Un hivernage dans les glaces/04

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Un hivernage dans les glaces
J. Hetzel et Compagnie (p. 135-140).

IV

dans les passes


Vers le 23 juillet, un reflet, élevé au-dessus de la mer, annonça les premiers bancs de glaces qui, sortant alors du détroit de Davis, se précipitaient dans l’Océan. À partir de ce moment, une surveillance très-active fut recommandée aux vigies, car il importait de ne point se heurter à ces masses énormes.


« Ayez bon courage, mon oncle ! » (p. 133).

L’équipage fut divisé en deux quarts : le premier fut composé de Fidèle Misonne, de Gradlin et de Gervique ; le second, d’André Vasling, d’Aupic et de Penellan. Ces quarts ne devaient durer que deux heures, car sous ces froides régions la force de l’homme est diminuée de moitié. Bien que la Jeune-Hardie ne fût encore que par le soixante-troisième degré de latitude, le thermomètre marquait déjà neuf degrés centigrades au-dessous de zéro.

La pluie et la neige tombaient souvent en abondance. Pendant les éclaircies, quand le vent ne soufflait pas trop violemment, Marie demeurait sur le pont, et ses yeux s’accoutumaient à ces rudes scènes des mers polaires.

Le 1er août, elle se promenait à l’arrière du brick et causait avec son oncle,


André Vasling se montrait plus empressé que jamais (p. 140).

André Vasling et Penellan. La Jeune-Hardie entrait alors dans une passe large de trois milles, à travers laquelle des trains de glaçons brisés descendaient rapidement vers le sud.

« Quand apercevrons-nous la terre ? demanda la jeune fille.

— Dans trois ou quatre jours au plus tard, répondit Jean Cornbutte.

— Mais y trouverons-nous de nouveaux indices du passage de mon pauvre Louis ?

— Peut-être, ma fille, mais je crains bien que nous ne soyons encore loin du terme de notre voyage. Il est à craindre que le Froöern n’ait été entraîné plus au nord !

— Cela doit être, ajouta André Vasling, car cette bourrasque qui nous a séparés du navire norvégien a duré trois jours, et en trois jours un navire fait bien de la route, quand il est désemparé au point de ne pouvoir résister au vent !

— Permettez-moi de vous dire, monsieur Vasling, riposta Penellan, que c’était au mois d’avril, que le dégel n’était pas commencé alors, et que, par conséquent, le Froöern a dû être arrêté promptement par les glaces…

— Et sans doute brisé en mille pièces, répondit le second, puisque son équipage ne pouvait plus manœuvrer !

— Mais ces plaines de glaces, répondit Penellan, lui offraient un moyen facile de gagner la terre, dont il ne pouvait être éloigné.

— Espérons, dit Jean Cornbutte en interrompant une discussion qui se renouvelait journellement entre le second et le timonier. Je crois que nous verrons la terre avant peu.

— La voilà ! s’écria Marie. Voyez ces montagnes !

— Non, mon enfant, répondit Jean Cornbutte. Ce sont des montagnes de glaces, les premières que nous rencontrons. Elles nous broieraient comme du verre, si nous nous laissions prendre entre elles. Penellan et Vasling, veillez à la manœuvre. »

Ces masses flottantes, dont plus de cinquante apparaissaient alors à l’horizon, se rapprochèrent peu à peu du brick. Penellan prit le gouvernail, et Jean Cornbutte, monté sur les barres du petit perroquet, indiqua la route à suivre.

Vers le soir, le brick fut tout à fait engagé dans ces écueils mouvants, dont la force d’écrasement est irrésistible. Il s’agissait alors de traverser cette flotte de montagnes, car la prudence commandait de se porter en avant. Une autre difficulté s’ajoutait à ces périls : on ne pouvait constater utilement la direction du navire, tous les points environnants se déplaçant sans cesse et n’offrant aucune perspective stable. L’obscurité s’augmenta bientôt avec le brouillard. Marie descendit dans sa cabine, et, sur l’ordre du capitaine, les huit hommes de l’équipage durent rester sur le pont. Ils étaient armés de longues gaffes garnies de pointes de fer, pour préserver le navire du choc des glaces.

La Jeune-Hardie entra bientôt dans une passe si étroite, que souvent l’extrémité de ses vergues fut froissée par les montagnes en dérive, et que ses bouts-dehors durent être rentrés. On fut même obligé d’orienter la grande vergue à toucher les haubans. Heureusement, cette mesure ne fit rien perdre au brick de sa vitesse, car le vent ne pouvait atteindre que les voiles supérieures, et celles-ci suffirent à le pousser rapidement. Grâce à la finesse de sa coque, il s’enfonça dans ces vallées qu’emplissaient des tourbillons de pluie, tandis que les glaçons s’entrechoquaient avec de sinistres craquements.

Jean Cornbutte redescendit sur le pont. Ses regards ne pouvaient percer les ténèbres environnantes. Il devint nécessaire de carguer les voiles hautes, car le navire menaçait de toucher, et, dans ce cas, il eût été perdu.

« Maudit voyage ! grommelait André Vasling au milieu des matelots de l’avant, qui, la gaffe en main, évitaient les chocs les plus menaçants.

— Le fait est que si nous en échappons, nous devrons une belle chandelle à Notre-Dame des Glaces ! répondit Aupic.

— Qui sait ce qu’il y a de montagnes flottantes à traverser encore ? ajouta le second.

— Et qui se doute de ce que nous trouverons derrière ? reprit le matelot.

— Ne cause donc pas tant, bavard, dit Gervique, et veille à ton bord. Quand nous serons passés, il sera temps de grogner ! Gare à ta gaffe ! »

En ce moment, un énorme bloc de glace, engagé dans l’étroite passe que suivait la Jeune-Hardie, filait rapidement à contre-bord, et il parut impossible de l’éviter, car elle barrait toute la largeur du chenal, et le brick se trouvait dans l’impossibilité de virer.

« Sens-tu la barre ? demanda Jean Cornbutte à Penellan.

— Non, capitaine ! Le navire ne gouverne plus !

— Ohé ! garçons, cria le capitaine à son équipage, n’ayez pas peur, et arcboutez solidement vos gaffes contre le plat-bord ! »

Le bloc avait soixante pieds de haut à peu près, et s’il se jetait sur le brick, le brick était broyé. Il y eut un indéfinissable moment d’angoisse, et l’équipage reflua vers l’arrière, abandonnant son poste, malgré les ordres du capitaine.

Mais au moment où ce bloc n’était plus qu’à une demi-encablure de la Jeune Hardie, un bruit sourd se fit entendre, et une véritable trombe d’eau tomba d’abord sur l’avant du navire, qui s’éleva ensuite sur le dos d’une vague énorme.

Un cri de terreur fut jeté par tous les matelots ; mais quand leurs regards se portèrent vers l’avant, le bloc avait disparu, la passe était libre, et au delà, une immense plaine d’eau, éclairée par les derniers rayons du jour, assurait une facile navigation.

« Tout est pour le mieux ! s’écria Penellan. Orientons nos huniers et notre misaine ! »

Un phénomène, très-commun dans ces parages, venait de se produire. Lorsque ces masses flottantes se détachent les unes des autres à l’époque du dégel, elles voguent dans un équilibre parfait ; mais en arrivant dans l’Océan, où l’eau est relativement plus chaude, elles ne tardent pas à se miner à leur base, qui se fond peu à peu et qui d’ailleurs est ébranlée par le choc des autres glaçons. Il vient donc un moment où le centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors elles culbutent entièrement. Seulement, si ce bloc se fût retourné deux minutes plus tard, il se précipitait sur le brick et l’effondrait dans sa chute.