Mozilla.svg

Un songe de nuit d’été/V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

ACTE V


Scène I.

Athènes. — Une salle du palais de THÉSÉE.

Entrent THÉSÉE. HIPPOLYTE. PHILOSTRATE,
des seigneurs et leur suite.


HIPPOLYTE

Ce que nous ont conté ces amants me paraît
Étrange, monseigneur !Plus étrange que vrai !


THÉSÉE

Étrange, monseigneur !Plus étrange que vrai !
Jamais je n’ai pu croire à ces contes de fée !
Les amants et les fous ont la tête coiffée
De visions fumantes
Que les froids jugements de la raison démentent.
Chez tous les trois, l’amant, le poète et le fou,
L’imagination souveraine fermente !
Celui-ci voit l’enfer et ses démons partout !
L’amoureux, lui, revêt de la beauté d’Hélène
La négresse la plus noire et la plus vilaine !
Et quant à ce poète inspiré dont les yeux
Vont des cieux à la terre et de la terre aux cieux,

Comme son rêve anime et recouvre d’un corps
Des choses que jamais encore
N’ont vu les autres hommes,
C’est sans difficulté que sa plume les nomme !
Tel est l’état d’esprit des imaginatifs :
Lorsqu’ils éprouvent une joie,
C’est le ciel qui la leur envoie ;
Et frissonnant, la nuit, d’une terreur d’enfant.
Ils prennent un if
Pour un éléphant !


HIPPOLYTE

Pourtant, leur nocturne aventure,
Ces visions troublant leurs esprits tous ensemble,
Ont la réalité des choses les plus sûres ;
Et leur récit n’a pas l’accent d’une imposture,
Quelque merveilleux qu’il nous semble !…


Entrent LYSANDRE, DÉMÉTRIUS. HERMIA et HÉLÈNE.

THÉSÉE

Les voici, nos amants, enivrés de tendresse !…
Je vous souhaite, amis, de longs jours bien remplis
Des bonheurs les plus frais !Que la même allégresse


LYSANDRE

Des bonheurs les plus frais !Que la même allégresse
Réjouisse vos promenades,
Et votre table et votre lit !…


THÉSÉE

Et maintenant quels chants et quelles mascarades
Vont nous faire trouver moins longs et moins farouches
Ces interminables loisirs

Entre l’heure où l’on soupe et l’heure où l’on se couche ?
Approche, Philostrate, intendant des plaisirs !
Par quels amusements, ballet comique, drame,
Farce spirituelle,
Nous feras-tu tromper cette attente cruelle ?


PHILOSTRATE, tendant un papier à THÉSÉE.

Seigneur, vous n’avez qu’à choisir ;
En voici le programme.


THÉSÉE, lisant.

Le terrible combat des Centaures, chanté
Par un chanteur comique, seul,
Sur une lyre athénienne.
Non, je ne pense pas que ce récit convienne,
Car moi-même, en l’honneur d’Hercule, mon aïeul,
Je vous l’ai maintes fois conté.
Le soulèvement des Bacchantes
Qui massacrent Orphée et lui coupent la tête.
C’est une pièce ancienne ; elle est fort éloquente ;
Je l’ai vue au retour d’une de mes conquêtes.
Les Muses pleurant la Science
Morte dans la misère. Une œuvre satirique !
Ce n’est pas le moment d’y donner audience…
Scène ennuyeuse et courte, et farce pathétique
De Pyrame et Thisbé… La fantaisie est roide !
C’est de la glace chaude, ou de la chaleur froide !
Et, vraiment, je n’ai pas encore
Entendu plus étrange accord de désaccords !


PHILOSTRATE

Je préviens monseigneur que l’œuvre est sans finesse,
Et tout à fait déraisonnable !
Bien qu’elle soit la plus courte que je connaisse
Elle paraît interminable !

Pas un seul des acteurs n’y dit ce qu’il doit dire !
Tragique assurément, puisqu’on y voit mourir
Pyrame ! Et je confesse avoir versé des pleurs
Quand on a répété la pièce tout à l’heure…
Mais c’était à force de rire !


THÉSÉE
Quels en sont les acteurs ?Des hommes aux mains rudes ;

PHILOSTRATE

Quels en sont les acteurs ?Des hommes aux mains rudes ;
Des artisans grossiers qui n’ont pas l’habitude
Des choses de l’esprit, et voulurent l’apprendre
Pour fêter ce grand jour…Bien, nous allons l’entendre !


THÉSÉE
Pour fêter ce grand jour…Bien, nous allons l’entendre !

PHILOSTRATE

[Seigneur, l’œuvre est vraiment indigne du bon goût !
Je me suis assuré tantôt, tout à mon aise,
Qu’elle ne valait rien du tout !
Faites un autre choix !… À moins qu’il ne vous plaise
De voir combien l’on peut se ridiculiser
Dans l’espoir de vous amuser !


THÉSÉE

Non ; ce qu’offrent le zèle et la franche innocence,
Mérite qu’on l’accueille avec reconnaissance ! ]
Donc introduisez-les !… Mesdames, placez-vous !…

PHILOSTRATE sort.

HIPPOLYTE

Je n’aime pas à voir des esprits vains et fous
Succomber sous l’effort, malgré leur bonhomie !


THÉSÉE
Mais vous ne verrez rien de pareil, chère amie !

HIPPOLYTE
Ils jouent mal !Nous aurons d’autant plus de mérite

THÉSÉE

Ils jouent mal !Nous aurons d’autant plus de mérite
À les remercier ! Nous comprendrons, pour eux,
Comment la pièce fut écrite ;
Et si leur zèle malheureux
N’en traduit point les passions,
Nous serons bienveillants pour leurs intentions !
De grands savants, parfois, au cours de mes voyages,
Ont voulu me fêter par de longs compliments :
Je voyais pâlir leur visage ;
Leur voix s’étranglait au passage ;
Ils étaient pris d’un tremblement,
Et, soudain, ils s’arrêtaient court
Au beau milieu de leurs discours !
Croyez-moi, cependant, cette crainte ingénue,
Bien plus que leurs souhaits fêtait ma bienvenue ;
Cette naïveté sincère et campagnarde,
M’en disait tout autant qu’une langue bavarde,
Car, mieux que les propos des plus fiers harangueurs,
C’est un silence ému qui me touche le cœur !…

Rentre PHILOSTRATE.

PHILOSTRATE
Monseigneur, le prologue est prêt.

THÉSÉE
Bien ; qu’il commence ! Attention !…
Fanfare de trompettes. — Entre LE PROLOGUE.

LE PROLOGUE

Si nous vous déplaisons nous serons sans regret…
De mettre fin à la représentation
Chacun de nous sera vraiment heureux… après
Si vous nous accordez votre approbation
Nous n aurions nul plaisir… si vous n’étiez contents
Nous serions satisfaits… de charmer vos instants
Nos acteurs sont fâchés… que l’on vous laisse attendre
Ce que leur jeu savant s’apprête à vous apprendre…


THÉSÉE
La ponctuation et lui semblent brouillés !

LYSANDRE

Il monte son récit comme un poulain sauvage !
Mais nous apprend, du moins, qu’on a beau bredouiller
Tous les mots en usage :
Qui parle obscurément ignore son langage !


HIPPOLYTE

On dirait un enfant jouant du flageolet :
Du son, mais pas de rythme !Ou bien un bracelet


THÉSÉE

Du son, mais pas de rythme !Ou bien un bracelet
Qu’on s’essaie à détordre :
Tous les anneaux y sont, mais y sont en désordre !


Entrent PYRAME, THISBÉ, LE MUR, LE CLAIR DE LUNE et LE LION,
comme dans une pantomime.

LE PROLOGUE

Noble public, surpris par ces acteurs masqués,
La vérité bientôt va tout vous expliquer.
S’il vous plaît le savoir, ce jeune homme est Pyrame ;
Son amante Thisbé, c’est cette belle dame ;

Cet homme avec sa chaux, son plâtre et son ciment
C’est un vieux mur qui va séparer les amants ;
Aussi c’est à travers les fentes de ce mur
Qu’ils vont parler d’amour !… Hein, vous en étiez sûrs !…
L’autre avec son fagot, sa lanterne et son chien,
C’est la lune… En effet, vous vous en doutez bien,
C’est quand le soir descend, quand la lune se montre,
Qu’au tombeau de Ninus tous deux se… se rencontrent…
Or, cet affreux lion, une nuit, effraya
Thisbé qui la première arrivait au tombeau ;
La pauvrette, en fuyant, laissa choir son manteau,
Et, de sa gueule en sang, le lion le souilla…
Arrive alors Pyrame ; il la cherche ; il l’appelle ;
Et découvre, soudain, là, sous ses yeux gisant,
Le cadavre sanglant du manteau de sa belle !
Saisissant sans retard son poignard frémissant
Il le teint sans regrets de son sang jaillissant ;
Et Thisbé qui l’attend sous un mûrier, plus loin,
Prend le poignard et meurt du coup qu’elle s’assène !…
Amoureux, mur et lune et lion auront soin
De vous raconter ça quand ils seront en scène !


Sortent LE PROLOGUE, THISBÉ, LE LION
et LE CLAIR DE LUNE.xxxxxxxx


THÉSÉE
Le lion va parler alors ?… Je n’en crois rien !…

DÉMÉTRIUS

Pourquoi pas, monseigneur ? Les ânes parlent bien !…


LE MUR

Dans ce même intermède il advient que moi. Groin,
Je représente un mur ; mais un mur mal rejoint,

Orné de haut en bas de trous et de lézardes,
À travers quoi Pyrame et Thisbé se regardent
Et se parlent souvent, et très intimement !
Cette chaux, ce crépi, vous montrent si je mens !
Je suis donc bien un mur ; et, chacun d’un côté,
Nos timides amants vont venir chuchoter.


THÉSÉE

Croirait-on que le plâtre et la bourre pétris
Parlassent avec un tel goût ?


DÉMÉTRIUS
Jamais une cloison n’a montré tant d’esprit !

THÉSÉE
Pyrame approche ! Taisons-nous !…
Entre PYRAME.

PYRAME

Ô nuit ! Ô nuit affreuse et noire comme un four !
Nuit qui toujours est là quand il ne fait pas jour !
Hélas ! Hélas ! Hélas ! Ô nuit ! Ô nuit ! Ô nuit !
Si Thisbé ne vient pas j’aurai bien des ennuis !
Et toi, mur ! Ô beau mur ! Ô doux mur qui te tiens
Entre les deux terrains de son père et du mien,
Montre ta fente, afin que je voie au travers !

LE MUR écarte deux doigts.

Merci, mur ! Je te recommande à Jupiter !
Mais que vois-je ?… Je ne vois rien !… Ô méchant mur,
Maudits soient tes moellons de se montrer si durs !…


THÉSÉE
Le mur va le maudire à son tour ; ça s’indique !…

CULASSE

Non, non, monsieur ; erreur ! Le mur ne répond rien !
C’est au tour de Thisbé de donner la réplique…
Voyez si j’ai raison, hein ? La voilà qui vient !…

Entre THISBÉ.

THISBÉ

Ô mur qui maintes fois résonnas de mes plaintes
Lorsque tu dérobais Pyrame à mon étreinte,
Souvent sur tes moellons badigeonnés de chaux,
Mes lèvres de cerise ont mis des baisers chauds !


PYRAME

J’aperçois une voix… Allons vers la crevasse !
Chère Thisbé, peut-être y verrai-je ta face !…
Thisbé ?C’est toi mon cœur ? Je pense que c’est toi…


THISBÉ
Thisbé ?C’est toi mon cœur ? Je pense que c’est toi…

PYRAME

Pense ce que tu veux, ma chère, mais c’est moi !
Moi, pareil à Limandre, et comme lui fidèle !


THISBÉ
Et moi, seconde Hélène, amoureuse comme elle !…

PYRAME
Schafale ne fut pas plus fidèle à Procrus !…

THISBÉ
Mais si Procrus l’aimait je t’aime encor bien plus !

PYRAME
Oh, par le trou du mur que nos lèvres se touchent !…

THISBÉ
J’embrasse bien le trou, mais pas du tout ta bouche !…

PYRAME
Veux-tu me rencontrer au tombeau de Nigaud ?…

THISBÉ
J’y viendrai ! Fallût-il y laisser tous mes os !…

LE MUR

Voilà ; moi j’ai fini !… N’ayant plus rien à dire,
Il est tout naturel que le mur se retire.

Sortent LE MUR, PYRAME et THISBÉ.

THÉSÉE
Plus d’obstacles entre eux ! C’est la conclusion !…

DÉMÉTRIUS
Oui, le mur a compris ; les murs ont des oreilles !…

HIPPOLYTE
Je n’aurais pas rêvé stupidité pareille !

THÉSÉE

Ce genre de théâtre est fait d’illusions !
[Le pire devient bon quand l’esprit y supplée.


HIPPOLYTE
Alors c’est grâce à soi que l’œuvre est révélée !…

THÉSÉE

Si nous avons pour eux l’indulgence qu’ils ont
Eux-mêmes, à coup sûr ils sont pleins de raison !…]
Mais, silence ! Voici deux bêtes peu communes !
Nous allons admirer le lion et la lune !…

Entrent LE LION et LE CLAIR DE LUNE.

LE LION

Timides dames, vous qui poussez de hauts cris
Rien qu’en voyant trotter de petites souris,
Ne vous effrayez pas si le lion grommelle !
Je ne suis pas lion, ni mâle, ni femelle !
Je suis Joint, menuisier ; et je n’ai nulle envie
De vous épouvanter ; je tiens trop à ma vie !…


THÉSÉE
Quelle excellente bête ! Il n’est pas querelleur !

LYSANDRE
Ce lion est un vrai renard pour la valeur !

THÉSÉE
[Oui, mais pour la prudence il a tout l’air d’une oie !

DÉMÉTRIUS

Oh, non ; car le renard en eut donc fait sa proie,
Tandis que sa valeur le cède à sa prudence !


THÉSÉE

Si sa prudence alors emporte sa vaillance
C’est qu’on peut voir une oie emporter un renard !…
Mais cédons la parole à cet astre blafard !…]


LE CLAIR DE LUNE
Ma lanterne, messieurs, c’est la lune et ses cornes…

DÉMÉTRIUS
Mets-la donc sur ton front ! C’est le front qu’elles ornent !

THÉSÉE

Mais non ; sur un tel crâne on n’en peut voir aucune :
Ce n’est pas un croissant ; c’est une pleine lune !…


LE CLAIR DE LUNE
Moi je suis l’homme au chien qu’on aperçoit dedans…

THÉSÉE

La mise en scène, ici, présente une lacune :
Entre dans ta lanterne !…Il craint un accident !



DÉMÉTRIUS

Entre dans ta lanterne !…Il craint un accident !
La chandelle charbonneOh, la lune importune !


HIPPOLYTE

La chandelle charbonne…Oh, la lune importune !
Ne pourrait-on pas voir un changement de lune ?…


THÉSÉE

Sa pâleur nous l’indique à son déclin, sans doute ;
Soyons courtois pour elle !Allons, lune, on t’écoute !


LYSANDRE

Soyons courtois pour elle !Allons, lune, on t’écoute !
Dis-nous ce qui t’amène !…On vous l’a dit tantôt :


LE CLAIR DE LUNE

Dis-nous ce qui t’amène !…On vous l’a dit tantôt :
Ma lanterne est la lune, et moi l’homme au fagot
Qu’on aperçoit dedans ; ce fagot que je tiens,
C’est mon fagot ; et quant à ce chien, c’est mon chien !…


Entre THISBÉ.

THISBÉ
Tombe où Pyrame et moi venons nous dérober

LE LION, rugissant.
Hôôô !…Bien rugi, lion ! Très bien couru, Thisbé !


THISBÉ s’enfuit.

DÉMÉTRIUS
Hôôôî…Bien rugi, lion !Très bien couru, Thisbé !

THÉSÉE
Hôôôî… Bien rugi, lion !Très bien couru, Thisbé !

HIPPOLYTE

Bien lui, lune ! Vraiment elle eut dans son maintien
Toute la grâce qu’on rêva !


LE LION déchire le manteau de THISBÉ et sort.

THÉSÉE
Bien déchiré, lion !Sur ce Pyrame vient !…

DÉMÉTRIUS
Bien déchiré, lion !Sur ce Pyrame vient !…

LYSANDRE
Et le lion s’en va !


LE LION sort. — Entre PYRAME.

PYRAME

Douce lune, merci de tes rayons solaires !
Merci de tes rayons brillants, douce Phébé !
Dans les torrents dorés dont ta clarté m’éclaire,
Je pourrai savourer les charmes de Thisbé !
Mais, ô quel tourment !
Vois donc, pauvre amant,
D’un coup ton bonheur s’écroule !
Malheur indicible !
Ce n’est pas possible !
Ma tendre petite poule !

Son meilleur manteau
Teint d’un sang tout chaud !
Parques, voyez mon émoi !
Tranchez pour toujours
Le fil de mes jours !
Tuez-moi ! Massacrez-moi !


THÉSÉE
On est presque attendri par de telles alarmes !

HIPPOLYTE
Que maudit soit mon cœur si je reste sans larmes !

PYRAME

Ô Nature, pourquoi créas-tu les infâmes
Lions, puisqu’un lion déflore mon amour
Qui est — non, qui était la plus belle des femmes
Ayant aimé, chéri, vécu jusqu’à ce jour !
Pleurs, coulez sans trêve !
Et toi, viens mon glaive !
Perce le sein de Pyrame !
Oui, là, le sein gauche
Où mon cœur chevauche ;
Ainsi je vais rendre l’âme !
Voilà, je suis mort !
J’ai réglé mon sort !
Mon esprit s’est évadé !
Mon œil reste coi !
Lune éclipse-toi ;
Car Pyrame est décédé !…


Il meurt. — Sort LE CLAIR DE LUNE.

DÉMÉTRIUS
[Dé, c’est dé ! Mais quel dé ? C’est l’as puisqu’il est seul !

LYSANDRE

C’est encor moins qu’un as, car il est au linceul ;
Il n’est plus rien !…Ces coups en plein cœur assénés,


THÉSÉE

Il n’est plus rien !…Ces coups en plein cœur assénés,
En font un as à sein !…Mieux : un as à six nez !


DÉMÉTRIUS
En font un as à sein !…Mieux : un as à six nez !]

HIPPOLYTE

Pourquoi le clair de lune a-t-il quitté la scène
Sans permettre à Thisbé d’y chercher son amant ?


THÉSÉE

Il lui reste tous les astres du firmament !…
La voici !… Ce tableau va terminer ses peines !


Entre THISBÉ.

HIPPOLYTE

J’estime qu’un pareil amoureux ne mérite
Qu’une brève douleur ! Pourvu qu’elle aille vite !


DÉMÉTRIUS

[Vaudrait-il donc moins qu’elle ? Il suffit d’un fétu
Pour pencher les plateaux qui pèsent leurs vertus !…]


LYSANDRE
Ses beaux yeux désolés contemplent son ami !…

DÉMÉTRIUS
Silence ! Écoutez comme elle gémit !…

THISBÉ

Dors-tu, mon trésor ?
Chéri ? Es-tu mort ?
Rouvre donc tes yeux charmants !
Parle ! Es-tu sans voix ?
Sous un marbre froid
Faut-il placer mon amant ?
Ces lèvres vermeilles,
Ce nez de groseille,
Et ce teint de pissenlit ?…
Ô, pleurs superflus,
Je ne verrai plus
Ses grands yeux verts si jolis !
Parques, ô trois sœurs,
Déchirez mon cœur
De vos doigts blancs et flétris,
Puisque, sans broncher,
Vous avez tranché
Le filet de mon chéri !
Plus un mot, ma bouche !
Viens, glaive farouche,
Perce mon sein montagneux !
Adieu, mes amis.
Mon rôle est fini ;
Thisbé meurt ! Adieu ! Adieu !


Elle meurt.

THÉSÉE

C’est par la lune et le lion
Qu’ils vont donc être ensevelis ?


DÉMÉTRIUS
Et le mur !…Non, monsieur ! Le mur est démoli…

CULASSE

Et le mur !…Non, monsieur ! Le mur est démoli…
Voulez-vous que nous vous jouions
Maintenant l’épilogue ? Ou, si vous n’aimez point,
Nous pourrions vous danser la danse bergamasque…


THÉSÉE

Pas d’épilogue, non ! Vous n’avez pas besoin
D’apologie ! Et, tous, vous êtes de bons masques !
Du reste, il serait vain de blâmer les acteurs
Quand tout le monde est mort ! Ah, certes, si l’auteur,
Ayant conduit Thisbé jusques au cimetière,
S’était fait pendre ensuite avec sa jarretière,
Le drame eût été plus complet !
Mais il est fort beau tel qu’il est ;
Et votre jeu superbe aura sa récompense !
Laissez donc l’épilogue, et voyons votre danse !


Les acteurs dansent une danse comique.

THÉSÉE

Minuit vient de frapper ses douze coups d’airain !
Amants, voici l’heure des Fées,
Et nous avons assez veillé ce soir ! Je crains
Qu’on ne s’attarde un peu dans les bras de Morphée
Demain ! Ces jeux grossiers, dissipant notre ennui,
Nous ont fait oublier la lenteur de la nuit !
Au lit, donc ! Car je veux que, durant quinze jours,
Par des plaisirs nouveaux nous fêtions nos amours !…


Tous sortent.

Scène II.

Entre PUCK.

PUCK

Voici l’heure où dans la nuit brune
Le lion rugit de fureur
Et le loup hurle vers la lune
L’heure où ronfle le laboureur
Lassé par sa rude journée
Lentement le tison s’éteint
Sous le manteau des cheminées
Le hibou pleurant au lointain
Rappelle au malheureux qui souffre
L’horreur mortuaire du gouffre
Où va finir sa destinée
Voici l’heure où l’on voit, vomis
Des tombes, les spectres qui errent
Autour de l’église parmi
Les hautes croix des cimetières
Et nous, les Esprits, qui sortons
La nuit pour que nos jeux s’ébattent
Sous les étoiles délicates,
Voici l’heure où nous escortons
Le char de la terrible Hécate !…
Souris, gare à la souricière !
Restez au seuil de ce palais !…
Moi, je viens avec mon balai
Pour en balayer la poussière


Entrent OBÉRON et TITANIA avec leur suite.

OBÉRON

Dans cette lumière assoupie
Qui baigne toute la maison,
Que chaque elfe et chaque lutin
Danse et chante jusqu’au matin
Comme les oiseaux qui pépient
Sur les églantiers des buissons.


TITANIA

D’abord fredonnez l’air par cœur ;
Ensuite, un mot sur chaque note ;
Et vous tenant par vos menottes
Chantez la mélodie en chœur !…


OBÉRON

Ainsi, jusqu’au lever du jour,
Sylphes légers, dansez en rond !…
Et nous, ma reine, nous irons
Près des beaux lits d’amour,
Et nous les bénirons,
Afin que nos vœux prémunissent
Les trois beaux couples qu’ils unissent
Contre la cruauté des Parques,
Et que, s’il y naît des enfants,
Ils soient beaux, heureux, triomphants,
Sans cicatrices et sans marques !
Esprits, répandez à foison
Les bonheurs sur cette maison !
Que dans chaque chambre arrosée
Par la fraîcheur de la rosée,
Tout soit heureux, paisible et bon !…
Et nous, partons !
Le temps s’enfuit

(Aux FÉES)
Retrouvez-nous à la fin de la nuit !


Sortent OBÉRON, TITANIA et leur suite.

PUCK

Si, pauvres ombres que nous sommes,
Nous voulûmes vous plaire en vain,
Supposez que ceci survint
Pendant que vous faisiez un somme
Pourquoi nous en vouloir, en somme ?…
De ce spectacle qui s’achève
Gardez ce qu’on garde d’un rêve !…
Oh, notre œuvre n’est pas brillante !
Mais pourtant, si nous échappons
À la critique malveillante,
Nous ferons mieux, Puck en répond !
Sortez donc en applaudissant,
Et Robin, ce petit vaurien,
Vous en sera reconnaissant
Là-dessus, bonsoir ; dormez bien !…

Il sort.