Un point d’histoire littéraire

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Un point d’histoire littéraire


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Le livre fulgurant de Bernanos, la Grande Peur des bien-pensants[1], consacré à Édouard Drumont, écrivain, historien et polémiste, et à son labeur replacé dans sa vie, est un chef-d’œuvre, de style et de mouvement, égal à Sous le soleil de Satan, et qui aura au moins le même succès. J’aurai l’occasion d’en reparler, longuement, ici et ailleurs, et je ne saurais trop recommander à nos lecteurs ces pages d’une éloquence inouïe et d’une bouleversante sincérité. Bernanos est, avec Proust, la grande révélation de ces quinze dernières années ; mais il dépasse Proust et par les manifestations de l’âme, – absentes chez l’auteur d’Albertine – et par un sens national profond, indispensable à l’achèvement d’un grand écrivain.

Aujourd’hui, je m’occuperai d’un petit point d’histoire que n’a pas connu Bernanos, mais auquel je puis apporter mon témoignage et que j’avais effleuré dans mon volume de souvenirs, Fantômes et Vivants, paru du vivant de Drumont (1914) et quelques mois avant la guerre. On lisait, à ce sujet, dans le Charivari du samedi 25 avril courant :


La Grande Peur des bien-pensants, le beau livre de Georges Bernanos, qu’il eût aussi bien pu intituler Vie d’Édouard Drumont, remporte un succès bien mérité. Mais M. Bernanos ne dit pas la part qu’eut Alphonse Daudet dans le succès de la France juive. Drumont cherchait partout un éditeur et n’en trouvait pas, chacun se dérobant devant la mauvaise affaire probable.

Alphonse Daudet, que l’œuvre de Drumont avait emballé, fit alors trouver Marpon, son éditeur, et le décida à faire paraître la France juive, lui promettant de couvrir personnellement les frais de l’édition si le livre ne se vendait pas.

Et les deux volumes parurent. Les jours passaient sans que la presse leur fît écho. Alphonse Daudet usa alors du petit subterfuge suivant qui était de bonne guerre. D’accord avec Magnard, il écrivit un article qui parut le lendemain sous la signature du directeur du Figaro. On y disait en substance que la France juive était un livre scandaleux et qu’il était honteux d’écrire des choses pareilles. La manœuvre réussit.

En quarante-huit heures, l’édition, mise en vente par Marpon, était épuisée.


Il y a là une petite erreur : Magnard n’était pas homme à signer le texte d’un autre, et l’article, d’ailleurs nuancé et fort habile, était bien de lui. On le retrouvera aisément dans la collection du Figaro. Je savais, depuis un an, par mon père, qui m’avait recommandé le secret, que Drumont travaillait à un ouvrage extraordinaire sur le monde juif, ouvrage qui, selon la fortune, ferait de lui un auteur célèbre ou le jetterait sur un grabat. J’aimais beaucoup Drumont, familier de notre accueillante maison, et je me disais que si mon père prenait en main la cause de l’œuvre chargée d’orages, sa réussite était assurée.

La France juive parut, et Aphonse Daudet me demanda ainsi qu’à son fidèle secrétaire Jules Ebner, qui fut près de lui depuis 1870 jusqu’à sa mort, de surveiller la vente, moi sous les galeries de l’Odéon, Ebner sur les boulevards, notamment chez Achille, où soufflaient en général les premières brises du succès. Plus exactement, des deux succès, celui de la rive droite et celui de la rive gauche (voir les Deux Rives de Vandérem), qui, en se conjuguant, faisaient alors le grand succès du quartier des écoles et de celui des boulevardiers, gens du monde, des clubs, journalistes et autres.

Je vois encore les piles jaunes de la France juive, en deux volumes, sous les galeries de l’Odéon. Je questionnai les vendeurs de « Marpon et Flammarion », que je connaissais bien et comme étudiant, et comme bouquiniste. Ils me répondirent, en secouant la tête, qu’on ne vendait pas un seul exemplaire de ce livre compact, que j’avais dévoré, bien entendu, et qui m’avait enthousiasmé. Je rapportai ces tristes constatations, corroborées par celles d’Ebner, à mon père qui prit sa mine soucieuse et réfléchie, tout en écendrant sa pipette. Mais un matin, comme je l’ai écrit, il me tendit le Figaro : « Ça y est, Magnard a mangé le morceau. Maintenant, le livre est lancé. Ah ! je suis joliment content ! » Le lendemain, je pus me rendre compte de l’effet produit. Quand j’arrivai aux galeries de l’Odéon, la pile funeste avait disparu, et les vendeurs assuraient qu’ils ne suffisaient plus aux commandes. On connut bientôt que, chez Achille, qui d’ailleurs était Juif, je crois, le même résultat foudroyant avait été obtenu.

Plus tard, j’appris, par Francis Magnard en personne, qui m’avait pris en amitié (je fis chez lui mes débuts dans la carrière, et j’ai gardé à sa mémoire une réelle affection), que mon père l’avait sollicité en faveur de Drumont, et qu’il avait quelque peu hésité avant d’écrire le fameux papier. Mais lui-même avait eu des débuts difficiles ; et, rude aux gens arrivés (sauf à Alphonse Daudet dont il aimait l’indépendance fougueuse), il était indulgent aux débutants et aux confrères malchanceux. C’est lui qui osa publier les premiers articles antiparlementaires du jeune Maurice Barrès, d’où sortit le livre : Leurs figures. Par la suite, mon père les réunit, lui et Drumont, et ils se furent réciproquement sympathiques, en dépit de leurs divergences foncières. L’auteur de la France juive était un croyant, sublime et familier quand il était sur le sujet mystique, et Magnard semblait un sceptique renanisant, qui donna le jour à un fils enthousiaste, Albéric Magnard, l’auteur de Guercœur, le héros de Nanteuil-le-Haudouin. Je dis « semblait », parce qu’il est difficile de connaître le fond des gens ; or, je fus étonné de certains élans du prétendu « sceptique » et de son attachement à ses amitiés.

C’est certainement l’article de Magnard qui, rompant le silence quant à la France juive, amena Arthur Meyer, directeur du Gaulois, rival du Figaro, à envoyer ses témoins à Drumont. Ce duel et la fameuse félonie de la main gauche – excusée par un président de tribunal, dès cette époque aux ordres du gouvernement – firent à Paris, – la grande plaque de résonance de l’univers – puis au dehors, un vacarme inouï ; le succès de la France juive s’en trouva décuplé. Les gens ne parlaient plus que de ça. Selon l’image de Byron, cent fois reprise à ce sujet, Drumont était entré « d’un bond dans la gloire ». Le déjeuner classique de ce duel historique, auquel j’assistais, eut lieu quinze jours plus tard, le blessé une fois rétabli, dans le petit pavillon du 157 bis[2], avenue de l’Université. Les deux témoins de Drumont, mon père et Albert Duruy, étaient là, bien entendu. On but au prochain bouquin, la Fin d’un monde, dont le plan était déjà prêt.

Tout cela est bel et bon. Mais lisez la Grande Peur des bien-pensants, et vous y admirerez l’arc de feu, de tonnerre et de lave, tendu, par notre magnanime Bernanos, de 1886 à 1931.

Léon DAUDET.
  1. Chez Bernard Grasset, un volume de 460 pages.
  2. Ce pavillon est situé le dernier, à droite, quand on entre au 157 bis. Il méritera une plaque commémorative.