Un romancier californien — Bret Harte

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Un romancier californien — Bret Harte
Revue des Deux Mondes2e période, tome 99 (pp. 882-907).

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Il y a quatre ans au plus que le nom de Bret Harte a été prononcé pour la première fois dans son pays même. Le romancier célèbre aujourd’hui en Angleterre autant qu’aux États-Unis n’était alors que le directeur d’un journal de San-Francisco, et n’obtenait qu’un succès tout local pour ainsi dire. Ce succès lui valut cependant d’être mis à la tête de l’Overland Monthly par la compagnie d’éditeurs californiens qui lançait ce recueil transatlantique. Tout marche à pas de géant en Amérique, les fortunes littéraires comme les autres. A quelques mois de là, l’Overland était devenu la revue américaine par excellence, et M. Bret Harte un génie transcendant dégagé de toutes les influences de l’ancien monde. Ébloui par ce panorama des mœurs californiennes que déroulait une série de nouvelles saisissantes dans leur brièveté, le public exagéra l’enthousiasme, comme il arrive toujours, et voulut que son auteur favori fût non pas seulement un grand romancier, mais un poète de premier mérite, un critique plein de goût. Il nous semble, quant à nous, que les petites compositions héroï-comiques qui forment la meilleure partie de son bagage poétique devraient être laissées dans l’ombre plutôt que si bruyamment applaudies, et que ses parodies un peu lourdes de quelques-uns de nos romans européens étaient clignes tout au plus des feuilles volantes qu’on a eu le tort de rassembler en volume (Sensational Novels). Pour les récits au contraire, on se rangerait volontiers de l’avis de Charles » Dickens, qui, peu de mois avant sa mort, saluait avec une noble émotion l’avènement d’un rival. Il y a en effet certains rapports entre le style de Bret Harte et celui de l’éminent romancier anglais ; mais par la sobriété, le talent rare de condenser en un petit nombre de pages le vif intérêt de l’action et l’analyse profonde des caractères, Bret Harte se rapprocherait plutôt d’un autre modèle exquis, Mérimée. Quelques lignes finement et vigoureusement frappées, où chaque mot porte, lui suffisent pour évoquer un site, un personnage, et l’on n’a plus rien à apprendre : il semble que ce coin sauvage des sierras soit le pays natal, que tel colon à chemise rouge, espagnol, irlandais, chinois ou autre, avec tous ses signes distinctifs de race précisés d’un trait net, soit une vieille connaissance.

La supériorité de Bret Harte sur beaucoup d’écrivains auxquels on pourrait le comparer est dans la nouveauté de ses sujets. Il nous initie à un monde inconnu, il peint avec une vérité pleine d’énergie cette ère des premières immigrations qui touche à sa fin, et qui, malgré beaucoup de désordres, de violences et de grossièretés, a sa grandeur, sa poésie presque héroïque. Il nous introduit dans les centres miniers appelés camps, à l’origine composés de tripots, de buvettes et autres mauvais lieux, où la fièvre de l’or surexcitait encore des passions communes aux animaux féroces et aux hommes sans frein ; il nous montre à l’état d’embryons ces villes aujourd’hui bien bâties, macadamisées, éclairées au gaz, renfermant tout ce que la civilisation peut apporter de luxe et de bien-être. Il tire enfin de celui de tous les sujets qui émeut le plus fortement une âme bien trempée, la lutte victorieuse de l’homme contre la nature, des effets inattendus, d’une beauté incomparable. Ce que lui reprocheront les critiques du vieux monde, c’est un dédain apparent de la morale, une façon alarmante de dérober pour ainsi dire son individualité. Nous aimons sentir la présence du romancier entre ses héros et le lecteur, nous aimons qu’il soit non pas seulement le miroir qui reflète les événemens et les caractères, mais la main ferme qui tient ce miroir, mais la conscience, mais la logique qui nous aide à distinguer entre le mal et le bien, excusant ceux-ci, condamnant ceux-là, expliquant toujours. Ce serait d’autant plus nécessaire pour une œuvre qui s’écarte de ce que nous avons l’habitude de voir, de sentir et d’apprécier, qui est en opposition perpétuelle avec notre propre nature et qui nous présente des types dont la rudesse et la brutalité risquent d’étonner certains lecteurs jusqu’au dégoût. M. Bret Harte n’écrit pas pour le vieux monde ? il a cependant prévu le reproche.

« Parmi les premiers moyens employés pour moraliser la Californie, dit-il dans une de ses préfaces, je me rappelle une série de dessins inspirés, je crois, par ceux d’Hogarth : les effets du travail et de la paresse. Ces dessins représentaient les carrières respectives du mineur honnête et du mineur vicieux, l’un rétrogradant à travers les phases successives de la malpropreté, de l’ivrognerie, de la maladie et de la mort, l’autre s’élevant par degrés correspondans jusqu’à la richesse et à la chemise blanche. Quelle qu’ait pu être l’imperfection de ces dessins, la moralité en était claire ; elle manqua pourtant à produire la réforme désirée, peut-être parce que la moyenne des mineurs refusa de se reconnaître dans aucun de ces deux types absolus. Celui-là même qui eût pu servir de modèle au mineur vicieux avait sans doute le sentiment vague de certaines circonstances atténuantes qui dégageaient en partie sa responsabilité. — Voyez-vous, faisait observer l’un d’eux dans le langage intraduisible de sa classe, ce n’est pas jouer franc jeu. Ils ont mis toutes les cartes gagnantes dans les mains de ce gaillard-là ! — Cet exemple sous les yeux, je me suis abstenu, dans mes esquisses, de formuler aucune moralité positive. J’aurais pu peindre mes scélérats sous les couleurs les plus sombres, si sombres en vérité que les originaux se seraient sentis devant eux comparativement vertueux ; j’aurais pu leur rendre impossible l’accomplissement d’une action généreuse, évité ainsi la confusion morale qui résulte de l’étude de motifs et de qualités contradictoires et mélangés ; mais j’aurais en ce cas assumé sur moi la responsabilité de créations imaginaires… »

M. Bret Harte s’est donc borné à écrire sans commentaires ce qu’il a observé ; de cette façon, et le prestige du style aidant, il est parvenu à nous intéresser, fussions-nous armés jusqu’aux dents de pédantisme et de pruderie, à l’amour paternel du « Camp Rugissant » tout entier pour l’enfant orphelin de la misérable créature qui, seule de son sexe au milieu d’une centaine de bandits, leur a laissé en mourant un gage de réhabilitation ; il nous fait compatir à la fin tragique du joueur Oakhurst, qui, bloqué par la neige dans une gorge des sierras, se brûle la cervelle pour assurer une dernière chance de salut aux deux malheureuses dont il est le dernier compagnon ; il nous faut pleurer bon gré mal gré sur Miggles, la belle pécheresse de Marysville qui se transforme soudain, par un élan de cœur héroïque, en ermite et en garde-malade, et sur l’associé stupidement dévoué, ridiculement sublime du voleur de grand chemin Tennessee, pendu de par la loi de Lynch ; et sur l’imposteur effronté qui vient usurper la place d’enfant prodigue chez le vieux Thompson.

Il nous force à des indulgences excessives, à des sympathies inavouables. Eh bien ! il faut avoir la force d’échapper à ses enchantemens et de lui dire qu’il aurait tort de persévérer dans le genre auquel il doit une renommée que nous sommes du reste loin de vouloir diminuer. Un écrivain vraiment digne de ce nom n’a pas le droit, quoi que prétende M. Bret Harte, de présenter au lecteur qu’il émeut, qu’il entraîne, un pareil mélange de mal et de bien avec cette dédaigneuse impartialité. S’il est vrai, comme on l’a dit et comme il est consolant de le croire, que la perle divine existe sous tous les fumiers humains, encore faut-il montrer par quels moyens elle peut se dégager de la fange qui nous la cache, remonter pure et rayonnante à la lumière du jour. La tâche est belle. Nous apprendre comment le travail a transformé cette écume tumultueuse de toutes les nations en un peuple respectueux des lois qu’il s’est librement données, — indiquer la part d’influence que le nombre toujours croissant des écoles, que la famille surtout, quoique l’élément féminin soit encore trop rare, a pu avoir dans cette transformation, — examiner comment les vertus sociales ont réussi à se greffer sur l’unique vertu des premiers émigrans, cette force d’âme qui n’est souvent que la conséquence de la force physique, — nous faire assister au progrès moral, qui a été dans la terre promise de l’aventure presque aussi rapide que le progrès de l’industrie, — il y a là de quoi tenter M. Bret Harte. La veine d’or qu’il a si heureusement découverte est loin d’être épuisée ; cette épopée, pour laquelle, dit-il trop modestement, il n’a voulu que recueillir des matériaux, personne mieux que lui ne peut la chanter. En attendant, nous avons choisi parmi ses œuvres celle qui doit donner aux lecteurs de la Revue l’idée la plus complète de ce talent original et distingué. Nous avons essayé, en la traduisant, de conserver cette saveur de terroir dont on fait tant de cas en Amérique.


MLISS.
I

A l’endroit où la Sierra-Nevada commence à s’abaisser en ondulations plus douces, où les rivières deviennent moins rapides et moins jaunes, sur la pente d’une grande montagne rouge se dresse « Smith’s Pocket » (la poche de Smith). Vues de la route rougeâtre au coucher du soleil, à travers la rouge lumière et la poussière rouge, ses maisons blanches ressemblent aux aflleuremens de quartz qui tachent le flanc de la montagne. On perd de vue la diligence rouge, couronnée de voyageurs à chemises rouges, une demi-douzaine de fois durant la descente tortueuse ; après les détours les plus imprévus, elle disparaît tout à fait à deux cents pas de la ville. Ce brusque crochet de la route est cause sans doute que l’arrivée d’un étranger à Smith’s Pocket donne lieu ordinairement à une erreur assez plaisante : en descendant au bureau des diligences, le voyageur, trop sûr de lui, sort volontiers de la ville sous l’impression trompeuse qu’elle s’élève dans une tout autre direction. L’on raconte qu’un de ces voyageurs présomptueux fut rencontré par des mineurs à deux milles de Smith’s Pocket, chargé de son sac de nuit, de son parapluie, d’un recueil littéraire et d’autres signes évidens des raffinemens de la civilisation, s’évertuant en vain sur la route même qu’il venait de parcourir à chercher la colonie. Un observateur eût trouvé du reste quelque compensation à son désappointement dans l’aspect fantastique du pays. Les vastes fissures qui entr’ouvrent le sol et les déplacemens de terre rouge ressemblent plus au chaos d’un soulèvement de l’époque primitive qu’à l’œuvre des hommes, tandis qu’à mi-chemin de la descente la longue passerelle d’un bief écarte au-dessus du gouffre les jambes disproportionnées qui soutiennent son corps étroit, pareil à l’énorme fossile d’un antédiluvien oublié. A chaque pas, des canaux plus petits traversent la route, cachant dans leurs profondeurs des ruisseaux qui vont s’unir clandestinement au grand torrent dont les flots jaunis roulent plus bas. Çà et là gisent les ruines de quelque cabane avec la cheminée seule debout, l’âtre à ciel ouvert.

La colonie de Smith’s Pocket doit son origine à la découverte d’une poche [1] en cet endroit par un certain Smith. Cinq mille dollars furent tirés de cette poche en une demi-heure par Smith, trois mille dollars consacrés à la construction du bief et des tunnels ; enfin on découvrit que la poche de Smith était sujette comme d’autres poches à se vider. Smith eut beau fouiller les entrailles de la Montagne-Rouge, ces cinq mille dollars furent la première et la dernière récompense de son travail. La montagne devint avare de ses secrets d’or, et le bief engloutit le reste de la fortune de Smith.

Alors Smith se livra dans les mines et dans les moulins à l’exploitation du quartz, puis à des travaux hydrauliques et de terrassement, puis par degrés à la débauche. Bientôt on se dit à l’oreille que Smith buvait beaucoup ; peu à peu le bruit se répandit que Smith était un ivrogne de profession, et les gens jugèrent, comme il arrive souvent, qu’il n’avait jamais été autre chose. Heureusement l’avenir de Smith’s Pocket, non plus que celui de la plupart des découvertes, ne dépendait pas de la fortune d’un pionnier : d’autres creusèrent des puits et trouvèrent des poches, de sorte que Smith’s Pocket devint un établissement important avec ses deux magasins de fantaisies, ses deux hôtels, son bureau des dépêches et ses deux « premières familles. » De temps à autre, l’unique et longue rue était intimidée par l’apparition des dernières modes de San-Francisco, importées pour l’usage exclusif des premières familles ; ces chiffons élégans ajoutaient encore par le contraste à l’aspect misérable, ridé, nu, de la nature outragée, n’humiliant pas moins la majeure ; partie d’une population à qui le dimanche n’apporte que du linge propre, sans aucun ornement superflu. Il y avait encore une église méthodiste et tout près la banque, — un peu plus loin, en descendant, le cimetière, enfin la petite école.

« Le maître, » son petit troupeau ne le connaissait que sous ce nom, était assis seul un soir dans l’école, traçant avec soin sur quelques cahiers ouverts devant lui ces exemples qui passent pour être le dernier mot de la perfection calligraphique et morale. Il venait d’écrire : Les richesses sont trompeuses, et il enjolivait le substantif avec des artifices de fleurons qui étaient tout à fait dans l’esprit de son texte, quand on frappa doucement. Les piverts avaient travaillé sur le toit toute la journée sans que leur bruit le dérangeât de sa tâche ; mais il leva la tête lorsque la porte s’ouvrit après de petits coups répétés, et l’apparition d’une jeune fille misérablement vêtue le fit tressaillir. Ses grands yeux noirs, ses cheveux que le peigne semblait n’avoir jamais lustrés, et qui tombaient en désordre sur un visage brûlé par le soleil, ses bras et ses pieds poudrés de terre rouge, lui étaient cependant familiers. C’était Mélisse Smith, la fille sans mère de Smith. — Que peut-elle me vouloir ? pensa le maître.

Chacun connaissait Mliss, comme on l’appelait sur toute la hauteur et dans toute la largeur de la Montagne-Rouge, chacun la connaissait pour une fille incorrigible. Sa nature fougueuse et rebelle, ses folles équipées, sa haine de toute loi, étaient proverbiales comme les faiblesses de son père et acceptées tout aussi philosophiquement par les gens de la ville. Elle échangeait avec les garçons qui fréquentaient l’école des invectives, des horions, et, si elle avait la langue plus prompte, elle avait le bras aussi solide qu’aucun de ses antagonistes. Elle suivait les pistes avec la sagacité d’un chasseur, et le maître l’avait déjà rencontrée à plusieurs milles de distance sans bas ni souliers, tête nue, sur le chemin de la montagne. Les camps de mineurs, échelonnés le long du torrent, lui fournissaient sa subsistance en aumônes libéralement offertes durant ces pèlerinages volontaires. Il n’avait tenu qu’à elle d’être l’objet d’une plus haute protection : Je révérend Josué Mac Snagley, prédicateur en titre, l’avait placée à l’hôtel comme servante, dans l’espoir de la civiliser un peu, et l’avait présentée à ses élèves de l’école du dimanche ; mais, non contente de jeter à l’occasion les assiettes à la tête de son patron et de riposter vertement aux facéties des hôtes, elle produisit à l’école du dimanche un effet si incompatible avec la morne placidité de cette institution, que, par déférence pour les robes empesées et l’irréprochable moralité des deux enfans roses et blancs des premières familles, le révérend dut l’expulser ignominieusement. Tels étaient les antécédens et la réputation de Mliss lorsqu’elle apparut à l’école ; ils se trahissaient dans ses haillons, sa chevelure inculte et ses pieds saignans, qui émurent la pitié du maître ; ils éclataient dans ses yeux noirs, dont le regard intrépide lui imposa.

— Je suis venue ce soir, dit-elle rapidement et avec hardiesse, son regard dur fixé sur le sien, parce que je savais que vous étiez seul. Je ne viendrais pas à l’heure où les filles sont ici ; je les hais, et elles me haïssent… voilà. — Vous faites l’école, n’est-ce pas ? Je veux apprendre.

Si à la pauvreté de ses habits et à l’inconvenance de ses cheveux emmêlés, de son visage malpropre, elle eût ajouté l’humilité des larmes, le maître aurait étendu jusqu’à elle un sentiment banal de pitié ; mais avec l’instinct inné, bien qu’illogique, de l’espèce humaine, à sa hardiesse il répondit par cette sorte de respect que toutes les natures originales s’accordent mutuellement sans en avoir conscience lorsqu’elles sont mises en contact. Il la contempla donc avec attention, tandis qu’elle continuait avec volubilité, la main sur le loquet de la porte, les yeux sur les siens.

— Mon nom est Mliss… Mliss Smith ! Vous pouvez parier votre vie là-dessus. Mon père est le vieux Smith, le vieux Bummer Smith, voilà ce qu’il est… Je suis Mliss Smith, et je viens à l’école.

— Eh bien ? dit le maître.

Elle était accoutumée à la contradiction et à la résistance, injuste même et cruelle, car on s’amusait souvent à exciter sa colère et ses emportemens. Le calme du maître fut donc pour elle une surprise ; s’arrêtant tout à coup, la sauvage créature commença interdite à tordre une mèche de cheveux entre ses doigts, la ligne rigide de la lèvre supérieure, crispée sur ses petites dents féroces, se détendit et trembla légèrement, les paupières se baissèrent, et quelque chose comme une rougeur lutta sur sa joue contre les éclaboussures de terre plus rouge encore et contre le hâle.

Soudain elle se jeta en avant, criant à Dieu de la tuer, et vint tomber le visage sur le pupitre du maître, pleurant, sanglotant, comme si son cœur eût voulu se briser. Il la releva doucement et attendit que le paroxysme fût passé. Tandis que, détournant toujours la tête, elle répétait entre ses sanglots le mea culpa du repentir enfantin : qu’elle ne l’avait pas fait exprès ! qu’elle ne le ferait plus ! qu’elle serait sage ! — il vint à l’esprit du maître de lui demander pourquoi elle avait quitté l’école du dimanche. — Pourquoi ? Oh ! oui ! Mais pourquoi aussi lui avait-il dit (il, c’était Mac Snagley) qu’elle était mauvaise, et que Dieu la haïssait pour cela ? Si Dieu la haïssait, qu’aurait-elle été faire à l’école du dimanche ? Elle ne se souciait de rien devoir à personne qui l’eût en grippe ! — Avait-elle dit ceci à Mac Snagley ? — Oui. — Le maître se mit à rire. Ce rire franc avait des échos si étranges dans la petite maison d’école, il était en tel désaccord avec les gémissemens des pins au dehors, que bien vite il s’arrêta en soupirant, et ce soupir aussi partait du cœur. Après un moment de silence sérieux, il lui par la de son père. — Son père ? Quel père ? Le père de qui ? Qu’avait-il jamais fait pour elle ? Pourquoi les autres filles la méprisaient-elles ? Qu’est-ce qui faisait dire aux gens : « La Mliss du vieux Bummer Smith ! » quand elle passait ? Oui, oh oui ! elle voudrait être morte, être morte ! Que tout le monde fût mort ! — Et ses sanglots recommençaient.

Le maître, penché sur elle, lui dit, aussi bien qu’il put, tout ce que nous aurions pu dire, vous ou moi, après avoir entendu des théories contre nature sortir d’une bouche d’enfant, mais en tenant compte, mieux que vous et moi peut-être, de ses guenilles, de ses pieds ensanglantés, de l’ombre omniprésente du père ivrogne, qui était non moins contre nature ; puis il la mit debout, il l’enveloppa d’un châle qu’il avait, et la reconduisit, l’engageant à revenir le lendemain. Sur la route, il lui souhaita une bonne nuit. La lune éclairait brillamment l’étroit sentier qu’elle devait prendre. Il resta quelque temps à suivre des yeux la petite forme brisée qui se traînait en chancelant ; il attendit jusqu’à ce qu’elle eût dépassé le cimetière et atteint la courbe du chemin, où, se tournant de son côté, elle se tint une minute immobile comme un atome de souffrance sous les lointaines et patientes étoiles. Alors il alla reprendre sa tâche ; mais les lignes du cahier se déroulaient en longues perspectives de routes sans fin, où des figures d’enfans semblaient passer en pleurant dans la nuit. La petite maison d’école lui parut plus solitaire qu’auparavant ; il ferma la porte, et retourna chez lui.

Le lendemain matin, Mliss vint à l’école ; sa figure avait été lavée, l’état de sa chevelure révélait des luttes récentes contre le peigne, où peigne et cheveux avaient évidemment souffert. Le regard de défi étincelait encore de temps à autre ; mais elle était déjà comme apprivoisée. Alors commencèrent une série de petites épreuves et de petits sacrifices auxquels maître et élève eurent part égale, ce qui augmenta entre eux la confiance et la sympathie. Bien que toujours obéissante sous les yeux du maître et parfois même traitable durant les récréations, Mliss, quand on la contrariait ou qu’elle se croyait offensée, retombait dans ses exaspérations indomptables, et plus d’un jeune sauvage, trouvant en elle à qui parler, allait ensuite, l’habit en loques, la figure égratignée, se plaindre au maître de la terrible Mliss.

L’événement de son entrée à l’école divisa les gens de la ville ; quelques-uns menaçaient d’enlever leurs enfans à si mauvaise compagnie, d’autres soutenaient vivement le maître dans son œuvre de régénération. Cependant, avec une persistance et une fermeté qui l’étonnèrent lui-même quand plus tard il s’en souvint, le maître fit peu à peu sortir Mliss des ténèbres de sa vie passée, comme si elle eût tout naturellement avancé sur le sentier étroit où il l’avait laissée au clair de la lune le soir de leur première entrevue. Se rappelant l’expérience de l’évangélique Mac Snagley, il évita soigneusement l’écueil contre lequel sa foi naissante avait fait naufrage par la faute d’un pilote maladroit. Si dans le cours d’une lecture elle tombait sur les paroles qui ont élevé ses pareils au-dessus des plus mûrs, des plus sages et des plus prudens, si elle apprenait quelque chose d’une religion qui est symbolisée par la souffrance, et que l’ancienne flamme de mauvais augure s’adoucît dans ses yeux, ce n’était jamais sous forme de leçons que la vérité lui était présentée. Quelques-uns des colons parmi les plus humbles avaient rassemblé une petite somme qui permit à Mliss la déguenillée de porter désormais les habits d’un être décent et civilisé, et souvent un rude serrement de main, un mot d’approbation de la part de quelque ouvrier à chemise de laine faisait monter une rougeur vive au visage du jeune maître, qui se demandait s’il méritait bien ces témoignages d’estime.

Trois mois s’étaient écoulés depuis l’époque de leur première rencontre, et le maître travaillait tard un soir à ses sentencieux exemples, quand Mliss frappa de nouveau à la porte. Elle était convenablement vêtue, elle avait le visage propre, et, sauf les longs cheveux et les brillans yeux noirs, il ne restait plus rien peut-être qui rappelât sa première apparition.

— Êtes-vous occupé ? demanda-t-elle. Pouvez-vous venir avec moi ? — Sur sa réponse affirmative, elle ajouta du ton impérieux d’autrefois : — Venez vite alors ! Ils sortirent ensemble dans l’obscurité. Comme ils atteignaient la ville, le maître lui demanda où elle allait.

— Voir mon père, répondit-elle.

C’était la première fois qu’il l’entendait lui donner ce nom filial ou même l’appeler autrement que « le vieux Smith, » ou plus brièvement « le vieux. » C’était la première fois depuis trois mois qu’elle en eût parlé seulement, et le maître savait qu’elle s’était tenue éloignée de son père depuis son grand changement. Comprenant d’après le ton de sa réponse qu’il serait inutile de la questionner davantage, il la suivit passivement. Dans des lieux écartés, dans des cabarets, des tripots, des salles de danse, le maître entra précédé par Mliss pour sortir aussitôt avec elle. Au milieu de la fumée de tabac, du tumulte et des blasphèmes de ces bouges, l’enfant, tenant la main du maître, semblait chercher quelque chose, indifférente à tout, sauf à l’objet de sa préoccupation. Plusieurs des débauchés qui se trouvaient là, reconnaissant Mliss, l’appelèrent pour chanter et danser avec eux ; ils l’eussent forcée à boire sans l’intervention du maître. D’autres, reconnaissant ce dernier, lui livraient passage en silence. Une heure fut employée ainsi. Alors l’enfant dit à l’oreille de son compagnon qu’il y avait une cabane de l’autre côté du cours d’eau que traversait la passerelle, où elle pensait le trouver encore. En une demi-heure de marche laborieuse, ils s’y rendirent, mais inutilement.

Ils retournaient le long du canal et se trouvaient près de la culée du bief, regardant les lumières sur la berge opposée, lorsqu’une détonation éclata tout à coup dans l’air pur de la nuit. Les échos s’en emparèrent, lui firent faire tout le tour de la Montagne-Rouge, et les chiens se mirent aussitôt à aboyer de toutes parts. Des lumières parurent danser et voltiger pendant quelques secondes dans les faubourgs de la ville ; cependant ils entendaient distinctement le murmure du cours d’eau à leur côté et le clapotement de quelques pierres détachées du flanc de la montagne ; les branches des cyprès s’entre-choquèrent poussées par un vent lourd les unes contre les autres, puis le silence se rétablit plus profond, plus morne, plus funèbre. Avec un mouvement involontaire de protection, le maître se tourna vers Mliss, mais l’enfant avait disparu. Oppressé par une terreur étrange, il courut sur ses pas jusqu’au lit du ruisseau, et, sautant de galet en galet, atteignit le pied de la Montagne-Rouge et les faubourgs. A mi-chemin du bord, il leva les yeux, et la respiration lui manqua, car au-dessus de lui, sur l’étroite passerelle, il avait vu la forme aérienne de sa petite compagne glisser comme une flèche dans les ténèbres. Il gravit la berge, et, guidé par les lumières qui s’étaient groupées sur un point fixe de la montagne, se trouva bientôt tout haletant au milieu d’une foule de gens pétrifiés d’horreur. Parmi eux était l’enfant ; elle sortit du groupe, prit la main du maître, et le conduisit en silence devant ce qui semblait être un trou béant dans la montagne. Elle était mortellement pâle, mais son excitation s’était apaisée, et son regard disait que l’événement depuis longtemps prévu était arrivé ; il y brillait je ne sais quoi qui parut au maître stupéfait être presque du soulagement. Les murs de la caverne étaient en partie étayés par des pièces de bois vermoulu. L’enfant montra du doigt un tas de haillons qui semblaient avoir été laissés dans cet abri par le dernier occupant. Le maître s’approcha, fit du feu, et, courbé sur les vieux vêtemens, vit qu’ils n’étaient autre que Smith lui-même, déjà froid, un pistolet à la main, une balle dans le cœur, gisant auprès de sa poche vide.
II

Ce que Mac Snagley appelait la conversion de Mliss était qualifié plus énergiquement par les mineurs, qui disaient que Mliss avait décidément tapé dans une bonne conduite. Sur la tombe fraîche, ajoutée aux autres tombes du petit enclos, on grava aux frais du maître une inscription. Le Drapeau de la Montagne-Rouge apporta, lui aussi, son tribut à la mémoire « d’un de nos plus vieux pionniers » avec une délicate apostrophe à « ce poison des plus nobles intelligences » et des façons discrètes d’ailleurs d’enterrer le passé en même temps que « notre cher frère. » — Il laisse pour le pleurer, ajoutait le Drapeau, une enfant unique qui est aujourd’hui une écolière exemplaire, grâce aux efforts du révérend M. Mac Snagley. — Le révérend Mac Snagley faisait en effet grand bruit de la résipiscence de Mliss. Attribuant indirectement à la malheureuse enfant le suicide de son père, il émut l’école du dimanche par des allusions si touchantes, il par la si bien des effets salutaires « de la tombe silencieuse, » que la plupart de ses jeunes auditeurs en demeurèrent muets de frayeur, et que les rejetons roses et blancs des deux premières familles, poussèrent des hurlemens lamentables en refusant de se laisser consoler.

L’été suivit, long et brûlant. A mesure que chaque journée torride se consumait en petites bouffées de fumée gris-perle sur la cime des montagnes, et que, soulevées par la brise, des cendres rouges s’éparpillaient sur tout le paysage, la verdure dont le printemps avait paré la tombe de Smith se flétrit et se dessécha. En ces jours-là, le maître, errant dans le petit cimetière durant les après-midi du dimanche, était parfois surpris de la voir jonchée des rares fleurs sauvages que recèlent les humides forêts de pins ; plus souvent une guirlande grossièrement tressée. s’enroulait à la petite croix rustique. Ces guirlandes étaient faites d’une herbe odoriférante dont les enfans à l’école parfument leurs pupitres, entremêlée de brins de syringa et d’anémones des bois ; çà et là le maître remarquait les sinistres épis de l’aconit. Il y avait quelque chose dans l’association de cette plante vénéneuse avec certains souvenirs qui l’impressionnait péniblement. Un jour qu’il traversait après une longue promenade une crête1 boisée, il rencontra Mliss perchée, au cœur de la forêt, sur un pin renversé dont les branches mortes aux panaches pendans lui formaient un trône fantastique. Elle avait la robe pleine d’herbes, de pommes de pin, et se chantait à elle-même une des mélodies nègres de sa première enfance. Le reconnaissant de loin, elle lui fit place sur son trône, puis d’un air de protection et d’hospitalité lui offrit à manger des pommes sauvages. Le maître profita, de l’occasion pour lui faire connaître les qualités malfaisantes de l’aconit, dont les fleurs sombres étaient éparses sur ses genoux, et obtint d’elle la promesse de ne plus y toucher tant qu’elle serait son élève. Ceci convenu, il fut tranquille, ayant déjà mis à l’épreuve sa scrupuleuse probité, et le sentiment pénible qui l’avait envahi momentanément s’évanouit.

Parmi toutes les maisons qui s’ouvrirent pour Mliss aussitôt que sa conversion fut connue, le maître avait préféré celle de Mme Morpher, un type aimable et doux de la femme telle qu’elle fleurit dans nos régions du sud-ouest, et qui jeune fille avait été connue sous le nom de « la Rose de prairie. » Étant de celles qui luttent résolument contre elles-mêmes, Mme Morpher, après une longue suite d’efforts, avait surmonté sa disposition naturelle à l’insouciance, et s’était soumise aux principes d’ordre, qu’elle considérait avec Pope comme la première loi du ciel ; mais elle ne pouvait réussir, quelque précis que fussent ses propres mouvemens, à régler également l’orbite de ses satellites ; parfois même un choc survenait entre elle et son époux. La nature qu’elle avait vaincue s’affirmait surtout dans ses enfans : Lycurgue furetait dans le buffet entre les repas, Aristide revenait de l’école sans souliers, ayant laissé ces articles importans de sa toilette à la porte afin d’avoir le plaisir de barboter nu-pieds dans les fossés. Octavie et Cassandra se moquaient de la propreté. A une seule exception près, la Rose de prairie, quoi qu’elle eût fait pour émonder, redresser, discipliner sa maturité luxuriante, n’avait pu empêcher les petits rejetons de pousser quand même indociles et désordonnés. L’exception unique était Clytemnestre Morpher, familièrement Clytie, âgée de quinze ans, et qui réalisait l’immaculée conception de sa mère : méthodique, bien tenue, terne et lente d’esprit. L’excellente Mme Morpher avait le tort de s’imaginer que, pour Mliss, Clytie était une consolation et un exemple. Égarée par cette illusion, elle jetait Clytie à la tête de Mliss toutes les fois que celle-ci était méchante, et la lui citait comme modèle aux heures de pénitence.

Le maître apprit donc sans trop s’étonner que Clytie allait venir à l’école ; évidemment il devait considérer sa venue comme une grande faveur pour lui et un sujet d’édification pour Mliss et pour les autres, car Clytie était une vraie demoiselle. Héritière des qualités physiques de sa mère et subissant l’influence du climat de la Montagne-Rouge, elle s’était épanouie de bonne heure : aussi toute la jeunesse de Smith’s Pocket, aux yeux de qui ce genre de fleur était une rareté, soupirait pour elle en avril et languissait de désir au mois de mai. Les amoureux assiégeaient l’école à l’heure de la sortie, quelques-uns étaient jaloux du maître. Peut-être ce fut cette dernière circonstance qui lui ouvrit les yeux ; cependant il ne pouvait point ne pas remarquer que Clytie était romanesque. Pendant la classe, elle exigeait qu’on s’occupât d’elle sans relâche ; ses plumes étaient toujours mauvaises, elle demandait qu’on les lui fixât, et accompagnait cette requête d’un regard suppliant, sans rapport avec le service que réclamaient ses lèvres ; parfois elle appuyait, par hasard sans doute, un bras rond et blanc sur celui du maître, tandis qu’il écrivait dans son cahier, et chaque fois elle rougissait en rejetant ses boucles blondes en arrière par un mouvement de tête coquet. Je ne sais si j’ai dit que le maître était un jeune homme, — peu importe d’ailleurs : il avait reçu à l’école où Clytie prenait sa première leçon une éducation sévère, et soutint le feu des œillades fascinatrices comme un jeune Spartiate qu’il était ; peut-être la qualité insuffisante de ses repas aidait-elle à cet ascétisme. Quoi qu’il en fût, il évitait ordinairement Clytie ; mais un soir elle revint à l’école pour quelque chose qu’elle avait oublié et qu’elle ne retrouva que lorsque le maître eut consenti à la reconduire, et en cette circonstance, dit-on, il s’efforça de plaire un peu, j’imagine, parce que cela devait ajouter à l’amertume et au fiel qui surchargeaient déjà l’âme des admirateurs de Clytemnestre.

Le matin qui suivit cet épisode sentimental, Mliss ne vint pas à l’école ; l’après-midi s’écoula, point de Mliss. Clytie, interrogée là-dessus, répondit qu’elles étaient parties pour l’école ensemble, mais que la capricieuse avait pris une autre route. Dans la soirée, le maître alla trouver Mme Morpher, dont le cœur maternel était singulièrement alarmé. M. Morpher avait passé tout le jour en recherches qui ne l’avaient point mis sur la trace de la fugitive. Aristide fut appelé comme complice probable. ; mais l’honnête enfant réussit à convaincre toute la famille de son innocence. L’opinion de Mme Morpher était qu’on trouverait la pauvre petite noyée dans quelque canal, ou, ce qui était presque aussi terrible, salie et couverte de boue au point de défier la vertu du savon. Le maître retourna, le cœur serré, à l’école. Comme il allumait sa lampe et s’asseyait, devant son bureau, il vit devant lui un billet à son adresse et de l’écriture de Mliss. Ce billet paraissait être griffonné sur une feuille arrachée à un vieil agenda, et, dans la crainte d’indiscrétions sacrilèges, il était scellé de six pains à cacheter rompus. L’ouvrant presque avec tendresse, il lut ces mots, dont nous ne reproduirons pas l’orthographe excentrique.

« Honoré monsieur, quand vous lirez ceci, je me serai, sauvée pour ne revenir jamais, — jamais, jamais, JAMAIS ! Vous pouvez donner mes perles à Mary Jennings, et mon orgueil de l’Amérique (c’était la lithographie vigoureusement coloriée d’une boîte à tabac) à Sally Flanders ; mais n’allez rien donner à Clytie Morpher, ne vous en avisez pas ! Voulez-vous mon opinion sur son compte ? Elle est parfaitement dégoûtante. Voilà tout ce qu’a pour le moment à vous dire

« Votre respectueuse, MELISSE SMITH. »

Le maître médita cette étrange épître jusqu’à ce que la lune eût levé son brillant visage au-dessus des montagnes lointaines et illuminé le sentier de l’école, durci par le va-et-vient continuel des petits pieds. Il sema ce sentier des morceaux de la lettre, qu’il avait déchirée, puis se sentit plus calme, ayant pris son parti. Au lever du soleil, il se frayait un chemin à travers les fougères semblables à des palmes et les épais taillis de la forêt de pins, faisant partir ici un lièvre de son gîte, s’attirant plus loin une protestation querelleuse de la part de quelques corneilles dissipées qui avaient évidemment fort mal passé la nuit, et gagnait ainsi la crête boisée où il avait une fois rencontré Mliss. Là il trouva bien encore le pin abattu et ses branches frangées, mais le trône était vide. Comme il approchait cependant, une forme qui lui parut être celle d’un animal effarouché bondit à travers les branches sèches, passa sur le corps du monarque déchu et se blottit dans quelque feuillage ami. Le maître, en atteignant le vieil arbre, y trouva un nid encore tiède, et, ayant regardé en l’air, aperçut haut perchée la fugitive. Ils s’observèrent en silence, elle fut la première à parler. — Que voulez-vous ? demanda-t-elle brièvement.

Le maître s’était tracé une ligne de conduite. — Des pommes sauvages, répondit-il avec humilité.

— Vous n’en aurez pas ! Allez-vous-en. Pourquoi n’en pas demander à Clytemenerestre (Mliss semblait trouver plaisir à exprimer son mépris en joignant des syllabes additionnelles au nom classique déjà long de sa compagne) ? Oh ! vous, méchant !

— J’ai faim, Lissy. Je n’ai rien mangé depuis le dîner d’hier. Je meurs de faim. — Le jeune homme s’appuya de tout son poids à l’arbre, comme s’il tombait d’inanition.

Le cœur de Mliss fut touché. Dans les jours amers de sa vie vagabonde, elle avait connu la sensation qu’il simulait avec art. Désarmée, mais sans renoncer tout à fait à ses soupçons, elle lui dit : — Fouillez sous l’arbre, à côté de vous, et vous trouverez ce qu’il vous faut, surtout n’en parlez à personne. — Mliss avait ses dépôts de provisions, comme les rats et les écureuils ; mais le maître ne sut rien trouver, la faim probablement le privant de l’usage de ses sens. Mliss devint perplexe. Enfin elle lui jeta un regard de lutin à travers les branches, et demanda : — Si je descends et que je vous en donne, me promettez-vous de ne pas me toucher ?

Le maître promit.

— Que la mort vous prenne si vous mentez ! Il accepta de bonne grâce d’être foudroyé en cas de parjure, et Mliss glissa jusqu’au bas de l’arbre : pendant plusieurs minutes, on n’entendit rien que le craquement des noix sous la dent du maître.

— Vous êtes mieux ? demanda-t-elle avec sollicitude.

Le maître avoua qu’il se sentait réconforté, puis, la remerciant gravement, fit mine de retourner sur ses pas. Comme il s’y attendait, elle ne tarda pas à le rappeler. Il se retourna. Elle était debout, pâle, avec de grosses larmes dans ses yeux dilatés. Le moment favorable était venu ; il alla droit à elle, lui prit les deux mains, plongea son regard dans ses yeux humides, et dit avec son sérieux ordinaire : — Lissy, vous souvenez-vous de la première soirée où vous êtes venue me voir ?

Elle s’en souvenait.

— Vous m’avez demandé si vous pourriez venir à l’école, parce que vous vouliez apprendre quelque chose et être meilleure, et je vous ai répondu…

— Viens ! acheva l’enfant avec vivacité.

— Que diriez-vous si le maître venait à son tour vous dire qu’il se sent seul sans sa petite élève, et qu’il lui demande de venir lui apprendre à être meilleur aussi ?

L’enfant tint quelques instans sa tête baissée sans rien répondre. Le maître attendait tranquillement. Tenté par le silence, un lièvre se hasarda tout près d’eux, et, levant jusqu’à ses yeux d’escarboucle ses pattes de velours, s’assit pour les regarder. Un écureuil descendit à mi-chemin du tronc rugueux de l’arbre abattu, et là s’arrêta brusquement.

— Nous attendons, Lissy, dit tout bas le maître, et elle sourit. Agités par une brise fugitive, les arbres balançaient leurs sommets, un long filet de lumière, se glissant entre leurs branches entrelacées, tombait en plein sur le visage irrésolu de la petite fille. Tout à coup elle saisit la main du maître de la façon brusque qui lui était propre. Ce qu’elle dit, à peine l’entendit-on ; mais le maître écarta de son front les grands cheveux noirs, et l’embrassa. Ce fut ainsi qu’ils quittèrent les nefs humides, les acres parfums de la forêt, pour la route découverte où pleuvait le soleil.


III

Moins hostile désormais à ses autres compagnons, Mliss gardait cependant avec Clytemnestre une attitude offensive. Peut-être la jalousie n’était-elle pas entièrement endormie dans sa petite poitrine passionnée, peut-être était-ce seulement parce que les blanches rondeurs et les contours potelés offrent plus de surface aux coups de griffe ; mais, comme de pareilles violences étaient réprimées par le maître, son inimitié prit une forme nouvelle qui échappait au contrôle. Dans sa première appréciation des mœurs et habitudes de Mliss, le maître n’avait pas imaginé qu’elle eût jamais possédé de poupée ; le maître, comme beaucoup d’observateurs perspicaces du cœur humain, raisonnait mieux a posteriori qu’a priori. Mliss avait en réalité une poupée, mais c’était proprement la poupée de Mliss, un diminutif d’elle-même. Sa malheureuse existence avait été un secret que Mme Morpher découvrit par hasard. Cette vieille compagne des courses vagabondes de Mliss portait des marques irrécusables de souffrance : son teint primitif avait été depuis longtemps effacé par les injures du temps et fardé par le limon des canaux ; bref, elle ressemblait beaucoup à la Mliss du passé. Sa robe d’étoffe fanée était salie et déchirée comme l’avait été celle de sa maîtresse, et jamais on n’avait entendu Mliss consoler sa poupée de tant de misère par aucun terme de tendresse. Elle ne la montrait jamais aux autres enfans ; l’infortunée était couchée avec rudesse dans un arbre creux près de l’école, et ne prenait d’exercice que pendant les promenades solitaires de sa maîtresse. Celle-ci remplissait sévèrement son devoir envers sa poupée comme envers elle-même, elle ne lui permettait pas le moindre luxe. Il arriva que Mme Morpher, cédant à un mouvement de bienveillance, acheta une autre poupée pour Mliss. L’enfant reçut le présent avec un mélange de froideur et de curiosité. Le maître, en regardant un jour cette nouvelle poupée, trouva que ses yeux bleus tranquilles et ses joues roses arrondies offraient quelque légère ressemblance avec Clytemnestre ; il était clair que Mliss avait fait la même observation, car tantôt elle lui cognait la tête contre les rochers quand elle était seule, tantôt la traînait, une corde au cou, de la maison à l’école et de l’école à la maison. D’autres fois, la plaçant sur son pupitre, elle se faisait une pelote à épingles de son corps patient et inoffensif. Était-ce pour tirer vengeance au figuré des avantages que Clytie pouvait avoir sur elle, ou connaissait-elle par intuition les rites de certains autres païens qui s’imaginent que l’ennemi dont ils torturent l’effigie languit et meurt ? En dépit de ces bizarreries, elle étonnait le maître par l’intelligence vive et infatigable qu’elle apportait au travail, de quelque genre qu’il fût. Elle ignorait les hésitations et les timidités de l’enfance ; ses réponses en classe étaient toujours assaisonnées d’une sorte d’audace. Il va sans dire qu’elle n’était pas infaillible ; mais le courage et l’aplomb avec lesquels elle s’élançait bien au-delà des profondeurs où eussent osé se risquer les petits nageurs craintifs de son entourage l’emportaient sur toutes les erreurs de jugement. Les enfans sous ce rapport ne valent pas mieux, je crois, que les grandes personnes, et aussitôt que la petite main rouge se levait pour demander la parole, il s’établissait un silence d’admiration ; le maître lui-même doutait parfois, en l’écoutant, de sa propre expérience et de sa propre opinion. Néanmoins certaines particularités dont il s’était amusé d’abord commencèrent à lui inspirer de grandes inquiétudes. Il ne parvenait pas à se dissimuler que Mliss fût vindicative, arrogante et volontaire ; on ne pouvait lui accorder qu’une qualité inséparable du tempérament demi-sauvage, la faculté physique pour ainsi dire de l’énergie et du dévoûment, et une autre encore qui n’est pas toujours, celle-là, il faut le reconnaître, l’attribut du noble sauvage, la sincérité. Mliss était brave et sincère ; peut-être dans un pareil caractère les deux adjectifs étaient-ils synonymes.

Le maître avait beaucoup réfléchi là-dessus, et était arrivé à la conclusion de tous ceux qui réfléchissent de bonne foi, à savoir qu’il était l’esclave de ses propres préjugés ; il résolut donc de prendre l’avis du révérend Mac Snagley. Cette démarche humiliait son orgueil, car Mac Snagley et lui n’étaient rien moins qu’amis, mais il ne pensait qu’à Mliss et à leur première rencontre. Pénétré peut-être de la superstition bien pardonnable que ce n’était pas le hasard qui avait guidé ce soir-là ses pieds dociles jusqu’à l’école, se complaisant peut-être aussi dans le sentiment de la magnanimité dont il allait faire preuve, le jeune maître surmonta ses répugnances, et alla trouver Mac Snagley. Le révérend fut aise de le voir ; cependant il remarqua qu’il avait l’air abattu, — affligé probablement de névralgie ou de rhumatisme ? Lui-même avait été pris de fièvre depuis la dernière conférence ; mais il avait appris pour sa part la résignation et la prière. Après un moment de silence pour recueillir certaine recette que lui donnait le maître contre la fièvre, M. Mac Snagley entama d’interminables éloges sur sœur Morpher. — Elle était l’ornement de la chrétienté, sa jeune famille promettait beaucoup ; quelle jeune personne bien élevée que miss Clytie ! si polie, si douce ! . — Il était ébloui des perfections de Clytie, il ne tarissait pas à ce sujet. Le maître se sentait doublement embarrassé ; cet enthousiasme paraissait souligner la différence entre Clytie et la pauvre Mliss, et il y avait quelque chose de confidentiel qui lui déplaisait dans le ton du révérend tandis qu’il lui parlait de l’aînée des demoiselles Morpher, de sorte qu’après de vaines tentatives pour dire quelque chose de naturel, le maître jugea opportun de battre en retraite. Il n’avait pas demandé le conseil qu’il était allé chercher, mais reprochait en lui-même assez injustement au révérend Mac Snagley de le lui avoir refusé. Cet échec parut renouveler entre le maître et l’élève l’intime union d’autrefois. L’enfant se rendit compte d’un changement dans les manières du maître, qui, depuis peu, étaient devenues contraintes. Un jour qu’ils se promenaient ensemble, elle s’arrêta brusquement, monta sur une souche qui se trouvait là, et le regarda de toute la force de ses grands yeux chercheurs.

— Vous n’êtes pas fou ? dit-elle en soulignant l’interrogation d’un mouvement de tête qui secoua ses tresses noires. — Non. — Ni ennuyé de quelque chose ? — Non. — Vous n’avez pas faim ? (La faim était pour Mliss une maladie dont on pouvait être pris à tout moment.) — Non. — Et vous ne pensez pas à elle ? — A qui, Lissy ? — A cette fille blanche. (C’était la dernière épithète inventée par Mliss, qui était une brune très foncée, pour désigner Clytemnestre.) — Non. — Votre parole ? (Sur la demande du maître, Mliss avait substitué cette formule à l’ancienne : que la mort vous emporte !) — Oui. — Votre honneur sacré ? — Oui. — Là-dessus, Mliss lui donna un petit baiser féroce, et, sautant à terre, s’échappa. Les deux ou trois jours qui suivirent, elle condescendit à ressembler davantage aux autres enfans, à être sage, comme elle disait.

Il y avait deux ans que le maître habitait Smith’s Pocket, et, comme son salaire était minime et la perspective que Smith’s Pocket devînt par aventure la capitale de l’état assez incertaine, il rêvait un changement. Déjà les administrateurs de l’école étaient informés de ses intentions ; mais, les jeunes gens instruits et d’une moralité intacte étant rares à cette époque, il consentit à diriger encore l’école durant tout l’hiver. Personne d’ailleurs n’eut connaissance de sa détermination, son unique ami excepté, un docteur Duchesne, jeune médecin créole, fixé à Wingdam. Il n’en parla ni à Mme Morpher, ni à Clytie, ni à aucune de ses élèves ; cette réticence fut l’effet en partie d’une répugnance naturelle à faire de l’embarras, en partie du désir d’éviter les questions et les conjectures d’une curiosité vulgaire, en partie aussi de ce qu’il ne croyait jamais réellement qu’il allait faire une chose avant qu’elle ne fût faite.

Il n’aimait pas penser à Mliss. Un instinct égoïste, je suppose, lui fit essayer de se persuader que le sentiment qu’il éprouvait pour elle était déraisonnable, romanesque ; il alla jusqu’à se dire qu’elle serait mieux dirigée par un professeur plus vieux et plus sévère. Déjà elle avait onze ans, et bientôt, d’après l’usage de la Montagne-Rouge, serait une femme. Il avait fait son devoir. Après la mort de Smith, il s’était adressé aux parens de cet homme ; une sœur de la mère de Mliss avait répondu qu’elle remerciait le maître, et annoncé son intention de quitter quelques mois plus tard avec son mari les états de l’Atlantique pour la Californie. C’était déjà une fondation posée pour le château dans les nuages que bâtissait le maître. N’était-il pas naturel de se figurer après tout qu’une femme bonne et sympathique, armée de l’influence que donne une proche parenté, guiderait mieux que lui ce caractère difficile ? Cependant, quand il lui avait lu la lettre, Mliss l’avait écoutée avec distraction, l’avait reçue de sa main d’un air soumis, puis découpée avec des ciseaux en personnages qui représentaient Clytemnestre, et qu’elle signa « la fille blanche, » pour qu’on ne s’y trompât point, avant de les clouer sur les murs extérieurs de l’école.

L’été touchait à sa fin ; dans les vallées, on avait rentré la dernière récolte, lorsque le maître songea, lui aussi, à faire sa moisson, en examinant ce que les leçons semées avec tant de zèle avaient produit dans les jeunes esprits qu’il cultivait. Les juges compétens qui pouvaient se trouver à Smith’s Pocket furent réunis pour la solennité consacrée par l’usage, qui consiste à embarrasser des enfans timides en les forçant à parler comme on force les témoins à la barre du tribunal. Il arrive immanquablement que la hardiesse et le sang-froid sont comblés d’honneur. Le lecteur devinera donc que Mliss et Clytie brillèrent en première ligne et se partagèrent l’intérêt du public, Mliss par la netteté de ses perceptions et sa confiance en elle-même, Clytie par son assurance placide et la correction parfaite de ses manières. Les autres se troublèrent et firent faute sur faute. Les brillantes réponses de Mliss furent, cela va sans dire, les plus applaudies et obtinrent le plus de succès ; les antécédens de Mliss lui assuraient les sympathies particulières de toute une classe d’individus dont les formes athlétiques s’effaçaient le long des murs, et dont les belles figures barbues regardaient par la fenêtre ; mais la popularité de Mliss fut compromise par une circonstance imprévue.

Mac Snagley s’était invité, et venait de savourer le plaisir d’effrayer les élèves les plus craintifs par les questions les plus vagues, les plus ambiguës, posées d’un ton dogmatique et lugubre. Il interrompit Mliss, qui avait pris son essor en pleine astronomie et traçait les révolutions de notre boule terrestre dans l’espace, battant la mesure à la musique des sphères et définissant avec aisance l’orbite de chaque planète. — Melissy, dit onctueusement Mac Snagley, vous parliez des révolutions de cette terre et des mouvemens du soleil, et vous disiez qu’il en était ainsi depuis la création, n’est-ce pas ?

Mliss fit un signe affirmatif assez dédaigneux.

— Eh bien ! était-ce la vérité ? dit Mac Snagley, se croisant les bras.

— Oui, répondit Mliss, serrant ses petites lèvres rouges. Les beaux garçons qui encombraient les fenêtres s’avancèrent pour mieux voir dans la salle d’école, et une figure raphaélique de jeune saint à barbe blonde, qui appartenait au plus grand vaurien des mines, se tourna vers l’enfant en lui soufflant à l’oreille : — Tiens ferme, Mliss ! — Le révérend poussa un profond soupir, jeta un regard de compassion sur le maître, puis sur les enfans ; ce regard finit par se reposer sur Clytie. La beauté de Smith’s Pocket leva doucement son bras blanc et poli, dont les contours séducteurs étaient encore rehaussés par un splendide bracelet d’échantillon en or massif, don d’un de ses plus humbles adorateurs, qu’elle portait en l’honneur de la circonstance. Un silence momentané se fit : les joues rondes de Clytie étaient du rose le plus vif et le plus doux, les grands yeux de Clytie étaient du bleu le plus brillant, la mousseline blanche de sa robe décolletée encadrait les épaules les plus fraîches et les plus dodues. Clytie regarda le maître, et le maître fit un signe de tête ; alors elle parla d’une voix suave : — Josué commanda au soleil de s’arrêter, et le soleil obéit.

Il courut un bourdonnement flatteur dans la chambre, une expression triomphante passa sur les traits de Mac Snagley, une ombre sévère sur celle du maître, et les spectateurs de la fenêtre ne purent contenir un désappointement comique. Mliss feuilleta rapidement son livre d’astronomie, puis le ferma d’un coup sec et bruyant. Mac Snagley exhala un gémissement, la foule respectable alignée dans l’école s’étonna ; un hourra sauvage éclata parmi le public des fenêtres, lorsque, laissant retomber son poing fermé sur le pupitre, Mliss fit entendre cette déclaration emphatique : — C’est un mensonge. Je ne le crois pas !


IV

On allait en avoir fini avec la longue saison des pluies ; les signes précurseurs du printemps étaient visibles dans les bourgeons gonflés et les torrens impétueux. Les forêts de pins exhalaient leurs pénétrans arômes ; les azalées étaient déjà en boutons, les céanotes préparaient leur livrée lilas. Sur le plateau verdoyant du côté sud de la Montagne-Rouge les longs épis d’aconit, jaillissant d’un large feuillage, secouaient de nouveau leurs clochettes bleues-noires ; de nouveau la petite vague de terrain soulevée sur la tombe de Smith devint verte et brillante, frangée sur la crête d’une écume de pâquerettes et de boutons d’or. Le petit cimetière avait recueilli quelques hôtes de plus dans l’année qui venait de s’écouler, et les tombes s’alignaient deux par deux le long de la palissade jusqu’aux environs de la tombe de Smith, qui, elle, s’élevait isolée. Une superstition générale avait fait éviter ce voisinage, et le gazon auprès de Smith ne recouvrait personne.

Nombre d’affiches avaient informé la ville qu’une troupe dramatique célèbre allait représenter pendant quelques jours une série de farces bruyantes « à crever de rire, » avec lesquelles alternaient agréablement un mélodrame et un grand divertissement de danse, de chant, etc. Ces affiches firent sensation et furent pour les enfans de l’école l’objet d’ambitieuses espérances. Le maître avait promis à Mliss, qui considérait ce genre de plaisir comme chose rare et sacrée, qu’elle irait avec lui, et la fameuse soirée trouva le maître et Mliss parmi le public.

Le jeu des acteurs était le triomphe même de la médiocrité : le mélodrame n’était pas assez mauvais pour faire rire, ni assez bon pour intéresser ; mais le maître, se tournant vers l’enfant, fut étonné et comme honteux de lui-même en constatant l’effet extraordinaire que produisait sur cette nature impressionnable ce qui lui semblait fastidieux. A chaque battement de son petit cœur qui haletait, le sang lui montait aux joues, ses lèvres minces et passionnées étaient entr’ouvertes par la respiration rapide, ses yeux dilatés, ses sourcils noirs contractés. Elle ne riait pas des lourdes plaisanteries du bouffon, car Mliss riait rarement, elle ne recourut pas non plus à son mouchoir, comme la tendre Clytie, qui, tout en s’essuyant discrètement les yeux, causait avec ses compagnes et lorgnait le maître à la dérobée ; mais, quand la pièce fut achevée, que le rideau vert tomba, Mliss reprit son souffle, et, regardant le maître avec un sourire qui demandait pardon à demi, d’un petit geste de lassitude : — Ramenez-moi à la maison, dit-elle. — Ses paupières brunes retombèrent comme si elle eût voulu rester en imagination sur la scène.

Chemin faisant, le maître jugea convenable de ridiculiser toute la représentation. — Croyez-vous, demanda-t-il gaîment à Mliss, croyez-vous en vérité que la demoiselle qui joue si bien soit sérieusement amoureuse du monsieur qui porte de si beaux habits ? Si elle l’aime tout de bon, elle est bien à plaindre !

— Pourquoi ? dit Mliss en levant les yeux avec vivacité.

— Mais parce qu’il ne pourrait faire vivre sa femme avec le peu qu’il gagne et payer tant par semaine en outre pour ses beaux habits, et puis ils auraient des appointemens moins considérables comme gens mariés que comme amoureux, en admettant, ajouta le maître, qu’ils ne soient pas déjà mariés chacun de son côté, car je soupçonne le mari de la jolie comtesse de vendre les billets à la porte, de lever le rideau, de moucher les chandelles, ou de remplir quelque autre fonction tout aussi élégante et distinguée. Quant au jeune homme bien mis, je vous accorde que ses habits soient beaux : ils valent bien deux dollars et demi, peut-être trois, sans parler de ce manteau de droguet rouge dont je sais le prix, car j’en ai acheté une fois pour ma chambre à coucher ; quant à ce jeune homme, Lissy, ce serait un bon garçon, s’il ne buvait pas trop volontiers. Les gens ne devraient point abuser de cela pour lui pocher les yeux et le jeter dans la boue, comme on l’a fait l’autre soir à Wingdam. N’êtes-vous pas de mon avis, Lissy ? Il pourrait me devoir longtemps deux dollars et demi sans que je les lui reproche, pauvre diable !

Mliss avait pris sa main dans les siennes, et s’efforçait de regarder dans ses yeux, que le jeune homme détournait obstinément : elle avait une vague idée de l’ironie, étant susceptible elle-même à l’occasion de témoigner par ses actes et ses paroles une humeur sardonique ; mais le maître continua sur le même ton jusqu’à la porte de Mme Morpher. Il remit Mliss entre les mains, de sa mère adoptive, refusa l’offre qui lui était faite de se rafraîchir, de se reposer, et, abritant ses yeux de sa main pour éviter les œillades de la blonde Clytemnestre, rentra chez lui.

Les deux ou trois jours qui suivirent l’arrivée de la troupe, Mliss fut en retard pour la classe, elle manqua même au rendez-vous que lui avait donné le maître pour leur excursion habituelle dans l’après-midi du vendredi, ce qui fut cause que le maître ne sortit pas. Comme il rangeait ses livres avant de quitter l’école, une petite voix bégaya sous son coude : — S’il vous plaît, monsieur ?

Le maître se retourna, et se trouva en face d’Aristide Morpher. — Eh bien ! mon petit homme, dit-il avec impatience, qu’y a-t-il encore ? Dis vite.

— S’il vous plaît, monsieur, moi et Kurg, nous croyons que Mliss va encore se sauver.

— Qu’est-ce que cela signifie, monsieur ? dit le maître avec cette injuste irritation qui retombe toujours sur le porteur d’une nouvelle désagréable.

— Dame ! monsieur, elle ne reste plus jamais à la maison, et Kurg et moi nous la voyons causer avec un de ces acteurs,… tenez, ils sont encore ensemble maintenant, et, s’il vous plaît, monsieur, elle a dit à Kurg et à moi hier qu’elle pouvait déclamer tout aussi bien que Mlle Célestine Montmorency. C’est vrai,… elle nous a récité tout son discours par cœur… Le petit s’arrêta effaré. — Quel acteur ? avait crié le maître. — Celui qui a le chapeau si luisant… et des cheveux… et l’épingle d’or… et la chaîne d’or, dit Aristide. le Juste, mettant des points à la place des virgules pour reprendre haleine. Le maître saisit ses gants, son chapeau, et s’élança dehors ; il éprouvait un sentiment de strangulation désagréable. Aristide le suivait sur la route, trottant à ses côtés et réussissant mal à mettre ses jambes courtes d’accord avec les grands pas du jeune homme, lorsque tout à coup celui-ci s’arrêta, ce qui fit qu’Aristide vint se cogner contre lui. — Où causaient-ils ? demanda le maître, comme s’il eût continué la conversation.

— A l’arcade.

Dans la grande rue, le maître s’arrêta encore. — Cours chez toi, dit-il au petit garçon. Si Mliss y est, viens me le dire à l’arcade. Cours ! — Et Aristide aux jambes courtes se remit à trotter.

L’arcade était juste de l’autre côté de la rue. On nommait ainsi un long bâtiment irrégulier renfermant un comptoir, un billard et un restaurant. Le jeune maître, en traversant la place, s’aperçut que deux ou trois passans se retournaient pour l’observer. Il rajusta ses vêtemens et s’essuya le visage avant d’entrer dans la salle du comptoir ; il y avait le nombre ordinaire de flâneurs, qui le regardèrent ébahis, — l’un d’eux si fixement, avec une expression si étrange, qu’il s’arrêta ; ce n’était que le reflet de lui-même dans une grande glace. Ceci lui fit penser qu’il était peut-être un peu surexcité ; aussi, prenant un numéro du Drapeau de la Montagne-Rouge, il s’efforça de se calmer en lisant la colonne des annonces. Puis il traversa le restaurant, et entra dans la salle de billard : l’enfant n’y était pas ; mais un homme se tenait auprès d’une des tables, un chapeau de toile cirée à larges bords sur la tête. Le maître le reconnut pour le directeur de la troupe ; il l’avait pris en aversion à première vue sur sa façon particulière de porter la barbe et les cheveux. Content de s’être assuré que l’objet de sa recherche n’était pas là, il se tourna vers l’homme au chapeau ciré. Ce dernier, bien qu’il eût vu le maître, feignit d’ignorer sa présence, — jeu qui réussit rarement aux gens vulgaires ; une queue de billard à la main, il visait attentivement une bille placée au milieu de la table. Le maître resta en face de lui jusqu’à ce qu’il levât les yeux ; lorsque leur regard se fut rencontré, il l’aborda. Son intention avait été d’éviter les scènes et les querelles. Dès qu’il eut commencé à parler, sa gorge se serra de plus en plus, au point que les mots sortaient avec peine et que sa propre voix l’effrayait, tant elle paraissait être basse, lointaine et vibrante cependant. — Je sais, commença-t-il, que Mélisse Smith, une orpheline, une de mes élèves, s’est entretenue avec vous du projet d’adopter votre profession. Est-ce vrai ?

L’homme au chapeau ciré se pencha de nouveau sur le billard, et donna un vigoureux coup de queue qui envoya la bille rouler à tous les coins, puis fit le tour de la table, alla chercher cette bille, et la remit à la même place. Ceci fait, il reprit sa première position, et répondit :

— Supposons que ça soit ? ..

Le maître se sentit étouffer de nouveau ; mais, serrant la bande du billard de sa main gantée, il continua :

— Si vous êtes homme d’honneur, je n’ai qu’un mot à vous dire : e suis son tuteur et responsable de son avenir. Vous connaissez aussi bien que moi les dangers du genre de vie que vous lui offrez. Tout le monde ici pourra vous dire que je l’ai déjà arrachée une fois à une existence pire que la mort, que je l’ai prise aux boues de la rue et du vice. Je vais essayer de recommencer. Allons, raisonnons comme des hommes. Elle n’a ni père ni mère, ni frère ni sœur. Lui donnerez-vous l’équivalent ?

L’homme au chapeau ciré examina le bout de la queue qu’il tenait, puis chercha autour de la chambre quelqu’un qui pût rire avec lui de cette bonne plaisanterie.

— Je sais que c’est une fille bizarre et obstinée, continua le maître, mais elle est devenue meilleure qu’elle n’était ; je crois que j’ai encore quelque influence sur elle. J’espère par conséquent que vous n’irez pas plus loin dans cette affaire. J’adjure l’homme, le gentleman, de me la laisser. Je ne demande pas mieux que de… Quelque chose qui lui montait derechef violemment dans la gorge l’empêcha d’achever sa phrase.

L’homme au chapeau ciré, se méprenant sur son silence, leva la tête avec un brutal éclat de rire et dit tout haut : — Vous la voulez pour vous tout seul, n’est-ce pas ? Ça ne prend pas ici, mon garçon !

L’insulte était dans le ton plus que dans les paroles, dans le regard plus que dans le ton, et dans la personne de l’homme plus que dans tout le reste. La rhétorique que ce genre d’animal apprécie le mieux est un coup de poing. Le maître le comprit, et, sa force nerveuse longtemps contenue se soulageant dans cet acte, il frappa le visage qui ricanait devant lui. Le coup envoya le chapeau ciré d’un côté, la queue de l’autre, et déchira le gant du maître avec la peau de la main ; la bouche de la brute qui l’insultait fut déchirée aussi aux deux coins, ce qui gâta pour longtemps la forme particulière de sa barbe. Il y eut un cri, une imprécation, une lutte, puis le trépignement d’un grand nombre de pieds. La foule avait fait irruption dans le billard, se partageant à droite et à gauche, et deux détonations se succédèrent rapidement. La foule s’était précipitée autour de son adversaire, et le maître se trouva seul, ramassant de la main gauche sur la manche de son habit des morceaux de bourre enflammée. Quelqu’un lui tenait l’autre main. Il la regarda stupidement et vit qu’elle saignait ; ses doigts étaient serrés autour du manche d’un couteau. Où, comment il avait pris ce couteau, il n’en savait rien. L’individu qui tenait sa main sanglante était M. Morpher. Il entraîna le maître jusqu’à la porte ; mais le maître résistait et essayait de prononcer autant que le lui permettait la sécheresse de son gosier brûlant le nom de Mliss. — Tout va bien, mon garçon, dit M. Morpher. Elle est chez nous.

Ils descendirent la rue ensemble, et, tout en marchant, M. Morpher lui apprit que Mliss était accourue essoufflée à la maison et l’avait averti qu’on tuait le maître à l’arcade.

Désirant rester seul, le maître promit à M. Morpher, pour se débarrasser de lui, qu’il ne chercherait pas à rencontrer de nouveau son adversaire cette nuit-là, et reprit le chemin de l’école. A sa grande surprise, il s’aperçut en approchant que la porte était ouverte ; sa surprise redoubla lorsqu’il vit Mliss assise dans un coin.

Le caractère du maître, on l’a déjà compris, avait, comme la plupart des organisations d’une excessive susceptibilité, l’égoïsme pour base. Le souvenir de l’injure qui lui avait été jetée à la face s’envenimait dans son cœur. Il était donc possible qu’on interprétât ainsi son affection pour un enfant ? En tout cas, il était coupable de donquichottisme, il était ridicule. D’ailleurs ne renonçait-elle pas volontairement à cette affection, ne bravait-elle pas son autorité ? Tout le monde l’avait mis en garde contre elle, seul il avait combattu l’opinion générale, et maintenant il était obligé de confesser tacitement la justesse de ce qu’on lui avait prédit ; grâce à elle, il en était venu aux mains dans un cabaret avec un coquin de bas étage, il avait risqué sa vie pour prouver quoi ? Qu’avait-il prouvé ? — Bien. — Que dirait le monde ? que diraient ses amis ? que dirait Mac Snagley ?

Gomme il s’accusait ainsi, la dernière personne qu’il eût voulu rencontrer était certainement Mliss. Entrant dans la chambre, il s’assit à son pupitre, et déclara en quelques mots froids et rapides qu’il avait à faire, qu’il souhaitait qu’on le laissât seul. Lorsqu’elle se leva, il prit la chaise qu’elle venait de quitter, s’assit à son tour, et cacha son front dans ses mains. Quand il releva la tête, elle était encore là debout, l’observant anxieuse. — L’avez-vous tué ? demanda-t-elle.

— Non.

— Je vous avais donné le couteau pour cela, s’écria l’enfant avec animation.

— Vous m’avez donné le couteau ? répéta le maître abasourdi.

— Oui, je vous l’ai donné. J’étais cachée sous le comptoir. Je vous ai vu le frapper, je vous ai vu tomber tous les deux. Son couteau lui avait échappé ; je vous l’ai donné. Pourquoi ne l’avez-vous pas piqué ? dit Mliss avec un clignement d’œil expressif et en brandissant sa petite main. — Le maître se taisait atterré. — Oui ! continua Mliss, si vous m’aviez questionnée, je vous aurais dit que je partais avec les comédiens. Et pourquoi était-ce que je partais avec les comédiens ? Parce que vous ne m’aviez pas dit que vous vous en alliez ; mais je le savais… Je vous l’ai entendu dire au docteur. Et je n’allais pas rester ici seule avec les Morpher, vous pensez bien. Je mourrais d’abord ! — D’un geste dramatique qui était parfaitement dans le rôle, elle tira de son sein quelques feuilles vertes, flétries, et, les tenant à bras tendu, de la façon précipitée qui lui était propre, avec la prononciation originale de sa première enfance, dans laquelle aux momens d’exaspération elle retombait toujours : — Voilà le poison qui fait mourir, vous me l’avez dit. J’irai avec les comédiens, ou je mangerai ces feuilles et je mourrai ici. L’un ou l’autre, cela m’est égal. Je ne resterai pas où l’on me hait, où l’on me méprise ! Et vous ne me laisseriez pas derrière vous, si vous ne me haïssiez, si vous ne me méprisiez pas aussi ! — Sa petite poitrine se soulevait avec fureur, et deux grosses larmes tremblaient au bord de ses cils, mais elle les chassa du coin de son tablier, comme si elles eussent été des guêpes. — Si vous m’enfermez en prison, dit Mliss de plus en plus farouche, pour m’éloigner des comédiens, je m’empoisonnerai. Mon père s’est bien tué… J’en ferai autant. Vous m’avez assuré qu’une bouchée de cette racine était mortelle, et j’en porte toujours sur moi, dit-elle en frappant sa poitrine de son poing fermé.

Le maître pensa une seconde à certaine place vide près de la tombe de Smith, et à ce que deviendrait ce petit être frémissant de passion. Saisissant ses deux mains dans les siennes et la regardant au plus profond de ses yeux qui ne mentaient jamais, il dit : — Lissy, veux-tu partir avec moi ?

L’enfant passa ses bras autour de son cou et répondit joyeusement : — Oui !

— Mais tout de suite,… cette nuit.

— Cette nuit.

La main dans la main, ils suivirent la route, le chemin étroit qui une fois l’avait amenée si lasse à la porte du maître, et que, semblait-il, elle ne devait plus fouler seule. Les étoiles étincelaient au-dessus de leurs têtes. Que ce fût pour le mal ou pour le bien, la leçon avait été apprise, et derrière eux l’école de la Montagne-Rouge se ferma sur les fugitifs à tout jamais.


TH. BENTZON.

  1. Poche se dit en langage de mineur d’un gisement aurifère.