Un prêtre marié/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Alphonse Lemerre (1p. 19-53).
II.  ►

I


· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le château du Quesnay, qu’il faut bien vous faire connaître, dit Rollon, comme un personnage, — puisqu’il est le théâtre de cette histoire, — avait appartenu de temps immémorial à l’ancienne famille de ce nom. Il était situé, car il n’existe plus, — et cette histoire vous dira pourquoi, — dans la partie la plus reculée, la plus basse de la basse Normandie.

Son toit de châteaulin d’un bleu noir d’hirondelle brillait à travers un massif de saules dont les pieds et le flanc trempaient dans une pièce d’eau dormante, laquelle, partant du fond des bois profonds de cette terre boiseuse, s’avançait, — en style de charretier, raz la route qui passait sous le Quesnay et menait du vieux bourg de B… au vieux bourg de S…, — les bourgs étant encore plus communs que les villes, il y a quarante ans, dans ce coin de pays perdu.

Sans cette pièce d’eau qu’on appelait l’étang du Quesnay, d’une grandeur étrange et d’une forme particulière (elle avait la forme d’un cône dont la base se fût appuyée à la route), la terre et le château dont il est question n’auraient eu rien de plus remarquable que les terres et les châteaux environnants. C’eût été un beau et commode manoir, voilà tout, une noble demeure. Mais cet étang qui se prolongeait bien au-delà de ce château, assis et oublié dans son bouquet de saules, mouillés et entortillés par les crêpes blancs d’un brouillard éternel, cet étang qui s’enfonçait dans l’espace comme une avenue liquide, — à perte de vue, — frappait le Quesnay de toute une physionomie !

Les mendiants du pays disaient avec mélancolie que cet étang-là était long et triste comme un jour sans pain. Et de fait, avec sa couleur d’un vert mordoré comme le dos de ses grenouilles, ses plaques de nénuphars jaunâtres, sa bordure hérissée de joncs, sa solitude hantée seulement par quelques sarcelles, sa barque à moitié submergée et pourrie, il avait pour tout le monde un aspect sinistre, et même pour moi, qui suis né entre deux marais typhoïdes, par un temps de pluie, et qui tiens du canard sauvage pour l’amour des profondes rivières, au miroir glauque, — des ciels gris — et des petites pluies qui n’en finissent pas, au fond des horizons brumeux.

J’ai vu pas mal d’eau dans ma vie, mais la physionomie qu’avait cette espèce de lac m’est restée, et jamais, depuis que les événements m’ont roulé, ici et là, je n’ai retrouvé, aux endroits les plus terribles d’aspect ou de souvenir pour l’imagination prévenue, l’air qu’avait cet étang obscur, cette place d’eau ignorée, et dont certainement, après moi, personne ne parlera jamais ! Non ! nulle part je n’ai revu place d’eau plus tragique, ni dans la mer où Byron fait jeter, sous un pâle rayon de la lune, le sac cousu dans lequel Leïla palpite et va mourir pour le giaour, ni dans le canal Orfano, à Venise, cette affreuse oubliette, une horreur distinguée entre toutes cependant pour ceux qui, comme Macbeth, aiment à se rassasier d’horreurs !

Du reste, ainsi que le canal Orfano, l’étang du Quesnay avait ses mystères. On s’y noyait très bien, et très souvent à la brune. Étaient-ce des assassinats, ou des accidents, ou des suicides, que ces morts fréquentes ?… Qui le savait et qui s’en inquiétait ?… L’eau silencieuse et morne venait jusqu’à la route. Y pousser un homme qui passait au bord était aisé. Y tomber, plus facile encore. Avant mon âge de douze ans, j’en avais vu déjà retirer bien des cadavres…

Dans ces campagnes isolées, on en jasait trois jours, et puis on n’en parlait plus. Seulement qui expliquerait une telle apathie, — tragique aussi, n’était l’immobilité du caractère normand, indifférent à tout, quand le gain n’est pas au bout de l’effort qu’il doit faire et qui se soucie de la vie pour la vie, comme d’un pot de cidre vidé ?

Ces morts dans l’étang du Quesnay ne firent jamais élever entre la pièce d’eau et la route, soit par le fermier du château, soit par l’administration de la paroisse, un pauvre bout de mur, en pierres sèches, qui eût à peine demandé une journée d’ouvrage, ni même la simple gaule sur deux fourches, piquées en terre, — le parapet des temps primitifs.

J’ai dit : le fermier, car les maîtres depuis longtemps ne vivaient plus au Quesnay. « Ils n’y tenaient plus leurs assises », ainsi que le disait ma vieille bonne, Jeanne Roussel, — une vraie rhapsode populaire, — à laquelle je dois, après Dieu, le peu de poésie qui ait jamais chauffé ma cervelle ; — et le mot de la vieille rhapsode peignait bien, dans sa solennité antique, le train de châtelain que les seigneurs du Quesnay avaient mené dans leur châtellenie.

Jeanne Roussel avait parfaitement connu la dernière génération de cette famille, tuée par ses vices, comme toutes les vieilles races, qui ne meurent jamais d’autre chose que de leurs péchés. Or, un jour, ou plutôt une nuit de triste mémoire, cette génération avait quitté, sans tambour ni trompette, le vaporeux château, au toit bleu, qui ressemblait à un gros nid de martin-pêcheur dans sa saussaie.

Comme un amas de paille pourrie qui se lève de son fumier sous un coup de vent vigoureux, elle s’était dispersée dans les villes et les bourgs d’alentour — le père ici, avec la mère ; — là, les frères, — les sœurs ailleurs… On ne savait où, pour celles-ci, car elles avaient disparu, emportées par les plus abjects séducteurs. D’abord le scandale avait jeté son cri, mais ce scandale était si grand qu’il devint bientôt silencieux.

La raison, du reste, qui fit abandonner aux maîtres du Quesnay leur ancienne demeure ne fut point leur opprobre. Ils avaient le front assez dur pour le porter. Ce fut la pauvreté, ce fut cette dernière misère qui rompt au-dessus de nos têtes la solive de notre toit ! Des dettes, longtemps cachées, avaient éclaté. Une meute de créanciers s’était levée.

Ayant déjà goûté par l’usure à ce patrimoine déshonoré, ces ignobles chiens, qui avaient au museau du sang de cette belle fortune, dont ils voulaient tout boire, hurlèrent pour qu’on leur en donnât la dernière gorge-chaude et procédèrent à une expropriation qui devait être l’acte final de leur curée.

Retardée autant qu’il fut possible, la vente fut affichée à la fin. Mais un sentiment de répugnance, qui tenait peut-être à une délicatesse de caste, quoique l’esprit de caste fût déjà en poussière, dès ce temps-là, comme tant d’autres liens sociaux, empêcha les gentilshommes de paraître à cette vente aux bougies — espèce de vente dont les formalités sont parfois la grande et sombre image de la ruine qu’elle vient constater.

Les loups ne se mangent pas entre eux, dit un proverbe ; mais le proverbe ne dit vrai que quand les loups sont sur leurs pattes, tandis que, même la faim au ventre, les lions ne touchent pas, de leurs nobles ongles, à un autre lion abattu. Telle, une dernière fois, se montra cette noblesse… En dehors d’elle, personne, non plus, parmi les gros bourgeois de B… et de S…, ne se présenta à la vente de la terre et du château du Quesnay, et on le comprend.

Tous ou presque tous avaient dans l’idée que l’homme qui ne serait pas noble et qui serait assez riche pour acheter la terre et le château, et pour y vivre comme les anciens possesseurs y avaient vécu, devrait être un gars plus que hardi : car, s’il l’osait, on l’y engraisserait d’humiliations, on l’y régalerait d’ignominies. Il pourrait y faire ripaille de mépris. C’était certain !

L’orgueil des nobles circonvoisins brûlerait l’herbe autour de sa demeure, et l’enfermerait dans un désert où la dernière goutte d’eau de la politesse ou de la charité lui serait refusée. Son château se changerait en une Tour de la faim, — de la faim sociale ! Il n’y mourrait pas, mais il y vivrait ! Perspective à effrayer les plus solides de cœur et de reins. Aussi, dans l’opinion de la contrée, sembla-t-il longtemps que le futur acquéreur du Quesnay — s’il s’en trouvait un — serait un homme qui viendrait de fort loin et qui ne connaîtrait pas le pays.

Eh bien ! il s’en trouva un cependant, — lequel vint de fort loin, il est vrai, comme on l’avait toujours dit, — et qui connaissait le pays ; mais ceux qui l’y ont revu, après une si longue absence, ne purent jamais s’expliquer ce téméraire et insolent retour d’un homme monstrueusement taré et qui portait l’Horreur et l’Épouvante, comme en palanquin, sur son nom !

Il est vrai que, quand ce singulier acquéreur, inconnu tout d’abord de visage, grâce au masque que les années avaient moulé sur son angle facial, arriva, un soir que personne n’y pensait, rue aux Lices, dans la modeste étude de maître Tizonnet, notaire au bourg de S…, et lorsque (les renseignements pris sur la terre et le marché débattu) il eut dit nettement qu’il achetait comptant le Quesnay, et qu’il eut prononcé, d’une bouche impassible, toutes les syllabes de son terrible nom, maître Tizonnet, qui était un notaire craignant Dieu et ses Saints, et qui avait senti, en entendant le client que le diable lui envoyait, la chair de poule monter de son dos jusqu’à son petit crâne, sous sa petite perruque, n’objecta rien sur l’atroce isolement dans lequel tout acquéreur du Quesnay se condamnait à vivre, s’il voulait habiter le château.

Il se contenta de gratter du bout de la plume qu’il tenait à la main sa fameuse perruque d’un châtain luisant et verdâtre, que les enfants du bourg de S… comparaient à « une bouse de vache », avec plus d’exactitude que d’honnêteté… Mais il ne souffla mot… Et pourquoi aurait-il parlé ? Maître Tizonnet savait de vieux temps l’histoire attachée, dans les souvenirs du pays, au nom de cet homme assis devant lui, et probablement il se dit que, puisque le malheureux était assez endurci pour revenir là où il n’aurait jamais dû reparaître, n’importe où il voulût habiter dans ce coin de basse Normandie, que ce fût au Lude, à Néhou ou à Sainte-Colombe, partout, les hommes, les châteaux, les pierres même des châteaux environnants se reculeraient de lui et le laisseraient dans une solitude pire que celle du lépreux au Moyen Âge, quand tout, jusqu’à la maladrerie, lui manquait.

En effet, pour ce coin de pays d’où la religion n’était pas déracinée encore (songez que je vous parle d’il y a plus de quarante ans !), cet inconnu, qui n’en était plus un pour maître Tizonnet, était plus criminel et plus odieux que l’assassin, — que le bandit qui a tué un homme. Lui, il avait TUÉ DIEU, autant que l’homme, cette méchante petite bête de deux jours, peut tuer l’Éternel, — en le reniant ! C’était un ancien prêtre, — un prêtre marié !

Il s’appelait Sombreval. — Jean Gourgue, dit Sombreval, du nom d’un petit clos qui avait appartenu à son père, un paysan de la vieille roche, mort de la conduite de son fils. Ce paysan, qui avait eu quinze enfants, beaux comme des Absalon et forts comme des Goliath, et qui en avait perdu quatorze, les uns après les autres, ce qu’il appelait dans sa langue maternelle et poignante : « ses quatorze coups de couteau », ne put sauver que le treizième de ses fils, le moins beau, le moins fort et celui de tous qui devait donner le moins d’orgueil à son cœur de paysan.

Jean Sombreval n’avait, lui, de paysan que la race et les apparences extérieures, mais c’était une âme d’un autre ordre que celle de son père. Il appartenait à cette espèce d’organisation que Tacite, dont le mépris a tout simplifié et qui ne voit dans le monde que des maîtres et des esclaves, appelle les âmes faites pour commander.

Or, le commandement sur les deux bœufs de la charrue de son père ; le pouvoir même absolu sur ce champ de quelques arpents qu’il pouvait tourner et retourner entre ses quatre haies ; sur ce petit clos de Sombreval dans lequel devait s’enclore toute sa destinée, ne parurent pas à Jean Gourgue, lorsqu’il put penser, un empire suffisant pour l’ampleur de son désir ou de sa puissance. Aussi, à peine eut-il douze ans, qu’il supplia, à deux genoux, son père de le laisser aller aux écoles.

Le bonhomme hésita longtemps. Il aimait la terre de cet amour profond qu’ont pour elle ceux qui la labourent, qui entr’ouvrent à toute heure son sein maternel. Il ne lui duisait pas, — disait-il, — de faire un clerc du seul fils qui lui restât et pût lui donner de cette graine à garçons qui avait levé sur son sillon, pour y périr. Mais Jean, persévérant, vainquit les répugnances de son père. Il fut mis en camérie au bourg de B… (être en camérie, c’est avoir sa chambre chez un bourgeois qui vous donne, moyennant un prix de… la soupe sur du pain), et suivit assidûment la classe d’un prêtre qui tenait alors un pensionnat pour les jeunes gens pauvres dont le projet était d’entrer plus tard au séminaire.

Jean se distingua dans ses études. « Il mord dans son latin, — disait le père Sombreval, — comme dans un morceau de pain blanc. » C’était une intelligence robuste comme un chêne, et qui sait si les précoces ambitions qui lui avaient fait jeter sa bêche et sa houe n’étaient pas les premières fermentations de son intelligence ? Gœthe dit quelque part que : « Nos désirs sont les précurseurs des choses que nous sommes capables d’exécuter. »

Cela se pourrait bien !

Du bourg de B…, Jean Sombreval alla à Coutances, et, le temps écoulé des études nécessaires, il y fut sacré prêtre, malgré le noir chagrin de son père, qui voyait « sa race abolie » mais dont l’orgueil religieux finit par l’emporter sur l’autre orgueil, et le consola en lui répétant que ce fils sorti de lui DIRAIT LA MESSE ! Fierté prise à la plus sainte des sources et qu’on pardonne au cœur d’un chrétien !

Lorsque l’abbé Sombreval sortit du séminaire de Coutances avec les honneurs de cette dispense d’âge que l’Église, dans sa prévoyante sagesse, accorde si largement à ceux qui lui paraissent devoir être un jour les Macchabées du saint ministère, il était, par le fait de sa réputation de séminaire, presque un pouvoir parmi le clergé du diocèse. Que dis-je ! il était mieux qu’un pouvoir : il était une grande espérance, — de tous les pouvoirs humains le seul peut-être qu’on ne songe pas à contester !

C’était le temps où l’Église de France inclinait en bas. Elle allait bientôt, sous le genou de bourreau que la Révolution lui appuierait à la poitrine, toucher terre et plus bas que terre, car on enfonce dans du sang, pour se relever, divinement purifiée par ce sang, qui purifie toujours ; mais, il faut bien le dire (car c’est la vérité), à cette époque, l’Église de France n’était ni dans ses mœurs, ni dans son personnel, ni dans sa doctrine, ce que des chrétiens, qui l’aimaient, auraient tant désiré pour elle !

Aux yeux de qui voyait le mal et prévoyait le remède, les jeunes gens, à tête carrée, à capacité forte, comme l’abbé Sombreval, paraissaient, dans le lointain, les colonnes qui soutiendraient le temple ébranlé. Cet abbé, en effet, semblait propre à tout, — au vicariat le plus militant, comme à la science la plus profondément contemplative.

Il avait, ce fils de paysan, une force de travail comparable à celle des bœufs de son père, et des facultés aussi intuitives que s’il eût été un génie assez grand pour se permettre d’être paresseux. Homme (disait-on) qui devait servir l’Église plus par le cerveau que par le cœur, un docteur plutôt qu’un apôtre. On comptait sur lui ; on y comptait beaucoup, mais il ne plaisait pas. Il n’inspirait point de sympathie. Ses deux mains ouvertes n’avaient pas de rayons, comme ceux qui pleuvent (symbole spirituel et charmant !) des mains de la Vierge Marie.

Il faut ajouter aussi qu’il manquait de ces agréments extérieurs, lesquels seront toujours d’un irrésistible ascendant sur ces femmes qu’on appelle les hommes.

Il était laid et il aurait été vulgaire, sans l’ombre majestueuse de toute une forêt de pensées qui semblaient ombrager et offusquer son grand front, coupé comme un dôme. Il était haut de taille, vaste d’épaules, doué d’une vigueur physique inférieure à celle de ses frères (des Goliath !), mais assez redoutable encore pour qu’il pût, sans appeler à son aide, relever une charrette versée sur la route et la replacer droit dans l’ornière ; mais ses épaules, un peu voûtées, touchaient ses oreilles, et il n’était pas fait au tour, comme dit l’expression proverbiale, mais à la hache ; dégrossi à grands coups, inachevé.

Il avait les bras longs comme Rob-Roy, et comme lui, il eût pu, sans se baisser, renouer sa jarretière. C’était vraiment plutôt un énorme orang-outan qu’un homme. Il en avait les larges oreilles, la nuque fortement animale, les pommettes saillantes, les mains velues, le rictus, l’aspect noir et cynique, mais son œil et ses sourcils, dignes d’un Jupiter Olympien, le vengeaient et disaient, en traits de flamme, que le Satyre, dans sa peau de bête, avait l’intelligence d’un Dieu.

Sa voix un peu caverneuse roulait des accents qui devaient trouver de l’écho dans le diaphragme de la foule, soit qu’elle vînt de l’autel, cette voix, soit qu’elle tombât de la chaire sur les fronts, en l’entendant, devenus pensifs. Il n’était pas orateur. Il n’avait pas cette main qui prend le cœur de l’éloquence, mais sa logique vous dévidait une doctrine comme une machine dévide un homme, accroché à son engrenage, et n’en laisse pas un morceau.

Tel il était et tel on le vit pendant les premières années de son ministère. Il était régulier dans ses mœurs, sobre de monde, et, sa messe dite, au bourg de S…, il travaillait comme un Mabillon retiré dans la petite maison où il vivait avec son père. Il se communiquait fort peu et, pour cette raison, personne, alors ou depuis, ne put dire ce qui passait dans cette tête de grand travailleur, et ce qu’il serait plus tard devenu, s’il était resté là entre ses livres et son clos de Sombreval ; mais le Crime comme la Science a sa pomme d’Adam ou de Newton. Il est un grain de sable qui fait choir et rouler l’édifice le mieux équilibré d’une destinée.

En 1789, l’abbé Sombreval fut chargé par son évêque d’une mission secrète. Il partit pour Paris, et, le croira-t-on ? il n’en revint pas. Paris, ce gouffre de corruption, de science et d’athéisme, l’avait dévoré. Il s’était jeté tout vivant, comme Empédocle, dans le cratère qui allait vomir la Révolution française, et ses sandales de prêtre, on ne les retrouva même pas au bord du cratère, tiède et menaçant. Il n’écrivit pas à son père ; il oublia son évêque ; il garda enfin avec tous ceux qui le connaissaient un silence qui les fit trembler.

On sut, — comme on sait tout en province par les gens de province qui viennent à Paris, — que l’abbé Sombreval ne vivait plus que pour la science qui ne le conduirait pas en Sorbonne, car c’était la chimie dont il s’était affolé. Sa passion avait presque les caractères d’un empoisonnement. On disait qu’on le rencontrait dans Paris ne portant plus ses habits de prêtre. Il a jeté, disait-on, le froc aux orties. On ajoutait des choses affreuses, d’autres immondes… Mais on ne savait pas, mais personne ne pouvait savoir si la science volait seule à Dieu cette tête de prêtre, ou si d’autres passions lui arrachaient aussi le cœur.

Déplorable et criminel abandon, pour lequel il y avait peut-être dans ceux qui le pleuraient une miséricorde toute prête, mais pour laquelle il n’y eut plus rien, quand on apprit un matin, comme une bombe éclate, que l’abbé Sombreval avait consommé son apostasie ; qu’il avait accompli intégralement son sacrilège, plongé sa personne consacrée par le sacerdoce dans le bourbier des bras d’une femme et qu’il ne l’en retirerait jamais, — car il était marié !

Son père mourut de cette nouvelle, comme on meurt tué d’un coup de fusil, tiré à bout portant. En apprenant le crime et la forfaiture de son fils, il n’eut que le temps de le maudire. Un vaisseau se rompit dans sa poitrine et le flot du sang de ce cœur brisé noya les derniers mots de cette malédiction suprême dans un gargouillement plus affreux qu’une imprécation.

C’est ainsi que ce père de douleur, qui avait vécu avec « ses quatorze coups de couteau » dans la poitrine, comme la Mère des Sept-Douleurs avec ses sept glaives dans le sein, tomba achevé sous le quinzième. Les cheveux se levaient sur la tête des moins religieux, rien que d’y penser ! L’abbé Sombreval, déicide et parricide tout à la fois, fut mis au ban de l’opinion de ce pays, qui avait encore la vieille croyance des ancêtres.

Vers ce temps-là, on vit dans le ciel, raconte-t-on, des signes effrayants, des météores de forme étrange, qui ressemblaient à d’immenses astres contrefaits, titubant, dans le ciel incendié, sous l’ivresse de la colère de Dieu qu’ils annonçaient. Mais ces météores, qu’on regarda comme les précurseurs de la Révolution et des malheurs qui allaient la suivre, parurent aux gens de ce pays, dans leur moralité simple et profonde, de moins épouvantables augures que ce hideux phénomène de l’impiété d’un prêtre, resté, avant comme après sa chute, pour tout le monde, l’abbé Sombreval.

En effet, on n’arracha jamais son titre d’abbé de son autre nom, et jusqu’à sa mort, quand on parlait de lui, et même parfois quand on lui parlait à lui-même, on les lui donnait, en les joignant tous les deux, comme si par là on l’eût cloué à ce pilori d’infamie !

Cependant, il faut bien l’avouer, la Révolution, pour laquelle ce prêtre renégat semblait si bien fait, ne le tenta pas, comme elle avait tenté d’autres prêtres apostats, cupides, corrompus, qui se cachèrent dans ce trou de sang et de boue, — comme Adam se cacha, après son péché. L’insurgé contre Dieu n’apporta point son esprit de révolte à la révolte universelle. Mais il n’eut aucun mérite à cela.

La science le tenait trop fort pour le lâcher un seul instant dans l’arène brûlante de la politique. L’abbé Sombreval continua d’habiter Paris, — le Paris de Marat, de Fouquier-Tinville, des têtes fichées au bout des piques, des cœurs chauds et tressaillant encore portés dans des bouquets d’œillets blancs, — mais il l’habita comme un plongeur habite une mer vaseuse sous la plus pure cloche de cristal. Pendant que le sang tombait sur la France, de l’échafaud de la place de la Révolution, comme d’un arrosoir, l’abbé Sombreval étudiait tranquillement la formation et la décomposition de ce sang qui avait étouffé son père.

La femme qu’il avait épousée était la fille d’un chimiste, fort riche, avec lequel il s’était lié d’une amitié d’adepte, son complice de science : ami ne dirait point assez pour exprimer cette confraternité ardente dans la recherche des mêmes faits mystérieux, dans la fureur des mêmes découvertes.

Cette fille, jeune et belle, l’avait-il épousée par amour, ou tout simplement parce qu’elle faisait son lit scientifique, dans la maison de son père ?… La foi, que la science des choses physiques avait tuée en lui, céda-t-elle la place dans cet homme, chaste jusque-là, à la curiosité de connaître la femme ; et cette curiosité âpre et mordante, même pour les êtres les plus purs, s’empara-t-elle fougueusement de cette nature de satyre, renversant l’âme sous l’animal ?

Pour la jeune fille qu’il épousa, orpheline de sa mère, orpheline deux fois, puisque son père avait étouffé son cœur paternel sous la machine pneumatique de son cerveau de savant, elle trouva, en sortant du couvent où elle avait été élevée, l’abbé Sombreval logé chez son père. Il ne portait plus ses vêtements de prêtre. Elle ignorait qu’il en fût un…

Pieuse, mais tendre, elle ne vit en lui qu’un homme plein de génie, et elle se prosterna devant ce génie, devant cette force, cette profondeur et toutes ces grandes incompréhensibilités que les femmes adorent. Quand son père la donna à cet homme pour souder leur liaison par elle, elle aimait Sombreval déjà et elle lui tendit sa main dans toute la confiance d’une âme heureuse.

Nul hasard ne révéla le secret de l’apostat qui, d’ailleurs, avait pris toutes ses précautions et menti à sa fiancée comme il avait menti à son père. Seulement, dans les premiers mois de sa grossesse, une indiscrétion calculée apprit à la citoyenne Sombreval que le mari qu’elle aimait était un prêtre, et cela fit sur elle un effet tout aussi terrible que le supplice de la roue sur la femme dont parle Malebranche dans sa Recherche de la vérité, laquelle, étant grosse, eut envie du spectacle de ce supplice.

L’enfant qu’elle avait dans le sein dut en être marqué. Elle le mit au monde avant terme et elle mourut dès qu’elle n’eut plus à le porter. Elle mourut, n’osant plus regarder l’homme qui l’avait si scélératement trompée, se sentant plus malheureuse que si elle avait passé par le viol, retrouvant une pudeur plus brûlante dans les affres de sa foi, ayant horreur de cette main qui avait touché au saint calice et qui avait souillé la sienne ; elle mourut, navrée, dans une honte immense et le plus amer désespoir ; et ce crime s’ajouta aux autres crimes de cet être funeste, qui tuait avec ses crimes, comme d’autres tuent avec du poison et du fer !

Mais ici l’expiation commença, faible, sourde, il est vrai, mais déjà douloureuse, dans l’âme d’un homme qu’une seule passion semblait remplir. Sombreval, engourdi par le serpent de la Science qui se tordait autour de sa vie, avait à peine senti la mort de son père et le dard de foudre de cette malédiction qui aurait dû être pour lui la première flamme du feu de l’enfer, et voilà que les larmes de sa femme à l’agonie, ces larmes obstinées, renaissantes, inflexibles, le poursuivirent encore, même quand les yeux qui les répandaient furent fermés et n’en versèrent plus !

En vain fit-il le fort avec son beau-père, et, matérialistes l’un et l’autre, expliquant tout par des combinaisons de gaz et de fluides, croyant tenir le secret de la création dans le creux de leurs fourneaux et de leur main, se prodiguèrent-ils leurs abjectes consolations de physiciens sur cette mort soudaine d’une jeune femme tuée par un sentiment et par une idée.

Le cœur de l’athée, qui avait trouvé le néant au fond du calice où il avait bu le sang du Sauveur, sentit quelque chose qui s’engravait dans son âme et qui pourrait bien être immortel ! Ce fut le souvenir ineffaçable de ces larmes. Le sentiment paternel qu’il avait traité chez son père, le paysan, avec une si hautaine indifférence, le prit à son tour, en regardant cette pâle forme d’enfant, à peine venue, — à peine aboutie, — qui était une part de sa vie, à lui, le solide, le puissant d’organes et de chair. C’était une fille.

Il eut peur qu’elle ne vécût pas.

Le confesseur qui avait assisté en secret la mère à ses derniers moments et baptisé cette enfant fragile l’avait nommée du nom triste et presque macéré de Calixte, qui avait plu à la mourante, et dans lequel il y a comme de la piété et du repentir. Piété et repentir pour un crime involontaire, n’était-ce pas, en effet, toute la destinée de la mère de cette pauvre enfant ? Comme sa mère, elle semblait, elle aussi, vouée à la mort. On aurait dit qu’elle répugnait à l’existence.

L’expression d’horreur pour la vie qu’avait le visage de sa mère avait passé sur ses petits traits, à peine ébauchés, et les convulsait ; mais ce que la douleur et le remords fixe de la Femme du Prêtre avaient imprimé plus avant encore sur le fruit de son union réprouvée, c’était une croix, marquée dans le front de l’enfant, — la croix méprisée, trahie, renversée par le prêtre impie et qui, s’élevant nettement entre les deux sourcils de sa fille, tatouait sa face, innocemment vengeresse, de l’idée de Dieu.

Très visible déjà, quoique d’un rose meurtri sur la pâte de ce front presque malléable où les veines semblaient une voie lactée plus que les fils d’un réseau sanguin, ce signe devenait plus apparent au moindre effort de cette organisation chétive. Il se fonçait alors d’un rouge vif, vermeil comme le sang.

Les deux chimistes contemplèrent longtemps ce jeu de la nature, parfois si capricieusement féroce. Ils se dirent qu’ils trouveraient bien, par la suite, une composition assez puissante pour effacer ce signe imprimé là par la superstition d’une mère, et qui devait troubler si singulièrement l’harmonie d’un visage fait peut-être pour être beau. Seulement le père, en parlant ainsi, ne put apaiser son inquiétude, et il trembla de cette perspective d’avoir à retrouver le Seigneur, offensé et terrible, — immobile à jamais sur le front que sa fille tendrait un jour à ses baisers.

Car il aurait besoin de ses baisers et de ses caresses. Il le sentait bien ! Ce qu’il commençait à éprouver d’affection pour cette enfant, suspendue à la vie par un fil à moitié rompu, devait devenir un sentiment profond, une vraie passion paternelle. Cet amour, qui est un mystère et qui asservit tous les êtres pour les êtres sortis de leurs flancs, s’accomplit dans cet homme, également doué d’une animalité et d’une intellectualité si fortes.

Il aima sa fille parce qu’il était père, mais il l’aima aussi parce que, née sans être viable, il fallait empêcher, à force d’art et de science, de précautions et de divination, qu’elle mourût, et pour ce savant, ce lutteur contre la Nature, elle eut l’intérêt haletant d’un problème. Il partagea son temps entre elle et la chimie, et il parvint à élever… est-ce élever qu’il faut dire ? non ! mais à faire durer, à conserver, et par combien de soins ! une enfant victime des circonstances qui avaient, en quelques mois, détruit sa mère, dans toute la floraison de la jeunesse et de la santé.

Il est vrai que l’intelligence s’alluma plus tôt et plus fort dans ce jeune regard que la vie elle-même, et que des convulsions fréquentes préludèrent à la névrose qui s’empara d’un organisme toujours à la veille d’une excitation suraiguë. Jean Sombreval eut pour la petite Calixte des attentions, des surveillances et des adorations sans bornes.

Cet homme, rude d’écorce et d’une si intense préoccupation de travail, ce grand chimiste qui avait étonné Lavoisier, et qui plus tard fut lié avec Fourcroy, s’attendrit, se fondit, devint mère, de père qu’il était déjà ! et présenta le spectacle le plus touchant à ceux qui savent la magie des transformations de la destinée par le cœur. Il épia avec une anxiété palpitante la première étincelle d’un esprit auquel il eût désiré communiquer toutes les énergies du sien…

Entre son père et son grand-père, entre ces deux cariatides, austères et soucieuses, de son enfance, ces deux géants de science et de pensée, la petite Calixte, qui manquait d’une douce influence de femme sur sa tête, aurait pu devenir une pédante comme madame Dacier, une de ces viragos d’intelligence chez lesquelles, comme chez Christine de Suède, l’hypertrophie cérébrale déforme le sexe et produit la monstruosité. Mais une délicatesse inouïe, rendue plus fine et plus exquise par la souffrance nerveuse, la préserva de l’affreux malheur de la disgrâce et lui conserva son velouté de fleur, sa poésie.

Son père était trop viril, d’ailleurs, pour ne pas adorer les suaves faiblesses de la femme, et trop grand observateur pour ignorer que là est le secret de l’empire exercé par elle sur les hommes les plus étoffés et les plus vaillants. Il se garda bien de toucher à cette toute-puissante débilité. Il eut pour sa fille, et dans son corps, et dans son âme, et dans son esprit, tous les genres de sollicitudes… hors une seule, hors un point fatal qu’il n’eut jamais le courage de dépasser.

Cet éducateur idolâtre, cette espèce de Prométhée qui aurait voulu faire descendre le feu du ciel dans sa créature, introduire toutes les idées dans ce jeune cerveau, en oublia une, — la plus grande de toutes — l’idée de Dieu.

Était-ce impiété réfléchie ? endurcissement de réprouvé ou impossibilité de traiter avec sa fille ce grand sujet de Dieu auquel il ne croyait plus ? Voulait-il, en laissant dormir à jamais la fibre religieuse dans son enfant, la faire davantage à son image, cette prétention de tout amour qui agit avec ce qu’il aime comme Dieu agit avec sa créature ? Craignait-il plutôt qu’en permettant à sa fille d’être chrétienne comme sa mère l’avait été, elle eût moins de tendresse pour un père qui n’eût pas partagé sa croyance ? Fut-il jaloux de ce Dieu, qui est aussi jaloux de ceux qui l’aiment ?

Mais, quoi qu’il pût être des motifs de cet homme chez lequel tout contractait un caractère de profondeur enflammée, Calixte grandit la tête dans la lumière humaine sans qu’une seule goutte de la lumière divine tombât sur ce front où pourtant on voyait une croix… Jusqu’à son âge de douze ans, elle sut moins de Dieu, de ses commandements, de son culte, que n’en savent la biche et la gazelle dans le fond des bois, lorsqu’une circonstance vint tout changer dans cette âme ignorante des choses divines et dut singulièrement troubler les plans de Jean Sombreval… ou ses rêves, s’il en faisait pour son enfant.

Il y avait déjà quelque temps que la Révolution était finie et que les émigrés avaient pu rentrer dans leur pays. Un de ceux qui rentrèrent le plus tard fut l’abbé Hugon, le parrain de Calixte, le témoin de ce drame intime et domestique qui s’était joué dans cette maison de recueillement et de travail (à ce qu’il semblait) et qui s’était terminé par la mort de sa pénitente.

L’abbé Hugon crut de son devoir d’aller visiter sa filleule, — sa fille spirituelle, que sa mère, au moment d’expirer, lui avait si ardemment recommandée. Il la trouva presque adolescente, trop grande pour son âge, épuisée de précocité. Le bon prêtre s’étonna du spectacle de cette tête, fragile comme une tige, que la science et l’amour paternel soutenaient à fleur d’existence, et qui, depuis douze ans, aurait dû se briser vingt fois.

Il étudia, mais non sans pitié et sans terreur, ce visage d’une beauté effrayante, cette pâleur sépulcrale et pourtant ardente au milieu de laquelle brûlaient deux yeux caves et éblouissants comme deux brasiers sous deux voûtes. Et il ne sut qu’admirer le plus, ou de cette miraculeuse conservation d’un être qui paraissait aussi facile à se dissoudre au moindre choc que les plus frêles poussières d’Herculanum, ou de cette intelligence allumée comme une torchère, dans cette tête malade, comme pour insulter à ces organes de la vie qui ressemblaient à des flambeaux à moitié fondus !

Jusque-là tout était bien ; mais que ne devint pas le prêtre, quand, en causant avec cette fille si avancée sur toutes les choses de la pensée, il s’aperçut que, sur les choses religieuses, elle était d’une ignorance de sauvage ? Oh ! alors le saint courroux du serviteur de Dieu déborda. Il s’expliqua cette ignorance. Il savait l’histoire de l’abbé Sombreval, et si ce jour-là, par une délicatesse qui prenait sa source dans les motifs les plus élevés, il ne la dit pas à Calixte, il ne lui cacha pas néanmoins qu’une science orgueilleuse avait faussé l’esprit de son père. Il lui montra à quels périls ce père incrédule l’avait exposée, elle ! et, prévoyant quel vase d’élection pourrait devenir un jour cette jeune fille dans laquelle il reconnaissait une âme supérieure à celle de sa mère, il travailla, selon sa belle expression sacerdotale, à « replacer le Seigneur dans un de ses plus blancs tabernacles ».

Ce ne lui fut pas difficile : Calixte était prédisposée à la foi, et sa tête conformée pour croire tout aussi bien que pour comprendre. L’enseignement de l’abbé Hugon produisit sur elle l’effet de la lumière sur un gaz. Il fit explosion, — et du même coup il éclaira et enflamma cette âme qui fermentait et souffrait peut-être dans les facultés religieuses que son père avait jugées dangereuses et inutiles, et qu’il avait cru chloroformer au fond d’elle, en ne les développant pas.

Ce fut donc une vraie Pentecôte pour cette jeune fille pure, poétique, géniale, à la nature d’Inspirée, que les premiers rayons de la religion de sa mère, tombant soudainement dans son cœur. Elle eut comme les Apôtres la divine ébriété de cette langue de feu qui descendait sur elle, à la parole de l’abbé Hugon, et sa joie sainte se répandit jusqu’à son père…

Lui, déjà, avait pressenti, avec l’instinct sagace de l’ancien prêtre, l’influence que prendrait immanquablement sur sa fille cet abbé Hugon revenu de l’exil, ce confesseur qui, aux yeux de Calixte, aurait deux auréoles : — le souvenir de sa mère et l’ascendant du sacerdoce, — et il s’était promis de l’écarter… Malheureusement pour lui, heureusement pour elle, il était trop tard. Calixte s’était précipitée au pied de la croix, dès qu’on la lui avait tendue…

Comme la Pauline de Polyeucte, elle était devenue chrétienne avec emportement. Une idée terrible arrêta Sombreval. S’il avait tenté d’éloigner l’abbé Hugon de sa néophyte, qui sait si celui-ci ne lui eût pas disputé l’âme de l’enfant qu’il croyait avoir sauvée, et, pour ne pas la perdre, s’il n’aurait pas parlé ?… si de doux et de miséricordieux, devenu implacable, il n’eût pas dit tout ?… et par cette révélation, s’il n’eût pas mis dans les yeux de Calixte ces cruelles larmes que lui, Jean Sombreval, ne pouvait oublier et qu’il avait vues jaillir contre lui des yeux de la malheureuse mère ?…

Telle est la raison qui fut plus forte que la volonté de Sombreval et qui lui fit tendre passivement le cou, comme le taureau du sacrifice, à cette première atteinte de la destinée. Il fut travaillé d’une transe éternelle… D’un jour à l’autre, l’âme de son enfant, — de sa chère enfant, — pouvait moins adhérer à la sienne. Elle pouvait tout à coup lui être arrachée !

Depuis qu’elle existait, il avait tremblé, bien des jours, bien des nuits, en voyant combien peu cette pauvre plante humaine plongeait de racine dans la vie ; mais ici, il ne s’agissait plus de la santé, de la vie et du corps : il s’agissait du cœur, et l’inconséquent matérialiste souffrit plus de la crainte de perdre l’affection de son enfant que son enfant tout entière ! Que de fois il la pressa sur son cœur avec une irrévélable angoisse, comme un homme blessé qui perdrait ses entrailles et les retiendrait avec la main !

Baignée dans la joie d’être chrétienne, Calixte faisait sans cesse intervenir l’idée de Dieu entre elle et son père. Elle avait des mots qui entraient dans l’âme de Sombreval comme des dards. Elle avait d’impitoyables tendresses.

Elle lui demandait pourquoi il ne croyait pas, et quand l’athée répondait tristement, — car il n’avait pas son assurance impie avec cette fillette dont la tête n’était plus pétrie par lui seul ; avec cette catéchumène de deux jours qui brillait de foi et presque déjà de doctrine : — « La pensée n’est pas libre, ma pauvre Calixte, de se faire autre chose qu’une foi scientifique », — elle lui répliquait avec une grâce attendrie qui le déchirait comme un reproche : « Je prierai tant pour toi, mon père, que Dieu t’enverra la foi religieuse comme il me l’a envoyée. »

Elle lui disait cela si simplement, si profondément, que, troublé, bouleversé et voulant lui cacher ce qu’il éprouvait, il lui prenait la tête dans ses deux mains pour l’embrasser : mais la croix d’entre les sourcils lui jetait son éclair invisible ; et, foudroyé par ce signe muet jusqu’au fond de son être, il baissait tout à coup contre sa poitrine ce front qu’il n’osait pas toucher de ses lèvres, et il l’embrassait sur les cheveux.

Hélas ! les prières de Calixte furent impuissantes. Renversé de plus haut spirituellement que les autres hommes, il est rare qu’un prêtre tombé se relève. Judas, l’apôtre, se pendit. Des remords ne sont pas des repentirs. Jean Sombreval aimait sa fille avec l’enfance de cœur qui trouve un bonheur enivrant dans cette folle obéissance dont on sourit, tout en se regardant obéir, et il se laissait conduire par elle à l’église, lui qui n’y avait jamais mis le pied depuis son apostasie, et qui même évitait de passer devant un portail.

Il l’accompagna régulièrement à tous les offices de cette éloquente Église catholique, qui devaient être pour lui de poignants souvenirs ! Il dut se dévorer pendant les longues heures qu’il enlevait à la science et qu’il ne donnait pas à la prière, mais il ne se plaignait jamais, quoiqu’il eût sur le cœur le poids de ces voûtes. Nonobstant cette docilité à la Thémistocle pour le doux tyran de sa vie, Jean Sombreval resta ce qu’il était. Le père expliquait tout en lui, mais l’homme gardait ses pensées.

Ceux qui le voyaient le dimanche à Saint-Germain-des-Prés, sa paroisse, debout auprès de cette jeune fille douloureusement charmante, à genoux comme un ange sans ses ailes et qui semblait une Mignon des cieux regrettant sa patrie, étaient saisis du contraste de ces bras croisés, de cette lèvre immobile, de toute cette attitude endurcie qui disait que l’impiété du réprouvé don Juan avait passé dans la statue du Commandeur.

Et il en fut toujours ainsi. Même la première communion de Calixte, même la sublimité de cette jeune fille, transfigurée par un pareil jour, n’amena aucun changement appréciable dans Sombreval. Ce qui le tordit et le déchira, — si quelque chose le déchira et le tordit, — nul ne le vit dans l’abîme remué du cœur de cet homme, et rien n’en passa dans les sombres étreintes dont il faillit étouffer sa Calixte, quand elle revint de la table sainte à la maison paternelle, la poitrine pleine de son Dieu.

Ce fut le jour de sa première communion que l’abbé Hugon avait choisi pour révéler à Calixte tout ce qu’il savait de l’ancien abbé Sombreval. Puisqu’il fallait, un jour ou l’autre, lui faire cette épouvantable révélation, il l’appuya contre le Dieu qu’elle venait de recevoir pour la frapper de ce terrible coup…

Sa prudence, — cette prudence du prêtre catholique qui plonge si avant dans la vie et saisit l’âme humaine dans tous ses replis, — avait hésité bien longtemps, mais enfin il s’était dit qu’il valait mieux, à tous les points de vue, que cette épreuve eût lieu le jour où, pour la première fois, elle avait, par la communion, bu le sang de l’Agneau et partagé la force divine.

L’abbé Hugon ne se trompait pas. Calixte fut terrifiée de ce qu’elle apprit sur son père ; mais si, comme sa mère, elle l’avait appris par hasard, un tout autre jour, cette révélation inattendue lui eût peut-être été, comme à sa mère, mortellement funeste.

À dater de ce cruel et suprême moment, Calixte eut comme un secret effroi de son père, et Sombreval put deviner à certains frémissements de sa fille, quand il lui prenait sa main pâle, — car la virginité de cette enfant malade n’avait rien de rose, pas même les bras, — à certaines contractions d’horreur éphémère, qu’une pensée muette jetait dans son sourire, que l’abbé Hugon avait tout dit.

Aussi, parfaitement sûr de cela, il ne posa à Calixte aucune question directe ; il n’essaya pour lui-même aucune justification, aucune explication de sa conduite. Elle aussi se tut. Et pourquoi auraient-ils parlé ? Ils se savaient tous les deux. Les années vinrent et passèrent, amenant des événements de toute sorte et leurs mille changements accoutumés.

Le beau-père de Sombreval mourut. Il resta seul avec sa fille. La névrose dont elle était atteinte multiplia ses phénomènes et finit par dépayser le savoir et le coup d’œil des médecins de l’Europe les plus renommés. Ils désespérèrent de cette jeune fille.

Est-ce à cause de cette désespérance que Jean Sombreval, dont la science était colossale et qui entreprit de guérir lui-même sa chère Calixte, pensa à se retirer et à s’enfermer avec elle dans une campagne solitaire où il pût lui prodiguer, sans distraction, les soins qui devaient la sauver ?…

Seulement, s’il en était ainsi, et pourquoi non ? de toutes les campagnes qu’il pouvait acheter, pourquoi choisissait-il le Quesnay, c’est-à-dire précisément celle où depuis dix-huit ans son nom croupissait, sans périr, sous le déshonneur, l’exécration et la honte ?… Voilà ce qui, dans le temps, fut un problème insoluble de cœur humain, pour les gens sages, et ce que ne purent jamais pleinement savoir les gens curieux.