Un capitaine de quinze ans/II/7

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hetzel (p. 245-254).

CHAPITRE VII

un campement sur les bords de la coanza.


L’aspect du pays, depuis que l’inondation avait fait un lac de cette plaine où s’élevait le village des termites, était entièrement changé. Une vingtaine de fourmilières émergeaient par leur cône et formaient les seuls points saillants sur cette large cuvette.

C’était la Coanza qui avait débordé pendant la nuit, sous les eaux de ses affluents, grossis par l’orage.

Cette Coanza, un des fleuves de l’Angola, se jette dans l’océan Atlantique, à cent milles du point où s’était échoué le Pilgrim. C’est ce fleuve que le lieutenant Cameron devait traverser quelques années plus tard, avant d’atteindre Benguela. La Coanza est destinée à devenir le véhicule du transit intérieur de cette portion de la colonie portugaise. Déjà des steamers remontent son bas cours, et dix ans ne s’écouleront pas sans qu’ils desservent son lit supérieur. Dick Sand avait donc sagement agi en cherchant vers le nord quelque rivière navigable. La rivulette qu’il avait suivie venait se jeter dans la Coanza même. N’eût été cette attaque soudaine, contre laquelle rien n’avait pu le mettre en garde, il l’aurait trouvée un mille plus loin ; ses compagnons et lui se seraient embarqués sur un radeau facile à construire, et ils auraient eu grande chance de descendre la Coanza jusqu’aux bourgades portugaises où les steamers font escale. Là, leur salut eût été assuré.

Il ne devait pas en être ainsi.

Le campement, aperçu par Dick Sand, était établi sur une hauteur voisine de cette fourmilière, dans laquelle la fatalité l’avait jeté comme dans un piège. Au sommet de cette hauteur se dressait un énorme figuier sycomore, qui eût aisément abrité cinq cents hommes sous son immense ramure. Qui n’a pas vu ces arbres géants de l’Afrique centrale ne saurait s’en faire une idée. Leurs branches forment une forêt, et l’on pourrait s’y perdre. Plus loin de gros banians, de ceux dont les graines ne se transforment pas en fruits, complétaient le cadre de ce vaste paysage.

C’était sous l’abri du sycomore que, cachée comme en un mystérieux asile, toute une caravane, — celle dont Harris avait annoncé l’arrivée à Negoro, — venait de faire halte. Ce nombreux convoi d’indigènes, arrachés à leurs villages par les agents du traitant Alvez, se dirigeait vers le marché de Kazonndé. De là, les esclaves, suivant les besoins, seraient envoyés ou dans les baracons du littoral ouest, ou à N’yangwé, vers la région des grands lacs, pour être distribués soit vers la Haute-Égypte, soit vers les factoreries de Zanzibar.

Aussitôt leur arrivée au campement, Dick Sand et ses compagnons avaient été traités en esclaves. Au vieux Tom, à son fils, à Austin, à Actéon, à la pauvre Nan, nègres d’origine, bien qu’ils n’appartinssent pas à la race africaine, on réserva le traitement des captifs indigènes. Après qu’ils eurent été désarmés, malgré la plus vive résistance, ils furent maintenus à la gorge, deux par deux, au moyen d’une perche longue de six à sept pieds, bifurquée à chaque bout et fermée par une tige de fer. De cette façon, ils étaient forcés de marcher en ligne, l’un derrière l’autre, sans pouvoir s’écarter ni à droite, ni à gauche. Par surcroît de précaution, une lourde chaîne les rattachait par la ceinture. Ils avaient donc les bras libres pour porter des fardeaux, les pieds libres pour marcher, mais ils n’auraient pu en faire usage pour fuir. C’est ainsi qu’ils allaient franchir des centaines de milles, sous les coups de fouet d’un havildar ! Étendus à l’écart, accablés par la réaction qui avait suivi les premiers instants de leur lutte contre les nègres, ils ne faisaient plus un mouvement ! Que n’avaient-ils pu suivre Hercule dans sa fuite ! Et pourtant, que pouvait-on espérer pour le fugitif ? Tout vigoureux qu’il était, que deviendrait-il, dans cette inhospitalière contrée, où la faim, l’isolement, les bêtes fauves, les indigènes, tout était contre lui ? N’en viendrait-il pas bientôt à regretter le sort de ses compagnons ? Et ceux-ci, cependant, n’avaient aucune pitié à attendre de la part des chefs de la caravane, Arabes ou Portugais, parlant une langue qu’ils ne pouvaient comprendre, et qui n’entraient en communication avec eux que par des regards et des gestes menaçants.

Dick Sand, lui, n’était pas accouplé à quelque autre esclave. C’était un blanc, et on n’avait pas osé sans doute lui infliger le traitement commun. Désarmé, il avait les pieds et les mains libres, mais un havildar le surveillait spécialement. Il observait le campement, et à chaque instant, il s’attendait à voir paraître Negoro ou Harris… Son attente fut trompée. Nul doute pour lui, cependant, que ces deux misérables n’eussent dirigé l’attaque contre la fourmilière.

Aussi la pensée lui était-elle venue que Mrs. Weldon, le petit Jack et le cousin Bénédict avaient été entraînés séparément par les ordres de l’Américain ou du Portugais ; ne les voyant ni l’un ni l’autre, il se disait que les deux complices accompagnaient peut-être bien leurs victimes. Où les conduisait-on ? Qu’en voulait-on faire ? c’était son plus cruel souci. Dick Sand oubliait sa propre situation, pour ne songer qu’à Mrs. Weldon et aux siens. La caravane, campée sous le gigantesque sycomore, ne comptait pas moins de huit cents personnes, soit cinq cents esclaves des deux sexes, deux cents soldats, porteurs ou maraudeurs, des gardiens, des havildars, des agents ou des chefs.

Ces chefs étaient d’origine arabe et portugaise. On imaginerait difficilement les cruautés que ces êtres inhumains exercent sur leurs captifs. Ils les frappent sans relâche, et ceux d’entre eux qui tombent épuisés, hors d’état d’être vendus, sont achevés à coups de fusil ou de couteau. On les tient ainsi par la terreur ; mais le résultat de ce système, c’est qu’à l’arrivée de la caravane, cinquante pour cent des esclaves manquent au compte du traitant, soit que quelques-uns aient pu s’échapper, soit que les ossements de ceux qui sont morts à la peine jalonnent les longues routes de l’intérieur à la côte.

Mais le géant fit tournoyer son fusil comme une massue. (Page 245.)

On le pense bien, les agents d’origine européenne, Portugais pour la plupart, ne sont que des coquins que leur pays a rejetés, des condamnés, des échappés de prison, d’anciens négriers qu’on n’a pu pendre, en un mot le rebut de l’humanité. Tel Negoro, tel Harris, maintenant au service de l’un des plus gros traitants de l’Afrique centrale, José-Antonio Alvez, bien connu des trafiquants de la province, et sur lequel le lieutenant Cameron a donné de curieux renseignements.

Les soldats qui escortent les captifs sont généralement des indigènes à la solde des traitants. Mais ceux-ci n’ont pas le monopole de ces razzias qui leur procurent des esclaves. Les rois nègres se font aussi des guerres atroces et dans le même but ; alors les vaincus adultes, les femmes et les enfants, réduits à
Le signal du départ fut donné. (Page 254.)

l’esclavage, sont vendus par les vainqueurs aux traitants pour quelques yards de calicot, de la poudre, des armes à feu, des perles roses ou rouges, et souvent même, dit Livingstone, aux époques de famine, pour quelques grains de maïs.

Les soldats qui escortaient la caravane du vieil Alvez pouvaient donner une juste idée de ce que sont les armées africaines. C’était un ramassis de bandits nègres, à peine vêtus, qui brandissaient de longs fusils à pierre, garnis à leur canon d’un grand nombre d’anneaux de cuivre. Avec une telle escorte, à laquelle se joignent des maraudeurs qui ne valent pas mieux, les agents ont d’ailleurs souvent fort à faire. On discute leurs ordres, on leur impose les lieux et les heures de halte, on menace de les abandonner, et il n’est pas rare qu’ils soient forcés de céder aux exigences de cette soldatesque.

Bien que les esclaves, hommes ou femmes, soient généralement assujettis à porter des fardeaux pendant que la caravane est en marche, on compte encore un certain nombre de « porteurs » qui l’accompagnent. On les appelle plus spécialement des « pagazis », et ils se chargent des ballots d’objets précieux, principalement de l’ivoire. Telle est, quelquefois, la grosseur de ces dents d’éléphants, dont quelques-unes pèsent jusqu’à cent soixante livres, qu’il faut deux de ces pagazis pour les porter aux factoreries, d’où cette précieuse marchandise est expédiée sur les marchés de Khartoum, de Zanzibar et de Natal. À l’arrivée, ces pagazis sont payés au prix convenu, qui consiste en une vingtaine d’yards de cotonnade, ou de cette étoffe qui porte le nom de « mérikani », un peu de poudre, une poignée de cauris[1], quelques perles, ou même ceux des esclaves qui seraient d’une défaite difficile lorsque le traitant n’a pas d’autre monnaie.

Parmi les cinq cents esclaves que comptait la caravane, on voyait peu d’hommes faits. Cela tient à ce que, la razzia finie et le village incendié, tout indigène au-dessus de quarante ans est impitoyablement massacré et pendu aux arbres des environs. Seuls, les jeunes adultes des deux sexes et les enfants sont destinés à fournir les marchés. À peine survit-il, après ces chasses à l’homme, le dixième des vaincus. Ainsi s’explique l’effroyable dépopulation qui change en déserts de vastes territoires de l’Afrique équinoxiale.

Ici, ces enfants et ces adultes étaient à peine vêtus d’un lambeau de cette étoffe d’écorce que produisent certains arbres, et qui est nommée « mbouzou » dans le pays. Aussi, l’état de ce troupeau d’êtres humains, femmes couvertes de plaies dues au fouet des havildars, enfants hâves, amaigris, les pieds saignants, que les mères essayent de porter en surcroît de leurs fardeaux, jeunes gens étroitement rivés à cette fourche plus torturante que la chaîne du bagne, est-il ce qu’on peut imaginer de plus lamentable. Oui, la vue de ces malheureux, à peine vivants, dont la voix n’avait plus de timbre, « squelettes d’ébène », suivant l’expression de Livingstone, eût touché des cœurs de bêtes fauves ; mais tant de misères laissaient insensibles ces Arabes endurcis et ces Portugais qui à en croire le lieutenant Cameron, sont plus cruels encore[2].

Il va sans dire que, pendant les marches comme pendant les haltes, les prisonniers étaient très sévèrement gardés. Aussi, Dick Sand comprit-il bientôt qu’il ne fallait pas même tenter de s’enfuir. Mais alors, comment retrouver Mrs. Weldon ? Que son enfant et elle eussent été enlevés par Negoro, ce n’était que trop certain. Le Portugais avait tenu à la séparer de ses compagnons pour des raisons qui échappaient encore au jeune novice ; mais il ne pouvait douter de l’intervention de Negoro, et son cœur se brisait à la pensée des dangers de toutes sortes qui menaçaient Mrs. Weldon.

« Ah ! se disait-il, quand je songe que j’ai tenu ces deux misérables, l’un et l’autre, au bout de mon fusil, et que je ne les ai pas tués !… »

Cette pensée était de celles qui revenaient le plus obstinément à l’esprit de Dick Sand. Que de malheurs la mort, la juste mort d’Harris et de Negoro eût évités ! que de misères en moins pour ceux que ces courtiers de chair humaine traitaient maintenant en esclaves !

Toute l’horreur de la situation de Mrs. Weldon, du petit Jack, se représentait aussitôt à Dick Sand. Ni la mère, ni l’enfant ne pouvaient compter sur cousin Bénédict. Le pauvre homme devait à peine se suffire ! Sans doute, on les entraînait tous trois vers quelque district reculé de la province d’Angola. Mais qui portait l’enfant encore malade ?

« Sa mère, oui ! sa mère ! se répétait Dick Sand. Elle aura retrouvé des forces pour lui ! Elle aura fait ce que font ces malheureuses esclaves ; et elle tombera comme elles ! Ah ! que Dieu me remette en face de ses bourreaux, et je… »

Mais il était prisonnier ! Il comptait pour une tête dans ce bétail que les havildars poussaient vers l’intérieur de l’Afrique ! Il ne savait même pas si Negoro et Harris dirigeaient eux-mêmes le convoi dont faisaient partie leurs victimes ! Dingo n’était plus là pour dépister le Portugais, pour signaler son approche. Hercule seul pourrait venir en aide à l’infortunée Mrs. Weldon. Mais ce miracle était-il à espérer ?

Dick Sand se raccrochait cependant à cette idée. Il se disait que le vigoureux noir était libre. De son dévouement, il n’y avait pas à douter ! Tout ce qu’il serait humainement possible de faire, Hercule le ferait dans l’intérêt de Mrs. Weldon.

Oui ! ou bien Hercule tenterait de retrouver leurs traces et de se mettre en communication avec eux, ou, si cette piste lui manquait, il essayerait de se concerter avec lui, Dick Sand, et peut-être de l’enlever, de le délivrer par un coup de force ! Pendant les haltes de nuit, se confondant avec ces prisonniers, noir comme eux, ne pourrait-il tromper la vigilance des soldats, parvenir jusqu’à lui, briser ses liens, l’entraîner dans la forêt, et tous deux, libres alors, que ne feraient-ils pas pour le salut de Mrs. Weldon ! Un cours d’eau leur permettrait de descendre jusqu’au littoral, et Dick Sand reprendrait, avec de nouvelles chances de succès et une plus grande connaissance des difficultés, ce plan si malheureusement empêché par l’attaque des indigènes !

Le jeune novice se laissait aller ainsi à des alternatives de craintes et d’espoir. En somme, il résistait à l’abattement, grâce à son énergique nature, et se tenait prêt à profiter de la moindre chance qui lui serait offerte.

Ce qu’il importait de savoir, avant tout, c’était vers quel marché les agents dirigeaient le convoi d’esclaves. Était-ce vers une des factoreries de l’Angola et serait-ce l’affaire de quelques étapes seulement, ou ce convoi cheminerait-il pendant des centaines de milles encore à travers l’Afrique centrale ? Le principal marché des traitants, c’est celui de N’yangwé, dans le Manyema, sur ce méridien qui divise le continent africain en deux parties presque égales, là où s’étend le pays des grands lacs que Livingstone parcourait alors. Mais il y avait loin du campement de la Coanza à cette bourgade ; des mois de voyage ne suffiraient pas à l’atteindre.

C’était là une des plus sérieuses préoccupations de Dick Sand, car, une fois à N’yangwé, au cas même où Mrs. Weldon, Hercule, les autres noirs et lui seraient parvenus à s’échapper, combien eût été difficile, pour ne pas dire impossible, le retour au littoral, au milieu des dangers d’une si longue route !

Mais Dick Sand eut bientôt raison de penser que le convoi ne tarderait pas à arriver à destination. Bien qu’il ne comprît pas le langage qu’employaient les chefs de la caravane, c’est-à-dire tantôt l’arabe, tantôt l’idiome africain, il remarqua que le nom d’un important marché de cette région était souvent prononcé. C’était le nom de Kazonndé, et il n’ignorait pas qu’il se faisait là un très grand commerce d’esclaves. Il fut donc naturellement conduit à croire que là se déciderait le sort des prisonniers, soit au profit du roi de ce district, soit pour le compte de quelque riche traitant du pays. On sait qu’il ne se trompait pas.

Or, Dick Sand, au courant des faits de la géographie moderne, connaissait assez exactement ce que l’on savait de Kazonndé. La distance de Saint-Paul de Loanda à cette ville ne dépasse pas quatre cents milles, et par conséquent, deux cent cinquante milles au plus la séparent du campement établi sur le cours de la Coanza. Dick Sand établissait approximativement son calcul, en prenant pour base le parcours fait par la petite troupe sous la conduite d’Harris. Or, dans des circonstances ordinaires, ce trajet ne demandait que dix à douze jours. En doublant ce temps pour les besoins d’une caravane déjà épuisée par une longue route, Dick Sand pouvait estimer à trois semaines la durée du trajet de la Coanza à Kazonndé. Ce qu’il croyait savoir, Dick Sand aurait bien voulu en faire part à Tom et à ses compagnons. Être assurés qu’on ne les entraînait pas au centre de l’Afrique, dans ces funestes contrées dont on ne peut plus espérer sortir, c’eût été une sorte de consolation pour eux. Or, il suffisait de quelques mots jetés en passant pour les instruire de ce qu’ils ignoraient. Ces mots, parviendrait-il à les leur dire ?

Tom et Bat, — un hasard avait réuni le père et le fils, — Actéon et Austin, enfourchés deux à deux, se trouvaient à l’extrémité droite du campement. Un havildar et une douzaine de soldats les surveillaient.

Dick Sand, libre de ses mouvements, résolut de diminuer peu à peu la distance qui le séparait du groupe que ses compagnons formaient à cinquante pas de lui. Il commença donc à manœuvrer dans ce but.

Très probablement, le vieux Tom devina la pensée de Dick Sand. Un mot, prononcé à voix basse, prévint ses compagnons d’être attentifs. Ils ne bougèrent pas, mais ils se tinrent prêts à voir comme à entendre.

Bientôt, Dick Sand eut gagné d’un air indifférent une cinquantaine de pas encore. De l’endroit où il se trouvait alors, il aurait pu crier, de façon à être entendu de Tom, ce nom de Kazonndé et lui dire quelle serait la durée probable du trajet. Mais compléter ses renseignements et s’entendre avec eux sur la conduite à tenir pendant le voyage, eût mieux valu encore. Il continua donc de se rapprocher d’eux. Déjà son cœur battait d’espérance ; il n’était plus qu’à quelques pas du but désiré, lorsque l’havildar, comme s’il eût pénétré tout à coup son intention, se précipita sur lui. Aux cris de ce forcené, dix soldats accoururent, et Dick Sand fut brutalement ramené en arrière, pendant que Tom et les siens étaient entraînés à l’autre extrémité du campement.

Dick Sand, exaspéré, s’était jeté sur l’havildar ; il était parvenu à briser dans ses mains son fusil qu’il avait presque réussi à lui arracher ; mais sept ou huit soldats l’assaillirent à la fois, et force lui fut de lâcher prise. Furieux, ils l’eussent massacré, si un des chefs de la caravane, un Arabe de grande taille, à physionomie farouche, ne fût intervenu. Cet Arabe était le chef Ibn Hamis dont Harris avait parlé. Il prononça quelques mots que Dick Sand ne put comprendre, et les soldats, obligés de lâcher leur proie, s’éloignèrent. Il était donc bien évident, d’une part, qu’il y avait défense formelle de laisser le jeune novice communiquer avec ses compagnons, et de l’autre, qu’on avait recommandé qu’il ne fût pas attenté à sa vie. Qui pouvait avoir donné de tels ordres, si ce n’était Harris ou Negoro ?

En ce moment, — il était neuf heures du matin, 19 avril, — les sons rauques d’une corne de « coudou »[3] éclataient, et le tambour se fit entendre. La halte allait prendre fin.

Tous, chefs, soldats, porteurs, esclaves, furent aussitôt sur pied. Les ballots chargés, plusieurs groupes de captifs se formèrent sous la conduite d’un havildar qui déploya une bannière à couleurs vives.

Le signal du départ fut donné.

Des chants s’élevèrent alors dans l’air, mais c’étaient les vaincus, non les vainqueurs, qui chantaient ainsi.

Et voici ce qu’ils disaient dans ces chants, menace empreinte d’une foi naïve des esclaves contre leurs oppresseurs, contre leurs bourreaux :

« Vous m’avez renvoyé à la côte, mais, quand je serai mort, je n’aurai plus de joug, et je reviendrai vous tuer ! »


  1. Coquilles très communes dans le pays, et qui servent de monnaie.
  2. Voici ce que dit Cameron : « Pour obtenir les cinquante femmes dont Alvez se disait propriétaire, dix villages avaient été détruits, dix villages ayant chacun de cent à deux cents âmes : un total de quinze cents habitants ; quelques-uns avaient pu s’échapper ; mais la plupart — presque tous — avaient péri dans les flammes, avaient été tués en défendant leurs familles, ou étaient morts de faim dans la jungle, à moins que les bêtes de proie n’eussent terminé plus promptement leurs souffrances.
    … « Ces crimes, perpétrés au centre de l’Afrique par des hommes qui se targuent du nom de chrétiens et se qualifient de Portugais, sembleraient incroyables aux habitants des pays civilisés. Il est impossible que le gouvernement de Lisbonne connaisse les atrocités commises par des gens qui portent son drapeau et qui se vantent d’être ses sujets. »
    (Tour du Monde. Trad. H. Loreau.)
    N.B. Il y a eu en Portugal des protestations très vives contre ces assertions de Cameron.
  3. Sorte de ruminant de la faune africaine.