Un billet de loterie/VI

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Hetzel (p. 41-53).
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VI

« C’est ici l’auberge de dame Hansen ?

– Oui, monsieur, répondit Hulda.

– Dame Hansen est-elle là ?

– Non, mais elle va rentrer.

– Bientôt ?

– À l’instant, et si vous avez à lui parler…

– Du tout. Je n’ai rien à lui dire.

– Voulez-vous une chambre ?

– Oui, la plus belle de la maison !

– Faut-il vous préparer à dîner ?

– Le plus vite possible, et veillez à ce qu’on me serve tout ce qu’il y a de meilleur ! »

Tels furent les propos qui s’échangèrent entre Hulda et le voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de la kariol dont il s’était servi pour venir jusqu’au cœur du Telemark, à travers les forêts, les lacs et les vallées de la Norvège centrale.

On connaît la kariol, cet engin de locomotion qu’affectionnent particulièrement les Scandinaves. Deux longs brancards entre lesquels se meut un cheval carré d’encolure, à robe jaunâtre et raie mulassière, dirigé par un simple mors de corde, passé non à sa bouche, mais à son nez – deux grandes roues maigres, dont l’essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse coloriée, à peine assez large pour une personne – pas de capote, pas de garde-crotte, pas de marchepied – derrière la caisse, une planchette sur laquelle se juche le skydskarl. Le tout ressemble à quelque énorme araignée, dont la double toile serait formée par les deux roues de l’appareil. Et c’est avec cette machine rudimentaire que l’on peut faire des relais de quinze à vingt kilomètres sans trop de fatigue.

Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir le cheval. Alors ce personnage se releva, se secoua, mit pied à terre, non sans quelques efforts qui se traduisirent par des maugréements d’assez mauvaise humeur.

« On peut remiser ma kariol ? demanda-t-il d’un ton rude, en s’arrêtant sur le seuil de la porte.

– Oui, monsieur, répondit Hulda.

– Et donner à manger à mon cheval ?

– Je vais le faire mettre à l’écurie.

– Qu’on en ait soin !

– Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous comptez rester quelques jours à Dal ?

– Je n’en sais rien. »

La kariol et le cheval furent conduits à un petit hangar, bâti dans l’enclos même, sous l’abri des premiers arbres, au pied de la montagne. C’était la seule écurie-remise qu’il y eût à l’auberge, mais elle suffisait au service de ses hôtes.

Un instant après, le voyageur était installé dans la meilleure chambre, comme il l’avait demandé. Là, après s’être débarrassé de sa houppelande, il se chauffait devant un bon feu de bois sec qu’il avait fait allumer. Pendant ce temps, afin de satisfaire son humeur peu accommodante, Hulda recommandait à la piga de préparer le meilleur dîner possible – une forte fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison d’été, aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de l’auberge.

Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien qu’il eût déjà dépassé la soixantaine. Maigre, un peu courbé, de moyenne taille, une tête osseuse, une face glabre, un nez pointu, des yeux petits avec un regard perçant derrière de grosses lunettes, un front le plus souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu’il pût jamais s’en échapper de bonnes paroles, de longues mains crochues – c’était un type de prêteur sur gages ou d’usurier. Hulda eut le pressentiment que ce voyageur ne devait rien apporter d’heureux dans la maison de dame Hansen.

Qu’il fût Norvégien, rien de plus sûr ; mais du type scandinave il avait surtout pris les côtés vulgaires. Son costume de voyage comprenait un chapeau de forme basse à larges bords, un vêtement en drap blanchâtre, veste croisée sur la poitrine, culotte rattachée au genou par l’ardillon d’une courroie de cuir, et, sur le tout, une sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de peau de mouton – ce que motivaient les soirées et les nuits très froides encore à la surface des plateaux et dans les vallées du Telemark.

Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l’avait pas demandé. Mais elle ne pouvait tarder à l’apprendre, puisqu’il fallait qu’il l’inscrivît sur le livre de l’auberge.

En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui annonça l’arrivée d’un voyageur qui avait demandé le meilleur dîner et la meilleure chambre. Quant à savoir s’il prolongerait son séjour à Dal, elle l’ignorait ; il ne s’était point prononcé à cet égard.

« Et il n’a pas dit son nom ? demanda dame Hansen.

– Non, ma mère.

– Ni d’où il venait ?

– Non.

– C’est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux que Joël ne soit pas de retour pour se mettre à sa disposition. Comment ferons-nous s’il demande un guide ?

– Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit Hulda. C’est un homme déjà âgé…

– Si ce n’est point un touriste, que vient-il faire à Dal ? » dit dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu’à sa fille, et d’un ton qui dénotait une certaine inquiétude.

À cette question, Hulda ne pouvait répondre, puisque le voyageur n’avait rien fait connaître de ses projets.

Une heure après son arrivée, cet homme entra dans la grande salle qui était contiguë à sa chambre. À la vue de dame Hansen, il s’arrêta un instant sur le seuil.

Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que son hôtesse l’était à lui-même. Aussi s’avança-t-il vers elle, et, après l’avoir regardée par-dessus ses lunettes :

« Dame Hansen, je pense ? dit-il, sans que le chapeau qu’il avait sur la tête eût même été touché de la main.

– Oui, monsieur, » répondit dame Hansen.

Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme sa fille, un trouble dont celui-ci dut s’apercevoir.

« Ainsi, c’est bien vous dame Hansen, de Dal ?

– Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque chose de particulier à me dire ?

– Aucunement. Je voulais seulement faire votre connaissance. Ne suis-je pas votre hôte ? Et maintenant, veillez à ce qu’on me serve à dîner le plus tôt possible.

– Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous voulez passer dans la salle à manger…

– Je le veux ! »

Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que lui montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis près de la fenêtre devant une petite table proprement servie.

Le dîner était assurément bon. Aucun touriste – même des plus difficiles – n’y eût trouvé à reprendre. Cependant, ce personnage peu endurant n’épargna pas les signes et les paroles de mécontentement – les signes surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On pouvait se demander, vraiment, si c’était à son mauvais estomac, ou à son mauvais caractère qu’il devait d’être si exigeant. Le potage aux cerises et aux groseilles ne lui convint qu’à demi, bien qu’il fût excellent. Il ne toucha que des lèvres au saumon et au hareng mariné. Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant, quelques légumes bien accommodés, ne parurent point lui plaire. Il n’y eut pas jusqu’à sa bouteille de Saint-Julien et à sa demi-bouteille de Champagne
Carte Norvège - Jules Verne - Un Billet de Loterie.jpg
dont il ne se montrât mécontent, bien qu’elles vinssent authentiquement des bonnes caves de France.

Il s’ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur n’eut pas un seul tack for mad pour son hôtesse.

Après le dîner, ce mal embouché alluma sa pipe, sortit de la salle et vint se promener sur les bords du Maan.

Une fois arrivé sur la rive, il se retourna. Ses regards ne quittaient plus l’auberge. Il semblait qu’il l’étudiât sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation, comme s’il eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes et les fenêtres. Alors, s’étant approché des poutres horizontalement disposées à la base de la maison, il y fit deux ou trois entailles avec la pointe de son dolknif, comme s’il eût cherché à reconnaître la qualité du bois et son état de conservation. Voulait-il donc se rendre compte de ce que valait l’auberge de dame Hansen ? Prétendait-il s’en rendre acquéreur, bien qu’elle ne fût point à vendre ? C’était au moins fort étrange. Puis, après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés d’un pas métrique, et le mouvement de son crayon sur une page de son carnet indiqua qu’il les multipliait l’un par l’autre.

Et, à chaque instant, c’étaient des hochements de tête, des froncements de sourcil, des hums ! peu approbateurs.

Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille l’observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel bizarre personnage avaient-elles donc affaire ? Quel était le but du voyage de ce maniaque ? En vérité, il était regrettable que tout cela se passât en l’absence de Joël, puisque ce voyageur allait rester toute la nuit dans l’auberge.

« Si c’était un fou ? dit Hulda.

– Un fou ?… Non ! répondit dame Hansen. Mais c’est au moins un homme singulier.

– Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on reçoit dans sa maison, dit la jeune fille.

– Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce voyageur soit rentré, aie soin de porter dans sa chambre le livre de l’auberge.

– Oui, ma mère.

– Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom ! »

Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une petite pluie fine commença à tomber, remplissant la vallée d’un nuage de brumaille qui mouillait jusqu’à mi-montagne. Le temps était peu propice à la promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen, après avoir remonté le sentier jusqu’à la scierie, revint-il à l’auberge où il demanda un petit verre de brandevin. Sans dire un mot de plus, sans souhaiter le bonsoir à personne, après avoir pris le chandelier de bois dont la bougie était allumée, il rentra dans sa chambre, il en verrouilla la porte, et on ne l’entendit plus de toute la nuit.

Le skydskarl, lui, s’était tout simplement réfugié dans le hangar. Là, entre les brancards de la kariol, il dormait déjà, en compagnie du cheval jaune, sans s’inquiéter de la bourrasque.

Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent dès l’aube. Aucun bruit ne venait de la chambre du voyageur, qui reposait encore. Un peu après neuf heures, il entra dans la grande salle, l’air plus bourru que la veille, se plaignant du lit qui était dur, du tapage de la maison qui l’avait éveillé — ne saluant personne, d’ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le ciel.

Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait les cimes du Gousta perdues dans les vapeurs, et s’engouffrait à travers la vallée en soufflant de violentes rafales.

Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais il ne perdit pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se promena dans l’auberge, il chercha à en reconnaître la disposition intérieure, il en visita les diverses chambres, il examina le mobilier, il ouvrit les placards et les armoires, sans plus de gêne que s’il eût été chez lui. On eût dit d’un commissaire-priseur procédant à quelque récolement judiciaire.

Décidément, si l’homme était singulier, ses procédés étaient de plus en plus suspects.

Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil de la salle, et d’une
Le voyageur se chauffait devant un bon feu. (Page 42.)
voix brève et rude, il adressa plusieurs questions à dame Hansen. Depuis combien de temps l’auberge était-elle bâtie ? Était-ce son mari Harald qui l’avait fait construire ou la tenait-il d’héritage ? Avait-elle déjà nécessité quelques réparations ? Quelle était la contenance de l’enclos et du soeter qui en dépendaient ? Était-elle bien achalandée et d’un bon rapport ? Combien y venait-il, en moyenne, de touristes pendant la belle saison ? Y passaient-ils un ou plusieurs jours ? etc.
Il fallait attendre qu'il se fît quelque accalmie. (Page 55.)
Évidemment, le voyageur n’avait pas pris connaissance du livre qui avait été déposé dans sa chambre, car cela l’eût renseigné, au moins sur cette dernière question.

En effet, le livre était encore à la place où Hulda l’avait mis la veille, et le nom du voyageur ne s’y trouvait pas.

« Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends pas trop comment et pourquoi ces choses peuvent vous intéresser. Mais, si vous désirez savoir ce qui en est de nos affaires, rien de plus facile. Vous n’avez qu’à consulter le livre de l’auberge. Je vous prierai même d’y inscrire votre nom, selon l’habitude…

– Mon nom ?… Certes, j’y mettrai mon nom, dame Hansen !… Je le mettrai au moment où je prendrai congé de vous !

– Faut-il vous garder votre chambre ?

– C’est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je vais partir après déjeuner, afin d’être de retour à Drammen demain soir.

– À Drammen ?… dit vivement dame Hansen.

– Oui ! Ainsi, faites-moi servir à l’instant.

– Vous demeurez à Drammen ?

– Oui ! Qu’y a-t-il d’étonnant, s’il vous plaît, à ce que je demeure à Drammen ? »

Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à Dal ou plutôt dans l’auberge, ce voyageur s’en retournait sans avoir rien vu du pays ! Il ne poussait pas plus loin dans le bailliage ! Du Gousta, du Rjukanfos, des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne se souciait en aucune façon ! Ce n’était pas pour son plaisir, c’était pour ses affaires qu’il avait quitté Drammen, où il demeurait, et il semblait qu’il n’avait eu d’autre motif que de visiter en détail la maison de dame Hansen.

Hulda vit bien que sa mère était profondément troublée. Dame Hansen était allée se placer dans le grand fauteuil, et, repoussant son rouet, elle resta immobile, sans prononcer une parole.

Cependant le voyageur venait de passer dans la salle à manger et s’était mis à table. Du déjeuner, aussi soigné que l’avait été le dîner de la veille, il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il mangea bien et but de même, sans se presser. Son attention semblait se porter plus spécialement sur la valeur de l’argenterie – luxe auquel tiennent les campagnards de la Norvège – quelques cuillers et fourchettes qui se transmettent de père en fils et que l’on garde précieusement avec les bijoux de famille.

Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs de départ dans la remise. À onze heures, le cheval et la kariol attendaient devant la porte de l’auberge.

Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et venteux. Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres comme une mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse capote doublée de peau, n’était pas homme à s’inquiéter des rafales.

Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de brandevin, il alluma sa pipe, passa sa houppelande, rentra dans la grande salle, et demanda sa note.

« Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla s’asseoir devant un petit bureau.

– Faites vite ! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-il, donnez-moi le livre pour que j’inscrive mon nom. »

Dame Hansen se leva, alla chercher le livre et vint le poser sur la grande table.

Le voyageur prit une plume, regarda une dernière fois dame Hansen par-dessus ses lunettes. Et alors, d’une grosse écriture, il écrivit son nom sur le livre, qu’il referma.

En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il en examina les articles, en grommelant ; il en refit l’addition, sans doute.

« Hum ! fit-il. Voilà qui est cher ! Sept marks et demi pour une nuit et deux repas ?

– Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda.

– N’importe ! Je trouve cela cher ! En vérité, je ne m’étonne pas si on fait de bonnes affaires dans la maison !

– Vous ne devez rien, monsieur ! » dit alors dame Hansen d’une voix si troublée qu’on l’entendit à peine.

Elle venait d’ouvrir le livre, elle y avait lu le nom inscrit, et elle répéta, en reprenant la note, qu’elle déchira :

« Vous ne devez rien !

– C’est mon avis ! » répondit le voyageur.

Et, sans donner plus de bonsoir en sortant qu’il n’avait donné de bonjour en arrivant, il monta dans sa kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui sur la planchette. Quelques instants après, il avait disparu au tournant de la route.

Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n’y trouva que ce nom :

« Sandgoïst, de Drammen. »