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Un crime étrange/Partie 2/Chapitre 2

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Un crime étrange, 3e édition.
Hachette ((A study in scarlet)p. 135-147).



CHAPITRE II


LA FLEUR D’UTAH


Nous ne comptons pas rappeler ici les épreuves et les privations endurées par les Mormons dans le cours de leur émigration avant d’atteindre enfin le port. Des bords du Mississipi jusqu’aux pentes des Montagnes Rocheuses, ils avaient lutté avec un courage dont l’histoire ne nous offre que peu d’exemples. Grâce à cette ténacité qui est le propre de la race anglo-saxonne, ils parvinrent, hommes et bêtes, à tout surmonter, la faim comme la soif, la fatigue comme la maladie, en un mot les obstacles sans nombre que la nature semblait amonceler sur leur chemin. Cependant ce long voyage, ces périls sans cesse renouvelés, avaient ébranlé les cœurs les plus vaillants. Aussi tous tombèrent-ils à genoux, dans l’élan d’une fervente prière, lorsqu’ils virent s’étendre à leurs pieds, toute inondée de soleil, cette immense vallée d’Utah que leur chef désigna comme étant la terre promise dont le sol vierge allait devenir leur pour toujours.

Young prouva bientôt qu’il était aussi habile administrateur que chef résolu. Cartes et plans furent dessinés, l’emplacement de la nouvelle cité choisi, les fermes à l’entour réparties et alloties proportionnellement au rang de chacun. Le marchand put reprendre son commerce, l’artisan son travail. Dans la ville, les rues et les places se formèrent comme par enchantement. Dans la campagne, on planta des haies, on défricha, on sema, si bien que l’été suivant vit tout le pays doré par les moissons jaunissantes. Tout prospérait dans cette étrange colonie. Mais avant tout le grand temple, dont on avait jeté les fondations au centre de la ville, s’élevait de jour en jour davantage. Depuis la première heure du jour jusqu’à la nuit le bruit du marteau et le grincement de la scie ne cessaient pas un instant autour du monument que les émigrants élevaient à la gloire de Celui qui leur avait fait traverser sains et saufs de si grands périls.

Les deux voyageurs égarés, John Ferrier et l’enfant qu’on regardait maintenant comme sa fille, avaient accompagné les Mormons jusqu’au terme de leur exode. La petite Lucy avait été commodément installée dans le chariot du vieux Stangerson, en compagnie des trois femmes du Mormon et de son fils, solide garçon de douze ans, déjà plein de hardiesse et de résolution. Elle s’était bientôt remise du coup que lui avait porté la mort de sa mère, — à cet âge on oublie si vite ! — et elle était devenue l’enfant gâtée des femmes ; aussi s’accommoda-t-elle facilement de cette nouvelle vie dans une maison roulante recouverte de toile. De son côté, Ferrier s’était remis de ses privations et il se révéla comme un compagnon utile et un chasseur infatigable. Il gagna même si bien l’estime de tous, qu’une fois arrivés au terme de leurs pérégrinations, les chefs décidèrent d’un commun accord que le lot de Ferrier serait compris parmi les plus vastes et les plus fertiles, en dehors, bien entendu, des terrains alloués à Young lui-même et aux quatre principaux Anciens, Stangerson, Kemball, Johnston et Drebber.

Sur son nouveau domaine John Ferrier éleva d’abord une simple hutte de bois, mais solidement construite. Puis d’année en année il l’agrandit et l’arrangea si bien qu’il sut la transformer en villa spacieuse. C’était un homme éminemment pratique, doué d’une grande persévérance et très adroit de ses mains. Sa constitution de fer lui permettait de travailler du matin au soir. Aussi il améliora ses terres de telle sorte que tout ce qui était à lui prospéra rapidement d’une façon merveilleuse. Au bout de trois ans il avait réussi bien mieux que tous ses voisins ; au bout de six, il se trouva à l’aise ; au bout de neuf il était devenu riche et, au bout de douze, il n’y avait pas dans tout Salt Lake City plus de cinq à six richards qui pussent rivaliser avec lui. Des bords de la grande mer intérieure jusqu’aux lointaines montagnes de Wahsateh, pas un nom n’était plus honorablement connu que celui de John Ferrier.

Sur un point cependant, mais sur celui-là seul, il est vrai, il éveillait la susceptibilité de ses coreligionnaires. — Conseils et arguments, tout était venu échouer contre son inflexible volonté quand on avait voulu le décider à se pourvoir de femmes à l’exemple de ses compagnons. Jamais il ne consentit à motiver un refus si formel ; il se contenta de persister dans sa détermination avec l’obstination la plus inébranlable. Les uns l’accusèrent de tiédeur pour sa religion d’adoption, d’autres d’avarice, ajoutant qu’il craignait de se voir entraîné à de trop grandes dépenses. D’autres encore parlaient d’une vieille histoire d’amour et d’une jeune fille blonde des rives de l’Atlantique qui serait morte pour lui de langueur et de désespoir. Quoi qu’il en fût, Ferrier restait un célibataire endurci. D’ailleurs, sur tous les autres points, il se conformait à la religion de la nouvelle colonie et se fit ainsi, malgré tout, la réputation d’un homme très ferme et très orthodoxe dans sa foi.

Lucy Ferrier grandit dans la cabane de son père adoptif, l’assistant dans tout ce qu’il entreprenait. L’air vivifiant des montagnes, l’odeur balsamique des pins, suppléaient aux soins absents d’une mère. Chaque année la vit grandir et se fortifier, tandis que ses joues devenaient plus fraîches et plus roses, son pas plus ferme et plus élastique. Plus d’un passant, en suivant la route qui longeait la ferme de Ferrier, sentait son vieux cœur se réchauffer à des pensées qu’il croyait endormies depuis longtemps, soit qu’il vît cette silhouette élégante trottiner dans les champs, soit qu’il rencontrât la jeune fille maniant avec l’aisance et la grâce d’une vraie fille de l’Ouest, le cheval encore presque indompté de son père. C’est ainsi que le bouton de rose s’épanouit en fleur charmante et l’année même où le père put se considérer comme le plus riche colon du pays, la fille offrait de son côté le spécimen de la jeune Américaine la plus accomplie qu’il fût possible de rencontrer d’une mer à l’autre.

Le vieux Ferrier ne fut pas le premier à s’apercevoir de cette transformation ; c’est du reste l’habitude des pères. Le changement mystérieux qui s’opère ainsi à un moment donné est trop subtil et trop progressif pour qu’on puisse lui assigner des dates. La jeune fille elle-même est la dernière à s’en rendre compte, jusqu’au jour où un son de voix ému, où le frémissement d’une main dans la sienne, font battre son cœur et lui révèlent enfin que des sensations nouvelles et plus fortes vont s’éveiller en elle. Cette métamorphose l’effraie bien un peu, mais combien elle en éprouve une douce fierté ! Presque toutes, parmi les femmes, pourraient se rappeler la date exacte où un incident, souvent futile en apparence, a fait luire à leurs yeux l’aurore d’une vie nouvelle. C’est ainsi que dans l’existence de Lucy Ferrier survint un événement de ce genre, moins important par lui-même que par les suites funestes qu’il devait avoir et pour elle, et pour bien d’autres encore.

Par une chaude matinée de juin, ceux qui s’intitulaient « les ouvriers de la dernière heure » étaient aussi occupés que les abeilles dont ils avaient pris la ruche pour emblème. Dans les champs comme dans les rues, régnait le même bourdonnement produit par l’activité humaine. Sur les chemins poudreux se succédaient de longues files de mules pesamment chargées ; toutes se dirigeaient vers l’Ouest, car la fièvre de l’or avait éclaté en Californie et la route qui y menait traversait la cité des Élus. On voyait aussi, tantôt des troupeaux de moutons et de bœufs arrivant des pâturages lointains, tantôt des caravanes d’émigrants où les hommes et les chevaux paraissaient exténués d’un trop long voyage. Cherchant sa voie au milieu de tout ce tohu-bohu, Lucy Ferrier galopait avec l’habileté d’une amazone consommée ; l’animation de la course colorait légèrement son teint transparent et ses longs cheveux blonds flottaient sur ses épaules. Chargée par son père, ainsi qu’il le faisait souvent, d’une commission pour la ville, elle se hâtait avec toute l’insouciance de la jeunesse, ne songeant qu’à sa mission et à la façon de la remplir. Tous ces aventuriers la contemplaient avec stupéfaction et les Indiens eux-mêmes, malgré leur impassibilité naturelle, se départissaient de leur calme pour admirer la beauté de la fille des Visages pâles.

Elle allait atteindre les faubourgs de la ville, lorsque son chemin se trouva barré par un énorme troupeau de bestiaux que poussaient devant eux une demi-douzaine de bergers, à l’aspect sauvage. Dans son impatience, elle essaya de dépasser cet obstacle en s’engageant dans un espace libre. Mais à ce moment les bœufs se resserrant, l’emprisonnèrent au milieu d’eux et elle se trouva comme portée par ce flot mouvant d’animaux au regard farouche, aux longues cornes acérées. Habituée à vivre au milieu du bétail, elle ne s’émut pas de cette situation désagréable, mais elle se contentait dès qu’un vide se produisait devant elle, d’y pousser son cheval espérant parvenir ainsi à traverser tout le troupeau ; Malheureusement, soit hasard, soit méchanceté de la part de l’animal, un des bœufs porta un violent coup de corne dans le flanc de son cheval. Celui-ci, affolé, pointa tout d’un coup, en faisant entendre un hennissement de rage et de douleur, et se mit à bondir d’une telle façon qu’il fallait toute l’habileté de celle qui le montait pour ne pas perdre l’assiette. La situation était des plus critiques. À chaque bond, le cheval rencontrait les cornes de l’un des bœufs et ces piqûres répétées l’affolaient de plus en plus. La jeune fille avait toutes les peines du monde à se maintenir en selle, et cependant elle se rendait compte qu’une chute serait pour elle la mort, et quelle mort ! Écrasée, piétinée par cet effrayant troupeau ! Elle commençait à perdre la tête ; déjà sa main se relâchait sur les rênes, la poussière l’aveuglait, la buée qui s’élevait de tous ces animaux pressés les uns contre les autres la prenait à la gorge…. En désespoir de cause elle allait renoncer à lutter plus longtemps, quand soudain une voix encourageante se fit entendre à ses côtés, et au même instant une main brune et nerveuse, saisissant le mors de sa monture terrifiée, la maîtrisa du coup et put l’entraîner hors du troupeau.

« J’espère, mademoiselle, que vous n’êtes pas blessée ? » dit son sauveur d’un ton respectueux.

Elle considéra un instant cette figure bronzée et énergique, puis, faisant entendre un petit rire moqueur :

« Ah ! j’ai eu bien peur, dit-elle ; comment s’imaginer que quelques vaches suffiraient pour épouvanter ainsi….

— C’est une bénédiction du ciel que vous ne soyez pas tombée », reprit son compagnon d’un air sérieux.

C’était un jeune homme d’une taille élevée, à l’aspect plutôt sauvage, monté sur un fort cheval rouan, vêtu, comme un chasseur, de vêtements grossiers et portant un long fusil en bandoulière.

« Je gage que vous êtes la fille de John Ferrier, continua-t-il, je vous ai vue sortir à cheval de chez lui. En rentrant, demandez-lui donc s’il se souvient de Jefferson Hope, de Saint-Louis. Si c’est bien le Ferrier que je crois, mon père et lui ont été très liés.

— Ne voulez-vous pas venir vous renseigner vous-même auprès de lui ? » insinua Lucy timidement.

Le jeune homme parut ravi de cette offre et dans ses yeux sombres une lueur s’alluma.

« Volontiers, dit-il, mais depuis deux mois nous courons la montagne et nous ne sommes guère en tenue de visite. Il faudra que Ferrier me prenne comme je suis.

— Il vous doit, comme moi, un beau cierge, répondit-elle, car il m’adore. Si ces maudites vaches m’avaient écrasée, il ne s’en serait jamais consolé.

— Ni moi non plus, dit son compagnon.

— Vous, je ne vois pas trop ce que cela aurait pu vous faire, vous n’êtes même pas un de nos amis. »

La figure sereine du jeune chasseur se rembrunit tellement à cette remarque que Lucy Ferrier éclata de rire.

« Allons, ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit-elle, bien sûr que vous êtes un ami, il faut venir nous voir. Seulement laissez-moi continuer mon chemin, ou sans cela mon père ne voudra plus me confier ses commissions pour la ville. — Au revoir.

— Adieu », répondit-il en enlevant son large sombrero, et en s’inclinant sur la petite main qu’on lui tendait.

Lucy tourna son cheval, le cingla d’un coup de cravache et partit comme un trait en soulevant un nuage de poussière.

Le jeune Jefferson continua sa route avec ses compagnons, mais il resta sombre et taciturne. Tous ces hommes venaient de prospecter dans les monts Nevada à la recherche de mines d’argent et ils arrivaient à Salt Lake City, espérant y trouver les capitaux nécessaires pour exploiter les filons découverts. — Jusqu’alors Jefferson s’était montré aussi ardent au gain que les autres, mais cet incident inattendu allait changer le cours de ses idées. La vue de cette blonde jeune fille, franche et saine comme les brises qui viennent caresser la Sierra, avait remué jusqu’au plus profond ce cœur sauvage et passionné. En la voyant s’évanouir dans le lointain, il comprit qu’un changement se produisait dans sa vie et que désormais ni mines d’argent, ni rien au monde, ne pourrait rivaliser à ses yeux avec les sensations nouvelles qui venaient de l’assaillir. Ce n’était plus un enfant capable de subir tout d’un coup les atteintes d’une passion déraisonnée ; c’était un homme au vouloir bien trempé, au caractère dominateur, et ce qui se manifestait ainsi chez lui, était un amour vrai, fier, sauvage. Jusqu’alors tout ce qu’il avait entrepris lui avait réussi. Aussi, jura-t-il, dans le plus profond de son cœur, de mettre tous ses efforts, toute sa persévérance à triompher, dans cette lutte d’un nouveau genre, des obstacles qui pourraient se présenter. Dans la soirée Jefferson Hope alla faire sa première visite à John Ferrier. Puis il y retourna si souvent qu’il devint bientôt un des habitués de la ferme. Depuis douze ans, John, emprisonné dans sa vallée, absorbé par son travail, n’avait guère prêté l’oreille aux nouvelles du monde extérieur. Jefferson Hope l’initia donc à tout ce qui pouvait l’intéresser et ses récits savaient captiver la fille aussi bien que le père. Il avait été pionnier en Californie et racontait d’étranges histoires sur les fortunes faites ou défaites en quelques mois dans ce pays de fièvre et d’aventures. Tour à tour il avait encore été chasseur d’Indiens, trappeur, prospecteur de mines, éleveur de bestiaux. – Partout où il y avait eu chance de courir des aventures hasardeuses, Jefferson Hope s’y était trouvé. Bientôt le vieux fermier en fit son hôte de prédilection et ne cessa de prôner ses mérites. Dans ce cas-là, Lucy se taisait ; mais ses joues légèrement colorées, ses yeux brillants et joyeux, montraient clairement que son jeune cœur ne lui appartenait déjà plus. Son brave homme de père pouvait ne pas apercevoir ces symptômes significatifs, mais l’élu de son affection ne s’y trompait pas.

Un soir d’été, un temps de galop l’avait amené devant la grille du vieux Ferrier ; après avoir attaché à un barreau les rênes de sa monture, il s’avança dans l’allée à la rencontre de Lucy qui, l’ayant aperçu, venait au-devant de lui.

« Je pars, Lucy », dit-il, en prenant ses deux mains dans les siennes et en la regardant tendrement dans les yeux. « Je ne veux pas vous demander de venir avec moi maintenant, mais, à mon retour, serez-vous prête à me suivre ?

— Et à quand votre retour ? demanda-t-elle en rougissant, quoique avec un sourire.

— Je reviendrai au plus tard dans deux mois et alors, ma chérie, je vous réclamerai comme mon bien. Qui pourrait tenter de nous séparer ?

— Et mon père ? demanda-t-elle.

— Il m’a donné son consentement à condition que l’affaire des mines tourne bien. Je n’ai aucune crainte de ce côté.

— Ah ! alors si vous et mon père avez tout arrangé, je n’ai plus rien à dire, murmura-t-elle, en appuyant sa tête sur la large poitrine de son ami.

— Dieu soit loué ! reprit celui-ci d’une voix émue, tout en se baissant pour l’embrasser, voilà donc qui est décidé. Mais plus je resterai et plus il me semblera dur de partir ; mes compagnons m’attendent dans le défilé ; adieu, mon amour, adieu, dans deux mois, vous me reverrez. »

Il s’arracha alors à son étreinte et sautant sur son cheval partit au grand galop, sans même retourner la tête, comme s’il craignait qu’un seul coup d’œil, jeté sur ce qu’il laissait derrière lui, pût suffire à ébranler sa résolution.

La jeune fille resta appuyée contre la grille, le suivant du regard jusqu’à ce qu’il eût disparu ; puis elle rentra lentement chez elle. C’était à ce moment la fille la plus heureuse de tout l’Utah.