Un traité de Théodore Abou-Kurra/Préface

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PRÉFACE

Théodore Abou-Kurra, le dernier des docteurs de l’Église grecque en Syrie, est regardé comme le premier parmi les écrivains melchites, qui représentent la foi catholique dans ce pays. Ses Œuvres grecques, publiées avec traduction latine dans la Patrologie grecque de Migne[1], ont été l’objet des travaux de plusieurs savants. Ses Œuvres arabes, dont nous avons publié la partie la plus considérable, intéressent à plus d’un titre les Orientalistes[2]. Elles constituent, en effet, le plus ancien ouvrage de la littérature chrétienne en arabe, et sont un modèle de style de cette littérature dans son âge d’or ; mais elles présentent encore une apologie et une défense de la foi catholique en Orient, divisé alors par tant de sectes. Le théologien y trouve surtout un témoignage très précis de l’Église grecque en Syrie au sujet de la primauté de saint Pierre et de celle de ses successeurs un peu avant que Photius n’essayât à Constantinople de nier ce dogme.


I


Plusieurs ont essayé d’esquisser la vie de l’Auteur ; mais, faute de documents, ils n’ont réuni que des données assez maigres et souvent contradictoires. Nous-même avons dû nous en remettre au P. Cheikho, S. J., pour la note mise en préface de ce traité d’Abou-Kurra publié seul pour la première fois dans la Revue Al-Machrik. Mais, profitant de notre passage à Paris, nous avons cherché et trouvé, à la Bibliothèque Nationale, quelques documents qui nous permettent du moins d’éclaircir certains points obscurs dans la biographie de l’Auteur.

D’après la Chronique de Michel le Syrien, patriarche jacobite du xiie siècle[3], Théodore Abou-Kurra est originaire d’Édesse en Mésopotamie[4] ; Abou-Kurra lui-même le déclare dans le xxiiie chap. de son traité sur le Culte des saintes Images, en appelant Édesse « notre ville. »

On ne connaît pas exactement l’année de sa naissance ; mais on doit la placer dans la première moitié du viiie siècle pour qu’il puisse avoir vu saint Jean Damascène, qui est mort avant 754[5] et qu’Abou-Kurra reconnaît pour son maître[6].

De même on ne sait presque rien de la jeunesse de Théodore, mais on est en droit de croire qu’il a commencé ses études à Édesse sa patrie, ville célèbre par ses écoles ; et, plus tard, il les a achevées au couvent de Saint-Sabba en Palestine, où il se fit religieux et fut disciple de saint Jean Damascène. Il écrit, en effet, dans sa lettre à son ami David, « qu’ils se sont rencontrés la première fois à Jérusalem, où ils ont prié ensemble. » Cette lettre paraît même avoir été écrite à Saint-Sabba[7]. Cela résulte encore de sa lettre dogmatique rédigée en arabe et traduite en grec par Michel, prêtre et syncelle de Thomas, patriarche de Jérusalem, et de son titre glorieux de disciple de saint Jean Damascène.

Ce célèbre monastère fut pendant plusieurs siècles la principale pépinière d’évêques pour les trois patriarcats de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie. On voit à cette époque, à Saint-Sabba, un autre Théodore d’Édesse, qui devint supérieur et, plus tard, archevêque d’Édesse ; il avait avec lui, dans ce monastère, un de ses parents qui se nommait Michel et qui souffrit le martyre à Jérusalem. Basile, évêque d’Émèse, qui a écrit en grec la biographie de l’Archevêque d’Édesse, était son neveu, son diacre et son compagnon à Saint-Sabba[8]. Basile, évêque d’Hiérapolis (Mabboug), qui a écrit cette biographie en arabe, se vante d’être le disciple de ce saint Théodore[9]. On voit aussi dans cette biographie qu’un homme riche d’Édesse, après avoir quitté sa femme et ses enfants, vint se faire religieux à Saint-Sabba, où le plus jeune de ses enfants — qui devait devenir patriarche de Jérusalem — vint aussi passer une partie de sa vie. Les rapports entre Édesse et Saint-Sabba semblent donc avoir été fréquents à cette époque.

Aussi, c’est dans ce monastère qu’Abou-Kurra se perfectionna dans la science grecque et dans la nouvelle philosophie chrétienne fondée par son maître Jean Damascène, dont il fut plus tard l’imitateur et l’interprète ; de sorte que nous pouvons dire : Il lui était réservé de mettre dans un arabe pur et classique la doctrine grecque de saint Jean Damascène[10].

D’après Michel, Théodore fut nommé évêque de Haran de Mésopotamie[11]. Édesse avait perdu beaucoup de son ancienne splendeur ; ses murs étaient ruinés et elle était un objet de pillage pour ceux qui se révoltaient contre les Califes[12]. Haran avait plus d’importance ; elle était un centre religieux non seulement pour les païens qui y étaient nombreux, mais encore pour les juifs, les musulmans et les chrétiens de toutes les communautés. Outre les Catholiques, les Nestoriens et les Jacobites y possédaient de belles églises, objets de la jalousie des infidèles[13]. Les Manichéens, ancêtres, selon quelques-uns, des Yezidis d’aujourd’hui, y étaient aussi nombreux ; les historiens syriens et arabes nous renseignent suffisamment sur l’existence de ces sectaires à Haran[14]. Les autres sectes que Théodore combat dans ses écrits, en grec et en arabe, devaient avoir des représentants à Haran et dans son voisinage. Michel rapporte que Cyriacus, le patriarche jacobite à cette époque, y réunit un synode dans lequel étaient les évêques julianistes et leur chef Gabriel, avec les évêques jacobites, en vue de faire l’union entre les deux partis ; mais il ne réussit pas[15].

Les Catholiques ne devaient donc pas être bien nombreux à Haran ; on leur donnait le nom de Melchites[16] et de Chalcédoniens, parce qu’ils étaient soumis aux décrets du IVe Concile œcuménique de Chalcédoine ; on les appelait encore Maximites pour les distinguer des Monothélites qui acceptaient aussi le Concile de Chalcédoine. Cependant Théodore était bien vu de tous, non seulement pour sa qualité d’évêque, mais encore pour ses vastes talents et sa connaissance profonde du grec, de l’arabe et du syriaque[17]. Ses adversaires eux-mêmes lui donnaient, dans leurs polémiques avec lui, le nom de Sage ou de Philosophe[18]. Son nom, dans ses écrits, est souvent suivi de ce dernier qualificatif ou de celui de Docteur et Théologien. Ses sermons étaient lus à l’église aussi bien que ceux de saint Jean Chrysostome et ceux de saint Basile, d’après les anciens sermonnaires en arabe.

Michel, comme jacobite fanatique, dit qu’il a été déposé par son patriarche d’Antioche Théodoretus, à cause des accusations portées contre lui au sujet de la doctrine de Maxime qu’il prêchait avec zèle. Il dit encore : « Quand il vit que les Chalcédoniens n’acceptaient pas cette doctrine, il chercha à parcourir l’Occident et induisit en erreur beaucoup de gens simples parmi les Maximites. Il alla à Alexandrie, et comme il était un sophiste il disputait par ses arguments, et comme il connaissait la langue sarrazine (arabe), il faisait l’admiration des gens simples. Mais comme il ne réussit pas à Alexandrie, il partit pour l’Arménie. Il arriva près de Ašôd le patrice, et, dès la première rencontre, il le séduisit et se le rendit favorable… Mais le patriarche jacobite ne tarda pas à envoyer Nonnus, l’archidiacre de Nisibe, qui eut deux discussions religieuses avec Abou-Kurra en présence du même patrice qu’il gagna avec toute sa famille à sa doctrine[19]. »

Le manuscrit arabe 159 de la Bibliothèque Nationale de Paris renferme des lettres polémiques d’Abou-Raïta, métropolite jacobite de Tagrit. La seconde lettre (p. 81), qui a pour titre « Réfutation des Melchites au sujet de l’union », est adressée à ce patrice qui l’a invité pour faire devant lui une discussion religieuse avec Abou-Kurra. Dans cette lettre Abou-Raïta s’excuse près du patrice de ne pouvoir venir accomplir son ordre réitéré deux fois et lui envoie cette lettre avec son parent le diacre Élien pour discuter avec Abou-Kurra.

Une autre lettre (p. 84), qui a pour titre « Justification de l’addition au Trisagion de : qui a été crucifié pour nous », est adressée à ce patrice qu’il nomme Ašôha, fils de Sembat ; elle renferme la réponse aux attaques d’Abou-Kurra contre cette addition. Abou-Raïta appelle son adversaire Melchite, Chalcédonien, Maximite, et l’accuse de nestorianisme caché. Il s’applique à lui montrer l’usage de cette addition chez les Maronites qui sont cependant des Chalcédoniens ; il cite encore la prière chantée à la Messe chez les Melchites en grec et en arabe, et dans laquelle ils disent : « Vous fûtes crucifié, ô Christ notre Dieu[20]. »

Le ms. 82 renferme une autre petite controverse faite en présence d’un Vizir par Abou-Kurra, évêque melchite, Abou-Raïta, jacobite, et Abd-Iesuh, nestorien, dans laquelle chacun a prouvé sa doctrine particulière, de manière que le Vizir les loua tous, comme le dit le copiste en terminant.

Michel rapporte ces faits en l’an 1125 des Grecs (813). Théodoret, le patriarche d’Antioche, est mort en 813. Ašôd est mort en 822, d’après Samuel d’Ani[21]. Le patriarche jacobite Cyriaque est mort en 1128 (816). Abou-Raïta et Nonnus étaient les accusateurs de Philoxenus de Nisibe vers l’an 827[22]. Si nous ajoutons à ces nombreux et précieux documents la controverse d’Abou-Kurra avec le calife abbasside Al-Mamoun (813-833) et une autre en sa présence avec des docteurs musulmans, nous pouvons affirmer sans hésitation que Théodore vivait encore dans le premier quart du ixe siècle : mais nous ne pouvons cependant déterminer l’année exacte de sa mort.


II. — Les Œuvres arabes d’Abou-Kurra.


Nous ne parlons pas ici de ses Œuvres grecques qui sont déjà bien connues ; nous ne parlons pas non plus de ses Œuvres syriaques qui nous sont connues seulement par la simple mention de l’Auteur dans un de ses traités où il dit : « Nous avons déjà composé en syriaque trente traités pour défendre la doctrine du Concile de Chalcédoine et la Lettre de saint Léon[23]. » Nous nous occupons seulement ici de ses écrits en arabe publiés ou manuscrits.

M. l’abbé Arendzen publia le premier un traité de Théodore Abou-Kurra avec une traduction latine sur le culte des Saintes Images d’après le manuscrit 4950 du Musée Britannique écrit au ixe siècle[24].

Le P. Malouf, S. J., publia aussi dans la Revue Al-Machrik un fragment de la première partie du même manuscrit. Cette première partie ne porte pas le nom de l’auteur ; le P. Malouf a cru pouvoir l’attribuer aussi à Théodore Abou-Kurra à cause de la ressemblance de l’écriture et du voisinage. Mais nous avons démontré à la fin de notre édition que, vu la défectuosité de la composition de ce fragment et la grande variété de ses textes bibliques avec les mêmes passages mentionnés dans mon édition, on a raison de nier cette attribution.

Notre grande édition des Œuvres arabes d’Abou-Kurra a été faite d’après un manuscrit que j’ai trouvé dans notre bibliothèque du couvent de Saint-Sauveur. Ce manuscrit a été copié en 1735 sur l’ancien manuscrit que Assemani a vu dans la bibliothèque d’Eutyme, archevêque de Tyr et Sidon, et fondateur de notre couvent[25]. Ce dernier a été écrit en 6559 de la création (1051) par le moine Agabi, du couvent de Saint-Élie, dans le district de Tripoli, sur un manuscrit plus ancien écrit à Saint-Sabba, comme le déclarent les deux copistes[26]. Mgr Basile, qui a écrit notre manuscrit, a noté des variantes sur la marge de sa copie : cela indique qu’il a utilisé le manuscrit dont il parle dans le sien avant ce traité, ou qu’il a confronté sa copie sur le manuscrit de Saint-Élie.

Nous aussi, nous avons utilisé pour notre édition deux grands fragments. Le premier, qui renferme sept pages de texte de ce traité, est rapporté dans une longue lettre qu’Eutyme, archevêque de Tyr et Sidon, a écrite en 1720 à quelques évêques orientaux pour leur démontrer la nécessité de l’union de la foi[27]. Nous avons trouvé le second fragment dans un manuscrit du xve siècle de notre bibliothèque de Saint-Sauveur. Il occupe 12 pages dans le texte de la grande édition (p. 50-62).

Cette édition en 200 pages in-8° renferme neuf traités avec une longue lettre dogmatique : nous allons en donner une courte analyse.

Le premier de ces traités (p. 9-22) est dirigé contre les infidèles et les Manichéens. Abou-Kurra prouve à ses adversaires, par des arguments philosophiques et théologiques, que l’homme est libre de sa nature, de sorte qu’il est impossible de le contraindre d’aucune manière ; il réfute ensuite leurs objections tirées des textes bibliques et de la prescience divine.

Le second traité (p. 23-47) est une démonstration ou justification de la doctrine chrétienne au sujet du dogme de la Trinité ; il est dirigé contre les juifs et les infidèles. Abou-Kurra donne au commencement une définition générale de la foi ; il démontre ensuite la nécessité pratique de la foi dans cette vie, et divise ceux qui ont la foi en trois catégories : 1° Ceux qui croient seulement aux choses ordinaires de la vie humaine (positivistes) ; 2° ceux qui croient aux choses divines à l’aveugle, sans motif ; 3° les croyants raisonnables qui s’appuient sur la prophétie et les miracles comme motifs de crédibilité ; et il en conclut la nécessité de la foi divine à l’inspiration des Livres saints. Il en cite plusieurs passages qui démontrent qu’il y a en Dieu trois personnes ; il les commente avec beaucoup de précision et de force. Il explique la différence entre la nature divine commune et la personne par des comparaisons qu’il trouve dans la nature créée et dans la vie pratique. Il termine en résolvant quelques difficultés que l’on trouve dans divers passages bibliques et que les infidèles objectent contre le dogme de la Sainte Trinité.

Le troisième (p. 48-71) est une excellente dissertation scolastique dans laquelle Abou-Kurra explique dans quel sens il faut admettre ces mots : « Le Verbe Éternel est mort pour nous. » Il met en parallèle les diverses croyances des hérétiques, qui se contredisent entre eux, et la foi catholique qui tient toujours le juste milieu. Il explique la doctrine catholique relative à ce dogme ; ensuite il combat les Nestoriens qui, ne croyant pas à l’union hypostatique (c’est-à-dire une seule personne en Jésus-Christ), enseignent que c’est la nature humaine seule qui a souffert la passion et la mort ; il démolit aussi les Jacobites qui enseignent qu’il a une nature composée et croient qu’il est mort dans sa divinité. Il termine cette dissertation en soumettant sa doctrine au magistère de l’Église. Il écrit : « Nous sommes dans tous les cas, par la grâce du Saint-Esprit, édifiés sur le fondement de saint Pierre, qui a dirigé les sept saints conciles convoqués par l’ordre de l’évêque de Rome, la Ville (métropole) de l’Univers dont le titulaire est chargé de tourner avec son Concile œcuménique vers les enfants de l’Église pour les affermir, comme nous l’avons démontré ailleurs dans plusieurs endroits[28]. Nous supplions le Christ de nous affermir pour toujours sur ce fondement, pour hériter son royaume en accomplissant ses commandements. Grâces à lui, avec le Père et le Saint-Esprit, dans le siècle des siècles. »

Le quatrième (p. 71-75) est une courte démonstration de l’Évangile. Dans ce petit traité, Abou-Kurra fait voir que le Christianisme est non seulement dépourvu des intérêts qui captivent le cœur ici-bas, mais fait encore une guerre acharnée aux plaisirs, aux honneurs, à la religion nationale, à l’ignorance et à tout ce qui est propre aux fausses religions dont il est diamétralement l’opposé. Ensuite, de la conversion des Gentils par la vertu des miracles des Apôtres et de la pureté de leur morale, il conclut la divinité de cette religion.

Le cinquième (p. 75-83) a pour titre : « Comment on peut connaître Dieu et prouver l’existence du Verbe Éternel. » Abou-Kurra procède en indiquant en général les voies par lesquelles on acquiert la connaissance : la vue, l’effet, le semblable et le contraire. Il traite les trois derniers en démontrant qu’ils nous conduisent comme des voies claires à la connaissance de Dieu et de ses perfections, et surtout ils nous montrent que Dieu peut avoir un fils coéternel comme le croit effectivement l’Église et comme l’ont enseigné les Prophètes et les Apôtres. Cette apologie délicate est adressée, selon toute apparence, aux infidèles.

Dans le sixième (p. 83-91), il explique le dogme de la Rédemption en démontrant la justice de Dieu et l’impuissance où se trouve l’homme de satisfaire Dieu par l’amour parfait qu’il lui doit et de réparer ses fautes et celles de ses semblables. Il fait voir ensuite comment la sagesse et l’amour divins ont amené l’incarnation du Verbe Éternel qui a voulu prendre sa chair de la sainte Vierge « après qu’il l’eut purifiée de tout péché », et accepter la mort de la croix pour satisfaire la justice divine pour nous. L’auteur termine ce traité en démontrant la nécessité de croire au dogme de la passion de Jésus-Christ et la nécessité de l’offrir à Dieu pour avoir part à ses mérites.

Le septième (p. 91-104) fait suite au précédent et au dernier traité qui a été déplacé pour des motifs d’impression : l’ancien scolastique, dans ce traité, combat ses précédents adversaires par des raisons tirées de l’Écriture Sainte et de la nature. Il termine ce traité par une note intéressante sur les passages bibliques qu’il a rapportés dans ces traités : « Voilà ce que nous avons voulu composer pour prouver l’existence du Fils Éternel par les témoignages de l’Écriture Sainte, par cœur seulement pour ne pas fatiguer le lecteur ; nous avons rapporté ces témoignages pendant que nous n’avons pas la plus grande partie de l’Ancien Testament[29]. Nous supplions donc notre lecteur de remercier le Christ notre Dieu qui nous a aidé à dire le vrai, et de nous pardonner les fautes qu’il y verra ; enfin de prier le Saint-Esprit pour éclairer nos esprits et convertir tous les lecteurs de notre livre à la foi en la divinité du Christ, dont personne ne peut qu’avec son assistance arriver à la confession, comme le dit saint Paul (Rom., x, 10), pour nous faire participer avec les confesseurs au bonheur de son royaume céleste préparé pour ceux qui croient au Christ, Dieu et Fils de Dieu. »

La lettre (p. 104-140) est adressée à un jacobite nommé David, ami d’Abou-Kurra, qui l’avait vu auparavant à Jérusalem, où ils avaient tous deux prié ensemble. David était un hérétique de bonne foi ; inquiet de quelques difficultés qu’il trouve dans la doctrine des Chalcédoniens, il prie son ami l’évêque melchite de les lui expliquer, et dès qu’il a reçu de lui cette lettre il devient orthodoxe. Abou-Kurra, au commencement de sa réponse, rappelle leurs communs souvenirs et les difficultés que son ami trouve dans la doctrine de Chalcédoine ; il le loue de sa bonne volonté et de son désir de s’instruire de la vérité, et il lui déclare qu’il est heureux de répondre à son appel et de lui aplanir ces difficultés. C’est pourquoi il s’humilie et invoque l’assistance du Saint-Esprit et le secours des saints Docteurs de l’Église. Il lui explique le composé humain : corps et âme, l’union des deux et la conséquence de cette union. C’est un précis de psychologie. Il lui explique ensuite l’expression « une nature composée de la divinité et de l’humanité comme l’homme qui est composé de l’âme et du corps » employée par quelques Pères, et dans quel sens il faut l’admettre ; il lui explique avec beaucoup de talent et de précision cette comparaison et ses points de similitude ; il lui montre quelles conséquences absurdes s’ensuivraient si la similitude était absolue sur tous les points. C’est une parfaite dissertation scolastique sur l’Incarnation et en même temps un commentaire fidèle de la doctrine du Concile de Chalcédoine et de la lettre de Léon le Grand qu’il appelle Saint, le Pape Pur, Innocent et Bienheureux[30]. Il termine cette lettre en exhortant son ami à quitter son hérésie et à embrasser la foi orthodoxe, et en demandant pour lui l’assistance de la « Mère de Dieu, celle de saint Sabba, patron du couvent où le livre a été écrit et dont nous avons copié ce livre[31], celle de tous les saints Pères qui ont la foi orthodoxe, qui reconnaissent les sept saints Conciles, avec la prière de tous ceux qui ont la foi orthodoxe du Concile de Chalcédoine, etc. »

Le huitième (p. 140-180) est le plus intéressant : c’est un résumé de la théologie catholique et un modèle de la scolastique naissante ; c’est-à-dire : c’est une démonstration de la vraie religion qui est la religion chrétienne, qui se trouve dans la doctrine orthodoxe seule. Abou-Kurra adresse cette démonstration aux juifs, aux infidèles et à tous les hérétiques de son époque qu’il énumère. Il n’a jamais connu Photius ; mais il l’a réfuté d’avance, comme s’il l’avait prévu ; il ne reconnaît pas seulement la primauté de saint Pierre et celle de ses successeurs comme un simple fait de la vie ou de l’organisation de l’Église, mais il le considère encore comme un fait capital et un point fondamental sur lequel il s’appuie pour combattre ses adversaires. Il établit l’institution de cette primauté par de nombreux textes bibliques qu’il commente avec beaucoup de force et de précision. Il prouve encore cette institution par des faits qu’il emprunte à l’Ancien et au Nouveau Testament à partir de la loi de Moïse qui en était la figure (Deut., xvii). Il rapporte aussi tous les Conciles œcuméniques qui ont été convoqués et présidés par saint Pierre et ses successeurs, depuis la première assemblée des Apôtres à Jérusalem jusqu’au septième Concile de Constantinople. Il discute l’autorité de chaque Concile avec les hérétiques qui ne l’acceptent pas.

Nous publions ce traité avec une traduction française pour en donner une idée exacte et établir la tradition chrétienne en Orient au ixe siècle sur la primauté de saint Pierre. Nous montrerons ainsi que les Melchites de cette époque ne partageaient aucunement les idées schismatiques de Photius de Constantinople.

Le neuvième et dernier traité de notre édition (p. 180-187) est une réfutation des objections de ceux qui nient l’incarnation du Verbe Éternel. Il fait suite au cinquième traité[32], et a été placé le dernier dans notre édition à cause des mots qui manquent dans l’ancien manuscrit abîmé par le temps. Nous espérions, comme aussi Mgr Basile, trouver une autre copie pour combler ces lacunes ; mais il n’en a rien été. Nous avons donc dû, pour compléter l’édition, les combler nous-même. Nous avons mis ces additions entre guillemets.

En général, dans notre édition, nous avons suivi le manuscrit autant que possible ; nous avons été obligé cependant de mettre en ordre logique quelques inversions bizarres pour faciliter l’intelligence du texte. Nous avons dû aussi supprimer une page complète de la lettre que le copiste du manuscrit n’avait su où placer. Il nous le dit lui-même — et nous n’avons pas vu non plus à quel endroit elle pouvait se rapporter. Enfin, nous avons mis entre guillemets le mot « Monothélites » à la place de son équivalent, nom d’un peuple tout catholique à présent et bien connu dans l’histoire de l’Orient. Nous n’avons pas voulu blesser les sentiments de nos frères qui aiment faire catholiques leurs ancêtres des siècles passés.


III. — Les manuscrits.


Théodore Abou-Kurra a encore des écrits qui ne sont pas publiés. Le P. Cheikho m’a présenté dans un manuscrit d’écriture moderne un sermon intitulé « Sermon pour être lu le premier mercredi du Carême, par notre Père Théodore, évêque de Haran. Il nous démontre qu’il faut nous éloigner des péchés et nous apprend quelle doit être notre conduite dans cette vie. » Nous n’avons pas fait alors lecture réfléchie de cet ouvrage et, à cause de la simplicité de son style différent en cela de celui des traités polémiques, nous n’avons pas cru qu’il pût être de notre Auteur. Mais, depuis, nous avons acquis un manuscrit semblable plus correct et plus ancien, daté du xvie siècle ; et en étudiant à loisir ce sermon, nous avons constaté qu’il est bien l’œuvre de notre Abou-Kurra. On le trouve encore dans plusieurs manuscrits dont le plus ancien est celui de la bibliothèque de Sainte-Catherine du Mont Sinaï[33].

2° Le manuscrit arabe n° 70 de la Bibliothèque Nationale de Paris renferme une controverse soutenue en présence du calife abbasside Al-Mamoun par Abou-Kurra, évêque de Haran, avec plusieurs docteurs musulmans. On trouve encore cette controverse dans les mss. 71 et 215 (page 298) de la même bibliothèque, et plusieurs autres exemplaires dans d’autres bibliothèques. Cette même controverse, avec une rédaction un peu différente au commencement et à la fin, figure aussi dans le ms. arabe n° 5141 et dans les mss. syriaques nos 197 et 204 de la Bibliothèque Nationale ; on en a ailleurs plusieurs exemplaires[34].

3° Le même ms. 215 de la Bibliothèque Nationale renferme encore une autre controverse d’Abou-Kurra avec ce calife (p. 122-154) : c’est une série de trente-quatre questions posées par le Calife sur la religion chrétienne, avec la réponse à chacune de la part d’Abou-Kurra. Ce dialogue se termine par un compliment du Calife à son familier adversaire qu’il renvoie à un autre temps plus libre, et Abou-Kurra dit à la première personne : « Je l’ai salué en faisant pour lui une bonne prière et je l’ai ainsi quitté ce jour-là. »

Après avoir lu attentivement ces controverses dans plusieurs manuscrits, nous avons constaté qu’elles présentent une grande ressemblance d’idées et de style avec les autres écrits d’Abou-Kurra qui en est sans doute l’auteur.

4° Dans le catalogue des manuscrits arabes du Musée Britannique, le n° 25 renferme quatre homélies qui ont pour auteur « Notre Saint Père Théodore d’Édesse. » N’ayant pu examiner ce manuscrit, nous ne saurions contrôler l’attribution de ces homélies.

Voilà tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie d’Abou-Kurra et sur ses écrits conservés en arabe.


Paris, 20 septembre 1905.
P. Constantin Bacha,
B. S.
  1. Tome XCVII, col. 1468-1609.
  2. Œuvres arabes de Théodore Aboucara, évêque de Haran, le plus ancien écrit chrétien en arabe, édité pour la première fois par le P. Constantin Bacha, religieux basilien de Saint-Sauveur, à Beyrouth. In-8°, 200 p. — Prix : 5 fr.
  3. Éditée et traduite par M. l’abbé Chabot. Paris, 1899, tome III, p. 29-34. Michel le nomme Theodoricus Pygla. M. Chabot dit dans une note qu’il n’est pas sûr de la lecture de ce mot dans le manuscrit. Mais son identification avec Théodore Abou-Kurra m’a paru très évidente dès la première lecture ; les lettres d’Abou-Raïta, dont je parlerai plus tard, m’ont donné plus d’assurance encore.
  4. Abou-Kurra est un nom arabe composé de deux mots : Abou, déclinable, veut dire père et, dans le sens figuré, cause ; et Kurrat veut dire joie et bonheur. Les Arabes emploient ces noms comme adjectifs pour exprimer simplement une bonne qualité ; c’est pourquoi des évêques les portent, comme Aboul-Farage, Abou-Raïta, etc. Abou-Kurra signifie donc cause de joie et de bonheur, et non père de Carie ou évêque de Carie, comme l’ont dit quelques savants qui ont confondu ce Théodore Abou-Kurra, évêque de Haran, avec un autre Théodore, évêque de Carie, qui fut d’abord l’ami de Photius et devint ensuite son adversaire. L’évêque de Carie ne put jamais écrire en arabe ou en syriaque, ni avoir aucune relation avec les califes arabes. La ressemblance de l’orthographe ancienne de ces mots : Carie, Charres et Aboucara, selon l’orthographe grecque, ne doit pas confondre ces deux Théodore. Nous avons pensé mieux d’abandonner l’ancienne orthographe grecque Aboucara et écrire ainsi Abou-Kurra, selon la prononciation arabe la plus exacte.
  5. Cf. Krumbacher, Byzantinische Litteraturgeschichte. 2e édition, p. 68.
  6. Pour placer plus tard la naissance de Théodore, il faut forcer le sens de « Maître » et le prendre dans celui de Docteur dont on étudie les écrits.
  7. Cf. p. 11.
  8. Cf. Krumbacher, loc. cit., p. 151-152. Cette biographie a été éditée par M. Pourjalousky à Saint-Pétersbourg, 1892, en grec ; mais la biographie arabe n’est pas encore utilisée.
  9. Le ms. 147 arabe de la Bibliothèque Nationale de Paris renferme cette biographie. J’en possède deux copies, dont l’une a été écrite à Saint-Sabba au xve siècle.
  10. Les Œuvres de saint Jean Damascène ont été toutes traduites en arabe dans le xie siècle. Cette traduction n’égale pas, dans son expression, la composition originale d’Abou-Kurra.
  11. Il y a encore actuellement une autre localité qui porte le nom de Haran dans le désert de Damas, ou plutôt dans le désert d’Alegea. Elle dépendait du patriarcat, mais, après la conquête arabe, ayant été ruinée, elle avait perdu son siège épiscopal. Une lumière de l’Église comme Abou-Kurra ne doit pas être cachée là-bas.
  12. Mich., t. III, p. 22.
  13. Mich., t. III, p. 47.
  14. Mich., t. III, p. 34.
  15. Mich., t. III, p. 13-15.
  16. Melchites veut dire « Impériaux. » Les Jacobites, par mépris, appelaient ainsi les Catholiques qui étaient séparés d’eux par leur soumission à ce Concile ; ils les insultaient parce qu’ils obéissaient à l’empereur Marcien qui convoqua ce Synode et employa la force pour l’exécution de ses décrets. C’est le vrai sens de ce nom, selon les documents anciens, qui en cela sont unanimes. En général, tous les anciens écrivains orientaux : Melchites, Nestoriens, Jacobites, Syriens, Coptes, Musulmans, ne disent pas autrement en parlant des Melchites ou du Synode de Chalcédoine. Ce n’est pas pour cause politique que les grecs de Syrie et d’Égypte ont reçu ce nom, comme le prétend Assemani dans sa Bibliothèque Orientale, t. I, p. 508.
  17. Mich., t. III, p. 32.
  18. Loc. cit., et Lettres d’Abou-Raïta. — Ms. 169.
  19. Michel, t. III, p. 32 et 33.
  20. Cette prière est chantée dans la seconde Antienne. Abou-Raïta la mentionne dans le texte grec avec une traduction arabe comme monument ancien de la foi orthodoxe antérieur à l’époque du Concile de Chalcédoine. Ce témoignage est remarquable pour l’antiquité de l’usage de cette prière dans la Messe grecque, dont voici la traduction :

    « Fils unique, Verbe de Dieu, Immortel, ayant voulu vous incarner dans le sein de la sainte Mère de Dieu, toujours Vierge, Marie, pour notre salut et vous faire homme sans changer. Vous fûtes crucifié, ô Christ notre Dieu, écrasant la mort par votre mort. Vous l’un de la Sainte Trinité, glorifié avec le Père et le Saint-Esprit, sauvez-nous. »

  21. Voir les notes de M. Chabot dans Michel, t. III, p. 32.
  22. Michel, t. III, p. 50, et Duval, La littérature syriaque, p. 390.
  23. Page 60 de notre grande édition.
  24. Theodori Abu Kurra de Cultu Imaginum libellus. Bonn, 1897.
  25. Bibl. Or., t. II, p. 292, note.
  26. Basile était le disciple d’Eutyme et son assistant dans la fondation de notre Congrégation. Il fut évêque de Panéas en 1724. C’est le premier-né des évêques de cette Congrégation de Saint-Sauveur où l’on compte actuellement sept archevêques et évêques. Basile, avant ce traité, qui est le dernier dans notre manuscrit, a écrit cette note : « Notez bien, lecteur, que c’est une autre copie prise sur celle de Saint-Sabba près Jérusalem, copie originale de notre livre. » On ne sait pas si ce second manuscrit renferme tous les traités d’Abou-Kurra ou seulement ce dernier traité.
  27. Ce fragment se trouve dans la grande édition (p. 134-170), et dans l’édition du texte de ce traité imprimé ici avec traduction (p. 16-27).
  28. On voit clairement qu’Abou-Kurra a traité ce sujet plusieurs fois dans ses écrits.
  29. Nous avons confronté ces passages avec la version arabe de la Bible et nous avons indiqué les numéros de ces passages qui intéressent beaucoup l’étude des anciens textes ou versions. Pour juger de leur importance, il suffit par exemple de voir la belle traduction du nom de Dieu : « Je suis celui qui ne cesse pas d’être. »
  30. P. 136.
  31. P. 139. Il est bien clair que ces mots « dont nous avons copié ce livre » sont écrits par le moine Agabi qui a copié ce livre sur le manuscrit de Saint-Sabba, comme on le voit aussi dans la note de Mgr Basile (cf. p. 8) ; mais on ne peut dire sans témérité la même chose de la phrase qui précède : « S. Sabba, patron du couvent où ce livre a été écrit » ; que c’est une interpolation du premier copiste, qui pouvait être religieux de Saint-Sabba.
  32. Cf. p. 10.
  33. Cf. p. 187 de notre édition.
  34. Cette seconde rédaction de la controverse a été interpolée, à notre avis, au commencement et à la fin. Abou-Kurra y porte le nom de Siméon et prend encore le titre d’évêque de Nisibe, tandis que dans la première rédaction il ne prend d’autre titre que « Abou-Kurra, évêque de Haran. » Dans des manuscrits de la seconde rédaction, le calife est nommé Haroun-Al-Rachid, dans d’autres son fils Al-Mamoun, il y a des manuscrits qui portent confusément les noms de deux califes ; tandis que dans la première on voit partout et toujours le nom d’Al-Mamoun. Dans la seconde l’orthographe du nom d’Abou-Kurra est incorrecte et l’évêque y figure comme étranger dans la cour du calife, tandis que dans la première rédaction et dans le dialogue il figure toujours comme ami familier du grand protecteur des lettres et des sciences. Cette controverse dans ses deux rédactions est orthodoxe et même antinestorienne en plusieurs passages ; il n’y a donc pas deux Abou-Kurra, l’un melchite et l’autre nestorien, comme pensent quelques-uns. Aboul-Baracat cite simplement Abou-Kurra parmi les écrivains nestoriens avec Abed-Allah d’Antioche, qui est bien melchite. Voir le ms. arabe de la Bibliothèque Nationale, n° 203, fio 112.