Un gentilhomme/Clotilde et moi

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Ernest Flammarion (pp. 227-247).


Clotilde et moi.


I


J’attendais — avec quelle anxiété passionnée ! — le moment depuis si longtemps rêvé où Clotilde, enfin libre pour trois mois, nous pourrions, tous les deux — ah ! tous les deux !  — jouir de notre adultère, vivre notre adultère tout entier, sans contrainte, sans rien entre nous, au soleil, comme deux époux… Comme deux époux, dans le soleil, au bras l’un de l’autre, du matin au soir, comprenez-vous cette ivresse ? Vous qui me lisez, êtes-vous des amants assez mondains pour sentir cette exaltation tant de fois promise, toujours reculée ?

Ah ! ce ne serait plus ce petit rez-de-chaussée de la rue Lincoln, si froid, si banal, si sombre, ni la surveillance obscure et sournoise du concierge, ni les attentes terribles, ni les rendez-vous précipités, ni les rendez-vous manqués, ni la peur des potins, ni tout ce que, de quatre à sept, les dentistes, les modistes et les couturières, et le thé des amies, mettent d’obstacles invincibles et d’élégantes douleurs, entre deux êtres qui s’aiment à Paris. Ah ! Dieu ! non !… Ce serait la présence continuelle, la liberté infinie, la solitude et le chant de triomphe de nos âmes enfin jointes, et les yeux dans les yeux, la main dans la main, la bouche sur la bouche, toujours ! Le paradis si souvent entrevu et jamais atteint !…

Ce moment divin arriva, peu importe à la suite de quelle aventure. Il avait été convenu, — car nous nous aimions selon le plus pur Bourget — que nous irions passer ces trois mois miraculeux et bénis dans un port très anglais.

— Oh ! pas d’Italie, surtout ! m’avait dit Clotilde. L’Italie est le rêve des amants bourgeois… On n’y a que de médiocres enthousiasmes… Et que de lèvres inférieures ont baisé la colonne Trajane ! Et que de vulgaires petites âmes se sont pâmées sur les ennuyeuses eaux du Lido. Nous, soyons modern’amour, chéri, voulez-vous ?

— Oui ! oui !

J’étais parti le premier afin de dépister les soupçons, et aussi pour choisir une belle villa sur la côte, au bord de la mer, car les hôtels ont des surprises malencontreuses pour les cœurs adultères.

En partant, Clotilde m’avait dit dans un baiser :

— Ô mon cher amour, il me semble que j’éclate de bonheur… et que, là-bas, nous allons célébrer la première messe de notre joie…

— Oui !… oui !…

— Nous ne sortirons jamais, n’est-ce pas ?… Car nous avons en nous tous les paysages, toutes les architectures et tous les musées !…

— Oui ! oui !

— Nous serons l’un à l’autre, sans cesse, comme si nous ne faisions qu’une même âme, qu’un seul corps, un seul rêve !

— Oui !… Oui !… Ah ! oui !

— Pourvu que nous ayons la mer devant nous, et, au-dessus de nous, le ciel étoilé, que nous fait le reste ?

— Oui ! oui !

— N’avons-nous pas les mêmes pensées, les mêmes admirations, une sensibilité pareille devant la nature, le culte de la même beauté ?

— Oui !… oui !

— Ah ! puissions-nous être assez forts pour supporter un tel bonheur !

— Oui !… oui !

J’avais le cœur si plein de reconnaissance et la gorge si serrée par l’émotion, que je ne pouvais que balbutier cet éternel : Oui !… oui !… qui, comme expression de bonheur, eût peut-être paru insuffisant ou très monotone à une autre femme. Mais je voyais bien que Clotilde, amante sublime, ne m’en aimait que davantage !

La maison que je louai dans une ville très anglaise, était délicieusement située sur la rade, tout près de l’entrée du port — une villa fraîche, souriante, dans les arbres et dans les fleurs, et dont le modern’style de l’aménagement intérieur répondait au modern’amour de nos cœurs ! Les grands steamers, les énormes paquebots entraient, sortaient, et la mer était sans cesse couverte de yachts très élégants et de mille petites barques de pêche, aux voiles roses… Le soir, une féerie éblouissante. Toutes les lumières électriques du port, les feux mouvants des navires, rouges, verts, se reflétant dans l’eau, et les signaux, et les phares tournants, et les projections de lumière, qui allaient, au loin, très loin, fouiller la mer profonde et noire, comme les yeux de Clotilde, aux heures de passion, fouillaient les profondeurs et les étendues de mon âme !… Et les étoiles au ciel étaient plus brillantes encore que les feux terrestres, et cette magique lune, énorme, blanche et ronde, que traversait, je me rappelle, la vergue d’un trois-mâts !… Je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle grandiose où tous les éléments se combinaient pour l’émotion et pour la beauté.

Ah ! que Clotilde serait heureuse ici !

Avec quelle passion nouvelle, avec quel trouble charmant, avec quelle impatience d’une volupté prochaine et non encore ressentie, je disposai tout, meubles, tentures, et fleurs, pour la joie de mon amie, et pour la parure de notre amour… J’engageai deux femmes de chambre, anglaises et jolies, qui ne savaient pas un mot de français, car je voulais que nous fussions seuls, seuls ! — Ah ! si étroitement, si exquisement si intellectuellement seuls, et qu’aucun être, dans le monde, ne pût comprendre les mots divins que nous allions, désormais, nous répéter, dont nous allons enivrer désormais nos yeux, nos bouches, nos chevelures, nos poitrines, toutes nos sensations, et tout notre esprit, Clotilde et moi !…

Clotilde et moi !…

Ivresse !… caresses !… folie merveilleuse des cœurs libres !… Essor des amants… Infini, infini des adultères désentravés !

Clotilde et moi !…

Et je regardais tout, en me répétant ces deux mots, je regardais les chaises qui ressemblent à des pintades, les canapés, tels des bancs de jardin, et le lit de cuivre, large comme une mer, et les pavots sur les murs, et les étoffes dont les ornements sont des fleurs si étrangement simplifiées qu’on dirait des larves malades ou des intestins déroulés…

Clotilde et moi !…

Elle arriva un soir, en retard de quinze jours… Elle arriva avec trente-trois grosses malles, et des nécessaires chiffrés, et des bijoux de valise, et des cartons, et de tout… Haletant, le cœur serré, j’étais là, sur le quai où elle débarqua, exquise, avec un chapeau de feutre beige et un grand manteau de voyage, beige aussi… Ah ! si beige !…

— Clotilde !…

Je bousculai des passagers et je me jetai dans ses bras.

— Enfin !… Enfin !… J’ai cru que vous n’arriveriez jamais… Voilà quinze jours de passés sans vous !…

— Ce n’est pas de ma faute. Je n’avais rien à me mettre…

Elle avait souffert sur le bateau, était très pâle. Elle chancelait un peu.

— Oh ! cette maudite mer !… J’ai cru que j’allais mourir !…

— Enfin !… Enfin !… Vous êtes là !… C’est notre bonheur qui commence !

Et comme je voulais l’embrasser bourgeoisement, elle me repoussa avec une douceur triste et choquée de la vulgarité de cet accueil.

— Tout à l’heure… chez nous !… Vous manquez de tenue, cher amour !…

— Ne sommes-nous pas libres de nous aimer ? Et que vous importent tous ces gens que vous ne connaissez pas, et qui ont de si laides casquettes ?…

— C’est bien !… C’est bien !… Occupez-vous de mes bagages…

Devant cette pyramide de bagages, du haut de laquelle l’amour semblait se moquer de nous, je ne pus m’empêcher de m’écrier :

— Dieu ! que de malles !…

D’un ton pincé, elle dit :

— Est-ce un reproche ?… Je n’ai emporté que le strict nécessaire.

— Un reproche !… ah !… comment pourrais-je vous reprocher quelque chose. J’ai dit : « Que de malles !… » avec un cri d’admiration… Je vous aime tellement que j’aime tout de vous, même vos trente-trois malles, même quand vous me boudez !…

Nous dûmes rentrer sans les bagages, car il fut impossible de trouver, ce soir-là, un fourgon assez fort pour les transporter…

En voiture, j’avais pris les mains de Clotilde, et je ne cessais de balbutier :

— Enfin !… Enfin !… Vous voilà !…

Mais Clotilde me disait, d’une voix un peu irritée :

— Oui… oui… Vous me direz tout cela demain… Ce soir, laissez-moi… Je vous en prie… je suis morte !


II


Clotilde passa cinq jours, cinq jours de torture pour moi, cinq jours éternels à s’installer, à ranger, méthodiquement, sur de petites tables ornées de dentelles, ses bibelots de toilette : boîtes à couvercle d’or, flacons de cristal à bouchon d’or, et des trousses précieuses, et des glaces anciennes, et des brosses, et de tout !… Je ne pouvais l’approcher ni lui parler, tant elle était absorbée par ces graves travaux. Elle n’avait le temps ni de me regarder, ni de m’écouter. Quand je lui parlais, elle n’avait le temps de rien, pas même de s’habiller, ni de prendre ses repas… Quelques brioches, grignotées à la hâte, en courant, et c’était tout !… Mal aidée par ses deux femmes de chambre qui ne la comprenaient point et que déroutaient ses ordres nerveux, elle allait, dépeignée, ennuyée, impatiente, d’une malle à l’autre, d’une pièce dans l’autre, sans savoir pourquoi et ce qu’elle voulait.

Oh ! les effusions que je m’étais promises !… Et les longs enlacements, et les longues tendresses, le soir, à la fenêtre, devant les magies du port !… Oh ! l’ivresse enfin, et la sécurité tant souhaitée de notre adultère ! Où tout cela était-il ?… Qu’avais-je rêvé, mon Dieu ?… Depuis que nous étions l’un à l’autre, sans mari, sans couturières, sans conventions mondaines entre nous, sans rien entre nous, que la liberté absolue de nous aimer et de nous dire, sans cesse, que nous nous aimions, jamais Clotilde n’avait été moins à moi, jamais je n’avais moins joui d’elle, de sa chère présence, de son cher esprit, de ses chers regards !… J’en arrivais à regretter les anciennes contraintes, les retards du rendez-vous et l’œil soupçonneux des amies, tout ce que nous avions voulu fuir !…

Du rez-de-chaussée au second étage, toutes les pièces de la villa étaient encombrées de ses robes, de ses corsages, de ses chemisettes, de ses manteaux, en tas sur les lits, les tables, les chaises, les pianos. Et elle ne savait où loger tout cela… Garde-robes, placards, armoires, penderies, étaient déjà remplis, et l’on n’apercevait pas que les tas diminuassent. Il en sortait toujours de ces malles enchantées, toujours, il s’en formait de nouveaux. À peine enlevés, ils se reconstituaient, plus larges, plus hauts, plus nombreux.

— Mais, chère Clotilde, demandais-je, inquiet, pourquoi toutes ces toilettes de bal ? Puisque c’est la solitude, la chère solitude que nous sommes venus chercher ici ?

— Il faut pourtant bien, répondait-elle, que j’aie quelque chose à me mettre !

Et, perdue au milieu de ses malles, de ses costumes, de ses lingeries déballées, de ses bottines et de ses ombrelles, d’un tas de choses extraordinaires dont j’ignorais la destination, elle gémissait.

— Dieu ! que cette villa est absurde et incommode ! On n’y peut rien mettre… C’est à mourir !…

J’essayais de la consoler, de l’attendrir, et je lui disais, avec des douceurs infinies :

— Vous vous fatiguez, mon cher amour… Reposez-vous, je vous en supplie !… Vous avez bien le temps !

Elle répondait :

— Vous êtes charmant, en vérité ! Et comment voulez-vous que je fasse ?… Est-ce moi qui ai choisi cette horrible villa, où l’on n’a même pas la place de se retourner ?

— Oh ! vous êtes un peu injuste, chère âme !

— Et vous êtes toujours sur mon dos… Vous me gênez épouvantablement… Vous m’empêchez de travailler.

— Est-il possible !… Je suis tout petit… Je ne bouge pas !

D’une voix plus impérieuse, elle répliquait :

— D’abord, je n’aime pas qu’on me voie ainsi !… Je suis à faire peur !

— Ô chère, chère Clotilde ! si vous saviez comme je vous aime ainsi ! Voilà des années et des années que je rêve de vous voir ainsi !… Mais c’est toute ma joie ! Être l’un à l’autre dans la même maison. Ô ciel !… C’est maintenant seulement, dans cette intimité de toutes les minutes, que je puis m’imaginer que vous êtes ma femme, ma vraie femme !… ma vraie femme !… Comprenez-vous l’enthousiasme et la douceur fondante de cette illusion ?…

— Que vous me fatiguez !… Comment voulez-vous que je m’installe, si vous êtes toujours à me dire de pareilles folies. En vérité, je ne vous savais pas si vulgaire !

Elle haussait les épaules et je l’entendais qui disait, tout d’un coup :

— Et tous mes costumes blancs que j’ai oubliés !… Et un tas de choses que je ne retrouve pas !

Et les femmes de chambre, sur les indications sommaires de Clotilde, fouillaient les malles, vidaient les valises, retournaient les cartons, d’où les odeurs, violentes et diverses, s’échappaient et promenaient dans toute la maison d’étranges lourdeurs.

Mais je m’acharnais, croyant, par la ferveur, par la puissance de mon amour, l’enlever, un instant, à ses robes, à ses malles.

— Non ! non ! répétait-elle… Je vous en prie, laissez-moi et allez-vous-en !… Allez vous promener où vous voudrez… Vous me médusez, je vous assure… Et ces deux filles qui ne trouvent jamais rien, et qui sont bêtes à pleurer !…

— Si vous me permettiez de vous aider !…

— Ah ! il ne manquerait plus que ça !… D’ailleurs, j’étais sûre de ce qui arrive !… Vous n’en faites jamais d’autres !… Jamais je n’ai vu un homme si gauche et si maladroit… Quand vous avez regardé la lune au ciel, et les bateaux sur la mer, ça vous suffit !… Eh bien ! allez voir les bateaux… Allez !… Allez !…

— Ô Clotilde !… Clotilde !…

Il me semblait que cette adjuration eût dû lui arracher des larmes. Ses reproches me brisaient le cœur. Pour elle, j’avais choisi la plus belle, la plus grande villa du pays. J’avais tout fait pour qu’elle y fût heureuse. Je me figurais qu’en la voyant, elle m’eût remercié par des paroles tendres et des caresses qui ne finissent pas… et qu’elle eût, peut-être, deviné que je m’étais imposé — avec quelle joie désintéressée — les plus lourds sacrifices d’argent !… Et au lieu de tout cela, des paroles comme celles-ci :

— Vous vous moquez bien des délicatesses d’une femme ! Du reste, ce n’est pas de votre faute ! Vous êtes ainsi… On n’y peut rien !… Tenez, voilà encore que vous froissez la plume d’un chapeau et que vous accrochez la dentelle d’une chemise.

Alors, je sortais…

Car je ne pouvais même pas rester dans cette maison, à lire, à rêver ou à fumer, dans cette maison envahie où pas un siège n’était libre, où il m’eût été impossible d’y trouver un coin où je n’eusse pas gêné quelque chose d’elle. Je n’avais même pas la ressource de m’asseoir sur une malle : elles étaient, toutes, béantes.

Alors, je sortais…

Il me fallait franchir des montagnes de taffetas, de linon, de batiste, des vallées de dentelles, des forêts de chapeaux, des mers moutonnantes de chemises, des récifs de corsets…

Et je m’en allais, triste et dépité, sur les quais du port… Mais le port avait perdu son charme… Je ne reconnaissais plus ses bruits de choses lointaines et inconnues… Et il me venait de la mer, au loin, je ne sais quels regrets, informulés encore, mais amers, très amers, oh ! si amers ! Et la voix des sirènes me semblait l’expression même de la détresse de mon âme… Avoir fait ce rêve merveilleux d’être l’un à l’autre, sans cesse, les yeux dans les yeux, la main dans la main !… Et errer, piteusement, le long de ces bassins où plus rien ne m’intéressait, ni la majesté des steamers, ni la rude physionomie des matelots, ni la forêt des mâts, ni les voiles des barques en partance pour la pêche !…

En rentrant, je me disais :

« Ô poésie des voyages adultères !… Est-ce que M. Paul Bourget se serait moqué de nous ?… Ce serait une pensée horrible !… Et quelle chute dans l’idéal !… »

Le soir, c’était bien pire encore.

Après le dîner, généralement silencieux, et pendant lequel Clotilde avait conservé un air grave et lointain, elle s’étendait sur une chaise longue, enfin débarrassée. À quel chapeau oublié, à quelle dentelle, à quel corsage, à quel rien pensait-elle, pour avoir une physionomie si préoccupée ?… Je ne sais… Elle ne répondait que par des monosyllabes irrités ou plaintifs, aux grands mots, aux grandes phrases exaltées que j’essayais, vainement quelquefois, de tirer des profondeurs de mon cœur, de mon pauvre cœur vide, hélas !… Et comme je tentais de donner à mes gestes l’éloquence ample et précise qui manquait souvent à mes paroles :

— Non !… non… faisait Clotilde en me repoussant de la main, laissez-moi… J’ai un mal de tête fou et je suis morte de fatigue…


III


Quand Clotilde fut complètement installée, elle ne sut plus que faire. Après avoir limé et poli consciencieusement ses ongles, après avoir essayé une dizaine de costumes qui avaient besoin de rectifications, elle s’ennuya. Elle s’ennuya immensément. Hormis les heures de la toilette, heures qui, d’ailleurs, se prolongeaient indéfiniment, elle se traînait de la chambre dans le salon comme une pauvre âme perdue… Quelquefois, elle prenait un livre qu’elle quittait aussitôt, écrivait une lettre qu’elle n’achevait jamais… Aux paroles d’amour que je lui adressais, elle ne répondait que par des soupirs d’ennui…

Pour la distraire, et selon nos conventions, je lui avais d’abord proposé de rester bien claustrés chez nous, lui faisant de la solitude un éloge enthousiaste. Aux belles heures du jour et du soir, nous nous mettrions à la fenêtre, l’un près de l’autre, toujours et toujours la main dans la main, et nos regards, nos quatre regards fondus en une seule étoile. Et silencieux, comme il convient, émus selon les rites de la poésie la plus exaltée, nous nous enivrerions, sans jamais nous lasser, aux spectacles miraculeux du port et de la mer.

Elle repoussa cette idée avec une indignation mélangée de dégoût :

— Vous êtes fou, mon cher !… Croyez-vous que je sois venue ici pour y être enfermée, comme une prisonnière. Ah ! les hommes sont tous les mêmes !

Tantôt, j’étais comme tous les hommes, un être indélicat et stupide, et grossier, et tyrannique ; tantôt, tous les autres hommes étaient des « anges », et je restais, seul de l’humanité, un démon !…

— Eh bien ! disais-je, puisque la solitude vous épouvante un peu… nous sortirons… Nous irons visiter tous les bassins du port… Vous ne vous doutez pas de cette beauté !

— Oh ! le port !… faisait-elle, voilà une agréable perspective !… C’est mortel.

— Comment pouvez-vous le savoir que c’est mortel, chère mignonne ? Vous n’avez pas, une seule fois, consenti à le regarder !

— Mais il n’y a rien de si triste que les ports. D’abord, c’est plein d’épidémies… et l’on ne marche que dans de la poussière de charbon… Et puis, je ne sais pourquoi, cela me glace comme un cimetière.

— Précisément, cher cœur adoré… Il n’y a rien de si émouvant que les choses tristes, rien qui s’apparie mieux à l’amour !… Moi, c’est un autre genre de tristesse que les ports évoquent en mon âme… Mais, puisqu’ils nous causent, à tous deux, de la tristesse, c’est donc que nous allons éprouver des sensations puissantes… qui sont de la joie, ma chère Clotilde !

Enveloppée d’une robe de chambre fleurie de rubans et mousseuse de dentelles, elle était étendue sur une chaise longue… La figure grave, le front serré d’un pli que je n’aimais pas… elle poussait un soupir, se remettait à polir ses ongles et ne répondait pas… De temps en temps une femme de chambre entrait, son ouvrage à la main, demandait des explications que Clotilde lui donnait brièvement, d’une voix souvent irritée. J’étais gêné et stupide. Je cherchais des distractions géniales, des plaisirs inconnus… Et je ne trouvais rien, ayant tout épuisé et sentant que je ne pouvais pas recréer la nature et la vie à l’image des désirs vagues de Clotilde. Et ce silence absurde, accablant, qu’elle aimait à prolonger, pour jouir de ma gêne, m’était infiniment cruel et insupportable !…

Au bout de quelques minutes, durant lesquelles je passais par tous les genres de supplices où peut vous mettre le caprice extra-humain d’une femme :

— Mais, mon amour, essayais-je d’expliquer… II n’y a pas que les ports… Le pays est admirable ici, et la campagne, que j’ai visitée pour vous, est splendide, comme un jardin… On peut y faire des excursions intéressantes…

— Oh !… des excursions !… Comme des notaires n’est-ce pas ?…

— Mais non !… mais non !… J’ai à ma disposition une voiture excellente !

— Merci !…

— Et pourquoi ?…

— Vous savez bien que la voiture me fatigue énormément !

— Ce matin, j’ai vu un très joli yacht… Je puis le louer… Nous irons où voudrez, à Cowes, n’est-ce pas ?

— J’ai le mal de mer !

— Si ce pays vous ennuie… partons pour Londres !

— Par cette chaleur !… Vous n’y songez pas…

— Hélas ! je songe à vous faire plaisir.

— Il y paraît.

Je sentais l’amertume filtrer goutte à goutte dans mon cœur ; je répliquai :

— C’est que cela devient très difficile… Et que vous me mettez dans un véritable embarras… Ça vous ennuie de rester dans votre villa… Et, en même temps, vous refusez de sortir… La voiture vous fatigue, le chemin de fer vous énerve et le bateau vous rend malade… Tant que la science ne vous aura pas donné des ailes, je ne vois pas comment il serait possible de vous transporter quelque part… Vous n’aimez ni les ports, ni la mer, ni les forêts, ni les jardins, ni les champs, ni les villes… En vérité, je ne sais plus que faire… Je ne sais plus que vous offrir.

— Mais naturellement, mon pauvre ami, répondait Clotilde avec une moue dont je ne saurais rendre l’expression méprisante. Vous êtes tellement maladroit… Il n’y a pas un homme aussi gauche que vous… Vous ne savez rien trouver pour distraire une femme…

— Oh ! Clotilde ! Clotilde ! Vous me rendez fou !… Et votre injustice m’est une peine affreuse !

Elle ricochait :

— Mon injustice !… Il ne manquait plus que cela ! Vous ne faites que des bêtises, et c’est moi qui suis injuste !… D’abord, pourquoi m’avez-vous amenée dans cette Angleterre que je hais et que vous saviez que je haïssais.

Je bondis sur mon siège…

— C’est trop fort ! m’écriai-je en protestant avec des gestes violents. Comment ! Vous prétendez que c’est moi qui vous ai amenée ici ?…

— Et qui donc alors ?… Est-ce que vous perdez tout à fait la raison ?

C’est à peine si je pouvais parler, tant la révolte précipitait les unes contre les autres mes paroles :

— Mais souvenez-vous !… C’est vous, vous seule, qui avez voulu l’Angleterre… Vous disiez que l’Italie était trop banale, trop vulgaire, trop agence Cook ! Sais-je, moi, tout ce que vous avez dit ?…

Alors, Clotilde, d’une voix glacée et sans faire un geste, sans même me regarder :

— Mettons que ce soit moi… Mon Dieu ! une désillusion de plus ou de moins ! Je n’en suis plus à les compter.

— Clotilde, je vous assure… Souvenez-vous de ce que vous m’avez dit !… Voyons, un soir, chez vous… Vous aviez, tenez, votre robe mauve si charmante… Vous m’avez dit textuellement…

Elle me coupa la parole :

— Pourquoi discuter ?… C’est entendu !… C’est moi qui exigeais de venir dans un pays que je hais au-dessus de tous les autres… et dont le nom seul me met en rage… C’est moi !… N’en parlons plus.

Je ne voulais pas me rendre :

— Ça, par exemple ! Et je puis vous le prouver…

— Taisez-vous !… faisait Clotilde… Vous me fatiguez… Et vous êtes vraiment trop ridicule quand vous êtes en colère… Et voulez-vous me faire un grand plaisir ?

— Mais je ne demande que cela !…

— Eh bien ! Sortez un peu… Allez vous promener. J’ai besoin d’être seule…

— Clotilde !… Clotilde !…

— C’est bon ! C’est bon !

Et, la rage dans le cœur, maudissant toutes les femmes, je sortais…