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Un crime étrange/Partie 1/Chapitre 4

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Un crime étrange, 3e édition.
Hachette ((A study in scarlet)p. 58-70).



CHAPITRE IV


LES RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR JOHN RANCE


Une heure sonnait au moment où nous quittions le no 3 du Jardin Lauriston. Sherlock Holmes entra dans le bureau de télégraphe le plus rapproché, et il se mit à rédiger une longue dépêche. — Puis hélant un fiacre, il donna l’ordre au cocher de nous mener à l’adresse indiquée par Lestrade.

« Rien ne vaut les renseignements recueillis à la source même, remarqua-t-il ; par le fait, j’ai sur cette affaire une opinion parfaitement formée, mais nous ferons bien toutefois de ne rien négliger.

— Vous êtes étonnant, Holmes, lui dis-je ; espérez-vous me faire croire que vous avez pu constater d’une façon certaine tout ce que vous nous avez énuméré ?

— Il est impossible de s’y tromper, répondit-il. La première chose que j’ai observée en arrivant, a été une double trace laissée par les roues d’un fiacre, qui s’était rangé contre la grille ; or avant la journée d’hier, il n’avait pas plu depuis longtemps, les ornières très visibles et relativement profondes n’avaient pu être faites que pendant la nuit. J’ai remarqué aussi les empreintes formées par les fers du cheval ; l’une d’elles présentait des contours beaucoup plus nets que les trois autres ; elle avait donc été faite par un fer neuf. Vous le voyez, je savais qu’un fiacre s’était arrêté là après qu’il avait commencé à pleuvoir, mais je savais aussi d’après les affirmations de Gregson qu’on n’y avait pas vu de voiture pendant la matinée. J’en ai donc conclu que le fiacre était venu pendant la nuit, et que par conséquent il avait dû amener le meurtrier et sa victime.

— Cela semble assez logique, dis-je, mais comment avez-vous pu mesurer la taille de l’assassin ?

— Voici : neuf fois sur dix, la taille d’un homme peut être évaluée d’après la longueur de ses enjambées. C’est un calcul à faire, mais je ne veux pas vous ennuyer avec une kyrielle de chiffres. Qu’il vous suffise donc de savoir que j’ai relevé deux fois ses enjambées, d’abord sur le sol argileux de l’allée et ensuite sur le plancher poussiéreux de la chambre. Puis j’ai eu encore un autre moyen de vérifier mon calcul. Lorsqu’un homme écrit sur un mur, d’instinct il trace les caractères à la hauteur de son œil. Or l’inscription que nous avons relevée était à 1 m. 83 du sol. Vous voyez que ce n’était qu’un jeu d’enfant.

— Et son âge ? demandai-je.

— Si un homme peut faire sans effort une enjambée de 1 m. 20, c’est qu’il est loin d’être vieux et rabougri ; or, c’était exactement la largeur d’une flaque d’eau qu’il avait dû franchir dans l’allée du jardin. On voyait des traces de chaussures fines contourner cette flaque, tandis que des chaussures à bouts carrés l’avaient facilement enjambée. Il n’y a vraiment aucun mystère dans tout ceci. J’applique simplement aux faits ordinaires quelques-unes de ces règles d’observation et de déduction que j’ai recommandées dans mon article. Y a-t-il encore autre chose qui vous intrigue ?

— La longueur des ongles et le cigare de Trichinopoli ? insinuai-je.

— L’inscription sur le mur a été faite avec l’index trempé dans du sang. Ma loupe m’a permis de constater que le plâtre avait été légèrement éraillé, ce qui ne serait pas arrivé si l’ongle de l’homme avait été coupé court. Pour le cigare, j’ai ramassé par terre quelques pincées de cendre. Cette cendre était noire et compacte et telle que seul un cigare de Trichinopoli peut en produire de semblable. Il faut vous dire que j’ai fait l’étude spéciale des cendres de cigare, et j’ai même écrit là-dessus une petite brochure. Je me flatte d’être à même de distinguer à première vue le résidu laissé, soit par un cigare, soit par un tabac quelconque. C’est précisément dans les détails de cette nature que le policier habile diffère d’un Gregson et d’un Lestrade.

— Vous avez dit encore que cet homme devait avoir le teint très rouge ? demandai-je.

— Ah ! ceci est une assertion un peu plus hasardée ; et, cependant, je suis bien persuadé qu’elle est exacte. Mais ne m’interrogez pas là-dessus pour le moment. »

Je passai ma main sur mon front. « Tout se brouille dans ma tête, remarquai-je ; plus je réfléchis, plus tout cela me semble mystérieux. Comment les deux hommes, si toutefois il y en a eu deux, sont-ils arrivés dans cette maison inhabitée ? Qu’est devenu le cocher qui les a conduits ? Comment un homme peut-il en forcer un autre à s’empoisonner ? D’où provient le sang que nous ayons vu ? Quel était le mobile de l’assassin du moment où ce n’était pas le vol ? Comment cet anneau de femme s’est-il trouvé là ? Et par-dessus tout pourquoi l’assassin aurait-il écrit le mot allemand : Rache (vengeance), avant de déguerpir ? J’avoue qu’il m’est impossible de concilier tous ces faits. »

Mon compagnon sourit d’un air approbateur.

« Vous énumérez, d’une façon claire et très précise, les difficultés de la situation, dit-il ; il y a bien des petites choses qui restent encore inexpliquées, quoique j’aie mon opinion faite sur les points principaux. Quant à la découverte de ce pauvre Lestrade, c’est simplement une ruse pour lancer la police sur une fausse piste en lui faisant croire que le socialisme allemand et les sociétés secrètes se trouvent mêlés à l’affaire. Mais le mot Rache n’a pas été écrit par un Allemand. L’A, si vous l’avez remarqué, ressemble un peu à l’A de l’alphabet allemand ; or un vrai Allemand, lorsqu’il se sert comme ici de lettres majuscules, emploie toujours des caractères latins ; nous pouvons donc en conclure, d’une façon certaine, que cette inscription n’a pas été faite par un Allemand, mais simplement par un maladroit, qui a cherché à trop bien faire. C’était, je le répète, une ruse pour faire dévier l’enquête. Je ne vous en dirai pas plus long à ce sujet, docteur, car, vous le savez, un prestidigitateur perd tout son prestige, dès qu’il a dévoilé ses trucs ; et si je vous explique trop clairement ma manière de procéder, vous finirez par trouver que je ne suis, après tout, qu’un homme bien ordinaire.

— Je ne croirai jamais chose pareille, m’écriai-je, vous avez, dans la mesure du possible, élevé le métier de policier à la hauteur d’une science exacte. »

Ces paroles, et surtout la manière sincère dont je les avais prononcées, firent rougir de plaisir mon compagnon. J’avais déjà remarqué qu’il était aussi sensible aux flatteries qui visaient son talent, qu’une jolie femme peut l’être à celles qui s’adressent à sa beauté.

« J’ai encore autre chose à vous apprendre, dit-il. L’homme qui portait les chaussures fines et celui qui avait les souliers carrés du bout, sont venus dans le même fiacre ; pendant qu’ils marchaient dans l’allée ils étaient dans des termes aussi amicaux que possible, probablement même se donnaient-ils le bras. Une fois entrés dans la chambre, ils se mirent à marcher de long en large, ou plutôt, l’homme aux chaussures fines est resté en place, tandis que l’autre, celui aux bouts carrés, arpentait la pièce. J’ai lu tout cela dans la poussière du plancher et j’ai même vu que plus le dernier marchait, plus il devenait surexcité. Ceci m’a été démontré par la longueur de ses enjambées qui augmentait toujours davantage. Il parlait en même temps et sa colère arrivait sans doute à son paroxysme. Ce fut le moment où la tragédie se dénoua. Je vous ai maintenant dit tout ce que je sais moi-même, car le reste n’est que probabilité et conjecture. Dans tous les cas nous avons pour point de départ une excellente base ; seulement je tiens à me hâter, car je compte aller cet après-midi au concert de Hallé pour entendre Norman Neruda. »

Pendant cette conversation, notre fiacre avait traversé une longue succession de rues sales et de ruelles détournées. Au milieu de la plus obscure et de la plus triste, notre cocher s’arrêta brusquement. « Audley Court est là », dit-il, montrant avec son fouet un passage étroit qui s’ouvrait dans la longue ligne sombre formée par les murs de brique. « Vous me trouverez ici quand vous reviendrez. »

Audley Court ne présentait pas un aspect enchanteur. L’étroit passage franchi, nous débouchâmes dans une cour carrée, grossièrement dallée et entourée de taudis sordides. Nous nous frayâmes un chemin au milieu de groupes d’enfants peu débarbouillés et à travers des rangées de linge d’une couleur indéfinissable, jusqu’à une porte où on lisait au-dessus du no 46 le nom de Rance, gravé sur une plaque de cuivre. À la question posée par nous, on répondit que l’agent de police était dans son lit et on nous fit entrer dans un petit salon, pour attendre sa venue. Il parut bientôt, visiblement mécontent d’avoir été interrompu dans son sommeil.

« J’ai fait mon rapport au bureau », dit-il.

Holmes tira de sa poche un demi-souverain avec lequel il se mit à jouer négligemment.

« Nous avions envie d’entendre le récit de l’affaire de votre propre bouche, dit-il.

— Je serais très heureux de vous dire ce que je sais là-dessus, répondit l’agent de police, sans quitter des yeux la petite pièce d’or.

— Racontez-nous donc à votre manière tout ce qui s’est passé. »

Rance s’assit sur un canapé de crin et, fronçant les sourcils sous l’effort qu’il faisait pour ne rien omettre dans sa narration, commença en ces termes :

« Je vais tout vous dire depuis A jusqu’à Z. Mon tour de service commence à dix heures pour finir à six heures du matin. À onze heures, il y eut une rixe au Cœur d’Argent, mais à part cela tout était assez tranquille dans mon secteur.

« À une heure, la pluie a commencé à tomber ; je rencontrai alors Harry Murcher, le camarade du quartier de Hollande, et nous restâmes quelque temps à causer ensemble au coin de la rue Henriette. Tout à coup — il pouvait bien être deux heures ou deux heures quelques minutes — j’ai pensé que je ferais bien de faire un tour du côté de Brixton Road pour voir s’il n’y avait rien de nouveau par là. Ce coin était terriblement sale et désert ; je n’ai pas rencontré une âme tout le long du chemin, quoique un fiacre ou deux m’aient dépassé. Je marchais doucement en pensant combien un quart de gin chaud me ferait du bien, quand soudain j’aperçus une lueur à la fenêtre de la maison en question. Or, je savais que ces deux maisons du Jardin Lauriston étaient inhabitées par la raison que le propriétaire se refusait à réparer les conduits, quoique le dernier locataire y fût mort d’une fièvre typhoïde. Je restai donc interloqué en voyant cette fenêtre ainsi éclairée, et je soupçonnai tout de suite qu’il se passait là quelque chose d’anormal.

Quand j’arrivai à la porte….

— Vous vous êtes arrêté, puis vous êtes revenu jusqu’à la grille, interrompit mon compagnon, pourquoi cela ? »

Rance sursauta et regarda Sherlock Holmes avec l’expression de l’ahurissement le plus complet.

« Mais c’est que c’est exactement ce qui s’est passé, monsieur ; pourtant, il n’y a que le diable qui ait pu vous le dire. Voyez-vous, quand je suis arrivé à la porte, devant cette bâtisse si silencieuse et si abandonnée, je pensai que je ne m’en trouverais pas plus mal si je m’adjoignais un camarade. Vous savez, je n’ai certainement peur de rien de la part des hommes, cependant je réfléchis que cela pouvait bien être le bonhomme mort de la fièvre typhoïde qui revenait inspecter ces maudits conduits. Cette idée-là me fit passer un tel frisson par tout le corps que je retournai à la grille pour voir si je n’apercevrais pas la lanterne de Murcher. Mais il n’y avait pas une âme en vue.

— Personne dans la rue ?

— Pas un être humain, monsieur, pas même un chien. Alors je pris un peu sur moi, je revins sur mes pas et j’ouvris la porte. À l’intérieur tout était tranquille ; je pénétrai dans la pièce où la lumière brillait, il y avait une bougie allumée sur la cheminée, une bougie en cire rouge, et alors je vis….

— Oui, je sais ce que vous avez vu. Vous avez fait plusieurs fois le tour de la chambre, vous vous êtes agenouillé près du cadavre, puis vous avez traversé cette pièce et vous avez essayé d’ouvrir la porte de la cuisine ; et ensuite…. »

John Rance se leva d’un bond ; et d’un air effrayé et soupçonneux tout à la fois :

« Où étiez-vous caché pour voir tout cela ? s’écria-t-il. M’est avis que vous en savez plus que de raison. »

Holmes éclata de rire et jeta sa carte sur la table.

« N’allez pas m’arrêter pour ce crime, dit-il. Je suis un chien de meute et non pas l’animal de chasse ; M. Gregson ou M. Lestrade pourront vous le dire. Mais continuez donc, qu’avez-vous fait après cela ? »

Rance se rassit, non sans conserver un air inquiet.

« J’allai à la grille et je donnai un coup de sifflet : Murcher et deux autres agents accoururent à ce signal.

— La rue était-elle déserte à ce moment ?

— Mon Dieu oui, elle l’était ou du moins à peu près.

— Que voulez-vous dire ? »

L’agent de police esquissa une grimace.

« J’ai vu bien des ivrognes dans ma vie, dit-il, mais jamais, au grand jamais, un ivrogne plus complètement ivre que le voyou qui était là au moment où je suis sorti. Il se tenait cramponné aux barreaux de la grille et chantait à tue-tête le refrain de Colombine et sa bannière ou quelque scie du même genre. Il ne pouvait pas se tenir debout, encore bien moins nous être d’un secours quelconque.

— Comment était cet homme ? » demanda Sherlock Holmes.

John Rance sembla agacé de l’insistance que mettait mon ami à le questionner sur un point aussi étranger à l’affaire.

« Eh bien ! c’était un homme outrageusement ivre. Bien sûr il se serait réveillé ce matin au poste, si nous n’avions pas eu d’autres occupations plus sérieuses.

— Et sa figure, ses vêtements, ne les avez-vous pas observés ? reprit Holmes, avec impatience.

— Je crois bien que je les ai observés puisque nous avons dû le soutenir, Murcher et moi, un de chaque côté. C’est un grand diable, à la figure rouge, avec…

— Cela suffit, interrompit Holmes ; qu’est-ce qu’il est devenu ?

— Nous avions trop à faire pour nous occuper de lui, répondit l’agent de police d’un air grognon ; je parierais bien qu’il a retrouvé tout de même le chemin de sa maison.

— Comment était-il vêtu ?

— D’un pardessus brun,

— Avait-il un fouet à la main ?

— Un fouet, non.

— Alors il a dû le laisser dans la voiture, murmura mon compagnon. Vous n’avez pas, par hasard, vu ou entendu un fiacre un moment après ?

— Non.

— Voici pour vous », dit mon compagnon, en lui remettant le demi-souverain ; puis il se leva et prit son chapeau. « J’ai peur, Rance, que vous n’arriviez jamais à monter bien haut en grade ; il ne faut pas considérer votre tête comme un simple ornement physique, il faut surtout en faire un instrument utile. Vous auriez pu, hier soir, gagner vos galons de brigadier. L’homme que vous avez eu entre les mains est justement celui qui possède la clef de ce mystère ; en un mot c’est l’homme même que nous recherchons. Inutile de discuter là-dessus, je vous dis que c’est comme cela. Venez, docteur. »

Nous retournâmes vers notre voiture, laissant l’agent évidemment inquiet quoique encore incrédule.

« Le quadruple idiot ! » laissa échapper Holmes amèrement, tandis que nous roulions dans la direction de notre logis. « Penser qu’il a eu une aubaine pareille entre les mains et qu’il n’a pas su en profiter !

— Je ne vois pas encore clair dans tout cela, dis-je. Il est bien sûr que la description de cet homme répond à celle que vous nous avez donnée du second acteur du drame ; mais pourquoi serait-il revenu sur le lieu du crime ? Ce n’est pas ainsi qu’agissent les criminels.

— Et la bague ? mon ami, la bague ; voilà pourquoi il est revenu. Si nous n’avons pas d’autre moyen de le happer, nous pouvons toujours nous servir de cette bague pour amorcer notre ligne. Mais je l’aurai, docteur ; je vous parie deux contre un que je l’aurai. C’est bien à vous que j’en serai redevable, car sans vous, je ne me serais probablement pas dérangé, et j’aurais manqué ainsi l’étude la plus intéressante que j’aie encore rencontrée, une étude de rouge, hein, comme dirait un peintre…. De quel beau rouge n’est-il pas, en effet, ce fil teint par le sang d’un crime et qui se perd au milieu de l’écheveau emmêlé des existences humaines ! C’est à nous de le dévider, à nous de l’isoler, de l’étudier brin par brin. Pour le moment rentrons déjeuner, puis j’irai entendre Norman Neruda ; sa manière d’attaquer la note et son coup d’archet sont vraiment parfaits. Quelle est donc cette petite machine de Chopin qu’elle joue si bien : Tra-la-la-lira-lira-lari…. ? »

Et, renversé au fond de la voiture, ce limier amateur chantait comme un oiseau, pendant que je méditais sur les contrastes si divers qu’offre l’esprit humain.