Un inventeur saute de la tour Eiffel et se tue

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Bloc-Notes parisien ― Le Gaulois
n°12532, lundi 5 février 1912

par Tout-Paris

Une expérience tragique
Un inventeur saute de la tour Eiffel et se tue


C’est seulement lorsqu’ils ont réussi que l’on dit des grands inventeurs qu’ils sont des « fous de génie ». Aussi est-il à craindre que celui qui a trouvé la mort hier dans l’expérience tragique d’un parachute pour aviateur ne recueille que la moitié de ce nom.

Sa fin horrible et inutile n’aura démontré qu’une audace voisine de la démence. Et il apparaîtra à bien des gens qu’il fut victime d’un manque d’équilibre cérébral plus encore que de celui de l’appareil qui devait le descendre doucement du premier étage de la Tour Eiffel et le précipita sur le sol, membres rompus, mort sur le coup.

Voici d’ailleurs le récit de l’expérience tragique :

M. Reichelt, l’inventeur d’un vêtement-parachute pour aviateur, était établi tailleur pour dames au 8 de la rue Gaillon. Ses affaires étaient prospères et sa clientèle, composée surtout d’Autrichiennes de passage à Paris, ses compatriotes, se plaisait à l’entendre, durant les longs essayages, parler de son invention, le vêtement-parachute, qui allait donner à tous les aviateurs la sécurité absolue et mettre ce sport trop souvent mortel à la portée des plus timorés.

Il est vrai que les expériences faites à l’aide de mannequins, dans la cour de l’immeuble, n’avaient guère été concluantes. Mais l’inventeur attribuait cet insuccès au peu de hauteur du point de chute.

— Le vêtement n’a pas le temps de prendre le contact de l’air ; mais, si j’avais cinquante ou cent mètres au lieu de vingt-cinq, le résultat serait merveilleux. Je le prouverai un jour, répétait l’inventeur tenace.

À force de sollicitations, M. Reichelt obtint l’autorisation d’expérimenter son parachute de la première plate-forme de la Tour Eiffel. Bien entendu, pour tout le monde il s’agissait d’une expérience avec mannequin ; mais l’inventeur, sûr de lui, rêvait de frapper un grand coup en se substituant au dernier moment au poids mort prévu.

À ce propos, enregistrons la protestation de la Préfecture de police, qui se défend d’avoir autorisé, comme on l’avait dit, le malheureux Reichelt à se jeter de la plate-forme de la Tour Eiffel.

« Nous avons eu maintes fois, nous dit-on au cabinet du préfet, l’occasion de délivrer des autorisations à des inventeurs pour des essais de parachute ; mais il était bien entendu que ces expériences devaient toujours avoir lieu avec des mannequins. Il en avait été de même pour M. Reichelt. Le préfet de police avait pris des mesures d’ordre pour interdire au public la zone autour de laquelle devait s’opérer la chute du mannequin qui devait servir à l’expérience. Mais la victime de cet affreux accident ne fut jamais autorisée à risquer sa vie en se lançant dans le vide, même après avoir revêtu un costume spécial. »

En compagnie d’un ami et revêtu de son vêtement, M. Reichelt arrivait hier, à huit heures du matin, à la Tour Eiffel. Quelques journalistes sportifs, des photographes et des professionnels de l’aviation prévenus de l’expérience l’attendaient.

Jeune, alerte, de taille élancée, M. Reichelt se prêta volontiers à l’examen des curieux. Il s’était revêtu d’une espèce de combinaison de couleur brune, un peu plus volumineuse qu’un vêtement ordinaire. La poitrine ressemblait au plastron bombé d’un escrimeur et, sur les épaules, les ailes repliées de l’appareil semblaient de lourdes épaulettes qui ne détruisaient pas l’harmonie. L’aspect de l’ensemble était en résumé élégant et l’inventeur faisait justement remarquer à tous que son vêtement ne gênait pas les mouvements.

Avec un calme absolu et une belle humeur apparente, M. Reichelt donnait des ordres pour que des barrages réservassent libre une place suffisante à la descente de son appareil.

On s’étonna bien un peu de ne pas voir le mannequin annoncé, puis on apprit sans trop d’étonnement que le jeune tailleur entendait expérimenter lui-même et en personne son parachute. L’intérêt de l’expérience redoublait, on crut même au succès. D’ailleurs, en matière d’aviation, n’est-on pas habitué à toutes les audaces, à toutes les surprises ?

Là-haut, sur le rebord extérieur de la plate-forme, on aperçut bientôt M. Reichelt, que ses amis aidaient à déplier son appareil. L’opération demanda près d’une minute, qui sembla un siècle.

On fit remarquer justement qu’une semblable opération ne serait pas possible à l’aviateur qu’un accident précipite de l’air vers le sol.

Enfin, tout à coup, l’inventeur s’élance dans l’espace d’un bond qui paraît prodigieux. L’appareil est à demi ouvert et la chute commence assez lente. Mais, instantanément, elle augmente de vitesse. L’appareil s’est replié subitement sur l’homme et une masse s’abat, dans un claquement sourd, sur le sol où elle s’enfonce. Les assistants poussent un cri d’horreur, douloureusement impressionnés par l’issue fatale de cette expérience tragique.

C’est en vain qu’ayant dégagé le malheureux inventeur de son appareil qui l’enveloppe comme un linceul, on tente de le rappeler à la vie ; il est mort et il n’y a plus qu’à ramener à son domicile le cadavre de ce malheureux, qui croyait quelques secondes plus tôt tenir enfin la gloire et la fortune.

À quel état d’esprit, à quel sentiment a pu obéir le malheureux tailleur, lorsqu’il se résolut à sa téméraire tentative ? Nous ne l’aurions jamais su si le hasard ne nous avait mis, hier soir, en présence d’un ami de M. Reichelt, confident de ses projets.

— Voyez-vous, me dit-il, si bizarre que la chose puisse paraître, mon malheureux ami est mort victime de la loi qui ne protège les inventeurs que d’une façon dérisoire.

« Sans grandes ressources, malgré le bon état de ses affaires commerciales, il ne pouvait songer à faire breveter son invention pour toutes les parties du monde.

« Il s’était imposé de lourds sacrifices pour s’assurer la propriété de son vêtement-parachute au moins en France et dans quelques pays voisins. Mais il lui fallait exploiter son invention dans le plus court délai. Un brevet ne dure que quinze années et plus on approche de la date où il tombe dans le domaine public, plus les commanditaires se trouvent difficilement. Le succès retentissant de sa « descente » de la Tour Eiffel lui assurait une commande et c’est pourquoi il s’est trop hâté de tenter l’audacieuse expérience. »

Cette déclaration nous rappelle les déboires qu’eurent à subir tant d’autres inventeurs pauvres. Si tous ne payèrent pas de leur vie la défense de leur invention, beaucoup se virent dépouillés.

Rappelons, par exemple, que M. Fernand Forest, l’inventeur du moteur à explosion — la clef de l’automobilisme et de l’aviation — ne put jamais exploiter son invention des rayons tangents, dont toutes les bicyclettes sont aujourd’hui pourvues. Son moteur à explosion lui-même n’entra dans le domaine de la pratique que quatorze ans après qu’il l’eut fait breveter.

Cet exemple, cité entre cent autres aussi connus, démontre combien il serait utile d’assurer aux inventeurs la propriété réelle et effective de leurs découvertes. L’inventeur avec ou sans génie est toujours un fou… utile à la société. C’est donc à la société à le protéger et à le défendre contre tous et contre… lui-même.

Tout-Paris