, il est vrai, n’eut qu’un numéro, mais ce numéro marquait une date mémorable dans l’histoire de l’Espagne contemporaine. De retour à Madrid au moment où l’armée victorieuse allait marcher sur Tanger, Alarcon, par une habile polémique dans les feuilles les plus connues de la capitale, sut mieux que personne décider l’opinion publique à une paix devenue nécessaire. Il avait déjà fait paraître son Journal d’un témoin de la guerre d’Afrique, qui eut un grand succès. Écrit sous la tente, au milieu des pluies, après les marches, après le combat, avec un entrain et une rondeur toute militaire, ce livre est surtout curieux par l’abondance et l’exactitude des renseignemens ; on y sent dans le moindre détail, dans la plus simple description, un réel souci de la vérité ; aussi est-ce à lui le premier qu’il faudra toujours s’adresser quand on voudra connaître par tous ses côtés cette singulière expédition où le soldat espagnol retrouva un moment sa vieille gloire et son ancienne fortune.

Peu de temps après, Alarcon partait pour l’Italie. Là encore il heurtait à chaque pas mille souvenirs du passé et de la grandeur nationale. Sur cette terre classique, devenue le berceau de l’église et pendant deux siècles arrosée de tant de sang espagnol, le patriote, le chrétien, l’artiste, étaient émus à la fois, et c’est la triple impression qu’il s’est efforcé de rendre dans son livre De Madrid à Naples, où la grandeur de la pensée ne nuit en rien au charme et à la vivacité du récit. A certains momens, la voix s’élève avec le sujet jusqu’à la poésie. Alarcon en effet est un vrai poète, et même il a publié un volume de vers. Poésies sérieuses et humoristiques, sous ce titre un peu prétentieux sont comprises des pièces de tous les genres et de tous les tons. A bien regarder cependant, c’est la note amoureuse qui domine ici avec une légère pointe d’ironie familière à l’auteur. Ne va-t-il pas jusqu’à dédier son livre à sa femme, un livre où chaque feuillet amène une réminiscence ? Il est vrai qu’il s’en tire assez finement. « C’est pour toi, mon amie, que j’ai réuni ces vers, qui sont comme des fleurs fanées dispersées au vent de l’oubli ; je te les offre. Ah ! je n’eusse chanté que toi et ton amour, si c’était toi la première que j’avais connue ! »

Alarcon, a-t-on dit là-bas, est un poète subjectif, il fait de la poésie autobiographique, voilà certes de bien grands et terribles mots, et la chose gagnerait à être exprimée plus modestement. Depuis plusieurs années déjà, les Espagnols se sont épris d’un bel amour pour la philosophie allemande et ses plus modernes représentans ; des doctrines mêmes, tout porte à croire qu’ils n’ont compris ni peu ni prou ; du moins en ont-ils gardé le jargon, dont ils se servent en toute occasion, et là même où il n’a que faire, à propos de poésie par exemple. En d’autres termes, Alarcon dans ses vers se livre à nous tout entier, il nous ouvre son âme, ce qui est encore le meilleur moyen d’arriver à l’âme des autres, il nous fait part de ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses déceptions, et cette confession volontaire, moitié larmes, moitié sourire, emprunte au caractère du poète un intérêt tout particulier. Une simple citation suffira pour faire juger du ton de l’ouvrage : « Personne ne meurt d’amour, disent les docteurs de notre siècle ; mais quand on a aimé vraiment, c’est l’âme qui meurt d’amour ou c’est l’amour qui meurt, et certes ce doit être bien incommode que de porter toujours dans l’âme un amour mort. »

Les mêmes qualités d’esprit se retrouvent dans un volume d’articles détachés, Cosas que fueron, Choses passées, et deux volumes de nouvelles choisies par l’auteur entre beaucoup d’autres, car les livres qu’il a publiés formeraient à peine la dixième partie de son œuvre. Ces nouvelles, fort courtes pour la plupart, ont paru d’abord dans des journaux ou des recueils. Cela tient aux conditions mêmes de la publicité en Espagne, où le peuple lit peu de livres ; les romans les plus longs se vendent par livraisons séparées. Pour tout dire, le caractère d’Alarcon et la nature de son talent s’accommodaient assez bien de cette production hâtive et quotidienne ; nous serions même en droit de lui reprocher un peu trop de précipitation et de négligence. Ses petits récits d’ordinaire commencent très bien, mais ne finissent pas. L’auteur, on le voit, s’est trouvé séduit par une heureuse idée, et vite il a pris la plume ; puis, à mesure qu’il avance, sa main se fatigue, son esprit, toujours inquiet, passe à un autre sujet, et le dénoûment se bâcle tant bien que mal. Ce défaut est commun à tous les Espagnols : ils ont reçu en partage l’esprit, la facilité, une langue admirable, riche autant qu’harmonieuse et souple autant que forte ; mais, comme dans les contes de fées, une méchante vieille est venue qui leur a refusé le dernier des dons, celui qui leur eût permis de mettre à profit tous les autres : ils redoutent l’effort et le travail. Du moins Alarcon a-t-il un mérite bien particulier, c’est qu’il voit toujours les choses par leur côté original. Son imagination inépuisable rajeunit jusqu’aux lieux-communs, et, à défaut d’autre ressource, lui fournit sur tout sujet les développemens les plus riches et les plus brillans. L’écueil serait d’en abuser, et il abuse quelquefois ; ainsi dans sa façon de couper le récit, de s’adresser au lecteur, de donner cours à l’improviste à ses réflexions personnelles : il tombe alors dans le procédé. Le style chez Alarcon est bien en rapport avec les idées ; il est varié, plein d’éclat, mais surtout clair et précis, légèrement afrancesado, comme on dit en Espagne, non sans une nuance de reproche ; en effet, Alarcon s’est beaucoup occupé de la littérature française, et l’on relèverait dans ses écrits plus d’une expression et d’un tour de phrase empruntés à nos bons auteurs. Ce n’est pas qu’il ignore rien des finesses ou du maniement de son idiome natal ; mais il veut avant tout rendre exactement sa pensée, et pour cela il passera au besoin par-dessus toutes les règles et toutes les défenses de la syntaxe. Les deux morceaux suivans sont tirés de son premier livre de nouvelles.


BONNE PÊCHE.

La guerre de la succession venait de finir : couvert de gloire et de blessures, mais sans un maravédis en poche, comme il arrivait alors à presque tous les héros, le noble baron de Mequinenza rentra dans son castel démantelé afin de s’y reposer des dures fatigues des camps et d’y manger en paix les maigres revenus attachés à son titre.

Deux mots sur le guerrier et deux aussi sur sa gentilhommière.

Don Jaime de Mequinenza, baron de Mequinenza, qui avait servi comme capitaine dans les armées du petit-fils de Louis XIV, était à cette époque un homme de trente-cinq ans, grand, beau, hardi, entreprenant, peu lettré, mais loquace à l’extrême et prisant fort les jolies filles. Ajoutez à cela qu’il était orphelin, garçon, unique héritier de sa race, et vous aurez une idée complète de notre hidalgo aragonais.

Quant au château, c’était tout le portrait de son maître, à la solidité près, s’entend ; mais pour ce qui est de l’abandon, de la misère et de la fierté, vive Dieu ! il ne le cédait à personne. Figurez-vous (et je dis figurez-vous parce qu’il s’est effondré depuis lors), figurez-vous ce singulier manoir, moitié bâti, moitié taillé dans les flancs d’une roche que d’un côté baignent les eaux de l’Ebre, et qui de l’autre s’appuie à une montagne dont la cime va se perdre dans les nues.

Au pied de cette roche, il y avait une douzaine de maisons et de chaumières habitées par les vassaux du baron, autrement dit par les cultivateurs des quatre arpens de terre qui constituaient ses états. Du hameau au manoir, on s’élevait par quinze rampes successives qui aboutissaient à un fossé profond pourvu de son pont-levis. Une saignée faite à l’Èbre, à une demi-lieue environ du château-fort, alimentait d’eau ce fossé, et, convertie en un torrent furieux, courait de nouveau se précipiter dans le fleuve.

Accrochée également au flanc inaccessible de la montagne, séparée du château par cette chute d’eau, et comme lui surplombant au-dessus de l’Èbre, était une autre roche plus petite couronnée par une cabane et un étroit verger, sorte de jardin suspendu, établi là par la main audacieuse de l’homme. Une large planche de noyer reliait en manière de pont le château et la cabane, et, s’il était impossible d’arriver au premier, le tablier du pont-levis une fois levé, il devenait plus impossible encore de parvenir jusqu’à la seconde sans le secours de la planche.

Sur la roche seigneuriale, nous l’avons déjà dit, vivait don Jaime de Mequinenza ; il nous reste à ajouter que l’autre roche, la roche feudataire, était habitée par un simple pêcheur d’anguilles, alors en train de faire fortune, grâce à l’ingénieuse idée qu’il avait eue d’établir sa demeure en ces parages déserts et redoutés.

Damien, ainsi se nommait le pêcheur, avait imaginé de suspendre à même le petit pont un vaste filet en forme de nasse ; l’eau de la cascade passait aisément au travers des mailles, mais aussi toutes les anguilles qui, entraînées par le courant, se voyaient forcées de sauter le pas pour retourner à l’Èbre, leur berceau, demeuraient prises aux rets de Damien, et celui-ci tout aussitôt partait les vendre dans les villages circonvoisins à un prix d’autant plus modique qu’il lui en avait moins coûté pour les prendre. Et maintenant, puisque nous connaissons topographiquement le théâtre de notre histoire, passons à des détails plus intimes.

Nous avons dit que Damien faisait fortune avec ses pêches miraculeuses ; mais nous avons oublié de dire que Damien malgré tout n’avait jamais un sou vaillant. C’est que Damien, comme beaucoup d’autres hommes, avait commis la sottise de se marier avec une jeune fille fort gentille, fort gracieuse et fort amie de la toilette, une coquette en un mot, une coquette d’instinct.

Carmela, diminutif amoureux de Carmen, Carmelita, comme il l’appelait lui-même, était une jouvencelle de ce pays, qui ne savait pas lire et n’en sentait pas le besoin, mais qui aurait pu tenter saint Antoine en personne, si le pieux anachorète n’eût été secouru de la grâce de Dieu. C’est vous dire qu’elle avait pour elle toute la grâce du diable.

Elle était blonde, comme il arrive toujours en pareil cas, petite de corps, rondelette, et avec cela plus svelte qu’un jonc et souple comme l’osier. De la ceinture en haut, c’était merveille ! Quelle taille, quelles épaules, quelle gorge ! Et quelle tournure, quelle démarche, quel tour de tête ! Blanche comme la neige, colorée comme un soir de mai, saine comme l’air de ces hauteurs, amoureuse comme une tourterelle en cage, avec un sourire, un regard, des mains, des bras potelés, et une robe, et une petite jupe, et des chevilles mignonnes à faire rêver du paradis !

Ah ! Carmen, Carmela, Carmelita ! que devait faire le pauvre Damien, sinon t’adorer et te cacher tout au haut d’un rocher, là où tu étais défendue du monde par un vrai château féodal, où personne ne pouvait te rendre visite le jour sans que tout le hameau s’en aperçût, et toute la vallée et tous les alentours, ni rôder la nuit autour de ta cabane, sauf à distance et de 1,500 pieds plus bas !

Mais, comme les jeunesses d’un pareil mérite s’aiment elles-mêmes quand elles n’ont pas qui les aime (et tout aussi bien quand elles ont quelqu’un), il arriva que Carmen, quoiqu’elle vécût toute seule et sans être vue de personne que de son mari, dépensait le prix de toutes les anguilles de l’Èbre en tabliers, basquines, bagues, boucles d’oreilles et autres colifichets. Une vraie petite-maîtresse de la tête aux pieds !

Pénétrée peut-être de sa haute mission dans le monde, Carmela se parait tous les jours comme pour aller au bal, et s’asseyait à la porte de sa chaumière. C’est là que la voyaient les moineaux, les fleurs du jardin et les cieux… sans plus ; mais elle attendait tranquille l’heure de sa destinée. Le château, unique voisin de la cabane, se trouvait complètement désert, — nous nous rapportons à l’état des choses antérieur au retour de don Jaime de Mequinenza, — et de la vallée on ne distinguait la femme du pêcheur que comme une grosse fleur aux couleurs éclatantes suspendue sur la pente de l’abîme. C’est donc par la route de l’air que devait arriver l’amant que Carmelita attendait en grande toilette, à supposer que Carmelita désirât en effet avoir un amant. — Mais alors, allez-vous dire, Carmela n’aimait pas son mari. — Eh ! que sais-je ? Tout ce que je puis assurer, c’est qu’elle était fort gentille et qu’elle vivait fort seule, car Damien passait la majeure partie du temps à vendre ses anguilles dans les environs.

D’ailleurs il lui avait défendu de descendre au hameau durant ses absences, et elle obéissait aveuglément à son mari,… parce que Dieu le commande ainsi, et encore parce qu’une aussi charmante dame ne pouvait guère se commettre avec de grossiers paysans. — Vous me direz que Damien, lui aussi, était un grossier paysan, et partant je semble avouer qu’il ne plaisait pas à Carmelita. — Eh bien ! non, il ne lui plaisait pas.

Et comment donc aurait-il pu lui plaire, malpropre et mal vêtu qu’il était, avec ses mains calleuses, labourées d’épines, son teint brûlé, tanné par le soleil et les pluies, empestant la marée à quinze pas de distance, à elle surtout si belle, si élégante, fière et pimpante comme une Madrilène ? Il est vrai que, si le pauvre pêcheur était fort mal attifé, c’est que sa jolie épouse l’était beaucoup mieux ; il est vrai que, si le mari avait travaillé moins pour ménager ses mains, la femme aurait dû travailler davantage et gâter les siennes ; il est très vrai enfin qu’avec ce poisson qui sentait si mauvais on payait ces savons de luxe qui sentaient si bon ! Mais à quoi sert de raisonner avec une femme et surtout avec une femme de dix-neuf ans, aussi fraîche, aussi légère, aussi charmante que les sept couleurs, de l’arc-en-ciel ? Ah ! la reconnaissance est un sentiment trop sérieux pour une jeune femme, et la justice une idée trop incommode pour une imagination riante. La vertu s’épure au creuset du malheur, et Carmelita était très heureuse.

Tout cela signifie ou veut signifier que la belle enfant s’énamoura de don Jaime de Mequinenza dès que le bruit courut par le village que le jeune seigneur allait rentrer vainqueur dans son château.

Don Jaime revint en effet, et comme il l’aimait déjà en imagination, s’il est permis de parler ainsi, M. le baron n’eut qu’à voir Carmela pour s’en éprendre éperdument.

Damien en attendant pochait des anguilles. Toutefois, depuis que le baron de Mequinenza était rentré au château, une vague inquiétude agitait l’âme du jaloux ; si enraciné que fût en son cœur, comme chez tous les membres de sa famille, le respect qu’il portait à son seigneur et maître, il ne pouvait s’empêcher de penser que don Jaime était bien amoureux et sa femme bien gentille, et qu’entre le château et la cabane il y avait moins de distance qu’entre la cabane et le hameau, surtout en tenant compte du susdit petit pont.

Aussi Damien, prétextant un rhumatisme à la jambe droite, avait-il pris avec lui un jeune garçon qui allait vendre les anguilles dans le voisinage, et lui-même ne quittait plus la cabane qu’à de fort rares intervalles et pour peu de temps.

A vrai dire, ses craintes n’étaient pas trop mal fondées. Don Jaime et Carmelita étaient déjà fatigués de correspondre par le télégraphe, comme on dirait aujourd’hui ; ils étaient fous l’un de l’autre et l’autre de l’un, ainsi qu’il est naturel entre gens qui se regardent et ne se parlent pas. L’amour platonique leur devenait à charge, la distance odieuse, le petit pont… facile à traverser, et ils attendaient avec anxiété une absence de Damien pour avoir un rendez-vous. Tout cela, ils se l’étaient dit par signes.

C’était un beau soir de mai, un très beau soir, ma foi ! Les deux époux jouissaient des derniers rayons du soleil couchant à la porte de leur cabane. Ce soleil, qui se couchait il y a un siècle et demi, est le même que vous connaissez tous. Aussi nous ne le décrirons pas. Nous dirons seulement que ce soir-là il s’enfonçait derrière les montagnes avec une lenteur et une majesté toute particulière, comme s’il pensait ne devoir plus revenir jamais. C’était un de ces momens augustes où il semble que le temps se soit arrêté, une de ces fêtes de la nature dont l’histoire ne parle pas, une de ces journées splendides et solennelles où l’on s’imagine que le monde est arrivé pour la première fois à l’apogée de sa beauté, et que tout le temps antérieur a été pour lui une période d’adolescence, comme tout le temps qui va suivre sera un dépérissement, une décadence, une vieillesse pénible aboutissant au néant.

Carmela et Damien contemplaient en extase ce soleil, dont les derniers feux teignaient l’horizon d’une couleur prophétique. Si inculte et grossière que fût leur nature, tous deux sentaient alors, — en vertu sans doute de l’excitation morale où ils étaient arrivés, — que le coucher du soleil ne devait pas leur être ce soir-là aussi indifférent que les autres jours, et par cela même que leur intelligence bornée ne leur permettait pas de se rendre compte de ce qu’ils éprouvaient ni d’analyser les sombres pressentimens qui agitaient leur âme, à mesure que le soleil disparaissait à l’horizon, leur trouble, leurs angoisses augmentaient ; ils se taisaient, craignant de trahir leurs secrètes pensées, n’osant pas même lever les yeux.

Entre les deux criminels, entre l’épouse qui méditait la trahison et le mari jaloux qui projetait l’assassinat, s’était établi un accord tacite et comme une complicité inavouée, à ce point que ni l’un ni l’autre ne songeait à s’étonner d’un silence si long et si singulier.

Lorsqu’enfin le soleil eut complètement disparu, tous deux respirèrent avec force comme après une longue et pénible tâche. C’en était fait ; leur résolution était prise. Ils se regardèrent sans plus de crainte ni de réserve. Damien leva les yeux vers le château et salua avec assurance le baron de Mequinenza, qui tenait les siens fixés sur Carmelita ; celle-ci de son côté salua le gentilhomme de l’air du monde le plus naturel. Damien, qui l’avait vue, étira en souriant sa jambe malade, et, se tournant vers sa femme : — Décidément, dit-il, je suis tout à fait bien ; je vais faire un tour au village pour voir si je parviens à faire rentrer quelques pièces blanches qui me sont dues ; j’y passerai la nuit, et demain matin de bonne heure je viendrai relever les filets et ramasser le poisson. Allons, adieu, Carmelita.

— Adieu, Damien, dit Carmelita sans autre émotion.

Jamais les deux époux ne s’étaient séparés ainsi ; mais ils ne s’arrêtèrent pas à cette observation. Damien prit son chapeau, un gros bâton qui lui servait de canne, traversa le pont de noyer et descendit la pente en côtoyant les douves du château. Le soleil dorait encore au loin la crête, d’une haute montagne.

Huit heures après, le soleil était de retour à la porte de la cabane. Toute la tristesse, tout le sérieux avec lequel il s’était couché la veille avait été pure plaisanterie. Il se trouvait là de nouveau, plus allègre que jamais, rouge comme un flambeau allumé, s’élevant dans le ciel avec la même indécision que s’il faisait le voyage pour la première fois, et répandant la vie et la gaîté partout où pénétraient ses rayons. L’eau étincelait, les poules caquetaient, les brumes de l’Èbre se déchiraient comme un voile de gaze, les moineaux voletaient plus hardis, et troupeaux et bergers s’agitaient au fond des vallées.

C’était en effet le même soleil qui, durant ces huit heures d’absence, avait traversé l’océan, marqué midi en Amérique, servi de dieu aux peuplades idolâtres de la Mer-Pacifique, éclairé nombre de mariages en Chine, brûlé les déserts de l’Indoustan, baisé les pierres du saint-sépulcre, sonné l’heure de la mort pour quelques Grecs modernes, et maintenant, comme un curieux, il venait savoir ce qui pouvait être advenu de ces deux pêcheurs du Haut-Aragon qu’il avait laissés la veille au soir assis devant la porte de leur cabane.

Quant à Damien, nous pouvons dire que lui aussi se trouvait ce matin plus content que la veille, s’il faut en juger du moins par l’allure alerte et joyeuse dont il grimpait les rampes du château, suivi des autres pêcheurs du village, tous en chœur chantant à tue-tête la plus vilaine chanson du pays. Ils parvinrent au pont-levis, qui était déjà baissé, traversèrent les cours du château encore endormi, et arrivèrent à l’esplanade, située en face de la cabane de Damien.

— La cascade fait bien du bruit, dit un des pêcheurs.

— Mais le petit pont ? demanda Damien.

— Tiens, c’est vrai… Voyez, voyez, il s’est effondré, et par les deux bouts encore ; il n’en reste plus trace. — Comment cela s’est-il fait ? Une planche en noyer si large et si solide ! Bon, il faudra que j’en achète une autre aujourd’hui, repartit Damien avec un mouvement d’épaules. Allons, garçons, aidez-moi à relever cette paire de nasses avant qu’il soit plus tard. — Et, reprenant l’air interrompu, il commençait à tirer les filets.

— Diable ! comme ça pèse ! s’écria un pêcheur.

— Eh ! eh ! tu as fait là un joli coup ; deux cent cinquante livres pour le moins, dit un second. Bonne pêche !

— Je le crois, ajouta un autre, il aura péché la poutre du pont.

Damien sourit.

— Tu dis que le tien pèse là-bas, cria un autre pêcheur qui tirait de l’eau le second filet ; eh bien ! celui-ci ne pèse pas moins, trois cents livres, j’en jurerais.

— C’est une couple de quartiers de rocs qui se sont pris dans les mailles, dit un envieux.

Damien devenait sombre, inquiet, des gouttes de sueur perlaient sur son visage.

— Comment ? l’un autant que l’autre ? murmurait-il tout bas. — Et, s’aidant tant bien que mal des assises du pont, il franchit la cascade et se dirigea vers sa cabane.

Le premier filet commençait à paraître en dehors de l’eau. Il contenait en effet la poutre de noyer, pas tout entière, il est vrai, mais une moitié seulement bien exactement coupée. Le pont avait été scié pendant la nuit.

Les pêcheurs n’étaient pas encore revenus de leur surprise, quand ils reculèrent tout à coup avec des cris d’effroi. A ces cris répondit de la cabane une plainte sourde, horrible, déchirante, et Damien apparut sur le seuil, les cheveux hérissés, le regard stupide, riant d’un rire étrange, comme un être privé de raison. Les pêcheurs avaient vu au fond du premier filet le cadavre de don Jaime.

Dans la cabane, Damien n’avait rencontré personne, le lit de Carmelita n’était pas même défait, mais son corps se trouvait au fond du second filet avec la seconde moitié de la poutre de noyer.

— Elle aussi ! je n’en voulais pas autant. Elle aussi ! bonne pêche ! cria Damien de toute la force de ses poumons, et il courut s’enfermer dans la cabane.

Quand la justice entra pour le prendre, elle le trouva armé d’une scie qui se coupait la main droite, et criait sans relâche avec d’horribles éclats de rire : — Bonne pêche !

Il était fou.

LE CORNET A PISTONS.

— Maître Basile, jouez-nous un petit air, nous allons danser.

— Oui, oui, maître Basile, jouez-nous du cornet à pistons.

— Joaquin apprend la musique. Qu’on aille chercher pour maître Basile le cornet de Joaquin.

— Allons, c’est bien ; nous jouerez-vous quelque chose, maître Basile ?

— Non, mes enfans.

— Comment, non ?

— J’ai dit non. — Et pourquoi ?

— Je ne sais pas jouer.

— Vous ne savez pas ! Oh ! quel hypocrite ! c’est pour se faire prier.

— Bah ! bah ! nous connaissons bien que vous avez été musicien de première classe au régiment.

— Et que personne jusqu’ici n’a joué comme vous du cornet à pistons.

— Et qu’on vous a entendu à la cour.

— Et que vous avez une pension.

— Allons, maître Basile.

— Eh bien ! oui, c’est vrai, j’ai joué du cornet à pistons, j’ai même été un virtuose, comme vous dites maintenant ; mais il est vrai aussi que, voici quinze ans et plus, j’ai fait cadeau de mon instrument à un pauvre, et depuis lors je n’ai plus même fredonné une note.

— Quel dommage ! un si grand musicien !

— Mais ce soir vous allez bien jouer, n’est-ce pas ? Ici, à la campagne, tout est permis.

— Aujourd’hui surtout, le jour de ma fête.

— Bravo ! bravo ! voilà l’instrument.

— Oui, jouez-nous une valse.

— Non, une polka.

— Une polka, allons donc, un fandango.

— Oui, oui, un fandango, la danse nationale.

— Je le regrette beaucoup, mes enfans, je ne puis jouer.

— Vous si aimable !

— Si complaisant !

— C’est votre petit-fils chéri qui vous le demande.

— Et votre petite-nièce.

— Laissez-moi, au nom du Dieu puissant, j’ai dit que je ne jouais pas. — Mais pourquoi ?

— Parce que je l’ai juré.

— A qui ?

— A moi-même, à un mort, à ta pauvre mère, ma fille.

A ces mots prononcés d’une voix émue, tous les visages se couvrirent subitement d’un voile de tristesse. — Oh ! si vous saviez ce qu’il m’en a coûté pour apprendre la musique ! poursuivit le vieillard.

— L’histoire, l’histoire ! s’écrièrent les jeunes gens, contez-nous cette histoire.

— En effet, dit maître Basile, c’est toute une histoire. Écoutez donc.

Et, s’asseyant sous un arbre, tandis qu’une foule de jeunes têtes curieuses faisaient cercle autour de lui, il raconta en ces termes comment il avait appris le cornet à pistons. C’est ainsi que Mazeppa, le héros de lord Byron, assis également sous un arbre, raconte un soir à Charles XII la terrible histoire de ses leçons d’équitation ; mais écoutons maître Basile.

« Il y a vingt-trois ans bientôt, l’Espagne était en proie à la guerre civile ; don Carlos et Isabelle se disputaient la couronne, et les Espagnols, partagés en deux camps, versaient leur sang dans cette lutte fratricide.

« J’avais un ami lieutenant de chasseurs au même bataillon que moi, l’homme le plus capable que j’aie connu ; nous avions été élevés ensemble, ensemble nous étions sortis du collège. Nous nous étions trouvés mille fois sur le même champ de bataille, luttant l’un près de l’autre, et nous voulions tous deux mourir pour la liberté ; il était même, si l’on veut, plus libéral que moi.

« Par malheur, mon ami Raymond fut victime d’une injustice, d’un abus d’autorité, d’un de ces actes d’arbitraire que parfois à l’armée commettent les supérieurs et qui dégoûtent le plus honnête homme de la carrière la plus honorable ; dès ce moment, l’officier résolut d’abandonner ses soldats, l’ami de quitter son ami, le libéral de passer aux rebelles, le subordonné de tuer son colonel. A Dieu le père lui-même, Raymond n’aurait pas pardonné une injustice.

« Toutes mes instances furent inutiles pour le dissuader de son projet ; c’était chose décidée : il changerait le shako pour le béret, lui qui pourtant détestait mortellement les carlistes.

« Nous nous trouvions pour le moment dans la province des Asturies, à trois lieues de l’ennemi. La nuit que Raymond avait choisie pour déserter était arrivée, une nuit froide, pluvieuse, apportant avec elle les sombres pensées ; on devait se battre le lendemain. Vers minuit, Raymond entra dans ma tente, je commençais Il m’endormir.

« — Basile, murmura-t-il à mon oreille. « — Qui est là ?

« — C’est moi, adieu !

« — Tu pars déjà ?

« — Oui, adieu ! — Et il me prit le bras. — Écoute, continua-t-il, si demain, comme on l’attend, il y a une bataille, et si nous nous rencontrons…

« — Je sais, nous sommes amis.

« — Bien ; nous nous embrassons et nous continuons à nous battre, chacun de notre côté. Moi, je mourrai sûrement, car je ne veux pas quitter la place avant de m’être vengé du colonel. Quant à toi, Basile, ne t’expose pas trop. La gloire, vois-tu, c’est fumée.

« — Et la vie ?

« — Oui, tu as raison, deviens commandant, reprit Raymond en haussant la voix ; la solde, voilà qui est plus sérieux,… du rhum, du tabac, de belles filles… Hélas ! tout est bien fini pour moi.

« — Grand Dieu ! quelle idée as-tu donc, lui dis-je tout bouleversé. Nous nous sommes déjà tous deux tirés de plus d’un mauvais pas.

« — Eh bien ! fixons-nous un lieu où nous retrouver après le combat.

« — Où tu voudras.

« — Dans l’ermitage de Saint-Nicolas, à une heure de la nuit ; celui qui n’y sera pas, c’est qu’il n’aura pu, c’est qu’il sera mort. Est-ce convenu ?

« — Parfaitement. Adieu donc.

« — Adieu.

« Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre, puis Raymond disparut dans les ténèbres de la nuit.

« Comme nous le craignions ou plutôt comme nous l’avions prévu, les rebelles nous attaquèrent le lendemain. L’action fut chaude et dura depuis trois heures de l’après-midi jusqu’au soir. Une seule fois dans la mêlée je pus apercevoir mon ami Raymond ; sa tête était coiffée du petit béret carliste ; on l’avait déjà nommé commandant, il avait tué notre colonel. Quant à moi, je n’eus pas autant de bonheur, je fus fait prisonnier par l’ennemi.

« C’était une heure du matin, l’heure de mon rendez-vous avec Raymond. Je me trouvais enfermé dans une chambre qui nous servait de prison, au milieu d’un petit village occupé alors par les carlistes. Je m’informai de Raymond.

« — C’est un vaillant, me répondit-on, il a tué un colonel, mais il doit être mort.

« — Comment cela ?

« — Eh oui, il n’est pas encore revenu.

« Oh ! je souffris bien cette nuit ! Une espérance me restait pourtant. Raymond sans doute m’avait attendu à l’ermitage, et voilà pourquoi on ne l’avait point revu.

« Comme il doit être inquiet de ne m’avoir pas trouvé au rendez-vous ! pensais-je tout bas. Il me croit tué à coup sûr ; mais au fait suis-je si loin de ma dernière heure ? Les carlistes fusillent tous leurs prisonniers ; c’est demain que je dois mourir. Il est vrai que Raymond reviendra auparavant… Et si je meurs aujourd’hui… Mon Dieu, mon Dieu, ma tête se perd.

« C’est au milieu de ces réflexions que le jour m’apparut. Un aumônier entra dans ma prison ; tous mes compagnons dormaient.

« — Il faut mourir ! m’écriai-je en voyant le prêtre.

« — Oui, répondit-il avec douceur.

« — Quoi ! déjà ?

« — Non, dans trois heures.

« Une minute après, mes compagnons étaient réveillés ; mille cris, mille sanglots, mille blasphèmes, firent retentir les échos de la prison.

« Un homme qui va mourir s’attache d’ordinaire à une idée fixe et ne la quitte plus. Cauchemar, fièvre ou folie, c’est ce qui m’arriva. L’idée de Raymond s’empara de mon esprit : je le voyais vivant, je le voyais mort, tantôt luttant dans la mêlée, tantôt m’attendant à l’ermitage. J’étais sourd, muet, insensible, idiot enfin.

« On m’enleva mon uniforme d’officier, et on me mit un bonnet et une capote de soldat ; puis je marchai à la mort avec mes vingt compagnons. De ce nombre, un seul devait échapper au supplice comme musicien ; les carlistes faisaient grâce de la vie aux musiciens parce que ces pauvres diables n’étaient guère à craindre dans les combats, et aussi parce qu’ils voulaient eux-mêmes former des corps de musique pour leurs bataillons.

« — Et vous étiez musicien, maître Basile, c’est ce qui vous a sauvé, s’écrièrent les jeunes gens tout d’une voix.

« — Non, mes enfans, reprit le vétéran, je n’étais pas musicien.

« Les carlistes s’alignèrent en bataille, un peloton se détacha, le peloton d’exécution, et l’on nous plaça par devant. J’avais le numéro dix, je devais donc mourir le dixième ; alors je pensai à ma femme et à ma fille, à ta mère et à toi, mon enfant.

« L’exécution commença. Comme j’avais les yeux bandés, je ne voyais pas mes compagnons ; je voulus compter les décharges pour savoir quand viendrait mon tour, mais avant la troisième détonation je perdis le compte.

« Ah ! ces coups de fusil, je les entendrai toujours ! Ils me semblaient résonner au loin, bien loin, à mille lieues, et tout à coup éclater dans ma tête. « Les détonations se succédaient cependant.

« — A moi maintenant, me disais-je. Les balles sifflaient, et j’étais vivant.

« Pour le coup, voilà mon tour, c’est fini… Je sentis qu’on me prenait par les épaules, qu’on me secouait, qu’on me parlait à l’oreille. Je tombai, je ne pensai plus, puis je rêvai que j’étais mort fusillé…

« Le rêve durait-il encore ? J’étais couché dans une chambre, celle même qui nous avait servi de prison. Je ne voyais rien.

« Je portai la main à mes yeux pour en retirer le bandeau, et je reconnus que j’avais les yeux libres, grands ouverts, mais la prison était pleine de ténèbres. J’entendis alors sonner une cloche et je me pris à trembler : c’était la prière du soir.

« Il est neuf heures, pensai-je, mais à quel jour sommes-nous ? Une ombre plus épaisse que celle qui m’entourait se pencha sur moi, cette ombre avait une forme humaine.

« Mes lèvres murmurèrent inconsciemment un nom, le nom que je répétais sans cesse dans mon cauchemar : Raymond.

« — Que veux-tu, me dit une voix qui s’élevait de mon côté.

« — Mon Dieu ! m’écriai-je, est-ce toi, Raymond ? Tu vis encore ?

« — Oui.

« — Et moi ?

« — Toi aussi.

« — Où suis-je alors ? A l’ermitage ? J’ai donc rêvé ? Je n’étais pas prisonnier.

« — Non, Basile, tu n’as pas rêvé, je vais tout te dire. Hier, dans la mêlée je frappai le colonel, j’étais vengé ; puis la fureur m’aveugla et je tuai, je tuai jusqu’à la nuit, jusqu’à ce qu’il ne restât plus un seul christino dans la plaine ; quand la lune se leva, j’étais très fatigué et je me souvins de toi ; alors je dirigeai mes pas vers l’ermitage de Saint-Nicolas dans l’intention de t’attendre. Il était dix heures du soir, le rendez-vous était pour une heure ; la nuit d’avant je n’avais pas fermé les yeux, je m’endormis.

« A une heure, je me réveillai en poussant un cri ; je regardai autour de moi et me trouvai seul. Deux heures, trois heures, quatre heures sonnèrent ; tu ne paraissais pas. Sans doute tu étais mort ; cette pensée me désespérait.

« Le jour parut enfin. Je quittai l’ermitage et me dirigeai vers ce village où se trouvaient réunis mes nouveaux frères d’armes. Tous croyaient que j’étais resté sur le champ de bataille ; on m’accueillit à bras ouverts, on me combla d’éloges et de distinctions, puis tout à coup en causant j’appris que vingt et un prisonniers allaient le matin même être fusillés.

« Un pressentiment traversa mon âme. Basile serait-il parmi eux ? Je courus ; le peloton d’exécution était déjà formé, j’entendis tirer quelques coups, la fusillade commençait.

« Je te cherchai des yeux, mais je ne voyais plus, la douleur m’aveuglait. A la fin, je t’aperçus : tu allais mourir fusillé, il ne manquait plus que deux numéros pour arriver à toi. Que faire ? J’étais fou. Je poussai un cri, je te saisis dans mes bras, et d’une voix déchirante, désespérée, je m’écriai :

« — Oh, pas celui-là, mon général, pas celui-là..

« Le général, qui présidait à l’exécution et qui déjà me connaissait pour ma conduite de la veille, m’adressa la parole. — Quoi donc, est-il musicien ?

« Ce mot fut pour moi ce que serait pour un aveugle la clarté du jour aperçue tout à coup ; je restai ébloui. — Musicien ! m’écriai-je, oui, oui, mon général ;… musicien, un grand musicien. Toi cependant, tu étais tombé sans connaissance.

« — Et de quel instrument joue-t-il ? demanda le général.

« — De quel instrument ? .. De… du… oui, c’est juste, c’est cela… du cornet à pistons. « — Vous manque-t-il un cornet à pistons ? poursuivit le général en s’adressant au chef de musique.

« La réponse tarda cinq secondes, cinq siècles pour moi.

« — Oui, général, précisément, dit enfin le chef de musique.

« — Alors qu’on tire cet homme des rangs et que l’exécution continue sans retard.

« Je te relevai bien vite, et, te prenant entre mes bras, je te portai jusqu’ici.

« Raymond n’avait pas encore fini de parler, je ne fis qu’un bond et je lui sautai au cou, pleurant, riant tout à la fois.

« — Je te dois la vie, m’écriai-je.

« — Pas tout à fait, répondit Raymond.

« — Comment donc ?

« — Sais-tu jouer du cornet à pistons ?

« — Moi ? non.

« — Eh bien ! te voilà frais.

« En effet, mes enfans, j’étais subitement devenu froid comme un marbre.

« — Et la musique, poursuivit Raymond, connais-tu la musique ?

« — Un peu, fort peu, tu sais bien, ce qu’on nous a appris au collège.

« — Bien peu alors, ou, pour mieux dire, rien. Tu es perdu sans ressource, et moi-même avec toi ; on me prendra pour un traître, on dira que j’ai voulu tromper. Avant quinze jours, le corps de musique dont tu dois faire partie sera organisé.

« — Quinze jours ! « — Ni plus ni moins, et comme tu ne joueras pas du cornet à pistons, à moins que Dieu ne veuille faire un miracle en ta faveur, on nous fusillera tous les deux.

« — Te fusiller ! m’écriai-je. Toi ? Pour moi, pour moi qui te dois la vie ? Oh ! non, ce n’est pas possible, le ciel ne le voudrait pas. Dans quinze jours, je saurai la musique, et je jouerai du cornet à pistons.

« Raymond se mit à rire.

« Que vous dirai-je, mes enfans ? En quinze jours, oh ! puissance de la volonté, en quinze jours y compris les nuits, car je ne me donnais pas un seul instant de repos même pour dormir, en quinze jours j’appris à jouer.

« Raymond et moi sortions dans la campagne, et nous passions ensemble toute la journée avec un musicien d’un village voisin qui venait me donner des leçons.

« Mais s’échapper ? allez-vous dire. S’échapper n’était pas possible ; j’étais toujours prisonnier, et l’on me gardait de près. Raymond ne voulait pas partir sans moi.

« Je ne parlais plus, je ne pensais plus, je ne mangeais plus ; je n’avais plus qu’une seule idée, la musique, le cornet à pistons.

« Je voulus apprendre et j’appris. Muet, j’aurais parlé ; paralytique, j’aurais marché ; aveugle, j’aurais vu : c’est que je voulais, la volonté vient à bout de tout. Vouloir, c’est pouvoir. Je voulais, voilà le grand mot, je voulais, et je réussis. Enfans, retenez bien cette vérité.

« Donc je sauvai ma vie ;… mais je devins fou. Durant trois ans entiers, mes doigts ne quittèrent pas l’instrument. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do ; le monde n’allait pas plus loin pour moi. Ma vie se passait à souffler, Raymond ne m’abandonnait pas.

« J’émigrai avec lui en France, et je continuai à jouer du cornet à pistons. Tout le monde se pressait sur mes pas pour m’entendre ; j’étais un prodige, une merveille. Le cornet à pistons semblait vivre sous mes doigts ; il gémissait, priait, soupirait, rugissait ; il imitait l’oiseau, la bête féroce, même la voix humaine ; mon poumon était de fer.

« Deux ans encore s’écoulèrent ainsi. Au bout de ce temps, Raymond vint à mourir ; la vue de son corps inanimé me rendit la raison. Je pris mon instrument, j’essayai de jouer, je ne savais plus…

« Et maintenant voulez-vous danser, mes enfans ? »


III

C’est par des récits de ce genre, d’un style sobre et facile à la fois, qu’Alarcon marquait sa place entre les nouvellistes contemporains. Cependant la réputation croissante du jeune écrivain, son talent, ses relations même ne lui permettaient guère de rester plus longtemps en dehors de la politique, où tous les partis cherchaient à l’attirer. Le général O’Donnell, chef de l’Union libérale, était alors au pouvoir ; Alarcon l’avait connu en Afrique et inclinait vers ses idées ; par un sentiment de délicatesse des plus honorables, il attendit la chute du ministère avant de se déclarer pour lui ; il fit alors en faveur de l’Union libérale deux brillantes campagnes dans les colonnes de la Epoca et de la Politica. Candidat à la chambre, les persécutions mesquines du gouvernement le désignaient d’avance aux suffrages des électeurs : il fut en 1865 choisi comme représentant par les habitans de Guadix, ses concitoyens, et dans ce pays où les hommes diserts abondent, où l’éloquence semble chez tous un don naturel, dès qu’il parut à la tribune, il s’y fit remarquer par l’ampleur et l’énergie de sa parole. Depuis lors d’ailleurs il a siégé aux cortès à plusieurs reprises. La révolution de 1868 éclata : Alarcon, qui venait d’être exilé à Burgos pour son opposition, joua un certain rôle dans le mouvement ; puis, comme le gouvernement provisoire l’avait nommé plénipotentiaire auprès la cour de Suède, il préféra occuper sa place de représentant. La guerre carliste, l’avènement et la chute du roi Amédée, l’insurrection communaliste de Carthagène, le désordre des finances et la désorganisation de l’armée, tant de malheurs, tant de ruines accumulées en si peu de temps, lui donnèrent à réfléchir ; l’expérience l’avait, comme bien d’autres, guéri de ses illusions fondées sur l’accord des partis ou le talent pratique des républicains espagnols. Aussi, quand tout récemment Alphonse XII rentrait à Madrid, il adhéra des premiers à la restauration, et lui, qui constamment avait refusé tout titre et toute place du gouvernement, il crut cette fois pouvoir accepter une charge de conseiller d’état.

Cependant depuis quelque temps déjà, comme pour oublier les déboires et les soucis de la politique, Alarcon était revenu à ses anciens travaux. C’est l’année dernière qu’a paru el Sombrero de tres picos (le Tricorne), sorte d’histoire villageoise admirablement contée. La scène se passe dans la province de Grenade, vers le commencement de ce siècle, aux environs d’une petite ville, la ville de Guadix très probablement ; le tricorne, c’est celui que portaient alors les hauts personnages, les autorités, avec le manteau rouge et la petite épée, celui que portait le grand-père de l’auteur lui-même et dont il s’était amusé tout enfant, sans aucun respect pour cette relique de famille. Il faut voir dès le début Alarcon s’égayer avec son sujet. « Bienheureux temps, s’écrie-t-il, où notre pays vivait dans la paisible et tranquille possession de toutes les toiles d’araignées, de toute la poussière, de toutes les mites, de tous les respects, de toutes les croyances, de toutes les traditions, de tous les usages et de tous les abus sanctifiés par les siècles ! Bienheureux temps où il y avait dans la société humaine variété de classes, de sentimens et de coutumes ! Bienheureux temps, dis-je,… pour les poètes spécialement qui trouvaient une légende, un conte, une comédie, un drame, une nouvelle, une saynète, un intermède, un mystère ou une épopée à chaque coin de rue, au lieu de cette prosaïque uniformité et de ce réalisme insipide que nous a donnés la révolution française ! Bienheureux temps ! »

Il était donc un corrégidor, le possesseur du tricorne en question ; oubliant le précepte de l’Écriture qui nous défend de convoiter l’âne ou la femme du voisin, il devint amoureux, mais amoureux fou, de dame Frasquita la meunière, une vraie beauté campagnarde, forte, fraîche, la main leste, ne détestant pas le mot pour rire, honnête avec cela, adorable enfin. Aidé d’un mauvais drôle d’alguazil, son âme damnée, il fait, sans forme de procès, arrêter le mari, et frauduleusement s’introduit au moulin. Tel est le fond du récit dans sa simplicité première ; l’auteur évidemment s’est inspiré d’une légende du pays, et lui-même l’avoue en toute humilité ; mais quelle richesse de détails, quelle variété d’épisodes, quelle dépense de malice et de bonne humeur ! Il y a là des imbroglios, des chasses-croisés, des scènes de bastonnade à rajeunir tout le théâtre de la foire. La situation parfois est bien un peu tendue ; le meunier outragé dans son honneur, — il le croit du moins, — ne parle rien moins que d’exiger la peine du talion, œil pour œil, dent pour dent ; la corregidoresse est gentille, elle aussi, et l’on tremble un moment pour l’imprudent magistrat. Heureusement tout s’arrange, et chaque caractère est si bien tracé, chaque personnage si amusant, le dénoûment enfin si moral, — car l’un et l’autre mari en sont quittes pour la peur et rentrent chacun chez soi, — qu’il faudrait être plus rigoriste qu’on n’est généralement au-delà des monts pour savoir mauvais gré au conteur de son audace.

La Alpujarra, qui suivit de près le Sombrero, est une œuvre toute différente. On appelle de ce nom la région comprise par le versant méridional de la Sierra-Nevada qui des sommets glacés du Mulhacen, au-dessus de Grenade, va par une série d’échelons se perdre dans la mer. C’est là que, sous le règne de Philippe III, les derniers Morisques se soulevèrent de désespoir, et protestèrent les armes à la main contre l’inique décret qui les chassait du pays ; c’est là, dans ces gorges étroites, aux pentes de ces montagnes, qu’ils furent poursuivis, traqués comme des bêtes fauves, et forcés enfin de se rendre pour que leurs misérables restes, victimes de convoyeurs avides, allassent périr de détresse et de faim sur les côtes inhospitalières d’Afrique, — faute odieuse, crime impolitique dont la blessure saigne encore au cœur de l’Espagne. En diligence au départ, à cheval ensuite, Alarcon a visité et étudié sous tous ses aspects cette intéressante contrée, si peu connue des Espagnols mêmes. Son livre est un résumé de souvenirs, de réflexions, de croquis, d’observations de tout genre, sans que l’unité pourtant y ait à souffrir de la variété. Il va, lâchant la bride à sa fantaisie, entremêlant l’histoire et la légende, la botanique et la poésie. Ici, vers la fin surtout, le ton est plus ému que dans aucun autre de ses ouvrages, la note ironique moins accentuée. C’est qu’Alarcon, lui aussi, est un des fils du pays ; ces pauvres Morisques, injustement persécutés, bannis de cette terre qu’ils avaient pendant tant de siècles fécondée de leur peine et arrosée de leurs sueurs, ces honnêtes cultivateurs, ces travailleurs infatigables, ce sont pour lui des compatriotes, des amis, des frères ; en dépit des différences de religion ou de la raison d’état, il se sent pris pour cette race proscrite d’une immense pitié, et quand, au cours de son voyage, il revoit les lieux où jadis elle a tant souffert, il ne peut retenir ses larmes. Une sombre description des cérémonies de la semaine sainte dans la Sierra-Nevada termine le récit. Plusieurs, en Espagne même, ont trouvé que l’abondance des pieux détails, des invocations, des prières, les protestations de foi et d’orthodoxie sans cesse renouvelées, donnaient aux derniers chapitres une couleur un peu trop dévotieuse : du moins ne peut-on y méconnaître une grande richesse de style en même temps qu’un véritable accent de conviction.

Aujourd’hui Alarcon est un homme d’une quarantaine d’années, au front découvert, aux traits énergiques, au regard profond et intelligent. Grave fonctionnaire et père de famille, espérons cependant qu’il saura trouver des loisirs et que la politique ne lui fera plus négliger les lettres, auxquelles il doit tant. Ses dernières œuvres marquent un progrès dans sa manière : la composition est déjà plus sévère, le sujet bien mieux étudié. On parle aussi d’un nouveau roman de lui, le Scandale, qui doit paraître sous peu ; on en signale le caractère profondément moral et religieux. Qu’Alarcon cependant évite de s’engager trop avant dans cette voie ; à ne plus traiter que les hautes questions, peut-être perdrait-il quelque chose de cette originalité charmante qui fait le meilleur de son talent. Moins indulgent pour lui-même, plus soucieux du détail, qu’il conserve avant tout ses qualités heureuses d’agrément et de bonne humeur ; il n’aura point alors à regretter ses succès d’autrefois, et son âge mûr aura tenu tout ce que promettait sa jeunesse.


L. LOUIS-LANDE.

  1. Ce nom était déjà connu dans la littérature espagnole. Né au Mexique, mais venu tout jeune en Espagne, Juan Ruiz de Alarcon y Mendoza compte parmi les auteurs dramatiques les plus distingués du XVIIe siècle. Malheureusement pour lui, cet Alarcon était bossu, et ses rivaux ne se faisaient faute de le railler cruellement de son infirmité. Un journal du temps mentionne en ces termes sa mort, survenue le 4 août 1639 : est décédé don Juan de Alarcon, poète fameux par ses comédies et par ses bosses. Bien que le style en ait vieilli, on admire toujours dans ses vers l’élévation des pensées et la délicatesse des sentimens. On ne le joue plus, mais on le lit encore.
  2. C’est le même soir, à l’ambulance, que M. de Alarcon fit la rencontre d’une de nos compatriotes dont il nous a tracé le portrait en ces termes : « Voyez-vous cette sainte femme qui va de lit en lit, offrant aux blessés une tisane rafraîchissante qui les soutient et les ranime ? Elle leur parle une langue étrangère, mais sa voix mélodieuse, doucement émue, porte avec elle la consolation. Cette femme est une Française, non pas une cantinière ou une sœur de charité, comme on pourrait le croire au premier abord, mais une femme héroïque et désintéressée qui voyage avec son mari, suivant les guerres et les champs de bataille. Elle fut en Crimée, et maintenant elle revient d’Italie. Est-ce un vœu qu’elle a fait ? une pénitence qu’elle s’inflige ? Le jour, elle marche au milieu des balles, donnant sa tisane aux blessés, aux blessés seulement, et la nuit, dans les ambulances, elle remplit également sa mystérieuse mission. Elle doit avoir une trentaine d’années ; sa figure est noble, même belle ; elle porte une longue robe brune ; elle s’exprime comme une personne distinguée, et tout en elle est doux, affectueux, angélique. Le respect qu’elle inspire n’a d’égal que le soin avec lequel elle se cache et disparaît les jours où l’on n’a plus besoin d’elle. Je ne l’ai vue jamais qu’au milieu du sang et des larmes, prête à soigner, à consoler. »