100%.png

Un dernier mot sur l’émancipation des serfs en Russie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Un dernier mot sur l’émancipation des serfs en Russie
Revue des Deux Mondes2e période, tome 29 (p. 759-760).

propriétaire peut faire le sacrifice complet d’une petite fraction de sa propriété, et retrouver, en affermant le reste, une partie considérable, sinon la totalité, des revenus qu’il avait coutume de percevoir. Par cet arrangement, l’émancipation du serf peut être complétée du jour au lendemain, une injustice séculaire réparée dans un instant, sans dommage trop grand pour les seigneurs ; c’est là le système de la petite concession. Si au contraire le propriétaire doit céder la presque-totalité de sa terre aux serfs qui l’habitent, il leur demande de la racheter par un système de paiement que l’on propose à l’état de garantir. M. N. Tourguenef s’attache à démontrer les vices nombreux et profonds de ce système : le rachat est en principe injuste et immoral, et dans l’exécution très difficile, sinon impossible. Cette combinaison place le serf pendant une longue période dans la situation la plus fausse., dans un état qui n’est plus la servitude et qui n’est pas encore la liberté. Enfin, en engageant le crédit public pour des sommes considérables, elle pourrait entraîner une crise financière des plus graves.

Le système de la petite concession nous paraît infiniment préférable à celui de la grande concession et du rachat. Plus radical en apparence seulement, il est au fond bien plus sage et plus équitable ; mais il ne suffit pas de faire un choix entre les deux théories, il faut encore régler l’application de celle qu’on se décide à admettre. Que de difficultés nouvelles surgissent alors ! Comment concilier le principe de la propriété avec les habitudes sociales de la Russie, et notamment avec l’organisation actuelle de la commune, que tout le monde s’accorde à vouloir maintenir ? Quel parti prendre pour les maisons actuellement habitées par les paysans, les enclos qui les environnent et qu’ils cultivent pour eux-mêmes ? Comment assujettir toutes les catégories diverses de paysans russes aux règles d’une administration uniforme, appropriée à un état de choses nouveau inauguré par l’émancipation ? Ces questions sont abordées et résolues dans le substantiel écrit de M. Tourguenef. Guidé par la connaissance exacte des lois qui président au développement des sociétés civilisées, on sent que l’auteur a été en même temps inspiré par des sentimens de patriotisme et d’humanité dont la chaleur généreuse vivifie la discussion des sujets les plus ardus.

Le projet d’émancipation de M. Tourguenef a au moins sur beaucoup d’autres l’avantage d’avoir été appliqué. En 1859, par une initiative hardie, l’auteur est allé lui-même le mettre à exécution dans la commune de Starodoub, et il fait connaître tous les termes de la convention qu’il a conclue avec les paysans émancipés pour régler les rapports réciproques à l’avenir. Ainsi ce vétéran de la cause de l’émancipation peut se rendre ce témoignage qu’il l’a servie par tous les moyens dont il a pu disposer, dans l’exil comme dans son propre pays, dans la vie privée comme dans la vie publique, par la plume, par la propagande, par l’exemple, mais surtout par cette salutaire influence qu’exerce, au milieu même des sociétés les plus frivoles, au dévouement inébranlable à la liberté.


AUGUSTE LAUGEL.


V. DE MARS.