Un roman américain. — Ma femme et moi, de mistress Beecher Stowe

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Un roman américain. — Ma femme et moi, de mistress Beecher Stowe
Revue des Deux Mondes2e période, tome 98 (pp. 622-643).

My Wife and I, or Harry Henderson’s history, by mistress Beecher-Stowe ; Edinburgb and London.

Ma Femme et moi, tel est le titre du nouveau livre de mistress Beecher Stowe, un livre aussi éloigné des questions humanitaires et politiques, qui ont assuré le prodigieux succès de l’Oncle Tom, que des questions théologiques, qui dans la Fiancée du ministre figuraient au premier rang, — un livre d’une portée plus sérieuse néanmoins que ce gracieux prologue, la Perle de Vile d’Orr, dont les héros étaient de petits enfans ; c’est une étude de mœurs approfondie, conduisant parfois à des conclusions quelque peu hasardées, gâtée souvent par une argumentation diffuse et l’abondance excessive du dialogue, mais curieuse par le tableau net et vivant qu’elle nous donne des différentes sphères de la société américaine, des ambitions, des utopies qui couvent chez ce peuple jeune et vivace.

Mme Stowe se propose pour but principal de déterminer le rôle de la femme dans le monde moderne ; selon elle, ce rôle est plus important encore que celui de l’homme, et dès les premières lignes l’homme lui-même, — car ce roman est une autobiographie, — Harry Henderson, l’époux, en convient. « Ce n’est pas moi et ma femme ; oh non !… que suis-je, et quelle est la maison de mon père, pour que je passe avant ma femme en rien ? . Cette raison sociale, Ma Femme et moi, n’est-elle pas la forme la plus ancienne et la plus vénérable de l’association chrétienne ? Où en trouveriez-vous une plus sage, plus forte, plus universellement populaire ? » Ma Femme et moi, tel que le comprend Mme Beecher-Stowe, est le symbole de quelque chose de mieux que l’union terrestre, le signe choisi par l’amour tout-puissant pour représenter sa communion rédemptrice avec l’âme humaine : une fontaine de jeunesse éternelle jaillit au seuil de chaque maison ; chaque homme, chaque femme qui se sont aimés dans le mariage ont eu le plus beau des romans et la poésie de l’existence. Cette histoire est donc vieille comme le premier chapitre de la Genèse : c’est Adam « stupide et désolé » sans Eve, comment il la cherche, comment il la rencontre ; seulement Adam s’appelle Harry Henderson, un Yankee des montagnes du nouveau Hampshire, aujourd’hui citoyen de New-York, et les événemens qui le conduisent au mariage le mettent aux prises avec toutes les questions où les intérêts de l’homme et de la femme se trouvent en jeu, soit séparés, soit confondus.

L’auteur nous fait d’abord assister aux scènes de l’enfance ; c’est certainement la partie la meilleure du roman, et nul ne peut s’en étonner qui se rappelle le charme tout particulier des figures d’Éva Saint-Clair, de Mara Pennel, et de tant d’autres jeunes êtres chez qui est délicatement observé l’éveil des passions, des vertus, des travers, des bonnes et des mauvaises dispositions de la nature humaine. Après avoir vu s’évanouir comme un nuage du matin la femme-enfant de Harry Henderson, nous nous égarons dans des régions plus saintes sans doute, mais non moins bizarres que celles où M. Michelet fait fleurir l’amour protecteur de la chasteté du jeune homme et flotter l’ombre de la fiancée, mentor invisible et charmant qui murmure à l’oreille de son futur époux : — Attends-moi !

Cette ombre de l’avenir est remplacée enfin par la femme réelle, dont la conquête aura été l’encouragement et l’espérance d’une jeunesse pure. « On a dit souvent combien il importe d’élever les femmes pour être des épouses ; est-il donc moins important d’élever les hommes pour être des maris ? La licence permise à la jeunesse de. l’homme le prépare-t-elle bien à être le compagnon intime d’une femme irréprochable ? Et pourtant depuis combien de siècles est-il convenu que l’homme et la femme se rencontrent dans le mariage, l’une pure comme le cristal, l’autre déjà souillé par des fanges de toute sorte ! Si l’homme est le chef de la femme, comme le Christ l’est de l’église, ne devrait-il pas être son égal au moins en pureté ? » Il y aurait certes beaucoup à répondre à ce raisonnement féminin ; mais les prédicateurs n’ont pas l’habitude d’être contredits : bornons-nous donc à l’analyse, et commençons par le premier point, puisqu’il plaît à Mme Stowe de diviser son roman comme un sermon. De trop nombreuses citations bibliques ajoutent à la ressemblance.


I

Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul, dit d’abord Harry Henderson, c’est une vérité qui s’est imprimée dans mon esprit dès ma plus tendre enfance ; je n’avais que sept ans lorsque je choisis ma femme avec le consentement paternel. Il faut dire que j’étais plus isolé que tout autre, comptant parmi ces retardataires qui entrent dans la vie quand personne ne les attend ni ne les souhaite. Mon père était un pauvre pasteur de village avec six cents dollars de salaire et neuf enfans. Je fus le dixième : j’arrivai comme un intrus ; mon prédécesseur immédiat avait cinq ans, les layettes étaient données à de plus pauvres que nous, le berceau avait été consigné au grenier, et les commères du voisinage félicitaient déjà maman d’avoir achevé sa besogne. — Pauvre Mme Henderson ! s’écrièrent-elles en apprenant ma naissance, encore un garçon ! Fi donc ! Je lui souhaite bien du plaisir ! — Mais ma mère me serra sur son cœur, et me bénit comme les autres. Tout ce que Dieu lui envoyait était un trésor pour elle. — Qui sait ? dit-elle gaîment à mon père, ce sera peut-être le plus brillant de tous. — Dieu le garde ! — répondit mon père en nous embrassant, ma mère et moi ; puis il retourna au sermon qu’il était en train de composer, et qui conciliait les décrets de la Providence avec le libre arbitre. Bien que ma venue dans le monde l’eût interrompu, ce sermon obtint beaucoup de succès, et aucun de ceux qui l’entendirent n’eut désormais l’ombre d’un doute sur le sujet qu’il traitait.

Un premier enfant est le poème de la famille, sa venue est comme le renouvellement de cette grande scène de la nativité où l’on s’agenouille devant le jeune étranger avec des présens d’or, d’encens et de myrrhe ; mais le dixième enfant d’une pauvre famille est de la prose, et n’obtient que tout juste le nécessaire ; il n’y a pas de superflu, pas de luxe, pas d’idéal autour du dixième berceau. En grandissant, je me trouvais bien seul dans l’intérieur où les frères et les sœurs aînés avaient débuté avant moi sur la scène de ce monde, et étaient trop occupés de leurs propres intérêts pour se soucier des miens. Tout alla bien tant que je ne fus qu’un baby. Mes sœurs bouclaient mes cheveux d’or, me faisaient des robes comme à une poupée, m’emportaient pour me montrer aux voisins ; mais quand je commençai à devenir un garçon, que mes cheveux furent tondus et mes jambes introduites dans les vieux pantalons recoupés de mes aînés, j’eus à me promener tout seul. Mes frères étaient au collège, l’une de mes sœurs mariée ; les deux autres, de jolies personnes, entourées d’une cour nombreuse qui absorbait la meilleure partie de leur temps et de leurs pensées ; celle dont l’âge se rapprochait le plus du mien me regardait encore comme un avorton indigne de sa société ; j’étais toujours de trop, ses amies me taquinaient jusqu’à ce qu’elles eussent réussi à me faire dire : — Je ne veux pas jouer avec vous ! — et elles s’écriaient alors : — Personne n’a besoin de toi ! — avec un ensemble parfait.

Vient-il du monde, le pauvre Harry mange après les autres, à la petite table ; le soir, quand il voudrait rester à écouter l’intéressante conversation des galans de ses sœurs : — Maman, n’est-il pas temps pour Harry d’aller au lit ? — demandent ces demoiselles, empressées à se débarrasser d’une paire d’oreilles grandes ouvertes. D’autre part, toutes les commissions ennuyeuses lui sont confiées.

— Ce n’est qu’un garçon ! Il peut courir là, faire ceci, attendre.

— Bref, Harry deviendrait presque un souffre-douleur dans cette maison active et bruyante comme une ruche, où il n’a pas de compagnon, si sa mère ne prenait la sage résolution de l’envoyer à l’école.

— Je partis pour l’école avec un tablier propre serré autour du cou, un petit panier qui renfermait mon déjeuner, et un morceau de toile bise sur lequel je devais apprendre à coudre. Je partis tremblant et rougissant, avec une peur terrible des grands garçons qui ne pouvaient manquer de me taquiner ; mais dès ce premier jour je fus heureux, car je rencontrai ma femme Susie. Une si jolie petite créature ! Je la vis d’abord sous la porte de l’école. Ses joues, son cou, étaient comme de la cire, ses yeux d’un bleu clair, et, quand elle souriait, deux mignonnes fossettes se creusaient dans ses joues. Elle portait une fraîche robe de guingamp rose ; sa mère, dont elle était l’enfant unique, l’habillait toujours avec coquetterie. — Susie, ma chère, dit maman, qui me tenait par la main, je t’amène un compagnon. — Avec quelle grâce elle me reçut, cette petite Eve ! Elle fut tout sourire pour l’Adam lourd et maladroit qu’on lui présentait, me fit asseoir auprès d’elle, et, passant son bras blanc autour de mon cou, posa l’alphabet devant moi. — Où en es-tu ? demanda Susie. — Ma mère avait été une bonne institutrice, et les yeux de la petite fille exprimèrent un mélange de surprise et de respect quand je lui appris que j’étais beaucoup plus avancé qu’elle. — Oh ! mon Dieu, cria-t-elle à ses compagnes, figurez-vous qu’il lit dans les livres ! — Je fus élevé bien haut dans ma propre opinion ; deux ou trois de ces jeunes personnes me regardèrent avec une estime évidente.

— Ne veux-tu pas être de notre côté ? dit Susie d’un air engageant ; je vais demander à mademoiselle de le permettre, parce qu’elle dit que les grands garçons tourmentent toujours les petits. — Elle s’approcha de mademoiselle, dont elle était la favorite, et obtint que je fusse placé sur son banc, où je m’assis balançant mes talons dans le vide et ressemblant fort à un moineau encore mal pourvu de plumes, tout nouvellement poussé hors du nid et fixant sur le monde un premier regard de ses yeux ronds effarés. Les grands se moquèrent de moi, me firent d’horribles grimaces, me lancèrent des boulettes de papier ; mais je me serrais contre Susie et prenais courage. Je ne croyais pas avoir jamais rien vu de gentil comme elle, je ne me lassais pas d’admirer ses petits souliers rouges, ses petites mains agiles. Elle marqua l’ourlet de ma serviette bise et le bâtit obligeamment, puis se mit à coudre elle-même, et alors je regardai l’aiguille brillante, le bout de fil fin, le doigt potelé que couronnait un petit dé de cuivre. Pour moi, le cuivre était de l’or, et Susie était une princesse de conte de fée. De temps en temps, elle tournait vers moi ses grands yeux bleus avec un signe de tête amical pour m’encourager, et je sentais un tressaillement délicieux dans le cœur qui battait sous mon tablier.

— S’il vous plaît, mademoiselle, dit Susie, Harry ne peut-il pas jouer avec les filles ? Ces grands sont si brusques !

Mademoiselle sourit et approuva, et je fus un garçon béni entre tous à partir de ce moment, Susie m’enseigna une foule de jeux d’esprit qu’elle connaissait à fond et pour lesquels j’avais grand besoin d’être formé ; mais lorsqu’il fut question de jeux athlétiques, je me distinguai en revanche. Je savais mieux sauter qu’elle, et me couvris de gloire en grimpant sur un mur, d’où je retombai d’un bond ; ce fut un bien autre succès quand, une vache étant apparue sur la pelouse devant l’école, je marchai droit à elle, armé d’un bâton, et l’effrayai par mon attitude virile, par ma voix résolue. Ces procédés inspirèrent à Susie beaucoup de confiance. Un ami qui lisait dans les livres, escaladait les murs et n’avait pas peur des vaches n’était point à dédaigner.

L’école étant très éloignée du presbytère, j’apportais mon dîner ; Susie apportait le sien aussi, et nous avons fait ensemble plus d’un délicieux pique-nique. Nous nous étions bâti une maison sous un grand arbre au pied duquel l’herbe poussait courte et drue. Notre maison n’était ni plus ni moins qu’un carré marqué sur le gazon par des pierres arrachées au mur. Je m’enorgueillissais d’être capable de porter des pierres deux fois plus lourdes que celles que soulevait Susie à grand’peine, et une large pierre plate, qui faillit me rompre l’échine, représentait notre table au milieu du carré. Nous y étendions un mouchoir de poche en guise de nappe, et Susie servait le repas avec ordre, en remplaçant les assiettes par des feuilles. Sous sa direction, j’ajoutai à notre maison un garde-manger où nous conservions des pommes, des châtaignes et ce qui nous restait de pain d’épice. Susie tenait beaucoup à l’ornementation, elle plantait des bouquets dans la chambre, où nous recevions une société choisie ; elle y avait installé sa poupée, à laquelle je fabriquai un lit moelleux ; nous la couchions avant de rentrer en classe, non sans appréhension du désordre que ces sauvages, les grands garçons, pourraient apporter dans notre Éden…

Chaque samedi, je demandais la permission d’aller voir Susie ; mes sœurs me brossaient les cheveux, m’ornaient d’un tablier tout raide repassé : — Bon voyage ! — et je m’en allais trottant avec l’allégresse des amoureux… Qu’elles étaient belles et brillantes ces après-midi du samedi ! Nous jouions dans le grenier, nous y dénichions les œufs de poule, et j’osais tantôt pénétrer dans des coins obscurs où Susie ne se fût jamais aventurée, tantôt grimper sur des meules de foin où elle tremblait de me voir perché. Son tablier se tendait pour recevoir les œufs ; il était toujours d’une blancheur immaculée. Je portais, moi, de gros vêtemens communs, percés aux coudes et aux genoux, ce qui désespérait mes sœurs, tandis que Susie restait fraîche et intacte, ne salissait ni ses mains ni sa robe. Ce soin de sa personne m’inspirait une secrète vénération… Comment s’y prenait-elle pour sortir sans tache de nos aventures les plus périlleuses ? Mais, si je m’émerveillais de ce miracle, elle s’émerveillait tout autant de ma force et de mes prouesses. A ses yeux, j’étais un paladin. Je me rappelle que, dans la basse-cour qu’il nous fallait traverser pour aller au grenier, régnait en despote le plus arrogant des vieux dindons, qui nous poursuivait de ses menaces en gloussant et en se hérissant. Susie me raconta d’un air de profonde détresse que plusieurs fois, lorsqu’il l’avait rencontrée seule, le misérable s’était précipité sur elle à grands coups d’ailes et l’avait renversée. Il essaya le même jeu avec moi, mais aussitôt je saisis avec dextérité son jabot d’écarlate, emprisonnai ses ailes sous mon bras et le fis sortir ignominieusement de la cour. Susie était triomphante ; j’achevai de l’exalter en lui expliquant comment je la protégerais dans toutes les circonstances possibles. Elle m’avoua simplement avoir peur des ours, et je profitai de l’occasion pour lui dire que, si un ours l’attaquait, je l’aurais vite abattu avec le fusil de mon père ; elle écouta et elle crut. J’insistai ensuite sur ce que je ferais, si des voleurs entraient chez nous ; ni elle ni moi, nous ne savions précisément ce que c’était que des voleurs ni des ours, mais il suffisait que je me sentisse prêt à les recevoir et à leur tenir tête…

Quelquefois Susie venait à son tour jouer chez nous le samedi. Mes sœurs lui demandaient en riant si elle voulait être ma petite femme, et Susie répondait avec beaucoup de gravité par l’affirmative. Oui, elle devait être ma femme, la chose était décidée entre nous ; mais quand ? Je ne voyais pas pourquoi il eût fallu attendre. Elle s’ennuyait sans moi, et je m’ennuyais sans elle ; mieux valait donc l’épouser tout de suite, afin de pouvoir l’emmener à la maison. Je lui en fis la proposition, qui fut agréée ; mais elle me dit que sa mère ne saurait jamais se passer d’elle, sur quoi je déclarai que j’amènerais ma mère à faire une démarche que ses parens ne repousseraient certes pas, vu que mon père était le ministre. Je retournai mille fois cette affaire dans mon esprit, en épiant une occasion d’entretenir ma mère seule. Un soir que j’étais sur mon tabouret à ses pieds, n’y tenant plus : — Maman, hasardai-je, pourquoi les gens trouvent-ils mauvais qu’on se marie de bonne heure ?

— A quoi pense l’enfant ? s’écria ma mère, qui de surprise laissa tomber son tricot.

— Je veux dire : pourquoi Susie et moi ne nous marierions-nous pas maintenant ? Je voudrais l’avoir ici. Personne ne joue avec moi à la maison, et, si elle y était, nous ne nous quitterions pas.

Mon père sortit de sa méditation, et regarda en souriant ma mère, qui riait tout à fait. — Mais, dit-elle, ne sais-tu pas que ton père est pauvre, et qu’il a bien de la peine à faire vivre ses enfans ? Comment nourrirait-il une petite fille de plus ?

Je soupirai tristement. Dès le seuil de la vie, je me heurtais à cette question d’argent qui empêche ou tout au moins retarde le bonheur de tant d’amoureux. — Mère, dis-je après une minute de sombre réflexion, je ne mangerais que la moitié de ce que vous me donnez, et je tâcherais de ne pas user mes habits, pour les faire durer plus longtemps.

Ma mère avait les yeux très brillans ; le rire et les larmes s’y combattirent une seconde, comme un rayon de soleil perce la pluie. Elle me souleva doucement, et attira ma tête sur son sein : — Quelque jour, quand tu seras un homme, je compte bien que Dieu te donnera une femme à aimer. Les maisons et les terres nous viennent de nos parens, mais une bonne femme nous vient de Dieu.

— C’est vrai, chérie, dit mon père en la regardant avec tendresse, et personne ne sait mieux que moi la valeur d’un pareil don.

Ma mère me berça quelque temps dans l’ombre du soir, me parla, me calma, me raconta que je serais plus tard un homme, un clergyman comme mon père sans doute, avec une heureuse maison à moi. — Susie y sera-t-elle ?

— Espérons-le. Qui sait ?

— Mais, maman, n’en êtes-vous pas sûre ? Vous ne pouvez pas dire : certainement ?

— Petit, notre père qui est dans le ciel pourrait seul dire cela. Il te faut apprendre vite et devenir un homme fort, pour prendre soin de ta femme…

Cette conversation pénètre Harry d’enthousiasme.

— Que je te dise, Susie, ce que je vais faire ; je veux devenir fort comme Samson.

— Oh ! mais comment t’y prendras-tu ?

— Je vais courir, sauter et grimper, et porter de l’eau pour ma mère, et aller à cheval au moulin, et marcher beaucoup pour les commissions, afin de devenir plus vite un homme, et, quand je serai un homme, je bâtirai une maison exprès pour nous deux, je la bâtirai tout entière moi-même…

— Et il y aura des armoires pour ranger ? interrompit la petite ménagère.

— Certainement, j’en mettrai partout, et, quand nous vivrons ensemble, tu verras comme je tiendrai à distance les lions, les ours et les panthères. Si un ours osait t’attaquer, Susie, je le déchirerais en deux, comme fit Samson !

Mme Stowe excelle à esquisser ces figures d’enfans, à les faire parler et agir ; dans la Perle de Vile d’Orr, elle avait su accomplir ce prodige de nous intéresser jusqu’à la fin du livre à des héros qui ne dépassent pas sept et dix ans. Les amours de Harry Henderson et de Susan Morril valent ceux de Moses et de Mara. Toutes les grâces, toutes les bontés, toutes les finesses de la femme existent déjà chez cette fillette, qui adoucit les mœurs rudes de son petit mari par l’horreur qu’elle témoigne pour ses emportemens, par les adroites flatteries dont elle l’enlace, par ses petits sermons maternels contre les distractions à l’église.

— L’idée de la voir me rendait très exact au service. Nos bancs se touchaient ; elle se tenait dans le sien, tout en blanc avec une profusion de rubans bleus et son petit chapeau plat, qui la faisait ressembler à une pâquerette ; mais elle m’avait déclaré que les petites filles ne devaient jamais songer à leur toilette pendant la prière, de sorte qu’elle restait, je suppose, indifférente aux vanités terrestres et au regard fixe qui épiait ses moindres mouvemens. Cependant, comme la nature humaine n’est sanctifiée qu’en partie, je remarquais que quelquefois, probablement par hasard, deux yeux bleus rencontraient les miens, et qu’on étouffait avec peine un sourire ; mais la conscience reprenait aussitôt le dessus, et Susie écoutait derechef le ministre, bien qu’il ne lui fût pas possible de comprendre un seul mot du sermon, l’esprit concentré sur ses devoirs religieux, jusqu’à ce que la nature épuisée cédât une fois pour toutes : les paupières s’abaissaient, la tête vacillait de droite à gauche, et l’on finissait par dispenser cette jeune chrétienne d’une plus longue lutte en ramenant ses pieds sur le banc, transformé en couchette.

Le lecteur ne se lassera pas de suivre le couple enfantin à l’école, où Harry l’hiver pousse sa bien-aimée en traîneau par les chemins de montagne couverts de neige, — dans le pressoir, autour du tonneau de cidre doux, dont ils aspirent le contenu goutte à goutte en y plongeant de longues pailles, puis, quand revient l’été, à la recherche des fraises et des nids. — Nous connaissions les bons endroits où mûrissaient les fruits vermeils : les grands garçons ne les soupçonnaient pas ; ni les grandes filles. C’était notre secret, que nous gardions entre nous deux ; mais au plus profond des mystères étaient nos découvertes de nids d’oiseaux. Nous comptions les œufs ronds, luisans et tachetés, plus délicats que tous les bijoux polis par l’art humain ; nous rassurions les oiseaux. — Chers petits, ne craignez pas, personne ne le saura. — Un sentiment profond de responsabilité nous gonflait le cœur. Nous informions les enfans de l’école que nous savions quelque chose qu’ils ignoraient, dont nous ne parlerions jamais, quelque chose de merveilleux qu’il serait méchant de dire ! . Nos mères cependant étaient dans la confidence, et nous encourageaient à garder le secret des oiseaux.

Cette innocente idylle passe comme les violettes et les fraises où butinent leurs petites mains ; une maladie épidémique vient fondre sur les villages de la montagne, et l’une de ses victimes est la gentille Susie. Il s’en faut de peu que son dernier baiser, au plus fort de la fièvre, ne soit mortel pour Harry. — J’ai le vague et brûlant souvenir d’une série de jours de soif et de mal de tête, durant lesquels je demandais une goutte d’eau froide qui m’était refusée. Je voyais comme à travers un brouillard les gens qui me veillaient et me faisaient prendre des drogues, contre lesquelles je n’avais plus la force de me révolter. Ces journées-là se traînaient lentement ; j’observais oisif les jeux de la lumière et le frémissement des feuilles sur le mur blanc en face de moi. Un matin, tandis que je gisais ainsi, la cloche du village tinta lugubrement six coups ; les longs et solennels intervalles étaient remplis par une sourde vibration : c’était le nombre des années de ma Susie sur la terre, et l’annonce qu’elle était partie pour le pays où le temps n’est plus mesuré par jours et par nuits, car il n’y a plus de nuit…

J’entendis longtemps après mes sœurs discuter entre elles l’effet que m’avait causé cette mort. — Les enfans sont comme les animaux, ils oublient ceux qu’ils ne voient plus, disait l’une d’elles. — Mais je n’oubliais point ! Quand je pensais à ma petite amie, j’étais comme étouffé par un flot amer d’angoisse.

La pitié céleste envoie au pauvre enfant un rêve qui le console en lui donnant le vif sentiment de la présence continuelle de Susie invisible à ses côtés. Il va la chercher aux lieux qu’ils avaient l’habitude de parcourir ensemble, et dans les occupations auxquelles naguère ils se livraient tous deux. Elle lui parlé, elle le conseille, elle l’inspire plus tard. Sa mère avait raison quand elle disait : — Qui sait ? cette mort peut être pour lui un appel d’en haut. — Rien de grand ni de beau ne nous est donné sans les douleurs de l’enfantement. Du souvenir de Susie jaillit une source d’inspirations tendres et profondes, qui se répandent en poésie écrite avant même que Harry sache former les lettres ; il copie les caractères imprimés, et achète en secret (car il mourrait plutôt que d’avouer ce qu’il veut faire) du papier et de la chandelle : c’est son premier acte d’indépendance. Un jour sa sœur aînée, en faisant le lit, découvre dans sa paillasse les hiéroglyphes qui représentent ses manuscrits, et le bout de chandelle à demi consumé. — Miséricorde ! s’écrie-t-elle avec beaucoup de bon sens, peut-on jamais assez se méfier des garçons ! Il a failli nous faire tous brûler vifs. — Mais la mère a vu au-delà. — Je vous en avais bien averti, dit-elle à son mari, que cet enfant nous rendrait fiers. Harry sera un écrivain.

— Il vous faut surveiller cela, répond le père, qui s’en remet, pour toutes ces choses, au tact exquis de cette femme supérieure. — Rentre-t-il de l’église ou d’une tournée de prêche, — où est votre mère ? — est sa première question. Il consulte sa compagne sur les travaux les plus ardus, les plus délicats du ministère ; il a coutume de dire : — Elle m’a fait par son influence. — Et qui donc a formé cette grande âme et ce noble esprit de mère ? Vous l’avez deviné : la Bible. Sur un pupitre, dans un coin retiré de la maison, est le saint livre toujours ouvert, et, quand l’écheveau de tant de chères existences qui sont sous sa garde paraît s’embrouiller, elle va droit à la main qui sait tout remettre en ordre. En présence de la mère selon Dieu, sans cesse occupée à répandre la vertu et le bonheur autour d’elle, médiatrice intelligente entre ses nombreux enfans, tenant compte pour les élever du caractère, des qualités propres à chacun, embellissant la pauvreté même d’un charme suprême qui émane d’elle, et qui fait jaillir les fleurs du paradis des plus rudes sentiers de la vie réelle, Mme Stowe se pose cette question : — l’influence de la maternité ne serait-elle pas précieuse dans l’administration publique et les affaires de l’état ? — L’état n’est ni plus ni moins qu’une réunion de familles ; ce qui est bon ou mauvais pour une famille en particulier doit donc être bon ou mauvais pour l’état. L’état, en ces jours troublés, réclame une influence paisible, telle que celle de mistress Henderson au sein de sa nombreuse famille, l’économie d’une femme pour appliquer sagement les ressources matérielles, sa puissance divinatrice pour amener à s’entendre les différentes races et les fondre dans un même amour, sa patience pour élever et instruire des êtres encore bien loin de la maturité, sa tendresse et sa miséricorde pour chercher et convertir les coupables ; mais les femmes du mérite de celle-ci ont généralement l’horreur de la vie publique, du combat, de tout ce qui les fait sortir de leur retraite sacrée. — Je suis cependant persuadée, dit Mme Stowe, que nous n’aurons les élémens d’une société parfaite que si ces femmes sentent peser sur elles, pour le bien de l’état, la responsabilité qu’elles ont acceptée déjà pour le bien de la famille. La nymphe Égérie, qui inspirait Numa, ne se montrait ni dans le Forum ni au sénat, elle n’élevait pas la voix dans les rues, elle ne combattait pas ostensiblement, aucun œil mortel ne la vit, et cependant elle fit les lois par lesquelles Rome régla le monde. Espérons qu’un jour viendra où la présence non plus d’Égérie, mais de Marie, le type par excellence de la maternité chrétienne, se fera sentir dans toutes les lois et toutes les institutions de la société. — (Il est à remarquer qu’un courant nouveau de dévotion ramène, depuis quelques années, nombre de protestans, et surtout de protestantes, au culte de la Vierge.)

Le souvenir de Susie aidant les leçons de la meilleure des mères, Harry se pénètre, tout enfant, de ses devoirs envers sa femme future. C’est pour elle qu’il étudie, qu’il peine, qu’il épargne. — L’idée de ce qu’elle penserait me fit fermer plus d’un livre que nous n’aurions pu lire ensemble, son image se dressa entre moi et plus d’une voie mauvaise dans laquelle s’égare volontiers le jeune homme, en laissant son ange gardien derrière lui ; j’abjurai les intimités qu’elle eût réprouvées ; ce fut mon ambition de conserver le temple de mon cœur digne de la recevoir enfin, et à jamais. — Elle restera ainsi son guide et sa patronne jusqu’au jour où nous la verrons s’incarner sous la forme accomplie d’Éva Van Arsdel ; mais auparavant il a cru la rencontrer plusieurs fois, cette moitié de lui-même qui doit exister quelque part et doit être découverte quelque jour. Sa première déception sera la plus cruelle.


II

Harry a quitté le foyer, qui n’est plus le foyer paternel, car son père est mort comme il a vécu, avec le sentiment que, s’il avait cent vies à vivre, il les consacrerait toutes à la même tâche. Le voici installé dans un de ces collèges de la Nouvelle-Angleterre, si différens des nôtres. Le jeune citoyen passe de l’école mixte à l’indépendance d’un grand centre d’instruction où chaque étudiant est obligé de subvenir à ses propres besoins, de meubler sa chambre, de régler sa dépense. Est-il pauvre, on lui permet de consacrer trois mois d’hiver à l’enseignement ; de cette façon, il s’instruit tout en aidant à instruire les autres, et il acquiert une précoce maturité en appréciant la valeur de l’argent gagné. L’époque où l’Américain entre au collège est en réalité celle de son début dans le monde ; il n’est plus un enfant, mais le commencement d’un homme. Peu de relations existent entre les gens de la petite ville et les étudians ; ceux-ci sont traités comme une tribu de bédouins. Le fait est que les défauts d’une république sans femmes doivent se retrouver parmi ces jeunes sauvages. C’est du moins l’avis de mistress Stowe ; loin de blâmer trop sévèrement leurs folies et leurs grossièretés, elle s’étonne plutôt que les toits ne sautent et que les vitres n’éclatent pas sous l’action combinée de tant de forces qui fermentent. Aussi approuve-t-elle tout à fait le système fort discuté, même en Amérique, qui ouvre les portes du collège aux jeunes filles comme aux jeunes garçons, afin de continuer l’effet de cette influence mutuelle qui commence dans la famille, chimère irréalisable aux yeux des Européens, mais qui, appliquée à plusieurs académies rurales de la Nouvelle-Angleterre, n’y a produit, assure-t-on, ni désordres ni scandales.

Dans le collège de Harry Henderson, ce perfectionnement, si c’en est un, n’a pas encore été introduit ; l’évangile féminin n’est prêché aux étudians que dans les lettres de leurs mères et de leurs sœurs. Harry, pour sa part, se résigne à cet isolement avec la sagesse qu’il doit aux conseils de son oncle Jacob, un type de médecin campagnard fort original et sympathique. — Puisses-tu, a dit l’oncle Jacob, puisses-tu avoir légères ces maladies de la jeunesse, le doute et les amourettes, inévitables comme la rougeole, mais desquelles on sort sain et sauf quand on a une bonne constitution. Du reste tu n’as pas le moyen de faire des folies ; rappelle-toi que, pour te frayer un chemin, tu ne possèdes que tes bras et ta tête. Garde donc celle-ci aussi saine et ceux-là aussi robustes que possible. — Mais par une belle matinée de juin, par un de ces radieux dimanches qui mettent en déroute la plus solide philosophie, Harry fait à l’église une rencontre qui renverse ses plans de conduite.

Malgré le dédain de l’oncle Jacob pour les élucubrations littéraires qui lui ont été soumises, Harry est poète, et la voix du prédicateur, qu’il paraît écouter avec recueillement, n’empêche pas son imagination de vagabonder. Tout à coup une figure inconnue passe devant lui, détachée sans doute du monde de visions qu’il évoque, car sa beauté s’entoure d’un nimbe angélique. Miss Ellery n’a pourtant rien de commun avec les anges ; c’est une demoiselle de Portland, bien élevée, aussi froide que coquette, venue en visite chez des amis. Cette famille est justement une de celles qui ont accueilli avec bienveillance Harry Henderson — par un privilège que lui vaut sa conduite exemplaire. Il obtient sans peine d’être présenté à la radieuse apparition, et prend pour de la sympathie le genre d’attention que lui accorde cette séduisante personne. Miss Ellery aime à être adorée : elle reflète, ainsi qu’un lac paisible, les goûts, les opinions de Harry, et, jusqu’à un certain point, les transports de son imagination et de son cœur ; mais, de même que le lac ne reflète que les objets présens, et à leur défaut sert de miroir au premier venu qui les remplace, elle l’oublie vite, après avoir reçu ses sonnets avec des rougeurs pleines de promesse et soupiré à son bras dans leurs longues promenades sous le ciel étoilé des nuits de printemps. Il l’a aidée à passer les quelques semaines de son séjour dans une résidence maussade ; quant à d’éternelles amours avec un pauvre étudiant, la raison lui défend d’y songer. Elle épouse un sot fort riche, ce qui met fin au petit roman.

Harry se trouve dépouillé, en même temps que de ses illusions, de cette vanité inconsciente d’elle-même qui, chez tous les jeunes gens, est un danger et un ridicule. Miss Ellery s’est vendue sous ses yeux pour le plaisir de porter des diamans et d’habiter une cage dorée ; il l’a vue disparaître dans le tourbillon du plaisir et de la mode, le laissant tout meurtri au milieu de la poussière du chemin, et personne ne la blâme. Il est bien forcé de reconnaître que la vie positive diffère de la vie de sentiment, que, pour mériter la plus belle, il ne suffit pas, comme dans les romances, d’être le plus vaillant. Une mélancolie sombre s’empare de lui ; il termine ses études sans se laisser distraire davantage par les artifices féminins. L’impression est chez lui profonde et durable ; ce n’est qu’avec une sorte de méfiance que, sorti du collège, il se livre au penchant, plus voisin du reste de l’amitié que de l’amour, qui l’entraîne vers sa cousine Caroline.

Bien que sa famille eût souhaité de lui voir embrasser la carrière ecclésiastique, Harry se propose de suivre une vocation littéraire encouragée déjà par quelques succès. Il va partir pour l’Europe, comme correspondant de deux journaux ; il va voir, observer, grossir son bagage de science et d’inspiration. — Que ne puis-je vous suivre ! dit avec une animation extraordinaire sa belle cousine Caroline. — Ce cri de regret ressemble à un encouragement : il s’y trompe ; mais aussitôt la jeune fille lui retirant sa main : — Pour Dieu ! ne soyons pas sentimental. Je regrette de n’être point un garçon comme vous, libre de prendre mon bâton et de m’acheminer à travers le monde. Voilà tout.

Caroline est un caractère bien plus exclusivement américain que miss Ellery. — Il ne faut pas trop exiger des hommes, lui dit-on à chaque parti qu’elle refuse.

— Exiger ! Je ne leur demande rien, rien que de me laisser à moi-même. Je ne veux pas d’un mari qui me fasse vivre, je veux vivre par mes propres forces. Vous avez vos projets d’avenir, mon cousin, et vous comptez les exécuter. Eh bien ! je suis comme vous, seulement on vous excite à l’indépendance et on me la défend. Je tiens à me créer seule une position. J’ai besoin d’agir, et tout le monde me trouve absurde, et personne ne m’aide. Cependant certaines femmes doivent avoir un autre lot que le mariage. Nous naissons en plus grand nombre que vous, et ce n’est point uniquement, messieurs, afin que vous puissiez mieux choisir. Il y a une œuvre, il y a une voie en dehors de cette vie domestique, qui pour la majorité des filles est le paradis… Dieu me garde d’en médire ! Elles sont privilégiées, celles qui s’en contentent. Je suis ravie de voir tant de jeunes couples s’entendre si bien et s’aimer à la folie ; mais il est fâcheux pour moi que, ne me souciant pas de cela, je ne puisse avoir autre chose. Le monde est arrangé pour les forts ; il devrait l’être pour les faibles. Je ne me propose rien de blâmable, loin de là : seulement on n’aura pas à flatter en moi une gracieuse ignorance féminine ; je désire m’instruire comme l’un de vous, et quand je saurai… eh bien ! j’ai de grandes aptitudes pour la médecine, j’aime soigner les malades, et je me rendrai certainement utile à mes semblables, si l’on me laisse courir les mêmes chances qu’un homme.

Tel est le résumé des aspirations de Caroline ; elle subit cependant sans se plaindre les devoirs terre à terre qui lui sont imposés, douce et sereine en apparence, dévorée au fond de l’âme d’ambitions viriles qui ne trouvent point d’issue. Harry, qu’elle étonne et qu’elle intéresse, comprend alors le sens profond des paroles de saint Paul, parlant du célibat comme d’un état plus haut, que le mariage pour quelques hommes et quelques femmes, bien que ces idées-là nous ramènent aux « vieilles absurdités monastiques, » comme le fait observer l’oncle Jacob. Ces absurdités, Mme Beecher Stowe est tout près de les défendre. « Les hautes cimes sont toujours dangereuses ; comme le Seigneur nonobstant a créé les montagnes et les précipices, autant les explorer, puisqu’elles existent, dût-on se rompre le cou. » Harry prend le parti, à la fois prudent et généreux, d’épargner à Caroline des hommages dont elle ne se soucie pas, et de lui tendre la main d’un compagnon dévoué pour atteindre à l’indépendance, que ses talens exceptionnels et son honnête énergie lui assureront tôt ou tard.


III

L’auteur ne suit pas Harry Henderson dans son tour d’Europe. Un an après, nous retrouvons le jeune homme à New-York, la ville du monde où il est le plus difficile de rencontrer l’enthousiasme, l’exaltation, l’idéal sous aucune forme. Londres avec ses brouillards pesans, sa morgue aristocratique, nous frappe de stupeur et nous glace l’âme ; il y a certainement de l’égoïsme à Paris comme ailleurs, mais il est caché sous tant de grâce qu’il semble que les habitans de cette ville souriante n’aient rien à faire qu’à se rendre agréables. New-York fait sur le nouveau-venu une impression toute différente ; c’est une brûlante fournaise où la moindre fleur qui cherche à naître doit se flétrir en un instant, où l’oiseau qui essaie de chanter doit tomber tout à coup foudroyé par l’asphyxie. Ce qu’on a de mieux à faire en y entrant, c’est de cacher au plus profond de son cœur tout ce qu’on a en soi de tendre et de délicat ; la vie est une lutte âpre, violente, sans trêve ; la rivalité entre les grands organes de publicité est si passionnée, qu’il serait oiseux de rien produire qui ressemblât à une œuvre de fantaisie ou de sentiment : — « autant offrir un bouton de rose à des portefaix qui se disputent. » — Dans ce milieu, médiocrement propice à l’éclosion du talent, Harry Henderson vient en vrai poète yankee, toujours un peu marchand au fond, chercher à vendre le plus avantageusement possible a les produits de la fabrique de son cerveau. » — Gagner sa vie, celle de sa future femme, une réputation, l’indépendance, aider au perfectionnement de la société, — tel est son programme, fort honorable sans doute, mais tracé, il faut en convenir, sous forme de prospectus commercial. Nous passons d’interminables détails sur le journal, le rédacteur en chef, les collaborateurs, les abonnés. Harry Henderson se tient à l’écart des plaisirs, des camaraderies dangereuses, choisit une congrégation où il espère trouver un refuge contre les entreprises du matérialisme, et puise sa force principale dans la pensée que sa femme inconnue respire peut-être l’air de cette même ville : il l’attend, il la cherche. Aucun pays n’offre aux jeunes gens des deux sexes plus d’occasions de se rencontrer et de s’étudier librement. Il existe en Angleterre des divisions de castes très marquées, et de la part de chaque famille une disposition toute particulière à se renfermer chez soi, à choisir scrupuleusement ses relations ; en France, la jeune fille est tenue sous une tutelle sévère jusqu’au jour où le mariage lui procure la liberté ; les demoiselles américaines du meilleur monde au contraire se montrent partout seules, avec cette franchise d’allures que donne la certitude d’être respectées : elles promènent sur les choses et les gens des regards de reine, s’attendant bien à ce que tout cède devant elles, comme le veut l’usage dans cette société républicaine. Une aventure d’omnibus très vulgaire, puis une grosse averse de printemps qui permet à Harry de tenir son parapluie au-dessus de la tête d’une élégante jeune personne, décident de la destinée de notre héros. Il conduit sa gracieuse inconnue jusqu’à l’un des hôtels les plus brillans de la cinquième avenue, le quartier fashionable. — Nous attendions que la porte s’ouvrît ; elle m’exprimait ses remercîmens, me priait d’entrer. Je m’excusai, mais en lui présentant ma carte ; avec un joli sourire, elle me tendit la sienne, sur laquelle était gravé : Eva Van Arsdel, et dans le coin mercredi. — Nous recevons le mercredi, monsieur Henderson, dit-elle, et maman sera charmée de vous connaître. — La porte s’ouvrit, et avec un nouveau sourire, une rougeur légère, un salut aimable, la vision s’évanouit.

C’est ainsi que l’intimité peut commencer à New-York entre un passant et une famille aussi distinguée qu’honorable. M. Van Arsdel est un industriel millionnaire ; il a cinq filles, des beautés à la mode, sauf une seule, un type, admirable évidemment aux yeux de Mme Beecher Stowe, de savante et de philosophe : Ida Van Arsdel vit solitaire et recueillie dans cette maison toujours en fête, les cheveux coupés courts « à la Rosa Bonheur, » vêtue avec une simplicité puritaine, quoiqu’elle n’appartienne à aucune secte, étant ce que nous appelons un esprit fort. Elle lit Darwin ; son appartement est meublé comme une ferme, aux livres près ; elle est pour son père, qui l’a chargée de la correspondance étrangère, un associé précieux, s’occupe d’études professionnelles, méprise l’éducation et les goûts que la mode donne aux femmes. Elle a refusé d’être confirmée avec ses sœurs, parce qu’elle ne voit pas que la confirmation rende meilleurs ceux qui la reçoivent : elle doute de l’église sinon de la religion, et pratique néanmoins les vertus chrétiennes, tandis que la plupart des jeunes chrétiennes mènent une vie de dissipation. Éva compte parmi ces dernières, bien qu’elle ait un noble cœur, du sérieux dans l’esprit, le remords de gaspiller ainsi ses plus belles années ; mais la coutume l’emporte, et c’est à la coutume encore qu’elle va céder en épousant M. Wat Sydney. — Éva, dit sa sœur aînée, sœur Ida, l’esprit fort, Éva m’irrite par ses bonnes qualités mêmes. Son instinct est de plaire à tout le monde, et, parce que maman souhaite ce mariage, parce que la pauvre fille a le cœur vide, qu’elle s’ennuie, le mariage se fera. Les scrupules de sa conscience contribuent encore à l’affaiblir ; elle balance toujours, et a juste assez d’énergie pour se révolter en elle-même, pas assez pour s’affranchir. Un phrénologue a dit qu’il lui manquait la destructivité ; c’est vrai. Le pouvoir de faire de la peine au besoin est une partie nécessaire de tout être humain bien organisé. Personne ne peut arriver à rien sans avoir le courage d’être parfois désagréable, courage que j’ai au plus haut degré. On lie cherche pas à me dominer, à m’enchaîner. Pourquoi ? Parce que j’ai fait ma déclaration d’indépendance, que je me suis préparée à la guerre,… ce qui m’a assuré la paix, tandis que tout le monde se mêle des affaires d’Eva ; elle est un territoire conquis, et n’a pas de droits qu’on soit tenu de respecter.

Cette faiblesse fait le charme d’Éva Van Arsdel à nos yeux et aux yeux de Harry Henderson, qui, malgré ses tirades un peu longues et fastidieuses sur les droits de la femme, préfère décidément les sensitives aux femmes médecins et philosophes. Accueilli par les parens, il se laisse entraîner, sur les pas de la beauté qui le fascine, dans les cercles mondains qu’il avait mis jusque-là sa gloire à éviter. Nous avons ici une aimable description des jeunes filles de New-York. « La grâce des Américaines, leurs succès à l’étranger, sont passés en proverbe, et dans la moindre réunion à New-York les yeux sont littéralement éblouis par ce charme qui n’est pas la grande beauté des madones ni des Vénus, mais qui est le joli par excellence, délicat, brillant, ensorcelant, la grâce des oiseaux, des petits chats, des agneaux et des fleurs, quelque chose d’aérien et de féerique qui vient de la jeunesse. Peu d’entre elles promettent d’embellir encore en avançant dans la vie ; c’est l’éclat fugitif et fragile d’une rose… Quant à leurs manières, elles ont été critiquées trop sévèrement à un point de vue étranger. Il est de la nature même des institutions républicaines de donner une extrême liberté aux femmes : il n’y a pas d’influence de cour ni d’aristocratie qui exerce sa pression sur elles ; l’étiquette n’existe point, la liberté individuelle d’opinion et d’action prévaut dans leurs écoles, elles la respirent dans l’air, chacune fait pour ainsi dire la loi à soi-même, et chacune se sent noble, est à la hauteur de toutes les situations. Si elle ose beaucoup de choses défendues ailleurs, c’est qu’elle est pénétrée de sa toute-puissance ; mais quiconque abuserait de ce laisser-aller apparent s’apercevrait vite que Diane a des armes. »

Mme Stowe a beau nous rassurer, le ton des conversations entre jeunes filles et jeunes gens à l’hôtel Van Arsdel nous semble familier et d’un goût douteux, la flirtation s’appellerait chez nous coquetterie presque effrontée, mais le vertueux Harry ne s’étonne de rien ; il se laisse entraîner dans un tourbillon de crockets, de luncheons, de feux d’artifice, de concerts sur l’eau, de plaisirs variés, dont la seule énumération est fatigante, et l’on s’étonne que dans l’intervalle il trouve encore le temps de discuter avec Éva sur la supériorité des diverses églises et la fameuse question des femmes, qui tient beaucoup trop de place. S’il ne lui parle pas d’amour, c’est que Mme Van Arsdel a pris le soin de l’avertir prudemment que sa fille est engagée à M. Wat Sydney ; mais Éva, qui s’impatiente de ses hésitations et de ses lenteurs, le détrompe un beau soir, et les deux jeunes gens découvrent qu’ils ne peuvent plus vivre l’un sans l’autre. Leurs aveux échangés, il ne s’agit plus que d’obtenir le consentement des parens. Dans notre vieille Europe, c’est souvent une grosse difficulté pour les mariages d’inclination. Voici comment les choses se passent en Amérique.

— Ma mère, dit la timide Éva, j’ai trouvé l’homme que j’aime, et il m’aime, et nous sommes fiancés.

— Que me dites-vous là, enfant ? Je n’aurais jamais cru pareille chose de vous ! Pourquoi ne m’avoir pas parlé plus tôt ?

— Parce que ce n’est que ce matin que j’ai découvert qu’il me désirait pour femme.

— Et puis-je savoir quel est ce fiancé ? demande Mme Van Arsdel d’un ton piqué. — Chère mère, c’est Harry Henderson.

— M. Henderson ! Eh bien ! sa conduite n’est rien moins que loyale, car je l’avais prévenu de vos relations avec M. Sydney.

— Oui, ma mère ; vous lui aviez dit que j’étais engagée avec M. Sydney, et moi je lui ai déclaré que je ne l’étais pas, que je ne le serais jamais. Il est loyal autant qu’homme au monde. Après cette conversation que vous eûtes avec lui, il m’évita longtemps. J’en étais malheureuse, et il était malheureux de son côté ; mais cette après-midi nous nous sommes rencontrés par hasard dans le parc, j’ai insisté pour connaître la raison de son absence, j’ai tout compris… Maintenant nous nous entendons parfaitement, et rien ne peut plus nous séparer. Ma mère, j’irais avec lui au bout du monde ; il n’est rien que je ne me sente capable de faire pour lui, et je suis fière de l’aimer comme je l’aime.

L’amour en effet prête à Éva toute la force de volonté qui lui manquait jusque-là ; en vain Mme Van Arsdel insiste sur la pauvreté de Harry Henderson et lui vante le luxe dont serait entourée Mme Wat Sydney : elle trouve réplique à tout. Du luxe, son père lui en donne ; elle a tous les bijoux qu’elle peut désirer, et, si elle se marie, c’est un compagnon de son goût qu’elle veut. — Dites-moi, maman, mon père était-il riche quand vous l’avez épousé ? Non, vous avez eu à vivre très simplement et à travailler durant les premières années de votre mariage ; je ferai comme vous.

La mère, forcée dans ses derniers retranchemens, se décide à confier à sa fille que la fortune de M. Van Arsdel est fort exposée, sans que personne le sache encore, dans de colossales, spéculations. Éva peut le sauver, mais, malgré toute sa tendresse filiale, elle trouverait aussi criminel de jurer devant l’autel un faux amour pour tirer ses parens de peine que de faire dans cette intention un faux billet. Les prières comme les remontrances la laissent donc inébranlable. Harry, de son côté, tente une démarche auprès de M. Van Arsdel, qui le reçoit sèchement. — Monsieur, j’aime votre fille, j’ai son autorisation pour vous demander sa main.

Van Arsdel retira ses lunettes et les essuya d’un air délibéré, tout en parlant. — Monsieur Henderson, j’ai toujours eu pour vous beaucoup d’estime, mais j’avoue que je ne sais pas pourquoi je vous donnerais ma fille.

— Simplement, monsieur, parce que, dans l’ordre de la nature, il faut que vous la donniez à quelqu’un, et que j’ai l’honneur d’être choisi par elle.

— Éva eût pu trouver un meilleur parti, du moins sa mère le croit.

— Je sais que Mlle Van Arsdel aurait pu épouser un homme plus riche que moi… Je n’ai pas de fortune à offrir, c’est vrai ; mais j’ai l’espérance raisonnée de pouvoir soutenir une femme et des enfans. J’ai une santé robuste, des habitudes de travail, une profession qui m’assure déjà de certains revenus et une situation convenable dans le monde.

— Qu’appelez-vous votre profession ?

— La littérature. — Il prit un air sceptique, et j’ajoutai. — Oui, monsieur Van Arsdel, aujourd’hui la littérature est une profession de laquelle on peut attendre argent et renommée.

— C’est incertain.

— Je ne trouve pas, car il s’agit de satisfaire à une demande immense, continuelle, toujours croissante. Le besoin de lire compte parmi les nécessités de la vie contemporaine, et les hommes qui entreprennent d’y répondre ont un métier aussi sûr que ceux qui font commerce de fer ou de coton.

M. Van Arsdel nous paraît être un homme trop pratique pour goûter les paradoxes de Harry, qui prétend lui prouver que de grosses fortunes se font en littérature comme dans l’industrie ; cependant il finit par se soumettre aux désirs de sa fille. Éva obtient d’être heureuse à sa guise, sans consulter personne. — Monsieur Henderson, dit alors Van Arsdel, je serai franc avec vous, afin que vous n’agissiez point les yeux fermés. Mes filles passent pour des héritières, mais il est possible, d’après le tour que prennent les choses, que d’ici à peu de temps tout soit pour moi à recommencer. Mes filles n’auront rien. Je vois une crise imminente, et ne puis la conjurer. — En effet, l’orage éclate bientôt, et une faillite ruine complètement les Van Arsdel. Toutefois la faillite d’un millionnaire n’est pas considérée en Amérique sous le même jour que dans l’ancien monde. Personne ne tourne le dos au spéculateur malheureux, il ne perd ni ses amis ni la considération dont il jouissait ; toutes les mains se tendent vers lui pour l’aider à se relever, et le jeune homme qui romprait un engagement avec sa fille en présence d’une pareille crise serait montré au doigt comme un infâme.

Tout est vendu dans l’hôtel Van Arsdel ; chaque membre de la famille fait assaut de courage et de philosophie. Eva et Harry n’ont besoin ni de l’un ni de l’autre ; ils sont heureux. Aussitôt après leur mariage, pour lequel la nouvelle Mme Henderson s’habille de façon à faire sensation une dernière fois, les jeunes époux s’envolent non pas à Saratoga ou au Niagara, ces asiles classiques de la lune de miel où l’on change de toilette quatre fois par jour en regardant d’une fenêtre d’hôtel l’horizon enchanté, mais vers le petit village où s’est écoulée l’humble enfance de Harry. Au milieu de ces sites agrestes, de cette paisible famille, Éva passe les plus beaux instans de sa vie. — Elle était, dit son mari, la beauté, la couleur, l’âme de notre petit monde ; des regards d’adoration la suivaient partout ; elle ajoutait à notre intérieur cette lumière et cette joie qu’apportent avec eux un tableau exquis, une délicieuse musique. Ma femme avait jusqu’à la perfection le goût de la toilette ; eût-elle vécu dans l’île de Robinson, sans personne pour la regarder que des perroquets, sans autre miroir qu’une flaque d’eau, elle se serait parée par amour du beau. Il fallait voir la poésie que cette entente raffinée de l’ornement prêtait à la vieille maison ! — La pauvre veuve du ministre, qui avec des goûts délicats innés a vécu dans l’ignorance forcée de ces menues recherches qui complètent la femme, s’intéresse aux brillans chiffons de sa jeune bru comme s’ils étaient une des fins principales de la création. En retour, elle est interrogée curieusement sur les mystères du ménage, comme pouvait l’être sur ceux d’Eleusis quelque vieille prêtresse par la néophyte. Les matrones qui assistent aux essais culinaires d’Eva trouvent à cette jeune reine des salons d’une capitale le génie du foyer. Elle l’a certainement. De retour à New-York, aux prises avec les difficultés de la vie matérielle, Éva se montre aussi industrieuse, économe et active que si elle n’eût pas été élevée dans la mollesse, et elle mêle à tout ce sérieux la dose de gaîté, voire de coquetterie féminine, qui fait de sa vaillance imprévue une grâce de plus. Les détails de l’installation du jeune couple ressemblent aux joyeux efforts de deux petits oiseaux occupés à bâtir leur nid. S’ils le trouvaient tout prêt, nous y perdrions le spectacle de leurs recherches, de leurs trouvailles, de leurs chants de triomphe, de l’adresse avec laquelle ils entremêlent les brins de paille et de mousse qui doivent être l’écrin douillet d’un trésor ; ils y perdraient pour leur part d’amusantes aventures, la joie du travail, l’orgueil de réussir et aussi la satisfaction d’avoir créé une œuvre personnelle. Les maisons comme les personnes ont leurs physionomies variées ; il y a des maisons vulgaires, des maisons qui attirent, des maisons mystérieuses, des maisons mélancoliques, de même qu’il y a des caractères de ces différentes nuances. Les fenêtres de certaines maisons semblent bâiller d’un air de paresse ou d’ennui, d’autres s’ouvrir d’un air de cordialité hospitalière. La maison d’Éva est toute chaleur et toute gaîté : elle est l’expression même des qualités de la fée qui l’habite ; elle ne ressemble à aucune. La simplicité de cette maisonnette éclipse, par le goût et l’esprit aimable qu’elle trahit, le faste des plus riches demeures ; — mais elle est dans un quartier excentrique, dans le voisinage immédiat de petites gens ; — mais il y manque beaucoup de choses qui pour les femmes du monde sont le nécessaire. Ces femmes-là plaignent Éva, ou la raillent, ne se doutant pas que privations et sacrifices s’appellent du bonheur, lorsqu’on les voit à travers le prisme de la jeunesse et de l’amour.

Mme Stowe pourrait traiter indéfiniment des transformations vraiment miraculeuses d’une vieille maison de pauvre faubourg sous l’influence du génie féminin qui l’emplit de fleurs, de soleil, d’élégance et de chansons, au point d’en faire mieux qu’un palais ; aussi nous promet-elle une suite : Annales d’un quartier qui n’est point à la mode. La toile tombe, on ne sait pourquoi, sur un joli petit tableau d’intérieur. Ce soir-là, on a chauffé la maison, ou, selon l’expression française, pendu la crémaillère. L’histoire n’est pas finie, elle ne peut finir, et c’est là un des défauts qu’elle présente. Le premier, le plus grave, est cette forme d’autobiographie que l’écrivain, une femme, a donnée aux aventures d’un jeune homme. Harry Henderson, aimable dans l’enfance, devient, à mesure qu’il avance en âge, une sorte de Grandisson, vertueux sans lutte, attachant trop d’importance à ne pas fumer et à ne pas boire, comme si c’étaient là les seuls vices qui pussent tenter sa jeunesse. On ne sent jamais chez lui l’ombre de passion ; il fait de la littérature posément, sans fièvre d’imagination, comme il ferait une besogne manuelle ; le bureau du journal où il travaille ressemble à la cage grillée derrière laquelle le commerçant aligne des chiffres. Il est amoureux à la manière d’une demoiselle bien élevée : jamais il ne côtoie seulement le vertige ; sa conversation dans le boudoir de sa fiancée, seul à seule avec elle, la veille de leurs noces, roule sur les devoirs réciproques des époux, tels qu’ils sont exposés dans le livre de prières, et sur des thèses générales passablement rebattues. Le voyage de la lune de miel est plutôt l’école buissonnière de deux camarades ; enfin ils répètent avec beaucoup d’années de plus, qui rendent puéril et insuffisant ce qui était alors parfaitement à sa place, la petite idylle enfantine de Harry et Susie. La vertu de Henderson, jusqu’au jour où elle est couronnée par sa rencontre avec Éva, gagnerait, à être moins facile, d’être plus vraisemblable et plus intéressante.

La composition du roman est d’ailleurs assez imparfaite. Imaginez un tableau où fourmillent des figures, originales et expressives sans doute, mais qui défilent plutôt qu’elles n’agissent, et ne sont point arrangées pour former de groupe principal ; elles se coudoient, s’entassent toutes sur le même plan, sans souci de la perspective ; on voudrait à chaque pas les écarter. Peu nous importe que Jim Fellows, l’un des collaborateurs de Harry, celui qui dans la Démocratie représente assez lourdement l’esprit français, ait à la fin du roman quelques chances d’épouser Alice, la jeune sœur altière et ambitieuse d’Éva, et que tante Maria, qui représente les préjugés aristocratiques du vieux monde, en soit au désespoir, — que le misanthrope Bolton, qui serait un stoïque, s’il n’était sourdement atteint d’ivrognerie comme d’une maladie incurable, journaliste distingué au demeurant et caractère sublime, s’interdise d’épouser le docteur Caroline, qu’il adore et dont il est aimé, pour ne pas devenir un obstacle à la carrière que se propose cette femme supérieure. — Qu’elle étudie son art, qu’elle s’élève de plus en plus, qu’elle soit tout ce qu’elle peut être,… je n’entraverai pas sa course ! — Et il laisse Caroline, le futur médecin, partir pour la chasse aux diplômes avec Ida, l’élève de Darwin : c’est fort généreux peut-être, mais cela n’a pas le sens commun assurément, et surtout cela n’est pas de l’amour. Trop de satellites gravitent autour de Ma Femme et moi, comme pour nous faire perdre le fil de l’action principale. Il y a des portraits tracés, dit-on, d’après nature ; celui de Mme Cérulean, dont le salon, célèbre probablement à New-York, nous montre des fanatiques empressés autour d’une femme brillante et vaine, qui s’imagine que les hommages décernés à ses charmes s’adressent à son génie. Pour affirmer ce prétendu génie, elle donne tête baissée dans toute sorte d’aberrations, reçoit et patronne les phénomènes les plus équivoques, entre autres Audacia Dangereyes, la caricature des femmes émancipées qui osent tout, type de folle destiné probablement à faire ressortir par le contraste celui d’Ida Van Arsdel, la réformatrice selon le cœur de Mme Stowe, qui croit que les femmes gagneront leur cause bien moins par de bruyans rassemblemens et d’impérieuses revendications, des conférences et des pamphlets, qu’en s’efforçant chacune dans sa sphère d’accomplir avec patience une œuvre courageuse et utile. Miss Audacia, Mme Cérulean et bien d’autres pourraient disparaître sans que personne s’en plaignit. Mme Stowe se laisse entraîner, à la suite de son héros, ce champion du progrès appuyé, sur le christianisme, à peindre les excès de tous les réformateurs contemporains ; elle n’a pas cherché en revanche un seul incident dramatique. La compensation est dans un assemblage de détails charmans de caractères consciencieusement observés, de pensées généreuses, de scènes touchantes à travers lesquelles brille comme un rayon de saine et pure gaîté. Elle revêt d’intérêt, et souvent de poésie, les plus humbles détails de la vie domestique ; enfin elle donne aux jeunes filles, à qui son livre est dédié, une idée juste et haute du bonheur auquel chacune d’elles peut atteindre en dépit de la fortune. Honneur à Mme Stowe pour cela, et que son obstination un peu fatigante à plaider avec emphase les droits de la femme lui soit pardonnée en faveur de la sagesse et de la grâce que met son héroïne à n’en revendiquer aucun.


TH. BENTZON.