Un mâle (Lemonnier)/21

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Kistemaeckers (p. 151-158).
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XXI



Du temps se passa.

Un peu de lassitude s’était mis dans l’amour de Germaine. Ces éternels rendez-vous, avec leur monotonie de passion, la fatiguaient. Puis, elle en avait vaguement assez, de la contrainte à laquelle elle était tenue, pour ne pas rendre publiques leurs relations. C’était comme un écœurement de toujours mentir, qui par moments lui donnait des envies de rompre. Elle rêvait alors de redevenir la fille d’autrefois, insouciante et tranquille ; sa vie était bien moins troublée, en ce temps ; chaque heure avait son travail et la journée s’achevait d’un cours régulier. Des fainéantises à présent coupaient ses après-midi ; le fond de son existence était une flânerie lâche, avec des mollesses de personne grasse et de perpétuelles songeries obsédantes qui lui faisaient trouver rebutantes les besognes accoutumées.

Cette satiété, confuse dans les commencements, finit par s’accentuer au point de glisser une pointe d’ennui dans leurs entrevues.

Elle demeurait les yeux perdus, à regarder par-dessus la tête de son amant. Le silence de la petite maison, qui était comme un secret de plus sur leur tendresse, l’importunait, lui semblait horriblement pesant et vide. Il était obligé de lui répéter les mêmes choses. Elle l’écoutait à peine, avec un sourire machinal, ou bien fronçait les sourcils, impatientée de l’entendre. Des bâillements lui venaient aux lèvres.

Un jour, il lui fit une scène.

— Serait-il que t’en aurais assez, dis ?

La voix lui sortait de la gorge, éraillée et dure ; il tenait ses poings fermés. Elle eut peur de sa colère et répondit par un mot vague.

— À quoi que tu vois ça ?

Il eut un mouvement, comme pour tout briser autour de lui et brusquement se planta devant elle, les bras croisés.

— Faut me l’dire, d’abord. J’ai cor’ assez de plomb pour nous deux.

Elle leva les yeux, frissonnante. Une résolution froide se lisait sur son visage

— Grande bête ! va ! dit-elle. Est-ce que je ne suis pas toujours la même ?

Il secoua la tête.

— Non, non, non !

Elle haussa les épaules, à la fois douce et bourrue. Lui, continuait à secouer la tête sans parler.

À la fin, le voyant dans cette peine, elle fut prise d’un beau mouvement de passion. Elle sauta sur ses genoux et mit ses poings dans ses cheveux.

— Regarde-moi, tiens !

L’homme haussa lentement le regard, la tête basse et de côté, comme la lice grognante que le maître a matée, et un éclat vitreux allumait sa prunelle pleine de fureur et d’adoration.

— Ben, quoi ? grommela-t-il, j’te regarde. Après ?

Elle lui riait d’un large rire qui découvrait ses gencives rouges.

— Après ? dit-elle. Ben ! Tu ne vois pas qu’y a qu’on aime son homme ?

Alors une volupté l’amollit. Il lui prit la tête, se mit à la baiser et en même temps il poussait des soupirs, sa douleur s’en allant par là, petit à petit, comme le vent par le trou d’une outre. À la fin, il l’enleva tout d’une pièce, et jetant sa casquette à terre avec force :

— Nom de Dieu ! j’ suis un coïon, fit-il.

Elle se pendit à lui, imprimant dans ses pectoraux les pointes de sa gorge. Il se débattait.

— T’es une enjôleuse. On s’quittera !

Mais sa force était entamée. Il s’abattit près d’elle, tiraillé par ses mains hardies et caressantes et ne demandant qu’à la croire. Pourtant un doute lui restait, comme le mal sourd d’une plaie qui a cessé de saigner ; et sa rancœur le rongeait.

Elle s’en aperçut.

— T’as des idées sur moi, lui dit-elle, en le baisant dans la nuque, d’un coup de dent.

Il eut peur de remuer cette souffrance, hésita, dit non de la tête, et comme elle insistait, se décida. C’était vrai qu’il avait des idées ; elle s’ennuyait avec lui. Est-ce qu’elle n’avait pas bâillé plusieurs fois de suite, tout à l’heure ?

Puis elle était toujours pressée de s’en aller, depuis quelque temps. Deux jours de suite, elle n’était pas venue. Elle voulait s’arracher à lui, tout doucement. Ça se voyait clair comme la lune et les étoiles.

Germaine haussait les épaules.

— C’est pas vrai ! Peut-on dire !

Et sa tendresse lui revenait devant cet homme à consoler et ces mensonges à prodiguer. L’imprévu de la scène rompant la régularité de leurs entrevues, elle se sentait reconquise par un élan nouveau, un besoin de lui faire oublier sa défaillance d’amour.

Cela dura quelques semaines.

Puis la lassitude reparut. Elle aurait voulu trouver une occasion de rester plusieurs jours sans le voir. Cette plénitude de passion l’engourdissait comme une monotonie ; ils auraient eu bien plus de plaisir à se revoir après un petit temps de séparation. Et elle chercha un moyen de lui couler cela à l’oreille, en douceur, sans le fâcher. Mais il avait une manière d’aimer les gens différente de la sienne. Il la voulait tout entière et constamment. Il aurait passé ses jours et ses nuits à demeurer près d’elle, à la regarder vivre, à vivre de sa vie ; et cet attachement, pareil à celui des bêtes, lui tenait au corps par toutes les fibres et toutes les moelles.

Aucune ruse ne se mêlait plus à sa folie pour Germaine. Il l’aimait d’un cœur bête, avec une large candeur. Il y eut alors ceci de singulier, c’est que l’astuce qui avait été du côté du garçon au temps des convoitises, passa du côté de la fille, après l’assouvissement. Elle rusa pour être quittée comme il avait rusé pour être accepté.

Un jour qu’elle crut le moment venu, elle lui prit la tête et la serra contre sa gorge, d’une caresse longue comme un bercement.

— Vrai, là, nous sommes trop amoureux, lui dit-elle. On dit que ça ne dure pas, quand ça va trop fort.

Il darda d’en bas un regard courroucé et répondit avec chaleur.

— Dis qu’y-z-en ont menti. Je l’sens ben là.

Elle resta un instant sans répondre, puis reprit :

— Enfin, ça se dit ; moi, je n’sais pas. Mais tout d’même, si c’était pour durer, faudrait pas se voir trop souvent, vrai ! Les gens mariés, par exemple…

— Eh bien ?

— … n’ s’aiment plus. Oh ! ça, c’est la vérité.

Il secoua la tête.

— J’vois ben quoi tu veux !

Elle eut une secousse imperceptible et levant les yeux vers lui :

— Quoi ?

— J’vas te dire. Tu es une mamzelle ; moi, j’suis un homme tout court. T’as des idées. J’te gêne.

Il accentuait chaque mot d’un hochement de tête, calme, avec un peu d’émotion seulement dans la voix.

Et continuant :

— Alors, comme ça, tu m’aurais pris pour t’amuser ! J’serai été dans tes mains comme qui dirait une poupée ! C’est-y ça ?

Elle mit la main sur sa bouche.

— Tu sais ben que non.

— Alors ?

— Alors, j’veux dire seulement qu’on a plus de plaisir à s’voir quand on ne s’voit pas tous les jours. On s’mangerait de s’revoir.

Il l’écoutait parler à présent, avec une stupeur triste.

— T’es plus homme que moi, fit-il à la fin. Moi, plus j’te vois, plus ça me tient de t’voir.

Il y eut un silence dans la chambre, devenue tout à coup morne comme un cimetière, tandis que derrière le mur ronflait le vent dans les grands arbres lourdement secoués.

Il reprit :

— T’ faut’y que j’ m’en aille un petit temps, alors, dis ?

Sa voix tremblait. Elle plongea ses yeux au fond des siens, inquiète, n’osant dire oui, et se méfiant de sa tranquillité comme d’une ruse, puis se mit à rire :

— P’t’ ête bien, mon homme.

Il courba la tête, saignant et pourtant joyeux de lui complaire, même au prix d’un grand sacrifice.

Ils demeurèrent trois jours sans se rencontrer, et au bout de ce temps, elle eut une fureur de le voir, étonnée et charmée de lui être à ce point soumise. Elle courut chez la Cougnole.

Il avait battu les bois à la guetter, l’espérant malgré elle et hâve, éreinté, l’air farouche, il portait sur ses traits la douleur de cette attente vaine.

— J’viens, tu vois, lui cria-t-elle, de loin, tout son être dilaté dans une joie réelle de le posséder.

Elle lui trouvait une beauté neuve ; cette absence le lui rendait avec des changements, quelque chose d’un autre homme ; et elle l’admirait, émerveillée, regagnée par l’ancien amour.

Lui, pleura ; de grosses larmes chaudes luisaient sur ses joues brunes, d’où elles coulaient sur les mains de Germaine.

— Faudrait pas recommencer souvent !

Et il ajouta qu’il avait été très malheureux. Il avait eu des idées drôles ; il avait même pensé à aller se tuer dans la cour de la ferme.

Elle lui donna des tapes dans les côtes.

— Biesse, va ! Puisque j’suis là !

Il répondit :

— Ah ! oui, t’as raison ! t’es là !

Elle lui avoua alors que la séparation avait été d’abord comme un temps de repos après avoir porté un poids lourd, mais bientôt ça lui avait fait un trou, comme si on lui avait arraché l’estomac du ventre. Elle l’aurait cherché partout, au fond des bois, s’il avait fallu. C’est à présent qu’elle l’aimait ! et il l’écoutait, ravi, buvant les paroles sur ses lèvres d’une bouche altérée.

Ce furent quelques bons jours.


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