Un Voyage de découvertes à travers la société américaine

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Un Voyage de découvertes à travers la société américaine
Revue des Deux Mondes3e période, tome 113 (p. 615-643).

A voyage of discovery, a novel of American Society, by Hamilton Aïdé, 2 vol. ; London, 1892. J.-R. Osgood.


Il y a environ un an que parut dans la revue anglaise, The Nineteenth Century, un article qui fut très diversement commenté des deux côtés de l’Atlantique : Social aspects of American life. Cet article, des plus piquans, était de Hamilton Aïdé, bien connu ici même [1], qui, poète, romancier, artiste à ses heures, gentleman accompli d’abord, se mêle en outre assez souvent de voyager. Ayant eu le privilège d’accompagner Stanley dans sa tournée triomphale aux États-Unis, M. Aïdé saisit l’occasion exceptionnelle qui s’offrait à lui d’enregistrer sur son passage toutes les formes de la vie sociale ; ses premières notes publiées à la hâte, sans prétention ni précaution, se recommandaient, — comme le font presque toujours les documens de cette sorte, — par la verve et la fraîcheur primesautière. Elles ne perdaient rien, croyons-nous, à l’extrême rapidité des impressions, concentrées dans l’espace bref de six mois.

Des deux manières de voyager, qui consistent soit dans un long séjour, favorisant l’étude attentive et consciencieuse des mœurs, soit dans le coup d’œil rapide jeté sur toutes choses par un touriste perspicace, c’est souvent la seconde que nous préférons. Il n’y a peut-être pas beaucoup plus d’inexactitudes, car comment ne se tromperait-on point en parlant d’un pays étranger, même après l’avoir habité ? Mais en tout cas les erreurs sont rachetées par un charme de spontanéité, par des traits de divination heureuse qui valent mieux que la simple observation toujours insuffisante. D’ailleurs, comme l’a dit à merveille M. Hamerton, le seul Anglais contemporain qui ait bien pénétré notre vie de province en France [2] : « Après des années passées dans tel ou tel endroit, nous hésitons toujours à le décrire, parce que nous le connaissons trop, et que néanmoins nous sentons qu’il faudrait le connaître beaucoup plus encore avant de publier des résultats et de tirer des conclusions. » M. Aïdé, pour sa part, était dans la disposition où l’on est avant d’avoir trop réfléchi, c’est-à-dire tenté de raconter au plus vite. Il commença toutefois par déclarer avec une parfaite modestie qu’il ne se permettrait pas de parler des institutions politiques, de revenir sur tout ce qu’avait traité admirablement M. Bryce, l’auteur d’American commonwealth, qu’il laisserait de côté les questions religieuses et industrielles comme n’étant pas de sa compétence, qu’il se bornerait à des croquis de ce qu’il avait vu. Or ceux qui connaissent les crayons et les aquarelles de M. Aïdé savent que ses moindres croquis ont une valeur toute particulière. Nous demandons à mettre, en partie au moins, ces esquisses légères sous les yeux de nos lecteurs avant de leur montrer le tableau achevé qui ne parut que plus tard sous le titre : un Voyage de découvertes. Comme beaucoup de tableaux achevés, il n’a peut-être pas toute la saveur de la simple esquisse.

La première remarque du voyageur anglais, c’est qu’il est absurde de parler de la nation américaine, composée par excellence de pièces et de morceaux, comme d’un peuple unique et homogène. L’agglomération de nationalités diverses y produit souvent les caractéristiques les plus opposées ; la science ne trouvera nulle part d’occasion plus belle pour étudier l’effet du croisement des races. Dans l’est et dans l’ouest par exemple, les conditions de la vie ont si peu de rapports entre elles que les observations qui concernent une ville ne s’appliquent pas nécessairement à une autre. Même dans l’est, les cités rivales ne toléreraient qu’avec peine que l’on confondît leurs idiosyncrasies respectives. A New-York, la population irlandaise est tellement prépondérante que le pouvoir politique et l’influence civique lui appartiennent sans partage. Si l’on demande par exemple d’où vient l’état lamentable des rues mal entretenues avec des trous dangereux, la réponse est invariable : — Nous sommes entre les mains des Irlandais. Nul, parmi les millionnaires qui demeurent ici, n’aurait le pouvoir d’y rien changer.

A Cincinnati et ailleurs, c’est l’élément germanique qui domine, on s’en aperçoit aux journaux, aux institutions de toute sorte et à la haute culture musicale, dont le résultat chez la génération qui s’élève sera considérable. A San-Antonio, il y a, paraît-il, dix-sept nationalités distinctes. Tout le monde sait qu’à la Nouvelle-Orléans une très nombreuse colonie d’Italiens s’ajoute aux créoles français. Et quand on en a fini avec le nègre au sud, quoique dans toute l’étendue des États-Unis il ne disparaisse presque jamais complètement, on se trouve devant les Chinois qui occupent des quartiers dans chaque ville, parfois même, en Californie, tout un village.

Une pareille multitude hétérogène, répandue parmi la population d’origine, doit, cela va sans dire, modifier beaucoup le tempérament de chacun des États ; cependant certaines qualités s’y manifestent d’une façon générale. Par exemple, l’esprit d’entreprise, la persévérance, le genre de fierté qui fait qu’on ne dépend que de soi, tout cela paraît avoir planté des racines indigènes dans le sol américain, de même que la munificence envers sa cité natale passe pour le premier des devoirs aux yeux du citoyen riche. Inventeurs, pionniers, industriels, hommes de science, tous pratiquent cette même vertu primordiale. Le véritable Américain ne saurait comprendre la jouissance du repos ; selon lui, l’inaction est irritante. Que ce soit pour fonder une ville ou pour se créer une fortune, que son but soit patriotique ou personnel, une énergie presque fiévreuse dirigera ses mouvemens. Chicago en porte témoignage, cette ville, brûlée il y a peu d’années et qui est maintenant la plus grande, comme étendue, de tous les États-Unis. Jamais un Américain ne se laisse décourager ; il n’est pas question de ces faillites après lesquelles un Européen s’éclipse pour toujours ; les exemples de richesses énormes gagnées dans d’audacieuses spéculations, puis perdues et regagnées, sont des exemples quotidiens. Le revers de la médaille, c’est que le succès d’argent est trop généralement présenté à la jeunesse comme le but essentiel à toucher ; mais il faut reconnaître que le patriotisme et la bienfaisance en profitent. L’académie californienne des sciences, les bibliothèques Astor et Lennox à New-York, la Newbery Library à Chicago, la galerie Corcoran à Washington, et les hôpitaux, les collèges, les musées qui se multiplient partout, attestent un grand esprit public qu’on ne saurait trop louer.

Cette part une fois faite à l’admiration, M. Aïdé n’est pas précisément de l’avis de son compatriote, M. Bryce, sur la pleasantness, sur l’agrément de la vie américaine. Il admet que les classes inférieures soient plus heureuses qu’ailleurs, grâce aux gros salaires et à l’espoir bien fondé de réussir à s’élever sur l’échelle sociale ; un ouvrier qui gagne dix shillings par jour, une servante qui se fait payer cinquante ou soixante livres sterling par an, n’ont pas lieu de joindre leurs clameurs à celles des socialistes ; mais à en croire un gentleman anglais, un artiste du grand monde habitué à tous les raffinemens de l’élégance intellectuelle, la vie des classes supérieures en Amérique n’est guère enviable. Ce qui le frappe chez les hommes, c’est la fatigue qui suit l’excès de travail, et chez les femmes l’idée fixe du changement, de l’incessante distraction. — Chaque fois, nous dit M. Aïdé, que j’ai demandé comment il arrivait que les petits théâtres fussent plus fréquentés que les grands à New-York, on m’a répondu : « Nos hommes, après les affaires de la journée, sont trop las pour pouvoir penser ; ils ne veulent que de l’amusement, ce qui les fait rire leur suffit. »

Un tel état de prostration mentale ne saurait donner l’idée d’un très haut degré de jouissance. Les richesses de l’Amérique étant dues en grande partie à la spéculation, il s’ensuit inévitablement pour leurs possesseurs beaucoup d’anxiété, d’excitation nerveuse et un certain épuisement. Seul un voyage en Europe, l’Océan mis entre soi et la pluie quotidienne des télégrammes, peut assurer un peu de répit au millionnaire surmené.

L’agitation des femmes américaines, qui affecte des formes diverses et souvent dignes d’éloge, semble donner raison plus encore à M. Aïdé. Certes une femme à la mode est probablement à peu près la même dans toutes les capitales du monde, mais le charme même de ses manières, cette vivacité d’oiseau sautillant d’une branche à l’autre, fait de l’élégante de New-York quelque chose de très différent de son équivalent de Londres par exemple. Elle n’a jamais besoin de repos ; pour elle, la campagne, c’est Newport, le chemin de fer, le yacht, la réception, pendant quelques semaines, de ses amis et connaissances dans une villa où l’on s’amuse. Ne lui parlez pas de repos prolongé aux champs, des intérêts simples et des obligations sérieuses de la vie rurale ; le rocking chair où elle se balance des heures de suite illustre mieux que tout le reste son mouvement perpétuel. Jamais on ne la voit une aiguille à la main ; du moins, tandis qu’il parcourait l’Amérique en long et en large, Hamilton Aidé n’a pas rencontré une seule dame occupée à travailler de ses doigts ; il ne doute pas qu’en cas de besoin elle ne puisse mettre à cette besogne l’activité d’une machine à coudre, mais, comme délassement, la rêveuse tapisserie, indispensable à ses sœurs du vieux monde, n’existe pas pour elle. Il ne lui faut que des stimulans : conférences, auditions de musique, séances de spiritisme, sermons laïques sur tous les sujets qui sont sous le soleil. Elle s’attachera très ardemment à une étude quelconque, elle suivra des classes, elle ne tombera pas dans l’erreur, commune ailleurs, que son éducation est achevée parce qu’elle a quitté l’école ; mais n’ayant jamais un nombreux domestique ni beaucoup d’enfans, sauf exception rare, elle en a vite fini avec ses devoirs de maîtresse de maison, et son esprit inquiet, qui abhorre le vide, cherche un aliment, soit dans les plaisirs mondains, soit dans une culture intellectuelle, qu’elle se garderait d’acquérir solitairement avec l’unique secours des livres. Cet état fiévreux tient sans doute à la première éducation ; l’enfant n’est jamais un enfant en Amérique, selon le sens que nous donnons à ce mot ; son irresponsabilité pétulante ne connaît que peu de contrainte ou même aucune ; il suffit, pour s’en assurer, de vivre dans les hôtels où l’enfance est représentée par quelques échantillons.

Plus tard, son cerveau est sans relâche surexcité ; il arrive à un développement qu’atteste le grand nombre des petits prodiges ; mais cette précocité devient assez rarement du génie. Beaucoup d’Américains prudens sont réduits à mettre leurs filles en pension pour éviter qu’elles ne commencent trop tôt à recevoir et à rendre des visites, à organiser des parties de plaisir, à flirter même, malgré leurs robes courtes. Priver la petite fille de ces amusemens dangereux, en la gardant au foyer, ce serait la rendre malheureuse, puisque toutes ses amies sont à un même régime. Le « bouton, » comme on appelle la débutante, a déjà l’assurance des roses les mieux épanouies ; c’est une parfaite petite femme du monde, capable de se garder seule, n’ayant besoin d’aucun chaperon, sachant s’escrimer dans le dialogue contre les hommes jeunes et vieux, ordinairement très bright, animée, pleine d’entrain, souvent d’une extrême séduction, mais privée depuis longtemps de ce qu’on nomme la fleur de la première jeunesse. — Quelqu’un dit drôlement à M. Aidé, en parlant d’une de ces jeunes merveilles : « Elle a du trait à ce point qu’elle commence la conversation par une brillante repartie. » — La mère est tout à fait reléguée à l’arrière-plan, non par manque de tendresse, mais parce qu’elle ne serait nullement à sa place dans le tourbillon. Les journaux annoncent que « Miss X. a eu, lundi, une réception, où elle était secondée (assisted) par sa mère. »

New-York est nécessairement plus cosmopolite que les autres villes des États-Unis où, quel que soit le nombre des habitans étrangers, les façons de vivre américaines prédominent. De plus en plus, New-York devient européen ; le camp opposé appelle volontiers Anglomaniacs ceux qui s’étudient à imiter les manières, les habitudes, les vêtemens, le langage de leurs cousins d’Europe. Pour ce qui est de la langue, il y a des mots, des formes qui appartiennent en particulier à chaque état, d’autres qui sont communes à tous ; tel participe passé, emprunté par la Nouvelle-Angleterre à ses ancêtres puritains et que l’on n’entend jamais dans l’Ouest, tels pléonasmes caractéristiques, tels termes curieusement détournés du sens qu’ils ont en anglais : par exemple I guess, je devine, pour je crois ou je suppose ; reckon, compter, ou calculate, pour penser, think ; conclude, conclure, au lieu de resolve, décider ; tear down, arracher, mettre en pièces, au lieu de pull down, abattre, quand il s’agit de démolir une maison.

Le Bostonien parle, règle générale, comme l’Anglais le mieux élevé, l’Anglais, bien entendu, qui ne sacrifie pas à l’argot fashionable, et, si ce n’était la prononciation d’un mot par-ci par-là, il serait presque impossible de reconnaître sa nationalité. On a dit beaucoup de sottises sur la haute culture et le pédantisme bostoniens. Il est vrai que dans cette ville intéressante il existe une activité d’esprit qui parfois s’égare et accorde un peu trop d’importance à des formes discutables de bouddhisme ésotérique par exemple ; mais l’humour américain a vite raison de ce qui est oiseux ou ridicule. La forteresse même du prétendu pédantisme féminin, le collège de Wellesley où sept cents jeunes filles reçoivent les leçons des plus éminens professeurs dans toutes les branches du savoir, n’a nullement l’apparence d’une pépinière de bas-bleus. Le bâtiment principal et le parc qui l’entoure sont la donation d’un père qui employa sa fortune, après la mort de son unique enfant, à fonder cet établissement magnifique. Moyennant six cents livres sterling par an, chaque pensionnaire peut, selon ses aptitudes, étudier les sciences, les lettres ou les arts, se préparer à devenir une de ces institutrices demandées de tous côtés dans un pays neuf, ou à gagner sa vie de quelque autre façon. Il est sorti de Wellesley-College des docteurs, des collaboratrices aux journaux quotidiens ou aux magazines périodiques ; mais la preuve que les diplômes ne gâtent rien, c’est que presque toutes les jeunes filles qui en obtiennent se marient. Elles n’ont couru pendant leurs années de collège aucun risque de surmenage ; l’éducation du corps est aussi soignée que celle de l’esprit. M. Hamilton Aidé a été frappé de leur bonne mine et de leur gaîté, tandis qu’elles patinaient sur le lac où, l’été, elles s’exercent à ramer.

Quant aux dames de Boston, il a gardé le plus charmant souvenir de leurs dîners, prétexte à conversations inoubliables. Les escarmouches d’humour qui en sont l’un des traits distinctifs ont lieu entre un petit nombre de convives distingués, rompus à discuter tous les sujets qui relèvent de la pensée moderne et à s’aiguiser l’esprit les uns contre les autres ; elles ont un caractère tout particulier de verve facile, intarissable. Et quelle richesse de fond, quelle absence d’effort !

Washington s’occupe plutôt de politique ; si le progrès et la mode l’intéressent, la peinture le laisse indifférent ; on y discute rarement les livres, on y est fort occupé de soi ; la conversation reste par conséquent ou trop lourde ou trop légère ; hommes d’État et diplomates se tiennent en équilibre sur le bord d’une très mince couche de glace, l’échange de politesses est abondant, mais on ne s’aventure guère loin du rivage. Sans doute, il ne faudra pas beaucoup de temps pour que le ton de cette société change ; dans le grand centre politique des États-Unis, d’opulens citoyens viennent, d’année en année, s’établir, apportant de différentes parties du pays des besoins intellectuels, auxquels force sera bien de répondre. Mais, pour le moment, Washington n’a pas de collections d’art particulières ; un bon concert, une bonne troupe d’acteurs y sont rares. D’autre part, on ne saurait considérer comme réunions mondaines les réceptions de la Maison-Blanche, où tout citoyen est autorisé à entrer et à donner une poignée de mains au président, pas plus que certains thés de l’après-midi offerts par une femme de ministre qui, selon l’usage établi, doit être en toilette du soir, tandis que ses invités sont en toilette de ville. Sans doute, il y a des bals superbes, de grands dîners diplomatiques et, parmi les habitans de Washington, se trouvent des gens fort agréables ; mais la position officielle qu’occupe sa société rend celle-ci plus raide que la société de New-York et de Boston.

A propos des salons de New-York, on s’étonnera peut-être d’apprendre que l’Amérique ait fait un talent, dans toute l’acception du terme, de la conversation. Le paragraphe suivant, coupé dans un journal de cette ville, signale comme professeurs, cinq ou six femmes bien élevées qui gagnent largement leur vie en dirigeant des cours et en donnant des leçons particulières. « Naturellement, dit le journal, les élèves sont d’ordinaire de très jeunes gens qui, tout frais sortis de l’école, préparent leur entrée dans le monde ; mais il y a aussi des personnes âgées qui demandent un entraînement particulier, et ce sont celles-là qui donnent le plus de peine, étant souvent timides et consternées par le son de leur propre voix. Non-seulement on leur apprend à choisir des sujets convenables, développés par d’heureux commentaires, mais encore on les met en garde contre les anecdotes trop longues, les affaires personnelles ennuyeuses, les souvenirs de famille trop abondans, les allusions risquées, le sarcasme, la médisance. Puis la maîtresse soigneuse donne des leçons de rire qui impliquent une modulation correcte de la voix et une répression sévère du ricanement ; elle stimule les découragés en leur faisant remarquer combien une attention soutenue aide à saisir le fil de la conversation et à le dérouler, etc. »

Combien de malice un causeur tel que M. Aïdé doit-il mettre dans cette citation ! Il n’y ajoute rien, ce qui est à peine équitable, car nous savons qu’en tout pays on rencontre des annonces auxquelles nul ne croit et qui font sourire ceux-là mêmes qui les lisent avec un certain empressement. Voyez plutôt les recettes de beauté dans nos journaux de France. Serait-il juste de croire que les eaux de Jouvence et les charmes variés sous forme de poudres, de fioles ou de petits pots que beaucoup d’entre eux préconisent à la quatrième page, soient la preuve d’un certain état de décadence touchant à l’imbécillité ? Peut-être les professeurs de conversation à New-York n’ont-ils pas un succès plus étendu que les émailleuses de visages à Paris.

L’hospitalité américaine obtient de M. Aidé un éloge sans réserve ; elle est conçue, dit-il, dans ce vieil esprit anglais qui a été mis en fuite par de vaniteuses conventions. On ne recule pas devant le plaisir de retenir un hôte à l’improviste, de lui offrir le dîner de famille sans aucune de ces sottes excuses sur la pauvreté du menu que réprouvent les lois d’une bonne éducation. Quant aux dîners priés, ils ont généralement paru au voyageur moins bons et moins bien servis qu’il ne s’attendait à les trouver. Sur le second chapitre, il faut dire que nulle part au monde le service n’est compliqué et raffiné comme en Angleterre ; dans un pays neuf où la plus grosse difficulté est de se procurer et de retenir des domestiques, on ne pourrait, fut-ce à grand renfort d’argent, obtenir les mêmes résultats d’élégance et de confort. A New-York il arrive qu’on est obligé de scier sa viande au lieu de la couper, parce que les couteaux d’argent sont d’un nettoyage plus facile et plus prompt que l’acier. Les domestiques reçoivent des gages énormes et chacun d’eux fait la besogne de plusieurs. Ils restent généralement peu de mois dans la même place ; comme ceux qui les emploient, ils sont agités et réclament du changement. Il convient au maître de maison de renvoyer tout son monde pour aller plus librement voyager à l’étranger ou dans son propre pays habiter un hôtel monstre ; et il convient également aux domestiques d’aller dans l’hôtel monstre en question gagner des gages redoublés durant la saison où se presse la foule ; de sorte que les anciens serviteurs, sauf les nègres, dans les États du Sud, sont un luxe inconnu. A l’Ouest, la difficulté d’obtenir un autre service que celui d’Irlandaises malpropres augmente chaque année. Si l’on considère le flot de l’émigration, c’est incompréhensible. Une dame établie au Colorado a fourni le renseignement qui suit : — On ne pense guère à s’informer de la moralité d’une bonne, c’est elle qui se renseigne sur la vôtre. La première année de mon installation ici, je n’ai pu me procurer personne, — on ne me connaissait pas. Ensuite, ces demoiselles ont été moins rigoureuses.

Il y a des légendes sur les helps, les auxiliaires américains, qui semblent inventées à plaisir ; par exemple, l’histoire de la cuisinière qui, abordant une nouvelle place, fait insérer dans le journal de l’endroit, à l’article déplacemens :

« Miss Sally Dexter est arrivée de Denver en visite chez M… de cette ville. »

Jamais un domestique ne vous dit monsieur. Le garçon d’hôtel à qui vous demandez un plat va le chercher sans répondre, après quoi il se penche sur le dossier de votre chaise pour écouter la conversation. Dans un café de Pittsburg, Hamilton Aidé se crut attaqué par un individu qui ne voulait que lui enlever poliment son chapeau, ce qu’il comprit en le voyant accrocher cet objet à une patère. Simple excès de zèle.

On conçoit que la plupart des singularités prises en note par M. Aïdé (il se hâte de nous en avertir) ne s’appliquent pas aux grandes villes de l’est, mais plutôt à un état de choses encore primitif qui tend à s’effacer. C’est à Colorado-Springs, par exemple, qu’il constata une singulière habitude assez répandue dans les petites localités de l’ouest, celle de se servir de l’église pour y célébrer des fêtes qui n’ont rien de sacré. S’il ne citait pas textuellement un compte-rendu publié par le journal de l’endroit, on aurait peine à croire au Japs entertainment, divertissement donné ainsi dans la première église méthodiste par les jeunes filles d’une école du dimanche, toutes affublées de noms et de costumes japonais, pour exécuter un programme littéraire et musical américano-japonais des plus joyeux, que compléta un thé offert aux spectateurs enthousiastes par les Japs. Toujours à l’église méthodiste, la société des light-bearers (porteurs de flambeaux) joua dans l’après-midi une charade, Trouble in a mormon family (les difficultés d’une famille mormonne). Dans une autre église transformée en théâtre, fut représenté, à grand renfort de costumes, certain mariage syrien, où le prêtre officiant était un véritable clergyman vêtu à l’orientale !

Et à toutes les vitres des boutiques de Colorado-Springs s’étalait cette annonce étrange :

« Oysters ! Oysters ! Oysters in every style. Des huîtres dans tous les genres, à la première chapelle baptiste, lundi soir ! »

Une autre espèce d’amusement qui paraît fort incommode aux maîtres de maison européens, c’est la surprise-party. Un nombre parfois considérable de jeunes gens conviennent entre eux d’un jour pour aller surprendre des amis. Ils arrivent chargés de provisions et prennent le logis d’assaut ; il n’y a rien à faire que capituler et accueillir de son mieux l’invasion. Encore le mal n’est-il pas grand dans les villes, mais le propriétaire d’une ferme lointaine, d’un ranche, peut se trouver fort embarrassé si le mauvais temps s’oppose au départ de la bande joyeuse, et que le garde-manger fasse défaut. M. Aïdé cite le cas vraiment tragique d’une surprise-party, arrivée en chariot dans une maison de campagne californienne avec des provisions pour le souper du soir, et qui fut retenue trois jours par la neige. On dormait sur le plancher et on s’amusait quand même.

Les réceptions, commençant à trois heures de l’après-midi et continuant jusqu’à dix et onze heures du soir, sont très fréquentes dans les grands centres de l’ouest. M. Aïdé parle d’une cérémonie de ce genre, où la maîtresse du logis recevait en robe de bal avec tous ses diamans, des gens qui entraient et sortaient en négligé, quelques-uns gardant leurs ulsters et des caoutchoucs aux pieds, d’autres arrivant à neuf heures habillés à peu près pour le soir. Tout en haut de la maison, il y avait une salle de danse, vers laquelle s’envolaient les plus frivoles, tandis que la partie sérieuse de l’assemblée prenait du thé au rez-de-chaussée.

Il alla aussi voir danser dans un sous-sol ; mais, que ce soit à la cave ou au grenier, la gaîté de ces réunions est partout la même ; jeunes et vieux s’amusent franchement, et un Anglais, habitué à l’air de dédain ou d’ennui profond qu’affectent souvent ses compatriotes, ne peut qu’être frappé très favorablement de la différence. Différens, les Anglais et les Américains le sont en beaucoup de choses, malgré la parenté. Dans les grandes villes, à New-York comme ailleurs, la seule construction des maisons suffît à indiquer l’une de ces dissemblances qui touchent au fond du caractère. Le goût d’être seul chez soi, de ce qu’on appelle la privacy, l’horreur de toute promiscuité en matière de logement qui distingue l’Anglais est inconnue en Amérique. Toutes les pièces étant, du haut en bas, également chauffées à l’air chaud, on ne juge pas nécessaire de fermer les portes, ce qui met vos actes et vos paroles à la merci de tout le monde, au moins dans le salon qui n’est séparé que par un rideau du corridor d’entrée, d’une part, et de l’autre d’un vestibule central au bout duquel se présente l’escalier ; en face, une baie en forme d’arc conduit à la salle à manger. C’est le plan presque général des habitations moyennes à New-York, un plan qu’impose l’étroitesse de la façade accordée à chaque maison.

La porte extérieure est précédée d’un stoop, ou perron rapide de plusieurs marches ; elle a l’inconvénient de porter rarement un numéro visible. Ce numéro, caché à l’œil nu, ne se révèle, en bien des cas, que tissé sur le paillasson. Si l’on ajoute à cela que les noms de rues ne sont jamais fixés aux murs, mais seulement sur les réverbères où ils s’effacent plus ou moins, on comprendra la difficulté qu’éprouve un étranger à reconnaître son chemin. La décoration des parlours et la vie qu’on y mené sont aussi peu anglaises que l’aspect général des habitations. Chez les gens riches, le luxe ne manque pas : tentures splendides, étoffes, tapis, meubles sans prix ; et sur les murs des tableaux modernes de l’école française, qu’il est difficile de voir, par suite de l’exclusion systématique de la lumière. Chacune de ces collections de peinture ressemble presque exactement aux autres. M. Aïdé nous dit qu’il savait toujours d’avance ce qu’il allait trouver : un certain nombre de Corot ou de soi-disant tels, des Daubigny, des Troyon, un Diaz ou deux, parfois un Millet. Quelque admirables que soient ces maîtres, on voudrait avoir parfois la preuve de goûts personnels chez le collectionneur, qui se borne à calquer, au contraire, sa liste sur celle du voisin. L’ameublement est français, et c’est l’ancienne idée française : — le salon est une pièce d’apparat destinée uniquement à recevoir, — qui domine partout. Les livres épars, la table à écrire, le joli désordre des salons anglais qui a gagné les salons parisiens modernes, tout cela se trouve relégué sans doute dans des appartemens plus intimes, de sorte qu’il est impossible d’appliquer aux intérieurs américains le dicton bien connu que l’habitant se devine d’après l’aspect de sa coquille. Sauf de rares exceptions, ils n’ont aucun caractère ; impossible de découvrir ce qu’une femme fait et ce qu’elle aime en inspectant son gîte ; une correcte uniformité règne chez telle mondaine frivole, chez telle lectrice assidue de Browning et de Carlyle, chez telle mélomane consacrée au culte de Wagner, chez la dame qui n’est rien de tout cela.

Pour revenir aux clôtures, non-seulement il n’en existe pas entre les villas, mais encore le domaine privé n’est généralement séparé de la voie publique par aucune grille, par aucun mur. Ceci explique qu’il y ait peu de jardins, sauf lorsqu’il s’agit de grandes propriétés. Le cottage anglais, avec son coin de terre plein de couleurs et de parfums, protégé par une barrière rustique, n’a point d’équivalent aux États-Unis. En Californie, une végétation naturelle incomparable décore magnifiquement tous les chemins ; mais dans l’est, où il faudrait un peu d’effort, le prix élevé du travail empêche que la classe moyenne se permette le luxe des fleurs. Très probablement on n’en sent pas le besoin, on n’en a pas l’amour sincère, patient et soigneux. On se borne à payer deux dollars pièce des roses coupées, car nulle part les hommes riches ne sont plus prodigues de bouquets, et les beautés à la mode, pour peu qu’elles veuillent rester impartiales, ne peuvent se montrer au bal que surchargées de fleurs au point de ne savoir qu’en faire.

Le théâtre a été généralement une déception pour Hamilton Aidé ; très peu de pièces supporteraient d’être transplantées et, à l’exception de quelques rôles de caractères, l’interprétation est tout à fait de second ordre, nous dit-il. Ceci l’étonne d’autant plus que les Américains ont de très bons critiques et qu’ils possèdent une troupe, celle de Daly, qui est des meilleures, avec le souvenir d’une longue suite d’excellens artistes, dont quelques-uns vivent encore ; mais le goût du public est devenu détestable. Des opérettes dont la stupidité est sans parallèle en Europe, des farces du genre variétés, réussissent seules à attirer la foule. Heureusement les Jefferson, les Booth, les Irving, les Kendall, viennent quelquefois triompher de cette disposition fâcheuse. On ne peut pousser plus loin que le premier la fidélité à la nature ; les intonations, les gestes, l’expression de la physionomie, tout est chez lui d’une sincérité merveilleuse ; jamais l’envie d’un succès plus populaire et plus bruyant ne le conduit à l’exagération ; il galvanise des pièces vieillies ou sans valeur jusqu’à en faire des chefs-d’œuvre.

Les Américains sont inexcusables de déroger comme ils le font dans leur appréciation des choses du théâtre, car ils possèdent un don national, pour ainsi dire, qui se rapproche des plus beaux dons du comédien, un don qu’ils cultivent et perfectionnent sans cesse par une constante pratique ; ils possèdent au suprême degré l’art de la parole. Nul ne peut imaginer ce qui se dépense d’esprit argent comptant, de bonne humeur imperturbable et souvent d’éloquence dans les simples speeches prononcés à table. M. Aïdé nous parle de certain banquet public auquel il eut la bonne fortune d’être invité, seul étranger. Une discussion s’engagea sur des questions d’administration municipale, et les orateurs se levèrent l’un après l’autre, dénonçant des abus, des négligences, flagellant la corruption régnante, avec une force, une autorité, une énergie dans la satire qui prouve que, s’ils supportent impatiemment les critiques du dehors, les Américains savent entre eux dire et entendre la vérité. Il y eut une attaque déchaînée contre la basse presse qui pourrait servir de leçon ailleurs qu’en Amérique, et qui montre aux autres peuples le danger qui résulte du droit de tout imprimer. L’orateur déclara qu’aucun honnête homme ne pouvait plus se soucier d’occuper tel ou tel emploi public, quand il savait d’avance qu’aussitôt en place, il serait calomnié, ses secrets de famille mis au jour, son passé déterré pour en faire du scandale. Et quel recours contre tout cela ? Vous pouvez tuer l’éditeur du journal où votre femme, votre fille ont été insultées ; le jury vous acquittera, mais si vous vous adressez aux tribunaux, vous n’obtiendrez jamais justice à moins que ce ne soit par hasard une justice dérisoire. Et la faute en est aux honnêtes gens qui tolèrent chez eux ce qui ne serait souffert dans aucune partie du monde, qui, se vantant d’appartenir à un peuple libre, courbent la tête devant un tyran plus absolu que le tsar de toutes les Russies : la presse ! Ceux-là seuls qui se sont endurcis dès longtemps sous l’outrage, ou qui savent l’éviter en payant les journaux, se laisseront attacher au pilori. Les meilleurs citoyens resteront à l’écart, jusqu’à ce que soit extirpée cette gangrène qui dévore le cœur de la nation.

Pendant la tournée qu’il fit dans quatre-vingt-onze villes, M. Hamilton Aïdé eut toute facilité pour estimer à sa valeur le journalisme américain. Règle générale, la presse est absolument indifférente à la vérité ou au mensonge de ce qu’elle avance. C’est de la copie, voilà tout, de la copie qui peut fournir matière à un démenti, peut-être à une controverse prolongée, — autant de lignes ! Chaque petite ville a son journal qui coûte deux pence et demi, et bien des gens ne lisent que cela. S’habituer à pareille nourriture quotidienne, c’est un véritable malheur national ; le niveau de l’appréciation morale des choses et du goût littéraire en restent également abaissés.

Sur un mot de dédaigneuse miséricorde aux interviewers, suffisamment malmenés par M. Rudyard Kipling pour que les autres voyageurs les laissent tranquilles, M. Aidé terminait son premier article, qui nous fit très vivement désirer une suite écrite du même ton libre et familier, — le ton d’un journal intime rempli de documens puisés aux sources sur tous les sujets pêle-mêle, graves et frivoles, à mesure qu’ils se présentent.

Mais, si nous ne nous trompons, un scrupule fort légitime arrêta presque aussitôt l’auteur. Il craignit de blesser par des renseignemens trop précis les susceptibilités d’un monde qui lui avait fait bon accueil, il redouta un péril auquel, seul peut-être, M. Taine, dans ses admirables notes sur l’Angleterre, a su échapper par son indifférence même de plaire ou de déplaire soit aux Français, soit aux Anglais, indifférence dont il fait la déclaration nette et sincère en tête de son livre. Pour des raisons qui résultent de ces jalousies et de ces susceptibilités si souvent observées en famille, la situation est bien autrement délicate entre Anglais et Américains. M. Aidé imagina donc de se mettre plus à l’aise et de contenter tout le monde en écrivant un roman, l’agréable récit intitulé, A Voyage of discovery ; mais, en réalité, ce roman n’est que le développement et la continuation de l’article que nous avons voulu à cause de cela faire connaître en commençant. Sur cette charpente une fois posée, il groupa des caractères, des événemens, et s’exerça très habilement à un véritable tour de force, nous voulons parler des nuances du dialogue, de ces conversations entre Anglais et Américains, où les plus imperceptibles différences de ton et de langage sont marquées avec une étonnante virtuosité ; ceci, bien entendu, ne peut être reconnu facilement par l’oreille mal exercée d’un Français, mais on distinguerait du moins à travers la traduction cette même adresse merveilleuse appliquée à l’indication soutenue du caractère et de l’esprit de chacune des deux nationalités mises en présence. Point d’exagération, point de grossissement ; l’étude est bien intéressante pour nous autres, en nous indiquant toute sorte d’affinités entre la verve française et l’entrain américain, opposés à la lenteur, à la solidité britanniques, à cette condescendance dans l’approbation qui faisait dire à un Anglais patriote prié en voyage d’admirer un splendide coucher de soleil : — Un coucher de soleil ? .. Ah ! si vous pouviez voir seulement un des couchers de soleil de sa majesté la reine !

Celui qui cite ce mot caractéristique, ne pèche pas pour sa part par l’étroitesse. Il rend justice à chacun avec une impartialité très rare.

Il va sans dire que le fil imaginaire qui relie entre elles les découvertes faites au cours de leur voyage par ses deux principaux personnages, sir Mordaunt Ballinger, baronet, membre du parlement, et miss Grâce Ballinger, sa sœur, est un fil des plus ténus et des plus légers, le fil qui, dans les romans à thèses, sert pour coudre entre elles des déclarations de principes, des discussions philosophiques ou autres. Sir Mordaunt va chercher l’occasion de quelques placemens avantageux dans les mines, les villes en construction ou les grands centres d’élevage du Nouveau-Monde, et Grâce l’accompagne un peu par curiosité, beaucoup pour avoir le plaisir d’être avec son frère ; c’est une fille de vingt-cinq ans, belle, franche, énergique, intelligente, prompte à s’intéresser aux choses qu’elle rencontre. Sir Mordaunt, lui, est le type accompli du gentleman et de l’ancien guardsman : de haute mine, admirablement bien fait, la tête trop petite seulement pour sa grande taille, peu profond, avec toutes les qualités bonnes et mauvaises de sa nature étalées en montre pour ainsi dire, de sorte que le premier venu peut en embrasser l’ensemble d’un coup d’œil, parfaitement droit et loyal du reste, aimant le plaisir et le flirt, dans les bornes qui sont compatibles avec des manières irréprochables. Le père de sir Mordaunt et de miss Grâce, un homme politique, deux fois ministre, a joué un rôle international considérable, son nom est célèbre en Amérique ; tout semble donc préparé pour que l’arrivée de ses enfans aux États-Unis ne passe pas inaperçue, pour que la société des différentes villes qu’ils visiteront se donne en spectacle à eux tout en les fêtant. Ceci commence dès le bateau où un premier chapitre fort bien mené nous fait faire connaissance avec presque tous ceux qui nous intéresseront par la suite : Quintin Ferrars, d’abord un de ces Américains taxés d’anglomanie, qui ne trouvent rien de bon chez eux. Il n’y a dans son accent, dans le tour de ses phrases, nulle trace de ce que les Anglais appellent l’américain, de ce que les Américains revendiquent comme un héritage des ancêtres puritains qui, à les en croire, ont dû leur transmettre le plus pur anglais. Ferrars est un de ces cosmopolites qui oscillent incessamment entre l’ancien et le Nouveau-Monde, dénigrant le dernier dans des ouvrages littéraires dont il ne recueille pas la gloire, car il ne signe jamais.

Type tout opposé, Paul Barham, professeur à l’université de Harvard, esprit supérieur dans un corps fragile, patriote convaincu et intelligent, — déplorant les tares et les imperfections de l’état embryonnaire actuel, mais sûr de l’avenir. Il revient, malade encore des eaux d’Aix-la-Chapelle. Sa mère l’accompagne, une personne austère et douce, compagne admirable d’un clergyman de la Nouvelle-Angleterre. Troisième figure d’Américain, Jem Gunning, le dud, le gommeux, bien des fois millionnaire, qui parle de son yacht, de ses chevaux, de ses chasses à l’ours dans les montagnes Rocheuses, d’exercices athlétiques de toute sorte, comme le ferait un Anglais du même bord, mais aussi de son argent, comme ne le ferait aucun homme bien élevé d’aucun pays, naïvement plein de lui-même et d’une assurance comique.

Comparse amusant qui représente l’humour, genre Mark Twain, M. Ruggs de Chicago : il est allé en Europe pour gagner des sympathies à la grande foire universelle qui n’aura jamais eu sa pareille ; on y verra un hôtel bâti d’albâtre et d’or, un salon de coiffure pavé de dollars, le sphinx d’Egypte qui aura passé la mer pour compléter un spectacle classique où figureront les princes européens. Chicago est en pourparlers pour cela avec le duc de Bragance comme descendant direct de Christophe Colomb dont on voudrait avoir les os, mais quelques difficultés se présentent. Ossemens et princes viendront sur des galions construits d’après les modèles authentiques de ceux qui amenèrent Colomb. Pour le spectacle biblique, car il en faut un, on aura soit la Mer-Rouge, soit le paradis terrestre, à défaut des paysans d’Ammergau, et, quant au théâtre, Clara Morris fera voir combien est supérieur l’article américain à toutes les Burnhardts et à toutes les Ristor-eyes du monde !

Ceci, moitié plaisant, moitié sérieux ; comme le dit finement Ferrars, il y a souvent une bonne part d’humour inconscient dans les faits et gestes de ses compatriotes.

Les dames ne manquent pas à bord du Teutonic parti de Liverpool. Outre la sympathique puritaine, MM Barham, nous rencontrons une veuve exquise, Mrs Courtly, dont les hommes subissent sans exception le charme un peu compliqué. Pour cette raison même, elle est moins appréciée de son sexe, surtout dans les cercles sévères de Boston où on la traite de « femme à hommes. » Pourvue des dons d’assimilation et de transformation les plus étonnans, tour à tour frivole et sérieuse, mystique et philosophe selon les circonstances, c’est un Protée féminin tirant de la vie tout ce qu’elle peut donner d’agréable, ne professant qu’un principe : jouir délicatement des choses le plus longtemps possible, du reste, excellente amie. Mrs Courtly est évidemment un portrait ; nombre de ses compatriotes l’ont reconnue ou cru reconnaître ; en tout cas, le portrait ne peut blesser ni scandaliser personne, l’original moins que qui que ce soit.

Quant à Mrs Van Winkle, si elle existe, comme nous n’en doutons pas, avec ses ridicules et sa vanité, elle ne prendra jamais pour elle les fines moqueries décochées à ce bas-bleu aristocratique ; car il y a une aristocratie très déterminée aux États-Unis. Lady Clydesdale, la grande dame anglaise qui vient soutenir en Amérique les théories les plus avancées de l’émancipation des femmes et les principes de l’égalité, l’apprend avec douleur. « Égaux ! s’écrie Jem Gunning, la bonne farce ! Mais on n’est nulle part plus exclusif qu’à New-York ! Les quatre cents ferment leur porte à qui n’a pas d’argent, je vous en réponds ! »

Et Mrs Courtly ajoute avec un de ses sourires à la Joconde :

— Nous sommes très fiers de notre généalogie quand nous en avons une ; pour peu que nous nous connaissions un arrière-grand-père, nous citons toujours ses hauts faits dans la guerre de l’indépendance.

Mrs Van Winkle va plus loin. Non contente d’avoir fait beaucoup parler d’elle par son audacieux roman de Phryné, elle prétend être un leader de la société de son pays en attendant que son mari, qui appartient à une vieille famille knickerbocker, aille diplomatiquement représenter à Saint-James le sang bleu d’Amérique. Ce sang bleu n’est pas assez riche pour donner des fêtes, mais il honore de sa présence celles des parvenus et il s’acquitte ainsi, il s’acquitte même au-delà. Le miracle est que cette élégante folle soit une bonne épouse et une bonne mère. Au fond, elle n’a qu’un vice, mais il est grave : elle aime à étonner. Telle qu’elle est, Mrs Van Winkle paraît plus amusante aux Ballinger que miss Lobb, le spécimen par excellence de la haute culture qui, en se mettant à table, interpelle sans préambule son plus proche voisin sur les forces cosmiques non développées, pour déclarer une minute après que le paupérisme, cette plaie des vieilles civilisations corrompues, est définitivement extirpé du sol de la libre Amérique.

A peine sir Mordaunt Ballinger est-il débarqué que la société se l’arrache ; les invitations pleuvent chez lui depuis les lettres d’affaires jusqu’aux billets teintés de rose. On lui offre de grands dîners aux différens clubs, des banquets particuliers et tous les plaisirs qui peuvent tenir dans une journée, à partir du thé de quatre heures. Jamais le courant de l’hospitalité ne s’empara d’un étranger avec une plus aimable violence. Et il y a aussi des luncheons de dames ; la formule consacrée se retrouve partout « pour rencontrer miss Ballinger ; » Grâce reçoit des loges, des bouquets à foison ; les dîners ne sont qu’en trop grand nombre ; il y en a d’amusans, entre autres, tel dîner offert au frère et à la sœur par un célibataire, M. Sims, au fameux restaurant Delmonico ; il leur présente des individualités bien américaines que les conventions régnantes parmi les quatre cents n’ont pas encore jetées dans le moule banal. Mrs Flynn et miss May Clayton ont pourtant des liens de famille avec le meilleur monde, mais les leaders de la société les ignorent pour des raisons d’argent. Ceci atténue un peu la gaîté de Mre Flynn, mais n’a pas d’effet sur sa cousine miss Clayton, une demoiselle du Kentucky à ses débuts, un bouton des plus lancés. En vertu de son éducation, elle n’est ni timide ni méfiante d’elle-même ; pour le franc parler, elle en remontrerait aux femmes de quarante ans. Elle ne se rappelle pas le temps où elle a commencé l’exercice du flirt, ayant été toujours ramenée de l’école par des amoureux, comblée de bouquets et de bonbons, avec des parties de plaisir chaque semaine. Son langage est entrelardé de slang ; elle a de l’esprit, une exubérance qui déborde en drôleries de toute sorte. Elle chante des chansons nègres avec une singulière effronterie, mais un certain flair ne lui manque pas et elle s’arrête avant de tomber dans le mauvais goût. Il est évident qu’elle se trace des bornes à elle-même ; c’est fort heureux, car sa mère est absente de son existence autant que si elle était déjà défunte. Miss May fait des visites, reçoit, donne des soirées, va partout, tantôt avec sa cousine, tantôt seule dans toutes les maisons où il y a une femme d’âge respectable. — Elle dit carrément à sir Mordaunt en l’invitant à venir chez elle : — Ayez soin de ne pas demander maman. — Et à Grâce : — Vous êtes charmante, et j’espère que vous viendrez aussi, mais pas avec votre frère.

C’est le gazouillement aigu d’un canari qui sort de sa jolie bouche, elle couvre la voix de tout le monde, et sa familiarité avec les jeunes gens est telle que Grâce demande ingénument : — Ont-ils été tous élevés ensemble ? — De fait, miss Clayton a dansé l’allemande pour la première fois quelques semaines auparavant avec sa plus ancienne connaissance. Ce genre d’Américaine charme les étrangers autant qu’il embarrasse les gens du pays, surtout ceux qui se piquent d’être anglomanes. Parfaitement honnête avec cela, justifiant le dire de l’amphitryon, M. Sims : — Les femmes en Amérique sont comme les épingles. Si profondément qu’elles enfoncent, leur tête les empêche toujours de se perdre.

Sir Mordaunt ne flirte que prudemment avec miss Clayton, qui d’ailleurs ne le trouverait pas assez riche ; il s’abandonne un peu plus à la séduction passagère d’une gracieuse miss Hurlstone, que nous voyons au théâtre causer et rire tout haut, tandis qu’entrent et sortent les représentans de la jeunesse dorée. Grâce à ce manège, personne n’entend l’opéra de Wagner, car dans toutes les autres loges découvertes, les femmes agissent de même, tournant parfois le dos à la scène. Antithèse du théâtre de Bayreuth !

Gunning, qui est épris de miss Ballinger, donne une fête en son honneur ; il fait venir chez lui la danseuse en renom, qui, d’ordinaire, se montre dans un café de bas étage, où les dames ne vont point et nous avons un joli tableau des prouesses chorégraphiques de Carmencita que le pinceau de Sargent a fixée dans l’éclat de sa jupe de satin jaune, avant le moment où le démon du boléro la saisit et la transfigure. — De là, nous passons au bal, chez Mrs Thorly, haut placée parmi « les quatre cents. » Tout y est splendide, les salons, les toilettes, les diamans, tout, sauf l’introduction à la fête. Les nouveaux arrivés ont à se frayer un chemin à travers l’assemblée en grande parure, pour atteindre l’escalier, puis le vestiaire du premier étage ; cette étrange anomalie est, paraît-il, presque générale ; une procession d’hommes en ulsters, de femmes voilées en pelisses de fourrure, les pieds protégés par des caoutchoucs (gums), quand il neige, défile incongrûment au milieu de papillons étincelans déjà sortis de leurs chrysalides et qui toisent cette ascension lamentable. L’aspect général de la beauté des femmes est frappant ; il y a peu de régularité sculpturale, mais le joli abonde et l’élégance des ajustemens dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Les jeunes filles sont mises à peindre, les femmes mariées couronnées de diadèmes, de tiares importées d’Angleterre, au grand scandale d’une minorité de républicains farouches qui réprouvent ces insignes de la royauté. Le souper est servi d’une manière très pittoresque ; à un moment donné, de petites tables sans nombre s’éparpillent comme par magie à travers les salons, et tous les convives s’y assoient à leur gré pour manger solidement une heure de suite.

En fait de repas, rien de prétentieux comme le dîner bleu donné par Mrs Van Winkle. L’allusion ne vise en rien le bas bleu de la dame ; il s’agit de la réception du sang bleu d’Angleterre par le sang non moins bleu d’Amérique, aristocratie contre aristocratie. Le menu savant, imprimé sur bleu, porte des noms de mets colorés de la même façon : huîtres de Blue-Point, truites au bleu, fondu au cordon-bleu, etc. La table est couverte de myosotis, qui, vu la saison, sont une rareté, la lumière ne brille qu’à travers des transparens bleus. Mrs Van Winkle elle-même, en velours bleu pâle, se répand en maniérismes et en anecdotes risquées. Elle veut être Russe plutôt qu’Américaine, — une George Sand russe, tel est le nom qu’elle se décerne. On regrette un peu que M. Aïdé n’ait pas donné dans son livre d’autres échantillons de la femme de lettres aux États-Unis, lui qui professe tant d’estime pour Sarah Orne Jewett et Mary Wilkins. Les écrivains de talent qui n’ont aucun des travers de la précieuse ne manquent pas, surtout dans la Nouvelle-Angleterre, où nous suivrons les Ballinger chez Mrs Courtly. Cette spirituelle personne habite, près de Boston, une maison de campagne, construite par feu Richardson, l’architecte américain par excellence, chef d’une école éminemment nationale dont les spécimens se multiplient depuis quelques années. Voici le mélange ingénieux de styles divers qui représente la demeure de Mrs Courtly : un arc byzantin abaissé sous lequel monte le perron qui tourne brusquement à droite ; ceci s’harmonise, on ne sait comment, avec la bay-window, la fenêtre en saillie et à meneaux, la tourelle d’angle à pinacle aigu et la haute toiture rouge. Un balcon de pierre ressort d’une autre window, enfoncée celle-là sous un autre arc de pierre ; la porte d’entrée est en chêne avec marteau vénitien de fer forgé. Du sommet d’une pente verdoyante plantée de hêtres superbes, cette délicieuse habitation domine la mer. Il nous semble que l’architecture américaine de Richardson est proche parente de l’architecture anglaise ; M. Aïdé nous la présente cependant comme une trouvaille parfaitement appropriée à l’aspect du pays. Mrs Courtly a rassemblé, dans cette retraite, de bonnes peintures, des livres rares, mille choses anciennes et rares rapportées de ses voyages ; des touches savantes de modernité çà et là et une grâce très personnelle dans tous les détails empêchent qu’on puisse accuser l’aimable veuve d’affectation esthétique. Elle met au service de ses amis des chevaux excellens, les steppers, tant appréciés en Europe, et un de ces fameux trotteurs dont le mérite moins évident ne frappe que les initiés. Le reste est purement anglais, l’argenterie George III, les porcelaines de Chelsea, etc. On se croirait dans une vieille maison de campagne anglaise où rien n’a été changé depuis cent ans, mais où les plus charmans emprunts faits à toute la terre sont venus s’ajouter au vieux fonds d’autrefois. Là Mrs Courtly reçoit les beaux esprits et les grands artistes que lui envoient Boston ou New-Cambridge. Comme le dit Ferrars, le railleur misanthrope : « A son foyer reposent en bonne intelligence le lion et l’agneau sur le même tapis, mais elle préfère le lion. » Or sir Mordaunt, de par la célébrité politique de son père, ses manières ouvertes et son grand air, est lion, bien entendu, et traité comme tel.

L’aspect de Boston en hiver avec sa rivière sinueuse, le panorama pittoresque de la mer et des îles, les effets de neige sur ses dômes, ses tours et ses flèches, le lac gelé, où se lancent des centaines de patineurs sous le bleu dur d’un ciel sans nuages, a fourni un sujet charmant d’aquarelle au pinceau agile de M. Aïdé ; de même le retour d’un bal donné au Country-Club, retour nocturne en traîneaux, dont on croit entendre les joyeuses sonnailles, tandis que la longue procession des danseurs rentre au pas rapide des chevaux qui dévorent le paysage de neige. La lune est dans son plein et frappe d’une lumière aveuglante le front des petites maisons de bois, tandis que les sapins se dressent le long de la route comme des sentinelles sous leurs fourrures blanches.

En plein jour elles nous paraissent médiocres, ces maisons peintes, garnies sans exception d’une piazza et qui s’alignent dans des cours irrégulièrement plantées d’arbres, la cour (yard) ne répondant pas à notre idée d’enclos, puisqu’elle n’a ni murs, ni barrières. Telle est le genre de demeure où Grâce Ballinger va rendre visite aux Barham, dans un village qui n’a pour ainsi dire d’autre vie que la vie théologique, car il renferme, outre l’église épiscopale, une église unitairienne, une église baptiste, deux églises méthodistes et la chapelle d’une autre congrégation. Telles sont aussi avec quelques différences les villas de Cambridge, la grande cité académique, pour employer l’expression des Guides. Autour de l’Université de Harvard, avec son Memorial-Hall grandiose, sa noble bibliothèque, son gymnase monumental, se groupent, dans des logis d’une banalité déconcertante pour un Anglais, ces professeurs, ces savans, ces grands lettrés dont les noms sont universellement connus. Le génie de l’homme ne dépend donc pas des choses ambiantes.

— Soit ! interrompra le lecteur, tout cela est sans doute fort juste et ne manque pas d’intérêt, mais où donc est le roman ?

Il est dans la flirtation entre sir Mordaunt et la belle Clare Planter, une flirtation qui n’a rien de commun avec la chasse au titre et à la position sociale d’un côté, avec la chasse à l’héritière de l’autre. Non, Mordaunt est amoureux de Clare au point de ne demander qu’à la prendre pauvre, si le père Planter, un spéculateur effréné (il est dans les suifs ou le charbon à Pittsburg), n’abjure pas ses préventions contre un gendre anglais. On le laisse longtemps languir, si longtemps que le livre se clôt sans que la place se soit rendue, bien qu’à certains signes nous jugions qu’elle va bientôt capituler. Jamais portrait plus bienveillant de la prétendue coquette américaine n’a été tracé par une plume anglaise : — « Clare avait toute la sagesse de ses compatriotes,.. elle ne perdait jamais la tête, elle ne se laissait égarer ni par la vanité, ni par la tendresse, ni par la passion, résolue à ne se donner que lorsqu’elle serait sûre, autant qu’on peut l’être, que c’était là, entre tous, l’homme qu’elle devait et désirait épouser. Sur ce point, l’Américaine montre sa supériorité sur l’Anglaise, qui s’exalte très vite, perd le jugement et s’engage avec un abandon qu’elle a lieu parfois de regretter. On accuse l’Américaine d’être froide et sans cœur ; elle ne l’est pas nécessairement parce qu’elle paraît jouer avec un homme comme un chat joue avec une souris. Sans doute il se peut qu’elle soit ambitieuse et calculatrice, ou qu’elle s’amuse aux dépens de son adorateur ; mais il est possible aussi qu’elle tienne à apprécier par les seuls moyens qui soient au pouvoir d’une femme la valeur du caractère de l’homme et la force de ses propres sentimens. Elle ne succombe pas à l’enivrement des hommages, elle veut savoir et, ayant l’esprit très vif, très perspicace, elle étudie l’adversaire, interprète ses moindres paroles, tire des déductions de tout ce qu’il laisse échapper. Il est vrai qu’elle répond à ses attaques et qu’elle l’encourage plus que les convenances ne le permettraient en Angleterre, mais elle envisage le jeu comme loyal et n’entraînant que peu de dommage pour les deux parties. Depuis son enfance, on lui a enseigné que l’homme est un animal de proie cherchant qui il pourra dévorer ; or elle n’a aucune envie de se laisser dévorer, surtout lorsqu’elle est une grosse héritière qui sait que de nombreux chasseurs sont sur sa piste. Non, elle les combattra avec leurs propres armes, et, si elle cède, ce ne sera pas par ignorance de leurs points vulnérables. »

Dans de pareilles conditions, le mariage a peut-être plus de chances d’être heureux aux États-Unis que partout ailleurs ; en tout cas, on n’y témoigne pas cette indulgence excessive qui existe en Europe pour les résultats des unions mal assorties, aucun scandale n’est toléré. Toutefois, M. Aidé, qui rend pleine justice aux mœurs américaines sous ce rapport, flagelle en passant, comme il convient, le divorce par consentement mutuel, si facilement obtenu dans certains États, tandis qu’on le refuse dans d’autres ; mais il suffit d’aller habiter six mois de suite l’État où la loi est en vigueur, de quitter, par exemple, New-York pour un séjour passager dans Rhode-Island. Une femme qui a, depuis des années, déserté, en se donnant tous les torts, le toit conjugal peut, quoique très riche, alléguer l’abandon, et si, pour en finir, le mari supporte passivement cette accusation, le tour est joué ; les voilà libres de se remarier chacun de son côté. C’est ainsi que Ferrars, l’Américain pessimiste, secoue le dernier débris de la chaîne qui ne l’a pas empêché, du reste, de parcourir longtemps le monde avec les apparences du célibat, tandis que son indigne femme épouse un prince Lamperti, qui était lui-même naguère le mari d’une autre dame, toute prête, par parenthèse, celle-là aussi, à convoler en secondes noces. Ferrars demande alors la main de Grâce Bal-linger. Celle-ci le refuse, comme elle refusera aussi le jeune professeur Saül Barham, et à cela il y a des raisons qui empêchent de supposer de sa part aucun dédain pour l’Amérique, bien que nous la soupçonnions de ne pouvoir jamais être autre chose, en toute occurrence, qu’une admirable Anglaise. Grâce a laissé son cœur en Angleterre ; elle est profondément attachée à un homme que la plus injuste des inculpations, celle d’avoir capté frauduleusement un héritage, met au ban de la société ; mais elle n’a jamais cru Lawrence Ivor coupable, elle lui conserve de l’estime, elle interprète, comme elle doit le faire, son silence et sa retraite, sans se laisser influencer par l’indignation de sa famille, dupe de mauvaises apparences. C’est parce qu’il ne veut la revoir que lorsque la lumière sera faite et son innocence prouvée que Lawrence se tient obstinément à l’écart ; elle en est sûre et elle a raison. Une fois justifié, il passe les mers, il vient chercher au bout du monde la vaillante fille qui n’a point douté de lui ; leur réunion a lieu en Californie, sur cette merveilleuse côte de Monterey dont M. Aïdé nous fait voir les splendeurs, presque fantastiques, — cette forêt de cyprès pareils à des cèdres du Liban contre laquelle la mer se brise en jetant son écume aux grandes branches levées contre elle comme des bras robustes. C’est là que les amans, longtemps séparés, se retrouvent, s’expliquent et sont récompensés par un moment divin de la foi qu’ils ont eue l’un dans l’autre. Le pauvre Saül Barham mourra de sa maladie de poitrine, et, ce qui est plus imprévu, Ferrars ira, en guise de suicide magnanime, soigner les lépreux à Honolulu, car la rencontre avec un aussi beau caractère que celui de Grâce l’a fait rougir de l’inutilité de sa vie.

Il y a donc deux romans au lieu d’un dans ce livre de voyage, et ils s’entrelacent le plus habilement possible à la peinture des mœurs de New-York et de Boston, à la description de la nature dans l’ouest.

C’est en poursuivant la belle Clare Planter, lorsqu’elle le fuit, tentatrice comme Galatée, que sir Mordaunt entraîne jusqu’en Californie sa sœur et leur tante, une amusante Mrs Frampton, qui les a rejoints. Le trio est parti de Boston par Philadelphie, où il admire l’un des parcs publics les plus vastes et les plus beaux qui existent au monde ; de là, il se rend à Chicago. L’extraordinaire diversité des styles d’architecture adoptés pour la construction des boulevards de cette ville le frappe d’étonnement. C’est une farandole de gothique, de grec, et de toutes les époques connues ou inconnues ; ce sont des facéties en pierre ou en marbre de toutes les couleurs où les tourelles, les colonnes, les portiques, les mâchicoulis, s’entre-choquent dans une confusion à la fois prétentieuse et naïve. Sauf quelques exceptions honorables, chacun paraît s’être proposé d’aller plus loin que le voisin en extravagance. Le temps a manqué jusqu’ici pour construire des galeries dignes d’elles aux merveilles d’art achetées partout en ces dernières années ; quelques-uns des chefs-d’œuvre de la collection Donato sont du nombre. Gagner de l’argent, c’est la grande affaire à Chicago, le reste viendra ensuite. « Il faut faire l’homme avant de faire la statue. »

Sir Mordaunt assiste au massacre des porcs, seize à la minute, et comprend, devant ce spectacle, ce que c’est que le prix du temps pour une population d’hommes d’affaires. Des affaires, on en triture de toutes sortes : dans un bal, certaine famille d’entrepreneurs spéciaux parle sans trêve d’un commerce de cercueils très florissant, grâce à l’influenza. Le fils se vante de surveiller le département de la clouterie, la jeune fille de dessiner les broderies des draps mortuaires, et ces joyeuses conversations ont lieu entre deux quadrilles ou pendant le souper.

— Charmans, tous ces gens-là ! raconte Mordaunt à sa sœur, mais cela me donnait froid dans le dos de les entendre causer ; je croyais voir une famille de goules s’engraisser sur des tombeaux.

Un joli enfant que Mrs Frampton interroge sur ce qu’il veut devenir plus tard, s’attendant à ce qu’il dira : « président ou général, » répond avec une âpreté curieuse, vu ses cinq ans : I guess I’ll keep a store. Tenir un magasin, c’est le rêve de tous, et quand une énorme fortune est amassée, celui qui continue à la grossir toujours vit très souvent dans une triste solitude, car sa femme, ses enfans ont filé vers l’Europe, où ils se plaisent, où ils restent. L’un de ces abandonnés explique piteusement que sa fille est mariée à un comte français et qu’il ne la reverra jamais, jamais, car elle a oublié son foyer, son vieux père. Et les yeux du vieux père se remplissent de larmes, mais au moment où l’on va lui exprimer une douloureuse sympathie, il se remet :

— Savez-vous, monsieur, que la famille date de Charlemagne ?

C’est le baume sur la plaie. L’abnégation paternelle prend parfois des formes singulières !

De Chicago, les voyageurs vont à Denver et de là aux environs de Colorado-Springs, où ils sont attendus chez Mrs Caldwell dont le fils exploite avec succès des mines considérables. Deux jours et deux nuits de voyage pour arriver dans un paysage fantastique, semblable à une création de Gustave Doré : la route serpente, sauvage, entre des pics escarpés de grès siliceux aux couleurs éclatantes blanc laiteux, rouge sang ou d’un violet d’améthyste ressortant sur le bleu du ciel en tours déchiquetés, en flèches aiguës. Les pins jaillissent, les uns droits et superbes, les autres tourmentés et tordus, des fentes mêmes du rocher, étendant leurs branches sombres au-dessus de gouffres béans où les aigles ont leurs nids. Le froid est si sec et l’absence de vent permet si peu de mesurer son intensité que l’on peut organiser très agréablement des pique-niques, des goûters sur la neige. Mrs Frampton, contente enfin, si difficile qu’elle soit, applaudit à cette agréable combinaison de Davos et du Caire.

Quant aux mines, elles n’ont plus l’aspect immortalisé par Bret-Harte, malgré l’aspect sauvage des travailleurs qui rendrait vraisemblables certaines anecdotes vieillies sur la loi de Lynch et sur les coups de feu échangés dans les bars ou les tripots ; tout cela, quoique bien récent encore, est passé à l’état de légende ; de tous côtés des villes s’élèvent. Un entrepreneur se charge de faire la besogne pour chaque municipalité, comme dit en riant le jeune Caldwell ; si l’on commande cinquante maisons, il y jette une école par-dessus le marché ; si l’on va jusqu’à cent, il plante une église sous forme de réclame, sachant bien qu’après tout c’est rémunérateur. De cette façon, la civilisation marche à pas de géant. Le climat, du reste, favorise une activité quasi-fiévreuse en toutes choses ; on le sent à une certaine tension excessive des nerfs. Aussi quand Mordaunt, étourdi par le nombre des placemens avantageux qu’on lui propose : mines, élevage, terrains, etc., est tout près d’engager sa fortune dans les montagnes Rocheuses, sa tante lui dit assez sagement :

— De grâce, attendez un peu que l’humidité vous calme. Vous jugerez les choses de loin. Ici on est toujours prêt à sauter hors de sa peau, on se croit transformé, ma parole, en batterie électrique !

Encore un énorme trajet jusqu’à San-Francisco, dans cette longue suite de cars qui permet heureusement aux voyageurs de se délasser par des promenades, soit au buffet, soit au compartiment qui renferme des gens de connaissance. La chaîne grandiose de la Veta, la plaine d’Utah, la Cité du Lac-Salé, les étendues immenses de prairie gelée, tout cela défile magiquement jusqu’à ce que, le matin du troisième jour, on s’aperçoive dès l’aube qu’on est passé sans transition de l’hiver à l’été ; tout est en fleur, c’est la Californie.

A San-Francisco se placent quelques scènes caractéristiques d’un état social infiniment moins avancé que celui de New-York et de Boston. La belle miss Planter est au Palace-Hotel, où ses admirateurs, avertis sans doute par télégrammes de son arrivée, ne cessent d’affluer isolément ou par groupes. Cette jeunesse de l’Ouest a le verbe haut, des façons familières, porte un intérêt médiocre aux choses élevées de ce monde, fréquente beaucoup le bar et les salons de jeu et témoigne à l’Angleterre, en la personne de Mordaunt, une inimitié qui, pour être voilée sous beaucoup d’offres à boire, n’en est pas moins profonde. Des lettres anonymes injurieuses arrivent en masse aux Planter, d’autres à sir Mordaunt lui-même ; par jalousie, quelque prétendant courroucé va jusqu’à commettre un faux, afin de mieux nuire à celui qui paraît être le préféré, par intervalles du moins, car de temps à autre miss Clare choisit tel ou tel du chœur des braillards, comme Mrs Frampton appelle ces soupirans californiens, pour se promener en tête-à-tête ou causer à voix basse dans un coin, ce qui rend presque fou le pauvre sir Mordaunt, ignorant encore du peu d’importance qu’une Américaine attache à ces menues faveurs. Elle n’en attache pas davantage, du reste, aux dénonciations anonymes. Hamilton Aïdé continue jusqu’au bout à juger le flirt ainsi compris avec la plus grande tolérance, mais en plaçant auprès de lui l’amour exalté, confiant et immuable de Grâce Ballinger pour un seul, fidèlement attendu à travers les pires circonstances, il fait ressortir mieux que par aucune critique ce que cette espèce de coquetterie, prétendue sans conséquence, a d’inférieur et de mesquin.

En général, l’épigramme s’enveloppe chez lui de toute la discrétion dont sait disposer un homme de parfaitement bonne compagnie. Il pratique à ravir l’art des concessions. Nous introduit-il à Boston, dans la coterie des femmes fortes, très différente de la coterie où l’on s’amuse, dont Mrs Courtly est la reine, il placera au milieu des matrones et des demoiselles mûres armées pour l’investigation philosophique, la religion de l’humanité, la défense des droits de leur sexe, etc., une comtesse anglaise plus excessive dans ses revendications qu’aucune d’elles. Lady Clydesdale se montre en paroles socialiste à outrance. Or les doctrines égalitaires sont beaucoup moins impraticables aux États-Unis que dans le vieux monde : il y a une demande tout autrement considérable de travailleurs, plus d’espace pour l’entreprise, et de la question d’argent résulte après tout la seule inégalité, une inégalité que l’effort et le succès effacent. Lady Clydesdale, lorsqu’elle pérore du haut de sa situation aristocratique contre les préjugés et les privilèges, en insistant sur la valeur du seul mérite personnel hors duquel il n’existe point de rang social, est donc la plus ridicule de toutes ces prêtresses du progrès.

M. Aïdé signale volontiers certains côtés faibles de ses compatriotes en même temps que les défauts de leurs cousins d’Amérique. D’ailleurs, les coups de cravache les plus vifs sont donnés gaîment à ces derniers par Mrs Frampton, dont le sans-gêne, sympathique une fois pour toutes, se fait accepter à force de rondeur. Elle ne peut s’habituer dans les villes à l’état épouvantable des rues où les piétons et les voitures courent un danger égal au milieu de véritables fondrières, elle ne tarit pas en invectives contre la chaleur de fournaise des wagons de chemin de fer et des chambres d’hôtel, les odieux crachoirs, l’eau glacée servie en toute occasion, même à jeun avec une orange. L’orthographe et la prononciation américaines l’horripilent ; son oreille ne peut se faire au twang, au nasillement de l’Ouest, à la manière qu’on a en ces parages de poser tout le dîner à la fois, entrées, rôt, légumes, poisson, entremets, dans des soucoupes rangées en demi-cercle autour du consommateur, et elle a vite démasqué le subterfuge des hommes qui, en affectant de ne boire à table que du thé ou l’éternelle eau glacée, se dédommagent du matin au soir dans la salle publique où est situé le bar. Mrs Frampton est impitoyable et sa langue acérée s’exerce sans cesse ; mais, comme l’auteur souligne en même temps chez elle un certain manque d’ouverture, d’adaptabilité aux circonstances, un attachement bien britannique à la coutume, ces boutades passent sans choquer personne ; on est quitte pour proclamer leur exagération. Sans doute, elle ose porter un arrêt rigoureux contre l’eau glacée qui suffit peut-être à expliquer l’abus de l’or dans la façade dentaire de tant de bouches américaines ; mais nous sommes avertis que la bonne dame se laisserait mourir de soif, par crainte des microbes, plutôt que de boire un verre d’eau à la source duquel il lui serait impossible de remonter. La critique est sans conséquence.

Ainsi de suite. Grâce à la légèreté de touche de M. Aïdé, grâce à l’art infini des nuances et des demi-teintes qui distingue son talent, j’ai entendu peu d’Américains contredire les jugemens qu’il porte dans A Voyage of discovery ; encore n’est-ce que sur des points insignifians : il aurait, par exemple, poussé jusqu’à la caricature l’extrême grossièreté des servantes irlandaises auxquelles on est réduit dans les intérieurs de condition moyenne ; avec les défauts de leur race, elles ont aussi ses qualités, quoi qu’il en dise, une puissance d’assimilation qui permet de les former assez vite. Peut-être aussi a-t-il trop insisté sur la volubilité presque étourdissante du grand prédicateur bostonien qu’il appelle Samuel Sparks et qui est en réalité Phillip Brooks. Il traite un peu durement M. Ward Mac-Allister, déguisé sous l’ironique sobriquet de Golightly (N’appuyez pas), l’auteur d’une espèce de code des bonnes manières où les bévues abondent. Mais ces plaintes de quelques-uns n’ont rien de très amer ; M. Aïdé a conquis la reconnaissance d’un grand nombre par sa courtoisie envers la jeune fille américaine, si souvent attaquée en Europe, et même dans son propre pays, — par le soin qu’il a mis à éviter de peindre une désagréable catégorie de gens sans éducation et sans manières, qui fournissent des types prétendus yankees à la littérature courante. On est bien aise, là-bas, qu’un Anglais ait dit, à propos des bonnes mœurs américaines, qu’en Angleterre rien ne ferme les portes de la société à une femme ou à un homme du grand monde, sauf le divorce pour l’une, et pour l’autre le fait d’avoir triché au jeu. On sent qu’il n’a aucune intention hostile, aucune arrière-pensée désobligeante, en présentant les uns aux autres, avec leurs qualités et leurs travers, frère Jonathan et ses cousins d’Europe. Telle ou telle phrase courtoise, jetée à propos, arrête les susceptibilités prêtes à s’éveiller, par exemple, la remarque très juste que les types les meilleurs et les plus distingués en Amérique sont ceux que l’étranger ne voit pas toujours, parce qu’ils ne se poussent pas en avant. D’ailleurs, sir Mordaunt et Mrs Frampton sont posés en conservateurs, en réactionnaires ; il est naturel que ceux-là prennent le ton qu’affectent les gens d’expérience pour juger les incartades de la jeunesse. Si parfois le nouveau les effraie, ils sont forcés très souvent d’admirer bien des choses qui leur étaient inconnues, et c’est la revanche de la grande république.

Le monde proprement dit, et les journaux modérés qui lui servent d’interprète, ont donc accueilli sans colère ce Voyage de découvertes, qui s’est borné en somme à une partie restreinte de l’immense continent : il n’y a que New-York et Boston qui soient étudiés à fond, avec un respect évident pour celles des célébrités de ces deux grands centres dont les noms ont retenti glorieusement jusqu’en Europe, avec une suffisante sympathie pour la société proprement dite, avec un agréable parti-pris surtout de laisser de côté les questions politiques. Tous les points scabreux sont esquivés ; le baronet anglais est sincèrement amoureux de l’héritière miss Planter, qui de son côté ne subit pas, en s’attachant à lui, le vulgaire ascendant de la vanité ; l’Anglaise de grande maison a, pour rester insensible aux mérites respectifs du professeur Barham et du publiciste Ferrars, l’excellente excuse d’une affaire de cœur, dès longtemps engagée dans son propre pays. — Seuls, une certaine presse médiocre et le commun des interviewers, auquel appartient cette abominable Clutch qui punit miss Ballinger, en l’insultant, du silence qu’elle oppose à ses questions saugrenues, seul, ce qui vaut le moins dans le journalisme a pu garder rancune au dénonciateur de la plate réclame et de la diffamation odieuse.

Nous partageons d’ailleurs l’opinion des critiques qui placent Rita, Carr of Carrlyon et en général presque tous les anciens ouvrages de M. Aidé au-dessus du Voyage de découvertes ; mais ce n’est pas la faute de l’auteur dont la plume est aussi alerte, aussi colorée que jamais, c’est la faute du genre qui en lui-même ne vaut rien, un roman étant fait pour peindre les passions et les caractères, non pas pour donner en deux volumes d’intrigue sentimentale ou autre, à travers des scènes amenées un peu artificiellement, la physionomie d’une nation tout entière.

Il est impossible d’éviter un peu de froideur dans ces livres hybrides si difficiles à composer. Trop heureux quand l’auteur réussit, comme l’a fait M. Aidé, à éviter victorieusement l’ennui ; mais nous n’en regrettons pas moins qu’il ait renoncé à la publication des souvenirs au jour le jour où, avec beaucoup moins de peine, il nous eût donné ses impressions directes et des portraits sans masques. C’est l’honneur d’un voyageur que de reconnaître par beaucoup de réserve dans ses jugemens l’hospitalité qu’il a reçue à l’étranger, mais c’est le droit d’un auditoire curieux de souhaiter qu’il y ait moins de voiles autour de ce qu’on lui présente. Nous voudrions pénétrer davantage encore dans cette terre inconnue, pleine de surprises, de promesses et d’imprévu, où se prépare l’avenir, au milieu d’une ébullition de forces diverses et contradictoires, souverainement puissantes, dont le vieux monde doit être jaloux. Celui-ci pour se consoler a les qualités que montre à un si haut degré M. Aïdé, des qualités d’expérience acquise, de délicatesse héritée, de maturité sagace, qui permettent de pousser très loin la bonne grâce, sans tomber dans la banalité, de tempérer par une extrême courtoisie la rigueur des jugemens, et de manier supérieurement à l’occasion les armes de l’ironie bienveillante.


TH. BENTZON.

  1. Voir, dans la Revue du 15 août, du 1er et du 15 septembre 1881, un Poète du grand monde.
  2. Round my house, notes de la vie rurale en France.