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Un monsieur qui n’aime pas les monologues

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GEORGES FEYDEAU






UN MONSIEUR




QUI N’AIME PAS LES MONOLOGUES


MONOLOGUE


DIT PAR


COQUELIN CADET, de la Comédie-Française




PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis

1882
Tous droits réservés.





À


COQUELIN CADET








Non ! je m’en vais ! cela m’agace ! Il y a là, à côté, ce grand blond, vous savez, ce grand blond qui dit des monologues… Eh bien ! il en dit un en ce moment !…


Des monologues ! a-t-on idée de cela ! Si j’étais la préfecture de police, je les défendrais ! C’est faux ! Archi-faux ! Un homme raisonnable ne parle pas tout seul ; il pense, et alors il ne parle pas ! C’est ce qui le distingue des fous qui parlent et qui ne pensent pas. Admettre le monologue, c’est rabaisser l’humanité ! On devrait le défendre ! cela me rend malade !


Moi, je n’admets le monologue… qu’à plusieurs ; parce qu’alors ce n’est plus un monologue ! Ce sont des gens qui se parlent ! et nous, qui les écoutons, dans la salle, nous sommes comme des indiscrets ; mais ils ne s’occupent pas de nous. Tandis que celui qui vient nous débiter un monologue… de quel droit ? Qui est-ce qui lui demande quelque chose ? Enfin, c’est comme si je venais vous en dire un, moi ! Hein ! qu’est-ce que vous diriez ? c’est faux, archi-faux, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous sommes du même avis.


Ah ! quand on a une excuse, bon, je comprends : c’est autre chose ! ainsi, moi, tenez, j’ai un concierge… c’est très curieux… pas d’avoir un concierge, c’est une infirmité !… Non, c’est qu’il parle toujours seul. Mais lui, cela ne m’agace pas, parce qu’il a une excuse : il est sourd ! Il parle, c’est une façon de s’entendre penser.


Mais, tenez, pour vous prouver que je ne suis pas de parti pris : la chanson, la romance, je comprends très bien ! parce qu’il y a la musique ; c’est faux, archi-faux, mais il y a la musique. Voilà l’excuse. C’est une façon de vous dire : « Vous savez, n’en croyez pas un mot ! » Tandis que le monologue, on dirait toujours que c’est arrivé. Ainsi, dans les tragédies de Corneille, c’en est rempli ; chaque fois qu’il y en a un, je quitte la salle ; ça m’agace ! et je ne rentre que lorsqu’un second personnage rentre aussi. C’est pour cela que vous me voyez toujours aux strapontins ; c’est plus commode pour sortir ! Malheureusement, on les a supprimés. Enfin, je vous demande un peu, quoi de plus ridicule qu’un homme qui a bien autre chose à faire que de bavarder tout seul, et qui se met à déclamer, par exemple :

Déclamant.


Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !...


C’est idiot !… Encore s’il y avait de la musique !

Il chante sur l’air de Tout à la joie de Fahrbach.


Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
Ah ! ah ! ah !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !
Ah ! ah ! ah !


Eh bien ! ce serait tolérable : il y aurait une excuse ! mais sans cela il n’y en a pas.


L’autre jour, j’étais en chemin de fer ; dans le même compartiment, il y avait un monsieur. Nous n’étions que deux… lui et moi ! C’était un Anglais… ou, du moins, il en avait l’accent… quand il parlait… mais il ne parlait pas. Tout à coup, entre deux stations, il se met à remuer, à se tortiller, avec un flegme britannique ; puis, soudain, il desserre les dents… des dents britanniques, comme le flegme ; et je l’entends murmurer : « Oh ! yes, yes, water-closet ! oh ! là ! » J’ai compris que c’était de l’anglais. Un monologue en anglais, passe encore ; je ne pouvais pas lui en vouloir, au moins celui-là, il avait ses raisons !


L’autre jour, j’étais à l’exposition : il y avait des dames, beaucoup de dames ; j’en avais une devant moi… elle était très bien ! elle parlait toute seule et j’entendais tout ce qu’elle disait : « Ah ! je suis bien fatiguée !… si je prenais une voiture… j’irais dîner avec plaisir au restaurant… un bon buisson d’écrevisses, du champagne, oh ! ce serait bon !… » Et ainsi de suite ; c’était un monologue ! mais là, soit, il y avait une excuse ; je pouvais pas lui en vouloir ;… je ne lui en ai même pas voulu du tout… Enfin c’est un monologue qui m’a coûté très cher… Passons !


Tenez ! ma femme !… elle est bien bonne !… pas ma femme, l’aventure. Elle était dans sa chambre, un soir, étendue sur son divan. Je rentre doucement ; elle parlait toute seule, elle disait des bêtises : « Auguste !… viens !… n’aie pas peur, l’autre est sorti ! tu n’as rien à craindre… » Auguste ! je vous demande un peu ! Et je m’appelle Ernest. Elle faisait du monologue ! mais je n’ai pas pu lui en vouloir : c’était inconscient… elle dormait !


Enfin, celui-là, je le comprends, mais les autres… c’est faux, archi-faux. Ah ! si jamais je venais comme cela, à propos de rien, vous raconter mes petites affaires, je voudrais que chacun de vous se levât et me criât : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! » Et tenez ! c’est une idée, si le grand blond n’a pas encore fini son monologue, je vais rentrer dans la salle, et je lui crierai : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en ! »

Il sort en courant.


fin