Un bon petit diable/2

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Hachette (p. 19-28).
II


l’aveugle


« Comment, te voilà encore, Charles ? dit Juliette en entendant ouvrir la porte.

charles.

Comment as-tu deviné que c’était moi ?

juliette.

Par la manière dont tu as ouvert ; chacun ouvre différemment, c’est bien facile à reconnaître.

charles.

Pour toi, qui es aveugle et qui as l’oreille si fine ; moi, je ne vois aucune différence ; il me semble que la porte fait le même bruit pour tous.

juliette.

Qu’as-tu donc, pauvre Charles ? Encore quelque démêlé avec ta cousine ? Je le devine au son de ta voix.

charles.

Eh ! mon Dieu oui ! Cette méchante, abominable femme me rend méchant moi-même. C’est vrai, Juliette ; avec toi, je suis bon et je n’ai jamais envie de te jouer un tour ou de me fâcher ; avec ma cousine, je me sens mauvais et toujours prêt à m’emporter.

juliette.

C’est parce qu’elle n’est pas bonne, et que toi, tu n’as ni patience ni courage.

charles.

C’est facile à dire, patience ; je voudrais bien t’y voir ; toi qui es un ange de douceur et de bonté, tu te mettrais en fureur. »

Juliette sourit.

« J’espère que non, dit-elle.

charles.

Tu crois ça. Écoute ce qui m’arrive aujourd’hui depuis la première fois que je t’ai quittée ; à ma seconde visite, je ne t’ai rien dit parce que j’avais peur que tu ne me fisses rentrer chez moi tout de suite ; à présent j’ai le temps, puisque ma cousine dort, et tu vas tout savoir. »

Charles raconta fidèlement ce qui s’était passé entre lui, sa cousine et Betty.

« Comment veux-tu que je supporte ces reproches et ces injustices avec la patience d’un agneau qu’on égorge ?

— Je ne t’en demande pas tant, dit Juliette en souriant ; il y a trop loin de toi à l’agneau ; mais, Charles, écoute-moi. Ta cousine n’est pas bonne, je le sais et je l’avoue ; mais c’est une raison de plus pour la ménager et chercher à ne pas l’irriter. Pourquoi es-tu inexact, quand tu sais que cinq minutes de retard la mettent en colère ?

charles.

Mais c’est pour rester quelques minutes de plus avec toi, pauvre Juliette ; il n’y avait personne chez toi quand je t’ai ramenée.

juliette.

Je te remercie, mon bon Charles ; je sais que tu m’aimes, que tu es bon et soigneux pour moi mais pourquoi ne l’es-tu pas un peu pour ta cousine ?

charles.

Pourquoi ? Parce que je t’aime et que je la déteste parce que, chaque fois qu’elle se fâche et me punit injustement, je veux me venger et la faire enrager.

— Charles, Charles ! dit Juliette d’un ton de reproche.

charles.

Oui, oui, c’est comme ça ; elle a reçu des coups dans la poitrine, au visage ; j’ai fait cacher par Betty (qui la déteste aussi) ses vilaines dents dans sa soupe ; je lui ai arraché et déchiré sa perruque et quand elle va s’éveiller, elle va trouver sa tabatière pleine de café, son livre et son ouvrage disparus ; elle sera furieuse, et je serai enchanté, et je serai vengé !

juliette.

Vois comme tu t’emportes ! Tu tapes du pied, tu tapes les meubles, tu cries, tu es en colère, enfin ; tu fais juste comme ta cousine, et tu dois avoir l’air méchant comme elle.

— Comme ma cousine ! dit Charles en se calmant ; je ne veux rien faire comme elle, ni lui ressembler en rien.

juliette.

Alors sois bon et doux.

charles.

Je ne peux pas ; je te dis que je ne peux pas.

juliette.

Oui, je vois que tu n’as pas de courage.

charles.

Pas de courage ! Mais j’en ai plus que personne, pour avoir supporté ma cousine depuis trois ans !

juliette.

Tu la supportes en la faisant enrager sans cesse ; et tu es de plus en plus malheureux, ce qui me fait de la peine, beaucoup de peine.

charles.

Oh ! Juliette, pardonne-moi ! Je suis désolé, mais je ne peux pas faire autrement.

juliette.

Essaye ; tu n’as jamais essayé ! Fais-le pour moi, puisque tu ne veux pas le faire pour le bon Dieu. Veux-tu ? Me le promets-tu ?

— Je le veux bien, dit Charles avec quelque hésitation, mais je ne te le promets pas.

juliette.

Pourquoi, puisque tu le veux ?

charles.

Parce qu’une promesse, et à toi surtout, c’est autre chose, et je ne pourrais y manquer sans

rougir, et…, et… je crois… que j’y manquerais.
juliette.

Écoute, je ne te demande pas grand-chose pour commencer. Parle, crie, dis ce que tu voudras, mais ne fais pas d’acte de vengeance, comme les coups de pied, les dents, les cheveux, le tabac, le livre, l’ouvrage, etc. ; et tu en as fait bien d’autres !

charles.

J’essayerai, Juliette ; je t’assure que j’essayerai. Pour commencer, je vais rentrer, de peur qu’elle ne s’éveille.

juliette.

Et tu remettras le livre, l’ouvrage ?

charles.

Oui, oui, je te promets… Ah ! ah ! et le tabac ! ajouta Charles en se grattant la tête ; il sentira le café.

juliette.

Fais une belle action ; avoue-lui la vérité, et demande-lui pardon.

charles, serrant les poings.

Pardon ? À elle, pardon ? Jamais !

juliette, tristement.

Alors fais comme tu voudras, mon pauvre Charles ; que le bon Dieu te protège et te vienne en aide ! Adieu.

— Adieu, Juliette, et au revoir, dit Charles en déposant un baiser sur son front. Adieu. Es-tu contente de moi ?

— Pas tout à fait ! Mais cela viendra… avec le temps… et la patience », dit-elle en souriant.

Charles sortit et soupira.

« Cette pauvre, bonne Juliette ! Elle en a de la patience, elle ! Comme elle est douce ! Comme elle supporte son malheur,… car c’est un malheur,… un grand malheur d’être aveugle ! Elle est bien plus malheureuse que moi ! Demander pardon ! m’a-t-elle dit… À cette femme que je déteste !… C’est impossible ; je ne peux pas ! »

Charles rentra avec un sentiment d’irritation ; il entra dans la chambre de sa cousine, qui dormait encore, heureusement pour lui ; il retira le livre de la boîte à thé, et voulut prendre le tricot caché au fond du foyer : mais, en allongeant sa main pour l’atteindre, il accrocha la pincette, qui retomba avec bruit ; la cousine s’éveilla.

« Que faites-vous à ma cheminée, mauvais sujet ?

— Je ne fais pas de mal à la cheminée, ma cousine, répondit Charles, prenant courageusement son parti ; je cherche à retirer votre ouvrage qui est au fond.

madame mac’miche.

Mon ouvrage ! au fond de la cheminée ! Comment se trouve-t-il là dedans ? Je l’avais près de moi.

charles, résolument.

C’est moi qui l’y ai jeté, ma cousine.

madame mac’miche.

Jeté mon ouvrage ! Misérable ! s’écria-t-elle se levant avec colère.

charles.

J’ai eu tort, mais vous voyez que je cherche à le

ravoir.
madame mac’miche.

Et tu crois, mauvais garnement, que je supporterai tes scélératesses, toi, mendiant, que je nourris par charité ! »

Charles devint rouge comme une pivoine ; il sentait la colère s’emparer de lui, mais il se contint et répondit froidement :

« Ma nourriture ne vous coûte pas cher ; ce n’est pas cela qui vous ruinera.

madame mac’miche.

Insolent ! Et tes habits, ton logement, ton coucher ?

charles.

Mes habits ! ils sont râpés, usés comme ceux d’un pauvre ! Trop courts, trop étroits avec cela. Quand je sors, j’en suis honteux…

— Tant mieux, interrompit la cousine avec un sourire méchant.

charles.

Attendez donc ! Je n’ai pas fini ma phrase ! J’en suis honteux pour vous, car chacun me dit : « Il faut que ta cousine soit joliment avare pour te laisser vêtu comme tu es ».

madame mac’miche.

Pour le coup, c’est trop fort ! Attends, tu vas en avoir. »

La cousine courut chercher une baguette ; pendant qu’elle la ramassait, Charles saisit les allumettes, en fit partir une, courut au rideau :

« Si vous approchez, je mets le feu aux rideaux, à la maison, à vos jupes, à tout ! »

Mme Mac’Miche s’arrêta ; l’allumette était à dix centimètres de la frange du rideau de mousseline. Pourpre de rage, tremblante de terreur, ne voulant pas renoncer à la raclée qu’elle s’était proposé de donner à Charles, n’osant pas le pousser à exécuter sa menace, ne sachant quel parti prendre, elle fit peur à Charles par l’expression menaçante et presque diabolique de toute sa personne. Voyant son allumette prête à s’éteindre, il en alluma une seconde avant de lâcher la première et résolut de conclure un arrangement avec sa cousine.

charles.

Promettez que vous ne me toucherez pas, que vous ne me punirez en aucune façon, et j’éteins l’allumette.

— Misérable ! dit la cousine écumant.

charles.

Décidez-vous, ma cousine ! Si j’allume une troisième allumette, je n’écoute plus rien, vos rideaux seront en feu !

madame mac’miche.

Jette ton allumette, malheureux !

charles.

Je la jetterai quand vous aurez jeté votre baguette (la Mac’Miche la jette) ; quand vous aurez promis de ne pas me battre, de ne pas me punir !… Dépêchez-vous, l’allumette se consume.

— Je promets, je promets ! s’écria la cousine

haletante.
charles.

De me donner à manger à ma faim ?… Eh bien ?… Je tire la troisième allumette.

madame mac’miche.

Je promets ! Fripon ! brigand !

charles.

Des injures, ça m’est égal ! Et faites bien attention à vos promesses, car, si vous y manquez, je mets le feu à votre maison sans seulement vous prévenir… C’est dit ? Je souffle. »

Charles éteignit son allumette.

« Avez-vous besoin de moi ? dit-il.

madame mac’miche.

Va-t’en ! Je ne veux pas te voir, drôle ! scélérat !

charles.

Merci, ma cousine. Je cours chez Juliette.

madame mac’miche.

Je te défends d’aller chez Juliette.

charles.

Pourquoi ça ? Elle me donne de bons conseils pourtant.

madame mac’miche.

Je ne veux pas que tu y ailles. »

Pendant que Charles restait indécis sur ce qu’il ferait, la cousine s’était avancée vers lui ; elle saisit la boîte d’allumettes que Charles avait posée sur une table, donna prestement deux soufflets et un coup de pied dans les jambes de Charles stupéfait, s’élança hors de sa chambre et ferma la porte à double tour.

« Amuse-toi, mon garçon, amuse-toi là jusqu’au souper ; je vais donner de tes nouvelles à Juliette ! » cria Mme Mac’Miche à travers la porte.