Un drame en Livonie/8

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Collection Hetzel (p. 116-134).

VIII

à l’université de dorpat.


Ce 16 avril, le lendemain du jour où les magistrats avaient procédé à l’enquête dans l’auberge de la Croix-Rompue, un groupe de cinq à six jeunes étudiants arpentait la cour de l’Université de Dorpat, l’une des principales villes de la Livonie. Ils paraissaient mettre une certaine vivacité aux demandes et réponses qui s’échangeaient entre eux.

Leurs longues bottes craquaient sur le sable. Ils allaient et venaient, la taille étroitement serrée par leur ceinture de cuir, leur casquette, aux couleurs voyantes, coquettement inclinée sur l’oreille.

L’un disait :

« Pour mon compte, je garantis la fraîcheur des brochets qui figureront sur la table… Ils viennent de l’Aa, et ont été pris cette nuit même… Quant aux « stroemlings »[1] ce sont les pêcheurs d’Oesel, auxquels on les a payés cher, qui les ont fournis, et je casserais la tête à quiconque ne les déclarerait pas délicieux, en les accompagnant d’un fin verre de kummel !

— Et toi, Siegfried ?… demanda le plus âgé de ces étudiants.

— Moi, répondit, Siegfried, je me suis chargé du gibier, et qui soutiendrait que mes gelinottes et mes coqs de bruyère ne sont pas excellents aurait affaire à votre serviteur !

— Je réclame le prix d’excellence pour les jambons crus, déclara un troisième, et les jambons rôtis, et les « pourogens »… Que je meure à l’instant si l’on a jamais mangé de meilleurs gâteaux à la viande !… Je te les recommande particulièrement, mon cher Karl…

— Bien, répondit l’étudiant auquel son camarade venait de donner ce prénom. Grâce à toutes ces bonnes choses, nous célébrerons dignement la fête de l’Université… Mais, à une condition, c’est que cette fête ne soit pas troublée par la présence de ces Slavo-moscovito-russes…

— Non !… s’écria Siegfried, pas un de ceux qui commencent à porter trop haut la tête…

— Et auxquels nous saurons la rabaisser au niveau du ventre ! répondit Karl. Et qu’il prenne garde à lui, celui qu’ils veulent reconnaître pour chef, ce Jean, que je me promets de remettre à sa place, s’il continue à prétendre se hausser à la nôtre !… Un de ces jours, je le prévois, nous aurons quelque affaire ensemble, et je ne voudrais pas avoir quitté l’Université sans l’avoir réduit à s’humilier devant ces Germains qu’il dédaigne…

— Lui et son grand ami Gospodin ! ajouta Siegfried, en tendant son poing vers le fond de la cour.

— Gospodin comme tous ceux qui ont la pensée de devenir nos maîtres !… s’écria Karl. Ils verront si l’on a si facilement raison de la race germaine !… Slave, cela signifie esclave, et nous mettrons ces deux rimes-là au bout des vers de notre hymne livonien, et nous le leur ferons chanter…

— Chanter en mesure, en langue allemande ! » répliqua Siegfried, tandis que ses compagnons poussaient un « hoch » formidable.

On le voit, si ces jeunes gens avaient bien fait les choses pour le repas du festival projeté, ils pensaient faire mieux encore en provoquant un conflit, peut-être même une querelle avec les étudiants d’origine slave. C’étaient d’assez mauvaises têtes, plus particulièrement ce Karl. Il exerçait, par son nom et sa situation, une sérieuse influence sur ses camarades, et pouvait les engager en quelque regrettable collision.

Quel était donc ce Karl, dont l’autorité s’imposait à une partie de cette jeunesse universitaire, ce garçon d’un caractère audacieux, mais vindicatif et querelleur ?… De haute taille, la chevelure blond ardent, les yeux au regard dur, la physionomie méchante, jamais il n’hésitait à se mettre en avant.

Karl était le fils du banquier Frank Johausen. Cette année même, il allait terminer ses études à l’Université. Quelques mois encore, et il serait de retour à Riga, où sa place était tout naturellement marquée dans la maison de son père et de son oncle.

Et quel était ce Jean, à l’égard duquel Siegfried et lui n’avaient point ménagé leurs propos comminatoires ?… N’a-t-on pas reconnu le fils de Dimitri Nicolef, le professeur de Riga, qui pouvait compter sur son camarade Gospodin, de même origine que lui, comme Karl Johausen sur son camarade Siegfried ?

Dorpat, ancienne cité de la Hanse, a été fondée par les Russes en 1750. Cela est admis, bien que certains historiens veuillent faire remonter sa fondation à ce fameux an mil, qui devait voir la fin du monde.

Mais, s’il y avait doute sur la naissance de cette ville, l’une des plus charmantes des provinces Baltiques, ce doute ne saurait exister relativement à son Université célèbre que Gustave-Adolphe créa en 1632, et dont la réorganisation s’opéra en 1812, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Au dire de certains voyageurs, on prendrait Dorpat pour une ville de la Grèce moderne, et il semble que ses maisons aient été apportées toutes faites de la capitale du roi Othon.

Dorpat est peu commerçante, mais elle est étudiante, avec son Université, qui se divise en corporations ou plutôt en « nations », lesquelles ne sont pas unies par le solide lien de la fraternité. D’après ce qui précède, on a pu constater que les passions y sont aussi vivaces entre l’élément slave et l’élément germanique que parmi la population des autres villes de l’Esthonie, de la Livonie et de la Courlande.

Il s’ensuit donc que la tranquillité ne règne réellement à Dorpat que durant la période des vacances universitaires, alors que les insoutenables chaleurs de la canicule ont renvoyé les étudiants dans leurs familles.

Au surplus, leur nombre considérable, — environ neuf cents — exige un personnel de soixante-douze professeurs pour les divers cours de sciences et de lettres, cours qui se font en langue allemande, et qu’entretient annuellement un budget assez lourd de deux cent trente-quatre mille roubles. À quatre mille près, c’est le chiffre des volumes que renferme la riche bibliothèque de leur Université, l’une des plus importantes et des plus suivies de l’Europe.

Cependant Dorpat n’est pas absolument dépourvue de tout commerce, en conséquence de sa situation géographique, au croisement des principales routes des provinces Baltiques, à deux cents kilomètres de Riga, et à cent trente seulement de Pétersbourg. D’ailleurs, comment pourrait-elle oublier qu’elle fut une des plus prospères cités de la Hanse ? Aussi, ce commerce, si peu développé qu’il soit, est-il concentré entre les mains germaniques. En somme, les Esthes, qui forment la population indigène, ne comprennent que des ouvriers, des manœuvres ou des domestiques.

Dorpat est pittoresquement bâtie sur une colline qui domine au sud le cours de l’Embach. De longues rues desservent ses trois quartiers. Les touristes y visitent son observatoire, sa cathédrale de style grec, les ruines d’une église ogivale. Ils ne quittent pas sans regret les allées de son jardin botanique, très apprécié des amateurs.

De même que l’élément germanique l’emportait alors parmi la population de Dorpat, de même, à cette époque, il était prédominant dans la classe universitaire.

Sur les neuf cents étudiants, on en comptait une cinquantaine au plus qui fussent de race slave.

Entre ces derniers, Jean Nicolef tenait le premier rang. Ses camarades le reconnaissaient, sinon pour leur chef, du moins pour leur porte-parole dans les conflits que la sagesse et la prudence du recteur ne parvenaient pas toujours à empêcher.

Ce jour-là, tandis que Karl Johausen et son groupe se promenaient à travers la cour, discutant on sait de quelle façon, à propos des éventualités qui pouvaient troubler leur festival, un autre groupe d’étudiants, bien moscovites de cœur et de naissance, s’entretenaient à l’écart et du même sujet.

L’un de ces étudiants, âgé de dix-huit ans, vigoureux pour son âge, d’une taille au-dessus de la moyenne, avait le regard franc et vif, la figure charmante, les joues à peine revêtues d’une barbe naissante, la lèvre déjà ornée d’une fine moustache. Dès le premier abord, ce jeune homme inspirait la sympathie, bien que sa physionomie fût sérieuse, — celle d’un zélé, d’un laborieux, déjà hanté par les préoccupations de l’avenir.

Jean Nicolef allait achever sa seconde année à l’Université. On l’eût reconnu rien qu’à sa ressemblance avec sa sœur Ilka. C’étaient deux natures graves et réfléchies, très pénétrées des sentiments du devoir, et lui peut-être plus que ne comportait sa jeunesse.

On comprend donc qu’il devait exercer un certain ascendant sur ses compagnons par le zèle dont il s’animait pour la défense des idées slaves.

Son camarade Gospodin appartenait à une riche famille


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Gospodin s’abandonnait à sa fougue.

esthonienne de Revel. Bien qu’il fût plus âgé d’un an que Jean Nicolef, il montrait moins de sérieux dans ses actes. C’était un garçon plus prompt à l’attaque qu’à la riposte, plus avide de distractions, plus adonné aux exercices de sport ; doué d’un excellent cœur et éprouvant pour Jean une amitié sincère, il était de ceux sur lesquels celui-ci pouvait compter.

De quoi auraient pu parler entre eux ces jeunes gens, sinon des préparatifs du festival qui passionnait les diverses corporations de l’Université ?…

Et, suivant son habitude, Gospodin s’abandonnait à sa fougue, à son impétuosité naturelle, que Jean essayait en vain de maîtriser.

« Oui, s’écriait-il, ils prétendent nous exclure de leur banquet, ces tudesques !… Ils ont refusé nos cotisations pour que nous n’ayons pas le droit d’y prendre part !… Ils auraient eu honte de choquer leurs verres contre les nôtres !… Mais tout n’est pas dit, et leur repas pourrait bien finir avant le dessert !

— C’est indigne, j’en conviens, répondit Jean. Cependant cela vaut-il la peine que nous allions leur chercher querelle ?… Ils s’obstinent à fêter de leur côté, soit !… fêtons du nôtre, mon cher Gospodin, et nous n’en viderons pas moins gaiement nos gobelets en l’honneur de l’Université ! »

Or, l’impétueux Gospodin ne l’entendait pas ainsi. Accepter cette situation, ce serait une reculade, et il s’emportait, il s’exaltait par ses propres paroles.

« C’est entendu, Jean, répliqua-t-il, tu es le bon sens même, et personne ne doute que tu n’aies autant de courage que de raison !… Quant à moi, je ne suis pas raisonnable, et je ne veux pas l’être ! Je considère que l’attitude de Karl Johausen et de sa bande est injurieuse envers nous, et je ne le souffrirai pas plus longtemps…

— Laisse donc ce Karl, cet Allemand, tranquille, Gospodin, répondit Jean Nicolef et ne t’inquiète ni de ses actes ni de ses paroles !… Dans quelques mois, lui et toi vous aurez quitté l’Université, et il n’est pas probable que vous vous rencontriez jamais, du moins dans des conditions où la question d’origine et de race sera en jeu…

— C’est possible, sage Nestor ! riposta Gospodin, et que c’est beau d’être maître de soi comme tu l’es !… Mais, de partir d’ici sans avoir infligé à ce Karl Johausen la leçon qu’il mérite, je ne m’en consolerais pas !

— Voyons, dit Jean Nicolef, ne nous donnons pas, aujourd’hui du moins, les premiers torts, en le provoquant sans motif…

— Sans motif ?… s’écria le bouillant jeune homme. J’en ai mille et mille : sa figure qui ne me revient pas, son attitude qui me choque, le son de sa voix qui me déplaît, son regard dédaigneux, l’air de supériorité qu’il prend et que ses camarades encouragent en le reconnaissant pour chef de leur corporation !

— Tout cela n’est pas sérieux, Gospodin, déclara Jean Nicolef, qui prit le bras de son camarade par un instinctif mouvement d’amitié. Tant qu’il n’y aura pas une injure directe, je ne vois pas en tout ceci matière à provocation !… Ah ! si l’injure se produisait, je n’attendrais personne pour y répondre, tu peux m’en croire, mon camarade !…

— Et tu nous aurais à tes côtés, Jean, affirmèrent les autres jeunes gens du groupe.

— Je le sais, dit l’intraitable Gospodin. Mais je m’étonne que Jean ne se trouve pas particulièrement visé par ce Karl…

— Que veux-tu dire, Gospodin ?…

— Je veux dire que si, nous autres, nous n’avons avec ces Germains que des rivalités d’école, Jean Nicolef est autrement engagé vis-à-vis de Karl Johausen !… »

Jean savait de reste à quoi Gospodin faisait allusion. La rivalité des Johausen et des Nicolef à Riga était connue des étudiants de l’Université. On n’ignorait pas que les chefs de ces deux familles étaient opposés l’un à l’autre dans cette lutte qui allait les mettre aux prises sur le terrain électoral, l’un porté par l’opinion publique, encouragé par l’autorité administrative, afin d’abattre l’autre.

Aussi, Gospodin avait-il tort d’exciper de cette situation personnelle de son camarade pour étendre jusqu’aux fils la rivalité des pères.

Par malheur, lorsque la colère le prenait, il ne se contenait plus et dépassait toute mesure.

Cependant Jean n’avait pas répondu. Sa figure avait légèrement pâli dans un reflux de son sang au cœur.

Mais, assez fort pour se posséder, après un regard ardemment jeté vers l’extrémité de la cour, où paradait le groupe de Karl Johausen :

« Ne parlons pas de cela, Gospodin, dit-il d’une voix grave qui tremblait un peu. Je n’ai jamais fait intervenir le nom de M. Johausen dans nos discussions, et fasse Dieu que Karl soit aussi réservé vis-à-vis de mon père que je le suis vis-à-vis du sien !… S’il manquait à cette réserve…

— Jean a raison, dit un des étudiants, et Gospodin a tort. Ne nous occupons pas de ce qui se passe à Riga, mais bien de ce qui se passe à Dorpat.

— Oui, répliqua Jean Nicolef, qui désirait ramener la conversation à son premier sujet. Toutefois n’exagérons rien et voyons la tournure que prendront les choses…

— Ainsi, Jean, demanda l’étudiant, tu ne penses pas que nous ayons à protester contre l’attitude de Karl Johausen et de ses camarades, à propos de ce banquet dont ils nous ont exclus ?…

— Je pense que, sauf incidents nouveaux, nous ne devons montrer que la plus complète indifférence.

— Va pour l’indifférence ! répondit Gospodin en secouant la tête d’un air peu approbatif. Reste à savoir si nos camarades s’y résigneront… Ils sont furieux, Jean, je t’en préviens…

— Grâce à toi, Gospodin.

— Non, Jean, et il suffira d’un regard dédaigneux, d’un mot malsonnant pour mettre le feu aux poudres !

— Bon ! s’écria Jean Nicolef en souriant, les poudres ne feront pas explosion, mon camarade, car nous aurons eu soin de les noyer dans le Champagne ! »

C’était la raison même qui inspirait cette réponse de la plus sage de ces jeunes têtes. Mais les autres étaient montées… Suivraient-elles ces conseils de prudence ?… Comment la journée se terminerait-elle ?… Ce festival ne serait-il pas l’occasion d’un désordre ?… Si les provocations ne venaient pas du côté slave, ne viendraient-elles pas du côté allemand ?… On devait le craindre.

Aussi ne s’étonnera-t-on pas que le recteur de l’Université eût conçu de très sérieuses inquiétudes. Depuis quelque temps, il ne l’ignorait point, la politique, ou tout au moins cette lutte du slavisme et du germanisme tendait à s’accentuer dans le monde des étudiants.

La très grande majorité entendait maintenir à l’Université les traditions, les idées qui dataient de son origine.

Le gouvernement savait qu’il y avait là un ardent foyer de résistance aux tentatives de russification dont les provinces Baltiques étaient menacées. Prévoyait-on quelles seraient les conséquences de troubles qui se produiraient à cette occasion ?… Il convenait d’y prendre garde. Si ancienne, si respectable que fût l’Université de Dorpat, elle n’était pas à l’abri d’un ukase impérial, en cas qu’elle devînt le centre d’une agitation contre le mouvement panslaviste. Le recteur observait donc de très près ces dispositions des étudiants. Les professeurs, bien qu’ils fussent tous acquis aux idées allemandes, les redoutaient aussi… Peut-on dire où s’arrêterait cette jeunesse, lancée dans les luttes de la politique ?…

En réalité, quelqu’un, ce jour-là, eut plus d’influence que le recteur. Ce fut Jean Nicolef. Si le recteur n’avait pu obtenir que Karl Johausen et ses amis renonçassent à exclure du banquet Jean et ses camarades, celui-ci obtint de Gospodin et des autres qu’ils ne troubleraient point le festival. On ne pénétrerait pas dans la salle du banquet. On ne répondrait pas par des chansons russes aux chansons allemandes, — à la condition, toutefois, de n’être ni provoqué ni insulté. Et qui pouvait répondre de ces têtes échauffées par le vin ?… Jean Nicolef et ses camarades se réuniraient au-dehors, ils fêteraient cet anniversaire à leur façon et resteraient tranquilles si personne ne se hasardait à troubler leur tranquillité.

Cependant la journée s’avançait. En masse, les étudiants occupaient la grande cour de l’Université. Les études chômaient ce jour-là. Rien à faire qu’à se promener par bandes, à s’observer, à s’éviter aussi. On pouvait toujours redouter, même avant l’heure du banquet, qu’un incident quelconque n’occasionnât une provocation d’abord, une conflagration ensuite. Étant donnée la disposition des esprits, peut-être eût-il mieux valu interdire ce festival ?… Mais, d’empêcher la célébration de cet anniversaire, cela n’eût-il pas surexcité les corporations, fourni un prétexte à ces troubles que l’on voulait précisément prévenir ?… Une Université n’est point un collège où l’on s’en tire avec des punitions et des pensums. Ici, il faudrait en arriver aux expulsions, chasser les meneurs, et c’eût été une mesure grave.

Jusqu’à l’heure du banquet — quatre heures du soir — Karl Johausen, Siegfried et leurs amis ne quittèrent pas la cour. La plupart des étudiants venaient échanger quelques paroles avec eux, comme s’ils eussent attendu les instructions de leur chef. Le bruit avait couru que le banquet serait interdit, — bruit erroné d’ailleurs, car, ainsi qu’il a été dit, cette interdiction aurait pu déterminer un éclat.

Mais cela avait suffi pour motiver des allées et venues entre les groupes.

Jean Nicolef et ses camarades, eux, ne voulurent pas s’inquiéter de cet état de choses. Ils se promenaient à l’écart, ainsi qu’ils le faisaient d’habitude, et se croisaient parfois avec les autres étudiants.

On se dévisageait alors. Des regards sortaient ces provocations que les lèvres ne laissaient pas s’échapper encore. Jean restait calme, affectait l’indifférence. Mais que de peine il éprouvait à contenir Gospodin !

Celui-ci ne détournait pas la tête, même en signe de dédain, il ne baissait pas les yeux. Son regard s’engageait comme le fer d’une épée avec celui de Karl.

Il s’en fallait de rien que cette attitude ne donnât lieu à une altercation, qui ne se fût certainement pas bornée à mettre ces deux seuls adversaires aux prises.

Enfin, la cloche du banquet se fit entendre. Karl Johausen, précédant ses camarades — plusieurs centaines — se dirigea vers la salle de l’amphithéâtre qui leur avait été réservée.

Bientôt, il ne resta plus dans la cour que Jean Nicolef, Gospodin et la cinquantaine d’étudiants slaves, attendant l’instant de quitter l’Université pour rentrer dans leurs familles ou chez leurs correspondants.

Puisque rien ne les retenait, peut-être eussent-ils sagement fait en partant sur l’heure. C’était l’avis de Jean Nicolef, mais en vain essaya-t-il de le faire partager à ses camarades. Il semblait que Gospodin et quelques autres fussent enchaînés au sol, attirés même vers l’amphithéâtre comme par un aimant.

Vingt minutes s’écoulèrent ainsi. Ils se promenaient en silence. Ils se rapprochaient des fenêtres de la salle ouvertes sur la cour. Que voulaient-ils donc ?… Écouter les bruyants propos qui s’en échappaient, et riposter si des paroles malséantes arrivaient à leurs oreilles ?…

En vérité, les convives n’eurent pas besoin d’attendre la fin du banquet pour préluder aux chants et aux toasts. Leurs têtes s’étaient enflammées dès les premières coupes vidées. À travers les fenêtres, ils avaient vu Jean Nicolef et les autres à portée de les entendre. Aussi en vinrent-ils aux personnalités.

Jean fit un dernier effort.

« Partons… dit-il à ses camarades.

— Non ! répondit Gospodin.

— Non ! répondirent les autres.

— Vous ne voulez ni m’écouter ni me suivre ?…

— Nous voulons écouter ce que ces Germains ivres se permettent de dire, et, si cela ne nous convient pas, c’est toi qui nous suivras, Jean !

— Viens, Gospodin, dit Jean, je le veux !

— Attends, répondit Gospodin, et, dans quelques minutes, tu ne le voudras plus ! »

Au-dedans redoublait le tumulte, éclats de voix qui se mélangeaient, bruit de verres choqués, cris et hochs qui détonaient comme une mitraillade.

Puis un chœur fut entonné à pleine poitrine, — ce chant, qui se traîne sur un monotone trois-quatre, si en honneur dans les universités allemandes :

Gaudeamus igitur,
Juvenes dum sumus !
Post jucundam juventutem,
Post molestam senectutem,
Nos habebit humus !

On en conviendra, ces paroles ne sont rien moins que réjouissantes, et ne méritent qu’un air d’enterrement. Autant chanter un De Profundis au dessert ! Après tout, ce chant est bien dans la note germanique.

Mais, voici qu’une voix se fit entendre, disant :

« Ô Riga, qui t’a faite si belle ?… L’esclavage des Livoniens !… Puissions-nous, un jour, avec l’argent, acheter ton château aux


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SIEGFRIED, LE VERRE À LA MAIN, LUI EN JETA LE CONTENU AU VISAGE.

Allemands et les faire danser sur des pierres chauffées !… »

C’était Gospodin qui venait de lancer cet hymne russe de si large envergure.

Puis, après lui et avec lui, ses camarades firent retentir les airs du refrain de « Boje-Tsara-Krani », l’hymne moscovite d’un si grand et si religieux caractère.

Soudain, la porte de la salle s’ouvrit. Une centaine d’étudiants s’élancèrent dans la cour.

Ils entourèrent le groupe slave, au centre duquel se trouvait Jean Nicolef, impuissant désormais à retenir ses camarades, surexcités par les cris et les gestes de leurs adversaires. Bien que Karl Johausen ne fût pas avec eux pour les pousser à la violence, — il était encore dans l’amphithéâtre, — leur Gaudeamus igitur, vociféré, hurlé même, essayait d’étouffer l’hymne russe dont la puissante mélodie perçait malgré leurs efforts.

À ce moment, deux étudiants se trouvèrent face à face, prêts à se jeter l’un sur l’autre — Siegfried et Gospodin. Était-ce entre eux que cette question de races allait se décider ?… Les deux partis ne prendraient-ils pas fait et cause pour leurs champions ?… Cette altercation ne dégénérerait-elle pas en une bataille générale, dont la responsabilité retomberait sur l’Université elle-même ?…

En entendant le tumulte provoqué par la sortie des convives du banquet, le recteur s’était hâté d’intervenir. Quelques-uns des professeurs, s’étant joints à lui, parcouraient maintenant la cour à travers les groupes. Ils essayaient de calmer ces jeunes gens prêts à en venir aux mains. Ils n’y arrivaient pas. L’autorité du recteur était méconnue…

Que pouvait-il d’ailleurs au milieu de ces « germaniques » dont le nombre grossissait à mesure que se vidait la salle de l’amphithéâtre ?…

Jean Nicolef et ses camarades, malgré leur infériorité numérique, ne cédaient ni devant les menaces ni devant les injures.

En ce moment, Siegfried, le verre à la main, s’approchant de Gospodin, lui en jeta le contenu au visage.

C’était le premier coup porté, et il allait être suivi de mille autres.

Et, cependant, rien qu’à la vue de Karl Johausen, qui venait d’apparaître sur les marches du perron, on s’arrêta de part et d’autre. Les rangs s’ouvrirent, et le fils du banquier put se diriger vers le groupe où se tenait le fils du professeur.

On ne saurait dépeindre l’attitude de Karl en cet instant. Calme, ce n’était pas la colère que sa physionomie respirait, c’était le dédain, le mépris, à mesure qu’il s’approchait de son adversaire. Ses camarades ne pouvaient s’y tromper : il ne venait là que pour lui jeter une nouvelle injure à la face.

Au tumulte avait succédé un silence plus terrible encore. On sentait que le conflit, qui précipitait l’une sur l’autre les corporations rivales de l’Université, allait se dénouer entre Jean Nicolef et Karl Johausen.

Cependant Gospodin, ne songeant plus à Siegfried, attendit que Karl se fût avancé de quelques pas, et fit un mouvement pour lui barrer le passage.

Jean le retint.

« Cela me regarde ! » dit-il simplement.

Et, en somme, il avait raison de dire que cela le regardait, et lui seul.

Aussi, gardant le plus parfait sang-froid, écarta-t-il de la main ceux de ses camarades qui voulaient s’interposer.

« Tu ne m’empêcheras pas… s’écria Gospodin au paroxysme de la colère.

— Je le veux ! » répondit Jean Nicolef, et d’une voix si résolue qu’il n’y avait pas à lui résister.

Alors, s’adressant à la masse des étudiants et de manière à être entendu de tous :

« Vous êtes des centaines, dit-il, et nous ne sommes pas cinquante !… Attaquez-nous donc !… Nous nous défendrons, nous succomberons !… Mais vous vous serez conduits comme des lâches !… »

Un cri de fureur lui répondit.

Karl fît signe alors qu’il voulait parler.

Le silence se rétablit.

« Oui, dit-il, nous serions des lâches !… Y a-t-il un de ces Slaves qui veuille prendre l’affaire à son compte ?…

— Nous tous ! » s’écrièrent les camarades de Jean.

Celui-ci se rapprochant dit :

« Ce sera moi, et si Karl cherche à être personnellement provoqué, je le provoque…

— Toi ?… s’écria Karl, en faisant un geste de mépris.

— Moi ! répondit Jean. Choisis deux de tes amis… J’ai déjà fait choix des miens…

— Toi… te battre avec moi ?…

— Oui… demain, si tu n’es pas prêt en ce moment. À l’instant même, si tu le veux ! »

Il n’est pas rare que les étudiants aient de ces affaires, et mieux vaut que les autorités ferment les yeux, car les conséquences n’en sont jamais très graves.

Cette fois, il est vrai, il y avait lieu de craindre que l’issue ne fût fatale, tant les adversaires étaient sous le coup d’une animosité personnelle.

Karl s’était croisé les bras, et, regardant Jean de la tête aux pieds :

« Ah ! dit-il, tu as déjà fait choix de tes témoins ?…

— Les voici, répliqua Jean, en indiquant Gospodin et un autre étudiant.

— Et tu crois qu’ils consentiront ?…

— Si nous consentirons !… s’écria Gospodin.

— Eh bien, moi, répondit Karl, il y a une chose à laquelle je ne consentirai pas, Jean Nicolef, c’est de me battre avec toi !…

— Et pourquoi, Karl ?…

— Parce que l’on ne se bat pas avec le fils d’un assassin !… »



  1. Petits poissons crus marinés, très estimés en Livonie.