Un prêtre marié/XIX

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Alphonse Lemerre (2p. 71-91).
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XIX


Néel apprit, le lendemain, à son père, avec l’orgueil de l’amour qu’il avait pour Calixte, la conversion de Sombreval.

— Ah ! il revient à jubé, — dit le vieil indifférent du dix-huitième siècle. — Eh bien ! tant mieux ! À tout péché miséricorde ! Ils t’ont bien soigné, chevalier, et je ne demande pas mieux que de les voir se relever dans l’estime publique… s’ils peuvent s’y ramasser. Mais toi, chevalier, quand reviendras-tu à ta fiancée et retourneras-tu à Lieusaint ? Le vieux Bernard, qui ne remet pas les pieds ici, s’est avisé de m’écrire, lui qui n’écrit jamais, pour me renvoyer ma parole de Coblentz, mais les Néhou n’ont pas l’habitude de reprendre ce qu’ils ont donné, et encore moins leur parole qu’autre chose… Moi, j’attends toujours que ta fantaisie pour ta petite garde-malade de là-bas soit passée… Seulement, en attendant, Bernardine flétrit dans les larmes la plus belle fraîcheur du Cotentin. C’est dommage, cela ! Jean Bellet, que j’ai envoyé leur porter une bourriche de sarcelles, tuées, à la canardière, par ma fenêtre, puisque ces diables de gouttes m’empêchent de sortir, Jean Bellet m’a dit qu’elle semble avoir les pâles couleurs.

Néel ne répondit pas. Depuis longtemps, Bernardine n’existait même plus dans sa pensée, et ce n’était pas au moment où Calixte lui semblait plus libre et plus près de lui, que mademoiselle de Lieusaint pouvait y reprendre le moindre empire. Blessé, comme toujours, par le ton de son père, il lui opposa, comme toujours, l’inertie d’un respectueux silence. Puis, après quelques secondes, il se leva pour prendre un fouet de chasse, posé en travers sur deux pattes-fiches de cuivre doré, au-dessous du portrait enfumé d’un de ses oncles, capitaine au régiment de Normandie, revenu bronzé de Saint-Domingue, et maigre comme une sauterelle, dans son uniforme blanc, à revers noirs.

— Tu ne me réponds pas, chevalier ? fit le vicomte, et tu t’en vas probablement… où tu passes tes journées. Tu fais bien : tu jouis de ton reste ! Si le Sombreval quitte le pays, et qu’à Coutances ils le mettent où il a mérité d’être, à quelque Trappe ou à quelque Couvent, pour faire pénitence et se refaire digne de dire la messe, tu n’iras plus probablement passer régulièrement tes après-dînées avec une fille de dix-huit ans, isolée, sans son père, au fond d’un château dont les murs ne sont pas de verre pour qu’on puisse mieux juger, à travers, de l’innocence de tes mœurs !

Néel pâlit, non du sarcasme de son père, mais de l’idée qu’il lui jetait et qui ne lui était pas venue au sein de sa nouvelle joie. Il comprit qu’il serait obligé de voir moins Calixte, par respect pour elle, pendant l’absence de Sombreval, et il monta à cheval avec l’anxiété horrible que lui inspirait cette idée : « la voir moins ! »

Il rencontra à la tête de l’étang, sur la route, les Herpin qui s’en allaient chercher une bannelée de tangue au quai du bourg de S…, et qui l’arrêtèrent pour lui dire, avec l’effarement satisfait de gens à nouvelles :

— Il y a donc du nouveau au Quesnay, monsieur Néel ? les lucarnes n’ont pas lampé c’te nuit… et les faces de crêpe ont détortillé leurs langues pour dire à Blandine que le maître s’en allait pour longtemps et partait ce soir !

— Ce soir ! fit Néel étonné et qui piqua des deux, sans rien ajouter davantage.

Quand il arriva au Quesnay, il trouva Sombreval et sa fille dans le salon. Calixte, debout devant la chiffonnière en bois de rose, nouait une couronne de pensées qu’elle venait d’achever et qu’elle avait prise à un monceau de fleurs éparses devant elle. C’était l’heure où d’ordinaire Sombreval était au travail.

— Eh bien ! monsieur Néel, — lui dit-il en le voyant entrer, — vous me trouvez aujourd’hui auprès d’elle. Hier, j’ai éteint mon fourneau pour ne plus le rallumer et fermé la porte de ce laboratoire où j’ai cherché si longtemps ce que le Dieu que j’ai offensé me donnera plus sûrement, sans doute, que cette science à laquelle je me fiais… Puisqu’il faut partir, je ne quitterai plus Calixte maintenant que pour partir. Je veux passer mes dernières heures auprès d’elle. Ce sont là les dernières saveurs de la coupe de ma vie qui sera vidée, lorsque je ne la verrai plus. Pauvre et sainte petite, elle a communié ce matin ! Nous revenons de l’église ; et voyez, monsieur de Néhou ! Elle a voulu fleurir le portrait de sa mère. Cher amour d’enfant qui pense à tout, et qui s’est dit que c’était au ciel la fête de sa mère, puisque aujourd’hui, sur la terre, son père coupable a demandé pardon à Dieu !

Et il la prit passionnément dans ses bras et la leva vers le portrait au sombre cadre d’ébène, et Calixte y suspendit la couronne de pensées qu’elle venait de tresser.

— Quand partez-vous ? — demanda timidement Néel.

— Mais ce soir, — répondit Sombreval. Quand un homme est décidé à faire une opération chirurgicale sur son âme, le plus tôt est le mieux ! L’Ange que voilà, ajouta-t-il en passant sa main de chimiste et de forgeron sur l’or des cheveux de son enfant, et en les lui lissant avec le mouvement idolâtre d’une mère, l’Ange que voilà, c’est la Force même sous l’image tremblante de la faiblesse. Je manquerais de force qu’elle m’en donnerait.

— Dieu est si bon pour moi, — dit-elle — que je dois bien souffrir encore cela pour lui !

— Vous voyez, monsieur, reprit Sombreval, si j’avais raison de compter sur elle. Mais j’ai aussi un peu compté sur vous. Voulez-vous me faire la conduite jusqu’à la Sangsurière, monsieur Néel ?

— Et même jusqu’à Coutances, si vous voulez de moi et si mademoiselle Calixte le désire ! — dit Néel, touché de cette amitié de Sombreval.

— Non ! répondit Sombreval. La Sangsurière est un mauvais pas, impossible aux voitures et dur aux chevaux ; j’y ai vu casser des chars-à-bancs ! Venez jusque-là. Vous reviendrez demain dire à Calixte que son père y a passé sain et sauf, et ce sera pour elle une inquiétude plus vite ôtée, et, pour vous, une raison pour plus vite revenir !

— Ah ! dit Néel, les yeux étincelants du bonheur de faire quelque chose pour Calixte. Je peux être ici dans la nuit, et Foudre (c’était son cheval favori) va gagner son nom !

Pendant qu’ils parlaient ainsi, arriva l’abbé Méautis, que Sombreval avait prié d’être au Quesnay quand il se séparerait de sa fille. Quoi qu’il pensât de la force de Calixte, il avait peur pour elle, et, par précaution, il voulait la laisser avec le prêtre en qui elle avait une si suprême confiance. En la quittant, il l’appuierait contre cette colonne. Calixte et l’abbé prieraient ensemble, quand il serait parti, et l’angoisse de la séparation pour elle serait diminuée. Cette angoisse ne serait complète que pour lui seul.

C’était au soir qu’ils devaient partir… Mais, dans ce pays où l’on dînait au coup de midi, le soir, c’étaient quatre heures ; — et, d’ailleurs, en partant à quatre heures, ils arrivaient avant la nuit à la Sangsurière, où l’on ne pouvait, à cette époque, passer que de jour… Quand donc le noir Pépé vint dire que les chevaux étaient prêts, Sombreval prit une dernière fois sa fille sur son cœur et la baisa saintement sur son front crucifié, dont il écarta lui-même le bandeau. La veille, — si vous vous le rappelez, — elle l’avait prié de l’embrasser là, mais elle n’eut pas besoin de le lui demander aujourd’hui.

— Voilà notre force à tous, — fit-il en montrant la formidable empreinte de cette croix si longtemps haïe, et qu’il embrassa encore, pendant qu’elle, Calixte, de son pieux visage, pressait cette poitrine où elle vivait seule et où elle avait rallumé l’étincelle divine, quand, — excepté l’amour de son père, — elle y croyait tout étouffé !

L’abbé Méautis, qui voyait Sombreval livide, ne put s’empêcher de lui dire, avec son angélique pitié, toujours présente :

— Allez, Monsieur, et que Dieu vous conduise ! Si votre crime a été grand, vous êtes aussi plus qu’un pénitent, vous êtes un martyr.

Et ils vinrent tous au perron, émus, mais contenant leur émotion dans les silences coupés de brèves et rares paroles. L’abbé et Calixte regardèrent Néel et Sombreval monter sur leurs chevaux et les suivirent des yeux jusqu’à ce qu’ils ne les virent plus. Néel se retourna pour la voir encore, celle qui était sa vie ! Mais Sombreval, lui, ne se retourna pas. Il avait la tête baissée, la main droite pendante, comme morte, le long de sa cuisse. Son cheval le menait plus qu’il ne menait son cheval ; et il alla ainsi, tout silencieux, jusqu’au bas de la butte Saint-Jean. Néel, qui le suivait, respectait cette douleur muette et stoïque. Il avait peur de voir crouler à chaque instant et tomber sur le pommeau de sa selle cet homme bâti comme une tour de guerre. Mais au bas de la butte, l’homme, qui s’était repris tout entier dans Sombreval, releva la tête et la fit relever à son cheval. Il regarda Néel avec des yeux que la douceur semblait avoir enfoncés sous leurs arcades sourcilières, déjà si profondes :

— Eh bien ! voilà qui est fini ! dit-il. J’ai fait aussi, Néel, comme vous, mon sacrifice ! Vous, vous avez sacrifié votre vie pour être aimé d’elle, et si vous n’êtes pas mort, ce n’a pas été votre faute. Mais qui sait ? Peut-être vous aimera-t-elle, maintenant qu’elle n’aura plus à trembler pour l’âme de son père et qu’elle n’aura plus à expier ses crimes, tandis que moi, je ne la reverrai peut-être jamais, car je suis vieux et violent comme si j’étais jeune, violent jusqu’à la rupture de ce cœur qui doit vivre sans elle à présent… Ils vont me faire faire pénitence, et combien de temps ?… Qui peut le savoir ? Que vont-ils ordonner de moi ?… Mais vous, vous la reverrez demain… tous les jours…

— Tous les jours ! fit Néel avec un cri ; car Sombreval avait mis la main sur sa pensée…

— Voilà donc la blessure ! reprit Sombreval, je n’ai pas eu grand’peine à la trouver ! Je l’aime tant que je sais votre âme comme la sienne, à vous qui l’aimez ! Ô mon pauvre brave Néel, vous avez donc cru, parce que je m’en allais et parce que je la laissais seule au Quesnay, que vous n’y reviendriez plus comme quand il y avait son père ! Voilà le secret de la tristesse que je vous vois aussi sur le front. Mais faites comme si j’étais présent, mon cher Néel ! Allez au Quesnay ! C’est moi qui vous y autorise et qui vous le dis ! Et pourquoi n’y retourneriez-vous pas ? Qu’y a-t-il de changé entre vous et elle, parce que je pars ?… N’avez-vous pas à vous en faire aimer ? N’est-elle pas à vous, à ce prix, puisque vous n’avez pas peur d’épouser la fille d’un prêtre… qui aura failli, mais qui du moins se sera relevé ? Que je sois à Coutances ou au Quesnay, dans les combles du château, à travailler à ma chimie, n’est-elle pas toujours la même Calixte que j’ai laissée seule avec vous en sûreté, comme sous une égide, sous l’invisible auréole de sa pureté que vous voyez, vous, puisque vous l’aimez ! Allez donc au Quesnay pour toutes ces raisons ! Je connais trop les passions et leur danger, même dans les cœurs généreux comme le vôtre, pour vous dire le mot bête des imprudents : « Je vous la confie ! » Mais je la connais, elle, et je sais qu’elle ne serait pas moins forte, quand son ange gardien serait remonté dans le ciel !

— Oh ! Monsieur, dit Néel, c’est elle qui serait le mien. Mais quand vous étiez, comme vous dites, à votre chimie, le monde pouvait vous croire avec nous, et maintenant…

— Ah ! le monde ! Eux ! interrompit Sombreval avec un âpre éclat de mépris dans la voix, en montrant, du bout de son fouet, le bourg de S…, dont les premières maisons apparaissaient au tournant du chemin. C’est à cause d’eux que vous hésitez à retourner au Quesnay ? C’est une noble pensée ; vous craignez de la compromettre… Mais, mon ami, on ne compromet pas la fille à Jean Gourgue, dit Sombreval, l’ancien prêtre ! Compromise ! Mais elle est née déshonorée ! Et vous ne savez pas à quel point le monde y a ajouté ! Vous ne savez pas l’infamie !

Il y a un horrible secret que je vous dirai quand nous serons sortis de cette bourgade où nous allons entrer tout à l’heure… Et c’est même à cause de ce que je vais vous confier, mon ami, qu’il est bon, au contraire, que vous retourniez au Quesnay, et qu’on le sache bien dans la contrée ! Vous qui vivez entre Néhou et le Quesnay, et qui avez voulu partager l’isolement de notre solitude, vous dont on craint l’impétuosité, vous n’avez certainement pas entendu ce qui vous eût fait bouillir de la plus violente de vos colères… Mais les choses en sont là, voyez-vous, qu’il vaudrait mieux pour ma chaste enfant passer dans l’opinion pour la maîtresse de monsieur Néel de Néhou que d’être ce qu’on ose la dire…

— Et que dit-on ? Et qui dit cela ?… interrompit à son tour Néel déjà tout pâle.

— Vous le saurez tout à l’heure !… Mais traversons le bourg ! répondit Sombreval.

Et ils donnèrent de l’éperon, l’un et l’autre, et brûlèrent le pavé de la bourgade, où les femmes, qui dévidaient aux portes, par cette jaune et calme après-midi aux rayons d’or, les virent passer avec ébahissement.

— Quelle compagnie pourtant pour M. de Néhou ! dit l’une d’elles qui haussa les épaules de pitié.

Mais ils n’entendirent ni cette réflexion, ni (s’il y en eut d’autres) celles qui suivirent. Ils furent bientôt de l’autre côté du bourg ; et lorsque les pieds de leurs chevaux eurent quitté le pavé et se furent replongés dans la silencieuse poussière qui comble l’ornière de ces chemins, l’été, Sombreval, après s’être dressé sur ses étriers pour voir s’il n’y avait pas quelque oreille cachée derrière les haies, dit à Néel ce que lui avait appris l’abbé Méautis…

À cette terrible confidence, le violent jeune homme qui, — comme Sombreval, — ne trouvait devant lui que l’ennemi invisible, cette chose sans visage qu’on appelle le bruit public, poussa presque des rugissements de douleur…

Il aurait voulu venger Calixte sur l’heure, et il ne le pouvait pas ! Sur qui pouvait-il la venger ?… Sombreval ne lui avoua point qu’il avait été plus heureux, si tant que frapper soulage l’âme quand elle est ivre de cette absinthe amère qu’y versent l’oppression de la faiblesse et l’injustice. Il ne raconta pas la mort tragique de la Gamase. Il ne raconta que la visite du curé et la résolution qui l’avait suivie…

— Vous voyez, Néel, — fit-il — en achevant, si la pauvre enfant peut être plus compromise qu’elle ne l’est, comme dit le monde dans son langage, et si vos visites au Quesnay seraient un danger, quand tout est à peu près perdu ! — ajouta-t-il avec une mélancolie désespérée.

— Pas perdu sans ressource, monsieur, — fit à son tour Néel qui pénétrait ce grand stoïque, vulnérable seulement dans sa fille et qui, après vingt ans de mépris public, légèrement porté, souffrait pour la première fois de l’opinion et de ses mensonges ; — je suis de l’avis de notre curé. Quand, dimanche prochain, du haut de la chaire de l’église de Néhou, il leur apprendra que vous avez quitté votre château du Quesnay pour aller vous jeter aux pieds de votre évêque et redevenir ce que vous étiez, il se fera un grand changement sous ce coup de tonnerre, car, véritablement, c’en sera un !

— Puissiez-vous dire vrai ! dit Sombreval, — et que le sacrifice de la quitter et de ne la revoir peut-être de ma vie, ne soit pas perdu ! Qu’il ait un sens et un effet, ce dur sacrifice…

— Ah ! déjà il en a un, interrompit Néel, et le plus grand de tous pour vous, monsieur. Elle est maintenant heureuse ! En faisant ce que vous faites aujourd’hui, vous lui avez donné la plus grande joie qu’elle pût jamais ressentir.

Sombreval tendit la main à Néel par-dessus la crinière de son cheval.

— Vous me faites du bien de me rappeler cela, jeune homme, — dit-il, — car dans cette douleur de la séparation d’aujourd’hui, je l’aurais peut-être oublié.

— Et puis, — reprit Néel plein d’une respectueuse pitié pour l’âme de ce père, dont il voulait diminuer la douleur en lui rappelant tous les nobles motifs qui pouvaient alléger la pesanteur de son sacrifice, — et puis, monsieur, après cette joie donnée à votre Calixte, vous avez Dieu, — le Dieu auquel vous revenez, et le sentiment d’un immense devoir accompli !

Mais Sombreval, se tournant à demi vers Néel et le regardant avec des yeux épouvantablement tranquilles dans leur ardeur sombre :

— Je n’ai que Calixte, — fit-il. Oui ! parlez-moi de Calixte ! Il n’y a qu’elle pour moi ! Il n’y a pas de Dieu.

Néel, d’étonnement, avait arrêté son cheval, et comme ils trottaient botte à botte, le cheval de Sombreval s’arrêta comme son compagnon :

— Et vous aussi, Néel, — dit Sombreval, — vous avez cru !… Mais, — fit-il en se reprenant tout à coup, — c’est tout naturel que vous ayez cru à cette comédie ! C’est tout naturel que vous, qui êtes jeune et qui avez les croyances que j’avais à votre âge et même plus que vous ; que l’abbé Méautis, qui est un prêtre ; que Calixte, qui depuis quinze ans prie pour moi, vous croyiez tous au repentir du vieux Sombreval, quand il vous dit qu’il se repent et qu’il s’en va demander à son évêque une soutane dans laquelle il puisse mourir. Il est tout naturel que les gens de Néhou à qui on le dira dimanche le croient aussi.

Est-ce que la grâce n’est pas là pour expliquer tout des défaillances de nos esprits et des misérables révolutions de nos cœurs ? La grâce m’aura touché ! L’Église, qui sait bien ce qu’elle fait quand elle veut être infatigable au pardon, a inventé la grâce, qui peut toujours reprendre un homme… Mais, Néel, je vous le dis, à vous qui aimez ma fille jusqu’à l’épouser si elle voulait, il n’y a pas eu de grâce pour moi. Je mens quand je le dis ! Entendez-vous ? Je mens ! Je suis toujours le même que j’étais, — le même qu’il y a huit jours et qu’il y a vingt ans.

Je suis toujours ce même Sombreval que vous avez méprisé aussi, vous, quand j’ai pris possession du Quesnay. Je n’ai pas plus de Dieu maintenant que je n’en avais alors… Mon dieu, c’est Calixte ! Voilà mon seul dieu ! Et c’est parce qu’elle est mon seul dieu que je feins de revenir au sien. C’est pour la sauver ; c’est pour qu’on ne me la déshonore pas plus longtemps ! c’est pour qu’elle puisse vivre heureuse avec vous, Néel, avec vous, de cœur assez mâle pour l’épouser et la défendre. Oui, c’est pour cela que le vieux Sombreval, qui ne manquait pas de fierté autrefois, accepte aujourd’hui l’ignoble singerie à laquelle il va condamner sa vieillesse !

Il aurait pu parler longtemps. La foudre de cette déclaration venait de frapper Néel comme la foudre frappe. On reste debout et on n’existe plus. Il existait toujours et il restait droit sur sa selle. Mais la commotion le rendait semblable à un homme stupide.

— Quoi ! — dit-il, cherchant à comprendre, — tout ceci ne serait qu’une imposture ? Oh ! que me dites-vous là, monsieur Sombreval !

— Oui, Néel, une imposture, et une imposture volontaire, réfléchie, éternelle ! C’est ma vie maintenant. Voilà ce que j’ai fait de ma vie, une imposture ! Oui, tout ce qui s’est passé hier et avant-hier au Quesnay, c’est une imposture ! Ce que j’y disais, il n’y a pas une heure encore, à mon enfant sur mon cœur, c’est une imposture ! C’est une imposture que ce voyage à Coutances, où je vais m’humilier et demander pardon ! Mais, Néel, ce qui n’était pas hier une imposture, c’était le bonheur de Calixte ! c’était votre joie, à vous tous ! Et ce qui plus tard n’en sera pas une, c’est la sainte ivresse de cette âme d’ange quand elle me verra absous et redevenu prêtre et pouvant offrir devant elle et pour elle le sacrifice auquel elle a foi.

Néel avait vingt ans et il aimait Sombreval. Il avait souvent oublié ce que l’ancien prêtre avait été pour ne se souvenir que de son immense amour pour sa fille ; mais il eut peur de ce sublime horrible. La messe, redite par cet athée, fut une idée également insupportable à son imagination et à sa foi.

— Ô terre et ciel ! — fit-il, — monsieur ! Vous auriez l’audace de dire la messe en n’y croyant pas ?…

— Oui, Néel, — dit Sombreval, et d’autant plus que je n’y crois pas. Je suis un athée. Je ne suis pas un sacrilège. On ne profane les choses sacrées que quand on les croit sacrées ; mais moi, je suis un incrédule. Aussi ces vieilles mains de savant ne trembleront pas, allez ! quand j’élèverai le calice au-dessus de ma tête, et elles ne trahiront pas mon secret !

— Quel secret ? — fit Néel consterné.

— Ah ! je me suis dit tout ce que vous pouvez me dire, Néel ! reprit Sombreval. Il y a huit jours que toutes les pensées qui s’élèvent maintenant dans votre cœur, je les porte dans le mien et que je me débats contre elles. Croyez-vous que je n’aie pas souffert ? Croyez-vous que la résolution que j’ai prise ne m’a pas été cruelle ?… Un mensonge qui ne finira qu’avec moi ! Mais il fallait sauver Calixte, et à ce prix je la sauve ! Il fallait cela pour que la bassesse d’un mensonge ne répugnât pas au vieux Sombreval ! Croyez-vous, vous qui me connaissez, que je sois fait pour le mensonge, que je sois taillé pour l’hypocrisie ?

Mais il est des gens qui ont vécu dix ans, vingt ans, trente ans sous un masque scellé par des bourreaux sur leur face écrasée et qui n’ont pas cessé de respirer là-dessous avec l’opiniâtreté de la haine ou la vigueur du courage, et moi, moi qui n’ai pas dix ans à vivre, je ne pourrais pas endurer le poids d’un masque mis sur mon visage et sur ma vie par ma volonté, et cela pour sauver ma fille ! pour la voir me sourire ! pour la voir rassurée, guérie, bien portante, mariée, peut-être un enfant dans les bras, et me dire : « Père, je suis heureuse et c’est toi qui m’as faite heureuse ! » Ah, Néel, — poursuivit-il, le visage enflammé, — pour cela, qu’est-ce qu’un mensonge ? qu’est-ce qu’une torture ? Mais je donnerais mon âme à l’enfer pour cela, si je croyais comme vous à la justice de Dieu et à l’éternité des peines ! Il y a eu des hommes de foi, — et de grande foi, — au moyen âge, qui ont souscrit des pactes avec le Démon et qui lui ont vendu leurs âmes pour moins qu’un amour comme le mien !

Et l’émotion, causée par un dévouement pareil, envahissait Néel et diminuait l’horreur que Sombreval lui avait d’abord inspirée… Il recommençait à le trouver grand, cet homme qui ne perdait de sa grandeur étrange que pour la reprendre un moment après.

— Je ne sais que vous répondre, monsieur, fit Néel, avec un soupir. Il n’y a qu’un moment, vous me faisiez horreur, vous et ce que vous me disiez ; à présent, je vous plains et presque vous admire… Peut-être n’y a-t-il qu’une vertu dans la vie, c’est d’aimer… Moi aussi, j’aime. L’amour fait comprendre l’amour. Celui en qui vous ne croyez plus disait de la femme coupable qu’il fallait bien lui pardonner, puisqu’elle avait beaucoup aimé, et il vous pardonnera, sans doute, parce que vous avez beaucoup aimé votre enfant… Je n’ai plus qu’à espérer cela, moi qui, comme Calixte, vous croyais repenti et qui sais maintenant ce qu’elle ne doit jamais savoir, c’est que vous ne l’étiez point et que votre existence n’aura plus une minute de vérité à cause d’elle.

Plus une minute de vérité ! reprit-il tristement en levant vers le ciel ses yeux jeunes et vaillants qui avaient soif de lumière et disaient la franchise de son cœur, — plus une minute de vérité ! Quelle vie pour un homme comme vous, monsieur, car vous êtes un homme comme je n’en connais pas un pour la force, et les hommes forts sont francs comme l’osier !… Que vous allez donc souffrir dans cette vie que vous vous êtes faite ! car c’est une destinée, maintenant… Vous avez été pour vous-même le destin. Moi qui crois tout ce que vous ne croyez plus, moi qui ne doute pas des horribles offenses que vous allez faire à votre Dieu, en redevenant son prêtre avec un cœur impie, je sens bien que vous ne pouvez rien sur vous, mais que, même moi, je n’y puis rien non plus.

Je peux physiquement tourner la tête de mon cheval vers le Quesnay, donner de l’éperon et m’encourir vers Calixte pour lui crier : « Empêchez votre père de se jeter dans l’enfer pour vous ! » Mais, moralement, je ne le puis pas ! je la tuerais ! Je suis cloué ici, par peur de la tuer. Je sens bien qu’il faut que je la trompe aussi, moi ! Mais, monsieur, pourquoi moi, qui n’ai ni votre incrédulité ni votre force, m’avez-vous lié à votre mensonge, par cette accablante confiance que je ne vous demandais pas ?…

— Mais parce que je t’estime, enfant ! — lui dit Sombreval avec une inexprimable tendresse ; et il lui mit sur l’épaule cette large main qui, en ce moment-là, tremblait. — Plains-toi donc ! N’es-tu pas mon fils ?… Oh ! j’ai entendu dire à quelques mères que l’homme qui aime vraiment leur fille passe dans leur cœur et y devient comme un enfant de plus. Et moi, moi j’aime Calixte comme une mère… Je suis sa mère aussi… Voilà pourquoi, dans le fond de mon cœur, je t’ai fait mon fils et je t’ai parlé comme à mon fils !

Il s’exprimait avec le dernier degré de l’exaltation ; — et cette émotion, cette exaltation que Néel ne lui avait jamais vues qu’avec Calixte, et qui l’assimilaient, lui, à Calixte, — ce brisement dans la sensibilité de ce géant de volonté et de muscle, — ce tutoiement surtout qui disait si bien qu’il n’en pouvait plus de tendresse, tout cela prit Néel et lui fondit le cœur dans la poitrine, et il pleura sans honte, sous cette lumière qui n’avait jamais éclairé de plus nobles pleurs sur un plus beau visage attendri…

— Et d’ailleurs, j’ai peut-être aussi ma faiblesse, malgré ce que vous appelez ma force, mon cher Néel, — fit après un silence ce grand observateur, dont l’œil intérieur ne s’altérait jamais et qui revenait à sa nature, — je n’ai pas réfléchi ! J’ai eu besoin de vous dire un secret qui m’aurait dévoré, si je l’avais gardé en moi !

Ah ! l’Église ! l’Église ! — fit-il encore. Une des choses les plus vraies qu’elle ait vues, c’est la confession !