Un nouveau livre sur Stendhal

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Un nouveau livre sur Stendhal
Revue des Deux Mondes5e période, tome 8 (p. 444-455).


Beyle a eu une destinée assez extraordinaire. Il ne fut nullement goûté de ses contemporains, ce dont il conçut un vif chagrin. Son livre de l’Amour passa presque inaperçu : il eut en onze années dix-sept acheteurs. L’impression produite par Le Rouge et le Noir fuit surtout celle du scandale ; et ce fut prudence à l’auteur de la Chartreuse de Parme de dédier son livre à quelques lecteurs de choix. Quand Beyle mourut, il avait si peu de réputation que les journaux estropièrent son nom réel, et confondirent son nom de guerre avec le titre d’un roman de Kératry : ils annoncèrent la mort de « M. Bayle, plus connu dans le monde littéraire sous le pseudonyme de Frédéric Styndall. » Il n’était pas l’un des plus profonds parmi les « écrivains penseurs de son temps ; il n’était à aucun degré un « écrivain artiste ; » pourtant c’est l’un de ceux dont l’influence a été le plus réelle. On peut la suivre de façon ininterrompue à travers tout le XIXe siècle. Beyle a « déteint » sur Mérimée, auquel il a transmis son tour d’esprit d’ironiste et de mystificateur, son affectation de sécheresse, sa prédilection pour les époques et les pays de mœurs violentes. Il a aidé Balzac à discerner cette ambition effrénée et ce désir de parvenir à tout prix dont est travaillée l’âme de ses jeunes gens. Taine s’est rencontré avec lui, parce que l’un et l’autre avaient fréquenté chez les mêmes maîtres, les philosophes sensualistes du XVIIIe siècle ; il lui a emprunté des vues dont Beyle n’avait sûrement pas soupçonné la portée, et qu’il a développées et organisées en système de critique ; il lui doit encore ses idées sur l’énergie, sur la vie de salon dans la France de l’ancien régime, sur la parenté de Napoléon avec les condottières italiens. Beyle tenait à l’école romantique par son individualisme ; d’autre part, son horreur de l’emphase, sa curiosité du « petit fait, » le firent considérer comme un précurseur par l’école réaliste. Une fois de plus, dans les dernières vingt années du siècle, les idées et les sentimens, l’esthétique et la morale viennent à changer : on se dégoûte du naturalisme pour sa grossièreté et du positivisme pour l’étroitesse avec laquelle certains de ses représentans l’ont formulé. « Je serai lu vers 1880 » avait prononcé Beyle. Ce n’était qu’une fanfaronnade. Ce n’était que le dernier recours de l’amour-propre exaspéré chez l’auteur méconnu qui en appelle à la postérité. Il se trouva que ce souhait fut réalisé. L’école de 1880 goûta le psychologue qui se donnait pour être, par profession, observateur du cœur humain, » le cosmopolite devant lequel il n’y avait pas à se gêner pour médire de la France, car, disait-il, vengo adesso di Cosmopoli, le dilettante qui réduisait la science de la vie à un art de la jouissance égoïste et raffinée. Ce fut le temps de la grande vogue dé Stendhal, moment unique dans l’histoire de sa réputation, point culminant de sa célébrité. Enfin le beylisme avait passé religion ! Il avait ses initiés, ses dévots, ses confesseurs de la foi ! Grâce aux Stendhaliens, il devint difficile de parler de Stendhal sans un peu d’irritation. L’engouement avait été vif : il a été de courte durée.

Le moment est venu, non plus seulement pour l’essayiste à la manière de Taine ou de M. Bourget, mais pour l’historien. Le biographe de Stendhal a en sa possession tous les documens, depuis qu’avec un zèle infatigable M. Casimir Striyenski a déchiffré les brouillons, ébauches et autres « inédits » de l’écrivain grenoblois. Il est placé à bonne distance pour juger l’homme et son œuvre. M, Arthur Chuquet a voulu être cet historien de Stendhal : il lui consacre un volume de l’information la plus minutieuse et la plus précise : Stendhal-Beyle[1]. L’exactitude et la sûreté, qui sont les qualités habituelles des travaux de M. Chuquet, étaient ici d’un prix tout particulier, Beyle s’étant ingénié à dépister le lecteur, ayant travaillé à se composer une légende, et menti avec application. M. Chuquet le juge sans prévention. L’homme lui paraît avoir été un vilain personnage, et le moraliste avoir gâté par un mélange d’idées fausses ses aperçus les plus originaux ; mais il rend justice à l’un et à l’autre. La conclusion du livre est tout à fait équitable, et on peut s’y associer. « Beyle, écrit M. Chuquet, fut un amateur et un fantaisiste plutôt qu’un artiste, un original plutôt qu’un écrivain original, un écriveur plutôt qu’un écrivain. Il n’avait pas appris de La Bruyère que c’est un métier de faire un livre et qu’il faut plus que de l’esprit pour être auteur. Il manque trop souvent de mesure et de justesse. Mais on en voudrait aux historiens de la littérature française qui rie citeraient pas son nom. » Quelques personnes trouveront l’éloge un peu mince : M. Chuquet sera frappé d’excommunication par les pontifes du stendhalisme et ne s’en portera pas plus mal.

L’idée la plus originale de Beyle, et qui est au centre même du beylisme, c’est le culte qu’il professe pour l’énergie. Mais d’ailleurs en quel sens prend-il ce mot ? Cela n’est pas très clair, et l’est même si peu qu’on a pu soutenir que Beyle entend par l’énergie ce qui en est le contraire. Ce n’est pas faute que Beyle soit revenu souvent sur le sujet : il est homme à ressasser cent fois pour une l’idée dont il est entiché. Seulement il a le secret de dire sous une apparence de clarté et de précision des choses obscures. Afin de définir l’idée, et d’en mesurer la signification et la portée, demandons-nous comment elle a pu se présenter à Beyle et germer dans son cerveau, et comment elle s’accorde avec ce que nous savons de son esprit et de son humeur.

S’il faut en croire une des assertions qui reviennent le plus ordinairement sous la plume de Beyle, le trait caractéristique du Français est la vanité : cela est vrai du moins pour le Français que fut Henri Beyle. Ce trait est le premier en date qui apparaisse en lui, et par lequel se manifeste d’abord sa nature. De son propre aveu, il avait, dès son enfance, un orgueil intolérable. Cela fit qu’il ne put supporter aucun joug, aucune contrainte. Il est rebelle à l’autorité et réfractaire à l’éducation. « Nos parens et nos maîtres sont nos ennemis naturels, quand nous entrons dans le monde, » avait-il coutume de dire. Il ne se sentait du reste pas en sympathie avec les enfans de son âge. Beyle est de ceux qui n’éprouvent ni n’éveillent la sympathie : ils se sentent différens des autres, ou, comme ils disent, supérieurs ils font le vide autour d’eux. Les vaniteux sont des timides ; c’est le cas de Beyle, tout cynique qu’il ait pu être. Il est atteint de timidité au sens oh la timidité est une maladie de l’esprit, une manie qui relève de l’observation médicale. Comme le héros de son premier roman, Octave de Malivert, il reste toute sa vie « fidèle au mystère qui marquait toutes ses actions. » il est sinon coupable de fausseté, du moins coutumier de procédés tortueux. Il se cache, se travestit, s’affuble de titres imaginaires et de noms d’emprunt, se donnant tantôt pour un officier de cavalerie et tantôt pour un commis voyageur. Il s’imagine être persécuté par la police, signe ses billets les plus insignifians des pseudonymes les plus baroques ; un soir, dans un salon, il se fait annoncer sous le nom de Cotonnet. Tandis que l’homme tout à fait sain d’esprit va droit devant lui, exprime ses idées parce qu’il les croit justes, et tient compte de l’opinion d’autrui dans la mesure où elle est pour lui un utile contrôle, le vaniteux par timidité est, vis-à-vis de l’opinion, dans une dépendance continuelle, étroite et douloureuse. Il regarde sans cesse vers elle avec inquiétude, craint toujours qu’elle n’empiète sur ses droits et ne porte atteinte à sa liberté ; et, pour être plus sûr de ne pas être absorbé par elle, il s’y oppose. Il prend le contre-pied de l’avis commun, s’installe dans l’attitude contrariante et contredisante. Par crainte de se faire moquer de lui, il s’empresse de se moquer des autres : il mystifie, par crainte d’être dupe. Il défend ses idées non comme justes, mais comme siennes, et s’y entête. Pour les mieux affirmer, il les exagère ; et, pour n’en rien laisser tomber, il les force et les outre jusqu’au paradoxe. Il est irritant, désobligeant ; cassant. Enfin, pour échapper tout à fait au soupçon de condescendance, il devient brutal. Méfiance soupçonneuse, humeur contrariante, ironie, manie du paradoxe, affectation de cynisme et de brutalité, ce sont chez Beyle autant de conséquences de sa vanité foncière.

Beyle a le tempérament sensuel. On le devine à voir, d’après ses portraits, son enveloppe épaisse et triviale. Ceux qui l’ont connu ne se souviennent d’aucun temps où il n’ait été engagé dans quelque intrigue amoureuse : cela depuis l’extrême jeunesse jusqu’à la fin de sa vie, où il a figure de vieux beau. Ses conquêtes sont parfois des femmes du monde, du monde de l’Empire ou du monde cosmopolite ; ce sont d’autres fois des filles d’auberge. Où l’entraîne son plaisir, il suit. Nous le trouvons à Marseille employé de commerce, parce qu’une petite actrice dont il est l’amant, et qui, bien entendu, le trompe, y a un engagement. Il reste en Italie pendant les Cent-Jours, parce qu’il y est retenu par des raisons de même nature. Son enthousiasme pour l’Italie vient de ce que dans nul autre pays il n’a trouvé autant de facilité pour faire l’amour. On nous dit que sa conversation trahissait le goût de l’obscénité. Et George Sand, qui n’était pas prude, l’ayant rencontré, lors de son voyage en. Italie avec Musset, fut révoltée de la crudité de son langage.

Enfin cet observateur narquois, ce moraliste curieux, ce subtil psychologue est un homme d’action. D’avoir suivi les armées de Napoléon, cela le distingue de beaucoup des littérateurs de la Restauration. Sa carrière militaire a été sensiblement plus courte et moins glorieuse qu’il ne se l’est par la suite imaginé ; tout de même il a été dragon et il a fait campagne. En Allemagne, en Russie, en Saxe, il n’a été que spectateur, non acteur ; il n’a vu ni Marengo, ni Iéna, ni Wagram, ni la Moskova ; la seule bataille à laquelle il ait assisté est la bataille de Bautzen, et il était sur les derrières. Pendant que Moscou brûlait, il a été surtout sensible à l’effet de pittoresque ; mais enfin il a vu l’entrée de Napoléon à Berlin et l’incendie de Moscou. Pendant la retraite de Russie, est-il vrai que Daru l’ait complimenté de s’être chaque jour fait la barbe ? L’anecdote ne nous est connue que par le témoignage de Beyle, et c’est un témoignage sujet à caution ; toujours est-il qu’il assistait à la retraite de Russie, qu’il a fait preuve de présence d’esprit au passage de la Bérésina, et qu’il serait puéril de contester la bravoure d’hommes qui ont été aux prises avec de pareilles épreuves. Il ne s’est avisé d’admirer Napoléon qu’un peu tard, et quand le bonapartisme était devenu une forme de l’opposition : toutefois il est hors de doute qu’il a trouvé en lui-même cet enthousiasme napoléonien qu’il a placé dans l’âme de Julien Sorel et de Fabrice. Comme eux, il a pris Napoléon pour son héros. Comme eux, il a subi le prestige de ce grand professeur d’énergie et il lui doit l’unique exaltation dont son âme fût capable.

Ce sont nos goûts qui président à la naissance de nos idées et déterminent le choix que nous faisons d’une doctrine. Beyle a une philosophie dont il nous donne, dans une de ses lettres, la substance : « Je lisais les Confessions de Rousseau, il y a huit jours. C’est uniquement faute de deux ou trois principes de beylisme qu’il a été si malheureux. Cette manie de voir des devoirs et des vertus partout a mis de la pédanterie dans son style et du malheur dans sa vie. Il se lie avec un homme pendant trois semaines : crac, les devoirs de l’amitié, etc. Cet homme ne songe plus à lui après deux ans ; il cherche à cela une explication noire. Le beylisme lui eût dit : deux corps se rapprochent, il naît de la chaleur et une fermentation, mais tout état de cette nature est passager. C’est une fleur, dont il faut jouir avec volupté. » Nous sommes fixés, et nous n’éprouverons aucune hésitation à déclarer que le beylisme est une philosophie fort courte. C’est celle qu’on pouvait attendre d’un homme qui tenait Helvétius pour le plus grand des philosophes. Beyle professe que toute la vie se résume dans la chasse au bonheur et il définit le bonheur par le plaisir. « La vertu, c’est augmenter le bonheur ; le vice augmente le malheur ; tout le reste n’est qu’hypocrisie ou ânerie bourgeoise. » Comme la morale, la religion n’est qu’un système pour faire des dupes : les croyans sont des sots et les prêtres sont des fripons. Ces théories ont leur date et nous ne sommes pas embarrassés pour les situer dans l’histoire des idées elles sont d’un élève docile de Condillac, d’Helvétius, du baron d’Holbach, de Cabanis et de Tracy. Un sensualiste, un athée, un épicurien à la mode du XVIIIsiècle finissant, mais dont l’imagination a reçu l’ébranlement de la gloire napoléonienne, voilà Beyle.

Représentons-nous-le maintenant dans cette société de la Restauration où il va commencer à écrire. Il n’y trouve rien qui ne soit en contradiction avec ses goûts. C’est une société bourgeoise, prudente et pacifique. Elle fait état de respecter des principes où Beyle n’a jamais voulu voir que des préjugés. Le mouvement littéraire, issu des exemples de Chateaubriand, n’est-il pas lui-même marqué par un retour au christianisme ? A Paris, dans les hautes classes, « les jeunes gens de vingt ans songent déjà à être députés et craindraient de nuire à leur réputation de gravité en parlant plusieurs fois de suite à la même femme. » Dans les petites villes règne la tyrannie de l’opinion. Aussi bien dans tous les pays étrangers, un seul excepté, l’état des mœurs est le même, et c’est à toute la civilisation moderne que Beyle fait le procès. Le Français est plus vaniteux, l’Anglais est plus positif : le premier représente l’esprit de société, et le second l’esprit d’association. La vie est morose en Angleterre : elle n’est pas plus réjouissante en Amérique. « Je désire, comme honnête homme, surtout quand je suis en butte aux vexations des polices italiennes, que toute la terre obtienne le gouvernement de New-York ; mais, dans ce pays si moral, en peu de mois l’ennui mettrait fin à mon existence. » De la vie moderne on a chassé l’imprévu : à la place s’est installé l’ennui. À ces sociétés si bien civilisées que manque-t-il ? L’énergie.

L’énergie a existé en France à certaines époques de notre histoire, au temps des guerres de religion, de la Ligue et de la Fronde. Le règne de Louis XIV, cent cinquante années de vie de salon, d’honneur mondain et de galanterie, l’ont étouffée. Elle reparaît avec la Révolution, qui rend du naturel aux mœurs, du sérieux aux caractères, suscite des génies dans des classes qui ne fournissaient jusqu’alors que des avocats et des officiers subalternes, crée des types admirables tels que ceux de Mme Roland et de Danton. Elle décline sous l’Empire, parce qu’on vit sous le regard du maître, qu’on se soucie de l’avancement, qu’on s’assouplit dans les antichambres des Tuileries. Elle est définitivement ruinée par la bonne compagnie de 1820. L’énergie existait dans l’Italie de la Renaissance : elle éclate alors dans les luttes des petits États, dans les violences et les exactions des princes, dans les meurtres, pillages, brigandages, grâce à un état social qui permettait leur entier développement à toutes les facultés et à toutes les convoitises d’une humanité débridée. C’est une des époques de prédilection de Beyle : il y place la scène de ses Nouvelles italiennes. Jules Branciforte, qui, à la tête de ses bravi, donne l’assaut au couvent où s’est réfugiée la future abbesse de Castro, était un homme qui ne manquait pas de caractère. Même dans l’époque contemporaine, Beyle trouve encore de l’énergie. Il y en a dans l’Italie de 1815. C’est un pays où l’on ne se soucie pas des convenances, où les mœurs ont du naturel, de la « bonhomie, » du laisser aller : on fait ce qui plaît. L’esprit n’y gâte pas l’amour ; on a des passions profondes quoique vives : une femme voit un homme pour la première fois, le trouve à son goût, se jette dans ses bras ; cette même femme, si elle apprend que son amant est malade, s’échappera de sa chambre la nuit par une corde attachée à sa fenêtre, et grimpera par le même chemin dans la chambre de celui qu’elle aime : cela, treize nuits de suite. Voilà des mœurs I

D’une façon générale, Beyle est d’avis que l’énergie, qui a disparu de la bonne compagnie, s’est réfugiée dans les basses classes : il en donne pour preuve les assassinats. « Cette nuit, il y a eu deux assassinats. Un boucher presque enfant a poignardé son rival, jeune homme de vingt-quatre ans. Ils étaient tous deux du quartier des Monti : ce sont des gens terribles. L’autre assassinat a en lieu près Saint-Pierre, parmi des Transtévérins : c’est aussi un mauvais quartier, dit-on ; superbe à mes yeux ; il y a de l’énergie, c’est-à-dire la qualité qui manque le plus au XIXe siècle… » « J’ai deux ou trois histoires de voleurs, à faire frémir si l’on considère les cruautés affreuses, mais à frapper d’admiration si l’on est assez philosophe pour voir le génie de ces gens-là et leur sang-froid… » « En France, où le caractère manque, c’est aux galères que se trouve la réunion des hommes les plus singuliers. Ils ont la grande qualité qui manque à leurs concitoyens, la force de caractère. » « L’an passé, les tribunaux nous ont appris plusieurs assassinats commis par amour ; les accusés appartenaient tous à cette classe ouvrière qui, grâce à sa pauvreté, n’a pas le temps de songer à l’opinion du voisin et aux convenances. M. Lafargue, ouvrier ébéniste, auquel la Cour d’assises de Pau vient de sauver la vie, a plus d’âme à lui seul que tous nos poètes pris ensemble. » Ajoutez les suicides : « C’est du cinquième étage qu’on se jette par la fenêtre. » Italiens forcenés du XVIe siècle, révolutionnaires farouches, Italiennes énamourées, galériens, meurtriers par amour, suicidés, ils ont tous un trait en commun : ils ont ressenti la passion avec violence, et, pour la satisfaire, ils n’ont reculé devant aucun obstacle, cet obstacle fût-il l’existence d’autrui ou leur propre existence.

Dans les types les plus significatifs qu’il a créés, Beyle s’est appliqué à personnifier l’énergie ainsi conçue. Julien Sorel est un ambitieux : le fond de son être est fait d’orgueil perverti et d’amour-propre exaspéré. Satisfaire à tout prix cet amour-propre, c’est en quoi consistera pour lui l’énergie. Beyle posait en principe que, si l’on se trouve seul avec une femme, on doit se donner cinq minutes pour se préparer à l’effort de lui dire : « Je vous aime. » « Dites-vous : je suis un lâche si je n’ai pas dit cela avant cinq minutes. » Il conformait sa conduite à ce principe rigoureux. Un jour qu’il se promenait avec une dame dans un parc : « Je ne suis qu’un lâche, se dit-il, si je ne me déclare pas lorsque nous serons arrivés à tel arbre de l’avenue, » et il se déclara. Julien fait de même. Il est admirable pour se créer des « devoirs » qu’une fois imaginés il accomplira, sous peine de perdre l’estime de soi. Les obstacles dont il aura à triompher dans son rôle de séducteur sont sans nombre : sa gaucherie de novice, la peur d’être surpris, enfin sa parfaite froideur. Lorsqu’il déclare à Mme de Rénal qu’il ira dans sa chambre, la nuit, à deux heures, il souhaiterait de toute son âme qu’on le lui défendit, et, s’il ne suivait que son penchant, il ne bougerait de chez lui. Mais quoi 1 le devoir commande. « Je lui ai dit que j’irais chez elle à deux heures, se dit-il en se levant ; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au fils d’un paysan ; mais, du moins, je ne serai pas faible… Julien avait raison de s’applaudir de son courage, jamais il ne s’était imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui… » Mêmes terreurs quand il escalade la fenêtre de Mlle de la Mole. « De sa vie, Julien n’avait eu autant de peur. Il ne voyait que les dangers de l’entreprise et n’avait aucun enthousiasme… Il n’avait pas d’amour du tout. » Mais posséder, lui, plébéien, une femme élégante comme Mme de Rénal, humilier dans la personne de Mlle de la Mole toute l’aristocratie, voilà ce qui chez lui tient lieu de l’amour et voilà l’objet qu’il se doit à lui-même de réaliser quoi qu’il puisse lui en coûter. — Elle aussi, Mathilde de la Mole est une beyliste. Elle a la nostalgie de ces temps héroïques où l’on trouvait des hommes grands par le caractère comme par la naissance, où les Français n’étaient pas des poupées. Elle se sent dépaysée dans une époque d’où la civilisation a banni le hasard et l’imprévu. Elle en veut aux jeunes nobles de son temps de n’être pas des gentilshommes du temps de Henri III. Elle s’avise que sa liaison avec Julien lui apportera le bonheur tel qu’elle le rêve : et à cette idée du bonheur entrevu elle doit, parce qu’elle est une nature supérieure, sacrifier les vulgaires obstacles de la morale et des convenances. « Entre Julien et moi il n’y a point de signature de contrat, point de notaire ; tout est héroïque, tout sera fils du hasard. À la noblesse près qui lui manque, c’est l’amour de Marguerite de Valois pour le jeune La Mole. » - Fabrice a une altercation dans un café de Genève, avec un inconnu : « Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout à fait du XVIe siècle : au lieu de parler de duel au jeune Genevois, il tira son poignard et se jeta sur lui pour l’en percer. » Tels sont les héros de Stendhal. Ce sont de tristes héros, cela va sans dire. Mais sont-ils énergiques ?

Ce sont des impulsifs. M. Faguet en faisait la remarque ici même et tirait de là des conséquences spécieuses. L’impulsion chez eux est si violente qu’elle les jette à la poursuite de l’objet qu’ils convoitent, sans leur laisser le moyen, de réfléchir, de se reprendre, de s’arrêter. L’image du but à atteindre les hante si complètement leur apparaît avec une telle intensité, qu’en comparaison toute autre image, celle du danger par exemple, s’atténue, s’efface, se ternit, s’évanouit. Chez eux, l’instinct va tout de suite à sa satisfaction. Ils ne mettent pas d’espace entre le désir et l’acte. Or, objecte-t-on, c’est dans cet espace qu’il y aurait place pour l’énergie, car elle consiste essentiellement à refréner la passion, à faire prévaloir par-dessus l’instinctif désir de jouissance des mobiles supérieurs, à imposer une discipline à nos facultés, à les tendre, à maintenir et à régler leur effort en vue d’un but lointain… De toute évidence, l’énergie ainsi entendue est celle à laquelle nous réservons notre admiration ou même notre estime ; c’est la seule qui ait une valeur morale et sociale. Il est fâcheux que Stendhal ne s’en soit pas avisé ; mais il lui manquait pour cela bien des choses. Il lui manquait d’abord de s’être fait de la vie une autre conception, et d’admettre qu’elle puisse avoir un autre but que la poursuite de la jouissance immédiate. Il lui manquait d’avoir dépassé cette vulgaire et plate doctrine d’après laquelle tout ce qui relie les hommes entre eux, religion, morale, sentiment de la patrie, n’est qu’hypocrisie et duperie. Il lui manquait de pouvoir se résoudre à prendre vis-à-vis de la société une autre attitude que celle de mystificateur. C’est dire qu’il lui manquait d’avoir une autre humeur que la sienne, une autre complexion, une autre formation intellectuelle. Beyle n’est qu’un épicurien exalté par le napoléonisme, ou, si l’on préfère, c’est un romantique resté fidèle aux idées du XVIIIe siècle.

Il reste que l’énergie, telle qu’il la définit, n’est pas le contraire de l’énergie proprement dite : elle en est la condition et la matière. Dépouillons sa théorie de la forme paradoxale dont il l’a enveloppée, ce qu’on y trouvera, c’est une remarque si juste qu’elle en est banale : à savoir que, pour obtenir d’un individu une action vigoureuse, il faut avoir commencé par ne pas briser chez lui le ressort de l’action.

Qu’est-ce en effet que vouloir ? Une idée s’empare fortement de notre esprit, descend dans la sensibilité, s’y imprègne d’émotion, devient le principe de notre conduite, au service duquel nous mettons notre puissance de supporter la douleur, de braver l’insulte, d’affronter le danger. Voilà la volonté. Elle met à profit toutes les ressources de l’être. Or, pour que nous en soyons capables, encore faut-il que notre sensibilité ne soit pas atrophiée, notre tempérament usé, notre esprit anémié. On fait l’éducation de la volonté : cela consiste à endiguer, canaliser, diriger nos instincts non pas à les supprimer. Le sage n’est pas celui qui n’a jamais senti les ardeurs du sang ; mais c’est Socrate qui dirige vers le bien des instincts qui d’eux-mêmes tendaient vers le mal. L’ascète n’est pas celui qui ne désire pas le bonheur ; mais il le fait résider dans la privation dés jouissances vulgaires. Le martyr et le héros ne sont pas des êtres dénués de passions fortes ; mais ils ont pour passion celle de la gloire ou l’enthousiasme religieux. L’homme qui se dévoue, la femme qui se consacre à la charité, ne sont pas dénués du pouvoir d’aimer mais ces trésors d’amour qui sont en eux, ils les répandent sur l’humanité souffrante. Où il n’y a rien, la volonté perd ses droits. Vous pouvez donc, si vous vous adressez à des natures intactes, leur proposer un idéal en conformité avec les fins supérieures de l’homme : elles iront au sublime. Proposez ce même idéal à des natures appauvries, vous perdez votre peine, vous ne secouerez pas cette torpeur, vous ne réveillerez pas cette impuissance, vous ne ranimerez pas cette mort. C’est la vérité même. Ce qui n’est pas moins exact et que Beyle a bien vu, c’est qu’il y a des formes de société, des courans d’idées, des façons de vivre qui ont pour effet de ruiner dans son principe cette possibilité d’énergie que le moraliste, le chef d’État ou le chef de religion aurait transformée en énergie utile et noble. Il y a des systèmes d’éducation où tout est combiné pour empêcher l’enfant de devenir un homme. « Personne ne sait vouloir, écrit Beyle ; notre éducation nous désapprend cette grande science… » Et ailleurs : « L’éducation couleur de rose et si remplie de douceur que les Français donnent à leurs enfans ôte à ceux-ci l’occasion d’oser et de souffrir. Cette éducation parisienne anéantit la force de vouloir, qui n’est que le courage de s’exposer au danger. » Il y a des systèmes de gouvernement où tout est combiné pour tuer l’initiative chez l’individu et lui enlever toute sa force de résistance. Il y a des conditions sociales qui n’atténuent pas seulement la personnalité dans la mesure où cela est nécessaire pour établir l’harmonie sociale, mais qui minent et ruinent le caractère. Il y a des courans d’idées qui, en exagérant le prix de chaque vie humaine, font que nous en venons à mettre au-dessus de toute autre considération celle de la conservation de notre existence. Perdons l’honneur et perdons le bonheur, mais sauvons notre peau ! Sous de telles influences, l’égoïsme ni le désir de jouissance ne diminuent : l’égoïsme devient seulement plus timide et l’instinct de jouissance est réduit à sa seule bassesse. Ces dangers sont ceux de l’extrême civilisation. Les gens du XVIe siècle ou ceux du temps de la Révolution française vivaient dans des époques atroces ; l’Italie de 1815 est soumise à un gouvernement déplorable et ne se doute pas de ce que peut-être une éducation raisonnable ; mais, dans de tels milieux, l’individu est sans cesse en présence d’un obstacle : il a l’occasion et la nécessité de lutter ; toutes ses facultés sont tendues, prêtes au bien comme au mal ; toutes les forces du génie sont développées, prêtes à faire leur poussée en n’importe quel sens, à éclater dans la guerre ou dans les beaux-arts : « la plante homme » jaillit dans toute sa vigueur. Beyle a eu soin de compliquer, d’exagérer, de contourner son idée ; il a eu soin de n’y faire aucune des réserves et des corrections qui lui eussent attiré le désagrément de passer pour avoir du bon sens. Mais l’idée était juste c’est que l’homme a besoin d’être mis continuellement en lutte avec les obstacles, et que les formes de vie qui lui épargnent l’effort ont vite fait de l’étioler.

C’est à ce point de vue qu’il faut se placer pour apercevoir la portée de l’œuvre de Stendhal. En suivant ce principe de l’énergie à travers notre vie moderne, en recherchant les formes qu’il y peut prendre, les effets qu’il y peut produire, il a écrit un des livres qui comptent dans la littérature du XIXe siècle et créé un type qui est significatif d’une époque. « Tandis que les hautes classes de la société parisienne semblent perdre la faculté de sentir avec force et constance, avait-il dit, les passions déploient une énergie effrayante dans la petite bourgeoisie, parmi ces jeunes gens qui, comme M. Lafargue, ont reçu une bonne éducation, mais que l’absence de fortune oblige au travail et met en lutte avec les vrais besoins. Soustraits par la nécessité de travailler aux mille petites obligations imposées par la bonne compagnie, à ces manières de voir et de sentir qui étiolent la vie, ils conservent la force de vouloir parce qu’ils sentent avec force. » C’est en quelques lignes tout le contenu du caractère et tout le dessin du rôle de Julien Sorel. Sous l’ancien régime, confiné dans sa classe et voyant ses ambitions limitées, Julien se fût borné à remplir de son mieux sa tâche et à manifester tout son mérite à la place et dans la condition où sa naissance l’avait mis. Au temps de la Révolution, il eût été Danton, eût fait couper des têtes et, sous la pression de la terreur, poussé ses compatriotes aux frontières. Au temps de l’Empire, il se fût exposé sur le champ de bataille pour ramasser dans la victoire le bâton de maréchal. Mais il est placé dans notre société moderne, qui est fondée sur l’intérêt et dans laquelle le principe de l’égalité a abaissé toutes les barrières. Il a de l’intelligence, de l’instruction, des passions et pas de sens moral. Le champ est ouvert à ses convoitises : il peut prétendre à tout et il veut tout obtenir. Il est l’envieux, le jouisseur forcené, principal danger de notre société. C’est le déclassé. Beyle l’a le premier aperçu, analysé, défini. C’est cela qui est capital dans son œuvre : tout le reste n’y est que gentillesses. Son mérite est d’avoir, dès les premières années du siècle, mis en son jour cette vérité : par suite de l’atonie des classes jadis dirigeantes, la poussée se fait par en bas au profit de ceux qui, délestés de scrupules moraux, et débarrassés de toutes les entraves sociales, apportent dans la mêlée des appétits exigeans, des passions violentes et la force de haïr.


RENÉ DOUMIC.

  1. Stendhal-Beyle, par A. Chuquet, vol. in-8° (Plon). — L’École romantique en France, par George Brandès, traduit par A. Topin. 1 vol. in-8" (Michalon).