Un chien andalou

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Librairie José Corti (reproduction : Éditions Jean Michel Place) (12pp. 34-37).


UN CHIEN ANDALOU



La publication de ce scénario dans « La Révolution Surréaliste » est la seule que j’autorise. Elle exprime, sans aucun genre de réserve, ma complète adhésion à la pensée et à l’activité surréalistes. Un Chien Andalou n’existerait pas si le surréalisme n’existait pas.

Un film à succès, voilà ce que pensent la majorité des personnes qui l’ont vu. Mais que puis-je contre les fervents de toute nouveauté, même si cette nouveauté outrage leurs convictions les plus profondes, contre une presse vendue ou insincère, contre cette foule imbécile qui a trouvé beau ou poétique ce qui, au fond, n’est qu’un désespéré, un passionné appel au meurtre.

L. B.



PROLOGUE


IL ÉTAIT UNE FOIS…


Un balcon dans la nuit.

Un homme aiguise son rasoir près du balcon. L’homme regarde le ciel au travers des vitres et voit…

Un léger nuage avançant vers la lune, qui est dans son plein.

Puis une tête de jeune fille, les yeux grands ouverts. Vers l’un des yeux s’avance la lame d’un rasoir.

Le léger nuage passe maintenant devant la lune.

La lame de rasoir traverse l’œil de la jeune fille en le sectionnant.


Fin du prologue.


HUIT ANS APRÈS.


Une rue déserte. Il pleut.

Un personnage, vêtu d’un costume, gris foncé, paraît à bicyclette. Il a la tête, le dos et les reins entourés de mantelets de toile blanche. Sur sa poitrine est assujettie, par des courroies, une boîte rectangulaire rayée, en diagonale de noir et blanc. Le personnage pédale machinalement, le guidon libre, les mains posées sur les genoux.

Le personnage vu de dos jusqu’aux cuisses en P. A. surimpression en sens longitudinal de la rue dans laquelle il circule de dos à l’appareil.

Le personnage avance vers l’appareil jusqu’à ce que la boîte rayée soit en G. P.

Une chambre, quelconque à un troisième étage dans cette rue. Au milieu est assise une jeune fille vêtue d’un costume aux couleurs vives, elle lit attentivement un livre. Elle tressaille tout à coup, elle écoute avec curiosité et se débarrasse du livre en le jetant sur un divan tout proche. Le livre reste ouvert. Sur une des pages on voit une gravure de La Dentellière de Vermeer. La jeune fille est convaincue maintenant qu’il se passe quelque chose : elle se lève, fait demi-tour et va vers la fenêtre, d’un pas rapide.

Le personnage de tantôt vient de s’arrêter, en bas, dans la rue. Sans opposer la moindre résistance, par inertie, il tombe avec la bicyclette dans le ruisseau, au milieu d’un tas de boue.

Geste de colère, de rancune, de la jeune fille qui se précipite dans les escaliers, pour descendre à la rue.

G. P. du personnage étendu à terre, sans aucune expression, dans la position identique à celle du moment de sa chute.

La jeune fille sort de la maison en se précipitant sur le cycliste et l’embrasse frénétiquement sur la bouche, les yeux et le nez. La pluie augmente jusqu’au point de faire disparaître, la scène précédente.

Renchaîné avec la boîte dont les raies obliques se superposent sur celles de la pluie. Des mains munies d’une petite clef ouvrent la boîte de laquelle elles retirent une cravate enveloppée dans du papier de soie. Il faut tenir compte de ce que le pluie, la boîte, le papier de soie et la cravate doivent se présenter avec des raies obliques dont, seule, la largeur varie.

La même chambre.

Debout à côté du lit, se trouve la jeune fille qui contemple les accessoires que portait le personnage — mantelets, boîte, et col dur avec cravate foncée et unie — le tout disposé comme si ces objets étaient portés par une personne étendue sur le lit. La jeune fille se décide enfin à prendre en mains le col, duquel elle enlève la cravate unie pour la remplacer par la rayée, qu’elle vient de retirer de la boîte. Elle la replace, au même endroit puis s’assied tout près du lit, dans l’attitude d’une personne qui veille un mort.

(Nota. — Le lit, c’est-à-dire la couverture et l’oreiller, sont légèrement froissés et creusés comme si, réellement, un corps humain y reposait).

La femme a la sensation que quelqu’un se trouve, derrière elle et se retourne pour voir qui c’est. Sans le moindre étonnement, elle voit le personnage, sans aucun accessoire cette fois, qui observe avec grande attention, quelque chose dans sa main droite. Dans cette grande attention il entre pas mal d’angoisse.

La femme s’approche et regarde à son tour ce qu’il a dans la main. G. P. de la main, au centre de laquelle grouillent des fourmis qui sortent d’un trou noir. Aucune de ces dernières ne tombe.

Renchaîné avec les poils axillaires d’une jeune fille étendue sur le sable d’une plage ensoleillée. Renchaîné avec un oursin dont les pointes mobiles oscillent légèrement. Renchaîné avec la tête d’un autre jeune fille prise en plongée très violente et cernée par l’iris. L’iris s’ouvre et laisse, voir que cette jeune fille se trouve au milieu d’un groupe de personnes qui tentent de forcer un barrage d’ordre, établi par des agents.

Au centre du cercle, cette jeune fille essaye de ramasser, avec un bâton, une main coupée aux ongles colorés, qui se trouve à terre. Un des agents s’approche d’elle et la semonce vertement ; il se baisse et ramasse la main qu’il enveloppe soigneusement et qu’il met dans la boîte que portait le cycliste. Il remet le tout à la jeune fille qu’il salue militairement lorsqu’elle le remercie.

Il faut tenir compte qu’au moment où l’agent lui remet la boîte, elle est envahie par une émotion extraordinaire qui l’isole complètement de tout. Elle est comme subjuguée par les échos d’une musique religieuse et lointaine ; peut-être une musique entendue en sa plus tendre enfance.

Le public, sa curiosité satisfaite, commence à se disperser dans toutes les directions.

Cette scène aura été vue par les personnages que nous avons laissés dans la chambre du troisième étage. On les voit à travers les vitres du balcon d’où on peut voir la fin de la scène décrite ci-dessus. Quand l’agent remet la boîte à la jeune fille, les deux personnages du balcon paraissent eux aussi envahis par la même émotion qui en arrive jusqu’aux larmes. Leurs têtes se balancent comme si elles suivaient le rythme de cette musique impalpable.

Le personnage regarde la jeune fille lui faisant un geste qui semble dire : « As-tu vu ? Ne te l’avais-je pas dit ? ».

Elle regarde de nouveau, dans la rue, la jeune fille qui est seule maintenant, comme clouée sur place, en un état d’inhibition absolue. Des autos passent à des allures vertigineuses. Tout à coup l’un d’eux lui passe dessus en la mutilant affreusement.

Alors avec la décision d’un homme dans son plein droit, le personnage s’approche de sa compagne et après l’avoir regardée lascivement dans le blanc des yeux, il lui saisit les seins à travers le jersey. G. P. des mains lascives sur les seins. Ceux-ci émergent de dessous le jersey. On voit alors une terrible expression d’angoisse, presque mortelle, se refléter sur les traits du personnage. Une bave sanguinolente lui coule de la bouche sur la poitrine découverte de la jeune fille.

Les seins disparaissent pour se transformer en cuisses que le personnage continue de palper. L’expression de celui-ci a changé. Ses yeux brillent de méchanceté et de luxure. Sa bouche, grande ouverte se referme, minuscule, comme resserrée par un sphincter.

La jeune fille recule vers l’intérieur de la chambre, suivie par le personnage toujours dans la même attitude.

Subitement, elle a un geste énergique pour lui séparer les bras, se libérant ainsi du contact entreprenant.

La bouche du personnage se contracte de colère.

Elle se rend compte qu’une scène désagréable ou violente, va commencer. Elle recule, pas à pas, jusque dans un coin où elle se retranche derrière une petite table.

Geste de traître de mélodrame chez le personnage. Il regarde de tous côtés, cherchant quelque chose. A ses pieds, il voit un bout de corde et le ramasse de la main droite. Sa main gauche cherche aussi et attrape une corde identique.

La jeune fille collée au mur regarde, épouvantée, le manège de son agresseur.

Celui-ci avance vers elle en traînant d’un grand effort ce qui vient attaché,’à la suite des cordes.

On voit passer : d’abord un bouchon, puis un melon, deux frères des écoles chrétiennes et enfin deux magnifiques pianos à queue. Les pianos sont remplis par des charognes d’ânes dont les pattes, les queues, les croupes et les excréments débordent de la caisse d’harmonies. Quand un des pianos passe devant l’objectif, on voit une grande tête d’âne appuyée sur le clavier.

Le personnage traînant à grand’peine cette charge, est tendu désespérément vers la jeune fille. Il renverse, les chaises, les tables, une lampe à pied, etc., etc. Les croupes des ânes s’accrochent à tout. La lumière, suspendue au plafond, bousculée au passage, par un os décharné, se balancera jusqu’à la fin de la scène.

Quand le personnage, est sur le point d’atteindre la jeune fille, celle-ci l’esquive d’un bond et s’enfuit. Son agresseur, lâchant les cordes, se lance à sa poursuite. La jeune fille, ouvre la porte de communication par où elle disparaît dans la chambre contiguë, mais pas assez rapidement pour pouvoir s’enfermer. La main du personnage ayant réussi à passer par la jointure y reste prisonnière, prise par le poignet.

A l’intérieur de la chambre, serrant la porte, de plus en plus, la jeune fille regarde la main qui se contracte douloureusement au ralenti et les fourmis qui reparaissent se dispersent sur la porte.

Immédiatement elle tourne la tête vers l’intérieur de la nouvelle chambre qui est identique à la précédente mais à laquelle l’éclairage donnera un aspect différent ; la jeune fille voit…

Le lit sur lequel est étendu le j^ersonnage dont la main est toujours prise dans la porte. Il est vêtu des mantelets et la boîte sur la poitrine, sans faire le, moindre geste, les yeux grands ouverts et avec une expression superstitieuse qui semble dire : « En ce moment, il va se passer quelque chose, de vraiment extraordinaire ! ».


VERS TROIS HEURES DU MATIN


Sur le palier, près de la porte d’entrée de l’appartement, un nouveau personnage vu de dos, vient de s’arrêter. Il presse le bouton de sonnerie de la porte de l’appartement où se passent les événements. On ne voit, ni le timbre ni le marteau électriques de la sonnette mais à la place qui leur correspondrait, par deux trous pratiqués au-dessus de la porte, on voit passer deux mains qui agitent un « shaker » en argent. Leur action est instantanée, comme dans les films ordinaires, quand on. appuyé sur le bouton de sonnerie.

Le personnage alité tressaille.

La jeune fille va ouvrir.

Le nouveau venu va directement vers le lit et ordonnne impérieusement au personnage, de se lever. Il obéit, en rechignant à tel point, que l’autre se voit obligé de l’empoigner par les mantelets et l’oblige, de vive force, à se lever.

Après lui avoir arraché les mantelets un à un, il les jette par la fenêtre. La boîte, suit le même chemin ainsi que les courroies que le patient tentait, en vain de sauver de la catastrophe. Et ça conduit le nouveau venu à punir le personnage, en l’envoyant se tenir debout contre un des murs de la chambre.

Le nouveau venu aura exécuté tous ses mouvements complètement tourné de dos. Il se retourne alors pour la première fois pour aller chercher quelque chose de l’autre coté de la chambre.

Sous-titre qui dit :


IL Y A SEIZE ANS.


A l’instant la photographie devient vaporeuse. Le nouveau venu se meut au ralenti et l’on voit ses traits identiques à ceux de l’autre : ils ne font qu’un, seulement le nouveau venu a un air plus jeune et plus pathétique, comme devait être l’autre, il y a nombre d’années.

Le nouveau venu va vers le fond de la chambre, précédé de, l’appareil qu’il suit en P. A.

Un pupitre, vers lequel se dirige, notre, individu, entre dans le champ. Deux livres, sur le pupitre, ainsi que divers objets scolaires ; leur position et sens moral se détermineront avec soins.

Il prend les deux livres et se retourne pour aller rejoindre le personnage. A l’instant tout revient à l’état normal, disparaissant le flou et le ralenti.

Arrivé près de lui, il lui ordonne de se mettre, les bras en croix, lui pose un livre dans chaque main et lui ordonne de rester ainsi, comme punition.

Le personnage puni a maintenant une expression aiguë et pleine de traîtrise. Il se retourne vers le nouveau venu. Les livres qu’il soutient toujours, se convertissent en revolvers.

Ce dernier le regarde avec tendresse, sentiment qui augmentera par moments.

Le personnage des mantelets, menaçant l’autre de ses armes, le force au « Hands up ! » malgré son obéissance, décharge sur lui les deux revolvers. En P. A. le nouveau venu tombe mortellement blessé, ses traits se contractent douloureusement (Le flou revient et la chute en avant est en un ralenti plus prononcé que le précédent).

De loin on voit tomber le blessé qui n’est plus cette fois dans la chambre, mais dans un parc. A ses côtés se trouve assise, immobile et vue de dos, une femme aux épaules nues, légèrement penchée en avant. En tombant, le blessé essaye de saisir et de cai-esserces épaules ; une de ses mains, tremblante, est tournée vers lui-même ; l’autre effleure la peau des épaules nues. Il tombe enfin à terre.

Vue de loin. Quelques passants et quelques gardiens se précipitent pour lui prêter secours. Ils le soulèvent dans leurs bras et l’emportent à travers bois.

Faire intervenir le boiteux passionné.

Et l’on revient à la même chambre. Une porte, celle où la main était restée prisonnière, s’ouvre lentement. Paraît la jeune, fille que nous connaissons. Elle referme la porte derrière elle et regarde très attentivement ; le mur contre lequel se trouvait l’assassin.

L’homme n’est plus là. Le mur est intact, sans un seul meuble ni décor. La jeune fille a un geste de dépit et d’impatience.

On voit de nouveau le mur, au milieu duquel il y a une petite tache noire.

Cette, petite tache, vue de plus près, est un papillon de la mort.

Le papillon en G. P.

La tête, de mort des ailes du papillon couvre, tout l’écran.

En P. I. paraît brusquement l’homme des mantelets qui porte, vivement, la main à la bouche comme quelqu’un qui perd ses dents.

La jeune fille le regarde dédaigneusement.

Quand le personnage, retire sa main, on voit que la bouche a disparu.

La jeune fille semble lui dire : « Bien ! Et après ? » et se fait un raccord aux lèvres avec son carmin.

On revoit la tête du personnage. A l’endroit où se trouvait la bouche commencent à pousser des poils.

La jeune fille, en s’en apercevant, étouffe un cri et se regarde vivement sous l’aisselle qui est complètement épilée. Méprisante, elle lui tire la langue, se jette un châle sur les épaules et ouvrant la porte de communication qui est à côté d’elle, elle passe dans la chambre contiguë, qui est une grande plage.

Près de Peau attend un troisième personnage. Ils se saluent très aimablement et se promènent en suivant la courbe des vagues.

Plan de leurs jambes et des vagues qui déferlent à leurs pieds.

Suivis en Tram, par l’appareil. Les vagues rejettent doucement à leurs pieds, d’abord les courroies, puis la boîte rayée, ensuite les mantelets et finalement, la bicyclette. Cette vue continue encore un instant sans que la mer rejette quoique ce soit.

Ils continuent, leur promenade sur la plage en s’estompant peu à peu pendant que dans le ciel apparaissent ces mots :


AVEC LE PRINTEMPS


Tout est changé.

Maintenant on voit un désert sans horizon. Plantés dans le centre, enlisés dans le sable jusqu’à la poitrine, on voit le personnage et la jeune, fille, aveugles, les vêtements déchirés, dévorés par les rayons du soleil et par un essaim d’insectes.

Luis Buñuel — Salvador Dali

TES BOUGIES BOUGENT Yves Tanguy