Un bon petit diable/6

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VI


astuce de charles. précieuse découverte


Le lendemain, jour désiré et attendu par Charles, ce lendemain qui devait lui apporter la satisfaction d’une demi-vengeance, ce lendemain qui devait être suivi d’autres lendemains non moins pénibles, arriva enfin, et Charles revêtit avec bonheur la culotte doublée, cuirassée par Betty. C’était bien ! Un coup de massue eût été amorti par ce reste providentiel des casquettes du cousin Mac’Miche, mort victime de la contrainte perpétuelle que lui imposait l’humeur belliqueuse de sa moitié. Une maladie de foie s’était déclarée. Il y succomba après quelques semaines de rudes souffrances.

Charles entra rayonnant à la cuisine, où l’attendait son déjeuner, au moment où la cousine entrait par la porte opposée pour faire son inspection matinale. Charles salua poliment, prit sa tasse de lait et plongea la main dans le sucrier ; la cousine se jeta dessus.

madame mac’miche.

Pourquoi du sucre ? Qu’est-ce que cette nouvelle invention ? Vous devriez vous trouver heureux d’avoir du lait au lieu de pain sec.

charles.

Ma cousine, je serais bien plus heureux d’y ajouter le morceau de sucre que je tiens dans la main.

madame mac’miche.

Dans la main ? Lâchez-le, Monsieur ! Lâchez vite ! »

Charles lâcha, mais dans sa tasse.

« Voleur ! brigand ! s’écria la cousine. Vous mériteriez que je busse votre lait.

charles.

Comment donc ! Mais j’en serais enchanté, ma cousine ; voici ma tasse. »

Charles la présenta à sa cousine stupéfaite ; la surprise lui ôta sa présence d’esprit accoutumée ; elle prit machinalement la tasse et se mit à boire à petites gorgées en se tournant vers Betty. Charles, sans perdre de temps, saisit la tasse de café au lait qui chauffait tout doucement devant le feu pour sa cousine, mangea le pain mollet qui trempait dedans, se dépêcha d’avaler le café et finissait sa dernière gorgée, quand sa cousine, un peu honteuse, se retourna.

madame mac’miche.

Tu mangeras donc du pain sec pour déjeuner ?

charles.

Non, ma cousine, j’ai très bien déjeuné ; c’est fini.

madame mac’miche.

Déjeuné ? Quand donc ? Avec quoi ?

charles.

À l’instant, ma cousine ; pendant que vous buviez mon lait, je prenais votre café au lait avec le petit pain qui mijotait devant le feu.

madame mac’miche.

Mon café ! mon pain mollet ! Misérable ! rends-les-moi ! Tout de suite !

charles.

Je suis bien fâché, ma cousine ; c’est impossible ! Mais je ne pouvais pas deviner que vous les demanderiez ; je croyais que vous preniez mon déjeuner pour me laisser le vôtre. Vous êtes certainement trop bonne pour manger les deux déjeuners et me laisser l’estomac vide !

madame mac’miche.

Voleur ! gourmand ! tu vas me le payer ! »

La cousine saisit Charles par le bras, l’entraîna près du bûcher, prit une baguette, jeta Charles par terre comme la veille, et se mit à le battre sans qu’il fit un mouvement pour se défendre. De même que la veille, elle ne s’arrêta que lorsque son rhumatisme à l’épaule commença à se faire sentir. Charles se releva d’un air riant ; les visières l’avaient parfaitement préservé ; il n’avait rien senti. Il crut pouvoir s’en aller, mais non sans avoir lancé une phrase vengeresse.

« Je vais aller me faire panser chez M. le juge de paix, ma cousine.

madame mac’miche.

Imbécile ! Je te défends d’y aller.

charles.

Pardon, ma cousine. M. le juge me l’a recommandé : et vous savez qu’il faut se soumettre à l’autorité. Il m’a recommandé de venir me faire panser chez lui à la première occasion.

madame mac’miche.

Serpent ! vipère ! Je te défends d’y aller. »

Charles ne répondit pas et sortit, laissant sa cousine stupéfaite de tant d’audace.

« C’est qu’il ira ! s’écria-t-elle au bout de quelques instants après être rentrée dans sa chambre. Il est assez méchant pour le faire ! Quelle malédiction que ce garçon ! Quel serpent j’ai réchauffé dans mon sein ! Coquin ! Bandit ! Assassin ! Et tout juste, je l’ai battu tant que j’ai eu de bras ; il doit en avoir de rudes marques ; avec ça qu’hier je ne l’avais déjà pas ménagé et qu’il doit en rester quelque chose. Mon Dieu ! M. le juge ! que va-t-il dire ? lui qui n’était déjà pas trop content hier ! Il m’a dit des choses que je n’attendais pas de lui, que je ne lui pardonnerai jamais… Et comment a-t-il su que ce petit gredin de Charles avait de l’argent placé chez moi par son père ? J’ai bien juré mes grands dieux que c’était une invention infernale, une atroce calomnie, mais il n’avait pas trop l’air de me croire. Pourvu qu’il n’aille pas lui en parler ! De vrai, il me coûte bien cent à cent vingt francs par an ! Mais je profite du reste ; c’est une compensation des ennuis que me donne ce garçon que je déteste. »

Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’elle eut la pensée de courir après Charles et d’empêcher de vive force sa visite chez le juge de paix ; mais il était trop tard : quand elle descendit à la cuisine, Charles n’y était plus.

madame mac’miche.

Où est-il ? Où est ce brigand, cet assassin ?

betty.

Quel brigand, Madame, quel assassin ? Je n’ai rien vu qui y ressemblât.

— Il est ici, il doit être ici ! continua Mme Mac’Miche hors d’elle.

— Au voleur ! à l’assassin ! cria Betty en ouvrant la porte de la rue. Au secours ! on égorge ma maîtresse ! »

Plusieurs têtes se montrèrent aux portes et aux fenêtres ; Betty continua ses cris malgré ceux de Mme Mac’Miche, qui lui ordonnait de se taire. Betty riait sous cape, car elle avait bien compris que le voleur, l’assassin, était Charles. Quelques voisins arrivèrent, mais, au lieu de voleurs et d’assassins, ils trouvèrent Betty aux prises avec Mme Mac’Miche, qui l’agonisait de sottises et qui cherchait de temps en temps à donner une tape ou un coup de griffe, que Betty esquivait lestement ; les voisins riaient et grommelaient tout à la fois pour avoir été dérangés sans nécessité.

« Ah çà ! avez-vous bientôt fini, Madame Mac’-Miche ? dit le boucher, qui prenait parti pour Betty. Voilà assez crier ! On n’entend pas autre chose chez vous ! C’est fatigant, parole d’honneur ! Mes veaux ne beuglent pas si fort quand ils s’y mettent. Faudra-t-il qu’on aille encore chercher M. le juge de paix ? »

Betty cacha sa figure dans son tablier pour rire à son aise ; Mme Mac’Miche lança un regard furieux au boucher et se retira sans ajouter une parole. Dans les circonstances difficiles où elle se trouvait, la menace de faire intervenir le juge de paix coupa court à sa colère et la laissa assez inquiète de ce qui allait arriver de la visite de Charles au juge.

Pendant qu’elle attendait, qu’elle avait peur, qu’elle tressaillait au moindre bruit, Charles avait couru chez Juliette, à laquelle il fit, comme la veille, le récit de ce qui était arrivé.

« Eh bien, Juliette, que me conseilles-tu à présent ? Faut-il toujours que je me laisse battre par cette femme sans cœur, qui n’est désarmée ni par ma patience, ni par ma docilité, ni par mon courage à supporter sans me plaindre les coups dont elle m’accable ?

juliette, émue.

Non, Charles, non ! C’est trop ! Réellement, c’est trop ! Tu peux, tu dois éviter ces corrections injustes et cruelles.

charles, vivement.

Mais, à moins de la battre, du moins de lui résister par la violence, comment puis-je me défendre ? Elle n’a pas de cœur ; rien ne la touche ; et je ne consentirai jamais à la prier, la supplier, la flatter ! Non, non, ce serait une bassesse ; jamais je ne ferai rien de pareil.

juliette, affectueusement.

Voyons, Charles, ne te monte pas comme si je te poussais à faire une platitude ; je ne te conseillerai rien de mauvais, je l’espère. Mais je ne peux pas t’encourager à la frapper, comme tu dis. Tâche de trouver des moyens innocents dans le genre des visières : tu as de l’invention, et Betty t’aidera.

— De quoi est-il question ? demanda Marianne qui entrait. Par quel hasard es-tu ici dès le matin, Charles ? »

Charles mit Marianne au courant des événements.

« Ce qui me désole, ajouta-t-il, c’est de lui devoir le pain que je mange, l’habit que je porte, le grabat sur lequel je dors.

marianne.

Tu ne lui dois rien du tout ; c’est elle qui te doit. J’ai presque la certitude que ton père avait placé chez elle cinquante mille francs qui lui restaient et qui sont à toi depuis la mort de ton père ? »

Charles bondit de dessus sa chaise.

charles.

Cinquante mille francs ! j’ai cinquante mille francs !… Mais non, ce n’est pas possible ! Elle me dit toujours que je suis un mendiant !

marianne.

Parce qu’elle te vole ta fortune. Mais sois tranquille, il faudra bien qu’elle te la rende un jour. Je ne l’ai découvert que depuis peu, et j’en ai parlé au juge de paix, en le priant d’avoir l’œil sur ma cousine par rapport à toi ; ensuite, mon cousin, ton père, m’en a dit quelque chose plus d’une fois pendant sa dernière maladie, mais vaguement, parce que ta cousine Mac’Miche était toujours là ; enfin, j’ai trouvé ces jours-ci, en fouillant dans un vieux portefeuille de ton père, qui me l’avait donné quand il était déjà bien mal, et que j’avais gardé en souvenir de lui, sans penser qu’il pût rien contenir d’important ; j’ai trouvé le reçu de cinquante mille francs ; ce reçu est écrit de la main de ta cousine, et je le conserve soigneusement.

charles.

Ô Marianne, donne-le-moi vite ! que j’aille demander mon argent à ma cousine.

marianne.

Non, je ne te le donnerai pas, parce qu’elle te l’arracherait des mains et le mettrait en pièces, et tu n’aurais plus de preuves ; et puis, parce que tu es trop jeune pour avoir ta fortune ; il faut que tu attendes jusqu’à dix-huit ans, et ce sera M. le juge de paix qui te la fera rendre.

juliette.

Et puis, qu’as-tu besoin d’argent à présent ? qu’en ferais-tu ?

charles, vivement.

Ce que j’en ferais ? Je payerais de suite tout ce que vous devez, pour que vous puissiez vivre sans privations, et que tu ne sois pas toujours seule comme tu l’es depuis trois ans, pauvre Juliette !

juliette, touchée.

Mon bon Charles, je te remercie de ta bonne volonté pour nous, mais je ne suis pas malheureuse ; je ne m’ennuie pas ; tu viens souvent me voir ; nous causons, nous rions ensemble ; et puis je tricote, je suis contente de gagner quelque argent pour notre ménage et quand je suis fatiguée de tricoter, je pense, je réfléchis.

charles.

À quoi penses-tu ?

juliette.

Je pense au bon Dieu, qui m’a fait la grâce de devenir aveugle.

charles.

La grâce ? Tu appelles grâce ce malheur qui fait trembler les plus courageux ?

juliette.

Oui, Charles, une grâce ; si j’y voyais, je serais peut-être étourdie, légère, coquette. On dit que je suis jolie, j’en aurais de la vanité ; je voudrais me faire voir, me faire admirer ; le travail m’ennuierait ; je n’obéirais pas à Marianne comme je le fais, je ne t’aimerais pas comme je t’aime ; je n’aurais pas la consolation de penser à l’avenir que me prépare le bon Dieu après ma mort, et que chaque heure de la journée peut me faire gagner, en supportant avec douceur et patience les privations imposées aux pauvres aveugles.

charles, ému.

Tu vois bien que tu as des privations ?

juliette.
.

Certainement ! De grandes et de continuelles, mais je les aime, parce qu’elles me profitent près du bon Dieu ; ainsi je voudrais bien voir ma chère Marianne, qui fait tant pour moi ; je voudrais bien te voir, toi, mon bon Charles, qui me témoignes tant de confiance et d’amitié… J’ai perdu la vue si jeune, que j’ai un bien vague souvenir d’elle, de toi, de tout ce que voient les yeux. Mais… j’attends… et je me résigne.

— Ô Juliette ! Juliette ! s’écria Charles en sanglotant et en se jetant à son cou. Ô Juliette, si je pouvais te rendre la vue ! pauvre, pauvre Juliette ! »

Juliette essuya une larme que laissaient échapper ses yeux privés de lumière ; et, entendant les sanglots de sa sœur se joindre à ceux de Charles, elle l’appela.

« Marianne ! ma sœur ! ne pleure pas ! Tu me rends la vie si douce, si bonne ! Si tu savais combien je suis plus heureuse que si je voyais ! »

Marianne s’approcha de Juliette, quelle serra contre son cœur.

« Juliette ! je t’aime ! Je ne puis faire grand chose pour toi, mais ce que je fais, c’est avec bonheur, avec amour, comme je le ferais pour ma fille, pour mon enfant. Tu es tout pour moi en ce monde, tout ! Jamais je ne te quitterai ; je prie Dieu qu’il me permette de te survivre, pour que j’adoucisse les misères de ta vie jusqu’à ton dernier soupir ! »

Charles ne disait plus rien ; il pleurait tout bas et il réfléchissait ; tous les bons sentiments de son cœur se réveillaient en lui, et il comparait ses emportements, ses désirs de vengeance, son orgueil, avec la douceur, la charité, l’humilité de Juliette.

« Juliette, dit-il en essuyant ses larmes, je veux devenir bon comme toi ; tu m’aideras, n’est-ce pas ? Je vais rentrer ; je tâcherai du t’imiter… Pourvu que cette méchante femme ne me force pas à redevenir méchant comme elle !

juliette.

Demande au bon Dieu de te venir en aide, mon pauvre Charles ; il t’exaucera. Au revoir, mon ami !

charles.

Au revoir, Juliette ; au revoir, Marianne. Cet après-midi, j’espère. »

Charles sortit tout ému et formant d’excellentes résolutions ; nous allons voir si son naturel emporté, développé encore par la méchanceté de sa cousine Mac’Miche, put être contenu par la volonté forte et vraie qu’il manifestait à Juliette.