Un capitaine de quinze ans/II/2

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Hetzel (p. 195-205).

CHAPITRE II

harris et negoro


Le lendemain du jour où Dick Sand et ses compagnons avaient établi leur dernière halte dans la forêt, deux hommes se rencontraient à trois milles de là, ainsi qu’il avait été préalablement convenu entre eux.

Ces deux hommes étaient Harris et Negoro, et l’on va voir à quoi se réduisait la part du hasard qui avait mis en présence sur le littoral de l’Angola le Portugais venu de Nouvelle-Zélande et l’Américain que son métier de traitant obligeait à parcourir souvent cette province de l’Ouest-Afrique.

Harris et Negoro s’étaient assis au pied d’un énorme banian, sur la berge d’un ruisseau torrentueux, qui coulait entre une double haie de papyrus.

La conversation commençait, car le Portugais et l’Américain venaient de se rejoindre à l’instant, et tout d’abord elle avait porté sur les faits qui s’étaient accomplis pendant ces dernières heures.

« Ainsi, Harris, dit Negoro, tu n’as pas pu entraîner plus loin dans l’Angola la petite troupe du capitaine Sand, comme ils appellent ce novice de quinze ans ?

— Non, camarade, répondit Harris, et il est même étonnant que je sois parvenu à l’amener à cent milles, au moins, de la côte ? Depuis plusieurs jours, mon jeune ami Dick Sand me regardait d’un œil inquiet, ses soupçons se changeaient peu à peu en certitudes, et ma foi…

— Cent milles encore, Harris, et ces gens-là eussent été plus sûrement encore dans notre main ! Il ne faut pourtant pas qu’ils nous échappent !

— Eh ! comment le pourraient-ils ? répondit Harris qui haussa les épaules. Je te le répète, Negoro, il n’était que temps de leur fausser compagnie ! J’ai lu dix fois dans ses yeux que mon jeune ami était tenté de m’envoyer une balle en pleine poitrine, et j’ai un trop mauvais estomac pour digérer ces pruneaux de douze à la livre !

— Bon ! fit Negoro. J’ai, moi aussi, un compte à régler avec ce novice…

— Et tu le régleras à ton aise avec les intérêts, camarade. Quant à moi, pendant les premiers jours de marche, je suis bien parvenu à lui faire prendre cette province pour le désert d’Atacama que j’ai visité autrefois ; mais le moutard qui réclamait ses caoutchoucs et ses oiseaux-mouches, mais la mère qui demandait ses quinquinas, mais le cousin qui s’entêtait à trouver des cocuyos !… Ma foi, j’étais à bout d’imagination, et, après leur avoir fait avaler à grand-peine des autruches pour des girafes… une trouvaille, cela, Negoro ! — je ne savais plus qu’inventer ! D’ailleurs je voyais bien que mon jeune ami n’acceptait plus mes explications ! Puis, nous sommes tombés sur des traces d’éléphants ! Puis, les hippopotames se sont mis de la partie ! Et tu sais, Negoro, des hippopotames et des éléphants en Amérique, c’est comme des honnêtes gens aux pénitentiaires de Benguela ! Enfin, pour m’achever, voilà le vieux noir qui s’avise de dénicher au pied d’un arbre des fourches et des chaînes dont quelques esclaves s’étaient débarrassés pour fuir ! Au même moment rugit le lion, brochant sur le tout, et il est malaisé de faire prendre son rugissement pour le miaulement d’un chat inoffensif ! Je n’ai donc eu que le temps de sauter sur mon cheval et de filer jusqu’ici !

— Je comprends ! répondit Negoro. Néanmoins, j’aurais voulu les tenir cent milles plus avant dans la province !

— On fait ce qu’on peut, camarade, répondit Harris. Quant à toi, qui suivais notre caravane depuis la côte, tu as bien fait de garder ta distance. On te sentait là ! Il y a un certain Dingo, qui ne paraît pas t’affectionner. Que lui as-tu donc fait, à cet animal ?

— Rien, répondit Negoro, mais avant peu, il recevra quelque balle dans la tête.

— Comme tu en aurais reçu une de Dick Sand, si tu avais montré tant soit peu de ta personne à deux cents pas de son fusil. Ah ! c’est qu’il tire bien, mon jeune ami, et, entre nous, je suis obligé d’avouer que c’est, en son genre, un garçon solide !

— Si solide qu’il soit, Harris, il me payera cher ses insolences, répondit Negoro, dont la physionomie s’imprégnait d’une implacable cruauté.

— Bon, murmura Harris, mon camarade est bien resté tel que je l’ai toujours connu ! Les voyages ne l’ont pas déformé ! »

Puis après un instant de silence :

« Ah çà, Negoro, reprit-il, lorsque je t’ai si inopinément rencontré là-bas, sur le théâtre du naufrage, à l’embouchure de la Longa, tu n’as eu que le temps de me recommander ces braves gens, en me priant de les conduire aussi loin que possible à travers cette prétendue Bolivie, mais tu ne m’as pas dit ce que tu avais fait depuis deux ans ! Deux ans, dans notre existence accidentée, c’est long, camarade ! Un beau jour, après avoir pris la conduite d’une caravane d’esclaves pour le compte du vieil Alvez, dont nous ne sommes que les très humbles agents, tu as quitté Cassange et l’on n’a plus entendu parler de toi ! J’ai pensé que tu avais eu quelques désagréments avec la croisière anglaise et que tu étais pendu !

— Il s’en est guère fallu, Harris.

— Ça viendra, Negoro.

— Merci !

— Que veux-tu ? répondit Harris avec une indifférence toute philosophique, c’est une des chances du métier ! On ne fait pas la traite sur la côte d’Afrique, sans risquer de mourir ailleurs que dans son lit ! Enfin, tu as été pris ?…

— Oui.

— Par les Anglais !

— Non ! Par les Portugais.

— Avant ou après avoir livré ta cargaison ? demanda Harris.

— Après… répliqua Negoro, qui avait légèrement hésité à répondre. Ces Portugais font maintenant les difficiles ! Ils ne veulent plus de l’esclavage, bien qu’ils en aient si longtemps usé à leur profit ! J’étais dénoncé, surveillé. On m’a pris…

— Et condamné ?…

À finir mes jours dans le pénitentiaire de Saint-Paul de Loanda.

— Mille diables ! s’écria Harris. Un pénitentiaire ! Voilà un lieu malsain pour des gens habitués comme nous le sommes à vivre au grand air ! Moi, j’aurais peut-être préféré être pendu !

— On ne s’échappe pas de la potence, répondit Negoro, mais de la prison…

— Tu as pu t’évader ?…

— Oui, Harris ! Quinze jours seulement après avoir été mis au bagne, j’ai pu me cacher à fond de cale d’un steamer anglais en partance pour Auckland de Nouvelle-Zélande. Un baril d’eau, une caisse de conserves entre lesquels je m’étais fourré, m’ont fourni à manger et à boire pendant toute la traversée. Oh ! j’ai terriblement souffert à ne pas vouloir me montrer, lorsque nous avons été en mer. Mais, si j’avais été assez malavisé pour le faire, j’aurais été réintégré à fond de cale, et, volontairement ou non, la torture eût été la même ! En outre, à mon arrivée à Auckland, on m’aurait remis de nouveau aux autorités anglaises, et finalement reconduit au pénitentiaire de Loanda, ou peut-être pendu, comme tu le disais ! Voilà pourquoi j’ai préféré voyager incognito.

— Et sans payer ton passage ! s’écria Harris en riant. Ah ! voilà qui n’est pas délicat, camarade ! Se faire nourrir et transporter gratis !…

— Oui, reprit Negoro, mais trente jours de traversée à fond de cale !…

— Enfin, c’est fait, Negoro. Te voilà parti pour la Nouvelle-Zélande, au pays des Maoris ! Mais tu en es revenu. Est-ce que le retour s’est fait dans les mêmes conditions ?

— Non pas, Harris. Tu penses bien que là-bas, je n’avais plus qu’une idée : revenir à l’Angola et reprendre mon métier de traitant.

— Oui ! répondit Harris, on aime son métier… par habitude !

— Pendant dix-huit mois… »

Ces derniers mots prononcés, Negoro s’était tu brusquement. Il avait saisi le bras de son compagnon et il écoutait.

« Harris, dit-il en baissant la voix, est-ce qu’il ne s’est pas fait comme un frémissement dans ce buisson de papyrus ?

— En effet », répondit Harris, qui saisit son fusil, toujours prêt à faire feu.

Negoro et lui se levèrent, regardèrent autour d’eux et écoutèrent avec la plus grande attention.

« Il n’y a rien, dit bientôt Harris. C’est ce ruisseau grossi par l’orage qui coule plus bruyamment. Depuis deux ans, camarade, tu as perdu l’habitude des bruits de la forêt, mais tu t’y referas. Continue donc le récit de tes aventures. Quand je connaîtrai bien le passé, nous causerons de l’avenir. »

Negoro et Harris s’étaient replacés au pied du banian. Le Portugais reprit en ces termes :

« Pendant dix-huit mois j’ai végété à Auckland. Le steamer une fois arrivé, j’avais pu quitter le bord sans être vu ; mais pas une piastre, pas un dollar en poche ! Pour vivre, j’ai dû faire tous les métiers…

— Même le métier d’honnête homme, Negoro ?

— Comme tu dis, Harris.

— Pauvre garçon !

— Or, j’attendais toujours une occasion qui tardait à venir, lorsque le baleinier Pilgrim arriva au port d’Auckland.

— Ce bâtiment qui s’est mis à la côte d’Angola ?

— Celui-là même, Harris, et sur lequel Mrs. Weldon, son enfant et son cousin allaient prendre passage. Or, en ma qualité d’ancien marin, ayant même été second à bord d’un négrier, je n’étais pas gêné de reprendre du service sur un bâtiment… Je me présentai donc au capitaine du Pilgrim, mais l’équipage était au complet. Très heureusement pour moi, le cuisinier du brick-goélette avait déserté. Or, il n’est pas un marin qui ne sache faire la cuisine. Je m’offris en qualité de maître-coq. Faute de mieux, on m’accepta, et quelques jours après, le Pilgrim avait perdu de vue les terres de Nouvelle-Zélande.

— Mais, demanda Harris, d’après ce que mon jeune ami m’a raconté, le Pilgrim ne faisait pas du tout voile pour la côte d’Afrique ! Comment donc y est-il arrivé ?

— Dick Sand ne doit pas pouvoir le comprendre encore et peut-être ne le comprendra-t-il jamais, répondit Negoro ; mais je vais t’expliquer ce qui s’est passé, Harris, et tu pourras le redire à ton jeune ami, si cela te fait plaisir.

— Comment donc ! répondit Harris. Parle, camarade, parle !

— Le Pilgrim, reprit Negoro, faisait route pour Valparaiso. Lorsque je m’embarquai, je croyais bien n’aller qu’au Chili. C’était toujours une bonne moitié du chemin entre la Nouvelle-Zélande et l’Angola, et je me rapprochais de plusieurs milliers de milles de la côte d’Afrique. Mais il arriva ceci, c’est que trois semaines après avoir quitté Auckland, le capitaine Hull, qui commandait le Pilgrim, disparut avec tout son équipage en chassant une baleine. Ce jour-là, il ne resta donc plus que deux marins à bord, le novice et le cuisinier Negoro.

— Et tu as pris le commandement du navire ? demanda Harris.

— J’eus d’abord cette pensée, mais je voyais qu’on se défiait de moi. Il y avait cinq vigoureux noirs à bord, des hommes libres ! Je n’aurais pas été le maître, et toute réflexion faite, je restai ce que j’étais au départ, le cuisinier du Pilgrim.

— C’est donc le hasard qui a conduit ce navire à la côte d’Afrique ?

— Non, Harris, répondit Negoro, il n’y a d’autre hasard dans toute cette
« Il n’y a rien, » dit bientôt Harris. (Page 198.)
aventure que de t’avoir rencontré, pendant une de tes tournées de traitant, précisément sur cette partie du littoral où s’était échoué le Pilgrim. Mais quant à être venu en vue de l’Angola, c’est par ma volonté, ma volonté secrète que cela s’est fait. Ton jeune ami, encore fort novice en navigation, ne pouvait relever sa position qu’au moyen du loch et de la boussole. Eh bien ! un jour, le loch est resté par le fond. Une nuit, la boussole a été faussée, et le Pilgrim, poussé par une violente tempête, a fait fausse route. La longueur de la traversée, inexplicable pour Dick Sand, l’eût été même pour le marin le plus entendu. Sans que le novice pût le savoir, ni même le soupçonner, le cap Horn fut doublé, mais moi, Harris, je le reconnus au milieu des brumes. Alors l’aiguille du
Dingo disparuit entre la double rangée d’arbustes. (Page 204.)

compas a repris, grâce à moi, sa direction vraie, et le navire, entraîné au nord-est par cet effroyable ouragan, est venu se jeter à la côte d’Afrique, précisément sur ces terres de l’Angola que je voulais atteindre !

— Et à ce moment même, Negoro, répondit Harris, la chance m’avait amené là pour te recevoir et guider ces braves gens à l’intérieur. Ils se croyaient, ils ne pouvaient se croire qu’en Amérique, et il m’a été facile de leur faire prendre cette province pour la Basse-Bolivie, avec laquelle elle a justement quelque ressemblance.

— Oui, ils l’ont cru, comme ton jeune ami avait cru relever l’île de Pâques, quand ils passaient en vue de Tristan d’Acunha !

— Tout autre s’y serait trompé, Negoro.

— Je le sais, Harris, et je comptais bien exploiter cette erreur. Enfin, voilà mistress Weldon et ses compagnons à cent milles dans l’intérieur de cette Afrique où je voulais les entraîner !

— Mais, répondit Harris, ils savent maintenant où ils sont !

— Eh ! qu’importe à présent ! s’écria Negoro.

— Et qu’en feras-tu ? demanda Harris.

— Ce que j’en ferai ! répondit Negoro… Avant de te le dire, Harris, donne-moi donc des nouvelles de notre maître le traitant Alvez que je n’ai pas vu depuis deux ans !

— Oh ! le vieux coquin se porte à merveille ! répondit Harris, et il sera enchanté de te revoir.

— Est-il au marché de Bihé ? demanda Negoro.

— Non, camarade, depuis un an, il est à son établissement de Kazonndé.

— Et les affaires vont-elles ?

— Oui, mille diables ! s’écria Harris, quoique la traite devienne de plus en plus difficile, au moins sur ce littoral. Les autorités portugaises d’un côté, les croisières anglaises de l’autre, voilà qui gêne les exportations. Il n’y a guère qu’aux environs de Mossamedès, au sud de l’Angola, que l’embarquement des noirs puisse se faire maintenant avec quelque chance de succès. Aussi, en ce moment, les baracons sont-ils remplis d’esclaves, attendant les navires qui doivent les charger pour les colonies espagnoles. Quant à les passer par Benguela ou Saint-Paul de Loanda, ce n’est pas possible. Les gouverneurs n’entendent plus raison, et les chéfès[1] pas davantage. Il faudra donc se retourner vers les factoreries de l’intérieur, et c’est ce que compte faire le vieil Alvez. Il ira du côté de N’yangwé et du Tanganyika, échanger ses étoffes contre de l’ivoire et des esclaves. Les affaires sont toujours fructueuses avec la haute Égypte et la côte de Mozambique qui fournit tout Madagascar. Mais le temps viendra, je le crains, où la traite ne pourra plus s’opérer. Les Anglais font de grands progrès à l’intérieur de l’Afrique. Les missionnaires s’avancent et marchent contre nous ! Ce Livingstone, que Dieu confonde ! après avoir achevé d’explorer la région des lacs, va, dit-on, se diriger vers l’Angola. Puis, on parle d’un lieutenant Cameron qui se propose de traverser le continent de l’est à l’ouest. On craint aussi que l’Américain Stanley ne veuille en faire autant ! Toutes ces visites finiront par nuire à nos opérations, Negoro, et si nous avons le sentiment de nos intérêts, pas un de ces visiteurs ne reviendra raconter en Europe ce qu’il aura eu l’indiscrétion de venir voir en Afrique ! »

N’eût-on pas dit, à les entendre, ces coquins, qu’ils parlaient comme d’honnêtes négociants dont une crise commerciale gêne momentanément les affaires ? Qui croirait qu’au lieu de sacs de café ou de boucauts de sucre, il s’agissait d’êtres humains à expédier comme marchandise ? Ces traitants n’ont plus aucun sentiment du juste ou de l’injuste. Le sens moral leur fait absolument défaut, et, en eussent-ils, qu’ils le perdraient vite au milieu des atrocités épouvantables de la traite africaine.

Mais où Harris avait raison, c’est lorsqu’il disait que la civilisation pénétrait peu à peu dans ces contrées sauvages à la suite de ces hardis voyageurs dont le nom se lie indissolublement aux découvertes de l’Afrique équatoriale. En tête, David Livingstone, après lui, Grant, Speke, Burton, Cameron, Stanley, ces héros, laisseront un renom impérissable de bienfaiteurs de l’humanité.

Leur conversation arrivée à ce point, Harris savait ce qu’avaient été les deux dernières années de la vie de Negoro. L’ancien agent du traitant Alvez, l’évadé du pénitentiaire de Loanda, reparaissait tel qu’il l’avait toujours connu, c’est-à-dire prêt à tout faire. Mais quel parti Negoro comptait prendre à l’égard des naufragés du Pilgrim, Harris ne le savait pas encore, et il le demanda à son complice.

« Et maintenant, dit-il, que feras-tu de ces gens-là ?

— J’en ferai deux parts, répondit Negoro, en homme dont le plan est depuis longtemps arrêté, ceux que je vendrai comme esclaves, et ceux que… »

Le Portugais n’acheva pas, mais sa physionomie farouche parlait assez pour lui.

« Lesquels vendras-tu ? demanda Harris.

— Ces noirs qui accompagnent mistress Weldon, répondit Negoro. Le vieux Tom n’a peut-être pas grande valeur, mais les autres sont quatre vigoureux gaillards qui vaudront cher sur le marché de Kazonndé !

— Je le crois bien, Negoro ! répondit Harris. Quatre nègres bien constitués, habitués au travail, ressemblant peu à ces brutes qui nous arrivent de l’intérieur ! Certainement, tu les vendras cher ! Des esclaves, nés en Amérique et expédiés sur les marchés de l’Angola, c’est une marchandise rare ! — Mais, ajouta l’Américain, tu ne m’as pas dit s’il y avait quelque argent à bord du Pilgrim ?

— Oh ! quelques centaines de dollars seulement dont j’ai opéré le sauvetage ! Heureusement, je compte sur certaines rentrées…

— Lesquelles donc, camarade ? demanda curieusement Harris.

— Rien !… répondit Negoro, qui parut regretter d’avoir parlé plus qu’il n’aurait voulu.

— Reste maintenant à s’emparer de toute cette marchandise de haut prix, dit Harris.

— Est-ce donc si difficile ? demanda Negoro.

— Non, camarade. À dix milles d’ici, sur la Coanza, est campée une caravane d’esclaves, conduite par l’arabe Ibn Hamis, et qui n’attend que mon retour pour prendre la route de Kazonndé. Il y a là plus de soldats indigènes qu’il n’en faut pour capturer Dick Sand et ses compagnons. Il suffit donc que mon jeune ami ait l’idée de se diriger vers la Coanza…

— Mais aura-t-il cette idée ? demanda Negoro.

— Sûrement, répondit Harris, puisqu’il est intelligent, et ne peut pas soupçonner le danger qui l’attend. Dick Sand ne doit pas songer à revenir à la côte par le chemin que nous avons suivi ensemble. Il se perdrait au milieu de ces immenses forêts. Il cherchera donc, j’en suis sûr, à gagner une des rivières qui courent vers le littoral, de manière à en descendre le cours sur un radeau. Il n’a pas d’autre parti à prendre, et, je le connais, il le prendra.

— Oui… peut-être !… répondit Negoro, qui réfléchissait.

— Ce n’est pas « peut-être », c’est « assurément » qu’il faut dire, reprit Harris. Vois-tu, Negoro, c’est comme si j’avais donné rendez-vous à mon jeune ami sur les bords de la Coanza !

— Eh bien, répondit Negoro, en route. Je connais Dick Sand. Il ne s’attardera pas d’une heure, et il faut le devancer.

— En route, camarade ! »

Harris et Negoro se levaient tous les deux, lorsque le bruit qui avait déjà éveillé l’attention du Portugais se renouvela. C’était un frémissement des tiges entre les hauts papyrus.

Negoro s’arrêta et saisit la main d’Harris.

Tout à coup, un sourd aboiement se fit entendre. Un chien apparut au pied de la berge, la gueule ouverte, prêt à s’élancer.

« Dingo ! s’écria Harris.

— Ah ! cette fois, il ne m’échappera pas ! » répondit Negoro.

Dingo allait se jeter sur lui, lorsque Negoro, saisissant le fusil d’Harris, l’épaula vivement et fit feu.

Un long hurlement de douleur répondit à la détonation, et Dingo disparut entre la double rangée d’arbustes qui bordait le ruisseau.

Negoro descendit aussitôt jusqu’au bas de la berge.

Des gouttelettes de sang tachaient quelques tiges de papyrus, et une longue traînée rouge se dessinait sur les cailloux du ruisseau.

« Enfin, ce maudit animal a son compte ! » s’écria Negoro.

Harris avait assisté, sans prononcer une parole, à toute cette scène.

« Ah çà ! Negoro, dit-il, il t’en voulait donc particulièrement, ce chien-là ?

— Il paraît, Harris, mais il ne m’en voudra plus !

— Et pourquoi te détestait-il si bien, camarade ?

— Oh ! une vieille affaire à régler entre lui et moi !

— Une vieille affaire ?… » répondit Harris.

Negoro n’en dit pas davantage, et Harris en conclut que le Portugais lui avait tu quelque aventure de son passé, mais il n’insista pas.

Quelques instants plus tard, tous deux, descendant le cours du ruisseau, se dirigeaient vers la Coanza, à travers la forêt.


  1. Titre que l’on donne aux gouverneurs portugais des établissements secondaires.