Un héros de notre temps/Maxime Maximitch

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Traduction par Albert de Villamarie.
Un héros de notre temps - Le DémonP.-V. Stock (p. 83-103).

MAXIME MAXIMITCH


Après avoir pris congé de Maxime Maximitch je traversai rapidement les défilés du Terek et du Darial ; je déjeunai au Kazbek, bus le thé à Larse, et me hâtai afin d’arriver pour le dîner à Vladicaucase. Je vous ferai grâce ici de la description de la montagne, d’exclamations qui n’expriment rien et de tableaux qui ne représentent pas grand’chose, excepté pour ceux qui n’y sont pas allés. Je ne vous ferai pas non plus de remarques statistiques que décidément personne ne veut lire.

Je m’arrêtai à l’hôtellerie où descendent tous ceux qui passent et où cependant personne ne put seulement nous faire rôtir un faisan et bouillir un peu de soupe aux choux, car les trois invalides à qui la maison était confiée se trouvaient tellement ineptes et tellement ivres, qu’il était impossible de chercher à obtenir d’eux quelque chose.

Ils me déclarèrent que je devais séjourner là encore trois jours, parce que l’occasion d’Ekatérinograd n’était pas encore arrivée, et par conséquent ne pouvait encore retourner. Quelle occasion ! Mais un mauvais calembour n’est pas une consolation pour un Russe, et afin de me distraire, je songeai à écrire le récit de Maxime sur Béla, ne pensant pas alors qu’il ne serait que la première partie d’une longue suite de récits. Vous avez vu comment un événement insignifiant peut avoir quelquefois des suites fâcheuses. Mais à propos, peut-être ne savez-vous pas ce que c’est que l’occasion ? C’est l’escorte composée d’une demi-compagnie d’infanterie et d’artillerie qui accompagne les transports militaires à travers le pays de Kabarda entre Vladicaucase et Ekatérinograd.

Je passai le premier jour d’une manière fort ennuyeuse. Le second jour, une voiture franchit de bon matin les portes ; c’était celle de Maxime Maximitch. Nous nous rencontrâmes comme deux vieilles connaissances. Je lui offris ma chambre, il accepta sans cérémonie, me frappa sur l’épaule et arrondit sa bouche en forme de sourire. Quel excellent homme c’était !

Il faut vous dire qu’il avait, dans l’art culinaire, de profondes connaissances ; aussi fit-il rôtir admirablement le faisan qu’il entoura d’une délicieuse sauce aux légumes. Je dois avouer que sans lui je serais resté aux légumes secs toute la journée. Une bouteille de vieux vin de Kaketinski nous aida à oublier le nombre modeste de plats de notre repas réduit à un seul, et puis nous nous assîmes pour fumer nos pipes, moi sur le bord de la fenêtre, lui tout à côté du poêle, car la journée était froide et humide. Nous nous taisions ; de quoi parler du reste ? Il m’avait déjà fait le récit de tout ce qui lui était arrivé d’intéressant, et moi je n’avais rien à lui raconter. Je me mis à regarder par la fenêtre les nombreuses maisonnettes éparpillées sur les bords du Terek. La rivière s’élargissait en serpentant au milieu des arbres, puis plus loin devenait plus bleue sous l’ombre dentelée des montagnes, derrière lesquelles le Kazbek semblait nous regarder pareil à un chapeau de cardinal recouvert de neige. Je faisais mentalement mes adieux au Caucase et j’en éprouvais beaucoup de peine.

Nous restâmes ainsi longtemps. Le soleil se cachait derrière les froides cimes et un brouillard épais et gris s’étendait déjà sur les vallées, lorsque dans la rue retentit le son des grelots d’un équipage et la voix des postillons.

Quelques voitures militaires toutes couvertes de boue entrèrent dans la cour et derrière elles une calèche de voyage vide. Sa marche était légère, sa construction commode et élégante et elle avait un cachet étranger. Sur le siège était un homme à longues moustaches et trop bien vêtu pour un laquais ; mais il était cependant impossible de se tromper sur sa position sociale en voyant la manière grossière avec laquelle il secouait la cendre de sa pipe et criait après les postillons. C’était évidemment le serviteur complaisant d’un maître paresseux et avait un air de famille avec le Figaro russe. Dites-moi, mon cher ! lui criai-je par la fenêtre ; l’occasion est-elle arrivée ? Il me regarda avec assez d’arrogance, arrangea sa cravate et se retourna. Le conducteur des équipages militaires, placé à côté de lui, répondit qu’effectivement l’occasion était arrivée et qu’elle repartirait le lendemain matin.

Dieu soit béni ! dit Maxime qui s’était approché de la fenêtre pendant ce temps : Quelle jolie calèche ! ajouta-t-il : c’est certainement quelque haut fonctionnaire qui va à Tiflis pour une enquête ! Et probablement il ne connaît pas nos montagnes. Non ! tu ne connais pas nos montagnes, elles te briseront ta voiture anglaise, mon cher ! Mais qui cela peut-il être ? allons l’apprendre.

Nous entrâmes dans un corridor, au bout duquel il y avait une porte ouverte sur une chambre de côté. Le laquais et les postillons y portaient des valises.

— Écoute, mon ami, lui dit le capitaine : À qui est cette admirable calèche ? Quelle jolie voiture !

Le laquais, sans se retourner, marmotta quelque chose entre ses dents et continua de déboucler ses valises. Maxime se fâcha, toucha l’impoli à l’épaule et lui dit :

— Je te parle, mon cher.

— Eh bien ! cette calèche est à mon maître !

— Mais quel est ton maître ?

— Petchorin !

— Comment, Petchorin ? ah ! mon Dieu ! Est-ce qu’il n’a pas servi au Caucase ? dit Maxime en poussant des cris de joie, me tirant par la manche, et les yeux pleins de gaieté.

— Il y a servi en effet, je crois ; mais il n’y a pas longtemps que je suis avec lui.

— Est-ce bien Grégoire Alexandrovitch ?

— C’est bien ainsi qu’on le nomme !

— Sais-tu que nous étions bons amis avec ton maître, ajouta-t-il en frappant amicalement le laquais sur l’épaule, si bien qu’il le fit vaciller.

— Permettez, monsieur, vous m’interrompez dans ma besogne, dit celui-ci d’un air un peu renfrogné.

— Comment, mon cher ! sais-tu qu’avec ton maître nous étions intimes et que nous avons vécu ensemble ? Mais où est-il resté lui-même ?

Le domestique répondit que Petchorin s’était arrêté pour dîner et passer la nuit chez le colonel N…

— Ne viendra-t-il pas ici ce soir ? dit Maxime, ou bien n’iras-tu pas, mon cher, vers lui pour n’importe quoi ? Si tu y vas, dis-lui que Maxime Maximitch est ici, et qu’il le connaît déjà ; je te donnerai huit copeks de pourboire.

Le laquais fit une mine dédaigneuse, à cette modeste promesse, mais affirma cependant à Maxime qu’il ferait la commission.

Certainement il va venir tout de suite, me dit Maxime avec un air triomphant : j’irai l’attendre jusqu’aux portes et je regrette de ne pas connaître N…

Il s’assit sur un banc près de la porte cochère et moi je rentrai dans la chambre ; j’avoue que j’attendais aussi avec une certaine impatience l’arrivée de ce Petchorin. Quoique d’après le récit du capitaine, je me fusse composé un portrait de lui pas trop avantageux, quelques détails de son caractère m’engageaient cependant à l’observer. Une heure après, un invalide m’apporta un samovar plein d’eau chaude et une théière.

— Maxime ! Voulez-vous du thé ? lui criai-je par la fenêtre.

— Merci ! je n’ai pas envie d’en prendre.

— Allons ! prenez-en, vous voyez qu’il est déjà tard et qu’il fait froid.

— Ce n’est rien ! je vous remercie.

— Eh bien ! comme il vous plaira ; je vais prendre le thé tout seul.

Dix minutes après, le capitaine entra.

— Au fait ! vous avez raison ! dit-il ; mieux vaut prendre le thé en attendant, tout de même. Cet homme est déjà depuis longtemps près de lui et il est évident que quelque chose l’a retenu. »

Il avala vite une tasse de thé, en refusa une seconde et retourna vers la porte avec inquiétude. Il était clair que l’indifférence de Petchorin affligeait d’autant plus le vieux capitaine, qu’il m’avait parlé naguère de son amitié pour lui. Et il n’y avait pas une heure qu’il était persuadé que celui-ci accourrait, rien qu’en entendant son nom.

Il était déjà tard et il faisait sombre, lorsque j’ouvris de nouveau la fenêtre pour appeler Maxime, lui disant qu’il était temps de se coucher. Il marmotta quelque chose entre ses dents ; je réitérai mon invitation, mais il ne me répondit rien. Je me couchai sur un divan, enveloppé dans mon manteau et j’aurais dormi tranquillement si à une heure déjà avancée Maxime, entrant dans la chambre, ne m’avait éveillé. Il jeta sa pipe sur la table, se mit à marcher dans la chambre, activa le poêle. Enfin, une fois couché, il ne fit que tousser, cracher et se retourner.

— Est-ce que les punaises vous piquent ? lui demandai-je.

— Oui ! Les punaises ! répondit-il en soupirant péniblement.

Le lendemain matin, je m’éveillai de bonne heure, mais Maxime m’avait déjà devancé ; je le trouvai devant la porte, assis sur le banc.

— Il faut que j’aille chez le commandant, me dit-il. Je vous en prie, si Petchorin vient, accueillez-le pour moi.

Je le lui promis, et il se mit à courir comme si ses membres avaient retrouvé leur jeunesse, leur vigueur et leur agilité.

La matinée était fraîche et belle. Des nuages dorés s’amoncelaient sur les montagnes et formaient comme une nouvelle chaîne de montagnes aériennes. Devant la porte s’étendait une large place, sur laquelle le marché fourmillait de monde, car c’était un dimanche. Les enfants Géorgiens, nu-pieds, portant sur leurs épaules des paniers pleins de rayons de miel, tournaient autour de moi. Je les maudissais et ne m’occupais pas d’eux, car l’inquiétude du capitaine commençait à me gagner.

Il y avait à peine dix minutes écoulées que celui que nous attendions parut à l’extrémité de la place. Il était avec le colonel N… qui l’accompagna jusqu’à l’hôtel, prit congé de lui et retourna à la forteresse.

J’envoyai aussitôt un invalide à Maxime.

Le laquais alla à la rencontre de Petchorin, lui dit qu’on allait atteler tout de suite, lui donna son porte-cigare, prit ses ordres et partit pour les exécuter. Son maître tira un cigare, bailla deux fois et s’assit sur le banc placé de l’autre côté de la porte.

Maintenant, je dois vous faire son portrait.

Il était de stature moyenne et bien proportionné ; sa taille svelte et ses larges épaules annonçaient une forte constitution qui, en lui permettant de supporter les fatigues d’une existence nomade et les changements de climat, avait rendu sa santé inaltérable, malgré les excès d’une vie déréglée dans la capitale et les orages de son âme. Son pardessus de velours, couvert de poussière et retenu par les deux boutons inférieurs, laissait voir un linge éblouissant de blancheur, qui dénotait un homme comme il faut ; ses gants, quoique sales, disaient qu’ils avaient été faits pour sa petite main aristocratique, et lorsqu’il ôta un de ses gants, je fus étonné de la blancheur et de la finesse de ses doigts. Sa démarche était nonchalante et paresseuse. Mais je remarquai qu’il ne gesticulait point, indice certain d’un caractère dissimulé. Du reste, c’est là une remarque qui m’est personnelle et fondée sur mes observations, et je ne veux point vous forcer d’y croire complètement. Lorsqu’il se baissa sur le banc, sa taille droite se courba comme s’il n’avait pas eu d’épine dorsale. La position de tout son corps accusait une grande faiblesse nerveuse et il s’assit comme s’assoit sur des coussins, après un bal fatigant, une coquette de trente ans de Balzac. Au premier coup d’œil jeté sur son visage on ne lui aurait pas donné plus de vingt-trois ans, quoique plus tard, je fusse disposé à lui en donner trente. Dans son sourire il y avait quelque chose d’enfantin ; sa peau avait la douceur de celle d’une femme ; ses blonds cheveux frisaient naturellement et ombrageaient d’une manière pittoresque son front pâle et plein de noblesse, sur lequel, après une longue observation, on pouvait apercevoir les plis des rides qui s’entrecroisaient et étaient profondément marquées au moment de la colère ou d’une inquiétude d’âme. Malgré la couleur claire de ses cheveux, ses moustaches et ses sourcils étaient noirs, signe de race chez un homme, comme la crinière et la queue noires chez les chevaux. Afin de vous finir ce portrait, il faut vous dire qu’il avait le nez un peu retroussé, les dents éblouissantes de blancheur, les yeux bruns, Mais de ses yeux je dois vous dire encore quelques mots :

D’abord ils ne riaient pas, lorsque lui-même souriait. Ne vous est-il jamais arrivé de remarquer cette chose étrange chez quelques hommes ? C’est l’indice ou d’un caractère méchant ou d’un chagrin profond et permanent ! À travers ses paupières à demi-baissées, ils brillaient d’une certaine clarté phosphorescente, si l’on peut s’exprimer ainsi. Ce n’était point le reflet d’une âme ardente ou d’une imagination enjouée, c’était un éclat pareil à celui de l’acier poli, éblouissant, mais froid. Son regard mobile, mais pénétrant et fatigant vous laissait une impression désagréable d’interrogation indiscrète et pouvait même paraître insolent, s’il n’eût été aussi indifférent et aussi tranquille. Toutes ces réflexions ne me vinrent à l’esprit que parce que je connaissais quelques événements de sa vie et peut-être qu’un nouvel examen de sa personne aurait produit sur moi des impressions entièrement différentes. Mais quoique vous puissiez fort bien ne pas vous entendre avec moi sur tout cela, vous êtes dans la nécessité de vous contenter de cette description. Je vous dirai comme conclusion qu’il n’était en somme pas du tout laid, et qu’il avait une de ses physionomies originales qui plaisent ordinairement aux femmes.

Les chevaux étaient prêts ; les grelots des colliers résonnaient de temps en temps et le laquais s’était déjà approché deux fois de Petchorin pour le prévenir que tout était prêt et Maxime ne revenait pas. Par bonheur Petchorin s’était plongé dans une rêverie, en regardant les masses bleues du Caucase et ne paraissait pas du tout pressé de se mettre en route.

Je m’approchai de lui et lui dis :

— Si vous voulez bien attendre encore un peu, vous aurez le plaisir de revoir une vieille connaissance.

— Ah ! c’est vrai ! répondit-il vivement ; on me l’a dit hier ; mais où est-il ?

Je me retournai du côté de la place et j’aperçus Maxime courant tant qu’il pouvait. En quelques secondes il fut près de nous. Il pouvait à peine respirer, la sueur coulait à gouttes sur son visage ; les mèches humides de ses cheveux gris s’échappaient de dessous son chapeau et se collaient à son cou ; ses membres tremblaient…

Il voulut se jeter au cou de Petchorin, mais celui-ci, assez froidement, et cependant avec un bienveillant sourire, lui tendit la main. Le capitaine resta un moment stupéfait, et puis prit avidement cette main dans les siennes ; il ne pouvait encore parler.

— Comme je suis content de vous voir, mon cher Maxime ! mais comment vous portez-vous ? dit Petchorin.

— Mais toi ! Mais vous ! murmura le vieillard, avec des larmes dans les yeux, que d’années ! que de jours ! mais, où allez-vous ?

— Je vais en Perse et plus loin.

— Est-il possible ! maintenant ? Mais attendez un peu, mon ami ! vous ne pouvez pas nous quitter tout de suite. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !

— Il le faut, Maxime, fut sa réponse.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! mais pourquoi tant se hâter ? Je voudrais vous dire tant de choses, et tant vous en demander ? Mais êtes-vous en congé ? que faisiez-vous ?

— Je m’ennuyais ! dit Petchorin en souriant.

— Mais ne vous souvenez-vous plus de notre séjour dans la forteresse ? votre passion pour la chasse ! Vous étiez un intrépide chasseur ! et Béla ?

Petchorin pâlit légèrement et se retourna.

— Oui je m’en souviens, dit-il en bâillant presque malgré lui.

Maxime se mit alors à le prier de rester encore deux heures avec nous.

— Nous dînerons parfaitement, dit-il ; j’ai deux faisans et le vin de Kaketinski est excellent ici, ce n’est pas le même qu’en Géorgie, et c’est le meilleur crû. Nous causerons ; et vous me raconterez votre existence à Pétersbourg, n’est-ce pas ?

— Vraiment je n’ai rien à raconter, mon cher Maxime… Adieu ! Il faut que je me hâte !… je vous remercie de ne pas m’avoir oublié !… ajouta-t-il en lui pressant la main.

Le vieillard fronça le sourcil !… il était bien triste et bien affecté, quoiqu’il s’efforçât de le cacher.

— Oublier ! s’écria-t-il ; non ! je n’ai rien oublié ! Mais que Dieu vous accompagne ! Je ne croyais pas que nous nous rencontrerions ainsi !…

— Mais c’est assez ! c’est assez ! dit Petchorin, en l’embrassant amicalement : Est-il possible que je ne sois plus le même ? Qu’y faire ? chacun suit son chemin ! Nous sera-t-il donné de nous rencontrer encore ? Dieu le sait !

En disant cela il s’était déjà mis en voiture et le postillon rassemblait ses rênes.

— Arrête ! arrête ! lui cria soudain Maxime, en se cramponnant à la portière de la calèche ; Grégoire, vous avez sans doute oublié que vos papiers sont restés chez moi ? je les ai conservés ; je pensais vous trouver en Géorgie et voilà que Dieu nous a fait nous retrouver ici ; que dois-je en faire ?

— Ce que vous voudrez ; dit Petchorin ; adieu !

— Ainsi vous allez en Perse ? et quand reviendrez-vous ? lui cria Maxime en le suivant.

La calèche était déjà loin et Petchorin faisait de la main un signe qui pouvait se traduire de la façon suivante : C’est impossible ! Il le faut et je ne sais pourquoi.

Dans le lointain, le son des grelots devenait déjà, moins distinct ainsi que le bruit des roues sur les cailloux du chemin, que le pauvre vieillard était encore debout à la même place et enfoncé dans une sombre rêverie.

Il me dit enfin, s’efforçant de prendre un visage plus gai, tandis que des larmes de dépit mouillaient de temps en temps ses paupières :

— Nous étions bons amis, cependant. Mais que sont les amis de maintenant ! que pouvait-il trouver auprès de moi ? Je ne suis ni riche, ni haut placé, et j’ai le double de son âge ! Mais voyez quel petit maître il est devenu pendant son nouveau séjour à Pétersbourg ! quelle voiture ! que de bagages ! quels laquais insolents.

Ces paroles étaient dites avec un sourire ironique :

— Dites-moi ? continua-t-il en se tournant vers moi, quel démon le pousse maintenant vers la Perse ? En vérité, c’est drôle ; je sais que c’est un homme léger sur lequel il est impossible de compter ; mais vraiment ce serait regrettable de le voir mal finir, et il est impossible qu’il en soit autrement ! Je lui disais toujours que c’était mal d’oublier de vieux amis.

Il se retourna afin de cacher son agitation et alla vers la porte auprès de sa voiture, dont il me parut à peine voir les roues, tellement ses yeux s’étaient en ce moment remplis de larmes.

— Maxime, lui dis-je en m’approchant de lui ; quels sont donc les papiers que vous a laissés Petchorin ?

— Ah ! Dieu le sait ! quelques récits.

— Mais qu’en ferez-vous ?

— Ce que j’en ferai, mais j’en ferai des cartouches !

— Donnez-les moi, cela vaut mieux ?

Il me regarda avec étonnement, et en murmurant entre ses dents se mit à fouiller dans sa valise. Il en tira un cahier et le jeta à terre avec mépris, puis d’autres, trois, dix eurent le même sort. Dans son chagrin, il avait quelque chose d’un enfant ; cela me paraissait triste et plaisant à la fois.

— Les voilà tous, dit-il, je vous félicite de leur trouvaille.

— Et j’en puis faire tout ce que je voudrai ?

— Même les faire imprimer dans les journaux ; ce n’est pas mon affaire ! Suis-je son ami, son parent ? En vérité, nous avons vécu longtemps sous le même toit ; mais il y en a tant avec lesquels j’ai vécu !

Je pris les papiers et me dépêchai de les emporter de peur que le capitaine ne se repentît de me les avoir donnés. On vint nous prévenir que l’occasion repartait dans une heure ; j’ordonnai d’atteler. Le capitaine entra dans la chambre lorsque je mettais déjà mon chapeau et il me sembla ne pas se préparer au départ. Il paraissait tout contraint et avait le regard froid.

— Mais vous, Maxime, est-ce que vous ne partez pas ?

— Non !

— Et pourquoi ?

— Je n’ai pas encore vu le commandant et je dois régler quelques affaires de service avec lui.

— Mais vous êtes allé chez lui ?

— Oui, j’y suis allé effectivement dit-i, en hésitant ; mais il n’y était pas et je ne l’ai pas attendu.

Je le compris… Le pauvre vieillard, pour la première fois de sa vie, avait retardé une affaire de service pour ses intérêts personnels comme on dit en termes de métier, et voilà comment il en était récompensé ?

— Je regrette, lui dis-je, je regrette beaucoup qu’il faille nous séparer avant la fin du voyage.

— Ah bah ! nous sommes, nous, de vieux incivilisés qui ne pouvons aller de pair avec vous. Vous êtes des jeunes gens du monde, fiers, et cependant sous les balles vous marchez à nos côtés ; mais ensuite lorsque nous vous rencontrons, vous rougissez de tendre la main à vos compagnons d’armes.

— Je ne mérite pas ces reproches, Maxime !

— Vous savez bien que ce n’est qu’une manière de parler ; mais du reste je vous souhaite toute espèce de bonheur et un bon voyage !

Nous nous séparâmes assez sèchement. Le bon Maxime était redevenu le capitaine entêté et querelleur ; et pourquoi ? parce que Petchorin, par distraction ou pour tout autre motif, ne lui avait pris que la main lorsqu’il aurait voulu qu’on lui sautât au cou.

Il est triste de voir un jeune homme perdre les meilleurs de ses rêves et les meilleures de ses espérances alors que devant lui s’épanouissent les roses à travers lesquelles il aperçoit les choses et les sentiments de l’humanité. Et cependant il a au moins une espérance, c’est de pouvoir troquer les vieilles erreurs contre les nouvelles qui ne sont ni moins fugitives ni moins douces. Mais à l’âge de Maxime, comment les remplacer ? C’est involontairement que le cœur s’endurcit et que l’âme se ferme.

Je partis seul.


FIN DE MAXIME MAXIMITCH.