Un Romancier oublié - Gatien Courtilz de Sandras

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Un Romancier oublié - Gatien Courtilz de Sandras
Revue des Deux Mondes4e période, tome 139 (p. 805-830).

UN ROMANCIER OUBLIÉ

GATIEN COURTILZ DE SANDRAS

Les Mémoires de M. d’Artagnan, dont Dumas s’est servi pour écrire les Trois Mousquetaires, viennent d’être réimprimés. Ils ne l’avaient point été depuis 1715 et passaient pour presque introuvables. Par malheur, la réimpression récente est bien inexacte. Les éditeurs, qui la disent conforme à l’édition originale et ajoutent : de 1702, nous obligent à leur répondre que l’édition originale est de 1700 (t. I) et de 1701 (t. II et III) et qu’elle ne ressemble guère à la leur. Ils se sont appliqués à rajeunir le texte, afin d’en rendre la lecture plus facile et plus attrayante. Ils ont réduit de moitié bon nombre d’alinéas, remanié ou abrégé les phrases, changé les mots, changé les tournures, et démontré clairement à un auteur mort en 1712 qu’il écrivait moins bien qu’eux le français d’aujourd’hui. Ils ont fait plus ; ils ont coupé le long et compact récit en chapitres, et placé en tête de chaque chapitre un sommaire gros de promesses : « Nouvelle querelle. — Trois coups d’épée. — Grand esclandre, » etc. C’est à présent le rédacteur des Mémoires qui a l’air de s’être inspiré de Dumas, et d’Artagnan paraît constamment préoccupé de ressembler à sa copie. Cela ne va pas sans causer de la surprise. Telles, ces traductions du siècle dernier où l’on voit combien Homère et Virgile imitaient Racine.

Si le vieil ouvrage n’avait d’autres mérites que d’avoir fait éclore le plus populaire de nos romans-feuilletons ou de renfermer des détails inédits sur d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, il n’y aurait lieu ni de le réimprimer ni de s’en occuper ici. Ceux-là, j’imagine, ne sont pas très nombreux que passionne la question des sources de Dumas, et on nous a sans doute assez parlé de ces « trois mousquetaires » qui, du reste, étaient quatre. L’intérêt est ailleurs, et il est où on s’attend le moins à le rencontrer. Nous n’estimons habituellement des Mémoires que s’ils sont authentiques. La principale raison que nous ayons d’estimer ceux de d’Artagnan est qu’ils ne sont pas de lui, mais du romancier Sandras. Ils sont un roman, mais un roman publié quinze ans avant Gil Blas, trente et un ans avant la Vie de Marianne et Manon Lescaut, et un roman qui caractérise une époque importante du genre : voilà de quelle façon ils sont un document et à quel point de vue il faut les lire. Qui ne voit dès lors qu’un remaniement qui efface leur âge leur enlève presque tout leur prix, et comment s’étonner qu’aux élégans volumes de la Librairie illustrée les lettrés préfèrent les exemplaires lourdement et nettement imprimés jadis chez Pierre Marteau, — pauvres bouquins sans grâce, carrés, massifs comme de vieilles bibles, mais où le texte conserve, avec l’archaïsme de sa forme, son charme de très ancienne histoire ?

I

C’est une figure amusante, quoiqu’un peu suspecte, que celle de ce Gatien Courtilz ou des Courtilz, sieur de Sandras, dont le nom ne se lit même pas sur la couverture de la nouvelle édition. Le peu que nous savons de lui donne l’idée d’une existence presque aussi agitée que celle de ses héros. Il est né, au dire des biographes, soit à Paris, soit à Montargis ; mais sa famille était vraisemblablement originaire du Midi. Outre que son nom de Sandras est d’une sonorité toute méridionale, on le voit faire allusion dans ses Mémoires de Rochefort à un Courtilz qui était Béarnais. Il parle sans cesse du Béarn et en homme qui connaît les gens et les lieux ; ce qu’il dit en maint endroit de la petite noblesse d’Orthez ou de Tarbes a un arrière-goût de commérage provincial et local. Oui, il doit être de cette race entreprenante et gaillarde, toujours prête à courir après la fortune, et dont les fils s’embarquent aujourd’hui pour « les Amériques » comme ils chevauchaient autrefois, la bourse vide et la plume au vent, vers Paris ou Versailles. Né en 1644, il était en 1670 officier au régiment de Champagne, où il a commencé à faire provision de souvenirs sur ses frères d’armes et sur ses chefs, à recueillir aussi de la bouche des anciens, qui contaient leurs amours et leurs exploits de jeunesse, l’histoire anecdotique du règne de Louis XIII et de la Fronde. À la suite de quels déboires ou de quelle équipée a-t-il quitté la casaque ? On ne sait. En 1683, il passe en Hollande. La Hollande était au xviie siècle ce que l’Angleterre est devenue plus tard, la terre d’asile, le refuge ouvert aux plus nobles ainsi qu’aux plus louches infortunes. De grands esprits et de grands cœurs y venaient goûter la douceur de penser ou de prier librement ; les chevaliers d’industrie et leurs compagnes, celle de ne point finir leurs jours sur les galères du roi ou entre les murs de l’Hôpital. Dans ce milieu cosmopolite et composite le regard pouvait embrasser tous les contrastes et tous les caprices de la destinée humaine ; la vie s’y présentait sous son aspect le plus romanesque ; et si le talent de l’abbé Prévost garde, comme je le crois, la trace de son séjour dans les hôtelleries de la Haye ou d’Amsterdam, il n’est pas surprenant qu’avant lui Sandras y ait senti s’éveiller sa vocation de romancier. La Hollande était de plus la grande imprimerie internationale des chroniques scandaleuses, gazettes et libelles ; il trouvait autour de lui tous les matériaux nécessaires à sa besogne, et ses débuts d’écrivain datent, semble-t-il, de l’année même de son arrivée. Il rentre en France dans le courant de 1689, retourne en Hollande en 1694, revient de nouveau en France en 1702 et le voilà cette fois à la Bastille. Tant d’allées et venues entre deux pays qui étaient en guerre, d’allées et venues qui aboutissent à la prison d’État, n’ont pas trop bonne mine. On songe malgré soi qu’il a mis souvent en scène les agens de la politique secrète, qu’il possède à fond leurs manèges et leur langage ; la pensée vient qu’il les a peut-être étudiés d’un peu plus près qu’il ne faut, et qu’avec le goût des intrigues, des missions confidentielles et scabreuses, il se pourrait qu’il en eût la pratique. Mais le fait est que ce soupçon ne repose sur aucune preuve. Il est tout aussi légitime et infiniment plus simple d’admettre qu’en s’expatriant il cherchait, comme plus d’un autre écrivain, à se soustraire aux tyrannies de la censure, et que son tort fut de compter à son retour, en 1702, sur le pardon ou l’oubli du lieutenant de police : les témérités et les indiscrétions de toute nature dont son œuvre est faite, suffisaient, certes, à lui assurer un logement à la Bastille. Il n’en sortit qu’en 1711 et mourut l’année suivante ; il avait trouvé dans l’intervalle le temps de se remarier pour la troisième fois.

Ce n’était point un homme à scrupules. S’il en était un, il serait un phénomène parmi les romanciers de son époque. Plus sensible au profit qu’à la gloire, quand par hasard il signait ses productions, c’était du nom d’autrui. Aussi n’est-il pas aisé d’en dresser le compte. Certaines bibliographies disent qu’après avoir publié une quarantaine d’ouvrages, il en laissait à sa mort près de quarante autres en manuscrit. Quoiqu’il soit prudent de se défier de ces évaluations en chiffres ronds, sa fécondité n’est pas douteuse. Je laisse de côté des journaux et des pamphlets dont la valeur ne me paraît pas bien grande, tels que son Mercure historique et politique ou ses deux brochures sur la Conduite de la France depuis la paix de Nimègue, dont la seconde est la réfutation de la première, et où il attaque alternativement la France et la Hollande selon les exigences du libraire qui le paie. Je m’en tiens à ceux de ses écrits que Lenglet-Dufresnoy a cru, non sans raison, devoir classer en 1734 dans sa Bibliothèque des Romans ; j’en retrancherais seulement, après une assez minutieuse enquête, les Mémoires du comte de Vordac que Bayle, dans les Nouvelles de la République des Lettres, dit être de Gavard, et les Mémoires du marquis D., dont la première édition est de 1706, c’est-à-dire d’un temps où Sandras était à la Bastille. La liste ainsi rectifiée comprendrait les œuvres que voici : Vie du vicomte de Turenne, signée du Buisson, capitaine au régiment de Verdelin, 1685 ; Vie de l’amiral Coligny, 1686 ; Mémoires de M. le C. D. R. (comte de Rochefort), 1687 ; Histoire de la guerre de Hollande, 1689 ; Testament politique de Jean-Baptiste Colbert, 1694 ; Histoire secrète du duc de Rohan, 1697 ; Mémoires de Jean-Baptiste de La Fontaine, seigneur de Savoie, 1698 ; Mémoires de M. d’ Artagnan, 1700-1701 ; Annales de la Cour et de Paris, 1701 ; Mémoires de la marquise de Fresne ; Mémoires du marquis de Montbrun, même date ; Mémoires de M. de B. (Bouy), 1711 ; publications posthumes : Le prince infortuné ou Histoire du chevalier de Rohan, 1713 ; Histoire du maréchal de La Feuillade, même date ; Histoire de la comtesse de Strasbourg, 1716.

Cette longue et aride nomenclature permet de voir du premier coup d’œil quel était entre 1680 et 1715 le domaine du romancier. Sandras, en effet, n’était pas seul à composer des Annales, des Histoires secrètes, ou de prétendus Mémoires ; il en paraissait chaque année, et principalement chez Pierre Marteau, un nombre incroyable, et l’on peut dire que pendant trente-cinq ans le roman n’a guère revêtu d’autre forme. Mais si cette forme n’est devenue quelque chose d’original et de fécond qu’entre les mains de Sandras, si c’est véritablement grâce à lui qu’à la fin du règne de Louis XIV le roman a, comme on dit, évolué, ne vaut-il pas la peine de préciser son rôle et de distinguer de ses médiocres rivaux l’auteur des Mémoires de M. d’Artagnan ?

II

Ce sont de pauvres écrivains que les romanciers de la fin du xviie siècle. Depuis la représentation des Précieuses ridicules le roman était diffamé sur le Parnasse, et aucun des grands classiques n’avait voulu s’y essayer. Libre à nous de le regretter, de rêver d’un roman d’analyse qui serait de l’auteur de Bérénice, d’un roman de mœurs que l’auteur des Caractères aurait écrit. Vaine chimère ! Ils ne se doutaient pas, ces amoureux du vrai, que le genre cher à Cathos et à Madelon pût un jour, et mieux qu’aucun autre se prêter, à l’expression du vrai ; et ils s’en écartaient avec dédain. Les grimauds, en revanche, se disputaient une si belle proie, et on ne sait ce qu’il faut le plus admirer de l’obscurité ou du nombre de ceux que le roman faisait vivre. Quel Petit dictionnaire des grands hommes que la Bibliothèque de Lenglet-Dufresnoy, s’il avait l’esprit de Rivarol ! Citerai-je Vannel, Lesconvel, Le Noble, Preschac, ou bien Mmes d’Aulnoy, de Murat, Du Noyer, Durand, ou encore Mlles Lhéritier, de La Force et de La Rocheguilhen ? Ils ne valent ni plus ni moins que beaucoup d’autres qui étaient comme eux, — c’est le mot de Lenglet-Dufresnoy, — des « pépinières de petits romans », et sont comme eux oubliés.

Quoique le genre eût en 1678 donné son premier chef-d’œuvre, la Princesse de Clèves, la période des tâtonnemens n’était donc pas pour lui close. L’art exquis de Mme de La Fayette, l’art qui prête la vie à des créatures de rêve et fait de leurs souffrances un drame humain, n’espérons pas le retrouver chez un Preschac ou une Mme Durand. De son art, ils n’avaient vu que l’extérieur : c’est le cadre, le même que celui de ses premières Nouvelles, c’est la couleur historique, c’est en d’autres termes ce qu’il y avait encore d’artificiel et de fictif en cette œuvre si sincère, qu’ils s’efforçaient de reproduire. Ne faisons pas à Mme de La Fayette le tort de les appeler ses disciples : ils sont ceux de sa contemporaine, de son émule sans génie, Mme de Villedieu.

Un d’entre eux, dans la préface d’une Histoire du marquis de Clèmes et du chevalier de Pervanes, me semble avoir assez clairement défini les tendances communes et les communes prétentions qui font d’eux une école. Autrefois, fait-il observer, « le public, convaincu par les auteurs mêmes de la fausseté de ce qu’ils écrivaient, ne laissait pas de s’en amuser » ; dans la suite, on se dégoûta des fictions : « cela n’ôta point aux auteurs l’envie d’en faire, mais ils tâchèrent de les déguiser. »

La remarque est juste. Pendant les soixante ou soixante-dix premières années du siècle, que le roman fût héroïque ou qu’il fût burlesque, il était et ne se cachait point d’être un récit imaginaire. Non qu’il ne s’y reflétât rien de la réalité contemporaine : les précieuses retrouvaient dans l’Astrée, dans l’Artamène, dans la Clélie, dans le Pharamond, l’idéal qu’elles s’étaient fait de l’amour, l’écho de leurs subtils entretiens, quelquefois, à travers la mascarade antique, leurs modes ou leurs portraits ; et maintes silhouettes crayonnées d’après nature, silhouettes d’écoliers et de régens de collège, d’auteurs et d’acteurs, de paysans et de gueux de Paris, de marchands et de juges, défilaient dans le Francion, dans le Roman comique et le Roman bourgeois. Mais ici et là, la réalité ne se montrait que sous les apparences du mensonge, travestie en poème épique ou en farce de tréteau. Ni d’Urfé qui met en scène des magiciens et des nymphes, ni Mlle de Scudéry qui représente les familiers de l’Hôtel de Rambouillet sous les traits des Mèdes et des Romains et raconte la bataille de Rocroy dans le Cyrus, ni Scarron qui se demande tout haut à la fin du chapitre Ier : « Que pourrai-je bien dire dans le chapitre II ? » ne prétendaient faire illusion au lecteur, et l’illusion n’était point nécessaire à son plaisir. Il n’en va plus de même à partir de 1670. C’est la fable d’abord qui passe de mode ; puis le moment vient où la vérité elle-même, si elle est trop générale et abstraite, ne suffit plus. Vers la fin du règne de Louis XIV, peindre le particulier est le plus sûr moyen de réussir auprès des « honnêtes gens ». Peut-être est-ce en partie l’effet de la vie de cour et de salon qui les a habitués à s’étudier et, si j’ose dire, à s’épier les uns les autres, de cette vie qui a formé le génie de Saint-Simon. Ils se plaisent, après avoir lu et relu les Caractères, à retrouver au théâtre, dans telle ou telle pièce de Dancourt, la fine et piquante notation des menus faits dont se compose l’actualité. En revenant de la comédie, ils feuillettent soit les Amusemens sérieux et comiques de Dufresny qui sont un recueil d’ironiques observations sur les mœurs de la France, soit la très pittoresque relation que Mme d’Aulnoy vient de publier de son voyage en Espagne. Les plus raffinés, curieux de surprendre le secret intime d’un cœur et d’entendre le cri vrai de la passion, ouvrent le mince recueil où le baron de Breteuil a, sans scrupules ni pudeur, fait imprimera la suite des Lettres d’une religieuse portugaise, les douloureuses lettres d’amour qu’il avait reçues de la présidente Ferrand.

C’est à ces exigences et à ces curiosités nouvelles que toute une génération de romanciers, celle à laquelle appartient Sandras, s’est efforcée de répondre. C’est pour y satisfaire qu’elle a demandé à l’histoire d’être la caution du roman.

Que le roman eût alors intérêt à se rapprocher de l’histoire, je le crois et j’essaierai de le prouver. Mais, hélas ! avec les confrères de Sandras il ne s’en rapprochait guère. Sans doute, ils affectent de n’être plus que des biographes d’hommes illustres et de n’offrir que des recueils de documens ou d’historiettes véridiques. Ils se souviennent de Mme de Villedieu qui, en tête de ses Annales galantes (1670), insérait des pièces justificatives et demandait qu’avant de lire la nouvelle intitulée le Pèlerin on voulût bien se reporter à l’Histoire d’Espagne, règne de Ramire XVI, roi d’Oviédo, tome I, année 941. Il ne paraît plus de roman sans préface, ni de préface où l’auteur n’affirme, avec une insistance presque excessive et qui prête à l’épigramme, qu’il n’a rien inventé. Nous voilà bien loin, à ce qu’il semble, de d’Urfé ou de Scarron, et rien n’est plus aisé que de trouver de l’originalité aux romanciers de la nouvelle école : il suffit pour cela de ne les avoir point lus.

L’épreuve de la lecture leur est funeste, et on comprend qu’un érudit tel que Bayle n’ait jamais manqué une occasion de bafouer « messieurs les romanistes ». Le livre qu’ils nous présentent avec tant d’appareil est celui que leurs prédécesseurs de 1630 ou de 1650 ont déjà et tant de fois écrit ; c’est toujours le Polexandre, l’Ibrahim, ou l’Artamène, sous une autre couverture. Ces Histoires secrètes de Marguerite de Navarre, de Catherine de Bourbon, de Marie de Bourgogne, ces Mémoires de la cour de Charles VII, cette Histoire des Favorites, ces Intrigues amoureuses de François Ier, où rivalisent Mlle de La Force, Mme Durand, Mlle de La Rocheguilhen et Lesconvel, ne doivent rien à l’histoire qu’une séduisante et menteuse enseigne. Là, le roman n’a rien gagné à substituer aux héros des époques fabuleuses ou lointaines les rois et les grands personnages des temps modernes. Parcourons l’Hippolyte, comte de Douglas (1690), de Mme d’Aulnoy. Les noms y sont ceux des plus nobles familles de l’Angleterre ; j’y vois même, aux premières pages, les noms d’Henri VIII, de François Ier, du cardinal Wolsey, d’Anne de Boleyn, et un court résumé des événemens qui ont abouti à l’entrevue du camp du Drap d’or. Voilà l’enseigne ; et voici ce qu’elle recouvre. Le comte de Warwick a jadis été pris par les corsaires ; le bruit de sa mort s’est répandu, et sa femme est elle-même morte de chagrin, en confiant sa fille Julie au comte et à la comtesse de Douglas. Leur fils Hippolyte s’est épris de Julie et voudrait l’épouser ; mais il ne peut obtenir leur consentement et reçoit d’eux l’ordre de voyager au loin. En mer, il rencontre lui aussi les corsaires. Bataille, abordage, et scène renouvelée du Grand Cyrus : du même élan, en sens contraire, tous les Anglais ont passé sur le vaisseau turc et tous les Turcs sur le vaisseau anglais ; après quoi les Turcs, qui jugent le troc avantageux, s’éloignent sans demander leur reste. Un seul d’entre eux est demeuré au milieu des Anglais, aux prises avec Hippolyte. Que le monde est petit ! Ce vaillant n’est autre que le comte de Warwick. On le croyait mort ? Il n’était pas mort. Les infidèles qui l’avaient fait prisonnier lui avaient promis la liberté après quelques années de bon service et c’est pourquoi il se battait en brave homme contre ses propres compatriotes. On s’explique, on s’embrasse et, sans plus tarder, Hippolyte lui demande la main de sa fille Julie. Dire maintenant par suite de quelles circonstances nous voyons un peu plus loin Hippolyte occupé à narrer à une vénérable abbesse un conte de fées qui remplit cinquante pages du volume et y parait infiniment sensé ; pourquoi Julie, travestie en Silvio, reçoit du comte de Bedford caché sous le nom de Beccarelly un terrible coup de poignard dont elle ne meurt pas ; comment enfin Hippolyte, cinq ou six fois laissé pour mort « dans des mares de sang », en arrive à la rejoindre en Italie et à s’unir à elle, ce serait, je le confesse, une entreprise au-dessus de mes forces.

Les œuvres écrites à la même époque dans le même goût et sur le même plan sont innombrables. Mais ne nous contentons pas d’en constater l’extravagance ; remarquons ce que l’extravagance a ici de déjà vu et de traditionnel. Il y a au xviie siècle un « poncif » de l’aventure que l’école de d’Urfé a créé, moitié avec des emprunts aux conteurs espagnols, moitié avec les ressources de sa propre imagination. Ravisseurs respectueux, reconnaissances à point nommé, réunion à l’autre bout du monde de deux amans que le destin a séparés et qui depuis des années courent l’un après l’autre, lettres perdues et inévitablement tombées aux mains d’un rival ou d’un jaloux, morts qui ressuscitent, hommes qui se déguisent en femmes, femmes qui se déguisent en hommes, ressemblances telles qu’une mère, qu’une maîtresse s’y trompent : tel est le romanesque de convention et de routine qui s’est si longtemps imposé à notre littérature. S’il est encore dans Zayde, s’il en reste des traces jusque chez Lesage et chez l’abbé Prévost, ne soyons pas surpris que les chétifs romanciers dont je parle n’aient pu s’en affranchir. Convenons seulement qu’il n’a jamais paru plus pauvre, plus monotone, et surtout plus faux que dans leurs écrits. Les noms de leurs héros, leurs pièces justificatives et leurs préfaces ne font qu’en accuser le ridicule. La fraude éclate à tous les yeux, et il est assez plaisant de découvrir en dernière analyse que ces soi-disant historiens ou historiographes, Preschac, Lesconvel, Mlle de La Force, Mmes de Murat et d’Aulnoy n’ont à demi réussi que dans le conte de fées.

III

Il y a pourtant un romancier de cette école dont Bayle invoque, non sans un peu de gêne et de défiance, mais enfin dont il invoque à sept ou huit reprises le témoignage dans son Dictionnaire à l’article Louis XIII : c’est Sandras.

Celui-là est un maître dans l’art de faire des dupes. Si, de temps à autre, il se donne encore pour le biographe de personnages célèbres ou tout au moins connus, il feint plus ordinairement de n’être que leur éditeur. À l’égard de d’Artagnan, il s’est borné, dit-il, à rassembler « quantité de morceaux trouvés parmi ses papiers après sa mort », et à y mettre « quelque liai- son ». Son mérite, à ce compte, serait bien mince, la liaison étant ce qui manque le plus aux Mémoires de d’Artagnan. Il n’a même pas eu, s’il faut l’en croire, ce léger service à rendre au comte de Rochefort ou à M. de Bouy : il publie leurs Mémoires tels qu’ils les ont laissés. À la vérité, il néglige de nous dire comment tant de manuscrits de provenance différente sont venus en sa possession ; à peine songe-t-on à le lui demander. Ses Avis au lecteur, ses Avertissemens respirent la bonhomie et la candeur ; il s’efface, il ne veut rien dérober du bien ou de la gloire d’autrui, il ne veut qu’attester, foi d’honnête homme, que ces messieurs ont dit la vérité dans leurs Mémoires. C’est un faussaire tout à fait distingué.

D’autant plus que, si la signature est contrefaite, l’œuvre ne tient pas en somme trop mal les promesses du titre et du sous-titre. Oui, les Mémoires de M. de Bouy, de Rochefort, de d’Artagnan contiennent « ce qui s’est passé de plus particulier sous le ministère du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin », et aussi maintes « choses particulières et secrètes qui se sont passées sous le règne de Louis le Grand. » Quelle abondance de détails, et de ceux dont on dit : Cela ne s’invente pas, sur la conspiration de Cinq-Mars, sur la Fronde à Paris et en province, et notamment à Bordeaux, sur la disgrâce de Fouquet, sur les campagnes de Turenne, de Condé, de Louis XIV ! Duels, procès, scandales, brigues et intrigues, fêtes de la cour, tumultes de la rue, guerres civiles et guerres extérieures, toute la vie publique et privée d’une nation pendant près d’un demi-siècle, est là racontée par le menu.

Dans sa Vie de l’amiral Coligny, Sandras avait l’air d’un écolier qui récite une leçon : il est tout autre dès qu’il s’agit des hommes et des choses de son époque ou de l’époque voisine. Son Mazarin est excellent ; il l’a peint plusieurs fois, et toujours avec le même relief, adroit à noter ses petitesses, ses roueries, son avarice et jusqu’à son jargon zézayant d’Italien. Sa relation du passage du Rhin est très exacte et complète. Parmi les scènes qu’il décrit, il en est dont il a pu être témoin, et je me figure qu’il n’aurait pas tant parlé des guerres de Flandre ou de Franche-Comté, si l’ancien officier n’avait eu des souvenirs personnels à placer. Mais il est léger, suffisant et cynique ; il veut tout savoir et tout expliquer, il fait l’entendu ; sur la politique, sur l’administration du royaume, sur la capacité des ministres ou la vertu des femmes, il émet des jugemens comme en pouvaient formuler après boire et les coudes sur la nappe cadets aux gardes et cornettes de dragons. Il est très renseigné, mais renseigné souvent chez la portière ; il accueille tous les vilains propos qui circulent ; dût-il calomnier les vivans et les morts, la femme après le mari et après les courtisans le roi, tout ce qui se chuchote, il faut qu’il l’imprime. Car l’ex-officier s’est fait nouvelliste ; telle de ses productions, Mémoires ou Annales, n’est qu’une chronique au jour le jour et volontiers scandaleuse de la cour et de la ville. Il y a plus d’un rapport entre Bussy-Rabutin et lui ; et il le détestait en effet comme on ne se déteste qu’entre gens de même métier.

Il se peut bien qu’il ne mérite pas plus que Bussy le nom d’historien, et que cette besogne de gazetier n’ait rien de très honorable. Mais, tandis que certains romanciers ont eu peut-être tort d’empiéter au xviiie siècle sur le domaine du journaliste et au xixe siècle sur celui du reporter, il n’était pas mauvais à cette date de 1700 que la gazette pénétrât dans le roman. Elle y faisait entrer de la vie ; elle le mettait en contact avec la réalité dont il était si tenté de s’éloigner ou qu’il n’osait peindre que travestie ; elle l’enhardissait à devenir une peinture directe du présent.

Quelques-unes des anecdotes que Sandras enregistre ne valent pas cher : un lit à colonnes, qu’un mari trompé a fait attacher à des poulies et qui brusquement s’enlève avec les deux coupables à quinze pieds en l’air, serait moins déplacé dans un conte de La Fontaine que dans les Mémoires de d’Artagnan. Ces anecdotes-là sont rares chez Sandras, et il en a collectionné je ne sais combien d’autres qui sont de bons traits de mœurs. C’est La Feuillade aux prises avec le baigneur à la mode Prudhomme qui l’a longtemps logé, lui a prêté ainsi qu’au comte de Grammont deux ou trois cents louis et ne reçoit en paiement qu’un soufflet ; c’est le comte de Rochefort qui, s’étant cassé le bras, se fait soigner par des moines, par des charlatans et finalement par le rebouteur en vogue, le bourreau de Paris ; Saint-Preuil, gouverneur d’Arras, qui enlève la femme d’un meunier, et par des menaces autant que par des libéralités oblige le meunier à se taire ; le comte d’Isle qui, campé dans un village avec son régiment, réclame de son hôte, en jurant comme un forcené, « une servante d’ustensile » ; ce sont les absurdes gageures des fins de souper, le duc d’Orléans pariant de manger une omelette sur le ventre du gros colonel Wallon et gagnant son pari ; les nuits de débauche où le même duc mène grand tapage chez la Neveu et où le commissaire, accouru au bruit, recule tout penaud à la vue d’un cordon bleu. Nous plaît-il, avant de suivre Desgrieux à l’hôtel de Transylvanie ou Restif de la Bretonne dans les tripots de 1780, de faire connaissance avec les joueurs du xviie siècle, d’étudier leurs physionomies, leurs allures, leurs manies et leurs ruses ? Sandras nous ouvre l’Académie, c’est-à-dire la maison de jeu du faubourg Saint-Germain, dont le tenancier est le duc de Créqui en personne. Sommes-nous curieux d’assister à une exécution en 1652 ? Il nous peint le Pont-Neuf encombré de voitures, la cohue des badauds qui se pressent à la Croix du Tiroir et que les archers ont peine à contenir, la charrette qui vient du Fort-l’Evêque avec un plein chargement de faux monnayeurs et, à l’entrée de la rue de l’Arbre-Sec, le gibet. Il a fait grand abus des récits de sièges et de batailles ; au moins n’y est-il pas question, comme dans le Pharamond de La Calprenède où ils tiennent deux fois plus de place, de Romains, de Francs, de Burgondes, armés en chevaliers de l’Arioste ou du Tasse et toujours prêts à recevoir le coup de lance « sans fléchir ni perdre les étriers ». Les victoires auxquelles il nous fait assister sont celles que Van der Meulen a peintes ; les blessés, les morts qu’il énumère sont ceux dont le bulletin officiel a cité les noms ; nous suivons chez lui les opérations d’une guerre au siècle de Turenne et de Vauban ; nous surprenons, à la parade, à la maraude, et tantôt dans la libre et fringante allure de l’étape, tantôt dans la belle ordonnance d’une journée de combat, l’armée de Fribourg ou de Steinkerque. Peu à peu, le siècle ressuscite, non pas tel qu’il apparaît à travers les bienséances de la tragédie ou de l’oraison funèbre, mais tel qu’il se laisse voir chez Tallemant, Retz et Saint-Simon, chez Molière et ses successeurs : femmes galantes qui se soucient assez peu des « petits soins », des « jolis vers », et exigent d’un amoureux d’autres qualités que celles de l’esprit, gens d’épée insolens et rieurs, grands seigneurs qui vivent d’emprunts, grandes dames qui trichent au jeu, valets fripons qui aident leur maître à berner un créancier et se paient en volant leur maître ; et tout au fond le peuple, ignorant, superstitieux, misérable et narquois.

Il arrive que les historiettes de Sandras n’expriment pas seulement l’homme de son siècle, qu’elles effleurent le fond même ou, si l’on veut, les bas-fonds de l’être humain. Le père du comte de Rochefort, déjà vieux et deux fois veuf, s’est épris d’une grisette, fille d’un marchand de la rue Saint-Denis, « élevée sous l’aile de sa mère » ; il est charmé de son innocence, de sa modestie, il est résolu à l’épouser. Un ami qui a pitié de lui et désire lui éviter une sottise, l’avertit qu’elle fréquente une maison mal famée. Il s’indigne, refuse de l’écouter ; et puis, mordu par le doute, il va un soir, en rasant les murs et le manteau sur le nez, frapper à la porte de la hideuse maison. On lui amène une fille qu’il ne connaît point ; il n’est qu’à demi rassuré : « Il y retourna le lendemain, et ayant demandé qu’on lui fît venir quelque chose qui valût la peine, on lui amena celle qu’il voulait ou celle qu’il ne voulait pas ; car au même temps il se prit à pleurer comme un enfant, et s’en étant allé à l’heure même sans rien dire, il monta à cheval et s’en retourna chez lui sans voir personne. » — M. de Clodoré, aide de camp de Turenne, « avait le malheur d’avoir épousé une femme coquette, et une fois qu’il revenait de l’armée, un de ses amis l’ayant obligé en passant à Paris de l’accompagner dans un lieu de débauche, il l’y avait trouvée qui dans son absence tâchait à y prendre son plaisir... Il l’avait non seulement maltraitée sur-le-champ, mais encore mise en religion ; cependant, par un retour bien surprenant, surtout à une personne qui avait toujours passé pour homme d’honneur, il l’avait reprise quelque temps après et était actuellement avec elle. » Sandras a mentionné plusieurs cas analogues, et on ne fait pas ainsi profession de recueillir les faits divers d’une époque sans y acquérir quelque connaissance du cœur de l’homme et de ses misères. Il y aurait à extraire des Mémoires de d’Artagnan des réflexions sur la jalousie qui, formulées à la diable, n’en sont pas moins pénétrantes ; celle-ci par exemple : « Les jaloux sont d’une étrange espèce ; ils écoutent, cherchent, furettent, se renseignent de leur mieux, et quand on leur met le nez dans leur malheur, ils ne veulent plus rien croire » ; ou cette autre qui ne contredit pas, qui complète la première : « C’est un goût dépravé, une sorte de maladie chez les jaloux, qu’ils sont contens seulement lorsqu’ils ont vu leur femme ou leur maîtresse dans les bras d’un autre. »

Il est au reste bien loin, et l’on s’en doute, d’avoir su dégager de la vie de son temps toute la comédie humaine qu’y a vue Saint-Simon. Il en a tiré, comme il le dit, des « faits singuliers » ; il y a cherché l’aventure. Ne lui en faisons pas un crime. L’aventure ne serait pas demeurée jusqu’à la Nouvelle Héloïse le principal attrait du roman, si elle n’avait été jadis un élément de la vie réelle. Le pittoresque et l’imprévu n’avaient pas disparu du train quotidien de l’existence. C’était le temps où les femmes se masquaient pour aller à la promenade, où les hommes portaient l’épée, où la guerre ne faisait relâche que durant la mauvaise saison. C’était le temps des voyages à cheval ou en poste, avec les bonnes et les mauvaises fortunes des nuits d’auberge, avec les mille et une péripéties possibles : l’essieu qui se casse, le postillon qui s’égare, le voleur qui crie : la bourse ou la vie ! Les mers étaient pleines de péril et de mystère ; la Méditerranée, l’Océan avaient aussi leurs bandits ; le vaisseau qui mettait à la voile s’en allait dans l’inconnu, et il y avait des îles désertes qui attendaient Robinson.

Jamais plus riche matière ne s’est offerte au conteur, et Sandras ne l’a pas épuisée : il en a le premier compris et révélé la richesse. Il peint les beaux soldats et les belles héroïnes de la Fronde, les duellistes, les conspirateurs, les espions ; il dit les rixes, les embuscades, les rendez-vous mystérieux pour lesquels on a soin, tout en faisant toilette, de charger ses pistolets, les reviremens de la faveur royale, les caprices du pouvoir arbitraire, les lettres de cachet, les arrestations dont on ignore la cause, les retraites forcées au couvent, les longs séjours à la Bastille, les évasions, les inquiétudes et les ruses de ceux qui sentent tourner autour d’eux les « mouches » du lieutenant de police ou du ministre. Que les Mémoires soient ceux de Bouy, de Rochefort ou de d’Artagnan, ils sont une odyssée dont la vie française de 1630 à 1670 a fourni les péripéties.

Bouy est un enfant trouvé que des gens charitables ont placé dans un collège. Méprisé de ses petits camarades qui ne lui pardonnent pas de n’avoir ni père ni mère, il fait son apprentissage d’homme en se battant contre eux à coups de poing. Bientôt réduit à se faire charpentier, il épouse une femme de chambre aussi pauvre que lui. Un beau jour, las d’attendre la fortune qui tarde, il part sans dire où il va, gagne un port, s’embarque avec de hardis marins qui sont de simples écumeurs de mer. Il « fait la course » en leur compagnie, arrête et pille les bateaux de commerce, et, lorsqu’il a mis de côté quelques centaines d’écus, retourne auprès de sa femme. Le hasard le met alors en présence de Richelieu qui l’attache à sa personne ; le voilà spectateur ou acteur dans tous les événemens du règne de Louis XIII.

Pour échapper aux persécutions d’une marâtre, Rochefort à dix ans s’évade et suit des bohémiens qui passent. Il vit cinq années auprès d’eux, d’une vie hasardeuse et vagabonde. En traversant le Midi, il voit des régimens français qui vont au siège de Perpignan. Adieu les guenilles de la Bohême et vivent les beaux uniformes qui brillent au soleil ! Il s’enrôle. Il est vite initié à l’art de la guerre, en partie fait alors de finesse et d’astuce ; pour son coup d’essai, il tend un piège à un officier espagnol et le ramène au camp prisonnier. Richelieu entend parler de cet exploit, s’intéresse au jeune volontaire, fait de lui un de ses pages. Le page devient son confident et, à sa mort, celui de son successeur Mazarin ; si nous voulons quelques détails sur la longue tragi-comédie de la Fronde, il était sur le théâtre, et nous pouvons nous adresser à lui.

À moins que nous ne préférions nous adresser à d’Artagnan : celui-ci en sait encore plus long et s’est remué bien davantage. Toute vie semblerait banale et plate en comparaison de la sienne. Ce cadet de noblesse venait de quitter son Béarn ; au petit trot d’un vieux cheval, il cheminait sur la route de Paris, léger d’argent, mais la mine altière, étant d’un pays dont c’est la coutume « quand on n’aurait pas un sou dans sa poche, d’avoir toujours le plumet sur l’oreille et le ruban de couleur à sa cravate. » Entre Blois et Orléans, il voit un hobereau sourire à la vue de son bidet ; il lui cherche querelle, a du dessous, est jeté en prison, et le premier soin du greffier est de lui prendre, avec une lettre de recommandation adressée à M. de Tréville, les dix écus qui constituaient tout son avoir. Au bout de quelques semaines, on lui rend la liberté : il arrive à Paris, sans ressources et sans protection. Il se présente chez M. de Tréville, trouve là des jeunes gens de sa province, Porthos, Athos, Aramis, qui, par politesse, l’invitent à ferrailler avec eux le matin même contre quatre gardes du cardinal ; il blesse un des gardes et en tue le lendemain un autre ; cela lui vaut une petite semonce et un cadeau du roi, plus un brevet de cadet dans les gardes de M. des Essarts. Il est quelqu’un. Il fait la conquête de sa logeuse. Quand il a un procès, elle s’endette pour en payer les frais, et il maudit, comme il sied, ces ruineuses procédures qui obligent les jeunes femmes à s’endetter pour leurs amans. Entre temps, il fait campagne, est remarqué de Mazarin qui lui confie de périlleuses missions en France et à l’étranger ; il achète une lieutenance dans les mousquetaires et a ses entrées à la Cour. Un Anglais et une Anglaise, devant qui il a raillé très haut le caractère de leur nation, jurent tous deux de se venger. L’Anglais, qui s’y prend mal, le provoque et reçoit un bon coup d’épée. Milady s’y prend mieux ; elle lui envoie un billet doux, fait avec lui la coquette, l’enflamme, et quand elle le voit éperdument épris, le met à la porte en lui criant dans un éclat de rire : « Je suis vengée. » Croit-elle avoir le dernier mot avec le rusé gascon ? Il séduit sa soubrette, apprend d’elle que Milady reçoit la nuit les visites de M. de Vardes, et certain soir, à la faveur de l’obscurité, prend la place de M. de Vardes. À peu de temps de là, il reçoit une lettre anonyme, fort tendre, qui l’invite à se rendre entre deux et trois heures à la porte Saint-Antoine et à monter dans le carrosse de louage qui l’y attendra : il y monte, y voit une femme masquée qui l’accueille avec les plus vives caresses, la suit dans une maison de Montreuil et, quand elle se démasque, reconnaît en elle, un peu tard, la femme de son ami le plus cher. Une riche veuve qu’il allait épouser, disparaît soudain ; elle avait un fils qui, peu soucieux de voir sa fortune passer aux mains d’un étranger, a obtenu contre elle une lettre de cachet ; d’Artagnan ne la retrouve qu’après de longues recherches, dans une prison, et ne parvient jusqu’à elle que pour l’y voir mourir. Mais je renonce à compter ses bonnes fortunes et ses prouesses ; je renonce à le suivre dans le cabinet de Mazarin, sur les barricades de la Fronde, en Angleterre, en Hollande, à l’armée, à la Bastille ; trois volumes de Sandras ne peuvent se résumer en une page.

Est-ce bien ainsi qu’avaient vécu M. de Bouy, le comte de Rochefort, et Charles de Batz Castelmore d’Artagnan, tué le 25 juin 1673 au siège de Maëstricht ? Si je le croyais, je ne m’occuperais point de Sandras. C’est parce qu’il a amplifié, embelli l’histoire de leur vie qu’il nous intéresse, puisque c’est par là qu’il est un romancier. Mais, d’une part, ce que nous savons d’eux et surtout de l’un d’entre eux, nous indique qu’il s’était renseigné sur leur compte, qu’il les avait peut-être même personnellement connus, qu’il prenait dans leur biographie les faits principaux et en quelque sorte la charpente de ses romans. Il est très vrai que d’Artagnan était Béarnais, comme M. de Tréville, comme Armand Athos d’Autevielle dont l’acte de décès s’est retrouvé de nos jours, comme Aramis et Porthos dont les noms sont ceux de petits fiefs voisins l’un d’Autevielle et l’autre de Castelmore. Il est très vrai que d’Artagnan a servi dans les gardes avant d’être lieutenant, puis capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires. Un billet de Colbert à Mazarin, daté du 4 mai 1651, atteste qu’il était l’homme de confiance du cardinal et jouait près de lui le rôle que lui attribue Sandras. Une lettre bien connue de Mme de Sévigné nous le montre chargé, comme le dit Sandras, de garder Fouquet pendant son long procès. Non, Sandras n’invente pas tout ce qu’il raconte : comment le pourrait-il, alors que le souvenir de ses héros et des événemens auxquels ils ont pris part est vivant dans toutes les mémoires, à la cour, à l’armée, alors qu’il écrit pour ainsi dire sous le contrôle de ses lecteurs ? Et d’autre part, quand il invente, il se sent tenu de rester dans la vraisemblance, de maintenir l’harmonie générale du tableau. Entre deux chapitres dont l’un est consacré à la conspiration de Cinq-Mars et l’autre à la captivité de Fouquet, s’il en glisse un troisième dont son imagination fait les frais, il faut bien que la fiction y côtoie d’assez près le réel ; sans quoi le contraste choquerait tous les yeux. Ce contraste, vraiment, il l’évite avec adresse. On se doute que sa part d’invention est considérable, on s’en doute plus qu’on ne peut le démontrer, et on ne s’étonne pas qu’après lecture d’un de ses livres un provincial, hors d’état de distinguer le vrai du faux, se vît obligé de demander conseil à Bayle. Car si le romanesque, on l’a bien vu, abonde chez Sandras, il n’est plus celui de d’Urfé ou de Mlle de Scudéry ; il est fait de ce qu’il se mêlait de fantaisie tragique ou folle à la vie du siècle. Dans le récit d’aventures, c’est à présent le roman de mœurs qui s’ébauche.

Et aussi le roman de caractères. Sandras fait le portrait de gens qui ont existé, qui existaient hier : il a noté quelques-uns de leurs faits et gestes, de leurs défauts, de leurs qualités, de leurs goûts. À ces traits individuels, il en joint d’autres qu’il emprunte à des hommes du même temps et du même métier ; il y met du sien, il y met quelque chose de sa propre destinée, de sa propre humeur : pourquoi non ? Il est leur contemporain et leur compatriote ; il a intrigué avec eux ou comme eux. Peu à peu le portrait s’élargit. Peut-être n’est-ce plus tout à fait celui de l’officier de fortune, du factotum de ministre dont il porte le nom ? Tant mieux ; c’est un type où s’incarnent une profession, une race et une époque. De ce type unique, demi-intrigant et demi-soudard, Sandras a donné trois effigies ; la meilleure est son d’Artagnan. D’Artagnan se bat en brave, mais il sait à l’occasion se dérober à la vengeance d’un mari en se faisant envoyer à l’armée ; il n’a jamais « passé pour un homme qui souffrit qu’on lui marchât impunément sur le pied », mais ses idées sur l’honneur sont celles de son siècle et il lui semble naturel que la bourse de sa maîtresse ne lui soit point fermée ; il a vingt meurtres sur la conscience, mais il fait dire des messes pour le valet tué à son service. Il est grossier et finaud, souple et têtu, très entreprenant et très pratique. Ne demandons pas si la figure est celle de quelqu’un qui a vécu : il y a tel moment où il ne s’en faut de guère qu’elle ne soit vivante dans le livre, et cela seul importe.

Voilà comment, à travailler sur une matière d’histoire et d’histoire toute contemporaine, l’invention du conteur s’est assagie, disciplinée, et des nues où elle se perdait est redescendue sur terre. Veut-on la preuve que la forme nouvelle imposée au roman, que le cadre historique dans lequel s’emprisonne d’ordinaire l’imagination de Sandras est ce qui la préservait des écarts ? Un jour, il a secoué le joug de l’histoire. Nous ne trouverions dans ses Mémoires de la marquise de Fresne ni Richelieu, ni Mazarin, ni aucun des petits ou grands faits de la Régence et du règne de Louis XIV dont la relation remplit aux trois quarts tous ses autres ouvrages. Mais aussi quelles divagations, quel désolant retour à ce poncif de l’aventure dont partout ailleurs il avait réussi à s’écarter ! Mme de Fresne est mariée à un ténébreux coquin qui ne cherche qu’à se débarrasser d’elle, et qui a tout d’abord essayé, mais en vain, de l’empoisonner. Il lui propose un voyage en Italie. Une folle du xviiie siècle disait d’un amant ennuyeux, en l’introduisant dans une société de jolies femmes : « Je l’amène avec moi comme un chien qu’on veut perdre. » C’est ainsi que M. de Fresne conduit sa femme à Gênes. Il y fait la connaissance du corsaire Gendron, et voyant que la marquise lui plaît, offre de la lui vendre. Affaire conclue. Gendron invite Mme de Fresne à souper sur son vaisseau qui est à l’ancre dans le port. Elle estime qu’il y aurait impolitesse à refuser ; elle y va avec son mari, celui-ci s’esquive, retourne seul à Gênes, et vogue la galère. Elle est prise : que diable allait-elle faire sur cette galère ? Notez qu’un second corsaire lui tend huit jours après le même piège, et qu’elle est sur le point d’y donner de nouveau. Cette contemporaine de Molière ne connaissait apparemment pas les Fourberies de Scapin. À bord, elle joue sa Mandane ; elle tient à distance l’amoureux Gendron qui se fait humble, timide, et montre bien qu’il est lui-même apparenté de très près à « l’illustre pirate » du Grand Cyrus. Il obéit à ses moindres volontés ; il promet de quitter le turban, de recevoir le baptême et d’obtenir du pape l’annulation du mariage qui la lie à un indigne époux. Mais, ainsi que l’observe la préface, « les voies de Dieu sont admirables quand il a dessein de rappeler quelqu’un à lui » ; et nous apprenons à la fin du volume que Gendron s’est fait moine. Je ne dis rien de Margot, la servante de Mme de Fresne, qui au cours d’un combat naval a l’avant-bras emporté par un boulet de canon : elle réclame son avant-bras ; et on le lui rapporte ; et Mme de Fresne le fait embaumer. Tout est aussi fou dans ces Mémoires, à part cependant les cinquante premières pages où s’esquisse un drame conjugal très moderne, avec les jalousies, les défiances, les brusqueries du mari, les petites désobéissances, les premiers essais de révolte de la femme, avec aussi de bonnes silhouettes de procureurs et d’avocats qui rôdent autour de ce ménage en train de se disloquer et flairent une cliente probable pour demain. Il est à croire en effet que Sandras a voulu exploiter là le récent scandale d’un procès en séparation auquel il avait déjà fait une brève allusion dans les Mémoires de Rochefort. Cette fois encore, il a pris son point de départ dans la chronique du temps. Mais la marquise de Fresne n’avait point été mêlée, comme Bouy, Rochefort et d’Artagnan, aux affaires publiques : l’histoire n’était plus là pour le soutenir, le guider ; il n’a pas tardé à s’égarer. On peut se figurer sur cet exemple ce qu’il vaudrait, s’il n’avait eu l’heureuse idée de faire du roman une annexe de l’histoire. Et l’on se persuade qu’aux environs de 1700 c’est bien elle qui a été l’éducatrice du roman français.

Une comparaison qui s’offre entre La Calprenède et Sandras achèverait de nous en convaincre. Le premier volume du Pharamond raconte les amours du Romain Constance, descendant de l’empereur Constantin, et de Placidie, sœur de l’empereur Honorius. Après de longs mois d’adoration respectueuse, Constance avait arraché à Placidie « l’aveu qui fait tant de peine », et il était allé conquérir au loin, sur vingt champs de bataille, les lauriers qui devaient le rendre digne d’elle. En son absence, Alaric s’empare de Rome ; Placidie captive est contrainte d’épouser Ataulphe, roi des Visigoths, qui la mène à sa cour, à Barcelone, et qui pour la distraire organise de brillans tournois. Constance vole à Barcelone, au risque d’être reconnu et mis en pièces. Il découvre qu’elle va chaque jour pleurer, prier, rêver dans le jardin d’un couvent, et grâce à un moine qui se trouve être un de ses anciens serviteurs, il s’y cache. Elle vient ; il se montre ; elle pâme. Elle lui rappelle, avec la dignité qui convient à la reine des Visigoths, qu’elle n’est plus libre ; sans lui cacher qu’elle l’aime toujours, elle lui fait défense de reparaître à ses yeux, si bien que le déplorable Constance pâme lui aussi et ne revient à lui que pour « tirer de son estomac cent pénibles hélas. » Même situation dans l’Histoire du maréchal de La Feuillade. Dans sa vingtième année, La Feuillade a aimé Mlle de Halvin ; ils s’aimaient sans se l’oser dire. Ils sont très joliment peints l’un et l’autre au début du récit : lui dans son élégance et sa désinvolture de jeune gentilhomme, fier, brave, un peu cerveau brûlé ; elle, dans la grâce de ses seize ans, sous sa couronne de cheveux d’un « blond cendré ». Les parens de Mlle de Halvin la forcent à épouser le comte de Clermont-Lodève qu’elle suit à Castelnau, mortellement triste. Il ne tarde pas à s’apercevoir de sa tristesse, l’espionne et surprend son cher secret. Elle lui était jusqu’alors indifférente : en apprenant qu’elle a aimé, que peut-être elle aime encore, il se sent du goût pour elle ; il l’obsède de ses désirs, et ce lui est un supplice nouveau. De son côté, La Feuillade ne souffre guère moins. Il a dû accompagner le jeune roi dans le Midi ; la tête lui tourne en apercevant, dans le lointain le château des Clermont-Lodève ; il se dérobe, et à l’aide d’un déguisement entre au service du curé de Castelnau. Le lendemain, en se rendant à la messe, la jeune femme s’arrête selon sa coutume au presbytère, et comme le curé est allé porter les sacremens à un moribond, elle s’assied pour l’attendre. À la vue de La Feuillade, elle s’évanouit, et il a grand’peine à la ranimer : « Elle revint à elle, si changée encore qu’elle n’était pas reconnaissable. » Elle refuse de l’entendre, elle lui ordonne de se retirer, et si durement qu’il est à son tour sur le point de défaillir. Éperdue, elle le laisse ainsi et regagne sa demeure où la fièvre la force aussitôt à s’aliter.

La donnée est identique. Combien les procédés sont différens ! Aux conversations, aux harangues, aux monologues sans fin du Pharamond, au roman oratoire se substitue une narration courte et vive. La métaphysique sentimentale fait place à des faits. Ce que La Calprenède délayait en un volume tient maintenant en une cinquantaine de pages. Surtout, le théâtre a changé. Nous ne sommes plus dans je ne sais quel fabuleux pays, à la cour tout ensemble barbare et chevaleresque du roi Ataulphe ; nous sommes en France, au temps de Louis XIV ; entre le lieu de la scène et les sentimens des acteurs, entre leur costume et leur rôle le risible désaccord a cessé. L’avouerai-je ? Quand j’ai commencé à lire l’Histoire du maréchal de La Feuillade, j’ai cru tenir entre mes doigts, sinon un chef-d’œuvre, du moins un très joli livre oublié. Ces premières pages sont charmantes de naturel. Elles ont cet air aventureux qui nous plaît si fort dans les amours de jeunesse d’un Condé ou d’un La Rochefoucauld et qui ne sied pas moins aux premières amours d’un La Feuillade. Point de complications inutiles ; le récit va vite, et dans les moindres détails c’est la même apparence de vérité. Je voudrais transcrire toute la scène dans laquelle le valet de La Feuillade, déguisé en colporteur, gagne la confiance du vieux curé de Castelnau et réussit à placer chez lui son jeune maître : « Ils causèrent de choses et d’autres en buvant le petit coup… » Ce bon curé de village, naïf et bavard, friand de bon tabac d’Espagne, un peu chiche d’ailleurs et disposé, malgré ses 2000 livres de rente, à lésiner sur le gage de ses domestiques, comme il m’amuse plus et comme à lui seul il vaut mieux que toutes les panoplies de La Calprenède !

IV

Il ne suit pas de là que Sandras ait créé le roman moderne.

En premier lieu, son style est bien médiocre. Les négligences, les incorrections y foisonnent ; il écrit sans se troubler : « On me soupçonna d’être son homicide. » — « Il voulut voir s’ils sortiraient heureusement et sans qu’il leur en coûtât le nez ou les oreilles ou quelque autre membre. » Ses élégances sont pires : « Il me pria que nous repassassions sur son vaisseau. » On se heurte chez lui aux plus basses plaisanteries, aux mots les plus crus ; certain duel qu’Aramis accepte, bien qu’il ait pris médecine le matin même, nous est conté avec toutes ses circonstances. À vrai dire, quand il fait parler des mousquetaires du roi ou des gardes du cardinal, ce langage rude, mais plein de verve et de verdeur, ne déplaît pas ; les trivialités en sont parfois expressives, les gaillardises savoureuses. Rochefort, dont le père s’était remarié, se plaint d’avoir eu l’enfance la plus malheureuse, « pendant qu’on caressait le fils du second lit qui était galeux comme un braque. » Devenu riche, tout occupé à caser ses frères et sœurs : « Je puis dire, s’écrie-t-il, que j’étais chargé d’enfans sans avoir eu le plaisir de les faire. » Hélas ! Sandras fait aussi parler des gens de cour, des grandes dames, et ne change alors ni de ton ni de vocabulaire. Dans les Mémoires de la marquise de Fresne la forme est plus étrange peut-être que le fond. Les discours de Mme de Fresne ne sont que de batailles et de bombardemens, de bastions et de contrescarpes, et elle ne calcule les distances qu’en « portées de mousquet. » À Gênes, reçue chez un banquier qui lui sert de délicieux vins de Grèce : « Je les trouvai, dit-elle, très excellens, de sorte que peu s’en fallut que je ne me coiffasse, car j’ai toujours aimé les liqueurs, et je les aime encore passionnément. » Quand Gendron lui est présenté, il réclame au dessert une chanson à boire : « Je chantai sans me faire prier, et choquant le verre avec lui, je le ravis en admiration. » Cette marquise eût étonné l’hôtel de Rambouillet. Aussi bien, là n’est point l’essentiel. Le style de Sandras est en somme moins mauvais que celui de Restif de la Bretonne, en qui nous n’hésitons pas pourtant à voir un romancier. D’autre part, des nombreux imitateurs que son succès a fait éclore au commencement du xviiie siècle, il en est un qui écrivait d’une façon presque exquise : Hamilton. Les spirituels Mémoires de Grammont, c’est du Sandras très bien écrit. Du Sandras, même très bien écrit, cela ne fait jamais qu’une œuvre difficile à définir et à classer.

L’analyse suivie et complète de ses ouvrages serait impossible. En chacun d’eux, un roman commence qui presque aussitôt avorte. Et ceci ne vient pas uniquement de ce qu’il travaille trop vite ou de ce qu’il a l’haleine courte ; ceci, c’est la rançon des services que lui rend l’histoire. Elle envahit l’œuvre ; au lieu d’en être le support, elle en devient la substance. Les quatre cents dernières pages des Mémoires de M. de Bouy sont un précis avec dates en marge ; à partir de la cinquantième ou de la centième page, ceux de Rochefort, ceux de d’Artagnan, l’Histoire du maréchal de La Feuillade ne sont plus qu’une succession de scènes ou d’anecdotes historiques que rien ne relie les unes aux autres. Le fil de la narration se brise et elle essaie en vain de se raccrocher à l’ordre chronologique. L’image du héros qui semblait près de prendre vie se brouille : il reste à sa place un cicérone qui nous fait visiter le château de Versailles. Comme avec Sandras nous arpentons éternellement la même galerie, peu à peu, de tant d’épisodes dont la variété paraissait extrême, se dégage le sentiment d’une extrême monotonie. Que le siège soit devant Arras ou devant Gravelines, la différence pour nous n’est pas grande, et nous refermons le volume un peu déçus.

Le genre n’était donc pas constitué, puisqu’il demeurait confondu avec un autre. Mais en se confondant avec celui-là, il avait enfin pris possession du réel. Ces apocryphes et romanesques Mémoires, c’était la dernière évolution qu’il dût subir avant d’atteindre à la pleine conscience de son but ; c’était la dernière phase de sa longue enfance : Sandras nous mène directement à Lesage, à Marivaux, à l’abbé Prévost.

Je sais que Gil Blas de Santillane, que Jacob et Marianne, que l’Homme de qualité ou Cleveland même, quoiqu’il se dise fils naturel de Cromwell, ne sont point personnages de l’histoire. Je sais qu’aucun d’eux n’a vécu. Ils sont la création du génie ; en eux s’exprime une vérité plus large et plus durable que celle de l’histoire ; en eux se résume la vie commune. Leurs Mémoires sont un vaste tableau de mœurs ou une ample tragédie bourgeoise, où les faits historiques eux-mêmes ne sont plus que des élémens de l’analyse morale ou des élémens de l’action. Encore est-ce bien leurs Mémoires qu’on prétend nous donner. La forme autobiographique du récit que Sandras a tant de fois employée et pour ainsi dire faite sienne, est celle qui jusqu’à Richardson et Rousseau s’est imposée aux romanciers.

Comme lui, Lesage rédige le journal d’une vie entière, de la naissance presque jusqu’à la vieillesse. Et qu’est-ce après tout que son héros, sinon la géniale synthèse de ceux de Sandras ? L’adolescence de Gil Blas enrôlé dans une troupe de voleurs diffère-t-elle beaucoup de celle de Rochefort que des bohémiens associaient à leurs rapines ? Sa liaison avec une comédienne qui lui assure le vivre et le couvert, n’est-ce point celle de d’Artagnan avec la logeuse qui s’endettait pour lui ? Le rôle qu’il joue près du duc de Lerme et d’Olivarès n’est-il point celui que Bouy, Rochefort, d’Artagnan jouaient près de Richelieu ou de Mazarin ? « Cherche une bonne affaire », disait Mazarin à d’Artagnan en lui refusant une pension : et cela voulait dire : « Apprends à tirer parti de ta situation auprès de moi, reçois les solliciteurs et promets-leur tes services, s’ils y mettent le prix. » Le duc de Lerme ne paie point autrement son secrétaire. Avant que Gil Blas et ses dignes amis eussent l’idée de se déguiser, pour rançonner des filles ou des marchands, en archers de la Sainte-Hermandad ou en commissaires du Saint-Office, des filous vêtus en exempts de police avaient escroqué 20 000 écus au père de Rochefort. Et si Gil Blas nous fait voir à lui seul dix fois plus de pays que Bouy, Rochefort et d’Artagnan ensemble, il n’en est pas moins vrai que leurs Mémoires étaient déjà une sorte de voyage à travers la société moderne.

On n’apprendra pas sans intérêt et sans surprise que ceux de Bouy ont fourni à Marivaux le début de la Vie de Marianne. On se souvient de ce début : des bandits ont attaqué un « carrosse de voiture » qui allait à Bordeaux et ont tué tous ceux qu’il portait, à l’exception d’un chanoine qui a pu s’enfuir et d’une petite fille en bas âge. Le curé du plus proche village la recueille, consulte le registre des voyageurs afin de savoir qui elle est, constate que ses parens s’y étaient fait inscrire sous un faux nom, et se décide à l’élever, aidé dans sa tâche par une sœur presque aussi vieille que lui. Au bout de quelques années, il meurt ; sa sœur, qui ne lui survit guère, confie Marianne à un bon religieux, et le bon religieux la recommande de son côté à M. de Climal, qui la place chez une lingère.

« Ma mère, raconte M. de Bouy, s’en venant à Paris dans le carrosse de Bordeaux avec une femme de chambre, rencontra des voleurs entre Linas et Antoni, deux villages qui sont sur la route de cette capitale et qui n’en sont éloignés que de quatre ou cinq lieues. Elle n’était pas toute seule dans la voiture, et ces voleurs ne se contentant pas de voler tous ceux qui y étaient, ils les tuèrent tous... excepté ma mère et un Bénéficier qui était un grand homme de bien... Lorsque cet accident arriva, ma mère était grosse de moi de sept mois... Le Bénéficier était bien plus sensible à l’état où il la voyait qu’au vol qui lui avait été fait à lui-même... L’ayant donc fait mettre à Antoni dans la meilleure hôtellerie, il envoya chercher du secours... Le mal d’enfant la prit, et m’ayant mis au monde avec des douleurs qu’on ne saurait exprimer, elle rendit l’esprit un moment après. Le Bénéficier qui était un véritable homme de bien, après avoir ainsi pris tant de soin de ma mère, en prit encore tout autant de moi que si j’eusse été son propre enfant ; après qu’il m’eut fait chercher une nourrice et qu’il s’en fut trouvé une à Longjumeau, village tout proche d’Antoni, il me remit entre ses mains. Il ne savait cependant qui j’étais, et comme c’était un homme absorbé en Dieu, il ne s’était pas mis en peine, en chemin, de s’informer ni qui était ma mère, ni qui étaient les autres personnes qui étaient avec elle dans le carrosse. Par malheur encore pour moi, il se trouva que le livre que portait le cocher et qui faisait mention des personnes qui étaient dans sa voiture, avait été pris par les voleurs... Ainsi, comme le cocher avait été tué avec tous ceux qu’il menait, excepté ma mère et le Bénéficier, cet homme si charitable ne put jamais apprendre quel était son nom... Il écrivit non seulement à Bordeaux pour s’informer du nom et de la qualité de la dame... mais auparavant, il fit encore lui-même un voyage sur les lieux pour tâcher de découvrir ce qu’il était curieux de savoir... Il n’en put jamais venir à bout... »

J’abrège. Le Bénéficier fait élever l’enfant et à son lit de mort le lègue à un autre ecclésiastique qui le met en apprentissage chez un charpentier.

Chose curieuse, le continuateur de Marivaux semble s’être lui aussi reporté, avant d’écrire les derniers livres de la Vie de Marianne, à l’ouvrage dont Marivaux s’était souvenu : au dénouement, la petite lingère se trouve être la fille d’un grand seigneur étranger, de même que la femme de chambre qu’avait épousée Bouy se trouve être la fille d’un Président.

Les œuvres de l’abbé Prévost portent de plus visibles traces de l’influence que Sandras a exercée sur lui. Plus d’un exemplaire du Rochefort ou du d’Artagnan, si bien faits pour plaire à des soldats, devait traîner sous la tente et dans la tranchée quand Prévost s’échappa de chez les Jésuites pour s’enrôler. Comment ne pas songer à Sandras en lisant les Mémoires d’un homme de qualité, Cleveland, le Doyen de Killerine, et les Mémoires de M. de Montcal ? Des hommes dont la vie appartient en majeure partie à la seconde moitié du xviie siècle s’y confessent à nous. Les uns se sont trouvés en présence des écrivains célèbres, de Racine, de Boileau, de Molière ; d’autres ont approché d’Henriette d’Angleterre et assisté à son agonie que d’Artagnan avait déjà décrite ; d’autres ont été comme lui témoins de la révolution d’Angleterre, et ont combattu sous le drapeau des Stuarts. Ils ont ferraillé, guerroyé, couru le monde, et s’il arrive assez communément que leur vie orageuse s’achève dans un cloître, Rochefort vieilli les y avait précédés. Tel cas de pathologie passionnelle que Sandras a noté et que j’ai cité se retrouve dans les Contes, Aventures et Faits singuliers de Prévost. Telle histoire de spectre ou de revenant qui est de Sandras pourrait être de Prévost, dont ce n’est pas le moindre mérite que d’avoir eu, au temps de Fontenelle et de Voltaire, le sentiment profond du surnaturel : je n’en citerai qu’une. Le marquis de Rambouillet et le marquis de Préci, jeunes tous deux, tous deux libertins, ont échangé en riant une promesse : il est convenu que celui qui mourra le premier viendra donner à l’autre des nouvelles de l’autre monde. Ils se séparent, et le marquis de Rambouillet rejoint l’armée. Préci, que la maladie retenait à Paris, le voit un matin entrer dans sa chambre, très pâle ; il étend les mains vers lui, rencontre le vide ; il n’a devant lui qu’un fantôme qui murmure : « Tout ce qu’on dit de l’autre monde est vrai ; tu mourras bientôt ; prépare-toi. » Peu de jours après, Préci apprend qu’en effet son ami est mort, et presque aussitôt il est tué lui-même au combat de la porte Saint-Antoine. Que de pages, de Cleveland il y aurait à rapprocher de cette page des Mémoires de Rochefort ! Et, d’autre part, qu’on lise dans ceux de Bouy l’épisode intercalaire de la Jeune Grecque, laquelle trahie par son fiancé le tue, s’enfuit en Italie, y est victime d’une seconde trahison et cherche une seconde fois vengeance le fer à la main, on croira lire le sommaire d’un de ces drames d’amour qui chez Prévost dégénèrent en effroyables tueries.

Ainsi, l’exemple de Sandras confirme un principe dont la critique est en grande partie redevable à M. F. Brunetière. Dans l’histoire des genres, les œuvres les plus belles ne sont pas toujours et forcément les plus importantes. Des œuvres étiquetées romans il n’y en a qu’une entre 1678 et 1715 qui soit d’un écrivain de génie : le Télémaque. Or, loin d’acheminer le roman à son but, le Télémaque, qui est à la fois un traité de morale et un poème en prose, eût achevé plutôt de l’égarer. Un pauvre diable de gazetier dont nous nous souvenons à peine l’a poussé dans la bonne voie. Mais constater ce que Lesage, Marivaux et Prévost doivent à Sandras, ce n’est point porter atteinte à leur gloire : c’est fournir à leurs admirateurs de nouvelles raisons de les aimer. Des matériaux qu’il avait commencé à réunir, qu’il n’avait ni dégrossis ni triés, ils ont créé une œuvre d’art et une forme d’art nouvelle. Ses héros historiques n’avaient qu’un souffle de vie : la petite Manon qui n’a point existé est à jamais vivante.

André Le Breton.