Un héros de notre temps/La Princesse Marie

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Traduction par Albert de Villamarie.
Un héros de notre temps - Le DémonP.-V. Stock (p. 133-292).

II
LA PRINCESSE MARIE


11 Mai 18…


Je suis arrivé hier à Piatigorsk et j’ai loué un logement à l’extrémité de la ville, qui est un lieu très élevé, situé au pied du Machouk [1]. Par les temps d’orage, les nuages descendent jusque sur mon toit. Aujourd’hui, à cinq heures du matin, quand j’ai ouvert ma fenêtre, ma chambre s’est remplie du parfum des fleurs, qui garnissent, tout autour, de modestes haies : Les branches des cerisiers en fleur semblent regarder par ma croisée et le vent quelquefois, jonche de leurs blancs pétales ma table à écrire. J’ai une vue admirable de trois côtés : Au couchant, les cinq coupoles du Bechtou, teintes d’un bleu sombre et semblables aux derniers nuages d’un orage dissipé ; au nord le Machouk, qui s’élève pareil au chapeau fourré d’un Persan et me cache toute cette partie de l’horizon ; à l’orient le panorama est plus gai : En bas, devant moi, fourmille la petite ville, neuve, éclatante de propreté ; j’entends le murmure de ses fontaines salutaires et celui de sa foule polyglotte. Plus loin les montagnes s’amoncèlent en amphithéâtre, de plus en plus bleues et sombres, puis à l’extrémité de l’horizon s’étend la ligne argentée des sommets qui commencent au Kazbek et finissent aux deux pointes de l’Elborous. Qu’il est gai de vivre dans un tel lieu ! Aussi de molles sensations remplissent tout mon être. L’air est pur et doux comme un baiser de jeune fille, le soleil chaud, le ciel bleu. Que faut-il de plus, ce me semble ? Pourquoi existe-t-il des passions, des désirs, des regrets ? Mais il est temps, et je vais à la fontaine Élisabeth, où, dit-on, se rassemble toute la bonne société des eaux. . . . . . . . . . .

En descendant au milieu de la ville j’ai parcouru un boulevard sur lequel j’ai rencontré quelques groupes tristes, qui gravissaient lentement la montagne. Ce sont en grande partie des familles de riches propriétaires de steppes. Parmi elles, on remarque des hommes portant des vêtements de mode un peu vieille déjà et des femmes élégamment parées, ainsi que leurs filles. Évidemment, toute la jeunesse des eaux leur est connue ; aussi m’ont-elles regardé avec une attentive curiosité. La coupe de mon pardessus, fait à Saint-Pétersbourg, les a probablement trompées ; car bientôt, apercevant mes épaulettes d’officier de ligne, elles se sont détournées avec indifférence.

Les femmes des autorités du lieu, comme disent les maîtres d’hôtel aux eaux, ont été plus bienveillantes. Elles portent des lorgnons, et ont plus d’égards pour l’uniforme ; elles sont habituées, au Caucase, à rencontrer, sous des boutons numérotés, des cœurs ardents et sous des casquettes blanches des esprits civilisés. Ces dames, très aimables et longtemps aimables, prennent chaque année de nouveaux adorateurs et trouvent peut-être en cela le secret de leur aménité infatigable. En montant le sentier qui va à la fontaine Élisabeth, j’ai rencontré une ; foule d’employés dans les services civils et militaires ; ils forment comme je l’ai appris plus tard, la classe des hommes qui viennent demander la santé aux eaux. Ceux-là ne boivent cependant pas de l’eau, ils se promènent et se traînent en marchant ; ils jouent et se plaignent de l’ennui. Les gandins font descendre leur verre vide dans les puits d’eau minérale et prennent des poses académiques. Les civils portent des cravates bleu-clair ; les militaires font passer leur col de chemise par-dessus leur collet ; tous professent un profond mépris pour les dames de province et soupirent pour les aristocratiques habitantes de la capitale, où on ne les laisse point aller.

Enfin, voici le puits… Près de là est une petite place, sur laquelle est une maisonnette au toit rouge, contenant des baignoires et autour une galerie qui sert de promenoir lorsqu’il pleut. Quelques officiers blessés étaient assis sur un banc, leurs béquilles ramenées vers eux, pâles et tristes. Quelques dames allaient et venaient sur la petite place d’un pas assez pressé, attendant l’effet des eaux. Parmi elles se trouvaient deux ou trois jolis visages ; sous quelques allées de vignes, abritées par le versant du Machouk, paraissaient et disparaissaient les chapeaux bariolés de celles qui aiment la solitude à deux, car j’ai remarqué toujours à côté de ces chapeaux quelques broderies militaires ou quelque affreux chapeau rond. Sur le rocher escarpé où s’élève un pavillon appelé la Harpe éolienne, se montraient ceux qui aiment les points de vue. Ils braquaient leurs télescopes sur l’Elborous ; et parmi eux on distinguait deux précepteurs avec leurs élèves, venus aux eaux pour se guérir des écrouelles.

Je me suis arrêté tout essoufflé au haut de la montagne, et, appuyé contre l’angle d’une petite maison, j’admirais les pittoresques environs, lorsque tout à coup, j’ai entendu derrière moi une voix connue :

« Tiens, Petchorin ! Depuis longtemps ici ? »

Je me suis retourné, c’était Groutchnitski ; nous nous sommes embrassés. J’avais fait sa connaissance pendant une de nos expéditions ; il avait été blessé par une balle à la jambe et était arrivé aux eaux une semaine avant moi.

Groutchnitski est sous-officier (noble)[2], et n’a qu’un an de service. Il porte avec l’élégance d’un petit maître son grossier vêtement de soldat et est décoré de l’ordre militaire de Saint-Georges. Il est bien fait, brun, et a lescheveux noirs. À première vue, on pourrait lui donner vingt-cinq ans, quoiqu’il en ait vingt et un à peine. Il relève sa tête en arrière avec un air de fierté, et à tout moment, tortille sa moustache de sa main gauche, car, avec la droite, il s’appuie sur sa béquille. Il parle vite et abondamment et est de ces hommes qui ont pour toutes les situations de la vie quelques phrases prêtes à temps ; de ces hommes que la beauté simple n’émeut pas et qui se drapent dans des passions extraordinaires et des souffrances exclusives. L’effet est leur grande jouissance ; ils s’éprennent des romanesques provinciales jusqu’à la sottise et en vieillissant deviennent de tranquilles propriétaires ou des ivrognes. Dans leur âme, il y a souvent d’excellentes qualités, mais pas la moindre poésie. La passion de Groutchnitski était de déclamer : il vous accablait de ses paroles lorsque la conversation sortait du cercle des connaissances ordinaires. Je n’ai jamais pu discuter avec lui. Ainsi il ne répond pas à vos objections et ne vous écoute pas ; seulement si vous vous arrêtez, il commence une longue tirade qui a bien quelque rapport avec ce dont vous causiez, mais qui n’est effectivement que le développement de son propre discours.

Il est assez spirituel ; ses épigrammes sont amusantes ; il ne contredit jamais quelqu’un. Il ne connaît ni les hommes ni leurs cordes faibles, car il ne s’est occupé que de lui pendant toute sa vie ; son but a toujours été de devenir un héros de roman. Il s’efforce souvent de persuader aux autres qu’il est un être créé pour un autre monde et voué à des souffrances inconnues. Il finit presque par le croire lui-même, et c’est pour cela qu’il porte si fièrement son grossier manteau de soldat. Je l’avais deviné et à cause de cela il ne m’aimait pas, quoique nous eussions extérieurement d’excellents rapports. Groutchnitski passait pour un homme d’une bravoure remarquable. Je l’avais vu à la besogne, agitant son sabre, criant, se jetant en avant les yeux fermés. Mais ce n’est pas là la véritable bravoure russe. Aussi, je ne l’aime point et je sens que quelque jour nous nous rencontrerons dans quelque étroit sentier d’où l’un de nous ne sortira pas.

Son arrivée au Caucase a été la conséquence de son exaltation romanesque. Je suis sûr que la veille de son départ du village paternel, il a dû dire avec tristesse à ses jolies voisines, non pas qu’il entrait tout simplement au service, mais qu’il allait à la mort, parce que… Et alors il a dû se couvrir les yeux avec ses mains, puis ajouter : Mais non, tu ne dois pas, ou vous ne devez pas le savoir ; votre âme pure s’effraierait. Mais pourquoi ! Du reste que suis-je pour vous ? me comprendriez-vous ?… etc., etc. Lui-même me raconta que ce qui l’avait décidé à entrer dans le régiment de K… resterait un secret éternel entre le ciel et lui.

En somme dans les moments où Groutchnitski dépouille son tragique manteau, il est assez bien et assez agréable.

Je suis curieux de le voir auprès des femmes. Que d’efforts il doit faire ! Nous nous sommes abordés comme deux vieux amis et je me suis mis à le questionner sur sa vie aux eaux et sur les personnes de distinction de séjour ici :

« Nous passons la vie assez prosaïquement, m’a-t-il dit en soupirant ; en buvant de l’eau le matin nous sommes fades, comme tous les malades ; et, en buvant du vin le soir, nous sommes insupportables, comme les gens bien portant. Il y a bien une société féminine, mais on en tire peu de distraction. Ces dames jouent au whist et parlent le français difficilement et fort mal ! Cette année, il n’y a ici de Moscou que la princesse Ligowska et sa fille ; je ne les connais pas. Mon manteau de soldat est un signe de ma renonciation au monde, et la considération qu’il me vaut me pèse autant qu’une aumône. »

Au même instant, deux dames sont venues au puits se placer près de nous ; l’une âgée, l’autre jeune et bien tournée. Je n’ai pu voir leurs visages, cachés sous leurs chapeaux, mais elles étaient vêtues avec une sévère élégance du meilleur goût ; rien d’exagéré. Elles portaient toutes deux des robes gris perle et un léger fichu de soie entourait gracieusement leur cou. Des bottines puce chaussaient leurs pieds jusqu’à la cheville, si finement, qu’en songeant à la beauté qu’elles cachaient mystérieusement, on ne pouvait s’empêcher de pousser un soupir d’admiration. Leur démarche légère, mais de bon ton, avait quelque chose de juvénile qui échappait à la définition, mais que le regard comprenait bien. Lorsqu’elles ont passé près de nous, il s’est exhalé d’elles un parfum inexplicable comme en répandent les lettres d’une femme aimée.

— Voilà la princesse Ligowska, m’a dit Groutchnitski, et avec elle sa fille Méré[3], comme elle l’appelle à la manière anglaise. Elles sont ici depuis trois jours seulement.

— Mais comment sais-tu déjà leur nom ?

— Je l’ai entendu par hasard, a-t-il dit en rougissant, et je t’avoue que je ne tiens pas à faire leur connaissance. Cette fière noblesse nous regarde, nous soldats de ligne[4], comme des sauvages ! Et pourquoi ? Est-ce que l’esprit ne se trouve pas aussi sous une casquette numérotée et n’y a-t-il pas un cœur qui bat sous ce grossier manteau ?

— Pauvre manteau ! ai-je dit en souriant. Mais quel est ce monsieur qui s’avance vers elles et leur offre si obligeamment un verre ?

— Ah ! C’est un élégant de Moscou, Raiëvitch, un joueur ; cela se voit à la splendide chaîne en or qui pend à son gilet bleu. Quelle énorme canne ! C’est à la Robinson Crusoë ; sa barbe et ses cheveux sont à la mougik !…

— Tu es donc fâché contre toute la race humaine ?

— Et il y a de quoi !

— Ah ? vraiment ! »

Pendant ce temps ces dames se sont éloignées du puits et sont arrivées à hauteur de nous. Groutchnitski s’est efforcé de prendre une pose dramatique à l’aide de ses béquilles, et m’a dit à haute voix en français :

« Mon cher, je hais les hommes pour ne pas les mépriser, car autrement la vie serait une farce trop dégoûtante. »

La jeune et jolie princesse s’est retournée et a gratifié le prolixe orateur d’un regard curieux ; l’expression de ce regard était indéfinissable, mais un peu moqueuse. Au fond de moi-même je l’en ai félicitée de tout cœur.

— Cette princesse Marie, lui ai-je dit, est vraiment très jolie, elle a des yeux si veloutés, mais réellement si veloutés ! Je t’engage à en observer l’expression. Les cils du bas et du haut sont si longs, que la lumière du soleil ne doit pas arriver jusqu’à la prunelle. J’aime ces yeux sans éclat ; ils sont si tendres quand ils vous regardent. Il me semble du reste qu’elle n’a que cela de joli dans la figure ! Mais a-t-elle les dents blanches ? Je regrette qu’une de tes phrases pompeuses ne l’ait pas fait sourire.

— Tu parles de jolies femmes comme de chevaux anglais, m’a dit avec indignation Groutchnitski.

— Mon cher ? lui ai-je répondu, m’efforçant de copier sa manière, je méprise les femmes pour ne pas les aimer, car autrement la vie serait un mélodrame trop ridicule. »

Je lui ai tourné le dos, et me suis éloigné. Après une demi-heure de promenade dans l’allée plantée de vignes, sous une roche calcaire suspendue au-dessus de rangées d’arbres, la chaleur s’est fait sentir et j’ai songé à regagner ma demeure. Mais auparavant je suis allé vers l’une des sources alcalines et me suis arrêté sous la galerie couverte, afin de respirer à l’ombre. Ce temps d’arrêt m’a donné l’occasion d’observer une scène assez curieuse. Les personnages se trouvaient dans la position que voici : la princesse-mère, avec l’élégant moscovite, était assise dans la galerie couverte et tous deux paraissaient engagés dans une conversation sérieuse. La jeune fille, ayant probablement achevé son dernier verre d’eau, se promenait mélancoliquement autour du puits. Groutchnitski se tenait auprès de ce même puits, et il n’y avait plus personne sur la place.

Je me suis approché et me suis caché à l’angle de la galerie. Au bout d’un moment, Groutchnitski a laissé tomber son verre sur le sable et s’est efforcé de se courber afin de le ramasser ; sa jambe malade l’en a empêché ; il a essayé encore en s’appuyant sur sa béquille, mais en vain ; son visage exprimait en cet instant une souffrance réelle.

La jeune princesse Marie voyait tout cela mieux que moi. Plus rapide qu’un oiseau, elle s’est élancée, s’est baissée, a ramassé le verre et le lui a remis en faisant une légère inclination de corps pleine de grâce séduisante ; puis elle a rougi un peu, a regardé du côté de la galerie, et voyant que sa mère n’avait rien vu, a paru se tranquilliser. Lorsque Groutchnitski a ouvert la bouche pour la remercier, elle était déjà loin de lui. Quelques minutes après elle est sortie de la galerie avec sa mère et l’élégant Raiëvitch et est venue passer auprès de Groutchnitski avec un air plein de décence et de retenue, sans se retourner, sans faire attention au regard plein de passion avec lequel il l’a accompagnée longtemps, tandis qu’elle descendait la montagne et glissait sous les tilleuls du boulevard. Puis tout d’un coup son chapeau a disparu au coin d’une rue. Elle a couru vers la porte d’une des jolies maisons de Piatigorsk ; derrière elle est entrée la princesse sa mère qui, du seuil de la porte, a pris congé de Raiëvitch.

Alors seulement le passionné sous-officier a remarqué ma présence.

— As-tu vu ? m’a-t-il dit en me pressant fortement la main ; c’est un ange !

— Pourquoi donc ? lui ai-je dit en prenant un air d’étonnement apparent.

— Tu n’as donc pas vu ?

— Non ! J’ai vu qu’elle a ramassé ton verre ; si le gardien eût été là, il en aurait fait autant et même se serait hâté davantage dans l’espoir de recevoir un pourboire. Il était évident du reste que tu lui avais inspiré de la pitié, car tu as fait une bien laide grimace lorsque tu t’es appuyé sur ta jambe blessée.

— Et tu n’as pas été un peu ému en la voyant à ce moment où son âme se reflétait sur son visage ?

— Non !

Je mentais et voulais le faire enrager. J’ai la passion innée de la contradiction ; toute mon existence n’est qu’une série de contradictions imposées à mon cœur ou à ma raison. La présence d’un enthousiaste suffit pour me glacer et je suis certain que des relations avec un fade flegmatique me rendraient le plus passionné des rêveurs. J’avoue encore qu’un sentiment affreux, mais bien connu, était entré en moi en un clin d’œil. Ce sentiment, c’était la jalousie. Je le dis hardiment ; parce que j’ai l’habitude de tout avouer avec franchise. Et difficilement on trouvera un jeune homme rencontrant une jolie femme, qui n’a pour lui que des regards insignifiants, tandis qu’il la voit soudain en public en regarder tout différemment un autre qui lui est aussi inconnu ; difficilement, dis-je, on trouvera un jeune homme dans cette situation, qui ne soit blessé désagréablement. (J’entends ici un jeune homme ayant vécu dans le monde et habitué à être flatté dans son amour-propre).

Nous nous sommes tus, et après être descendus de la montagne, nous sommes allés au boulevard, sur lequel donnent les fenêtres de la maison dans laquelle a disparu notre beauté. Elle était assise auprès de la fenêtre. Groutchnitski, me prenant par la main, lui a lancé un de ces regards de tendresse troublée qui agissent tant sur les femmes. Moi j’ai dirigé sur elle mon lorgnon et j’ai vu qu’elle souriait du regard et que mon insolent lorgnon lui déplaisait sérieusement. En effet, comment un officier de ligne du Caucase osait-il lorgner une princesse moscovite ?…
13 Mai.


Ce matin, le docteur est venu chez moi. Il s’appelle Verner, mais il est Russe. Qu’y a-t-il là d’étonnant ? J’ai connu un Ivanoff qui était Allemand. Verner est un homme très connu pour différentes raisons. Il est sceptique et matérialiste comme presque tous les médecins ; avec cela il est de ces poètes, ceci n’est pas une plaisanterie, qui le sont toujours en action, souvent en paroles, et cependant il n’a pas écrit deux vers dans sa vie. Il connaît toutes les cordes vives du cœur humain comme il connaît toutes les veines d’un corps, mais il n’a jamais su profiter de ses connaissances, de même qu’un anatomiste distingué ne sait pas quelquefois traiter la fièvre. Ordinairement, Verner plaisante doucement ses malades, mais je l’ai vu une fois pleurer sur un soldat mourant !… Il était pauvre, rêvait des millions, et n’aurait pas fait un pas inutile pour de l’argent. Il me disait un jour qu’il faisait plus souvent plaisir à un ennemi qu’à un ami, parce que cela s’appelait vendre cher sa bienfaisance et que la haine d’un homme s’augmentait en proportion de la grandeur d’âme de son adversaire, Il a une langue mordante, mais sous l’aiguillon de ses épigrammes pas un brave homme ne passe pour un sot insipide. Ses rivaux, les médecins des eaux, jaloux de lui, répandirent le bruit qu’il faisait des charges sur ses malades ; ceux-ci se fâchèrent et presque tous cessèrent de le voir. Ses amis, ceci est la vérité, hommes honnêtes en service au Caucase, s’efforcèrent en vain de rétablir son crédit ébranlé.

Son extérieur est de ceux, qui au premier coup d’œil, frappent désagréablement, mais qui plaisent ensuite lorsque l’œil s’étudie à bien lire sur leurs traits irréguliers l’expression d’une âme éprouvée et pleine d’élévation. On a des exemples de femmes qui se sont amourachées de pareils hommes jusqu’à la folie, et elle n’auraient pas certainement changé l’objet de leur folie pour la beauté des plus frais et des plus roses Endymions. Il faut rendre une justice aux femmes : elles ont l’instinct de la beauté de l’âme ; peut-être, parce que les hommes comme Verner aiment les femmes avec passion.

Verner est petit de taille, maigre et délicat comme un enfant. Une de ses jambes est plus courte que l’autre, comme chez Byron ; comparée à son torse, sa tête paraît énorme ; ses cheveux sont coupés très courts et les inégalités de son crâne bosselé frapperaient un phrénologue en lui présentant une étrange réunion des penchants les plus opposés. Ses petits yeux noirs, toujours en mouvement, s’efforcent de scruter vos pensées. Dans ses vêtements, on remarque surtout du goût et de la propreté ; ses petites mains maigres et veinées se prélassent dans des gants vert clair. Son gilet, son habit et sa cravate sont toujours de couleur noire. Les jeunes gens l’appellent Méphistophélès. Il paraît vexé de ce surnom, mais au fond cela flatte son amour-propre. Nous nous sommes vite compris mutuellement et sommes devenus de bons amis, quoique je sois très difficile en amitié. Chez deux amis, l’un est toujours l’esclave de l’autre, quoique aucun des deux ne veuille le reconnaître. Je ne puis être l’esclave ; mais dans ce cas, commander est un travail fatigant, et d’ailleurs j’ai des domestiques et de l’argent ! Voici comment nous sommes devenus amis : Je rencontrai Verner chez S… au milieu d’un nombreux et bruyant cercle de jeunes gens. La conversation avait pris, sur la fin de la soirée, un tour philosopho-métaphysique. On parlait de convictions ; chacun en avait de différentes.

— Pour moi ! disait le docteur, dans tout ce qui me touche, je ne suis convaincu que d’une chose.

— Et de laquelle ? demandai-je, jaloux de connaître les sentiments d’un homme qui s’était tu jusqu’alors.

— C’est que, répondit-il, un beau matin, tôt ou tard, je mourrai.

— Je suis plus riche que vous, lui dis-je ; car en sus de cela, je suis encore convaincu d’une chose : c’est qu’un maudit soir, je suis venu au monde.

Tous trouvèrent que nous disions des absurdités, mais pas un d’entre eux ne dit rien de plus sensé. Dès ce moment nous nous remarquâmes mutuellement au milieu de la foule. Nous nous réunissions souvent et causions ensemble fort sérieusement de choses abstraites, si bien que nous nous aperçûmes que nous nous trompions l’un l’autre. Alors nous regardant profondément dans les yeux, comme le faisaient les augures romains, selon le mot de Cicéron, nous nous mîmes à rire, et las de rire, nous nous séparâmes satisfaits de notre soirée.

J’étais couché sur un divan, les yeux au plafond et les mains sous ma tête lorsque Verner est entré dans ma chambre. Il s’est assis dans un fauteuil, a posé sa canne dans un coin et en bâillant m’a dit que dehors il faisait chaud ; je lui ai répondu que les mouches m’agaçaient et nous nous sommes tus tous les deux.

— Remarquez, cher docteur, que sans les sots, le monde serait bien ennuyeux… En effet, nous sommes là deux hommes intelligents, nous savons que nous pourrions nous mettre à discuter sans fin et à cause de cela nous ne discutons pas. Nous connaissons presque toutes nos pensées les plus secrètes ; un seul mot est toute une histoire pour nous, nous voyons le germe de chacun de nos sentiments à travers une triple enveloppe. Ce qui est triste nous paraît ridicule, et ce qui est ridicule nous paraît triste, et pour dire la vérité nous sommes en général assez indifférents pour tout, excepté pour nous-mêmes. Aussi ne peut-il y avoir échange de sentiments et de pensées entre nous. Nous savons l’un et l’autre tout ce que nous voulons savoir et ne voulons pas en savoir davantage. Il nous reste un expédient, c’est de nous raconter les nouvelles. Dites-moi quelque chose de nouveau ?

Fatigué par cette longue tirade, je fermai les yeux et me mis à bâiller.

Il me répondit après avoir réfléchi :

— Dans votre galimatias, il y a cependant une idée.

— Deux ! dites m’en une, je vous dirai l’autre.

— Bien.

— Commencez, lui dis-je, en continuant à regarder le plafond et souriant intérieurement.

— Vous avez envie d’avoir des renseignements sur le compte de quelqu’un venu aux eaux, et moi je présume que vous ne vous préoccupez de cela, que parce qu’on s’est déjà renseigné sur vous.

— Docteur, il nous est décidément impossible de converser ensemble, car nous lisons dans l’âme l’un de l’autre.

— Maintenant quelle est la secondé idée ?

— La seconde idée ? la voici : J’ai envie de vous faire raconter quelque chose ; premièrement parce que écouter est moins fatigant ; secondement parce qu’ainsi on ne risque pas d’être indiscret ; troisièmement parce que l’on peut apprendre ainsi les secrets d’autrui ; quatrièmement parce que les hommes d’esprit comme vous, aiment mieux les auditeurs que les conteurs. Maintenant, à votre tour ! Que vous a dit de moi la mère de la princesse Ligowska ?

— Êtes-vous certain que ce soit la mère qui m’ait parlé de vous et non pas la fille ?

— Tout à fait certain.

— Pourquoi ?

— Parce que la jeune fille a demandé des renseignements sur Groutchnitski.

— Vous ayez véritablement le don de la divination. La jeune fille a dit qu’elle était persuadée que ce jeune homme en costume de soldat avait été remis dans cette position, à la suite d’un duel.

— Je pense que vous la laisserez dans cette agréable erreur ?

— Cela va sans dire !

— Il y a une intrigue ! me suis-je écrié avec joie. Occupons-nous de la fin de cette comédie. Ma destinée est décidément de m’occuper de cela pour me désennuyer.

— Et je pressens, dit le docteur, que le pauvre Groutchnitski sera votre victime ?

— Allez, allez donc, docteur !

— La princesse-mère m’a dit que votre visage lui était connu. Je lui ai fait observer que certainement elle devait vous avoir rencontré dans le monde, à Saint-Pétersbourg, et je lui ai dit votre nom. Il lui était connu. Il paraît que votre histoire a fait beaucoup de bruit ; elle s’est mise à raconter vos aventures, ajoutant probablement, selon les caquets mondains, ses propres remarques. Sa fille écoutait avec beaucoup de curiosité, et dans son imagination vous êtes devenu un héros de roman. Je n’ai contredit en rien la princesse, quoique je susse bien qu’elle disait des absurdités.

— Mon digne ami ! lui ai-je dit en lui prenant la main.

Le docteur s’est recueilli un instant et a continué :

— Si vous voulez, je vous présenterai ?

— De grâce, permettez, lui ai-je dit en frappant dans mes mains ; est-ce que l’on présente les héros ? Ils se font connaître d’une autre manière, par exemple en sauvant d’unemort certaine leur bien aimée… en…

— Et vous voulez effectivement vous mettre à faire votre cour à la princesse ?

— Au contraire, docteur. Pourtant, je triompherai. Vous ne me comprenez pas ?… Cela me désole. Du reste, ai-je continué après un moment de silence, je ne raconte jamais mes secrets ; j’aime bien mieux qu’on les devine ; je puis ainsi, à l’occasion, désavouer de semblables projets. Cependant vous devez me décrire la mère et la fille. Que sont ces gens-là ?

— D’abord, la mère est une femme de quarante-cinq ans environ, m’a répondu Verner ; son estomac est excellent, mais son sang est gâté. Elle a sur les joues des taches rouges, et comme elle a passé la dernière moitié de sa vie à Moscou, l’inaction lui a valu de l’embonpoint. Elle aime les anecdotes scandaleuses et raconte elle-même des choses un peu lestes, lorsque sa fille n’est pas là. Elle m’a déclaré, par exemple, que sa fille était innocente comme une colombe ; cela me regardait-il ? J’avais envie de lui répondre : Soyez tranquille madame, je n’en dirai rien. La mère se soigne pour un rhumatisme et la fille, Dieu sait pourquoi ! Je lui ai ordonné de boire deux verres d’eau alcaline par jour et de se baigner deux fois par semaine dans un bain minéral étendu d’eau. La princesse-mère ne me paraît pas être habituée à commander. Elle vante l’esprit respectueux et le savoir de sa fille, qui lit Byron en anglais et sait l’algèbre. À Moscou, il est certain que les jeunes filles acquièrent de l’érudition, et elles font bien ; les maris sont en général si peu aimables que coqueter avec eux doit être insupportable pour une femme d’esprit. La princesse-mère aime beaucoup les jeunes gens ; la jeune princesse les regarde avec un certain mépris, coutume moscovite ! Elles ne voient à Moscou que des galants de quarante ans !

— Êtes-vous allé à Moscou, docteur ?

— Oui, j’ai eu là quelque clientèle.

— Ah ! et puis ! continuai-je !

— Mais je crois avoir tout dit… Ah ! cependant, voici encore : La jeune princesse, me paraît aimer à parler sentiment, passion, etc. Elle était un hiver à Pétersbourg et ne se plaisait pas dans la société élevée. On devait l’avoir accueillie froidement.

— Vous n’avez vu personne chez elles aujourd’hui ?

— Au contraire, il y avait un aide-de-camp, un tirailleur de la garde et une dame quelconque nouvellement arrivée, parente de la princesse par son mari, très jolie, mais il paraît très malade. Ne l’avez-vous pas rencontrée au puits ? Elle est de taille moyenne, blonde, avec des traits réguliers, un visage de poitrinaire et une petite tache noire sur la joue droite, son visage m’a surpris par son expression.

— Une tache noire ? ai-je murmuré entre mes dents, serait-ce possible ! »

Le docteur m’a regardé et m’a dit, avec un air superbe, en posant sa main sur mon cœur :

— Vous la connaissez ? »

Effectivement, mon cœur battait plus fort qu’à l’ordinaire.

— À votre tour de me vaincre, lui ai-je dit, je compte sur vous ; ne me trahissez, pas. Je ne l’ai pas vue encore, mais je suis sûr que je reconnais à votre portrait une femme que j’ai aimée autrefois. Ne lui dites pas un mot de moi, et si elle vous questionne, dites-lui du mal de votre serviteur.

— Je le veux bien ! a ajouté Verner en haussant les épaules

Après le départ du docteur une peine affreuse m’a serré le cœur. Est-ce que le hasard nous réunirait de nouveau au Caucase ? ou bien est-elle venue ici, sachant qu’elle m’y rencontrerait ? Et comment nous revoir ? Et puis est-ce bien elle ? Mes pressentiments ne m’ont jamais trompé. Il n’est pas un homme sur lequel le passé ait plus d’empire que sur moi. Chaque souvenir du plus court chagrin ou de la plus courte joie, frappe mon âme jusqu’à la souffrance et en tire toute espèce de sons. Je suis organisé d’une manière stupide. Je n’oublie rien, rien !

Après le dîner, à six heures, je suis allé sur le boulevard. Il y avait foule ; les deux princesses étaient assises sur un banc, entourées de jeunes gens qui faisaient tous leurs efforts pour paraître aimables. J’ai trouvé place à quelque distance sur un autre banc. J’ai arrêté deux officiers de ma connaissance et leur ai raconté quelque histoire. Évidemment c’était drôle, car ils se sont mis à rire comme des fous. La curiosité a attiré vers moi quelques-uns de ceux qui entouraient la jeune princesse ; peu à peu ils l’ont tous abandonnée et se sont réunis à mon groupe. Je ne tarissais pas, mes anecdotes étaient spirituelles jusqu’à la sottise, mes railleries sur les passants originales et méchantes jusqu’à la violence. J’ai continué d’égayer ce public jusqu’au soleil couchant. Plusieurs fois la jeune princesse, au bras de sa mère, accompagnée de quelques vieillards boiteux, a passé près de moi. Son regard, en tombant sur moi, exprimait du dépit, quoiqu’elle s’efforçât de prendre un air indifférent.

« Que racontait-il ? a-t-elle demandé à l’un des jeunes gens qui était retourné vers elle par politesse ; c’était sûrement une histoire très intéressante ? Ses exploits à la guerre ? »

Elle a dit tout cela assez haut, et avec l’intention de me piquer.

Ah ! ai-je pensé, vous vous fâchez tout de bon, chère princesse ; permettez ! vous en verrez bien d’autres.

Groutchnitski la suivait comme une bête féroce suit sa proie, et ne la quittait pas des yeux ; je parierais que demain il demandera à quelqu’un de le présenter à la princesse. Elle en sera fort heureuse ; car elle s’ennuie.




16 Mai.


Pendant les deux jours suivants, mes affaires ont fait d’énormes progrès. Décidément la jeune princesse me déteste. On m’a répété deux ou trois épigrammes décochées à mon adresse assez vives, mais aussi très flatteuses. C’est affreux et étrange pour elles que moi habitué à l’élégante société, qui ai été reçu au milieu de leurs parents à Pétersbourg, je ne cherche point à faire connaissance avec elles. Nous nous rencontrons chaque jour au puits, sur le boulevard et j’emploie toutes mes ressources à éloigner d’elles leurs adorateurs et le brillant aide-de-camp et les pâles moscovites et les autres : et presque toujours j’y réussis. Ordinairement je n’aime point à recevoir du monde chez moi ; mais maintenant, ma maison est pleine chaque jour ; on soupe, on joue chez moi et mon champagne a plus d’attraits que les feux magnétiques de leurs beaux yeux.

Hier je les ai rencontrées dans le magasin de Tchelakow ; elles marchandaient un admirable tapis persan. La jeune princesse suppliait sa mère de ne pas hésiter sur le prix. Ce tapis ornerait si bien son boudoir !… J’ai donné quarante roubles en sus et l’ai obtenu. Pour cela j’ai été gratifié d’un coup d’œil où brillait le plus ravissant dépit. Avant le dîner, j’ai à dessein donné l’ordre de promener près de leurs fenêtres mon cheval tcherkesse couvert de ce tapis. Verner était chez elles en ce moment, et m’a dit que l’effet produit par cette scène avait été fort dramatique. La jeune princesse veut recruter contre moi une armée, et plus tard j’ai remarqué que deux aides-de-camp placés auprès d’elles me saluaient très sèchement ! et cependant tous les jours ils dînent chez moi.

Groutchnitski a pris un air mystérieux ; il va les mains croisées derrière lui et ne reconnaît plus personne. Sa jambe s’est rétablie subitement et il boîte à peine ; il a trouvé l’occasion d’entamer une conversation avec la princessemère et a pu débiter quelques compliments à sa fille. Elle n’est pas évidemment très difficile, car depuis lors elle répond à ses salutations par un sourire fort aimable.

— Tu ne veux décidément pas faire connaissance avec les dames Ligowska ? m’a-t-il dit hier.

— Non, décidément !

— C’est cependant la maison la plus agréable des eaux ! et l’on y trouve la meilleure société !

— Mon cher, la société m’ennuie affreusement ici. Mais toi, vas-tu chez elles ?

— Pas encore ! J’ai causé deux fois avec la jeune princesse, pas davantage. Tu sais qu’il est gênant de se présenter soi-même dans une maison où l’on n’est pas connu, c’est en dehors des usages. Ce serait une autre affaire si j’avais des épaulettes…

— Pardon ! mais tu es ainsi bien plus intéressant vraiment ! Tu ne sais pas profiter des avantages de ta situation. Ton manteau de soldat fait de toi aux yeux d’une jeune fille sentimentale, un héros et un martyr.

Groutchnitski m’a envoyé un sourire de contentement.

— Quelle bêtise ! a-t-il dit.

— Je suis sûr, ai-je continué, que la jeune princesse est déjà amoureuse de toi.

Il a rougi jusqu’aux oreilles et s’est rengorgé. Ô amour-propre ! tu es le levier que demandait Archimède pour soulever le monde.

— Tu plaisantes toujours, a-t-il dit, en ayant l’air de se fâcher ; d’abord elle me connaît si peu.

— Les femmes n’aiment que ceux qu’elles ne connaissent pas.

— Oui ! mais je n’ai aucune prétention à plaire, je désire tout simplement faire connaissance avec une famille agréable, et ce serait ridicule si je nourrissais quelques espérances. Vous autres, par exemple, c’est une autre affaire, vous avez eu des succès à Saint-Pétersbourg ! vous n’avez qu’à regarder une femme pour qu’elle s’éprenne de vous… Sais-tu, Petchorin que la jeune fille a parlé de toi ?

— Comment ! Elle t’a parlé de moi ?

— Oui, mais ne t’en réjouis pas ! j’avais par hasard entamé une conversation avec elle auprès du puits. Voici les quelques mots qu’elle m’a dit : « Quel est ce monsieur qui a le regard si désagréable et si dur ? il était avec vous le jour où… » Elle a rougi et n’a pas osé rappeler le jour, où elle a eu pour moi cette attention qui m’est si chère.

— Elle n’avait pas besoin de rappeler cela ; le souvenir en sera éternellement gravé dans ton cœur.

— Mon cher Petchorin, je ne te félicite pas, tu as vraiment une mauvaise réputation auprès d’elle ; et je le regrette, car Marie est charmante ! »

Il faut vous faire observer que Groutchnitski est de ces hommes qui, en parlant de femmes qu’ils connaissent à peine, les appellent ma Marie, ma Sophie, si elle a le bonheur de leur plaire.

J’ai pris un air sérieux et lui ai répondu :

— Elle n’est donc pas méchante !… Prends-y garde, Groutchnitski ! Les jeunes filles russes, en grande partie, ne vivent que d’amour platonique, sachant ne pas le confondre avec le mariage. Et cet amour platonique est ce qu’il y a de plus effrayant. La jeune princesse me paraît être de ces femmes qui veulent être amusées ; si elles s’ennuient deux minutes de suite auprès de vous, vous êtes irrévocablement perdu. Votre silence doit éveiller leur curiosité ; votre conversation ne doit jamais les satisfaire complètement. Il faut les troubler à chaque instant ; dix fois elles braveront pour vous l’opinion publique et elles appelleront cela un sacrifice. Mais pour se payer de ce sacrifice, elles se mettront à vous tourmenter et puis vous diront tout crûment un jour, que vous leur êtes insupportable. Si vous ne prenez pas de pouvoir sur elles, leur premier baiser ne vous donnera pas droit à un second. Elles seront assez coquettes, avec vous, mais au bout d’un an elles se marieront à un monstre, qu’elles ne prendront que pour obéir à leur mère et se mettront à vous persuader qu’elles sont malheureuses ; qu’elles n’ont aimé qu’un seul homme, qui est vous ; et que le ciel n’a pas voulu les unir à cet homme, par ce qu’il portait un vêtement de soldat, quoique sous ce grossier manteau gris battît un cœur ardent et noble. »

Groutchnitski a frappé du poing sur la table ; et s’est mis à marcher de long en large dans la chambre.

Intérieurement je riais et deux fois même j’ai souri, mais par bonheur il ne l’a pas remarqué. Il est évident qu’il est amoureux, car il est devenu encore plus confiant qu’auparavant. Il avait sur lui un anneau en argent oxidé, produit du pays. Cela m’a paru suspect ; je l’ai examiné et qu’ai-je vu ? Le nom de Marie gravé en très petites lettres à l’intérieur de l’anneau et la date du jour mémorable où elle a ramassé son verre. J’ai dissimulé ma découverte ; je ne veux point lui arracher son secret ; mais je veux qu’il me choisisse lui-même pour son confident et alors je serai au comble de la joie…

Aujourd’hui, je me suis levé tard ; je suis allé au puits où je n’ai trouvé personne. Il fait chaud, très chaud ; des petits nuages blancs et cotonneux accourent rapidement des montagnes neigeuses vers nous et annoncent un orage.

La tête du Machuk fume comme un flambeau éteint ; autour de lui glissent et rampent, comme des serpents, des flocons, de nuages gris. Les arbres de la montagne les déchirent et retardent leur marche impétueuse ; l’air est plein d’électricité ; je me suis enfoncé sous l’allée de treilles auprès de la grotte. J’étais triste ; je pensais à cette jeune femme qui a une tache à la joue, et dont m’a parlé le docteur. Pourquoi est-elle ici ? Est-ce bien elle ? mais pourquoi croire que c’est elle ? Et pourquoi me le persuader ? Il n’y a donc pas d’autres femmes qui aient aussi une tache sur la joue ? En pensant à tout cela, je suis entré dans la grotte et j’ai regardé ; à l’ombre de la voûte, une femme était assise sur un banc de pierre ; elle était en chapeau de paille, enveloppée d’un châle noir, la tête penchée sur sa poitrine ; son chapeau cachait son visage ; je songeais déjà à m’en retourner afin de ne pas troubler sa rêverie, lorsqu’elle m’a regardé.

— Viéra ! me suis-je écrié malgré moi. »

Elle a frissonné, pâli et m’a dit :

— Je savais que vous étiez ici. »

Je me suis assis à côté d’elle et lui ai pris les mains ; un trouble, oublié depuis longtemps a parcouru tout mon être en entendant cette voix chérie. Elle me regardait dans les yeux avec ses yeux profonds et calmes. Ils exprimaient de la défiance et quelque chose de semblable à un reproche.

— Nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps, lui ai-je dit.

— Oui, depuis longtemps, et nous sommes bien changés tous les deux.

— Se pourrait-il ? tu ne m’aimes déjà plus ?…

— Je suis remariée ! m’a-t-elle dit.

— Ah ! mais, il y a quelques années, cette même raison nous séparait, et cependant…

Elle a retiré sa main de la mienne et ses joues se sont enflammées.

— Peut-être aimes-tu ton second mari ?

Elle ne m’a pas répondu et s’est retournée.

— Ou il est jaloux ? Elle se taisait.

— Mais alors, quoi ? Il est jeune, beau et probablement très riche, et tu as des craintes ?

Je l’ai regardée, elle était bouleversée ; son visage exprimait un profond désespoir ; des larmes coulaient de ses yeux.

— Dis-moi ! a-t-elle murmuré enfin, tu as donc plaisir à me faire souffrir ? je devrais te haïr, car depuis le jour où nous nous sommes connus, tu me m’as valu que des souffrances. »

Si voix tremblait, elle s’est penchée et a appuyé sa tête sur ma poitrine.

Peut-être ! ai-je pensé, m’as-tu aimé précisément pour cela ; car les joies s’oublient, les souffrances jamais.

Je l’ai étreinte avec force et nous sommes restés ainsi longtemps. Enfin nos lèvres se sont rapprochées et se sont confondues dans un long et ardent baiser. Ses mains étaient froides comme de la glace et sa tête brûlait. Alors a commencé entre nous une de ces conversations qui, sur le papier, n’ont plus de sens, qu’on ne peut répéter, et dont on ne peut se souvenir. Le ton des voix définit et complète l’expression des paroles, comme dans la musique italienne.

Elle ne veut pas décidément que je fasse la connaissance de son mari. C’est un des vieillards boiteux que j’ai rencontrés sur le boulevard. Elle ne l’a pris qu’à cause de son fils. Il est riche et souffre de rhumatismes. Je ne me suis permis aucune plaisanterie sur lui, car elle l’estime comme un père et elle le trompera comme un mari. Chose bizarre dans le cœur humain et surtout chez la femme !

Le mari de Viéra se nomme Simon Vassilivitch G… ; il est parent éloigné de la princesse Ligowska et ils demeurent l’un près de l’autre.

Viéra va souvent chez les princesses ; je lui ai donné ma parole que je ferais connaissance avec les dames Ligowska et courtiserais la jeune fille pour détourner d’elle l’attention. Mes plans ne seront pas dérangés de cette manière et j’en suis tout gai.

Tout gai !… oui, j’ai déjà dépassé cette période de la vie, où l’on a le bonheur et où le cœur sent le besoin d’aimer avec force et passion, n’importe qui ; maintenant je ne désire plus que d’être aimé et par un très petit nombre ; aussi, il me semble qu’un seul attachement auquel je serais fidèle, serait tout ce qu’il me faudrait ; pitoyable disposition du cœur !…

Une chose surtout me paraît étrange : je n’ai jamais pu me rendre l’esclave d’une femme aimée ; au contraire, j’ai toujours dominé leur volonté et leur cœur avec une puissance irrésistible et cela sans faire aucun effort. Pourquoi cela ? Est-ce parce que je ne les exalte jamais à leurs yeux, et qu’à tout moment elles craignent de me voir m’échapper de leurs mains ? ou bien est-ce l’influence magnétique d’une forte organisation ? ou tout simplement ne m’a-t-il pas été donné jusqu’à présent de rencontrer des femmes au caractère impérieux ? Il faut avouer que je n’aime guère les femmes à caractère fort ; est-ce là leur affaire ?

En vérité, je me souviens maintenant que je n’ai aimé qu’une fois, une seule fois, une femme à la volonté ferme, et que jamais je ne pus dompter. Nous nous quittâmes brouillés et peut-être que si je l’avais rencontrée cinq ans plus tard, nous nous serions séparés autrement.

Viéra est malade, très malade, quoiqu’elle ne l’avoue pas. Je crains qu’elle ne soit phtisique ou qu’elle ne soit atteinte de ce mal qu’on appelle une fièvre lente, maladie qui n’est pas russe le moins du monde et qui n’a pas de nom dans notre langue.

L’orage nous a arrêtés dans la grotte et retenus une demi-heure de plus. Elle ne m’a point contraint à lui faire des serments éternels et ne m’a pas demandé si j’avais aimé d’autres femmes depuis le jour où nous nous étions séparés. Elle s’est confiée à moi de nouveau avec son insouciance d’autrefois et je ne la tromperai pas. C’est la seule femme dans le monde que je n’aurai jamais songé à tromper. Je sais que nous nous séparerons bientôt de nouveau, et peut-être pour l’éternité. Nous allons tous deux à la tombe par des chemins différents ; mais son souvenir est inviolablement placé dans mon âme ; je le lui répète toujours et elle me croit, quoiqu’elle dise le contraire.

Enfin nous nous sommes séparés ; je l’ai suivie longtemps du regard jusqu’à ce que son chapeau ait disparu au milieu des arbres et des rochers. Mon cœur malade s’est serré comme après notre première séparation. Je me suis réjoui de ce sentiment ! Est-ce que ce serait la jeunesse avec ses orages bienfaisants qui voudrait encore me revenir ? ou bien serait-ce sa dernière faveur ? son regard d’adieu ? son dernier don pour le souvenir ? Il serait vraiment plaisant de m’imaginer que j’ai encore l’air d’un adolescent ! Et cependant mon visage, quoique pâle, est encore frais, mes membres sont souples et vigoureux ; mes cheveux forment d’épaisses boucles, mes yeux jettent des flammes, mon sang bouillonne !

Je suis revenu chez moi, je suis monté à cheval et suis allé galoper dans la steppe. J’aime courir sur un cheval fougueux à travers les grandes herbes et contre le vent. J’aspire avec avidité les émanations suaves ; je plonge mon regard dans les bleus lointains, m’efforçant de saisir les contours vagues des objets ; qui, à chaque instant, deviennent de plus en plus perceptibles et s’éclairent. Quelle que soit l’affliction qui enveloppe mon cœur, quelle que soit l’inquiétude qui tourmente ma pensée ; tout en un instant disparaît : quelque chose de léger se lève dans mon âme ; la fatigue du corps triomphe du trouble de l’esprit. Il n’y a pas de regard de femme que je ne puisse oublier, en voyant nos montagnes boisées, illuminées par le soleil de juin, le ciel bleu, et en écoutant le torrent, qui roule avec fracas de rocher en rocher.

Je pense que les Cosaques, qui bâillent sur la porte de leurs chaumières, en me voyant galoper sans raison et sans but, ont dû longtemps s’inquiéter de cette énigme ; car à mon vêtement ils doivent me prendre pour un Circassien. On m’a dit effectivement, que lorsque j’étais à cheval dans le costume circassien, je ressemblais beaucoup plus à un Kabardien que bon nombre d’habitants de Kabarda. Et en effet qui oserait altérer ces nobles vêtements de guerre ? Quant à moi, je les porte en dandy accompli : pas un galon inutile, des armes de prix, mais d’un simple travail ; un chapeau en fourrure ni trop haut ni trop bas ; des jambières et des sandales parfaitement ajustées ; un bechmet[5] blanc ; un alezan circassien ; j’ai étudié longtemps la manière de s’asseoir des habitants de la montagne et on ne peut mieux flatter mon amour-propre, qu’en reconnaissant mon habileté à monter à cheval comme les gens du Caucase. J’ai quatre chevaux, un pour moi, trois pour mes amis, afin de ne pas m’ennuyer à courir seul les champs. Ils montent mes chevaux avec plaisir, mais ne vont jamais avec moi. Il était déjà six heures du soir lorsque je me suis souvenu qu’il était temps de dîner ; mon cheval était épuisé et je suis revenu par le chemin qui conduit à la colonie allemande de Piatigorsk où souvent la société des eaux va en pique-nique. Le chemin serpente au milieu des arbres, et descend dans un petit ravin, où coulent en murmurant sous les hautes tiges des foins, de petits ruisseaux. Autour s’élèvent en amphithéâtre les masses sombres du Bechtou, du Zmiennoï, du Geliesnoï et du Lissoï. En descendant dans un de ces ravins que les habitants du pays appellent Balkami, je me suis arrêté pour abreuver mon cheval. En ce moment une cavalcade bruyante et fort élégante s’est montrée dans le chemin. Les dames étaient en amazones noires et bleues et les cavaliers en costume mélangé de circassien et de vêtements ordinaires ; Groutchnitski marchait en tête avec la princesse Marie.

Les dames, aux eaux, croient encore aux attaques des Circassiens en plein jour. Probablement à cause de cela Groutchnitski avait suspendu sous son manteau de soldat un sabre et une paire de pistolets. Il était assez plaisant sous ce costume de héros. Un grand buisson me cachait à leurs yeux ; mais à travers les feuilles j’ai pu voir et deviner à l’expression de leurs visages que la conversation avait un tour sentimental ; ils sont arrivés enfin auprès de la descente, Groutchnitski a pris le cheval de la jeune princesse par les rênes, et j’ai pu entendre la fin de leur conversation.

— Et vous voulez passer toute votre vie au Caucase ? disait la princesse.

— Qu’est pour moi la Russie ? a répondu son cavalier. Une contrée où des milliers d’hommes, parce qu’ils sont plus riches que moi, me regarderont avec mépris ; tandis qu’ici ce grossier uniforme ne m’a pas empêché de faire connaissance avec vous.

— Au contraire ! a dit la princesse en rougissant légèrement.

Le visage de Groutchnitski s’est illuminé de plaisir ; il a continué :

— Ici, au milieu du bruit et sous les balles de ces peuples sauvages, ma vie s’écoule vite et sans que je m’en aperçoive, et si Dieu m’envoyait chaque jour un regard ardent de femme, un seul semblable à celui…

À ce moment ils arrivaient au point où je me trouvais ; j’ai fouetté mon cheval à l’épaule et suis sorti du milieu des arbres.

« Mon Dieu ! un Circassien ! » s’est écriée la princesse avec terreur.

Afin de les détromper, j’ai répondu en français, les saluant légèrement :

« Ne craignez rien, Madame, je ne suis pas plus dangereux que votre cavalier. »

Elle a paru agitée — mais pourquoi ? Était-ce à cause de son erreur, ou à cause de l’audace de ma réponse. J’aurais désiré que ma dernière supposition fût vraie, Groutchnitski m’a envoyé un regard de mécontentement.

Après la soirée, vers onze heures, je suis allé me promener dans l’allée, sous les tilleuls du boulevard. La ville dormait, cependant on voyait encore de la lumière à quelques fenêtres. De trois côtés, des rochers ; c’est la chaîne du Machuk, au sommet de laquelle s’étend un nuage de mauvais augure. La lune s’est levée à l’orient ; au loin les montagnes couvertes de neige brillent comme une frange d’argent. Les cris des sentinelles se mêlent au bruit des sources minérales ouvertes pendant la nuit. De temps en temps le pas sonore d’un cheval retentit dans les rues ; le claquement du fouet des postillons lui forme un accompagnement, auquel se joint un refrain tartare. Je me suis assis sur un banc et me suis mis à rêver…

Je sentais le besoin d’épancher mes pensées dans une conversation amicale… mais avec qui ? Que fait Viéra maintenant ? je donnerais bien des choses pour lui serrer la main en ce moment.

Soudain, j’entends des pas rapides et inégaux ; sûrement c’est Groutchnitski, et c’est lui en effet.

— D’où viens-tu ?

— De chez les princesses Ligowska, m’a-t-il dit d’une voix grave ; comme Marie chante !…

— Je parierais qu’elle ignore que tu es sous-officier ; elle croit sans doute que tu es un officier destitué.

— Peut-être ! Que cela peut-il me faire ? a-t-il dit d’une manière distraite.

— Rien ! Je dis cela seulement…

— Mais sais-tu, toi, que tu l’as irritée sérieusement ? Elle a trouvé que tu étais d’une arrogance inouïe. J’ai tâché de lui persuader que tu étais au contraire très aimable, que tu savais bien le monde et que tu ne pouvais avoir eu l’intention de l’offenser. Mais elle m’a dit que tu avais le regard impertinent et que sûrement tu devais avoir une très haute opinion de toi-même.

— Elle ne se trompe pas… mais toi, ne voudrais-tu pas par hasard prendre parti pour elle ?

— Je regrette de ne pas avoir encore ce droit.

Ah ! ai-je pensé ; il a certainement déjà des espérances.

— Ce qui est fâcheux pour toi, c’est que tu auras maintenant bien de la peine à faire leur connaissance, et c’est regrettable, parce que leur maison est une des plus agréables que je connaisse. »

J’ai souri intérieurement.

« La maison la plus agréable pour moi est la mienne ; lui ai-je dit en bâillant, et je me suis levé pour m’en aller.

— Tant pis ! Avoue cependant que tu regrettes tout cela ?

— Quelle absurdité ! mais si je veux, demain soir, je serai chez les princesses.

— Vraiment ?

— Eh bien ! pour te faire plaisir, je veux me mettre à faire la cour à la jeune fille.

— Oui ! si elle veut bien causer avec toi !

— Ah ! pardon !… Je n’ai qu’à attendre le moment où ta conversation l’ennuiera.

— Adieu ! Je vais flâner ; il me serait impossible de dormir maintenant !… Si nous allions au restaurant, là on joue ; il me faut à présent des émotions fortes.

— Je te souhaite de perdre !… »

Je suis rentré chez moi.



21 Mai.


Presqu’une semaine s’est écoulée et je n’ai pas encore fait connaissance avec les dames Ligowska. J’attends une occasion favorable. Groutchnitski suit la princesse Marie partout comme son ombre ; leurs conversations ne finissent pas ; quand l’ennuiera-t-il ? La mère ne fait pas attention à Groutchnitski, parce qu’il n’est pas ce qu’on appelle un parti. Voilà une logique de mère ! J’ai surpris deux ou trois coups d’œil de tendresse ; il faut mettre fin à cela !

Hier, pour la première fois, Viéra est venue au puits. Elle n’était pas sortie de chez elle depuis le jour où nous nous sommes rencontrés dans la grotte. Nous avons plongé nos verres en même temps dans le puits, et en échangeant un salut, elle m’a dit doucement :

« Tu ne veux, donc, pas faire connaissance avec les dames Ligowska ? Nous ne pourrons cependant nous voir que là.

— Un reproche ! c’est ennuyeux ! mais je l’ai mérité…

— À propos ! demain il y a un bal par souscription dans le salon de l’hôtel.

— Eh bien ! j’irai danser la mazurka[6] avec la princesse.




29 Mai.


Le salon de l’hôtel a été transformé en salon de noble compagnie. À dix heures tout le monde était arrivé. La princesse et sa fille sont venues des dernières. Beaucoup de dames les ont regardées avec envie et malveillance, car la princesse Marie était mise avec goût. Celles qui ont des prétentions aristocratiques, cachant leur envie, se sont rapprochées d’elles. Ici dans toute réunion de femmes, le cercle se compose d’éléments très hauts et très bas. Près d’une fenêtre, au milieu de la foule, Groutchnitski est debout, appuyant sa tête contre la vitre et ne quittant pas des yeux sa déesse. Elle lui a fait en passant un salut à peine marqué ; il s’est épanoui comme un soleil. Les danses ont commencé par une polonaise, puis on a joué une valse. Les éperons se sont mis à sonner et les pans d’habit à voltiger et à tourner. J’étais debout, derrière une grosse dame couverte de plumes roses ; l’ampleur de sa robe me rappelait le temps des paniers, et la bigarrure de sa peau, fort peu unie, l’heureuse époque des mouches de taffetas noir. Une énorme verrue qu’elle avait au cou était dissimulée par un fermoir de chaîne. Elle disait à son cavalier, capitaine de dragons :

« Cette petite princesse Ligowska est une insupportable fillette ; figurez-vous qu’elle m’a heurtée et ne m’en a pas fait ses excuses, et de plus, elle s’est retournée et m’a lorgnée ; c’est impayable !… Et de quoi est-elle si fière ? On devrait la mettre à la raison.

— Ça ne tardera pas à venir, a répondu l’officieux capitaine, et il est allé dans une autre salle.

Je me suis alors approché de la princesse, et l’ai invitée à valser, profitant ainsi de l’usage admis aux eaux où l’on peut danser avec les dames que l’on ne connaît pas.

Elle a eu de la peine à contenir un sourire et à cacher son triomphe ; mais elle a réussi assez vite à prendre un air indifférent et même sévère. Elle a appuyé négligemment sa main sur mon épaule, a penché légèrement sa tête de côté et nous nous sommes élancés. Je ne connais point de taille plus voluptueuse et plus souple ; sa fraîche haleine courait sur mon visage ; une boucle de ses cheveux arrachés à ses bandeaux par le tourbillon de la valse effleurait parfois ma joue brûlante… J’ai fait trois tours (elle valse admirablement). Elle a perdu haleine, ses yeux se sont troublés et ses lèvres ont pu à peine prononcer le banal : merci, monsieur !

Après quelques minutes de silence, je lui ai dit en prenant un air très humble :

— J’ai appris, princesse, que quoique nous ne nous connaissions pas, j’ai déjà eu le malheur de mériter votre inimitié ; vous me trouvez impertinent, m’a-t-on dit ! Est-ce la vérité ?

— Voudriez-vous en ce moment me confirmer dans cette opinion ? a-t-elle répondu avec une petite mine pénétrante qui allait du reste fort bien à sa figure pleine de mobilité.

— Si j’ai eu l’audace de vous offenser, permettez-moi d’avoir l’audace plus grande de vous en demander pardon. Mais, vraiment, je désirerais bien vous prouver que vous vous êtes trompée sur mon compte.

— Cela vous sera assez difficile.

— Pourquoi donc ?

— Parce que vous ne venez pas chez nous et ce bal probablement ne se répétera pas souvent. »

Ce qui signifie, ai-je pensé, que leur porte est toujours fermée pour moi.

— Vous savez, princesse, lui ai-je dit avec un peu de dépit, il ne faut jamais fermer l’oreille aux repentirs d’un coupable ; avec le désespoir, il peut le devenir deux fois plus, et alors… »

Les rires et les chuchotements de ceux qui nous entouraient m’ont forcé à me retourner et à interrompre ma phrase. À quelques pas de moi, se trouvait un groupe d’hommes, et dans ce groupe le capitaine de dragons, qui m’avait paru méditer des projets hostiles contre cette chère princesse. Il semblait particulièrement très satisfait de quelque chose, riait, se frottait les mains et échangeait des œillades avec ses compagnons. Soudain, du milieu d’eux s’est détaché un monsieur en habit ; ayant de longues moustaches, une figure rouge et qui en trébuchant s’est dirigé droit vers la princesse. Il était ivre ; il s’est arrêté devant la pauvre fille, qui était toute troublée, a croisé ses mains derrière lui, et fixant sur elle ses yeux gris, lui a dit d’une voix de soprano enroué :

— Permettez-moi… mais non ! plus simplement, je vous engage pour la mazurka…

— Que désirez-vous ? a-t-elle répondu d’une voix tremblante, et jetant tout autour un regard suppliant. Hélas ! sa mère était assez loin de là, et près d’elle pas un de ses cavaliers de connaissance. Un seul aide-de-camp m’a paru voir tout cela, mais il s’est caché dans la foule, afin de s’éviter une histoire.

« Quoi donc ? a dit le monsieur ivre, en faisant signe du coin de l’œil au capitaine de dragons, qui l’encourageait de ses gestes. Est-ce que cela vous déplaît ? J’ai de nouveau l’honneur de vous engager pour la mazurka… Vous pensez peut-être que je suis ivre ? mais ce n’est rien !… Je suis très ingambe, je puis vous assurer… »

Je voyais qu’elle était prête à s’évanouir de frayeur et d’indignation. .

Je suis allé droit au monsieur ivre ; je l’ai pris assez solidement par le bras, l’ai regardé fixement dans les yeux et l’ai invité à se retirer, parce que la princesse m’avait déjà promis depuis longtemps de danser la mazurka avec moi.

« Dans ce cas, il n’y a rien à faire ! a-t-il dit d’un air moqueur ; à une autre fois ; » et il est allé rejoindre ses compagnons, qui rougissaient et qui l’ont emmené dans une autre salle.

J’ai été récompensé par un profond et admirable regard.

La jeune princesse est allée trouver sa mère, et lui a tout raconté ; celle-ci m’a cherché dans la foule et m’a remercié. Elle m’a déclaré qu’elle connaissait ma mère et qu’elle était liée avec une demi-douzaine de mes tantes. « Je ne sais comment une occasion ne nous a pas mis en rapport, a-t-elle ajouté, pendant ces jours-ci. Mais avouez que vous en êtes seul la cause ; car vous nous fuyez, comme on ne l’a jamais vu faire ; j’espère que l’air de mon salon dissipera votre spleen, n’est-ce pas vrai ? »

Je lui ai débité une de ces phrases qu’on a toujours prêtes pour de semblables occasions.

Les quadrilles se sont prolongés fort longtemps. Enfin du haut de la galerie la musique a retenti et nous nous sommes assis avec la jeune princesse.

Je ne lui ai pas parlé une seule fois du monsieur ivre, ni de ma conduite précédente, ni de Groutchnitski. L’impression qu’avait produite sur elle cette scène désagréable s’est évanouie peu à peu, et son visage a repris ses couleurs. Elle a plaisanté très finement et sa conversation a été spirituelle, sans prétention à l’esprit, vive et dégagée, ses remarques quelquefois profondes. Je lui ai fait entendre au milieu de quelques phrases très entortillées, qu’elle me plaisait beaucoup, depuis longtemps. Elle a penché sa tête et a rougi légèrement.

« Vous êtes un homme bizarre ! m’a-t-elle dit ensuite, en fixant sur moi ses yeux veloutés et en s’efforçant de sourire.

— Je n’ai point voulu faire votre connaissance, ai-je repris, parce que vous aviez un trop grand cercle d’adorateurs et je craignais de disparaître complètement au milieu d’eux.

— Vous avez eu tort d’avoir cette crainte ; car ils sont tous ennuyeux.

— Tous ! est-ce possible ?… tous ? »

Elle m’a regardé fixement, tâchant de se souvenir ; puis elle a rougi de nouveau légèrement et enfin a prononcé : décidément tous ?…

— Mon ami Groutchnitski aussi ?

— Ah ! il est votre ami ? a-t-elle dit, en montrant quelque doute.

— Oui. »

— Il n’est pas, en effet, dans la catégorie des ennuyeux.

— Mais alors il est dans celle des malheureux ? lui ai-je dit en plaisantant.

— Sans doute ! mais vous êtes un moqueur ! Je voudrais bien que vous fussiez à sa place.

— Pourquoi ? mais j’ai été moi-même sous-officier autrefois et c’est là le meilleur temps de ma vie.

— Mais est-ce qu’il est sous-officier ? a-t-elle dit vivement ; puis elle a ajouté : mais je croyais…

— Que croyez-vous ?

— Rien !… Quelle est cette dame ? »

La conversation a alors changé de direction et nous ne sommes plus revenus sur tout cela.

Enfin la mazurka a fini et nous nous sommes séparés en nous disant au revoir.

Ces dames sont parties et moi je suis allé souper et ai rencontré Verner.

« Ah ! m’a-t-il dit : C’est ainsi que vous êtes ? Vous ne vouliez faire connaissance avec la princesse que dans le cas où vous auriez à la sauver d’une mort certaine ?

—Et j’ai fait mieux ! lui ai-je répondu ; je l’ai sauvée d’un évanouissement en plein bal !

— Comment donc ? racontez-moi cela ?

Devinez ! vous qui devinez tout en ce monde !




30 Mai.


Vers les sept heures du soir, je suis allé me promener sur le boulevard. Groutchnitski m’a aperçu de loin et est venu à moi. Une joie railleuse brillait dans son regard. Il m’a serré là main fortement et m’a dit d’une voix tragique :

« Je te remercie Petchorin ; me comprends-tu ?

— Non ! Je ne sais ce qui me vaut ton remerciement ; je ne me rappelle pas réellement t’avoir rendu quelque service.

— Comment ! mais hier ! Est-ce que tu as déjà oublié ? Marie m’a tout raconté.

— Ah ! mais, est-ce que tout est déjà commun entre vous, même la reconnaissance ?

— Écoute, m’a dit Groutchnitski très sérieusement, ne te moque pas, je t’en prie, de mon amour, si tu veux rester mon ami ; j’aime Marie à la folie ; et je crois, et j’espère qu’elle m’aimera aussi. J’ai une prière à te faire : tu iras chez elle ce soir ; promets-moi de tout observer. Je sais que tu es très habile à cela et que tu connais mieux les femmes que moi. Ah ! les femmes ! les femmes, qui peut les deviner ? Leurs sourires contredisent leurs regards, leurs paroles promettent et engagent et le son de leur voix repousse ; tantôt elles pénètrent et devinent nos plus secrètes pensées, tantôt elles ne comprennent plus nos plus claires allusions. Voilà ce qu’est la jeune princesse ; hier, ses yeux brillaient passionnément en s’arrêtant sur moi ; maintenant ils sont éteints et froids.

— C’est peut-être la conséquence de l’effet des eaux ! lui ai-je dit.

— Tu vois tout de travers ; tu es décidément un matérialiste, a-t-il ajouté avec dédain ; changeons de matière, » et, content de ce mauvais jeu de mots, il est devenu plus gai.

À huit heures, nous sommes allés ensemble chez la princesse. En passant près de la maison de Viéra je l’ai aperçue à sa croisée. Nous avons échangé un rapide regard. Elle n’a pas tardé à arriver après nous chez les dames Ligowska. La princesse-mère m’a présenté à elle comme à sa parente, on a bu le thé ; il y avait beaucoup de monde et la conversation est devenue générale, je me suis efforcé déplaire à madame Ligowska ; j’ai plaisanté, et je l’ai fait rire quelquefois de bon cœur. La jeune princesse avait également envie de rire, mais elle se retenait pour ne pas sortir du rôle qu’elle s’était choisi. Elle trouve que la langueur lui va et peut-être ne se trompe-t-elle point.

Groutchnitski est très heureux de voir que ma gaîté ne se communique pas à elle.

Après le thé tout le monde est rentré au salon.

« Êtes-vous satisfaite de mon obéissance, Viéra ? » lui ai-je dit, en passant près d’elle.

Elle m’a jeté un regard plein d’amour et de reconnaissance. Je suis habitué à ces regards, et cependant autrefois, ils faisaient mon bonheur, La princesse a fait asseoir sa fille au piano ; tout le monde l’a priée de chanter ; je me suis tu et profitant du mouvement général, je me suis approché d’une fenêtre avec Viéra, qui avait envie de me raconter quelque chose de très sérieux pour nous deux. C’était une niaiserie ! Mon indifférence néanmoins a fait de la peine à la princesse Marie, comme j’ai pu m’en apercevoir à un regard plein de dépit qu’elle m’a lancé ; et je comprends, admirablement ce langage muet, mais expressif, concis, mais énergique.

Elle s’est mise à chanter : sa voix n’est pas mauvaise, mais elle chante mal. Du reste je n’ai pas écouté. Groutchnitski, au contraire, accoudé sur l’instrument devant elle, la dévorait des yeux et s’écriait à chaque instant à haute voix : « charmant ! délicieux !… »

— Écoute, m’a dit Viéra, je ne veux point que tu fasses connaissance avec mon mari ; mais tu devras faire la conquête de la princesse-mère ; cela t’est facile, tu peux tout ce que tu veux et nous ne nous verrons qu’ici.

— Seulement ?

Elle a rougi et a continué :

— Tu sais que je suis ton esclave et que jamais je n’ai pu te résister… Aussi en serai-je punie quelque jour ; tu cesseras de m’aimer !… Je veux au moins sauver ma réputation ; ce n’est pas pour moi-même, tu le sais très bien ! mais je t’en supplie, ne me tourmente pas comme autrefois avec tes doutes inutiles et tes froideurs simulées ; je mourrai peut-être bientôt ; je sens que je m’affaiblis de jour en jour, et malgré tout cela je ne puis songer à la vie future ; je ne pense qu’à toi. Vous autres hommes, vous ne comprenez pas les jouissances du regard, des serrements de main. Je te jure qu’entendre ta voix me fait éprouver une étrange et profonde sensation de bonheur, telle que tes baisers les plus ardents ne pourraient m’en procurer ! »

La princesse Marie avait cessé de chanter. Un murmure d’éloges s’est élevé autour d’elle ; je me suis approché après tous et lui ai dit que, pour mon compte, je trouvais sa voix assez négligée.

Elle a fait la moue en plissant sa lèvre inférieure et s’est inclinée d’une manière fort moqueuse, en me disant :

« Cela est d’autant plus flatteur pour moi, que vous ne m’avez pas du tout écouté ; mais peut-être n’aimez vous pas la musique ?

— Au contraire, et surtout après dîner.

— Groutchnitski a raison de dire que vous avez des goûts prosaïques ; et je vois que vous n’aimez la musique, que sous le rapport gastronomique.

— Vous vous trompez encore ; je ne suis pas du tout gastronome, mais j’ai un mauvais estomac, Or la musique après dîner endort, et dormir après le dîner est fort salutaire ; par conséquent j’aime la musique sous le rapport hygiénique. Ce soir, au contraire, elle m’agite trop les nerfs ; elle me rend trop triste ou trop gai ; et c’est fort désagréable de s’attrister ou de s’égayer lorsqu’on n’a pas de raison pour cela ; surtout dans le monde, où la tristesse est ridicule, et une trop grande gaieté indécente. »

Elle ne m’a pas écouté jusqu’au bout, s’est éloignée et est allée s’asseoir près de Groutchnitski. Une conversation sentimentale s’est établie entre eux.

Il m’a semblé que la princesse répondait à ses phrases recherchées, assez distraitement et sans à propos, quoiqu’elle s’efforçât de lui montrer qu’elle l’écoutait avec attention, car il jetait sur elle parfois des regards d’admiration, tâchant de deviner la cause de l’agitation secrète que trahissaient souvent ses yeux inquiets.

Je vous ai devinée, chère princesse ; prenez garde ! Vous voulez me rendre la pareille en même monnaie et piquer mon amour-propre. Vous ne réussirez pas, et si vous me déclarez la guerre, je serai aussi sans pitié.

Pendant le restant de la soirée, j’ai tâché de me mêler à leur conversation, mais elle a accueilli assez sèchement mes remarques et je me suis éloigné avec une peine simulée. La jeune princesse triomphait et Groutchnitski aussi.

Triomphez, mes amis, hâtez-vous… vous ne triompherez pas longtemps, j’en ai le pressentiment… Dans mes relations avec les femmes, j’ai toujours deviné tout d’abord, si elles m’aimeraient ou non…

J’ai achevé la soirée auprès de Viéra, à parler d’un temps déjà lointain. Pourquoi m’aime-t-elle tant ? vraiment je ne le sais, d’autant plus que c’est la seule femme qui m’ait entièrement compris avec mes petites faiblesses et mes mauvaises passions ; il est impossible que le mal soit si attrayant…

Je suis parti avec Groutchnitski ; dans la rue il m’a pris le bras et après un long instant de silence, il m’a dit :

« Eh bien, quoi ? »

Tu es un sot, avais-je envie de lui répondre ; mais je me suis retenu ; et n’ai fait que lever les épaules.




6 Juin.


Pendant tous ces jours-là, je ne me suis pas écarté un seul instant de mon système. Ma conversation commence à plaire à la jeune princesse Marie ; je lui ai raconté quelques-uns des plus étranges incidents de ma vie et déjà elle me considère comme un homme extraordinaire. Je me moque un peu de tout en ce monde et surtout du sentimentalisme : cela commence à l’effrayer. Elle n’ose déjà plus, devant moi, entamer avec Groutchnitski une lutte de sentiment ; elle a déjà répondu quelquefois à ses sorties par des sourires railleurs. Mais chaque fois que Groutchnitski s’approche d’elle, je prends un air calme et je les laisse ensemble. La première fois elle a été contente de cela ou au moins a essayé de le paraître ; à la seconde, elle s’est fâchée contre moi ; à la troisième, contre Groutchnitski.

« Vous avez bien peu d’amour-propre, m’a-t-elle dit un soir. Pourquoi croyez-vous que j’ai plus de plaisir à me trouver avec Groutchnitski qu’avec vous ? »

— Je lui ai répondu que je sacrifiais mon plaisir au bonheur de mon ami.

— Et le mien ? » a-t-elle ajouté.

Je l’ai regardée fixement en prenant un air sérieux. Ensuite, de toute la journée, je ne lui ai pas dit un mot. Ce soir elle était pensive, et ce matin, auprès du puits, elle l’était encore davantage.

Lorsque je me suis approché d’elle, elle écoutait distraitement Groutchnitski qui s’extasiait sur la nature, et lorsqu’elle m’a vu, elle s’est mise à rire aux éclats, très mal à propos et en ayant l’air de ne pas m’avoir aperçu. Je me suis éloigné et me suis mis à la surveiller à la dérobée. Elle s’est d’abord écartée de son compagnon de causerie, puis a bâillé deux fois.

Décidément Groutchnitski l’importune. Je resterai encore deux jours sans causer avec elle.




10 Juin.


Je me demande souvent pourquoi je recherche si obstinément l’amour d’une jeune fille, que je ne veux point séduire et que je n’épouserai jamais. Pourquoi cette coquetterie féminine ? Viéra m’aime plus que la princesse Marie ne m’aimera jamais. Au moins si cette dernière avait l’air d’une beauté invincible, je semblerais peut-être fasciné par la difficulté de l’entreprise…

Mais il n’en est point ainsi ! Ce n’est pas non plus ce besoin incessant d’aimer, qui nous tourmente pendant les premières années de la jeunesse et nous pousse d’une femme à l’autre, jusqu’à ce que nous en trouvions une qui ne puisse nous supporter. Voilà le moment ment où nous devenons véritablement constants, passion sans fin que l’on pourrait exprimer mathématiquement par une ligne partant d’un point et se perdant dans l’espace. Le secret de cette éternité ne gît que dans l’impossibilité où l’on est d’atteindre le but, c’est-à-dire la fin.

Mais de quoi vais-je m’inquiéter ? suis-je jaloux de Groutchnitski ? Le malheureux, mais il n’est pas digne d’elle ! Après tout, c’est peut-être la conséquence de cet insurmontable sentiment qui nous engage à détruire les plus douces erreurs de notre prochain, afin d’avoir le petit plaisir de lui dire, lorsque désespéré, il nous demandera à qui il devra croire : Mon ami ! elle m’en disait autant et tu vois, je dîne, je soupe, je dors tranquillement et j’espère mourir sans cris et sans larmes. Et puis, il y a sans doute une immense jouissance à posséder une jeune âme qui s’épanouit à peine ! Elle est comme une de ces fleurs dont les meilleurs parfums s’évaporent au contact des premiers rayons du soleil ; il faut la cueillir à ce moment, l’aspirer jusqu’à épuisement, et puis la rejeter sur le chemin ! Peut-être se trouvera-t-il quelqu’un pour la ramasser !

Je ressens en moi cette insatiable avidité qui engloutit tout ce qu’elle rencontre sur son chemin. Je ne songe à la souffrance et à la joie des autres que par rapport à moi ; j’y trouve l’aliment nécessaire à l’entretien des forces de mon âme. Je ne suis plus capable de faire des folies sous l’influence de la passion et mon ambition est étouffée par les circonstances ; mais elle se produit d’une autre manière, car, l’ambition n’est que la soif de la puissance, et le premier des plaisirs pour moi, est de subordonner à ma volonté tous ceux qui m’entourent et d’éveiller en eux le sentiment de l’amour, de l’attachement, de la frayeur. Et n’est-ce pas en effet la plus grande preuve et le plus grand triomphe de la puissance, que d’être pour le premier venu, une cause de souffrance ou de plaisir, sans avoir au-dessus de lui un droit positif ! Qu’est-ce que le bonheur, si ce n’est l’orgueil assouvi ! si je croyais être le meilleur et le plus puissant des hommes, je serais heureux ! Et si tous m’aimaient, je trouverais en moi des sources inépuisables d’amour. Le mal engendre le mal, une première souffrance fait comprendre le plaisir qu’il y a à tourmenter les autres. L’idée du mal ne peut entrer dans la tête d’un homme sans qu’il ne songe à le faire. Les idées, a dit quelqu’un, c’est la création organisée ; leur naissance leur donne une forme et cette forme est l’action. Ainsi celui dans la tête duquel naît le plus grand nombre d’idées agit plus que tous les autres.

De cela, il suit qu’un homme de génie attaché au banc d’un pupitre, doit mourir ou perdre l’esprit ; absolument comme un homme, doué d’une constitution, vigoureuse, condamné à une vie sédentaire et sans exercice, mourra d’une attaque d’apoplexie.

Les passions ne sont autre chose que les idées à leur première éclosion ; elles appartiennent aux cœurs jeunes, et celui-là est un sot qui croit être agité par elles toute la vie. Bien des rivières tranquilles sont, à leur source, d’impétueux torrents, mais pas une ne bondit et n’écume jusqu’à la mer ; ce calme est souvent, sans qu’on s’en doute, un grand indice de force. La plénitude, la profondeur des sentiments et de la pensée n’admettent pas les élans furieux. Une âme agitée par les passions, se donne en tout de lourdes responsabilités, et est persuadée qu’il doit en être ainsi. Elle sait que sans les orages, la permanente ardeur du soleil la dessécherait. Elle se pénètre de sa propre vie, se caresse et se punit elle-même, comme un enfant gâté. Ce n’est que dans cette condition de connaissance de soi-même que l’homme peut apprécier la justice divine…

En relisant cette page, je remarque que je me suis bien éloigné de mon sujet. Mais qu’importe ! Sans doute j’écris ce journal pour moi, et tout ce que je jette sur ce papier sera, avec le temps, un précieux souvenir pour moi…

Groutchnitski est venu chez moi et m’a sauté au cou ; il est promu officier ; nous avons bu le champagne, Le docteur Verner est entré presque aussitôt après lui :

« Je ne vous félicite pas ! a-t-il dit, à Groutchnitski :

— Pourquoi ?

— Parce que votre manteau de soldat vous allait fort bien, et avouez qu’un uniforme d’officier d’infanterie fait ici, aux eaux, ne vous donnera rien d’intéressant. C’est évident ! Jusqu’à ce jour vous étiez une exception ; maintenant, vous serez comme tous les autres.

— Dites-donc, docteur ! ne m’empêchez point de me réjouir !…

— Il ne sait pas, a ajouté Groutchnitski à mon oreille, quelles espérances m’ont apportées ces épaulettes ! Oh ! épaulettes ! épaulettes ! vos étoiles sont les étoiles qui me guident. Non ! maintenant, je suis complètement heureux !

— Viendras-tu te promener avec nous sur le rempart ? lui ai-je demandé.

— Non ! parce que je ne veux me montrer à la princesse Marie que lorsque mon uniforme sera prêt.

— Veux-tu que je lui apprenne ton bonheur ?

— Non ! je t’en prie ; ne le lui dis pas ! je veux la surprendre.

— Dis-moi seulement où en sont tes affaires avec elle ? »

Il s’est troublé et s’est mis à réfléchir ; il avait envie de se vanter et de mentir ; mais il a eu des scrupules et en même temps a eu honte de dire la vérité.

« Qu’en penses-tu ? t’aime-t-elle ?

— Est-ce qu’elle aime ? quelles idées as-tu donc Petchorin ? Peut-elle aimer aussitôt ? Et Et quand cela serait, est-ce qu’une femme comme il faut avoue ces choses-là ?

— Ah ! très bien. Et de même un homme comme il faut doit garder le silence sur ses affections ?

— Eh oui, mon ami ! Il en est ainsi d’une foule de chose qui ne se disent pas, mais qui se devinent.

— C’est vrai ! Seulement l’amour, que nous lisons dans les yeux, n’engage pas une femme comme les paroles… Prends garde, Groutchnitski ! Elle te trompera !

— Elle ! a-t-il dit en levant les yeux au ciel et souriant de contentement. Tu me fais de la peine, Petchorin. »

Et il est parti.

Ce soir, une nombreuse société est allée se promener à pied au Proval[7].

De l’avis des savants du lieu, ce Proval n’est pas autre chose qu’un cratère éteint ; il se trouve sur une des pentes douces du Machuk, à une verste de la ville. Un étroit sentier, bordé d’arbres et de rochers, y conduit. J’ai offert mon bras à la jeune princesse pour gravir la montagne, et elle ne m’a plus quitté pendant la promenade.

Nous sommes entrés en conversation par le chapitre de la médisance ; je répétais des calomnies répandues sur nos connaissances présentes et absentes. J’ai d’abord blâmé simplement des ridicules et puis je suis devenu plus méchant ; ma bile se soulevait ; j’avais commencé par des badinages et j’ai fini par de franches méchancetés. D’abord cela l’a amusée, et puis cela l’a effrayée.

« Vous êtes un homme dangereux ! m’a-t-elle dit ; j’aimerais mieux tomber au milieu d’une forêt sous le couteau d’un assassin que de subir votre mauvaise langue. Je vous en prie, sans plaisanter, lorsque vous songerez à vous brouiller avec moi, prenez un poignard et égorgez-moi ; je crois que cela ne vous sera pas difficile.

— Est-ce que j’ai l’air d’un brigand ?

— Vous êtes plus féroce… »

J’ai réfléchi un moment et ensuite je lui ai dit en prenant un air profondément ému :

« Oui ! Et telle fut ma destinée, dès ma plus tendre enfance. Tout le monde lisait sur mon visage les signes des plus mauvais penchants ; ces signes n’existaient point, mais on les pressentait, et ils ne parurent jamais, j’étais modeste, on m’accusa d’astuce et je devins sournois. Je ressentais profondément le bien et le mal ; personne ne me prodiguait la moindre caresse ; tous m’outrageaient ; je devins vindicatif. J’étais morose, les autres enfants étaient gais et babillards ; je me sentais au-dessus d’eux, on me mit plus bas, je devins envieux. J’étais disposé à aimer tout le monde ; personne ne me comprit ; j’appris la haine. Ma jeunesse flétrie s’écoula au milieu d’une lutte entre la société et moi. Craignant de voir tourner en ridicule mes meilleurs sentiments, je les enfouis au fond de moi-même et ils s’évanouirent. J’aimais la vérité, on ne me crut pas : je me mis à mentir. Connaissant à fond le monde et le mobile de la société, je devins habile dans la science de la vie et je m’aperçus que d’autres, sans la moindre habileté, étaient heureux et recevaient des honneurs et des avantages que je briguais infatigablement. Alors le désespoir naquit dans mon cœur, mais non pas ce désespoir que guérit la balle d’un pistolet ; non ! mais un désespoir froid et sans force, qui se cache sous un sourire aimable et bienveillant. Je devins un paralytique moral. Une moitié de mon âme languit, se dessécha, et mourut. Je la coupai et la rejetai. L’autre partie s’agita et se mit à vivre dans chacune de ses parties, et personne ne remarqua cela, parce que personne ne savait l’absence de la moitié perdue. Mais vous venez de réveiller en moi son souvenir et je vous lirai son épitaphe. Au plus grand nombre, les épitaphes paraissent ridicules, mais à moi, non ; je pense toujours à celui qui repose sous elle. Du reste je ne vous prie point de partager mon opinion ; si ma sortie vous paraît ridicule, riez-en ! Je vous préviens que cela ne m’affligera pas le moins du monde. »

À ce moment, j’ai rencontré ses yeux ; ils étaient pleins de larmes ; son bras appuyé sur le mien tremblait ; ses joues étaient enflammées ; elle me plaignait.

La pitié, ce sentiment auquel se laissent un peu aller toutes les femmes, a pris pied dans son cœur inexpérimenté. Pendant tout le temps de la promenade, elle a été distraite et avec cela sans coquetterie, ce qui est un bien grand symptôme.

Nous sommes arrivés au Proval. Les dames ont abandonné leurs cavaliers, mais elle n’a pas quitté mon bras. Les saillies des élégants du lieu ne l’ont pas fait rire, et l’inclinaison des pentes écroulées sur lesquelles nous nous trouvions ne l’a point effrayée, tandis que les autres dames criaient et se couvraient les yeux.

Pendant le trajet du retour, je n’ai point recommencé notre triste conversation, mais à mes questions diverses et à mes plaisanteries elle répondait brièvement et avec distraction.

« Est-ce que vous avez aimé ? lui ai-je demandé enfin. » Elle m’a regardé fixement, a hoché la tête, et est retombée dans sa mélancolie.

Il était clair qu’elle avait quelque chose à me dire, mais elle ne savait par où commencer. Son sein se gonflait ; qu’était-il arrivé ? Une manche de mousseline est une égide bien faible, et un courant magnétique allait de mon bras au sien. Presque toujours l’amour naît ainsi et la plupart du temps nous nous trompons bien en pensant qu’une femme nous aime pour notre extérieur ou nos qualités morales, tandis qu’ils ne font que préparer et disposer son cœur à recevoir le feu sacré ; le moindre premier contact décide l’affaire.

« N’est-ce pas vrai, que j’ai été très aimable aujourd’hui ! » m’a dit la jeune princesse, avec un sourire contraint, quand nous sommes revenus de la promenade.

Et nous nous sommes séparés.

Elle est mécontente d’elle-même, s’accuse de froideur ; c’est un premier triomphe fort important !

Demain elle voudra me récompenser ; je sais cela par cœur. — Voilà l’ennuyeux !




12 Juin.


Aujourd’hui j’ai vu Viéra : Elle m’a fatigué avec sa jalousie. La jeune princesse s’est imaginé, à ce qu’il paraît, de lui confier les secrets de son cœur. Il faut avouer que c’est là un heureux choix !

« Je devine à quoi tout cela aboutira, m’a dit Viéra. Il vaut mieux me dire tout simplement, dès aujourd’hui, que tu l’aimes…

— Mais si je ne l’aime pas ?

— Alors pourquoi la poursuivre, la troubler, et agiter son imagination ? Oh ! je te connais bien ! Écoute, si tu veux que je te croie, viens dans une semaine à Kislovodsk ; après-demain nous allons nous y fixer ; la princesse reste ici plus longtemps. Trouve un logement tout à côté de nous ; nous demeurerons dans une grande maison près de la source. En bas doit habiter la princesse Ligowska ; mais à côté est une maison du même propriétaire, qui est pareille à la nôtre et n’est pas encore occupée.

— Viendras-tu ? »

Je le lui ai promis et aujourd’hui même j’ai envoyé arrêter le logement.

Groutchnitski est venu chez moi à six heures et m’a annoncé que son uniforme serait prêt pour le bal.

— Je pourrai enfin danser avec elle toute la soirée, et comme nous causerons ! a-t-il ajouté.

— À quand le bal ?

— Mais demain. Est-ce que tu ne le sais pas ? C’est une grande fête, et l’autorité du lieu s’est chargée elle-même de la préparer.

— Allons au boulevard.

— Pour rien au monde, avec cet affreux manteau ?…

— Comment, tu ne l’aimes déjà plus ? »

Je suis allé seul au boulevard et j’ai rencontré la princesse Marie ; je l’ai invitée pour la mazurka ; elle s’en est montrée fort étonnée et pleine de joie.

— Je croyais que vous ne dansiez que par nécessité absolue, comme la fois passée, m’a-t-elle dit avec un sourire charmant.

Il paraît qu’elle ne s’aperçoit pas du tout de l’absence de Groutchnitski.

— Vous serez très agréablement surprise, lui ai-je dit.

— De quoi ?

— C’est un secret !… que vous devinerez vous-même au bal. »

J’ai achevé la soirée chez les princesses ; il n’y avait personne que Viéra et un vieillard très amusant. J’étais en veine d’esprit et j’ai improvisé quelques histoires assez bonnes. La jeune princesse était assise devant moi et écoutait mes contes avec une attention si profonde, si vive et si tendre, que j’en étais étonné. Que sont devenus sa vivacité, sa coquetterie, ses caprices, sa mine espiègle, son sourire moqueur, son regard distrait ?

Viéra a remarqué tout cela ; sur son visage, altéré par la maladie, se peignait une profonde tristesse. Elle était assise auprès de la fenêtre dans un grand fauteuil et m’a fait réellement de la peine.

J’ai raconté toute la dramatique histoire de notre rencontre, de nos amours, en déguisant le tout, bien entendu, sous des noms inventés.

J’ai peint vivement ma tendresse, mes inquiétudes, mes transports, et j’ai présenté sous un jour si avantageux sa démarche, son caractère, qu’elle a dû me pardonner ma coquetterie avec la princesse.

Elle s’est levée et est venue s’asseoir près de nous ; elle semblait revivre… Et nous ne nous sommes souvenus qu’à deux heures du matin que le docteur nous avait ordonné de nous coucher à onze heures.
13 Juin.

Une demi-heure avant le bal, Groutchnitski est venu chez moi, en uniforme éclatant d’officier d’infanterie. Au troisième bouton de sa tunique était accrochée une chaînette de bronze à laquelle pendait un double lorgnon. Ses épaulettes démesurément grandes étaient relevées en l’air et ressemblaient assez aux ailes de l’amour ; ses bottes neuves craquaient ; dans sa main gauche il portait ses gants en peau de couleur brune et sa casquette ; de sa main droite il tourmentait à chaque instant les boucles de sa chevelure relevées en toupet. On voyait qu’il était enchanté de lui et son visage exprimait cependant une certaine méfiance de lui-même. Son air endimanché et ses allures de fat m’auraient fait éclater de rire si tout cela n’avait été d’accord avec mes projets.

Il a jeté en arrivant ses gants et sa casquette sur une table et s’est mis à effacer les plis de son vêtement et à se mirer dans la glace. Un immense foulard noir était noué autour de son cou en guise de col et la partie raide fort élevée soutenait son menton et dépassait le bord de son collet d’habit. Comme elle lui paraissait encore trop basse, il l’a tirée en haut et l’a fait monter jusqu’à ses oreilles. À la suite de ce travail pénible, car le collet de sa tunique était étroit et peu aisé, le sang lui est venu au visage.

« On m’a dit que tous ces jours-ci, tu avais fait sérieusement la cour à ma princesse ; m’a-t-il dit négligemment et sans me regarder.

— Où veux-tu que des sots comme nous aillent boire le thé ? [8] ai-je répondu, en répétant l’expression connue de l’un de nos plus adroits mauvais sujets, rappelée quelquefois par Pouchkine.

— Dis-moi, mon uniforme me va-t-il bien ? Ah ! gredin de juif ! il m’étouffe sous les aisselles. Tu n’as pas de parfums ?

— Voyons ! est-ce qu’il t’en faut encore ? tu sens cependant déjà pas mal la pommade à la rose.

— Ce n’est rien ; donne m’en encore un peu.

Il en a versé presqu’un demi-flacon sur sa cravate, sur son mouchoir et sur ses manches.

— Danseras-tu ? m’a-t-il demandé.

— Je ne crois pas.

— Je crains qu’il ne m’arrive de commencer la mazurka avec la princesse, et je ne connais pas une seule figure.

— Est-ce que tu l’as invitée pour la mazurka ?

— Non, pas encore.

— Vois qu’on ne te prévienne pas.

— En effet ! a-t-il dit, en se frappant le front ; j’irai l’attendre sur le perron. »

Il a pris sa casquette et s’est enfui.

Une demi-heure après je suis parti. Les rues étaient noires et désertes. Autour de la réunion ou de l’hôtel, comme il vous plaira, la foule s’était amassée ; la lumière venant des fenêtres l’éclairait et la brise du soir m’apportait les éclats d’une musique militaire. J’allais lentement, car j’étais triste.

Est-il possible d’avoir une destinée aussi singulière sur la terre : briser sans cesse les espérances des autres ! Depuis que je vis et j’agis, le sort m’a toujours amené au dénouement des drames d’autrui, comme si, sans moi, personne ne pouvait mourir ou arriver au désespoir. Je suis un personnage obligé de cinquième acte et involontairement je joue un rôle qui a quelque chose de celui du bourreau ou du traître. Quel est le but de ma destinée au milieu de tout cela ? Suis-je appelé à défrayer les auteurs de tragédies bourgeoises et de romans de famille, ou bien à être le collaborateur des faiseurs de contes comme ceux de la bibliothèque pour la lecture ? Pourquoi le saurais-je ? Il n’est pas d’homme qui, au début de la vie, ne pense l’achever comme Alexandre ou Lord Byron ; et cependant, ils demeurent tout un siècle conseillers en titre.

En entrant dans la salle de bal, je me suis dissimulé dans le groupe des hommes et me suis mis à observer. Groutchnitski était debout à côté de la jeune princesse et lui débitait quelque chose avec beaucoup d’ardeur. Elle l’écoutait d’une manière distraite et regardait de touscôtés, en appuyant parfois son éventail contre ses petites lèvres. Sur son visage, on lisait son impatience ; ses yeux cherchaient quelqu’un autour d’elle ; je me suis approché tout doucement pour entendre leur conversation.

« Vous me faites horriblement souffrir, princesse, lui disait Groutchnitski : vous êtes bien changée depuis le jour où je vous ai vue.

— Vous aussi, vous êtes changé, lui a-t-elle dit, en jetant sur lui un regard rapide, dans lequel il n’a pas distingué une raillerie cachée.

— Moi ! je suis changé ! a-t-il dit. Oh ! jamais ! vous savez bien que c’est impossible ! Celui qui vous a vue une seule fois, emporte avec lui pour l’éternité le souvenir de votre image divine !

— Aurez-vous bientôt fini ?…

— Pourquoi donc ne voulez-vous plus entendre à présent ce que naguères vous écoutiez avec bienveillance ?

— Parce que je n’aime pas les répétitions, a-t-elle répondu en riant.

— Oh ! je me suis affreusement trompé !… Insensé, moi qui croyais que ces épaulettes me donneraient le droit d’espérer !… Non ! il aurait mieux valu pour moi conserver mon manteau de soldat, avec lequel je pouvais peut-être attirer un peu votre attention.

— En effet, ce manteau allait bien mieux à. votre visage.

À ce moment je me suis avancé pour la saluer ; elle a rougi un peu et m’a dit rapidement : « N’estce pas vrai, Monsieur Petchorin ? que M. Groutchnitski était bien mieux avec son manteau gris ?

— Je ne suis pas tout à fait de votre avis ; lui ai-je dit ; son uniforme le rajeunit.

Groutchnitski n’a pu supporter ce coup ; comme tous les jeunes gens, il a des prétentions à paraître vieux, il pense que sur son visage les traces profondes des passions remplacent les rides de l’âge. Il m’a lancé un regard furibond, a frappé du pied et s’est éloigné.

— Avouez ! ai-je dit à la princesse, que quoiqu’il ait été toujours très ridicule, il a été bien près de vous intéresser… avec son manteau gris ? »

Elle a baissé les yeux et n’a pas répondu. Groutchnitski a poursuivi la princesse pendant toute la soirée et a toujours dansé avec elle ou vis-à-vis d’elle. Il la dévorait des yeux, soupirait et l’ennuyait de ses prières et de ses reproches ; après le troisième quadrille elle le détestait déjà.

« Je ne m’attendais pas à cela de toi ; m’a-t-il dit, en s’approchant de moi et me prenant le bras.

— Eh bien, quoi ?

— Ne danses-tu pas la mazurka avec elle ? m’a-t-il demandé d’une voix superbe. Elle me l’a avoué.

— Eh bien ! est-ce un secret ?

— Oui, je vois clair !… Je devais m’attendre à cela de la part de cette petite fillette, de cette coquette ; je saurai me venger.

— Prends-t’en à ton manteau ou à tes épaulettes ! Pourquoi l’accuser, elle ? Est-ce sa faute, si tu ne lui plais plus ?

— Pourquoi m’avoir donné des espérances ?

— Pourquoi as-tu espéré ? On peut toujours désirer et demander n’importe quoi, je le comprends ; mais qui peut espérer ?

— Tu as gagné ton pari ; mais pas complètement, a-t-il dit avec un air irrité. »

La mazurka a commencé : Groutchnitski n’a choisi tout le temps que la princesse ; les autres la choisissaient aussi à chaque instant. Il était évident que c’était un complot organisé contre moi. Tant mieux ! Elle a envie de causer avec moi ; ils l’en empêchent, elle le désirera bien davantage !

Je lui ai serré deux fois la main ; à la deuxième elle l’a retirée sans dire un mot.

« Je dormirai mal cette nuit, m’a-t-elle dit, lorsque la mazurka s’achevait.

— Est-ce Groutchnitski qui en est la cause ?

— Oh non ! et son visage est devenu si triste, si mélancolique, que je me suis juré de lui baiser la main dès ce soir. »

On allait partir ; en aidant la jeune princesse à se placer dans sa voiture, j’ai porté rapidement sa petite main à mes lèvres ; il faisait sombre et personne n’a pu nous voir.

Je suis revenu dans le salon très satisfait de moi.

Autour d’une grande table, les jeunes gens soupaient, et au milieu d’eux Groutchnitski. Lorsque je suis entré, tous se sont tus ; évidemment on parlait de moi. Beaucoup, depuis le bal, me boudent et particulièrement le capitaine de dragons. Il paraît qu’ils ont décidément organisé contre moi un complot sous le commandement de Groutchnitski. Aussi a-t-il l’air insolent et brave. J’en suis très heureux ; j’aime me savoir des ennemis, quoique ce ne soit pas très chrétien ; cela m’amuse et fouette mon sang. Se tenir sur ses gardes, surprendre chacun de leurs regards, deviner chacune de leurs paroles, pénétrer leurs intentions, faire avorter leurs projets ; feindre d’être trompé, et soudain faire crouler d’un seul coup, cet énorme édifice, qui leur a donné tant de peines et leur a fait dépenser tant d’adresse et de réflexion. Voilà ce que j’appelle vivre !

Pendant le restant du souper, Groutchnitski n’a cessé de chuchoter avec le capitaine de dragons et d’échanger des regards d’intelligence avec lui.




14 Juin.


Ce matin Viéra est partie avec son mari pour Kislovodsk ; j’ai rencontré leur voiture en allant chez la princesse Ligowska. Elle m’a salué de la tête ; dans son regard il y avait un reproche.

De quoi suis-je coupable ? Pourquoi ne veut-elle pas m’accorder un tête-à-tête ? L’amour est comme le feu : sans aliment il s’éteint. La jalousie fera peut-être ce que n’eussent pu faire les prières.

Je suis resté avec la mère de la princesse une heure entière. Sa fille n’a pas paru ; elle est malade et n’est point allée ce soir au boulevard. Les membres de la ligue qui s’est formée naguères contre moi se sont armés de lorgnons et ont pris un air menaçant. Je suis heureux de savoir la jeune princesse malade, ils lui auraient fait quelque méchanceté. Groutchnitski a les cheveux en désordre et un air désespéré ; il me paraît réellement blessé dans son amour-propre. Allons ! il est encore de ces hommes, que le désespoir amuse,

En revenant chez moi, j’ai cru remarquer que je n’étais pas satisfait ; il me manquait quelque chose ; je ne l’ai pas vue ! elle est malade ! serais-je déjà amoureux ? Quelle absurdité !




15 Juin.


À onze heures du matin, heure à laquelle la mère de la princesse va aux bains Ermoloff, je suis passé près de la fenêtre où elle rêvait ; en m’apercevant, elle s’est retirée.

Je suis entré dans l’antichambre ; il n’y avait personne, et sans me faire annoncer, selon les habitudes de la maison, j’ai pénétré dans le salon. Une pâleur profonde s’est répandue sur le joli visage de la jeune princesse ; elle était au piano, une main appuyée au dossier de son fauteuil ; cette main tremblait un peu. Je me suis approché d’elle doucement et lui ai dit :

« Vous êtes fâchée contre moi ? »

Elle a jeté sur moi un regard langoureux et profond, et a secoué la tête ; ses lèvres voulaient dire quelque chose et ne le pouvaient pas ; ses yeux se sont remplis de larmes ; elle s’est affaissée sur son fauteuil et s’est caché le visage dans ses mains.

« Qu’avez-vous ? lui ai-je dit, en lui prenant la main.

— Vous n’avez pas d’estime pour moi ! oh ! laissez-moi ! »

J’ai fait quelques pas ; elle s’est redressée sur son fauteuil ; ses yeux étincelaient. Je me suis arrêté en m’appuyant d’une main à la porte et lui ai dit :

« Pardonnez-moi, princesse, je viens de me conduire comme un fou ; cela ne m’arrivera plus ; je serai plus prudent, — mais pourquoi vous faire connaître ce qui se passe dans mon âme ? Vous ne le saurez jamais, et tant mieux pour vous. Adieu !… »

En m’en allant, il m’a semblé que je l’entendais pleurer.

J’ai rôdé à pied jusqu’au soir dans les environs du Machuk ; j’étais horriblement fatigué et en rentrant chez moi je me suis jeté sur mon lit, complètement harassé.

Verner est venu chez moi.

« Est-ce vrai, m’a-t-il demandé, que vous épousez la princesse Marie Ligowska ?

— Mais, qui dit cela ?

— Toute la ville le dit ; tous mes malades se préoccupent de cette importante nouvelle, et ces malades, drôle de population, savent tout. »

C’est un tour que me joue Groutchnitski ! ai-je pensé.

« Afin de vous prouver, docteur, la fausseté de ces bruits, je vous confie en secret que demain je pars pour Kislovodsk.

— Et la jeune princesse aussi ?

— Non ! elle reste encore une semaine ici.

— Ainsi donc, vous ne l’épousez pas ?

— Docteur ! Docteur ! regardez-moi ! Est-ce que j’ai l’air d’un mari, ou de quelque chose de pareil ?

— Je ne dis point cela… mais vous savez, il y a de ces occasions… a-t-il ajouté en souriant avec finesse ; de ces occasions dans lesquelles les hommes les plus honorables sont obligés de se marier, et il est des mamans qui ne laissent pas passer ces occasions… Aussi je vous invite en ami à vous, tenir davantage sur vos gardes. Ici, aux eaux, l’air est dangereux. Combien j’ai vu de magnifiques jeunes hommes dignes d’un meilleur sort, partir d’ici pour aller droit à l’autel. Moi aussi, le croiriez-vous ? ils ont voulu me marier ; et surtout une maman de province dont la fille était très pâle ; j’avais eu le malheur de lui dire que les couleurs de son visage lui reviendraient après le mariage. Alors, avec des larmes de reconnaissance elle me proposa la main de sa fille et toute sa fortune : cinquante paysans environ[9]. Mais je lui répondis que j’étais incapable de faire un mari. »

Verner s’en est allé bien persuadé qu’il m’avait prévenu. De ses paroles j’ai déduit ceci : que déjà il court dans la ville sur la princesse et moi divers bruits méchants. Cela ne profitera pas impunément à Groutchnitski.




18 Juin.


Voilà déjà trois jours que je suis à Kislovodsk. Chaque jour je vois Viéra au puits et à la promenade. Le matin, en me réveillant, je me mets à la fenêtre et je braque ma lorgnette sur son balcon : Elle est déjà habillée et attend le signal dont nous sommes convenus. Nous nous rencontrons, comme par hasard, dans le jardin qui descend de nos demeures au puits. L’air vif des montagnes a rendu à son visage sa fraîcheur et lui a redonné des forces. Ce n’est pas à tort que Narian[10] s’appelle la source aux eaux héroïques. Les gens du lieu affirment que l’air de Kislovodsk dispose à l’amour et qu’ici se dénouent tous les romans commencés au pied du Machuk. Et effectivement tout respire ici la solitude ; — ici tout est mystérieux, et les ombres épaisses des allées de tilleuls penchés sur la rivière qui gronde avec fracas et qui, bondissant de rocher en rocher, se creuse un lit au milieu des verdoyantes collines ; et les défilés pleins de vapeurs et de silence dont les replis courent dans toutes les directions ; et la fraîcheur de l’air parfumé par les suaves émanations des hautes et jeunes herbes et des blancs acacias ; et le murmure monotone et doucement endormant des ruisseaux à l’onde glacée qui se rencontrent au pied la colline, et courent ensemble à qui mieux mieux pour aller se jeter enfin dans le Podkumok. De ce côté le défilé s’élargit et se transforme en une verte clairière ; à travers elle, serpente un sentier poudreux. Il me semble toujours qu’une voiture le parcourt et qu’à la portière se penche, pour regarder, un joli petit visage rose. Bien des voitures ont déjà passé sur ce chemin, mais non pas celle que j’attends. Le grand village qui est derrière la forteresse s’est rempli de monde ; dans un restaurant placé sur le coteau à quelques pas de mon logement, je vois, quand le soir arrive, briller les lumières à travers une double rangée de peupliers. Le cliquetis sonore des verres se fait entendre jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Nulle part on ne boit autant de vin de Kaketinski ou d’eau minérale qu’ici : beaucoup mélangent les deux liquides ; je ne suis pas de ce nombre. Groutchnitski et sa bande font du bruit chaque jour à l’hôtel et c’est à peine si nous nous saluons.

Il n’est arrivé qu’hier et a déjà réussi à se brouiller avec quelques vieillards qui voulaient s’asseoir au bain avant lui : décidément les malheurs développent en lui l’humeur guerrière !
22 Juin.


Enfin elles sont arrivées. J’étais assis à ma fenêtre lorsque j’ai entendu le bruit de leur voiture. Mon cœur a tressailli… Que signifie cela ? Est-il possible que je sois amoureux ? Je suis si sottement organisé que l’on pourrait bien attendre cela de moi.

J’ai dîné chez elles. La mère m’a regardé avec beaucoup de tendresse et ne quitte pas sa fille… tant pis ! et de plus Viéra est jalouse de la princesse — Voilà donc le bonheur que j’ai tant cherché !… Que ne fait une femme pour affliger sa rivale ? Je me souviens qu’une d’elles ne m’aima que parce que j’en aimais une autre. Rien n’est plus paradoxal que l’esprit féminin ! il est bien difficile de convaincre les femmes de quoi que ce soit ; il faut les amener à se convaincre elles-mêmes. L’arrangement des preuves avec lesquelles elles anéantissent leurs préjugés est très original ; pour comprendre leur dialectique, il faut renverser dans son esprit toutes les règles de la véritable logique. Voici par exemple ce que la logique et l’éducation devraient faire dire à une femme dans certain cas :

« Cet homme m’aime ; mais je suis mariée ; par conséquent je ne dois pas l’aimer. » Or, voici comment elles raisonnent :

« Je ne dois pas aimer cet homme, parce que je suis mariée ; mais il m’aime ; par conséquent… »

Ici beaucoup de points… car leur raison ne dit rien, et c’est en grande partie leur langue qui parle d’abord, leurs yeux ensuite ; et puis leur cœur, quand elles en ont un.

Que ces écrits viennent à tomber sous les yeux d’une femme ; calomnie ! s’écriera-t-elle avec indignation. C’est que, depuis que les poètes écrivent et que les femmes les lisent (et nous leur en sommes profondément reconnaissants), on les a appelées si souvent des anges, que dans la simplicité de leur âme, elles ont cru effectivement à ce compliment, oubliant que ces mêmes poètes, pour de l’argent, ont mis Néron au rang des dieux.

C’est mal à propos que je me permets de parler des femmes avec tant de méchanceté, moi qui, hormis elles, n’aime rien en ce monde ; moi qui suis toujours prêt à leur sacrifier mon repos, mon ambition, ma vie. Oh ! non, je ne m’efforcerai pas dans un accès de dépit et d’amour-propre blessé de leur arracher ce voile magique à travers lequel ce regard pénètre d’ordinaire si difficilement. Non, tout ce que je dis d’elles n’est que la conséquence

 
Des froides observations de l’esprit
Et des amères remarques du cœur.

Les femmes devraient désirer que tous les hommes les connussent aussi bien que moi, parce que je les aime cent fois plus, depuis que je ne les crains pas et ai deviné leurs petites faiblesses.

À propos de cela, Verner comparait un jour la femme à la forêt enchantée dont parle le Tasse, dans sa Jérusalem délivrée : Dès que vous vous approchez d’elle, disait-il, les plus grands épouvantails se mettent à voler autour de vous. Grand Dieu ! Et le devoir, la dignité, la bienséance, l’opinion publique, le ridicule, le mépris ! mais il ne faut pas vous préoccuper de ces mots ; avancez toujours ; peu à peu les monstres s’évanouiront ; et bientôt devant vous s’ouvrira le champ calme et lumineux au milieu duquel fleurit le myrte vert. Malheur à vous, si, dès les premiers pas, votre cœur s’émeut et si vous rebroussez chemin !…
24 Juin.


Cette soirée a été abondante en événements. À trois verstes de Kislovodsk, dans les gorges où coule le Podkumok est un rocher appelé l’anneau. Il a la forme de portes, construites par la nature elle-même. Elles s’élèvent sur une haute colline, et le soleil couchant jette à travers elles, sur le monde, son regard ardent. De nombreuses cavalcades se rendent là, pour voir l’astre à son coucher, à travers cette immense ouverture de pierre. Pas un, à la vérité ne pense au soleil. J’y ai accompagné la jeune princesse et en revenant nous avons dû traverser le Podkumok à gué. Les ruisseaux de la montagne sont très petits et dangereux, surtout ceux dont le fond est complètement variable et change chaque jour sous la pression des eaux ; où se trouvait hier une pierre, aujourd’hui existe un trou. J’ai pris le cheval de la jeune princesse par les rênes et l’ai fait entrer dans l’eau qui ne dépassait pas nos genoux. Nous nous sommes mis à couper lentement le fil de l’eau en travers et en remontant le courant. On sait qu’en traversant une rivière rapide il ne faut point regarder l’eau ; car alors la tête peut vous tourner. J’avais oublié de prévenir la princesse Marie de cela.

Nous étions déjà, au milieu, à l’endroit le plus rapide, lorsque se sentant chanceler sur sa selle, elle s’est écriée d’une voix faible : je me trouve mal ! Je me suis penché rapidement vers elle et j’ai entouré avec mon bras sa taille souple.

« Regardez en haut ! lui ai-je dit doucement ; ce n’est rien ! n’ayez pas peur, je suis avec vous. »

Elle s’est trouvée mieux et a eu envie de se débarrasser de mon bras ; mais j’ai enlacé plus solidement sa taille svelte et charmante ; ma joue frôlait presque sa joue et son haleine me brûlait.

« Que faites-vous avec moi ? mon Dieu ! »

Je n’ai point tenu compte de son émotion et de son trouble et de mes lèvres j’ai effleuré sa joue délicate. Elle a frissonné, mais n’a rien dit ; nous marchions les derniers et personne ne nous a vus. Quand nous avons atteint le bord, tous avaient pris le trot ; la princesse a retenu son cheval et je suis resté à côté d’elle ; il était évident que mon silence l’inquiétait, mais j’ai pris la résolution de ne pas dire un mot. J’étais curieux de savoir comment elle se tirerait de cette situation difficile.

« Ou vous me méprisez ou vous m’aimez bien ! a-t-elle dit enfin d’une voix dans laquelle il y avait des larmes. Peut-être voulez-vous vous moquer de moi ! troubler mon âme et puis m’abandonner ?.., Un pareil projet serait bien cruel, bien cruel. Oh non ! n’est-ce pas vrai ? a-t-elle ajouté d’une voix, pleine de tendresse et de confiance, n’est-ce pas vrai que je n’ai à craindre de vous, rien qui puisse vous faire oublier le respect que vous me devez ? vous avez des procédés audacieux et je dois vous interroger parce que je vous ai laissé faire… Répondez donc ! Parlez ! je veux entendre votre voix.

Dans ces dernières paroles, il y avait une telle impatience féminine, qu’involontairement j’en ai souri. Il commençait à faire sombre… Je n’ai rien répondu.

« Vous vous taisez. Vous voulez peut-être que je vous dise la première que je vous aime ?

Je continuais à me taire.

« Voulez-vous cela ? » a-t-elle dit en se tournant vivement vers moi.

Il y avait quelque chose de décidé dans son regard et d’effrayant dans sa voix.

— Pourquoi ? » ai-je répondu en haussant les épaules.

Elle a fouetté son cheval de sa cravache et s’est élancée à toute vitesse dans le chemin étroit et dangereux.

Cela s’est fait si vite qu’à peine si j’ai pu l’atteindre au moment où elle rejoignait le reste de la compagnie. Jusqu’à la maison elle n’a fait que rire et parler. Dans ses mouvements, il y avait quelque chose de fébrile. Elle ne m’a pas regardé une seule fois. Tout le monde a remarqué cette gaîté extraordinaire et la princesse-mère était radieuse en voyant sa fille. Sa fille avait tout simplement une attaque de nerfs. Elle passera la nuit sans dormir et à pleurer ! Cette pensée me procure une immense jouissance. Il y a des moments où je comprends le Vampire ! et je passe cependant pour un brave garçon ; à la vérité je mérite bien ce titre.

En descendant de cheval, les dames sont allées chez la princesse. J’étais agité et je suis allé galoper dans la montagne afin de dissiper les pensées qui foisonnaient dans ma tête. La soirée était humide de rosée et on respirait une fraîcheur enivrante. La lune s’est levée derrière les sommets obscurs ; à chaque pas, mon cheval faisait résonner ses fers dans le silence du défilé, J’ai mené mon cheval boire à la cascade ; il a aspiré avidement deux fois l’air frais de cette nuit de juin et s’est élancé dans un chemin qui ramène à la ville. J’ai traversé le grand village ; les lumières commençaient à s’éteindre aux croisées ; les sentinelles, placées sur les remparts de la forteresse, et les patrouilles de Cosaques, s’appelaient lentement.

Dans une des maisons du village, placée au bord du ravin, j’ai remarqué un éclairage extraordinaire. Un bruit confus et des cris m’ont fait comprendre que c’était un banquet militaire. Je suis descendu de cheval et me suis approché de la fenêtre. Un volet, qui n’était pas complètement fermé, m’a permis de voir les convives et d’entendre leurs paroles. On parlait de moi.

Le capitaine de dragons, échauffé par le vin, a frappé sur la table avec son poing pour exiger l’attention.

« Messieurs, a-t-il dit, on n’a jamais rien vu de pareil.

Il faut mettre Petchorin à la raison ; ces Pétersbourgeois sont des béjaunes qui se croient quelque chose, parce qu’on ne leur tape pas sur le nez. Ce Petchorin s’imagine qu’il n’y a que lui qui sache vivre dans le monde, parce qu’il porte toujours des gants frais et des bottes vernies. Quel sourire hautain ! et au fond je suis sûr que c’est un poltron, — oui, un poltron.

— Pour moi, je le crois aussi, a dit Groutchnitski ; car il a l’habitude de se tirer d’affaire avec une plaisanterie… Je lui ai dit un jour de telles choses, qu’un autre m’aurait taillé en pièces sur place ; il a pris tout cela en plaisantant. Je ne l’ai point provoqué ; car enfin c’était son affaire, et je ne voulais pas commencer.

Quelqu’un s’est écrié :

« Groutchnitski est furieux contre Petchorin, parce qu’il lui a pris le cœur de la jeune princesse.

— En voilà encore une invention ! Il est vrai que j’ai fait la cour à la princesse, mais je me suis retiré tout de suite ; mon intention n’était pas de l’épouser. Or, compromettre une jeune fille n’entre pas dans mes principes.

— Oui ! Je vous assure que le premier lâche est Petchorin et non Groutchnitski. D’abord Groutchnitski est brave et puis mon plus sincère ami, a dit de nouveau le capitaine de dragons. Messieurs, personne ici ne défend Petchorin ? Personne, tant mieux !… Voulezvous essayer sa valeur ? Cela vous amusera.

— Nous voulons bien ; mais comment ?

— Eh bien ! écoutez, Groutchnitski est particulièrement irrité contre lui ; à lui le premier rôle. Il cherchera quelque absurde querelle à Petchorin et le provoquera en duel. Mais attendez ; voici où sera le plaisant de la chose : Il le provoquera en duel, bien ! Tout cela, provocation, préparatifs, conditions, sera on ne peut plus solennel ; j’en fais mon affaire. Je serai ton second, mon pauvre ami. Mais voici comment tout s’arrangera : Nous ne mettrons pas de balles dans les pistolets. Je vous réponds que Petchorin aura peur. Que le diable m’emporte si ce n’est pas vrai ! Je les placerai à cinq pas. Consentez-vous, messieurs ?

— C’est très bien imaginé ! Nous consentons. Pourquoi non ? s’est-on écrié de tous côtés.

— Et toi, Groutchnitski ? »

J’attendais avec émotion la réponse de Groutchnitski. Une colère froide s’était emparée de moi à la pensée que, sans un hasard, j’aurais pu devenir la risée de tous ces sots. Si Groutchnitski n’avait pas consenti, je lui aurais sauté au cou. Mais après quelques instants de silence, il s’est levé de sa place, a tendu la main au capitaine et lui a dit d’un air grave :

« Bien ! je consens ! »

Il serait difficile de décrire les transports de l’honorable compagnie.

Je suis retourné à la maison, agité par deux sentiments différents : le premier était la tristesse. Pourquoi me détestent-ils tous ? ai-je pensé. Pourquoi ? ai-je offensé quelqu’un ? Non. Est-il possible que j’appartienne au nombre de ces hommes dont la seule mine inspire de la haine ? Et je sentais qu’une méchanceté pleine de fiel remplissait peu à peu mon âme. Prenez garde, monsieur Groutchnitski, disais-je, en allant et venant dans ma chambre ; avec moi ce ne sera pas une plaisanterie ! Vous pourriez payer cher votre complaisance envers vos stupides camarades. Je ne veux point vous servir de jouet !

Je n’ai pu fermer l’œil de toute la nuit, et ce matin j’étais jaune comme une orange.

Un peu plus tard, j’ai rencontré la jeune princesse au puits.

« Êtes-vous malade ? m’a-t-elle dit en me regardant attentivement.

— Je n’ai pas dormi de la nuit.

— Et moi non plus… Je vous ai accusé… peut-être à tort ; mais expliquez-vous, je puis tout vous pardonner.

— Vraiment, tout ?

— Tout ! seulement parlez-moi franchement et plus vite… Voyez, je me suis efforcée d’expliquer et de justifier votre conduite. Peut-être craignez-vous des obstacles de la part de ma famille ? Tout cela n’est rien. Quand ils sauront… (sa voix tremblait) je les supplierai. Ou votre propre situation… mais sachez que je puis tout sacrifier pour celui que j’aime. Oh ! répondez plus vite… Ayez pitié de moi !… Vous ne me méprisez pas, n’est-ce pas ?

Elle m’a pris la main.

Sa mère marchait devant nous avec le mari de Viéra et n’a rien vu ; mais les malades qui se promenaient ont pu nous voir et ce sont bien les plus curieux bavards du monde. Aussi me suis-je hâté de dégager ma main de cette étreinte passionnée.

— Je vous dirai toute la vérité, lui ai-je répondu ; je ne me justifierai point et ne vous expliquerai point mes démarches ; je ne vous aime pas !… »

Ses lèvres ont pâli légèrement.

« Laissez-moi ! » a-t-elle dit, si bas, que je l’ai à peine entendue.

J’ai haussé les épaules ; je me suis retourné, et me suis éloigné.




25 Juin.


Quelquefois je me méprise… Pourquoi les autres ne me mépriseraient-ils pas ? Je suis incapable de nobles élans ; je crains de paraître ridicule à moi-même. Un autre, à ma place, aurait proposé à la princesse son cœur et sa fortune ; mais le mot de mariage a sur moi une puissance magique ; comme s’il m’était impossible d’aimer ardemment une femme dès que je puis penser que je devrai l’épouser. Alors, adieu l’amour ! Mon cœur se transforme en rocher et rien ne peut le rallumer Je suis prêt à tous les sacrifices, excepté à celui-là ; Vingt fois dans ma vie j’ai confié mon honneur à une carte… Mais je ne vendrai jamais ma liberté. Pourquoi en fais-je tant de cas ? Que vaut-t-elle pour moi ? Où m’en suis je servi ? et qu’en puis-je attendre dans l’avenir ?… Vraiment, absolument rien. C’est une maladie innée ; que ce préjugé inexplicable ! Il y a bien des hommes qui craignent, sans savoir pourquoi, les araignées, les cafards, les souris… Et, il faut l’avouer, lorsque j’étais encore enfant, une vieille femme prédit mon avenir à ma mère et lui annonça que je mourrais de la main d’une perfide épouse. Cela me toucha profondément, et, dans mon âme, naquit un dégoût insurmontable pour le mariage.

Cependant, qui me dit que cette prédiction se réalisera ; dans tous les cas, je tâcherai que ce soit le plus tard possible.




26 Juin.


Hier est arrivé ici l’escamoteur Apphelbaoum. À la porte de l’hôtel, j’ai trouvé une longue affiche informant respectueusement le public, que le susnommé, merveilleux escamoteur, acrobate, chimiste, opticien, aurait l’honneur de donner une splendide représentation le jour même à huit heures du soir dans le salon des nobles réunions (c’est-à-dire à l’hôtel). Les billets sont à deux roubles et demi.

Tout le monde s’empresse d’aller voir le merveilleux escamoteur. La princesse Ligowska, quoique sa fille soit malade, a pris un billet pour elle.

Aujourd’hui même, après dîner, j’ai passé auprès des fenêtres de Viéra. Elle, était assise à son balcon. À mes pieds est venu tomber un pli :

« Ce soir, à dix heures, viens chez moi par le grand escalier ; mon mari est parti pour Piatigorsk et ne revient que demain matin. Il n’y aura à la maison ni gens, ni femmes de chambre ; je leur ai donné des billets à tous ainsi qu’aux gens de la princesse. Je t’attends, ne manque pas. »

Ah ! ai-je pensé, voilà donc enfin ce que je désirais.

À huit heures, je suis allé voir l’escamoteur. Le public ne s’est réuni que vers neuf heures ; le spectacle a commencé. Aux dernières rangées de chaises, j’ai vu les laquais et les femmes de chambre de Viéra et des princesses. Tous étaient bien là. Groutchnitski était assis au premier rang avec son lorgnon. L’escamoteur lui demandait, à chaque fois qu’il en avait besoin, sa montre, sa bague, etc.

Groutchnitski ne me salue déjà plus depuis quelque temps, et aujourd’hui il m’a même regardé deux fois avec insolence. Tout cela lui sera appelé lorsque nous devrons compter ensemble. Vers dix heures, je me suis levé et suis sorti dehors il faisait noir à perdre la vue[11]. Des nuages épais et froids s’étendaient sur les sommets des montagnes environnantes. À peine si de temps à autre une brise mourante agitait les peupliers qui entourent l’hôtel. La foule se pressait aux fenêtres. J’ai descendu la colline et en atteignant la porte, j’ai pressé le pas. Il m’a semblé soudain que quelqu’un marchait derrière moi. Je me suis arrêté et j’ai regardé. Dans l’obscurité il était impossible de rien distinguer ; seulement, par prudence, j’ai fait, en me promenant, le tour de la maison ; en passant près des fenêtres de la jeune princesse, j’ai entendu de nouveau des pas derrière moi. Un homme, enveloppé dans un manteau, a passé rapidement à mes côtés. Cela m’a inquiété ; mais je me suis approché furtivement du perron et avec précipitation j’ai gravi l’escalier au milieu des ténèbres. La porte s’est ouverte ; une petite main a saisi ma main.

« Personne ne t’a vu ? m’a dit doucement Viéra en se serrant vers moi.

— Personne.

— Crois-tu maintenant que je t’aime ? Oh ! j’ai longtemps hésité, j’ai souffert longtemps… Tu fais de moi tout ce que tu veux. »

Son cœur battait bien fort ; ses mains étaient froides comme de la glace. Les reproches jaloux et les plaintes ont commencé, elle a exigé que je lui avouasse tout ; elle m’a dit qu’elle supporterait ma trahison avec résignation, parce qu’elle n’a qu’un désir, c’est de me voir heureux. Je n’ai point cru le moins du monde à cela, mais je l’ai tranquillisée par mes serments, mes promesses, etc.

« Ainsi tu n’épouseras pas Marie ? tu ne l’aimes pas ?… mais elle le croit… Sais-tu qu’elle est folle de toi ? la pauvre enfant ! »

………………………………

Vers deux heures après minuit, j’ai ouvert la fenêtre, et à l’aide de deux châles réunis j’ai pu, en m’accrochant à une colonne, descendre du balcon en bas. Il y avait encore de la lumière chez la jeune princesse. Quelque chose m’a poussé vers cette fenêtre ; le rideau n’était pas parfaitement tiré et j’ai pu jeter un regard curieux dans l’intérieur de la chambre.

Marie était assise sur son lit, les mains croisées sur ses genoux. Ses longs cheveux étaient ramassés sous un joli bonnet orné de dentelles. Un grand foulard ponceau couvrait ses blanches épaules et ses petits pieds se cachaient dans des pantoufles persanes toutes bigarrées. Elle était assise et immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Devant elle, sur une table, un livre était ouvert, mais ses yeux fixes et pleins d’une tristesse inexprimable semblaient parcourir pour la centième fois la même page, tant sa pensée était loin de là.

À ce moment, quelque chose a remué derrière un buisson. J’ai sauté du balcon sur le gazon ; une main invisible s’est abattue sur mon épaule.

« Ah ! a dit une voix brutale, je le tiens !… Tu iras chez ma princesse la nuit !

— Serre-le plus fort ! a crié une autre voix qui partait d’un coin. »

C’était Groutchnitski et le capitaine de dragons. J’ai envoyé un coup de poing sur la tête de ce dernier, d’un croc en jambe j’ai étendu l’autre à terre et me suis élancé au milieu des massifs. Tous les sentiers du jardin qui couvre la pente devant nos demeures m’étaient bien connus.

« Au voleur ! au secours ! » ont-ils crié. Un coup de feu a retenti ; une bourre fumante est venue tomber presqu’à mes pieds. En un instant, je suis arrivé dans ma chambre, me suis déshabillé et couché. Mon domestique venait à peine de refermer la porte à clef que Groutchnitski et le capitaine se sont mis à frapper.

« Petchorin ! dormez-vous ? Êtes-vous là ? m’a crié le capitaine.

— Je dors ! ai-je répondu en grommelant.

— Levez-vous !… il y a des voleurs… circassiens…

— Je suis enrhumé ! leur ai-je répondu, et je crains de me refroidir. »

Ils sont partis. Je regrette de leur avoir répondu ; car ils m’auraient cherché encore une heure dans le jardin. Cependant l’alarme s’est répandue ; un Cosaque est sorti au galop de la forteresse. Tout était en mouvement, on s’est mis à chercher les Circassiens dans tous les buissons, il est bien entendu que l’on n’a rien trouvé. Mais beaucoup sont restés convaincus que si la garnison avait montré plus d’entrain et de célérité, au moins dix voleurs seraient restés sur place.




27 Juin.


Ce matin, au puits, il n’était question que de l’attaque nocturne des Circassiens. Après avoir vidé le nombre de verres d’eau de Narzan qui m’est ordonné, et en passant pour la dixième fois sous la longue allée de tilleuls ; j’ai rencontré le mari de Viéra qui venait d’arriver de Piatigorsk. Il m’a pris par le bras et nous sommes allés déjeuner au restaurant. Il était sérieusement inquiet pour sa femme.

« Comme elle a été effrayée, cette nuit, m’a-t-il dit. Et il a fallu que cela arrivât juste pendant mon absence. »

Nous nous sommes assis pour déjeuner près de la porte, et de là je voyais dans une chambre où se trouvaient dix jeunes gens, et parmi eux Groutchnitski. Pour la deuxième fois, le hasard m’a donné l’occasion d’entendre une conversation, qui doit décider de son sort. Il ne m’a pas vu et par conséquent je ne puis le soupçonner d’avoir agi avec intention ; mais cela ne fait qu’augmenter sa faute à mes yeux.

« Était-ce bien réellement des Circassiens ? a dit quelqu’un ; les a-t-on vus ?

— Je vous raconterai toute la vérité, a répondu Groutchnitski ; seulement, je vous en prie, ne me trahissez point. Voici comment la chose s’est passée. Hier un homme que je ne vous nommerai pas est venu chez moi et m’a raconté qu’il avait vu quelqu’un, à dix heures du soir, se glisser dans la maison des dames Ligowska. Il faut vous faire observer que la princesse-mère était ici et que sa fille était restée à la maison. Alors je suis allé avec lui me placer sous la fenêtre afin de guetter l’heureux mortel. »

J’avoue que j’étais effrayé quoique mon convive fût fort occupé de son déjeuner. Il aurait pu entendre des choses assez désagréables pour lui si Groutchnitski avait su réellement la vérité, mais aveuglé par la jalousie, il ne l’avait pas soupçonnée un instant.

Ainsi donc, à continué Groutchnitski, nous étions partis avec nos fusils chargés à poudre seulement, afin de l’effrayer un peu. Nous attendons jusqu’à deux heures dans le jardin. Enfin un homme s’est montré venant, Dieu sait d’où. Ce n’est pas de la fenêtre, dans tous les cas, car elle ne s’est pas ouverte et il a dû sortir par la porte, vitrée qui est derrière la colonne. Enfin, je vous l’assure, nous avons vu sortir quelqu’un sur le balcon… Quelle jeune fille ! Voilà bien les jeunes personnes de Moscou ! Après cela, à qui croire ?… nous avons voulu le prendre, mais il s’est arraché de nos bras et a filé comme un lièvre entre les massifs. C’est alors que j’ai tiré sur lui.

Autour de Groutchnitski s’est élevé un murmure d’incrédulité.

Vous ne le croyez pas ? a-t-il continué, je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée que tout cela n’est que l’exacte vérité, et pour preuve si vous le permettez. Je vous nommerai le monsieur.

— Nommez-le ! Nommez-le ! Qui est-ce ? s’est-on écrié de tous côtés.

— Petchorin ! a répondu Groutchnitski. »

À ce moment il a levé les yeux ; j’étais sur la porte en face de lui. Il a rougi très fort ; je me suis approché de lui et lui ai dit lentement et distinctement ceci :

— Je regrette beaucoup d’être entré après que vous ayez eu donné votre parole d’honneur pour affirmer la plus infâme des calomnies. Ma présence vous eût peut-être préservé d’une lâcheté de plus. »

Groutchnitski s’est levé de sa place et a voulu s’emporter :

— Je vous en prie, ai-je continué sur le même ton, veuillez rétracter vos paroles. Vous savez très bien que tout cela n’est qu’une pure invention, et je ne crois pas que l’indifférence d’une femme pour vos brillantes qualités mérite une telle vengeance. Réfléchissez-y bien. En maintenant votre opinion, vous perdrez le titre d’honnête homme et vous risquerez votre vie.

Groutchnitski était debout devant moi, les yeux baissés et dans une agitation extrême. Mais la lutte entre la conscience et l’amour-propre n’a pas été longue. Le capitaine de dragons, assis à côté de lui l’a touché au coude ; il a frissonné et m’a répondu rapidement sans lever les yeux :

— Mon cher monsieur, lorsque je dis quelque chose, c’est que je le pense et suis prêt à le répéter ; je ne crains point vos menaces, et suis préparé à tout.

— Dernièrement, vous me l’avez déjà prouvé, lui ai-je répondu avec froideur, et prenant le capitaine de dragons par le bras, je suis sorti de la salle.

— Que désirez-vous ? m’a dit le capitaine.

— Vous êtes l’ami de Groutchnitski et probablement vous serez son second ?

Le capitaine s’est incliné très sérieusement.

— Vous avez deviné, m’a-t-il répondu ; j’ai promis d’être son second, parce que l’injure que vous lui avez adressée me concerne aussi. J’étais avec lui la nuit passée, a-t-il ajouté en redressant sa taille un peu courbée.

— Ah ! c’est cela. Je vous ai frappé si maladroitement à la tête ?

Il a jauni, bleui, et une fureur cachée s’est répandue sur son visage.

J’aurai l’honneur de vous envoyer aujourd’hui mon second, » ai-je ajouté en le saluant très poliment et ayant l’air de ne pas remarquer sa fureur.

Sur la porte du restaurant, j’ai retrouvé le mari de Viéra ; il m’a semblé qu’il m’avait attendu. Il m’a pris la main avec un sentiment presque enthousiaste.

« Noble jeune homme, m’a-t-il dit avec des larmes dans les yeux, j’ai tout entendu ! Quel homme détestable, sans cœur. Accueillez-le après cela, dans une maison comme il faut. Grâce à Dieu, je n’ai pas de fille ! Mais elle vous récompensera, celle pour qui vous risquez votre vie. Soyez sûr de ma discrétion tant qu’il le faudra, a-t-il ajouté, j’ai été jeune moi-même et j’ai servi dans l’armée. Je sais que je n’ai pas à me mêler de cette affaire. Adieu ! »

Le malheureux ! il se réjouit de ce qu’il n’a pas de fille…

Je suis allé droit chez Verner ; je l’ai trouvé chez lui et lui ai tout raconté : mes relations avec Viéra et avec la jeune princesse et aussi la conversation qui, par hasard, m’avait appris l’intention de ces messieurs de me tourner en ridicule en nous faisant tirer, l’un sur l’autre, avec des cartouches sans balles. Mais à présent la chose a dépassé les limites de la plaisanterie, et sûrement ils ne s’attendaient pas à ce dénouement.

Le docteur a consenti à être mon second ; je lui ai donné quelques instructions sur les conditions du duel. Il devra presser les choses, afin qu’elles restent aussi secrètes que possible ; car si je suis prêt à affronter la mort, je suis aussi peu disposé à nuire à mon avenir dans ce monde.

Après cela je suis rentré chez moi. Au bout d’une heure, le docteur est revenu de sa mission.

C’est tout un complot contre vous, m’a-t-il dit. J’ai trouvé chez Groutchnitski le capitaine de dragons et un autre monsieur dont je ne connais pas la famille. Je m’étais arrêté un instant dans l’antichambre pour ôter mes socques, et j’ai entendu à l’intérieur un grand bruit. On se disputait :

« Non ! je ne consentirai point à cela, disait Groutchnitski. Il m’a insulté en public et c’est tout autre chose !

— Quelle affaire pour toi ! lui a répondu le capitaine ; je prends tout sur moi ; j’ai été second dans cinq duels et je sais comment tout cela s’arrange. J’ai tout prévu. Je t’en prie, laisse-moi faire ; ce n’est pas un mal que de l’effrayer un peu. Et du reste, pourquoi s’exposer à un danger, quand on peut l’éviter ?

Sur cela je suis entré, et soudain tous se sont tus. Nos explications ont duré assez longtemps. Enfin nous avons arrangé les choses de la manière suivante : À cinq verstes d’ici se trouve une gorge impraticable ; ils s’y rendent demain à quatre heures du matin et nous partirons une demi-heure après eux. Vous ferez feu à six pas ; Groutchnitski l’a demandé lui-même ; s’il arrive un malheur, on le mettra sur le compte des Circassiens. Maintenant, voici quelques soupçons que j’ai : Les témoins ont modifié probablement leur premier plan et ont désiré qu’on ne chargeât à balle que le pistolet de Groutchnitski. Cela me paraît assez semblable à un assassinat. Mais en temps de guerre, et particulièrement en Asie, les ruses sont permises ; seulement Groutchnitski m’a paru plus généreux que ses compagnons. Qu’en pensez-vous ? Devons-nous leur faire savoir que nous les avons devinés ?

— Non ! pour rien au monde, docteur. Soyez tranquille, je ne leur céderai pas.

— Que voulez-vous donc faire ?

— C’est mon secret.

— Réfléchissez-y ; ne vous laissez pas prendre à ce guet-apens… C’est à six pas !

— Docteur, je vous attends demain à quatre heures ; les chevaux seront prêts… Adieu. »

Je suis resté jusqu’au soir assis chez moi et enfermé dans ma chambre. Un domestique est venu m’inviter de la part de la princesse. Je lui ai ordonné de dire que j’étais malade.

……………………….

Il est deux heures du matin… Je ne puis dormir… Il faudrait cependant que je pusse reposer, afin que ma main ne tremblât pas demain. Du reste, il est difficile de manquer son coup à six pas. Ah ! M. Groutchnitski, croyez-le, votre mystification ne vous profitera point !… Nous changerons de rôle. À moi de lire sur votre pâle figure les traces de votre frayeur. Pourquoi avez-vous fixé vous-même cette fatale distance de six pas ? Vous pensez peut-être que je vous abandonnerai ma tête sans la défendre… mais nous tirerons au sort… et alors… alors si le bonheur le sert, si mon étoile me trahit ! qu’importe ! elle a servi assez longtemps mes caprices.

Eh bien, quoi ? mourir… mourir ainsi ! c’est une bien petite perte pour le monde. Et puis, je m’ennuie bien. Je ressemble à un homme qui bâille dans un bal, et ne va pas dormir, parce que sa voiture n’est pas là… mais la voiture est prête… Adieu !…

Je parcours avec le souvenir tout mon passé et je me demande involontairement pourquoi ai-je vécu ? À quoi étais-je destiné en naissant ? Ah ! sûrement, j’avais un but à atteindre ; j’étais appelé à un sort élevé, car je sens en moi des forces immenses. Mais je n’ai point compris ma destinée et je me suis laissé entraîner par l’appât des passions viles et ingrates. Du milieu de leurs flammes, je suis sorti pur et froid comme le fer et j’ai perdu pour toujours l’ardeur des nobles enthousiasmes, la fleur par excellence de la vie. Et depuis ce jour, que de fois, dans les mains du destin, ai-je rempli le rôle de la hache ! Comme le glaive de l’État, j’ai abattu des têtes sacrifiées, souvent sans méchanceté, toujours sans pitié ! mon amour n’a jamais rien sacrifié pour ceux que j’aimais. J’ai aimé pour moi-même, pour mon plaisir personnel. Je n’ai satisfait que les étranges besoins de mon cœur avec cette fureur qui engloutit le sentiment et la tendresse, la joie et la douleur. Et je n’ai pu me rassasier. J’étais comme un homme mourant de faim, que son affaiblissement assoupit, et qui voit alors devant lui des mets somptueux et des vins généreux ; il dévore avec fureur les présents insaisissables de son imagination et il lui semble qu’il est soulagé. Mais à son réveil, le rêve s’évanouit ; la faim est là qui redouble et derrière elle, le désespoir !…

Et peut-être demain je mourrai !… Et il n’y a pas en ce monde un seul être qui m’aura compris entièrement. Les uns me croient meilleur, les autres plus mauvais que je ne le suis réellement. Les uns diront : c’était un brave garçon ; les autres : un homme de rien. Et l’un et l’autre de ces termes sont faux. Ah ! quel ennui que de vivre ! et on vit tout de même… par curiosité. On attend quelque chose de nouveau… C’est ridicule et absurde !



Voilà déjà un mois et demi que je suis dans la forteresse de N… Maxime Maximitch est parti pour la chasse… je suis seul, assis auprès de la fenêtre. Des nuages gris couvrent les montagnes jusqu’à leur base. Le soleil, à travers les brouillards, ressemble à une tache jaune. Il fait froid ; le vent siffle et secoue les volets ; c’est ennuyeux ! Je vais continuer mon journal interrompu par des événements étranges.

Je relis ma dernière page. C’est ridicule ! Je croyais mourir, mais c’était impossible ; je n’avais pas encore épuisé le calice de la souffrance, et maintenant je pense que je vivrai encore longtemps.

Comme tout le passé est clair et profondément gravé dans ma mémoire ! Le temps n’en a pas effacé le moindre détail.

Je me souviens que dans la nuit qui précéda le duel, je ne pus dormir une minute, et à peine pus-je écrire quelques instants ; une inquiétude secrète me dominait. Après m’être promené une heure dans ma chambre je m’assis et ouvris un roman de Walter Scott placé sur ma table ; c’était les Puritains d’Écosse. D’abord, je dus faire des efforts pour lire, puis, charmé par ces fictions enchanteresses, je m’oubliai…

Enfin, le jour parut. Mes nerfs s’étaient calmés ; je me regardai dans une glace, une pâleur sombre couvrait mon visage et révélait les traces d’une douloureuse insomnie. Mais mes yeux, quoique cerclés profondément, brillaient d’un éclat effrayant. Je fus content de moi.

J’ordonnai de seller mon cheval, m’habillai et courus au bain. Je me plongeai dans une cuve d’eau de narzana froide, puis bouillante, et je sentis mes forces physiques et morales me revenir. Je sortis du bain frais et vigoureux, comme si j’allais au bal. Après cela, dites que l’âme ne dépend pas du corps.

En rentrant chez moi, je trouvai le docteur. Il était en pantalon gris, en arkalouk[12] avec un chapeau circassien. J’éclatai de rire en voyant cette petite figure sous cet énorme chapeau de fourrures, son visage n’avait pas le moins du monde l’air belliqueux, et en ce moment il me parut encore plus petit qu’à l’ordinaire.

« Pourquoi êtes-vous si triste, docteur ! Est-ce qu’il ne vous est pas déjà arrivé cent fois d’accompagner des hommes hors de ce monde avec la plus parfaite indifférence ? Imaginez-vous que j’ai la fièvre jaune et que je puis mourir, comme je puis revenir à la santé, l’un et l’autre sont dans l’ordre des choses. Efforcez-vous de me considérer comme un homme atteint d’une maladie que vous ne connaissez pas bien encore, et cela excitera votre curiosité au plus haut degré. Vous pouvez dès maintenant faire sur moi d’intéressantes observations physiologiques. L’attente d’une mort violente n’est-elle pas elle-même une maladie réelle ?

Cette idée frappa le docteur et il devint plus gai.

Nous montâmes à cheval. Verner se cramponna aux rênes de ses deux mains et nous partîmes. En un clin d’œil nous traversâmes au galop la forteresse, le petit village et nous entrâmes dans le défilé au milieu duquel un sentier serpente parmi les grandes herbes, coupé à chaque instant par des ruisseaux bruyants qu’il fallait passer à gué, au grand désespoir du docteur ; car son cheval s’arrêtait chaque fois dans l’eau.

Je ne me souviens pas d’un matin plus bleu et plus frais. Le soleil se montrait à peine au-dessus des sommets verdoyants et le mélange de la chaleur de ses premiers feux à la fraîcheur mourante de la nuit répandait dans tous mes sens une suave langueur. La gaîté lumineuse du jour nouveau n’avait pas encore pénétré au fond du défilé ; il dorait à peine les pointes des rochers qui se tordaient de tous côtés sur nos têtes. Les arbustes qui s’échappaient de toutes les fissures du roc, agités par la brise du matin, nous arrosaient des gouttelettes argentées de la rosée nocturne. Je me souviens qu’en ce moment j’aimai la nature plus que je ne l’avais aimée jusqu’alors. J’observais avec curiosité chaque goutte de rosée, tremblant sur une large feuille de vigne, réfléchissant mille rayons divergents. Avec quelle avidité mon regard tâchait de plonger dans les lointains vaporeux ! Là, tout chemin paraissait, plus étroit, les rochers, plus bleus et plus effrayants et semblaient enfin former des murs infranchissables ; nous marchions en silence.

« Avez-vous écrit vos dernières volontés ? me demanda soudain Verner.

— Non !…

— Et si vous êtes tué ?

— On trouvera mes héritiers tout de même.

— Il est impossible que vous n’ayez pas quelques amis à qui vous ayez envie d’envoyer un dernier adieu ?

Je secouai la tête.

Il est impossible qu’il n’y ait pas dans le monde quelque femme à qui vous désiriez laisser quelque souvenir ?…

— Voulez-vous, docteur, que je vous ouvre mon âme ? Je ne suis plus, voyez-vous, à cet âge où l’on meurt en prononçant le nom de sa bien-aimée, et en léguant à un ami une mèche de ses cheveux pommadés ou non pommadés. En songeant à une mort prochaine et possible, je ne pense qu’à moi, quelques-uns ne font pas même cela. Les amis qui demain m’oublieront ou peut-être, ce qui est pire, répéteront sur mon compte, Dieu sait quelles faussetés, les femmes qui, en embrassant leur nouvel amant, riront de moi, afin de ne pas le rendre jaloux du pauvre défunt ; que Dieu soit avec eux ! Au milieu des orages de la vie, voyez-vous, j’ai recueilli quelques idées, pas un sentiment ; et depuis longtemps, je ne vis que par la tête et non par le cœur. J’examine, j’analyse mes propres penchants et mes actions avec une scrupuleuse curiosité ; mais sans partialité. Il y a en moi deux hommes : L’un qui vit dans toute l’acception du mot, l’autre qui pense et qui juge le premier ; peut-être dans une heure le premier vous dira adieu, ainsi qu’à l’univers ; le second… le second… Regardez donc, docteur, sur le rocher à droite ? ce sont nos adversaires, je crois ?… »

Nous nous élançâmes.

Au pied des rochers, trois chevaux étaient attachés à des arbres. Nous attachâmes les nôtres également et au bout d’un sentier étroit nous découvrîmes une petite place sur laquelle nous attendaient Groutchnitski, le capitaine de dragons et un autre second appelé Ivanoff Ignatiévitch. Je n’avais jamais entendu parler de sa famille.

« Nous vous attendons depuis longtemps déjà ; me dit le capitaine avec un sourire ironique.

Je tirai ma montre, et la lui présentai ; il s’excusa en disant que la sienne avançait.

Quelques minutes de pénible silence s’écoulèrent ; le docteur le rompit enfin en s’adressant à Groutchnitski :

— Il me semble, dit-il, que vous vous montrez tous les deux prêts à vous battre et à satisfaire aux lois de l’honneur ; mais vous pourrez peut-être mieux faire en vous expliquant et en arrangeant la chose à l’amiable.

— J’y suis disposé, lui dis-je.

Le capitaine fit à Groutchnitski un signe de l’œil qui semblait dire que j’avais peur. Celui-ci prit alors un air arrogant, quoique jusqu’à ce moment une pâleur profonde eût couvert ses joues. Depuis que nous étions arrivés, c’était la première fois qu’il levait les yeux sur moi ; mais dans son regard on lisait une certaine inquiétude qui trahissait son trouble intérieur.

— Expliquez vos conditions : dit-il ; et tout ce que je pourrai faire pour vous, soyez persuadé que…

— Voici mes conditions : Vous rétracterez aujourd’hui en public vos calomnies et vous me ferez des excuses.

— Mon cher monsieur, je m’étonne que vous osiez me proposer de semblables choses.

— Mais que puis-je vous proposer, hormis cela ?

— Nous nous battrons. »

Je haussai les épaules.

— Je vous en prie, avez-vous bien réfléchi à ceci, que l’un de nous sera infailliblement tué.

— Je désire que ce soit vous…

— Moi ! je suis certain du contraire… »

Il se tut, rougit et partit d’un éclat de rire forcé.

Le capitaine le prit par le bras et le tira à l’écart ; ils causèrent longtemps à voix basse. J’étais arrivé avec l’esprit assez calme, mais je commençais à sentir l’irritation s’emparer de moi.

Le docteur vint à moi.

— Écoutez ! me dit-il avec une inquiétude visible : Vous avez sûrement oublié leur complot ?… Je ne sais pas charger des pistolets, mais dans cette occasion… Vous êtes un homme étrange ! Dites-leur que vous connaissez leurs intentions, afin qu’ils n’osent pas… mais quelle idée ! Ils vous tueront comme un oiseau.

— Je vous en prie ; tranquillisez-vous, docteur, et laissez-moi faire… J’arrangerai tout de manière qu’il n’y ait aucun avantage pour eux. Laissez-les chuchoter.

— Messieurs ! leur dis-je assez haut : cela devient ennuyeux : s’il faut se battre, battons-nous ; vous avez eu le temps de vous concerter hier.

— Nous sommes prêts ; répondit le capitaine placez-vous messieurs. Docteur, veuillez mesurer les six pas.

— Placez-vous ! répéta d’une voix de fausset Ivan Ignatiévitch.

— Permettez ; lui dis-je : encore une observation. Comme nous voulons nous battre jusqu’à la mort, nous devons faire notre possible pour que ceci reste secret et que nos seconds n’aient aucune responsabilité : êtes-vous de cet avis ?

— D’accord, tout à fait !

— Aussi, voici ce que j’ai imaginé. Vous voyez bien au haut de ce rocher, presque perpendiculaire une toute petite plate-forme ; elle est à peu près. à soixante mètres de hauteur, s’il n’y en a pas davantage et en bas se trouvent des rochers aigus. Chacun de nous se placera à son tour à l’une des extrémités de la plate-forme, de cette façon, la plus légère blessure sera mortelle. Ce sera conforme à vos désirs, car nous sommes convenus de nous placer à six pas ; ainsi celui qui sera blessé tombera inévitablement, en bas et se brisera en morceaux ; le docteur extraira la balle et on pourra facilement expliquer cette mort inopinée par un saut mal réussi. Le sort décidera qui devra tirer le premier. »

Je conclus enfin en déclarant que je ne me battrais pas autrement.

— Je t’en prie, dit le capitaine, en regardant avec expression Groutchnitski, qui remuait la tête en signe de consentement. Son visage changeait à chaque instant ; je le mettais dans une pénible situation : En tirant dans les conditions ordinaires, il aurait pu m’atteindre à la jambe, ne me blesser que légèrement et satisfaire ainsi sa vengeance sans trop charger sa conscience ; mais maintenant il devait tirer en l’air ou faire de lui un assassin, ou chasser ses viles pensées et s’exposer avec moi à un danger égal. Je n’aurais pas voulu être à sa place.

À ce moment, il tira le capitaine à l’écart et se mit à lui parler avec beaucoup de feu. Je vis que ses lèvres tremblaient, mais le capitaine se retourna avec un sourire méprisant et dit à Groutchnitski assez durement :

— Tu es un sot ! Tu ne comprends rien ! allons messieurs !

Un étroit sentier gravissait la pente au milieu des broussailles. Des éclats de roche formaient un escalier peu solide, assez semblable à une échelle naturelle. En nous accrochant aux racines nous parvînmes à grimper. Groutchnitski marchait devant, derrière lui ses seconds et puis le docteur et moi.

—Je vous admire, me dit le docteur en me serrant fortement la main : Laissez-moi vous tâter le pouls ? vous avez la fièvre !… mais sur votre visage rien ne paraît, seulement vos yeux brillent plus ardemment qu’à l’ordinaire.

Tout à coup de petites pierres roulèrent avec bruit sous nos pieds. Qu’était-il arrivé ? Groutchnitski avait bronché, la branche à laquelle il avait voulu se retenir s’était cassée et il aurait roulé jusqu’en bas sur le dos si ses seconds ne l’avaient retenu.

— Prenez garde ! lui criai-je ; ne tombez pas à l’avance ; c’est un mauvais présage : souvenez-vous de Jules César ? »

Enfin nous atteignîmes le haut du rocher en saillis. La petite plate-forme était couverte de sable humide comme si on l’eût préparée pour un combat. Tout autour, se perdant au milieu des nuages dorés du matin, les sommets des montagnes se groupaient comme un troupeau innombrable, et l’Elborous s’élevait au sud comme une masse blanche, terminant la chaîne des cimes glacées sur lesquelles des nuages pareils à des flocons cotonneux couraient, venant de l’Orient. J’allai à l’extrémité de la plate-forme et je regardai en bas. C’est tout juste si la tête ne me tourna pas. Là, dans le fond, il faisait sombre et froid comme dans une tombe. Les pointes moussues des rochers arrachés par les orages et le temps attendaient leur proie.

La plate-forme sur laquelle nous devions nous battre formait presqu’un triangle régulier. De l’un des angles en saillie nous mesurâmes six pas et nous décidâmes que celui qui devrait subir le premier feu, se placerait à l’angle même, le dos tourné au gouffre et changerait de place avec son adversaire s’il n’était pas tué.

J’étais décidé à laisser tous les avantages à Groutchnitski ; je voulais l’éprouver. Dans son âme pouvait s’allumer une étincelle de générosité et alors tout s’arrangerait pour le mieux. Mais l’amour-propre et sa faiblesse de caractère devaient triompher de lui. Je voulais me mettre complètement dans le droit de ne pas l’épargner si le sort me favorisait. Qui n’aurait pas pris de telles précautions avec sa conscience ?

— Tirez au sort, docteur, dit le capitaine.

Le docteur prit dans sa poche une pièce d’argent et la jeta en l’air ;

— Pile ! cria Groutchnitski brusquement comme un homme qui est réveillé tout à coup par la main d’un ami qui l’avertit d’un danger.

— Face ! dis-je.

La pièce tourna sur elle-même et tomba à terre ; tous se précipitèrent sur elle.

— Vous êtes favorisé, dis-je à Groutchnitski, c’est à vous de tirer le premier. Mais souvenez-vous que si vous ne me tuez pas, moi je ne vous manquerai pas ; je vous en donne ma parole d’honneur !

Il rougit ; il avait honte de tuer un homme sans armes. Je le regardai fixement un instant. Il me sembla qu’il allait se jeter à mes genoux et me demander pardon. Mais comment oser avouer d’aussi lâches desseins ? Il lui restait un expédient, c’était de tirer en l’air, je croyais réellement qu’il le ferait. Une seule chose pouvait l’empêcher, c’était la pensée que je réclamerais un second combat.

— Il est temps ! me dit le docteur, en me tirant par la manche, si vous ne leur dites pas maintenant que vous connaissez leurs projets, tout est perdu ! Voyez, ils chargent déjà… si vous ne voulez rien dire, je vais moi-même…

— Pas pour rien au monde, docteur, lui répondis-je en le retenant par la main ; vous gâteriez tout. Vous m’avez donné votre parole de ne pas vous en mêler… qu’est-ce que cela vous fait ? Je puis bien mourir peut-être !

Il me regarda avec étonnement.

— Ah ! c’est autre chose.., seulement ne vous plaignez pas de moi dans l’autre monde.

Le capitaine cependant chargea les pistolets, en donna un à Groutchnitski en souriant et en chuchotant quelque chose à son oreille, et me remit l’autre.

Je me plaçai à l’angle de la petite plate-forme, solidement appuyé avec ma jambe gauche contre une pierre et me penchant un peu en avant, de manière que si je ne recevais qu’une blessure légère je pusse ne pas tomber en arrière.

Groutchnitski se plaça devant moi et au signal donné commença à lever son pistolet. Ses jambes tremblaient, il me visa droit au front.

Une fureur inexprimable s’alluma alors dans mon sein.

Soudain il abaissa le canon de son pistolet et, pâle comme un linge, se tourna vers ses seconds.

— Je ne puis ! dit-il d’une voix étouffée.

— Poltron ! lui répondit le capitaine.

Le coup partit ; la balle m’égratigna le genou ; je fis involontairement quelques pas en avant afin de m’éloigner plus vite du bord.

— Allons ! mon cher Groutchnitski ! Je regrette que tu aies manqué ton coup ; dit le capitaine, c’est à ton tour de te placer ! Embrasse-moi ; nous ne nous reverrons plus.

Ils s’embrassèrent, le capitaine avait toutes les peines du monde à s’empêcher de rire.

— Ne crains rien, ajouta-t-il en regardant avec finesse Groutchnitski ; tout est absurde en ce monde ; la nature est stupide, le destin un dindon et la vie ne vaut pas un copek !…

Après ces phrases à effet, dites avec un sérieux de convention, il retourna à sa place.

Ivan Ignatiévitch embrassa aussi en pleurant Groutchnitski et alors il resta seul devant moi. J’ai tâché depuis de m’expliquer les sentiments qui bouillonnaient dans mon âme en ce moment. Il y avait le dépit que donne l’amour-propre blessé, le mépris et la colère. Je ne pouvais m’empêcher de penser que cet homme, qui maintenant me regardait avec une telle confiance et avec une tranquille audace, deux minutes avant, sans s’exposer lui-même à aucun danger, avait voulu me tuer comme un chien ; car si j’avais reçu une blessure plus grave à la jambe, je serais allé rouler inévitablement sur les rochers.

J’examinai son visage quelques instants avec beaucoup d’attention, m’efforçant d’y découvrir quelques traces de repentir. Mais il me sembla au contraire le voir dissimuler un sourire.

— Je vous invite à prier Dieu avant de mourir ! lui dis-je alors :

— Ne craignez pas plus pour mon âme que pour la vôtre. Je vous en prie, tirez plus vite.

— Vous ne voulez pas rétracter vos calomnies ? Vous ne voulez pas me faire des excuses ? Réfléchissez bien ! Votre conscience ne vous reproche-t-elle rien ?

— Monsieur Petchorin ! me cria le capitaine de dragons : Vous n’êtes pas ici pour confesser quelqu’un ; permettez-moi de vous le faire remarquer, finissez plus vite ; si contre toute attente quelqu’un allait venir dans le défilé et nous voir.

— Bien ! docteur, voudriez-vous venir jusqu’à moi ? »

Le docteur s’avança ; pauvre docteur ! il était plus pâle que Groutchnitski dix minutes avant.

Les paroles suivantes, je les prononçai à dessein, en les scandant, à haute voix et d’une manière accentuée, comme on prononce un arrêt de mort.

— Ces messieurs, sûrement dans leur précipitation ont oublié de mettre une balle dans mon pistolet. Je vous prie de le charger de nouveau et avec soin.

— Ce n’est pas possible ! cria le capitaine : cela n’est pas possible ! J’ai chargé les deux pistolets : Est-ce que la balle du vôtre aurait glissé dehors ? Ce n’est pas ma faute ; mais vous n’avez pas le droit de le charger de nouveau… Vous n’en avez pas le droit ! C’est entièrement contraire aux règles du duel ; je ne le permettrai point !

— Bien ! dis-je au capitaine ; s’il en est ainsi, je me battrai avec vous dans les mêmes conditions.

Il s’arrêta, embarrassé.

Groutchnitski attendait, la tête penchée, sur sa poitrine et avec un air consterné.

— Laisse-les faire, dit-il enfin au capitaine qui voulait arracher mon pistolet des mains du docteur : tu sais bien toi-même qu’ils ont raison !

En vain le capitaine lui fit divers signes ; Groutchnitski ne voulut pas les voir.

Cependant le docteur chargea le pistolet et me le remit. Envoyant cela, le capitaine cracha, trépigna des pieds et lui dit :

— Mon cher, tu es un fou ! si tu te fiais à moi, il fallait m’écouter en tout. C’est ton affaire, maintenant ! tu te feras tuer comme une mouche !…

Il s’éloigna en marmottant encore :

— Mais tout cela est entièrement contraire aux règles du duel.

— Groutchnitski, m’écriai-je, il en est encore temps ; rétracte tes calomnies et je te pardonne tout : tu n’as pas réussi à me tourner en ridicule et mon amour-propre est satisfaits Souviens-toi que nous étions bons amis…

Son visage s’enflamma, ses yeux brillèrent :

— Tirez ! répondit-il ; je me méprise et vous déteste. Si vous ne me tuez pas, je vous tuerai la nuit, dans quelque coin. Il n’y a plus place pour nous deux sur la terre…

Je tirai…

Lorsque la fumée se fut dissipée, Groutchnitski n’était plus sur la plate-forme. Une légère colonne de poussière tourbillonnait au bord de l’abîme.

Tous poussèrent un grand cri à la fois.

E finita la comedia, dis-je au docteur.

Il ne me répondit point et se retourna avec effroi. Je haussai les épaules et saluai les seconds de Groutchnitski. En arrivant au bas du sentier, j’aperçus entre les pointes de rochers le cadavre sanglant de mon adversaire. Malgré moi je fermai les yeux.

Je détachai mon cheval et repris au pas le chemin de ma demeure. J’avais sur le cœur comme un rocher. Le soleil me semblait pâle et ses rayons ne me réchauffaient pas. Avant d’arriver au village, je tournai à droite et suivis le défilé. La vue d’un homme m’aurait été pénible ; je voulais être seul. Abandonnant mes rênes, la tête penchée sur ma poitrine, je marchai longtemps. J’arrivai enfin dans un lieu qui m’était tout à fait inconnu. Je fis faire volte-face à mon cheval et me mis à chercher mon chemin. Déjà le soleil baissait lorsque j’arrivai à Kislovodsk, épuisé de fatigue ainsi que mon cheval.

Mon domestique me dit que Verner était venu et me donna deux billets ; l’un de ce dernier et l’autre de Viéra.

Je décachetai le premier ; il contenait les mots suivants :

« Tout s’est arrangé on ne peut mieux ; le corps est arrivé en bas tout mutilé. La balle a été extraite de la poitrine, tout le monde est convaincu que sa mort est due à un malheureux accident. Seulement, le commandant, qui avait eu connaissance de votre querelle, a secoué la tête, mais n’a rien dit. Il n’y a aucune preuve contre vous et vous pouvez dormir tranquille… si cela vous est possible… Adieu ! »

Je restai longtemps avant de me décider à ouvrir le second billet… Que pouvait-elle m’écrire ? un affreux pressentiment agitait mon âme.

La voici, cette lettre, dont chaque mot s’est gravé dans mon souvenir d’une manière ineffaçable :

« Je t’écris avec la pleine certitude que nous ne nous reverrons plus. Il y a déjà quelques années, en me séparant de toi, j’avais eu la même pensée ; mais il plut au ciel de m’éprouver une seconde fois, et je n’ai pu supporter cette seconde épreuve ; mon faible cœur n’a pu de nouveau résister à une voix connue… Tu ne me mépriseras pas pour cela, n’est-ce pas vrai ? Cette lettre sera en même temps un adieu et ma confession. Je suis obligée de te dire tout ce qui s’est accumulé dans mon cœur depuis le jour où il t’a aimé. Je ne viens point t’accuser ; tu t’es conduit avec moi comme se serait conduit tout autre homme. Tu m’as aimée comme on aime sa propriété, comme on aime une source de plaisirs, de trouble et de chagrin, alternatives émouvantes, sans lesquelles la vie est ennuyeuse et monotone. Dès le commencement j’ai compris cela… mais tu étais malheureux et je me suis sacrifiée, espérant qu’un jour tu apprécierais mon sacrifice, que quelque jour tu comprendrais ma profonde tendresse, indépendante de toute considération. Bien du temps s’est écoulé depuis ; j’ai pénétré dans tous les mystérieux replis de ton âme et je me suis convaincue que mes espérances étaient vaines. J’ai bien souffert ! Mais mon amour s’était identifié à mon âme, en grandissant ; il est devenu moins apparent, mais il ne s’est pas éteint.

» Nous nous séparons pour toujours. Cependant, tu peux être sûr que je n’aimerai jamais un autre homme. Mon âme a épuisé pour toi tous ses trésors, ses larmes et ses espérances. Une femme qui t’a aimé ne peut regarder sans quelque mépris le reste des hommes, non que tu vailles mieux qu’eux, oh non ! mais parce qu’il y a dans ta nature quelque chose qui n’appartient qu’à toi, un je ne sais quoi de fier et de mystérieux. Il y a dans ta voix, quoi que tu dises, une puissance irrésistible ; personne ne sait comme toi se faire aimer sans cesse, rendre le mal lui-même attrayant, et dans un seul regard promettre autant de bonheur. Personne ne sait mieux profiter de ses avantages et personne ne peut être aussi sincèrement malheureux que toi, parce que personne ne sait espérer comme toi le contraire de ce qui t’arrive.

» Je dois t’expliquer maintenant la cause de mon départ subit. Elle te paraîtra peu sérieuse, car elle ne concerne que moi.

Ce matin, mon mari est entré chez moi et m’a parlé de ta querelle avec Groutchnitski. Évidemment, j’ai changé de visage, parce qu’il m’a regardée longtemps et avec fixité dans les yeux. C’est tout juste si je ne me suis pas évanouie en songeant que tu devais te battre en ce jour et que j’en étais la cause. Il me semblait que j’allais devenir folle… Mais à présent que j’ai toute ma raison, je suis sûre que tu reviendras vivant ; il est impossible que tu meures sans moi, c’est impossible ! Mon mari s’est promené longtemps dans ma chambre. Je ne sais ce qu’il m’a dit ; je ne me souviens point de ce que je lui ai répondu… Je lui ai dit certainement que je t’aimais… Je me souviens seulement qu’à la fin de notre altercation, il m’a déchirée avec un mot outrageant et il est sorti… J’ai entendu qu’il ordonnait d’atteler sa voiture. Voilà déjà trois heures que je suis assise à ma fenêtre et que j’attends ton retour… Mais tu es vivant ; tu ne peux mourir… La voiture est presqu’attelée… Adieu, adieu !… on vient… il me faut cacher ma lettre…

» N’est-ce pas vrai, que tu n’aimes pas Marie ? Tu ne l’épouseras pas ? Écoute ! Tu dois me faire ce sacrifice. Moi j’ai bien tout perdu pour toi dans ce monde… »

J’étais comme un fou ; je m’élançai sur le perron, sautai sur mon cheval circassien que l’on promenait encore dans la cour et me précipitai à toute haleine sur la route de Piatigorsk. Je poussai sans pitié mon cheval fatigué qui soufflait et, tout couvert d’écume, m’emporta au milieu du chemin pierreux.

Le soleil s’était déjà caché dans les nuages noirs étendus sur les crêtes des montagnes au couchant. Dans les ravins, il faisait déjà sombre et humide. Le Podkumok bondissait sur les cailloux, et mugissait d’une manière sourde et monotone. Je galopais, suffoqué par l’impatience. La pensée que je ne la trouverais pas à Piatigorsk, m’avait frappé au cœur comme un coup de marteau ! Un moment, un seul moment la voir encore, lui dire adieu, lui presser la main… Je priais, je maudissais, je pleurais, je riais… Non ! rien ne pourrait exprimer mon inquiétude et mon désespoir !… Devant la possibilité de la perdre pour toujours, Viéra m’était devenue plus chère que tout au monde !… plus chère que la vie, que l’honneur, que le bonheur !… Dieu sait quels desseins affreux, quelles folles idées fourmillaient dans ma tête ! Et cependant je galopais toujours, fouettant sans pitié, lorsque je m’aperçus que mon cheval soufflait plus péniblement. Déjà deux fois il avait butté sur un chemin uni… J’avais encore cinq verstes pour arriver à Essentuki, village cosaque, où j’aurais pu monter un autre cheval.

Tout eût été sauvé si mon cheval avait eu encore la force de courir dix minutes. Mais soudain en passant un petit ravin qui est à la sortie des montagnes et à un tournant rapide, il s’abattit. Je me débarrassai promptement et cherchai à le relever en le tirant par les rênes ; ce fut en vain ! À peine si un faible gémissement passait à travers ses dents serrées. Au bout d’un moment il expira ; je restai au milieu du steppe, ayant perdu ma dernière espérance. J’essayai d’aller à pied ; mes jambes fléchirent. Épuisé par les émotions de la journée et l’insomnie, je m’affaissai sur l’herbe humide et me mis à pleurer comme un enfant…

Je restai longtemps couché dans l’herbe, , immobile, pleurant amèrement, et je n’essayai point d’arrêter mes larmes et mes sanglots. Je croyais que ma poitrine éclaterait ; toute ma fermeté, tout mon sang-froid s’étaient dissipés comme une fumée. Mon âme était sans force, ma raison éteinte, et si quelqu’un m’avait vu en ce moment, il se serait détourné de moi avec mépris.

Lorsque la rosée nocturne et le vent de la montagne eurent rafraîchi ma tête et que mes pensées eurent repris leur cours ordinaire, je compris qu’il était inutile et déraisonnable de courir après un bonheur évanoui. Que m’aurait-il fallu encore ? La voir ? Pourquoi ? Tout n’était-il pas fini entre nous ? Un triste baiser d’adieu n’enrichirait pas beaucoup mes souvenirs et après lui, notre séparation n’en eût été que plus pénible.

Il me restait cependant une consolation, c’est que je pouvais pleurer. Et au surplus, toute cette irritation nerveuse n’avait peut-être pour cause qu’une nuit passée sans sommeil, deux minutes de pose devant la bouche d’un pistolet et le vide de mon estomac.

Tout était pour le mieux ! cette nouvelle souffrance avait, comme on dit en langage militaire, produit en moi une heureuse diversion. Pleurer est très sain et puis certainement si je n’étais pas parti à cheval et si je n’avais pas été contraint de faire pour le retour quinze ventes, je n’aurais pu fermer les yeux et dormir de toute la nuit.

En arrivant à Kislovodsk, à cinq heures du matin, je me jetai sur mon lit et m’endormis du sommeil de Napoléon après Waterloo.

Lorsque je me réveillai, il faisait déjà sombre dehors et je m’assis auprès de la fenêtre entr’ouverte, mon habit déboutonné. La brise de la montagne vint rafraîchir ma poitrine encore agitée par la fatigue d’un sommeil lourd. Au loin, derrière la rivière, à travers la cime des épais tilleuls qui l’ombragent, je voyais briller les lumières du village, et de la forteresse. Dans notre cour tout était calme et chez les princesses tout était éteint. Le docteur entra chez moi ; sa mine était sombre et contre l’ordinaire il ne me tendit pas la main.

« D’où venez-vous, docteur ?

— De chez la princesse Ligowska, sa fille est malade. C’est une crise nerveuse ; mais ce n’est pas de cela que je viens vous parler. Voici ce qu’il y a : l’autorité commence à avoir des soupçons et quoiqu’il soit impossible qu’on ait des preuves positives, je vous invite à vous tenir davantage sur vos gardes. La princesse m’a dit aujourd’hui qu’elle savait que vous vous étiez battu pour sa fille. C’est ce vieillard qui lui a tout raconté… Comment s’appelle-t-il ? Il a été témoin de votre querelle avec Groutchnitski à l’hôtel. Je suis venu vous prévenir. Adieu ! Peut-être ne nous reverrons-nous plus ; on vous enverra qui sait où ! »

Il s’était arrêté sur le seuil de la porte, avec l’envie de me serrer la main… Et si je lui en avais exprimé le plus petit désir, il se serait jeté à mon cou. Mais je restai froid comme un marbre et il sortit.

Voilà les hommes ; ils sont tous ainsi : ils calculent d’avance toutes les bonnes ou mauvaises conséquences d’un événement. Ils vous aident, vous approuvent, vous encouragent même en voyant l’impossibilité d’un autre expédient ; mais après ils s’en lavent les mains et se détournent avec indignation de celui qui a osé prendre sur lui tout le fardeau de la responsabilité. Ils sont tous ainsi, même les meilleurs, même les plus intelligents.

Le surlendemain matin, je reçus l’ordre de çus l’ordre de l’autorité supérieure de partir pour la forteresse de N… et j’allai faire mes adieux à la princesse.

Elle fut étonnée lorsque, me demandant si j’avais quelque chose de particulièrement sérieux à lui dire, je lui répondis que je lui souhaitais d’être heureuse, etc…

— Mais moi j’ai besoin de causer sérieusement avec vous.

Je m’assis en silence.

Il était clair qu’elle ne savait par où commencer ; son visage était devenu livide et ses doigts enflés frappaient sur la table ; enfin elle commença ainsi, d’une voix entrecoupée :

Écoutez-moi, Monsieur Petchorin, je crois que vous êtes un honnête homme.

Je m’inclinai.

Même j’en suis convaincue, continua-t-elle, quoique votre conduite inspire quelques doutes. Mais vous pouvez avoir des motifs que je ne connais pas et vous devez maintenant me les confier. Vous avez protégé ma fille contre la calomnie, vous vous êtes battu à cause d’elle, et par conséquent vous avez risqué votre vie… Ne me répondez pas, je sais que vous ne l’avouez pas, parce que M. Groutchnitski a été tué (elle se signa). Que Dieu lui pardonne je l’espère, et à vous aussi !… Cela ne me regarde pas… Je n’ose pas vous accuser, parce que ma fille, quoique involontairement, en a été le motif… Elle m’a tout dit… tout, je crois ; vous lui avez exprimé de l’amour, elle vous a avoué le sien (ici elle soupira péniblement). Mais elle est malade, et je suis persuadée que ce n’est pas une simple maladie. Un chagrin secret la tue ; elle ne me l’a pas avoué, mais je suis sûre que vous en êtes la cause… Écoutez-moi ! Peut-être croyez-vous que je tiens au rang, à une grande richesse ; détrompez-vous ! Je veux le bonheur de ma fille. Votre situation pour le moment n’est pas à envier ; mais tout peut s’arranger. Vous avez de la fortune, ma fille vous aime, et elle a été élevée de façon à rendre son mari heureux. Je suis riche et n’ai que cette fille… parlez ; par quoi êtes-vous empêché ? Voyez, je ne devrais pas vous dire tout cela : mais je compte sur votre cœur, sur votre honneur. Pensez que je n’ai qu’une fille… une fille unique.

Elle pleurait.

— Princesse ! lui dis-je : il m’est impossible de vous répondre ; permettez-moi d’avoir un entretien en tête-à-tête avec votre fille ?

— Jamais ! s’écria-t-elle, en se levant de sa chaise dans une grande agitation.

— Comme vous voudrez, » lui répondis-je en m’apprêtant à partir.

Elle devint pensive, me fit signe avec la main d’attendre un instant et sortit.

Cinq minutes s’écoulèrent ; mon cœur battait avec violence, mais mon esprit était tranquille et ma tête froide, et vainement je cherchais en moi une étincelle d’amour pour cette chère Marie ; mes efforts étaient inutiles.

Soudain la porte s’ouvrit et cette dernière entra : mon Dieu ! comme elle était changée depuis le moment où je ne l’avais revue, et il y avait si peu de temps de cela ?

En arrivant au milieu de la chambre elle chancela. Je m’élançai, lui présentai mon bras et la conduisis jusqu’à un fauteuil.

Je restai debout devant elle. Nous nous tûmes longtemps ; ses grands yeux pleins d’une tristesse profonde semblaient chercher dans les miens quelque chose comme un peu d’espoir. Ses lèvres pâles s’efforçaient vainement de sourire ; ses mains froides étaient croisées sur ses genoux, et si amaigries, si diaphanes, que cela me navra.

« Princesse ! lui dis-je : vous savez que je me suis moqué de vous et vous devez me mépriser.

Une rougeur maladive vint colorer ses joues. Je continuai :

Par conséquent vous ne pouvez pas m’aimer.

Elle se détourna, s’accouda sur la table et couvrit ses yeux de ses mains. Je crus voir couler ses larmes.

— Mon Dieu ! prononça-t-elle à peine distinctement.

Cela devenait insupportable : et encore un peu, je serais tombé à ses pieds.

— Ainsi, vous voyez bien vous-même, lui dis-je de la voix la plus ferme que je pus prendre, et avec un sourire contraint, vous voyez bien vous-même que je ne puis vous épouser. Si vous vouliez cela maintenant, vous ne tarderiez pas à vous en repentir. Mon entretien avec votre mère m’a obligé à vous parler à cœur ouvert et aussi durement. J’espère qu’elle se trompe réellement et il vous sera facile de la détromper peu à peu. Vous le voyez, je joue à vos yeux un bien triste et bien pénible rôle, et, je l’avoue franchement, c’est là tout ce que je puis faire pour vous. Quelque mauvaise que doive être l’opinion que vous aurez de moi, je la subirai. Vous voyez combien je suis vil auprès de vous ? Et si même vous m’avez aimé, vous devez en ce moment me haïr ?….

Elle se tourna vers moi, pâle comme un marbre ; ses yeux seuls brillaient d’un éclat admirable :

— Je vous déteste, dit-elle.

Je la remerciai, la saluai avec respect et sortis.

Une heure après, un courrier à trois chevaux m’emportait de Kislovodsk. À quelques verstes d’Exentuki, je reconnus près de la route le cadavre de mon brave cheval. La selle avait été enlevée, probablement par quelque Cosaque, et sur son dos, à la place de la selle, s’étaient installés deux corbeaux. Je me détournai en soupirant.

Et maintenant, dans cette forteresse où je m’ennuie, je songe souvent au passé et je me demande pourquoi je n’ai pas eu l’envie d’entrer dans ce sentier que la destinée m’ouvrait et où m’attendaient de douces joies et de calmes émotions ?… Non ! Je n’aurais pu me faire longtemps à ce sort ! Je suis comme un matelot qui est né et a grandi sur le pont d’un corsaire errant. Son âme est habituée à vivre au milieu des orages et des luttes ; revenu au port il s’ennuie et languit, malgré les bocages ombreux qui l’invitent doucement à rester et le soleil tiède qui le réchauffe. Il erre tout le jour sur le sable du rivage, n’écoutant que le monotone murmure des flots qui s’agitent et ne regardant que les lointains brumeux.

Il a aperçu là-bas, sur la ligne pâle où se confondent le gouffre bleuâtre et les nuages gris, il a aperçu la voile tant désirée : elle ressemble à l’aile d’un goéland rasant l’écume sur les galets, et s’avance tranquillement vers le port désert.


FIN DE LA PRINCESSE MARIE.

  1. Nom de montagne.
  2. Cadet, 1er enseigne.
  3. Marie en anglais se prononce Méré.
  4. C’est-à-dire tout ce qui n’est pas de la garde impériale.
  5. Vêtement de dessous des tartares.
  6. La mazurka est une danse à figures qui, en Russie, remplace ce que nous appelons en France le cotillon.
  7. Grande excavation volcanique.
  8. Expression russe qui signifie : ce bonheur n’est pas fait pour nous.
  9. Avant l’affranchissement des serfs, on évaluait ainsi les fortunes en Russie.
  10. Nom d’une source minérale.
  11. Expression russe.
  12. Pardessus circassien.