Un Sceptique sous Louis XIV - Saint-Evremond et sa Vie d’exil

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Un sceptique sous Louis XIV - Saint-Evremond et sa vie d’exil
Victor de Langsdorff


UN
SCEPTIQUE SOUS LOUIS XIV

SAINT-EVREMOND ET SA VIE D'EXIL

On sait avec quelle faveur le public accueillait à la fin du XVIIe siècle les moindres pages qui sortaient de la plume de Saint-Évremond. Les libraires se disputaient ses œuvres, et, quand ils n’obtenaient rien de lui, allaient s’adresser à des écrivains obscurs en leur demandant de « faire du Saint-Évremond. » Assez indifférent à sa renommée, plus désireux de vivre pour lui-même que pour les autres, le spirituel exilé regardait avec une insouciance singulière les hasards de sa fortune littéraire, refusait de revoir ses écrits et se plaignait à peine des imitations maladroites. « Une heure de repos, disait-il à Ninon, m’est plus considérable que l’intérêt d’une réputation médiocre. Qu’on se défait de l’amour-propre difficilement ! Je le quitte comme auteur, je le reprends comme philosophe, sentant une volupté secrète à négliger ce qui fait le soin des autres. » Cette célébrité qui le poursuivait en quelque sorte s’éteignit depuis dans la bruyante animation du XVIIIe siècle. Voltaire fait peu de cas d’un écrivain dont la pensée n’a aucune action sur ses contemporains ; La Harpe aussi le juge avec une sévérité dédaigneuse. C’est de notre époque, où la critique se plaît à revenir aux œuvres du passé, à ressusciter des réputations négligées, qu’on peut attendre un jugement plus impartial ; Saint-Évremond n’a rien a perdre à cette nouvelle épreuve [1]. Il ne peut plus espérer sans doute l’accueil qu’il reçut de son vivant ; ses plaisanteries que l’on répétait, ses ouvrages que l’on savait par cœur avant qu’ils ne fussent imprimés, nés au milieu du monde, de l’occasion, du moment, avaient pris de l’animation d’où ils étaient sortis un feu qui n’est plus et qu’on ne saurait ranimer. Toute cette grâce première appartient au passé. Cette part de réputation, la plus aimable quelquefois et la plus séduisante, que l’écrivain tire de ses amis, des salons où il vit, ne soutient pas l’air du dehors, et la juste indifférence de la foule et du temps. Elle passe avec ces salons qui l’ont vu naître : c’est cette collaboration vivante qui faisait le charme des vers de Saint-Évremond. Ninon ou la duchesse Mazarin, plus que la muse elle-même, était la magicienne. Elles seules rendraient aux vers qui les nomment la grâce et l’éclat qu’elles leur prêtèrent un moment. C’est à Pétrarque, c’est à Dante que Laure et Béatrix doivent de vivre encore parmi nous ; mais c’est à Ninon et à Hortense que Saint-Évremond fut redevable un moment de sa réputation de poète. Bien des pages autrefois aimées, qu’ont recouvertes et comme glacées ces neiges d’antan dont parle Villon, sont pour toujours retombées dans l’oubli. Le poète est mort, mais le moraliste, mais le philosophe mérite encore d’être connu. Il peut, à une certaine distance des écrivains supérieurs, loin de la foule des écrivains médiocres, tenir un rang encore élevé. Cette place même aurait été meilleure et plus haute, s’il l’avait voulu, si la paresse, si le scepticisme, qui furent la règle de sa vie, ne l’avaient trop fortement attaché à l’heure présente, si lui-même n’avait point rétréci son horizon et retenu plutôt qu’excité de rares facultés.

On pourrait soutenir, en prenant Saint-Évremond pour exemple, que ce n’est point par le talent seulement, mais aussi par les qualités morales que l’on arrive à la gloire littéraire, qu’entre les écrivains distingués et les écrivains de génie il n’y a peut-être d’autres différences que celles qui tiennent à une sorte de moralité. Sans doute il ne faut plus donner à ce mot sa signification rigoureuse et précise, mais l’entendre dans un sens plus général et plus vague, comme indiquant surtout les mouvemens de l’âme, les dispositions de la sensibilité, une certaine vivacité de cœur, et cette ambition que l’on a quelquefois appelée le culte de la postérité. Si l’on cherchait, comme on l’a fait pour le temple du goût, quels sont les auteurs qui peuvent être admis dans le temple de la gloire, on verrait que tous ont été animés par cet enthousiasme qui nous élève au-dessus de nous-mêmes. C’est par lui que les pensées s’échauffent, se vivifient, prennent quelque chose de l’immortalité des dieux, et forment cette chaîne inspiratrice dont Platon nous parle dans son dialogue du Poète. Ceux qui se défieraient des poètes et de la Grèce peuvent trouver ces mêmes idées en prose, et au XVIIIe siècle. Voltaire veut qu’un auteur ait le diable au corps. Comme Platon, mais d’une autre manière, il ajoute quelque chose aux pensées de l’homme pour qu’elles durent et franchissent le long intervalle. L’autre race d’écrivains, celle qui s’est volontairement abstenue de l’inspiration et qui semble avoir pris pour devise cette pensée de Fontenelle, qu’on ne doit donner dans le sublime qu’à son corps défendant, parce qu’il est peu naturel, — race spirituelle quelquefois et merveilleusement douée de sagesse humaine, — peut approcher du temple, mais n’en franchit pas le seuil. Ses œuvres se trouvent dans les bibliothèques et dans le cabinet des lettrés ; elles ne sont point dans les mains de tous, et manquent de popularité.

C’est le sort de Saint-Évremond : il appartient à cette seconde race ; il est de ceux qui méritent d’être goûtés, et qui ne le sont que du petit nombre. Ses écrits sont en quelques parties égaux aux meilleurs, ils restent sans influence. Philosophe par goût, qui n’a point souhaité d’avoir d’autre disciple que lui-même, écrivain habile, qui semble n’avoir fixé sa pensée que pour s’en rendre compte, il n’inspire point un attrait passionné. Il semble avoir gardé, même après sa mort, l’horreur des disputes et du bruit ; il semble qu’il s’éloigne de vous, et qu’il ne veuille point sortir de son repos pour le stérile plaisir de vous convaincre et de vous plaire. Cette sympathie que l’on regrette en lisant ses œuvres, on la regrette aussi quand on interroge sa vie. Il n’a point été donné à tout le monde d’être enfermé à la Bastille, ni d’être injustement exilé pendant quarante ans. De telles persécutions deviennent facilement de la gloire, et s’il est d’un ambitieux vulgaire et d’un charlatan de poursuivre une telle fortune et de chercher à l’obtenir de propos délibéré, il est d’un homme habile de ne s’en affliger qu’à demi et d’utiliser ces injustices. Cette habileté manqua à Saint-Évremond. Son infortune n’a point ces lointaines compensations. C’est un courtisan qui n’a point réussi dans son temps, un exilé que l’on ne saurait vanter aujourd’hui, et l’on est obligé de convenir, pour rester juste à son égard, que si l’esprit et le talent nous font désirer, partout où ils se rencontrent, des vertus plus élevées et plus libérales, d’eux-mêmes ils ont droit à notre intérêt, et ne sont point assez communs pour qu’on puisse les négliger sans appauvrir l’humanité.

Né en 1613, d’une des bonnes familles de Normandie, il fit ses études au collège de Clermont, puis au collège d’Harcourt, et eut pour professeur de rhétorique le père Canaye, auquel il prêta plus tard cette conversation si plaisante avec le maréchal d’Hocquincourt ; mais ce n’est point là que s’acheva son éducation. Un esprit fait pour le monde ne devait prendre que dans le monde ses habitudes, son éclat et son tour particulier. Il était de ceux pour lesquels cette seconde éducation est la meilleure, et qui ont besoin de l’excitation du dehors. Le monde n’éteint pas leurs facultés, il les découvre ; il ne triomphe en eux que de leur paresse, en leur fournissant des occasions de voir, de penser et de juger qu’ils n’auraient peut-être pas cherchées. Une supériorité naturelle, le goût de la louange et du succès, font le reste. Des conversations faciles et variées leur donnent cette science, qui ne sent pas l’école, qui n’est pas la science véritable, mais sans laquelle la science risquerait de déplaire. Des amitiés puissantes et diverses leur assurent une position qui ne tient à rien et qui touche à tout. C’est de cette éducation que naît l’honnête homme du XVIIe siècle, un homme qui, sans diriger les affaires, a de l’influence, qui, sans parcourir une carrière, a fait son chemin, qui ne se croit ni un historien, ni un poète, ni un philosophe, pour avoir écrit des considérations sur le génie du peuple romain, composé quelques comédies et disserté sur la religion, qui est un peu tout cela cependant, avec légèreté souvent, avec un mérite sérieux quelquefois, mais toujours avec mesure. C’est vers cette éducation, dont les résultats sont d’abord insensibles, mais qui sait étendre et mûrir des esprits assez forts pour ne s’y perdre pas, que Saint-Evremond se vit aussitôt entraîné par le tour de son génie. Célèbre, pendant qu’il faisait ses premières études de droit, par son assiduité dans les salles d’escrime, il abandonna la jurisprudence pour le métier des armes, fit à seize ans ses premières campagnes, et ne se distingua pas moins au milieu des camps par le goût des choses de l’esprit qu’il ne l’avait fait à l’école par cette botte que ses camarades appelaient la botte de Saint-Évremond. C’est ainsi que, dans les milieux les plus divers, il gardait son originalité, et par une certaine partie de lui-même restait en dehors de l’heure et du métier. Son habileté aux armes l’avait sans doute fait admirer par ses camarades de l’école ; son goût pour l’étude, les livres sérieux qu’il emportait au milieu des camps, le distinguèrent de même à l’armée. Les généraux les plus illustres, Turenne, d’Estrées, de Grammont, le comte de Miossens, qui fut depuis le maréchal d’Albret, se prirent d’amitié pour le jeune enseigne, qui joignait au courage commun à nos soldats un esprit plein de saillies et d’entrain. La guerre n’était point alors ce qu’elle est devenue, une entreprise que l’on mène vite, qu’il s’agit de finir sans délassement, sans repos, un accident de la vie des peuples : c’était une partie même de la vie de la noblesse, où l’on gardait ses habitudes et ses goûts. Les princes et les grands seigneurs qui commandaient les armées ne devenaient soldats qu’au moment de la bataille, et conservaient dans l’intervalle le train de vie de la cour. Il faut, pour se faire une idée des camps d’autrefois, oublier les armées de la république et de l’empire, leur marche rapide, précipitée, au milieu des capitales de l’Europe, et relire les mémoires du chevalier de Grammont. La gaîté, l’esprit, la frivolité qui respirent dans ces pages charmantes nous remettent vite dans ce temps où le danger et la mort étaient à peine des choses sérieuses. Sur cette scène de nos anciennes gloires, ainsi dégagée de la poussière et de la fumée du combat, dans ces lentes campagnes où la noblesse occupait ses loisirs, Mme Favart peut paraître et dire aux officiers du maréchal de Saxe : « Il y a demain relâche pour la bataille, nous jouerons après la victoire. » Le salut que fit à l’ennemi une armée de gentilshommes avant d’en venir aux mains dans les champs de Fontenoy ne marque pas moins vivement ces habitudes militaires de l’ancien régime, et l’on comprend qu’alors l’esprit, comme le courage, pût contribuer aux succès. Saint-Evremond, qui se battait et qui soupait avec verve, lieutenant en 1632, reçut une compagnie en 1637, après le siège de Landrecy, et le prince que l’Académie française avait songé à se donner pour protecteur, le duc d’Enghien, se prit d’une amitié littéraire pour un lieutenant lettré ; il lui confia tout à la fois le commandement de ses gardes et le choix de ses lectures. C’est le moment heureux de la vie de Saint-Évremond, celui où sa fortune et ses goûts furent en harmonie, où ses qualités, mises en lumière, semblent par leur diversité même se prêter un charme nouveau. Quels devaient être ces entretiens sur les problèmes les plus élevés de la philosophie et les plus gracieux sujets de la poésie, qu’interrompaient des blessures et d’héroïques fatigues ? C’est dans le trouble des camps, dans l’attente et dans l’enivrement des victoires, que Saint-Évremond expliquait au jeune prince le génie d’Alexandre et celui des Romains. Il ne faudrait pas cependant, sous peine de forcer la vérité, faire de Saint-Évremond un philosophe, ne demandant à la littérature que ses plus nobles délassemens. Son biographe Desmaiseaux ne nous permet point d’ignorer que Rabelais était alors un de ses livres préférés, et que, n’ayant pu communiquer au duc d’Enghien le plaisir qu’il y trouvait, il se rabattit sur Pétrone. Les ouvrages de ces deux auteurs ne se corrigent guère l’un par l’autre, et voilà qui empêcherait de confondre, si l’on était tenté de le faire, Saint-Evremond et Vauvenargues.

L’intimité du prince et du lieutenant fut brusquement interrompue. Condé, Saint-Évremond, Miossens et leurs amis ne s’occupaient pas des anciens seulement, et cherchaient les plaisirs de la satire après ceux de l’admiration. Soutenu par la présence du prince, Saint-Évremond s’abandonnait à sa verve, faisait des remarques moqueuses, et, doué d’un rare talent pour saisir le côté ridicule des gens et le mettre en scène, il provoquait facilement une gaîté dont les absens faisaient tous les frais. Un jour, Condé n’étant plus là, il se permit de prendre à son égard les mêmes libertés. « On convint que cette passion qu’avait le prince de rechercher le ridicule des autres lui donnait un ridicule d’une espèce toute nouvelle. » Il est probable que les remarques furent plus piquantes que celle-là, et que Saint-Evremond ne fut pas moins bien inspiré qu’il ne l’était d’ordinaire. Cette conversation fut répétée, on l’exagéra sans doute autant que l’atténue l’auteur que nous citons, et ceux qui jusque-là s’étaient crus impunément sacrifiés trouvèrent un vengeur aussi puissant qu’inattendu. La colère du prince fut extrême. Il rompit avec Saint-Evremond, et eut le mauvais goût de lui retirer en même temps les deux charges qu’il lui avait confiées, « Il est certain, dit Saint-Évremond dans un discours qu’il adressa plus tard à la duchesse Mazarin, qu’on ne doit pas regarder un prince comme son ami. L’éloignement qu’il y a de l’empire à la sujétion ne laisse point former cette union de volonté qui est nécessaire pour bien aimer. Le pouvoir du prince et le devoir du sujet ont quelque chose d’opposé aux tendresses que demandent les amitiés. » Il pensait sans doute à sa rupture avec Condé quand il écrivait de la sorte ; mais il faut dire aussi qu’il était plus propre à parler de l’amitié avec subtilité qu’à la sentir vivement. En tête d’un autre discours où il disserte sur le même sujet, on voit ce titre assez singulier : L’Amitié sans amitié. Ce titre est de l’invention de la duchesse Mazarin, qui, après avoir lu ce traité, ne put résister au plaisir d’en faire la critique par cette épigramme.

Cette rupture ne fut pas aussi défavorable à Saint-Évremond qu’elle aurait pu l’être en d’autres temps. On était à la veille de la fronde. Condé allait commander les troupes de l’Espagne. De tous côtés, comme il arrive aux époques de minorité, les ambitions particulières se mettaient en mouvement, et chacun cherchait un rôle dans le désordre général. Les gouverneurs de province, dont Richelieu avait si singulièrement diminué l’importance en créant l’unité du pouvoir royal, espéraient, sous un ministre habile, mais que les menaces intimidaient, retrouver l’indépendance qu’ils avaient perdue, et affaiblir à leur profit ce royaume de France qui s’établissait si laborieusement. Pour un esprit aussi clairvoyant que celui de Saint-Évremond, la fronde ne pouvait être qu’un mouvement sans intérêt et sans lendemain. Trop d’ambitions rivales et contradictoires s’y réunissaient pour s’accorder plus d’un moment dans une feinte amitié. C’était une de ces révoltes qui ne sont dangereuses que jusqu’à l’heure où elles s’organisent, parce qu’il se présente alors dix chefs au lieu d’un, qui ne sont point entrés dans le parti pour y servir, mais pour y commander, que les soldats sur lesquels on compte pour former une armée, n’y étant accourus que pour en être les généraux, se dispersent quand ils ont vu distribuer les premiers emplois. Saint-Évremond comprit que cette agitation se calmerait d’elle-même, et qu’elle venait de trop de causes pour en avoir une véritable. Il résista sans peine aux offres qui lui furent faites, il refusa le commandement de l’artillerie dans une armée qui n’existait qu’en imagination, « et, à dire vrai, dans l’inclination qu’il avait pour Saint-Germain, il eût bien souhaité de servir la cour en prenant une charge considérable où il n’entendait rien ; mais comme il avait promis au comte d’Harcourt de ne point prendre d’emploi, il tint sa promesse, tant par honneur que pour ne pas ressembler aux Normands, qui avaient presque tous manqué de parole. » Il fit mieux, il prit le parti de la cour, et tourna contre les frondeurs l’arme du ridicule. Le récit burlesque de la retraite de M. le duc de Longueville dans son gouvernement de Normandie est une des rares mazarinades qui partirent de Saint-Germain. Il est impossible de mieux découvrir la vanité des chefs de parti et la pauvreté des motifs qui peuvent amener dans les états de grands déchiremens. Chacun des frondeurs se présente dans cette relation de la manière la plus naturelle et la plus aisée, et fait lui-même sa critique et celle du parti. Quand Saint-Ibald demande « l’honneur de faire entrer les ennemis en France, » réclame un plein pouvoir de traiter avec les Polonais, les Moscovites, et l’entière disposition des affaires chimériques, il a prononcé sur cette révolte, odieuse puisqu’elle appelle l’étranger, ridicule puisqu’elle ne dispose que de moyens en l’air, la même condamnation que l’histoire. C’est ce double accent, où l’indignation et la plaisanterie sont si heureusement opposées, qui fait le charme animé et le mérite de cette satire ; les bruits de la guerre, les discours des généraux, la présence de l’étranger, toutes ces choses graves ou terribles s’évanouissent pour le lecteur dans un continuel éclat de rire. On arrive ainsi naturellement, sans effort, à cette conclusion pleine de bon sens, où la pensée de Saint-Évremond s’élève, où la note sérieuse se dégage et domine cette brillante gaîté : « Je me tiens heureux d’avoir acquis la haine de ces mouvemens-là, plus par observation que par ma propre expérience. C’est un métier pour les sots et pour les malheureux, dont les honnêtes gens et ceux qui se trouvent bien ne se doivent point mêler. Les dupes y viennent là tous les jours en foule. Les proscrits, les misérables s’y rendent des deux bouts du monde. Jamais tant d’entretiens de générosité sans honneur,… tant de desseins sans action, tant d’entreprises sans effets ; toutes imaginations, toutes chimères : rien de véritable, rien d’essentiel que la nécessité et la misère. »

La fidélité de Saint-Évremond ne demeura point sans récompense. Une pension de mille écus, le brevet de maréchal-de-camp des armées du roi, un emploi militaire en Guienne en furent le prix ; mais cette fortune fut brusquement interrompue, et pour s’être permis de donner au duc de Candale, son ami, des conseils contraires à ceux du cardinal, le nouveau maréchal-de-camp se vit tout à coup enfermé à la Bastille. L’emprisonnement, du reste, ne dura pas longtemps. Ce ne fut qu’une sorte de halte dans le goût que Mazarin avait conçu pour lui depuis la fameuse relation des troubles de Normandie. On le retrouve quelques mois plus tard parmi les courtisans qui suivirent le cardinal dans le voyage qu’il fit pour conclure le traité des Pyrénées. Témoin d’une paix qui désolait les gens de guerre, et dont les stipulations semblaient moins avantageuses que ne pouvait le faire espérer le succès de nos armes, Saint-Évremond partagea l’étonnement et l’indignation que ressentirent ses amis. La conduite du ministre lui parut inexplicable. Il n’y vit que la timidité d’un vieillard qui voulait imposer à la France un repos dont il avait besoin, l’avarice d’un particulier qui rendait des provinces et se réservait des bénéfices. Plein de ces pensées, il leur donna dans une lettre confidentielle au marquis de Créquy cette forme d’une ironie soutenue et sérieuse dont il possédait le secret : «….. Le plus grand mérite du chrétien est de pardonner à ses ennemis… Le châtiment de ceux qu’on aime est l’effet de l’amitié la plus tendre. M. le cardinal a pardonné aux Espagnols pour châtier les Français. En effet, les Espagnols, humiliés par tant de pertes, devaient attirer sa compassion et sa charité, et les Français, devenus insolens par les avantages de la guerre, méritaient d’éprouver les rigueurs salutaires de la paix… Son éminence peut se flatter de n’avoir pas fait des pas inutiles, L’Alsace, les biens d’Italie, l’abbaye de Saint-Waast peuvent le consoler de la peine qu’il a prise, au lieu que le chimérique don Louis, qui s’est amusé à l’intérêt général, a tiré toutes les dépenses qu’il a faites de son propre fonds. » Cette dernière accusation est sans doute spécieuse ; mais ne pourrait-on trouver quelque vérité dans plusieurs des pensées que Saint-Évremond prête ironiquement au cardinal : « Les Français portent toujours leur vue au dehors sans regarder jamais au dedans ; dissipés sur les affaires d’autrui, ils ne font point de réflexion sur les leurs ? » Mazarin avait-il si grand tort de penser, au lendemain des troubles de la fronde, que les ennemis de la France n’étaient pas tous au dehors, et que ceux du dedans ne pouvaient être vaincus que par la paix ? « Il a jugé que la France se conservait mieux comme elle est, et ramassée pour ainsi dire en elle-même, que dans une vaste étendue, et ce fut une prudence dont peu de ministres sont capables, de songer à couvrir notre frontière quand la conquête des Pays-Bas était pleinement entre ses mains. »

Quelque opinion du reste que l’on se forme de ce traité et du ministre qui le signa, Saint-Évremond n’avait pas commis un grand crime en écrivant une lettre qui devait rester entre le marquis de Créquy et lui. Un malheureux concours de circonstances la rendit publique. Mme Duplessis Bellière, amie commune du marquis de Créquy et de Fouquet, en avait une copie renfermée, avec d’autres papiers, dans une cassette qui fut saisie lors des recherches qu’amena la disgrâce du surintendant. Mazarin venait de mourir. Sa mort ne sauva point le coupable. Le cardinal ne s’était jamais souvenu des injures, et n’aurait point sans doute exigé la longue réparation que ses successeurs firent rendre à son ombre. Saint-Évremond sentit qu’un orage le menaçait, et, bien qu’il fût loin d’en prévoir la violence, il se retira dans ses terres de Normandie. Il apprit là qu’on le poursuivait, et, plein des souvenirs de la Bastille, il résolut d’attendre à l’étranger le moment où son retour serait sans péril. Il quittait la France pour toujours. Ce ne fut que vingt-huit années après sa fuite qu’il reçut la permission d’y rentrer ; mais l’Angleterre était devenue sa nouvelle patrie, et ses infirmités l’y retinrent comme ses habitudes. On a supposé quelquefois, pour justifier une si longue sévérité, qu’elle avait été provoquée par une faute restée inconnue. Voltaire prétend avoir entendu dire au marquis de Miramont que Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’expliquer sur la cause véritable de sa disgrâce. Quel secret, résiste au temps, aux tristesses de l’exil, et ne se trahit point dans un jour de confiance ou d’abandon ? Ne peut-on trouver des raisons moins mystérieuses aux malheurs dont cette lettre fut l’occasion, si elle n’en fut pas la cause unique ?

Le pouvoir absolu s’accommode mal des esprits railleurs, de ceux qui portent dans la discussion des affaires publiques une curiosité pénétrante. Colbert et Le Tellier, qui succédaient à Mazarin, et dont les sévérités à l’égard de l’infortuné Fouquet provoquaient de toutes parts des accusations et des plaintes, craignirent que ces murmures ne devinssent dans la bouche de Saint-Évremond une satire nouvelle, qu’il ne prît cette habitude de devenir le juge de la politique, le critique du pouvoir, et de prêter sa voix comme il l’avait déjà fait aux mécontentemens. « Ils montèrent le roi, toujours jaloux de faire respecter les actes de l’autorité, » contre l’écrivain hardi qui parlait irrévérencieusement de l’olympe et de ses minis- tres. Nous savons trop aujourd’hui que cette persécution était inutile : une certaine faiblesse de caractère aurait détourné Saint-Évremond d’un rôle aussi dangereux. Son exil fit de lui un de ces martyrs involontaires qui passent la seconde moitié de leur vie à courir après les bons mots échappés à leur jeunesse, et ont tous les inconvéniens de leurs qualités sans en avoir ni les avantages ni la bonne grâce ; mais Colbert et Le Tellier, qui punirent si longuement un homme facile à réduire, ne se trompaient pas tout à fait en sentant chez Saint-Évremond un fonds de révolte et d’indépendance naturelle. Il était déjà l’un de ces esprits si répandus à l’âge suivant, chez lesquels disparaissait le respect, et qui inspiraient au pouvoir cette vague répulsion que lui causent toujours les hommes nouveaux. C’est par ces raisons qu’il faut expliquer le sort de Saint-Evremond. Des plaisanteries, un pamphlet en furent le prétexte et l’occasion ; l’indépendance involontaire de sa pensée, la tournure de son esprit en furent la cause véritable. Il était moins coupable encore qu’il n’était désagréable, et l’on poursuivait en lui des fautes que l’on ne devinait qu’à demi, et dont, pas plus que ses ennemis peut-être, il n’avait la pleine intelligence. Il ne s’est découvert tout à fait, ni à ses contemporains, ni à lui-même. Il faut achever chez lui des pensées qui ne sont qu’indiquées, donner la voix à des murmures, suivre des tendances plus loin qu’il ne le faisait lui-même, retenu par la crainte et les habitudes de son siècle. Il n’a pas encore l’audace et l’allure militante de l’âge suivant. C’est dans son cabinet, à voix basse, pour quelques amis, qu’il s’entretient de littérature, de morale, de religion ; mais il est animé déjà par le souffle des jours qui approchent. Comme ces ombres de Virgile qui errent cent ans entre les vivans et les morts avant de franchir le fleuve, il semble hésiter sur les limites indécises de deux âges, et ne rentre tout à fait ni dans l’un ni dans l’autre. C’était le moment où, sous la régularité apparente d’une société bien ordonnée, s’agitaient des espérances jusqu’alors inconnues, où ceux qui ne pouvaient prendre leur part des affaires publiques s’affranchissaient dans leur pensée et construisaient des Salente qu’ils administraient suivant les lois d’une politique nouvelle. Ce monde entrevu vaguement, flottant en quelque sorte entre ciel et terre, inspirait à quelques-uns, comme Fénelon, comme l’abbé de Saint-Pierre, un ardent amour, et les enlevait de leur temps par la vivacité de l’imagination et du désir. Saint-Évremond ne partageait pas leurs chimériques espérances ; mais, comme eux, la fatigue du passé l’avait pris, il s’en détachait par indifférence.

On est frappé, quand on considère le XVIIe siècle, de l’ordre qui règne alors dans les esprits et se traduit dans une littérature régulière où chaque genre, nettement séparé des autres, ne concourt à l’ensemble que dans la mesure qui lui appartient. Il y a de la discipline jusque dans la république des lettres. Les uns font de la théologie, les autres du théâtre, ceux-ci des romans ; mais chaque auteur reste à son rang, et nul n’empiète sur les terres du voisin. Au siècle suivant, tout s’ébranle et se mêle. On traite en même temps et du même air les questions graves et les futilités galantes. Le théâtre devient philosophique, et la philosophie théâtrale. Cette confusion piquante de tous les genres est un des caractères les plus frappans de cette époque féconde et troublée qui déjà s’accuse chez Saint-Évremond. Avec lui, ces questions que les théologiens et les docteurs abordaient seuls autrefois, dans un langage convenu, accessible aux seuls initiés, se sécularisent singulièrement. Ses idées sur la religion ne manquent pas de profondeur, mais la forme dont il les revêt est bien nouvelle pour son temps. « J’ai une opinion, dit-il, qui n’est pas commune, c’est que la religion réformée est aussi favorable aux maris que la catholique est favorable aux amans… L’une va seulement à s’abstenir de ce qui est défendu ; l’autre, qui admet le mérite des bonnes œuvres, se permet de faire un peu de mal qu’on lui défend sur ce qu’elle fait beaucoup de bien qu’on ne lui commande pas. » Cette opinion sans doute n’est pas commune, une telle théologie n’a rien de rebutant pour les gens du monde, et l’on pourrait tirer des œuvres de Saint-Evremond un traité dans lequel toutes les questions théologiques seraient exposées du même ton. Le discours où il cherche à prouver que la dévotion est le dernier de nos amours en formerait la métaphysique, et la morale s’en trouverait dans quelques dissertations et dans la jolie lettre à Mlle de Kerhouent. « Quelle figure ferez-vous dans un couvent si vous n’avez pas le caractère d’une pénitente ? La vraie pénitente est celle qui se mortifie au souvenir de ses fautes. De quoi fera pénitence une bonne fille qui n’aura rien fait ? Vous paraîtrez ridicule aux autres sœurs, qui se repentent avec un juste sujet, de vous repentir par pure grimace. Triste vie, ma sœur, que d’être obligée à pleurer par coutume le péché que l’on n’a point fait dans le temps que vient l’envie de le faire ! Voilà le misérable état des bonnes filles qui portent au couvent leur innocence. Elles y sont malheureuses pour n’avoir pas fait un bon fonds de repentir, tellement nécessaire aux maisons religieuses qu’il faudra vous envoyer aux eaux par pitié pour vous faire, s’il est possible, quelque petit sujet de pénitence. »

En littérature comme ailleurs, Saint-Évremond rencontrait l’autorité, la tradition, des dogmes si l’on peut ainsi parler, et devant cette adoration qu’inspirait l’antiquité, comme en toutes choses, il resta critique, et n’admira qu’après avoir jugé. Le siècle qui vit naître tant de chefs-d’œuvre, monumens éternels de savoir et de goût, ne connut point cette critique intelligente et libre qui cherche moins dans le passé des modèles à copier que des secrets à découvrir. Il y a dans la littérature à cette époque un effort pour reconstruire et continuer l’antiquité, qu’il fallait se contenter de comprendre. Homère, Horace et Virgile ont observé la nature et le cœur de l’homme, ce furent leur modèle et leur inspiration ; si l’on n’étudie que leurs ouvrages, ceux que l’on produira par la suite ne seront que des copies de plus en plus affaiblies. La fraîcheur, l’originalité, cette éternelle nouveauté du monde et des sentimens lorsqu’ils nous arrivent sans intermédiaire, ont un charme si puissant que l’on ne peut s’empêcher d’en vouloir aux élèves les plus habiles, lorsqu’ils répètent leurs maîtres au lieu de sentir par eux-mêmes. Aussi doit-on savoir gré à Saint-Évremond de la disposition d’esprit qui l’affranchit de cette idolâtrie. Il se rattache en littérature au groupe des Fontenelle, des Lamotte et des Perrault, à l’exagération près ; ses défauts l’y rattachent également. Les fanatiques des anciens sont au XVIIe siècle les vrais poètes malgré la faiblesse des théories ; les critiques indépendans, Saint-Évremond en particulier, écrivent des poésies détestables et compromettent leur système par leurs vers. Ainsi la comédie des Académistes, que Saint-Évremond publia en 1640, est un manifeste de la nouvelle école, où le charme de l’exécution fait défaut à une idée juste. L’auteur a voulu railler la réglementation excessive de l’hôtel de Rambouillet, cet esprit méticuleux qui, repoussant certains mots comme bas et malsonnans, en réclamait d’autres, et finissait par étouffer la pensée sous le puéril souci des syllabes et des sons.

C’est avec la même indépendance qu’il aborde l’histoire. Dans les essais de ce genre qu’il nous a laissés, il la débarrasse de ces curiosités inutiles où se complaisent ceux qu’il considère comme des grammairiens. « Je n’aime point ces gens doctes qui emploient toute leur étude à restituer un passage dont la restitution ne nous plaît en rien. Ils se font un mystère de savoir ce que l’on pourrait bien ignorer, et n’entendent pas ce qui mérite véritablement d’être entendu. Dans les histoires, ils ne connaissent ni les hommes ni les affaires, ils rapportent tout à la chronologie, et pour nous pouvoir dire en quelle année est mort un consul, ils négligeront de connaître son génie. » Le livre sur la Grandeur et la Décadence des Romains a fait rentrer dans l’ombre les réflexions de Saint-Évremond sur les divers génies de ce peuple. Montesquieu a marché avec plus d’assurance dans la voie nouvelle. L’histoire est devenue avec lui de la philosophie. Les faits n’ont plus été recherchés que pour donner des lois et rejetés ensuite comme une écorce vide dans ce passé auquel ils appartiennent. L’histoire est devenue vivante, parce qu’elle s’est dégagée de cette enveloppe périssable, après avoir mis en lumière des principes éternellement applicables. C’est ainsi que le XVIIIe siècle aimera l’histoire, s’y cherchant lui-même et ne l’interrogeant que pour se comprendre. Saint-Évremond ne prévoyait pas sans doute les successeurs qu’il pourrait avoir, et que la liberté qu’il prenait deviendrait plus tard un système et une méthode ; mais en s’affranchissant des scrupules et des minuties où s’attardaient les historiens de son temps, il fit les premiers pas dans un chemin que l’on devait poursuivre plus loin. Les rois, les empereurs, les consuls, tous ces personnages plus apparens qu’ils ne sont en réalité importans, disparaissent et s’effacent de son récit. Ils ne sont plus les seuls du moins à occuper la scène, où on les rangeait autrefois avec une sorte d’étiquette convenue et comme par ordre de dignité. Dans cette histoire découronnée, une sorte de révolution se fait. On voit les peuples, les institutions, qui se forment, grandissent, prennent la première place ; l’intérêt du drame ne se trouve plus dans la famille des Atrides, mais dans le développement de la civilisation.

Si l’on a essayé de se rendre compte du talent de Saint-Évremond avant de le suivre dans son exil et dans les derniers temps de sa vie, c’est que son talent était déjà formé quand il quitta la France, et que les quarante années passées en Angleterre n’y apportèrent aucune modification sensible. Il ne trouva pas dans un pays étranger ce renouvellement que Montesquieu et Voltaire iront y chercher. Comme beaucoup de gens distingués, il n’a point cette faculté de s’approprier insensiblement ce que pensent les autres. Ses idées viennent toutes de son propre fonds, et si elles sont peu nombreuses, elles sont étudiées, creusées, présentées sous toutes leurs faces. Veut-on chercher une cause morale à cette monotonie, qui semble d’abord un défaut littéraire, c’est à l’égoïsme de Saint-Evremond qu’il faut s’en prendre. Il sort peu de lui-même. Ce n’est qu’avec un certain effort qu’on se détache de ce que l’on aime. Il y a du désintéressement dans la curiosité d’esprit qui se porte aux choses éloignées. Il vivra donc avec des pensées familières et prochaines ; mais comme cet égoïste a du goût, il se plaît à orner le petit monde qu’il habite. Il repasse, il polit chacune des pensées qu’il s’est faites sans se fatiguer à parcourir l’horizon long et poudreux.

C’est à l’âge de quarante-huit ans, à ce moment de la vie où l’homme s’établit déjà dans ses habitudes, qu’il lui fallut quitter un monde où sa place était marquée, des liaisons d’esprit et de plaisir, la société des ducs d’Épernon et de La Rochefoucauld et les soupers du commandeur de Souvré. N’oublions pas Ninon dans la liste de ses amis : ses lettres le suivirent dans son exil, et le consolèrent dans l’isolement des derniers jours. Saint-Évremond n’arrivait pas en Angleterre comme un exilé obscur ou comme les réfugiés protestans qui devaient vingt ans après remplir Londres de leurs plaintes et du spectacle de leur misère. Il avait fait partie de l’ambassade extraordinaire envoyée par Louis XIV au roi d’Angleterre lors du rétablissement de la monarchie. Les représentans les plus brillans de la noblesse figuraient dans cette ambassade. L’esprit de Saint-Évremond, la réputation qui le précédait, l’avaient fait distinguer par les courtisans de la nouvelle cour, spirituels, légers, tournés au scepticisme et à l’incrédulité par la haine qu’ils portaient encore aux puritains du protectorat. Le comte d’Arlington, qui devint plus tard secrétaire d’état aux affaires étrangères, le duc de Buckingham, un des favoris du roi à White-Hall, l’ennemi le plus redouté des ministres qu’il poursuivait de ses épigrammes, d’Aubigny, depuis duc de Richmond, étaient restés en relations avec lui. C’était le moment où la grandeur de Louis XIV excitait l’admiration universelle, où tous les souverains édifiaient à l’envi de petits Versailles, quand ils n’imitaient pas le grand roi dans des goûts plus ruineux encore que celui des bâtimens et des jardins. L’Angleterre, malgré l’originalité qui lui est propre, n’échappait pas à cet exemple contagieux. Nos usages, nos modes, notre langue, s’imposaient à l’Europe soumise par nos armes et volontairement asservie à notre influence. Un des écrivains anglais dont le patriotisme supporte avec le plus d’irritation cet affaiblissement passager du caractère national le constate lui-même en des termes dont l’accent un peu moqueur n’affaiblit point l’autorité. « La puissance de la France était souveraine en matière de bon goût et de modes, depuis le duel jusqu’au menuet. Elle décidait de la coupe de l’habit d’un gentilhomme, de la longueur de sa perruque, de la hauteur de ses talons… Chez nous comme ailleurs, on rendait hommage à la suprématie de nos voisins. La langue française devenait rapidement la langue universelle, la langue de la société élégante et de la diplomatie. On ne citait plus ni italien ni latin, mais on lardait ses discours de phrases françaises… A ce commerce, notre langue perdit quelque chose de sa majesté primitive, mais elle acquit plus de facilité et de netteté pour se prêter aux besoins de la conversation et de la narration [2]. »

Secondé par ces circonstances, Saint-Évremond devint vite un des hommes les plus recherchés de la nouvelle cour. Depuis la révolution, tout avait changé de face. La sauvagerie, le rigorisme, souvent l’hypocrisie des puritains du régime tombé, étaient remplacés par les maximes d’une philosophie relâchée et les habitudes d’une galanterie qui allait jusqu’à la licence. La modération de Saint-Evremond le tint, comme toujours, en dehors de l’entraînement : on voit en vingt endroits de sa correspondance qu’entre Buckingham et d’Arlington c’est lui qui prend parti pour le côté le plus sérieux et le plus sévère des questions qu’ils agitent. Il ne faut pas sans doute y chercher un code de morale bien austère, mais s’arrêter n’importe à quel point sur la pente qui entraîne les contemporains, c’est déjà quelque chose.

Il retrouvait aussi à Londres un autre personnage qu’il avait rencontré dans ses voyages, et dont le caractère, malgré la différence des positions, offre avec le sien certaines ressemblances, le chevalier William Temple, si justement célèbre pour avoir le premier arrêté, par le traité de la triple alliance, les envahissemens de Louis XIV, mais à qui une modération d’esprit incompatible avec le grand jeu de l’ambition et du pouvoir ne permit d’accomplir que la moindre partie des destinées qui semblaient réservées à ses talens. « Du vieux bois pour se chauffer, de vieux amis pour causer, du vin vieux pour boire, » voilà, disait Temple, les trois choses qui passent avant tout, et comme il les trouvait dans sa studieuse retraite, il n’en sortait qu’à peine et y rentrait avec plaisir. N’ayant ni les qualités ni les défauts d’un chef de parti, il refusa plus d’une fois cette responsabilité éclatante qui s’attache, dans les gouvernemens libres, à la direction des pouvoirs publics. Il regardait la politique comme un délassement où il voulait bien risquer sa mise ; mais comme un joueur prudent il n’y engageait ni sa fortune ni sa vie, pas même son bien-être. « Il est deux heures, disait-il à un ministre étranger qui lui exposait longuement une machine de son invention ; à cette heure, je préfère mon tourne-broche et ses produits à toutes les machines du monde. » Et il le quitta brusquement.

Rien ne pouvait mieux convenir à Saint-Évremond que ses relations intimes avec ce personnage. La conformité des goûts et des opinions l’en rapprochait. Toutes les fois que sir William Temple revenait en Angleterre, et sa politique d’amateur l’y ramenait souvent, ils se rencontraient à White-Hall, où le roi recevait tous les jours, avec une grâce à laquelle les vieilles têtes rondes elles-mêmes étaient obligées de rendre hommage, tous les gentilshommes de son royaume et les étrangers de distinction. Le soir, ils se retrouvaient à ces soupers dont la mode était encore empruntée à la France, et dans lesquels une génération avide de plaisirs oubliait dans la galanterie, le jeu et la bonne chère les privations et les misères de l’exil. Ce n’était pas seulement dans ces cercles brillans que les deux amis aimaient à se réunir. Le jour, ils se donnaient rendez-vous dans un des cafés les plus célèbres de Londres, le café Will, près de Covent-Garden. C’était le lieu de réunion des écrivains et de tous les seigneurs et courtisans qui tenaient à honneur de cultiver les lettres ou même de s’y intéresser. Ces établissemens, d’une importation toute récente, s’étaient multipliés avec ; une prodigieuse rapidité. Ils étaient alors ce que sont aujourd’hui les clubs à Londres. Il y en avait pour toutes les classes et presque toutes les professions de la société. Dans les uns, on ne servait, outre le café, que des vins de France et d’Espagne, on n’y souffrait d’autre odeur que celle des tabatières remplies de tabac ambré ; dans les autres, la bière et le gin mêlaient leur forte saveur à la fumée et à l’odeur des pipes des artisans et des matelots. Le café Will, café aristocratique et littéraire, était présidé par le poète Dryden, alors dans toute sa gloire. Il n’échappait pas plus que ses contemporains à l’invasion du goût et de la littérature française. Nos tragédies y étaient jugées sous sa présidence et d’après les règles de la Poétique de l’abbé Lebossu. C’est là enfin que la querelle des anciens et des modernes, qui divisait alors tout Paris, fut traitée, commentée et continuée avec une ardeur qui ne le cédait en rien à celle de nos beaux esprits. On y lisait à haute voix les pamphlets de Perrault et les réponses de Boileau. Saint-Évremond était curieusement consulté, interrogé sur des matières qui lui étaient familières et des auteurs qu’il connaissait personnellement. On sait quelle sage mesure il garda dans le débat. Son ami Temple se montrait là plus résolu et plus décidé que dans sa conduite politique. Il soutenait avec chaleur et même un certain emportement la supériorité des anciens. Plus tard, dans sa délicieuse retraite de Sheen, il composa un essai sur la science des anciens et des modernes. Tous les argumens de ce livre un moment célèbre, oublié aujourd’hui, n’étaient que la reproduction de doctrines déjà exposées et de thèses déjà soutenues au café Will ; comme nos orateurs d’aujourd’hui, Temple faisait des livres avec ses discours.

Saint-Évremond trouvait dans cette vie l’excitation qu’il aimait, et son esprit y abordait des sujets divers qu’il traitait tour à tour avec animation et liberté. Il écrivit des comédies, les Réflexions sur le peuple romain, et des jugemens sur les écrivains de l’antiquité. La comédie du Faux politique, qu’il fît de concert avec d’Aubigny et le duc de Buckingham, composée, au dire des auteurs, dans le genre anglais, l’est plus sûrement encore dans le genre ennuyeux. Cette inhabileté à donner à des personnages la vie de la scène étonne chez Saint-Évremond. Il excellait à saisir le ridicule de ceux qui l’entouraient, à leur donner un langage plaisamment naturel. La fameuse conversation du père Canaye et du maréchal d’Hocquincourt vaut à elle seule toutes ses comédies, et n’a pas moins de grâce et de force que les meilleures pièces de Molière. Ce qui lui manque, ce n’est point la pénétration et la verve, mais le développement et le souffle. Ses plaisanteries ne peuvent s’étendre. Elles concentrent dans une phrase, dans un mot, un grand nombre d’observations et d’idées. Il a, si l’on peut le dire, le don des réticences, un silence éloquent, des qualités qui suffisent pour animer, un récit où rien n’est inutile, où chaque mot porte coup, mais qui ne peuvent remplir la durée d’une action. Ses réflexions sur le peuple romain sont au nombre de ses meilleurs ouvrages. M. Sainte-Beuve a remarqué toutefois qu’au milieu de son bon sens et de son jugement, Saint-Évremond manquait de cet amour de la louange et des grandes choses qui inspirait en tout le peuple-roi, et que, faute de ce ressort généreux, il n’a laissé qu’une ébauche supérieure là où Montesquieu a fait un ouvrage admirable, un monument. » Cette observation peut s’étendre aux jugemens littéraires de Saint-Évremond. Là aussi il n’a point ce goût supérieur, cette élévation naturelle, qui font préférer à l’esprit et à la finesse le touchant langage du cœur. Il observera par exemple que « Virgile manque de galanterie,… que Didon devait avoir l’âme bien pitoyable pour s’intéresser au récit d’Énée,… qu’Horace, à quelques odes près, ne sait point faire parler la tendresse. » Son parallèle entre Sénèque et Pétrone montre ce qui lui manquait pour arriver en littérature à cette grandeur et à cette simplicité qui sont comme la force et la santé des œuvres d’art. Il reproche spirituellement à Sénèque « des pointes, des imaginations qui sentent plus la chaleur d’Afrique et d’Espagne que la lumière de Grèce et d’Italie, » puis, quand ce philosophe disserte sur la vertu, « des expressions excessives, comme si c’était pour lui une chose étrangère où il a besoin de se surmonter lui-même. » Sénèque était mieux qu’un rhéteur, il aimait la vertu, et la manière exagérée dont il en parle dès qu’il se trouve dans son cabinet marque les remords de la veille et ceux du lendemain. Il traite un peu la philosophie comme Manon Lescaut son chevalier, plus tendre quand elle se souvenait de ses infidélités ou qu’elle en préparait de nouvelles. Mais pourquoi la sévérité de Saint-Évremond devient-elle tout à coup de l’indulgence et de l’admiration quand il s’agit de Pétrone, de cet écrivain d’un style châtié et d’une pensée si corrompue ? pourquoi cette comparaison établie entre les morts fameuses de l’antiquité et cette préférence accordée à la sienne ? « Pour sa mort, dit-il, après l’avoir bien examinée, ou je me trompe, ou c’est la plus belle… Il n’a pas seulement continué ses fonctions ordinaires, à donner la liberté à ses esclaves, à en faire châtier d’autres ; il s’est laissé aller aux choses qui le flattaient, et son âme, au point d’une séparation si fâcheuse, était plus touchée de la douceur et de la facilité des vers que de tous les sentimens des philosophes ;… nulle parole, nulle circonstance qui marque l’embarras d’un mourant, c’est pour lui que mourir c’est cesser de vivre. » Ce miracle d’insensibilité n’est pourtant ni dans la nature ni dans la vertu, et Voltaire nous semble avoir mieux compris les sentimens qui conviennent à l’homme en face de la mort quand la religion ne lui en inspire pas d’autres, et qu’il est abandonné à ses propres forces. « Que d’autres, dit-il, cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent dans la destruction avec insensibilité, c’est le sort de tous les animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence que quand l’âge ou la maladie nous rendent semblables à eux par la stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets ; s’il les étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort. »

Cependant la santé de Saint-Évremond s’était affaiblie. Les médecins lui conseillèrent de quitter l’Angleterre. Il partit pour la Hollande et s’établit à La Haye. Il se loue, dans une lettre au marquis de Créquy, d’échapper à la contrainte des cours, et d’achever sa vie dans la liberté d’une république où, « s’il n’y a rien à espérer, il n’y a du moins rien à craindre. » Ce sont là de fières paroles, elles ne se soutiennent pas longtemps. Il a plus besoin que personne de ces sortes de conversations qu’on ne trouvait alors que dans les cours. Partout ailleurs il lui manque quelque chose. Aussi n’a-t-il vécu qu’à demi pendant ces quatre années de séjour à La Haye. C’est en vain qu’il envoie au savant Vossius des observations sur Salluste et sur Tacite, c’est en vain qu’il compose un portrait idéal de la femme qui ne se trouve point : la tristesse le gagne, il a peur de s’appesantir, et la gravité des bourgmestres l’engourdit. C’est à peine si l’on se sent la force de blâmer ce découragement. Saint-Évremond était si bien fait pour aimer la société spirituelle et joyeuse où s’étaient écoulées les plus belles années de sa vie, qu’il éprouve une sorte de malaise au milieu d’un peuple froid et méthodique, dont toutes les vertus manquent de vivacité, et qui fit de grandes choses sans éclat. « Il faut, dit-il, se repaître de police, d’ordre et d’économie, et se faire un amusement languissant à considérer des vertus hollandaises peu animées… Je crois que La Haye est le vrai pays de l’indolence. Je ne sais comme j’ai ranimé mes sentimens ; mais enfin il m’a pris envie de sentir quelque chose de plus vif, et quelque imagination de retourner en France m’avait fait rechercher Londres comme un milieu entre les courtisans français et les bourgmestres de Hollande. » Mais, avant de quitter un pays qui lui convenait si peu, il fit un effort pour revoir Paris, où le plaisir et les études sont si habilement ménagés que l’esprit y trouve à la fois l’activité et le repos, également nécessaires aux épicuriens de la littérature. Il écrivit donc à M. de Lionne une lettre qui devait être montrée à Louis XIV. On comprend quels sentimens la dictaient, et cependant les louanges adressées au roi paraîtront excessives. « Comme le blâme de ceux qui nous sont opposés fait la louange la plus délicate qu’on nous donne, j’avais cru travailler ingénieusement à la gloire du génie, qui règne en établissant la honte de celui qui a gouverné auparavant… Ne m’alléguez point que c’est un crime d’attaquer la réputation d’un mort, autrement celui qui la ruine serait le premier et plus grand criminel lui-même… Les belles et admirables qualités de sa majesté m’ont donné les petites idées que j’ai de son éminence, et dans la condition où je suis, j’ai à demander pardon d’une chose dont il m’est impossible de me repentir. » On le voit, si Saint-Évremond persévère dans le jugement qui lui a valu sa longue disgrâce, il est impossible de le faire avec moins de hardiesse. Cette prière resta sans effet. Il retourna en Angleterre, où il reçut de Charles II, grâce à l’entremise de Temple, une pension de trois cents livres sterling qui lui fut continuée par le roi Guillaume après la révolution.

Bien des intrigues s’agitaient alors à la cour d’Angleterre. Le voluptueux Charles II, qui fut toute sa vie gouverné par les femmes, n’avait échappé à la duchesse de Cleveland que pour tomber sous l’empire de la duchesse de Portsmouth, qui, maîtresse absolue de son royal amant, enchaînait à la France les destinées du peuple anglais. Telles sont trop souvent les causes secrètes des grands événemens, de la paix, de la guerre, dans ces royautés absolues où le monarque tout puissant n’a d’autres maîtres que ses passions. C’est sa faiblesse qui gouverne et se joue selon ses caprices des forces d’une grande nation. La politique n’est plus alors la science des intérêts généraux ; elle n’exige plus de hautes et nobles études sur le génie des peuples, sur leurs mœurs, leurs richesses et leurs besoins. C’est la science des basses rivalités, des menées souterraines, où les intrigans triomphent obscurément. Ainsi, tandis que la politique de Louis XIV soutenait la duchesse de Portsmouth, le parti national lui cherchait une rivale, et de l’inconstance d’un homme on attendait le retour d’un peuple à sa politique séculaire.

De toutes les nièces du cardinal Mazarin, nulle n’eut une vie plus aventureuse qu’Hortense Mancini. La France, l’Italie, l’Allemagne et l’Angleterre la virent tour à tour promener son existence vagabonde, où les amours, les captivités, les fuites sous des habits d’homme se suivent sans relâche, supportées, appelées avec une mobilité fougueuse. Elle avait si pleinement le besoin des aventures qu’elle ne voulut jamais d’une fortune brillante, mais régulière, quand elle se présentait d’elle-même. C’est ainsi qu’après avoir refusé d’épouser le duc de Savoie, elle eut à Chambéry une position équivoque, s’en fit chasser par la veuve du prince, et partit pour l’Angleterre, déterminée à remplacer auprès de Charles II, qui avait autrefois demandé sa main, non pas la reine, mais la duchesse de Portsmouth. Héritière de Mazarin, qui la préférait à ses autres nièces et qui lui laissa son nom et ses immenses richesses, elle se trouvait souvent réduite aux expédiens, et l’on sait que Mme de Grignan, envoyant quelques chemises à la belle duchesse ainsi qu’à sa sœur la connétable Colonne, écrivait : « Vous voyagez comme des héroïnes de roman, avec des pierreries et sans linge. » Malgré tout, Hortense savait plaire. « La source des charmes, disait Ninon, est dans le sang Mazarin. »

Cette personne que la nature avait créée dans un jour de belle humeur et pour le plaisir, folle de mouvement et d’éclat, se vit liée par la destinée à une folie contraire à la sienne. Elle fut mariée par le cardinal au fils du duc de La Meilleraye, Armand de La Porte, qui prit en l’épousant le nom de Mazarin. Une religion farouche et ridicule remplissait l’imagination du nouveau duc d’images sombres et d’apparitions. On sait ses incroyables extravagances ; la plus grande de toutes fut son mariage. Cet homme que Saint-Simon nous représente barbouillant les portraits des grands maîtres et mutilant les statues en l’honneur de la morale avait épousé par amour plus que par ambition Hortense Mancini, aussi dangereuse par sa beauté que les statues les plus belles, plus dangereuse encore par son caractère.

Pour composer le portrait de cette brillante personne, il ne faut qu’ouvrir les dernières œuvres de Saint-Evremond, toutes remplies maintenant d’Hortense Mazarin. « C’était une de ces beautés romaines qui ne ressemblent pas aux poupées de France… Ses yeux ont un langage universel… ; leur couleur n’a point de nom : ce n’est ni bleu, ni gris, ni tout à fait noir ; il n’y en a point au monde d’aussi doux… ; il n’y en a point d’aussi sérieux et de si sévères quand elle est dans quelque application. Ils sont grands, bien fendus, pleins de feu et d’esprit… Les mouvemens de sa bouche, les grimaces les plus étranges ont un charme inexprimable quand elle contrefait ceux qui les font. Le rire lui change entièrement l’air du visage, qu’elle a naturellement fier, et qui prend une teinte de douceur et de bonté ; son nez, qui est de la plus juste grandeur, donne un air noble et élevé à toute sa physionomie. » Il semble en effet qu’Hortense avait une de ces beautés achevées, un peu cavalières, qui ne craignent ni le bruit ni les exercices violens. Le désordre de l’habillement, le grand ajustement comme le plus simple négligé, tout allait à cette femme. Qu’elle passât la journée en déshabillé dans sa chambre à jouer de la guitare, quand elle aurait dû solliciter pour ses procès, ou qu’elle s’amusât, comme nous la montre Saint-Évremond, à donner dans quelque brillante revue des ordres aux troupes, qui les recevaient plus volontiers que ceux des généraux, elle apportait dans tous ces contrastes, qui pour d’autres auraient été des rôles, un parfait naturel. Il n’y avait chez cette Italienne rien d’affecté ni d’exagéré. Au milieu des camps, où nous la montre Saint-Évremond, répétant contre son mari le cri de guerre que la France avait autrefois poussé contre son oncle, « point de Mazarin ! » elle ne joua jamais à l’héroïne et ne prit point le casque de Clorinde. Ses cheveux, audacieusement dénoués dans le mouvement de la marche, lui font une parure d’une simplicité moins théâtrale et plus séduisante. « A voir le beau tour qu’ils prennent naturellement, et comme ils se tiennent d’eux-mêmes, nous dit Saint-Évremond, qui devient poète en parlant d’Hortense, on dirait qu’ils se jouent à plaisir, tout enflés et glorieux de couvrir une tête si belle. »

Avec Mme Mazarin, Saint-Évremond trouve en Angleterre ce qu’il regrettait de la France, un salon où se réunissent des hommes considérables et des savans distingués. La divinité du lieu ne s’occupe point exclusivement de questions littéraires ; la musique et le jeu, la critique et la philosophie, remplissent le pavillon de Saint-James de diversité et de bruit. Les grands seigneurs s’y rencontrent avec Vossius ; les gens d’esprit se mêlent tant bien que mal à la ménagerie de chats, d’oiseaux et de petits chiens ; Mme Mazarin vit dans cette confusion comme dans son milieu ; elle se livre à ces goûts si contraires et qui la possèdent également ; elle les laisse s’accommoder comme ils peuvent et se faire leur place suivant l’heure et le caprice. Le matin, on a causé d’art et de philosophie, il y a sur la table des livres de toute sorte ; mais le soir arrive : le démon du jeu, sous les traits de Morin, croupier qui s’est enfui de Paris, fait de ce salon une sorte de tripot où l’on chante, où l’on boit, où l’on se fâche. Miracle d’Amour (la duchesse Mazarin souffre volontiers qu’on l’appelle ainsi) ne se possède plus dès la sixième taille, et le jeu commencé le soir ne se termine qu’au matin. Insolente quand elle gagne, furieuse quand elle perd, Hortense ne peut souffrir qu’on l’interrompe ni qu’on parle d’autre chose que de paroli :

Plutarque est suspendu, Don Quichotte interdit,
Montaigne auprès de vous a perdu son crédit,
Racine vous déplaît, Patru vous importune,
Et le bon La Fontaine a la même fortune.

C’est l’heure de la déroute pour les philosophes, d’autant qu’un grand dogue, qui leur en veut particulièrement,

Chop, animal traître et malin,
Des savans tient l’âme inquiète,
Et fait faire aussitôt retraite
Au grand et docte van Beuning.

Saint-Évremond peint assez bien, dans son épître sur la Bassette, l’embarras des savans qui se sont trompés d’heure, et qui ne savent où fuir entre le dogue et le croupier. Moins philosophe qu’eux ou peut-être plus amoureux, il ne peut se résoudre à la retraite et se décide à jouer. Cette résignation ne touche pas le cœur d’Hortense. Nous le voyons par les lettres qu’il lui écrit le lendemain de ces sortes de scènes : « Que puis-je faire ? Si je perds, je suis une dupe ; si je gagne, un trompeur ; si je quitte, un brutal… Si je parle, je m’explique mal ; si je me tais, j’ai une pensée malicieuse. Si je refuse de disputer, ignorance ; si je dispute, opiniâtreté ou mauvaise foi. Que la raison règle mes sentimens, on dit que je n’aime rien, et qu’il n’y eut jamais indifférence pareille à la mienne. » Ces brusqueries de Mme Mazarin étaient aussitôt oubliées par elle, mais Saint-Évremond les avait senties avec plus de vivacité qu’il ne convient à un sage. Ses plaintes ont quelque chose de la douleur d’un amant. L’épicurien qui n’avait jusque-là cherché que les plaisirs, une galanterie où le cœur n’entrait pas, et qui n’était le plus souvent qu’une occupation animée de l’esprit, le philosophe qui fuyait le sérieux de l’affection, se prend pour cette illustre aventurière d’une tendresse véritable. C’est de l’amour qu’il ressent pour elle. Il s’en raille, tout le premier, mais il ne peut ni ne veut s’en défaire, Quant aux sentimens d’Hortense, ils sont faciles à démêler. Elle a pour Saint-Évremond une amitié qui ne l’empêche ni de le brusquer, ni de lui demander des conseils, ni de s’irriter quand ils déplaisent, ni d’en être reconnaissante au fond. Comme toutes les personnes parfaitement franches, entières dans chacun de leurs mouvemens, Hortense n’éprouve aucun trouble à changer de sentimens. Elle ne cherche jamais à justifier sa conduite, elle l’oublie, et sans se perdre dans des explications qui sont dangereuses, parce qu’on les juge avec la raison, elle se contredit sans embarras, et se fait tout pardonner par sa grâce. Nous avons dit qu’elle a quelquefois le pouvoir de faire de Saint-Évremond un poète. Ce sceptique, auquel il n’a manqué que de sacrifier plus souvent à la folie sacrée, adore sous les traits d’Hortense la fantaisie et la déraison. Elle est la contradiction de toute sa vie. Amoureux du repos, il s’éprend de cette beauté vagabonde. Égoïste au point de mépriser la gloire, les affaires de la duchesse Mazarin sont les siennes. Il se désole de ses malheurs, il cherche à les prévenir. Quel charme valut à Hortense la conquête d’un sage, à qui elle ne tenait guère ? Elle avait dans son esprit le même abandon que dans sa vie, quelque chose de soudain, d’involontaire, une abondance inculte, quelques-uns de ces dons que le midi, que l’Italie versent avec libéralité sur leurs insoucians enfans. Saint-Évremond, d’une nature plus distinguée, mais plus pauvre, a de la profondeur dans la pensée, mais aussi de la recherche, de la prétention, de l’effort. Les faciles richesses d’une organisation si différente le séduisirent. Il fut ébloui par cet éclat. La poésie, la passion, le naturel, tout ce qui manquait chez lui à l’écrivain et à l’homme lui apparut dans la personne d’Hortense et se fit aimer. « Si vous avez eu dessein de reconnaître combien vous êtes nécessaire au monde, écrit-il à Mme Mazarin, qui s’est pour quelques jours retirée à Chelsea, vous pouvez satisfaire votre curiosité dans votre petite absence » Il y a un concetta espagnol que je vous appliquerais, si je ne haïssais trop le style figuré. « Quand le soleil s’éclipse, dit l’auteur du concetto, c’est pour faire connaître au monde combien il est difficile de se passer de lui, » Votre éclipse fait sentir la difficulté qu’il y a de vivre sans votre lumière. »

Ce fut ainsi qu’il l’aima, et cette passion tardive, qui ne se traduit que par des déclarations littéraires, qui le rend même légèrement ridicule, donne cependant à sa figure cette expression attendrie qui lui manque d’ordinaire. Il devient le souffre-douleur de la fantasque duchesse, son poète, son secrétaire. C’est lui qui compose les lettres qu’elle ne veut point écrire par paresse, et qu’elle ne trouve jamais assez spirituelles quand un autre en prend la peine. C’est lui qui doit répondre au plaidoyer de M. Érard, avocat du Mazarin, ayant soin de n’épargner ni l’avocat, ni surtout le mari. C’est lui qui débrouille les inextricables affaires d’argent, négocie les emprunts, expose à la duchesse de Bouillon le misérable état où se trouve la duchesse Mazarin, sa sœur, et rend compte de ces commissions à sa prodigue et besogneuse cliente ; « Vous m’avez commandé d’écrire, et j’ai écrit. Vous m’avez commandé d’écrire en Normand, et je m’en suis si bien acquitté que je défie M. de Saissac de connaître si vous vous louez de ses diligences, ou si vous vous plaignez qu’il se soit contenté de vous donner des soins inutiles quand vous pourriez attendre des effets de ses promesses. » Il ne serait malheureusement que trop aisé de multiplier des citations de ce genre, qui prouveraient que cette Italienne, à laquelle Saint-Évremond reprochait de s’abandonner à « la généreuse franchise » de sa nation, se laissait entraîner quand il s’agissait d’affaires à une habileté presque normande. Saint-Évremond devient un peu pour elle ce qu’était pour Chicaneau

Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin,
Et qui jure pour moi lorsque j’en ai besoin.

Pour en finir avec ces procès et ces affaires, qui tiennent une grande place dans la vie de Saint-Evremond du jour où il eut connu la duchesse Mazarin, citons seulement un dernier trait. Il avait jadis prêté de l’argent à Ninon, et comme Ninon se faisait un devoir de rendre les cassettes, elle le lui renvoya quand il le réclama. Il serait curieux que cet argent eût passé des mains de Ninon dans celles d’Hortense. Mme Mazarin mourut en effet débitrice envers Saint-Évremond d’une somme que la pauvreté de l’exilé lui rendait considérable, qu’Hortense ne s’inquiéta pas de lui rendre, et qu’il n’eut garde de réclamer d’elle, comme il l’avait fait de Ninon.

Si l’on s’arrête ici à parler d’Hortense Mazarin, c’est qu’elle a réveillé dans le cœur de Saint-Évremond tout ce côté d’affection qui nous était inconnu, qu’elle fut le démenti vivant de cette philosophie où il se serait enfermé, toujours plus indifférent aux autres et plus occupé de lui ; c’est qu’elle fut, si l’on peut le dire, une tardive apparition de la jeunesse qui pendant quelques années dut charmer le vieillard, et lui donner des joies et des tristesses qu’il devait plus tard regretter avec amertume. C’est en vain qu’il s’est détaché de l’ambition pendant les longueurs de son exil, et qu’il a réduit les devoirs du sage à l’économie des derniers plaisirs. Il se reprend à la vie ; il se laisse entraîner à des occupations, à des fatigues qui, pour la première fois, viennent d’un autre que lui. Il se contraint et se transforme pour lui plaire. Il joue et perd au jeu. Il boit les vins qu’il n’aime pas, il renonce à la cuisine française ; ses meilleurs momens auprès d’elle sont encore ceux où il peut se faire garde-malade. Les brusqueries de la duchesse Mazarin reviennent avec la santé ; l’ardeur de vivre la reprend dès qu’elle échappe à la peur de mourir. La bassette, les longs repas, le train ordinaire, recommencent ; les conseils que le philosophe hasardait ne sont plus écoutés, on l’interrompt par l’épithète de radoteur, ou par ce vers de la tragédie de Pompée :

Souviens-toi seulement que je suis Cornélie !

Saint-Evremond parle quelque part de M. de Barillon, alors ambassadeur de France en Angleterre, qui, mangeant plus que personne, avait un admirable secret contre les excès de table. « Il entretenait Mme Mazarin des religieux de la Trappe, et quand il avait parlé une demi-heure de leur abstinence, il croyait n’avoir mangé que des herbes non plus qu’eux. Son discours faisait l’effet d’une diète. » Mme Mazarin avait un procédé tout semblable : elle formait de temps en temps des projets de retraite qui lui laissaient l’illusion de s’être convertie. « Vous savez, disait-elle alors, que je me ferai quelque jour carmélite. » Comme elle se trouvait dans ces dispositions, un des fils de la comtesse de Soissons, son neveu, tomba amoureux d’elle, et, dans un duel qu’il eut avec le baron Banier, son rival, vint donner à sa tante une occasion toute naturelle de mettre à exécution ses désirs de réforme. Il tua son adversaire. La douleur d’Hortense fut si vive qu’elle eut un moment la résolution sincère d’entrer au couvent pour y pleurer sa légèreté et la mort de son amant. Saint-Evremond, chargé de faire les adieux d’Hortense à ce monde qu’elle avait tant aimé, écrivit les vers suivans, qui ne manquent pas d’une certaine grâce :

Je vous dégage, amans, des lois de mon empire.
Pour des objets nouveaux si votre cœur soupire,
Je ne me plaindrai pas d’une infidélité.
J’aimerais mieux pourtant…, que les femmes sont vaines !
J’aimerais mieux vous voir, au sortir de mes chaînes,
Jouir paisiblement de votre liberté.


Puis dans la dernière strophe, comme c’est Saint-Évremond qui parle par la bouche de cette belle pénitente, il se fait adresser au ciel ce rendez-vous qu’il n’a pu obtenir sur la terre. Hortense, devenue Béatrix, veut arracher son poète au monde où elle n’est plus. « Quittez la cour, lui dit-elle ; la religion, la raison, tout vous en fait un devoir :

Le ciel est impuissant, et la raison timide
Sur vos durs sentimens trop faiblement préside ;
Mais vous devez encor reconnaître ma loi.
Retirez-vous, vieillard, c’est moi qui vous l’ordonne.
Voici l’ordre dernier qu’en reine je vous donne :
Vieillard, quittez le monde en même temps que moi.


Ce ne fut point dans un couvent cependant, c’est à Chelsea qu’elle mourut à l’âge de cinquante-deux ans, et, s’il faut en croire ses contemporains, dans tout l’éclat de sa victorieuse beauté. Il est difficile de prononcer sur elle un jugement définitif. Dans le cours du procès qu’elle soutint contre son mari, elle ne s’étonna point de gagner sa cause devant la chambre des requêtes, où se trouvaient des jeunes gens, ni de la perdre devant la grand’chambre, où siégeaient seulement les vieux conseillers.

Quand la mort d’Hortense Mancini eut rendu éternelle pour Saint-Évremond cette éclipse dont il se plaignait pour peu qu’elle quittât Londres un seul jour, la tristesse, un instant secouée, s’abattit sur lui, plus épaisse et plus lourde. C’est un spectacle affligeant que celui de ces dernières années, remplies seulement par les regrets du passé, ou par les plaisirs matériels. « Il n’y a pas un mot de votre lettre qui ne m’ait fait plaisir, écrit-il à mylord Montagu, excepté ceux qui m’assurent que vous mangez des truffes tous les jours. Je n’ai pu m’empêcher de pleurer quand j’ai pensé que j’en mangeais avec Mme Mazarin. Je me la suis représentée avec tous ses charmes. Je ne puis continuer ce discours sans douleur, il le faut finir. » C’est à table cependant, bien que ces images l’y pour- suivent, qu’il cherchera trop souvent des distractions et l’oubli. « Je suis fort mal et j’ai raison de me préparer des plaisirs dans l’autre monde ; puisque le goût et l’appétit m’ont quitté, je n’en dois pas espérer beaucoup en celui-ci. » La Fontaine, avec qui Saint-Évremond avait autrefois entrepris un tournoi littéraire où l’un tenait pour la duchesse de Bouillon et l’autre pour la duchesse Mazarin, a donné aux épicuriens, quand la jeunesse les quitte, ce poétique congé :

Je voudrais qu’à cet âge
On sortit de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet.

La philosophie du plaisir n’a point d’autre conseil pour ceux que le plaisir abandonne. C’est par d’autres croyances qu’il faut renouveler une vie près de s’éteindre, et ceux qui s’attardent au banquet et ne savent point en sortir comme un convive rassasié ne plaisent pas plus aux philosophes qu’aux poètes.

Parmi les amis que Saint-Évremond avait laissés en France, et dont les rangs s’étaient éclaircis, Ninon survivait alors à sa jeunesse et à son éclat. Elle était entrée dans cet âge que le duc de La Rochefoucauld lui avait dit être « l’enfer des femmes. » Sa pensée se reporta vers son philosophe d’outre-mer. La correspondance des deux vieillards reprit avec une fidélité qu’explique la communauté des souvenirs. Ils pouvaient, au milieu d’une génération nouvelle, s’entretenir du passé. Les regrets les réunissaient, comme aussi cette difficulté d’espérer où ils semblent être tous les deux. Il faut prendre ses prédicateurs où l’on les trouve, et l’on pourrait tirer des lettres de Ninon, à cette époque du moins, une sorte de sermon et comme la condamnation d’une philosophie qui nous laisse si tristes au moment où la philosophie est le seul bien qui nous reste. Ces lettres sont singulièrement attachantes, ce ne sont point du tout celles d’une vieille bergère, mais d’un honnête homme à qui l’on voudrait voir d’autres croyances. « J’ai senti la mort de Mme de Mazarin, écrit-elle, comme si j’avais eu l’honneur de la connaître. Elle a songé à moi dans mes malheurs. J’ai été touchée de cette bonté, et ce qu’elle était pour vous m’avait attachée à elle. Il n’y a plus de remède, et il n’y en a nul à ce qui arrive à nos pauvres corps. Conservez le vôtre. Vos amis aiment à vous voir si sain et si sage, car je tiens pour sages ceux qui savent se rendre heureux… Adieu mille fois, monsieur. Si l’on pouvait penser comme Mme de Chevreuse, qui espérait en mourant qu’elle allait causer avec ses amis dans l’autre monde !… Il serait heureux de le penser. » Arrêtons-nous sur ce souhait des deux épicuriens, sur ce désir d’espérer ; il vaut mieux que leur doctrine, et prouve qu’après tout, au milieu des entraînemens de la vie et dans le néant des croyances, l’âme peut garder une noblesse native et des aspirations élevées.

Saint-Évremond mourut en 1703, au commencement d’un siècle que son esprit avait devancé, et où il aurait retrouvé victorieuses et déjà puissantes bien des idées qu’il avait le premier semées. Plus libre dans son essor, il se serait affranchi des liens qui le retiennent encore au passé et des voiles un peu lourds et froids qui enveloppent souvent la hardiesse de sa pensée. Sans se perdre en conjectures, il suffit sans doute à la gloire de son nom d’avoir, en face de l’autorité du « grand roi, » donné l’éveil à l’esprit d’examen et de critique. Qu’on ne se laisse pas prendre à des détails tout de mode et de surface, ce courtisan de deux monarchies, cet amateur de bonne chère, ce bel esprit toujours galant et amoureux est un des précurseurs de la société moderne. Il annonce et prépare sur plusieurs points Voltaire et Montesquieu, qu’il a précédés en Angleterre. Tous deux y viennent un demi-siècle après lui ; mais il faut noter cette différence que Saint-Évremond donne plus qu’il ne reçoit, que, loin d’emprunter rien à sa nouvelle patrie, il reconstruit, il étend autour de lui son propre pays, les idées de la France, sa littérature, son influence en tous sens. Ses illustres successeurs au contraire vont emprunter à une société étrangère des lumières qui, selon eux, manquaient à la leur. Voltaire rapporte d’Angleterre une philosophie plus sérieuse, et révèle à ses compatriotes les noms de Shakspeare et de Milton. Montesquieu retrouve en Angleterre les titres de liberté du genre humain ; il signale à l’admiration et à l’imitation de l’Europe cette constitution savamment pondérée qui paraissait jusqu’à nos jours répondre à tous les instincts de la société moderne. Quoi qu’il en soit, ces deux rôles ont assez de grandeur pour contenter toute ambition : l’un est plus utile peut-être, l’autre semble plus conforme aux prétentions de l’esprit français. Si l’on voulait dresser une de ces généalogies intellectuelles qui représentent assez bien la filiation des idées à travers les générations, on dirait que Saint-Évremond procède de Montaigne et de Charron, et qu’à leur tour Voltaire et Montesquieu descendent de lui. Tenir son rang et rester soi-même entre de tels aïeux et une telle postérité, c’est avoir droit non-seulement au tombeau que l’Angleterre a élevé à Saint-Évremond, mais à une page dans l’histoire des progrès de l’esprit humain.


VICTOR DE LANGSDORFF.


  1. L’Académie française vient de proposer l’éloge de Saint-Évremond pour sujet de concours. C’est un signe de cette curiosité qui se reporte sur certains côtés du XVIIe siècle, et qu’attestent tant de travaux où l’histoire des mœurs sert à renouveler, en l’éclairant, l’histoire des lettres. Saint-Évremond est un de ceux qui se prêtent le mieux à ces retours de la critique. Par quelques côtés de son libre esprit, par le caractère particulier de son scepticisme, il soulève des questions qui gardent encore aujourd’hui leur à-propos, même après les diverses études publiées sur lui.
  2. Macaulay, Histoire d’Angleterre, chapitre III.