Un prêtre marié/Épilogue

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Alphonse Lemerre (2p. 297-300).
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« Et Néel de Néhou ? fis-je à Rollon Langrune quand il s’arrêta à ce point final de l’histoire de Jean Gourgue, dit Sombreval.

— Néel, reprit-il, tint son serment : il épousa Bernardine ; mais quelques semaines après son mariage, il recevait par l’intermédiaire du préfet de la Manche un brevet qui le nommait lieutenant dans cet héroïque régiment de Chamboran, qui portait le dolman et la pelisse de ce brun mélancolique qu’on appelle froc de capucin, et ces belles tresses poudrées et plombées qui accompagnaient si bien une martiale figure sous le kolback. Je vous l’ai dit, l’Empereur Napoléon, qui était dans ce temps-là au faîte de sa puissance et de sa gloire, ne cessa d’envoyer jusqu’à la création des Gardes d’Honneur, aux jeunes fils des anciennes familles, de ces brevets d’officiers qui prouvaient, du reste, que, pour ce grand politique, l’égalité devant la loi, qu’il avait inscrite dans ses codes, n’avait jamais été qu’un sacrifice fait par son génie aux idées de la Révolution.

Le vicomte Éphrem, toujours fidèle à sa cause, eut la velléité d’opposer à la volonté de l’Empereur la circonstance du mariage de son fils, mais Néel accepta le brevet et dit si péremptoirement qu’il voulait partir, que son vieux père céda. Malheureux, inconsolable, ennuyé de Bernardine et de la bonté plus résignée que reconnaissante dont il accueillait ses tendresses, Néel crut que le meilleur moyen de réaliser la prédiction de la grande Malgaigne s’offrait à lui, et il le saisit avec joie :

— Au moins, — se dit-il, — je mourrai comme on a l’habitude de mourir dans notre Maison.

Et il partit. Son père, qui le vit en uniforme avant de partir, sentit ses vieilles entrailles militaires se remuer en le regardant, et il se réconcilia avec l’idée qu’en servant l’Empereur, son fils Néel servirait la France.

— Bah ! — fit-il gaiement, — il y a encore assez de blanc dans la cocarde tricolore, pour que nous autres, nous puissions très bien la porter !

Bernardine, seule, ne prit pas son parti du départ de Néel. Elle seule savait pourquoi il voulait être soldat. Quand une femme a couché sur le cœur d’un homme, elle sait toujours ce qu’il y a au fond de ce cœur… En vain le vicomte essaya-t-il de consoler Bernardine à sa manière :

— Il reviendra après une campagne, lui dit-il, et avec l’embellissement de quelque beau coup de sabre à travers la figure, et il vous trouvera, ma bru, embellie de quelque gros garçon que vous aurez dans les bras.

Mais tout fut faux dans les prophéties du vicomte : Néel de Néhou ne revint pas. Il se fit tuer dans une des plus célèbres batailles du temps, en poussant son cheval le poitrail sur une pièce de canon, qui coupa en quatre l’homme et le cheval. C’était juste trois mois après la mort de Sombreval et de la Malgaigne.

Bernardine n’eut point d’enfant. Elle aurait pu faire au vieux Éphrem une confidence bien cruelle, mais la noble et pudique femme dévora sans se plaindre son humiliation, comme elle avait dévoré toutes ses larmes. Veuve sans cesser d’être vierge, elle prit le voile aux carmélites de Valognes sous le nom de Sœur Calixte, par un touchant sentiment de reconnaissance pour l’être angélique qui avait voulu la faire heureuse.

— Et le médaillon ? — fis-je encore à Rollon Langrune qui, de cette fois, croyait en avoir fini de son histoire et de mes questions.

— Ah ! le médaillon ! répondit-il. Il est probable qu’il appartenait à Sombreval, car, plusieurs années après les événements de cette histoire, on vida l’étang du Quesnay, devenu un bourbier fétide et auquel on attribuait les fièvres putrides qui ravageaient le pays, on le retrouva au fond des vases.

Et tenez ! — ajouta-t-il, — voyez ici… à cette tache…, que la couleur a passé sous l’action de l’eau qui s’est infiltrée entre le cristal et l’ivoire…

Quant à Sombreval, on n’en trouva pas un seul os pour le joindre au portrait, — ce qui fit dire aux paysans de la contrée que le Diable, qui a le bras long, l’avait passé à travers les boues de l’étang, pour tirer jusqu’à lui, par les pieds, le prêtre marié !