Un capitaine de quinze ans/I/4

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Hetzel (p. 26-31).


CHAPITRE IV

Les survivants du « waldeck »


La traite se fait encore sur une grande échelle dans toute l’Afrique équinoxiale. Malgré les croisières anglaises et françaises, des navires, chargés d’esclaves, quittent chaque année les côtes d’Angola ou de Mozambique pour transporter des nègres en divers points du monde, et, il faut même le dire, du monde civilisé.

Le capitaine Hull ne l’ignorait pas.

Bien que ces parages ne fussent pas fréquentés d’ordinaire par les négriers, il se demanda si les noirs dont il venait d’opérer le sauvetage n’étaient pas les survivants d’une cargaison d’esclaves, que le Waldeck allait vendre à quelque colonie du Pacifique. En tout cas, si cela était, ces noirs redevenaient libres, par le seul fait d’avoir mis le pied à son bord, et il lui tardait de le leur apprendre.

En attendant, les soins les plus empressés avaient été prodigués aux naufragés du Waldeck. Mrs. Weldon, aidée de Nan et de Dick Sand, leur avait administré un peu de cette bonne eau fraîche, dont ils devaient être privés depuis plusieurs jours, et cela, avec quelque nourriture, suffit pour les rappeler à la vie.

Le plus vieux de ces noirs, — il pouvait être âgé de soixante ans, — fut bientôt en état de parler, et il put répondre en anglais aux questions qui lui furent adressées.

« Le navire qui vous transportait a été abordé ? demanda tout d’abord le capitaine Hull.

— Oui, répondit le vieux noir. Il y a dix jours, notre navire a été abordé pendant une nuit très sombre. Nous dormions…

— Mais les gens du Waldeck, que sont-ils devenus ?

— Ils n’étaient déjà plus là, monsieur, lorsque mes compagnons et moi nous sommes remontés sur le pont.

— L’équipage a-t-il donc pu sauter à bord du navire qui a rencontré le Waldeck ? demanda le capitaine Hull.

— Peut-être, et même il faut l’espérer pour lui !

— Et ce navire, après le choc, n’est pas revenu pour vous recueillir ?

— Non.

— A-t-il donc sombré lui-même ?

— Il n’a pas sombré, répondit le vieux noir en secouant la tête, car nous avons pu le voir fuir dans la nuit. »

Ce fait, qui fut attesté par tous les survivants du Waldeck, peut paraître incroyable. Il n’est que trop vrai, cependant, que des capitaines, après quelque terrible collision, due à leur imprudence, ont souvent pris la fuite sans s’inquiéter des infortunés qu’ils avaient mis en perdition, sans essayer de leur porter secours !

Que des cochers en fassent autant et laissent à d’autres, sur la voie publique, le soin de réparer le malheur qu’ils ont causé, cela est déjà condamnable. Encore est-il que leurs victimes sont assurées de trouver des secours immédiats. Mais, que d’hommes à hommes on s’abandonne ainsi sur mer, c’est à ne pas croire, c’est une honte !

Cependant, le capitaine Hull connaissait plusieurs exemples de pareille inhumanité, et il dut répéter à Mrs. Weldon que de tels faits, si monstrueux qu’ils fussent, n’étaient malheureusement pas rares.

Puis, reprenant :

« D’où venait le Waldeck ? demanda-t-il.

— De Melbourne.

— Vous n’êtes donc pas des esclaves ?…

— Non, monsieur ! répondit vivement le vieux noir, qui se redressa de toute sa taille. Nous sommes des sujets de l’État de Pennsylvanie, et citoyens de la libre Amérique !

— Mes amis, répondit le capitaine Hull, croyez que vous n’avez pas compromis votre liberté en passant à bord du brick américain le Pilgrim. »

En effet, les cinq noirs que transportait le Waldeck appartenaient à l’État de Pennsylvanie. Le plus vieux, vendu en Afrique comme esclave à l’âge de six ans, puis transporté aux États-Unis, avait été affranchi depuis bien des années déjà par l’acte d’émancipation. Quant à ses compagnons, beaucoup plus jeunes que lui, fils d’esclaves libérés avant leur naissance, ils étaient nés libres, et aucun blanc n’avait jamais eu sur eux un droit de propriété. Ils ne parlaient même pas ce langage « nègre », qui n’emploie pas l’article et ne connaît que l’infinitif des verbes, — langage qui a disparu peu à peu, d’ailleurs, depuis la guerre anti-esclavagiste. Ces noirs avaient donc librement quitté les États-Unis, et ils y retournaient librement.

Ainsi qu’ils l’apprirent au capitaine Hull, ils s’étaient engagés en qualité de travailleurs chez un Anglais, qui possédait une vaste exploitation près de Melbourne, dans l’Australie méridionale. Là, ils avaient passé trois ans, avec grand profit pour eux, et, leur engagement terminé, ils avaient voulu retourner en Amérique.

Ils s’étaient donc embarqués sur le Waldeck, payant leur passage comme des passagers ordinaires. Le 5 décembre, ils quittaient Melbourne, et dix-sept jours après, pendant une nuit très noire, le Waldeck avait été abordé par un grand steamer.

Les noirs étaient couchés. Quelques secondes après la collision, qui fut terrible, ils se précipitèrent sur le pont.

Déjà, la mâture du navire était venue en bas, et le Waldeck s’était couché sur le flanc ; mais il ne devait pas couler, l’eau n’ayant envahi la cale que dans une proportion insuffisante.

Quant au capitaine et à l’équipage du Waldeck, tous avaient disparu, soit que les uns eussent été précipités dans la mer, soit que les autres se fussent accrochés aux agrès du navire abordeur, qui, après le choc, avait fui pour ne plus revenir.

Les cinq noirs étaient restés seuls à bord, sur une coque à demi chavirée, à douze cents milles de toutes terres.

Le plus vieux de ces nègres se nommait Tom. Son âge, aussi bien que son caractère énergique et son expérience souvent mise à l’épreuve pendant une longue vie de travail, en faisaient le chef naturel des compagnons qui s’étaient engagés avec lui.

Les autres noirs étaient des jeunes gens de vingt-cinq à trente ans, qui avaient noms Bat[1], fils du vieux Tom, Austin, Actéon et Hercule, tous quatre bien constitués, vigoureux, et qui auraient valu cher sur les marchés de l’Afrique centrale. Bien qu’ils eussent terriblement souffert, on pouvait aisément reconnaître en eux de magnifiques échantillons de cette forte race, auxquels une éducation libérale, puisée aux nombreuses écoles du Nord-Amérique, avait déjà imprimé son cachet.

Tom et ses compagnons s’étaient donc trouvés seuls sur le Waldeck, après la collision, n’ayant aucun moyen de relever cette coque inerte, sans même pouvoir la quitter, puisque les deux embarcations du bord avaient été fracassées dans l’abordage. Ils en étaient réduits à attendre le passage d’un navire, tandis que l’épave dérivait peu à peu sous l’action des courants. Cette action expliquait pourquoi on l’avait rencontrée si en dehors de sa route, car le Waldeck, parti de Melbourne, aurait dû se trouver beaucoup plus bas en latitude.

Pendant les dix jours qui s’écoulèrent entre la collision et le moment où le Pilgrim arriva en vue du bâtiment naufragé, les cinq noirs s’étaient nourris des quelques aliments qu’ils avaient trouvés dans l’office du carré. Mais, n’ayant pu pénétrer dans la cambuse, que l’eau noyait entièrement, ils n’avaient eu aucun spiritueux pour étancher leur soif, et ils avaient cruellement souffert, les pièces à eau, amarrées sur le pont, ayant été défoncées par le choc. Depuis la veille, Tom et ses compagnons, torturés par la soif, avaient perdu connaissance, et il était temps que le Pilgrim arrivât.

Tel fut le récit que Tom fit en peu de mots au capitaine Hull. Il n’y avait pas lieu de mettre en doute la véracité du vieux noir. Ses compagnons confirmèrent tout ce qu’il avait dit, et, d’ailleurs, les faits plaidaient pour ces pauvres gens.

Un autre être vivant, sauvé sur l’épave, aurait sans doute parlé avec la même franchise, — s’il eût été doué de la parole.

C’était ce chien, que la vue de Negoro semblait affecter d’une si désagréable façon. Il y avait là quelque antipathie véritablement inexplicable.

Dingo, — tel était le nom de ce chien, — appartenait à cette race de mâtins qui est particulière à la Nouvelle-Hollande. Ce n’était pas en Australie, cependant, que l’avait trouvé le capitaine du Waldeck. Deux ans auparavant, Dingo, errant, à demi mort de faim, avait été rencontré sur le littoral ouest de la côte d’Afrique, aux environs de l’embouchure du Congo. Le capitaine du Waldeck avait recueilli ce bel animal, qui, resté peu sociable, semblait toujours regretter quelque ancien maître dont il aurait été violemment séparé et qu’il eût été impossible de retrouver dans cette contrée déserte. — S. V., — ces deux lettres, gravées sur son collier, c’était tout ce qui rattachait cet animal à un passé dont on eût vainement cherché le mystère.

Dingo, bête magnifique et robuste, plus grand que les chiens des Pyrénées, était donc un spécimen superbe de cette variété des mâtins de la Nouvelle-Hollande. Lorsqu’il se redressait, rejetant sa tête en arrière, il égalait la taille d’un homme. Son agilité, sa force musculaire avaient dû en faire un de ces animaux qui attaquent sans hésiter jaguars ou panthères, et ne craignent pas de faire face à un ours. De pelage épais, sa longue queue bien fournie et raide comme une queue de lion, fauve foncé dans sa couleur générale, Dingo n’était nuancé qu’au museau de quelques reflets blanchâtres. Cet animal, sous l’influence de la colère, pouvait devenir redoutable, et on comprendra que Negoro ne fût pas satisfait de l’accueil que lui avait fait ce vigoureux échantillon de la race canine.

Cependant, Dingo, s’il n’était pas sociable, n’était pas méchant. Il semblait plutôt être triste. Une observation qui avait été faite par le vieux Tom à bord du Waldeck, c’est que ce chien ne semblait pas affectionner les noirs. Il ne cherchait point à leur faire du mal, mais certainement il les fuyait. Peut-être sur cette côte africaine où il errait, avait-il subi quelques mauvais traitements de la part des indigènes. Aussi, bien que Tom et ses compagnons fussent de braves gens, Dingo ne s’était-il jamais porté vers eux. Pendant les dix jours que les naufragés avaient passés sur le Waldeck, il s’était tenu à l’écart, se nourrissant on ne sait comment, mais ayant, lui aussi, cruellement souffert de la soif.

Tels étaient donc les survivants de cette épave, que le premier coup de mer allait submerger. Elle n’eût sans doute entraîné que des cadavres dans les profondeurs de l’Océan, si l’arrivée inespérée du Pilgrim, retardé lui-même par les calmes et les vents contraires, n’eût permis au capitaine Hull de faire œuvre d’humanité.

Cette œuvre, il n’y avait plus qu’à la compléter en rapatriant les naufragés du Waldeck, qui, dans ce naufrage, avaient perdu leurs économies de trois années de travail. C’est ce qui allait être fait. Le Pilgrim, après avoir opéré son déchargement à Valparaiso, devait remonter la côte américaine jusqu’à la hauteur du littoral californien. Là, Tom et ses compagnons seraient bien accueillis par James-W. Weldon, — sa généreuse femme leur en donna l’assurance, — et ils seraient pourvus de tout ce qui leur serait nécessaire pour regagner l’État de Pennsylvanie.

Ces braves gens, rassurés sur l’avenir, n’eurent donc qu’à remercier Mrs. Weldon et le capitaine Hull. Certainement, ils leur devaient beaucoup, et, quoiqu’ils ne fussent que de pauvres nègres, peut-être ne désespéraient-ils pas de payer un jour cette dette de reconnaissance.


  1. Bat, abréviatif de Bartholomée.