Un vieux bougre/07

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Bibliothèque Charpentier (p. 95-111).

La jeune femme répondit simplement :

— Où vous voudrez.

Les mains allongées contre son tablier, le souffle rapide, elle demeura dans l’attitude d’une pucelle des âges bibliques en présence du patriarche qui l’a élue pour porter sa race.

Gaspard déboucla sa ceinture. Il la jeta sur la table, et l’or chanta.

— C’est toi qui vas garder ça maintenant, dit-il.

Il aurait peut-être trouvé des paroles dignes de son émotion profonde et grave. Mlle Rubis fit remarquer que Mme Naton montait pour éteindre le gaz dans l’escalier.

En effet, on entendit la toux grasse de la logeuse. On entendit également quelqu’un lui donner le bonsoir, à quoi elle répondit, en personne heureuse d’avoir uni deux amoureux :

— Ça va toujours avec la belle Youyou, monsieur Gotte ?


VII



— Ben, et l’père Gaspard ?

À semblable question, vingt fois les Michel avaient répondu :

— On n’sait point… et on s’tourmente… On n’l’a point r’vu, du soir qu’y pleuvait à siaux… Il a parti, parlant qu’il irait à Paris, rapport qu’not’gas s’y a-t-engueusé d’une fill’… On croyait point qu’y s’n irait d’vrai, vu son âge…

Pour en tirer davantage, les curieux émettaient des hypothèses. Ils s’en allaient mécontents, surtout les commères en mal de savoir. Ils formaient un groupe sans cesse renouvelé, où l’un remplaçait l’autre et partait pour aussitôt revenir, devant la maisonnette basse de Gaspard. Il habitait seul, secret en ses habitudes, soupçonneux et vindicatif, ennemi de ses voisins, dur aux enfants qu’il écartait de son seuil comme les pauvres.

À cause de sa porte et de ses volets clos, la maison empruntait aux circonstances un air sinistre. De l’aube au soir tombé, les gens la guettaient, disant les mêmes choses d’une voix contenue parce qu’ils les comprenaient mal.

Michel avait demandé conseil au maire et à l’instituteur : il en eut des paroles évasives. Sa femme obtint du curé l’avis qu’une messe est toujours agréable au Ciel et attire sa miséricorde immense sur nos projets. Elle paya pour une messe, qui fut, de, toutes, celle où sa dévotion se rapprocha le plus de la ferveur idéale.

De chez eux, ils apercevaient, au bout du village, le rassemblement qui masquait la demeure de l’ancien. Irrités, ils accusaient les hommes de fainéantise, les femmes de paresse, pour ne pas se reprocher d’avoir laissé le vieux partir, sous la pluie, dans la nuit très noire qu’il faisait. Michel, en outre, songeait au mauvais propos dont sa femme avait accompagné la sortie de Gaspard : « C’est d’bon cœur que

j’paierai pou’sa messe de mort. » Elle se le rappelait avec une crainte mêlée d’intime espérance. Quand ses yeux contemplaient le bénitier de nacre, au fond de l’alcôve, ce double sentiment dirigeait encore son cœur rancunier.

La première, elle envisagea les conséquences pratiques de la disparition de l’aieul :

— Y a huit jours d’ça qu’il a parti… T’as fait écri’deux fois au p’tit… On n’a pas eu s’ment un bout d’lett’… On pourrait aller voir à la ville chez l’notair’…

— L’père n’est point défunt qu’on sache…

— Diras-tu s’y vit, à c’te heur’ ?

— Ah ! toi… tu s’ras point prise à court… J’m’entends !…

— Prends gard’que t’en auras la peur, encore que tu l’aurais vu descend’au trou !

— Il est mon père… et je l’respec’…

— Un comm’lui… l’respecter !… un qu’a fait on n’sait quoi d’ses mains, des ans et des ans… qu’sa femme… ta mère à toi, et bonne, et honnête !… elle est morte bien d’vant l’âge !… L’respecter ! lui !…

— Assez, la mère !…

— Oh ! mais, Michel… t’es point lui, pou’ m’effrayer !

— J’te dis : assez, ma femme !…

Elle huma une prise et elle vint à lui, la tabatière ouverte. Il y entra les doigts et il aspira la pincée de poudre acceptée en symbole de paix. Un éternuement secoua sa grosse tête au poil dru, ras, d’ancien roux, vissée court entre les épaules.

— Dieu t’bénisse ! souhaita la femme.

Cependant, le conciliabule persistait, devant le logis de Gaspard. Les voisins affirmaient :

— On n’l’a pas ouï sortir, bien sûr, dans la nuit…

— C’soir-là… sur les cinq heur’s… on l’a vu qu’allait chez les Michel… et c’est tout !…

— Y n’en est point r’venu, c’est l’mieux qu’on peut dire…

L’attrait du merveilleux exaltait ces simples. D’aucuns attestaient que les chiens avaient hurlé, cette fameuse nuit. D’autres témoignaient de l’impatience du bétail dans les étables. Les coqs aussi, les oies, les paons de M. le docteur, quoique sa propriété fut en retrait de la route, et jusqu’aux alouettes des champs, et jusqu’aux truies lourdes, tous les animaux avaient manifesté d’une angoisse extraordinaire par la persistance de leurs cris.

Un vieux, l’index contre la tempe, remarqua :

— On avait d’jà vu ça… dans l’temps que l’vieux père Fouan a été brûlé…

Il dut, alors, conter l’épouvantable parricide. Et ses auditeurs, tant ils étaient impressionnés par ce souvenir, ils éprouvaient le besoin de louer les Michel, pour ne pas leur attribuer un crime analogue :

— C’est d’bonn’s gens, les Michel…

— Ni elle, ni lui… y n’ont d’malice cont’ personne…

Quelqu’un ajouta :

— Et puis, Gaspard, c’est pas un type à s’laisser tomber d’sus… par ces deusses-là…

Celui-ci, Loriot-Moquin, c’était le maréchal ferrant. Il réparait aussi les machines agricoles et, dans les réunions électorales, sa basse profonde, plus puissante que la meilleure dialectique, déplaçait la majorité. Il montra la masure de Gaspard ; ensuite, d’un geste lent propre à commander l’attention par sa majesté, il croisa ses bras velus sur sa poitrine, et il déclara :

— C’t égal, y sont pas curieux les Michel !… Ça s’rait d’moi… que l’père y manqu’rait à l’appel… y a beau temps qu’j’aurais défoncé la cambuse !…

Un chuchotement général approuva son dire. Les regards convergeaient sur la porte, les volets, ils embrassaient la façade où serpentait une vigne maigre, et le toit de chaume noir verdi de mousse. Ces regards ardents, ils eussent fait suer à la pierre, au bois et à la paille, la vérité tragique qu’ils désiraient par lassitude du cours calme des saisons ; mais les choses sont insensibles aux commandements des âmes.

Un caillou lancé par un gamin frappa l’huis ; et la maison leur sembla, à tous, résonner d’une plainte lugubre. Le vaurien s’enfuit, pour éviter les taloches. Son rire narguait le groupe, de loin ; le soleil chantait la vie sublime du monde et, des hauteurs bleues, ses rayons éclatants et chauds versaient la gloire et l’énergie en aumône à la terre.

— Penser que l’père Gaspard est p’t-êt’mort là d’dans ! dit Loriot-Moquin.

Sa femme le tira par son tablier de cuir :

— Un mort… c’est un mort, Loriot… et s’agit point d’pérorer quand y a un’pair’de ch’vaux à ferrer… On t’espèr’pour ça… Et j’viens t’chercher !…

— Gaspard… c’était Gaspard, faut ben l’ dire ! prononça-t-il, d’un ton significatif ; et il se laissa emmener, docile, poursuivant l’éloge du vieux Michel.

Les derniers mots du maréchal avaient réveillé la mémoire, chez ces hommes et ces femmes. On en voyait, le menton sur le poing, méditer profondément. Des villageoises, certaines rougirent. L’une s’essuya la bouche avec dégoût, du revers de ses deux mains ; d’autres, leur front se plissait ; et, toutes, elles paraissaient subir le même malaise. Elles écoutèrent en silence celui qui avait rappelé le meurtre du père Fouan, narrer les exploits de Gaspard, ceux de jadis, et sa fuite, son retour au pays où on l’avait oublié. Les faits plus proches, il se les rappelait imparfaitement.

C’était eux dont se souvenaient les femmes, soit qu’elles-mêmes, ou une mère, une sœur, elles eussent vu le vagabond prodigue se dresser à leur approche d’entre les épis ou à l’angle d’un mur, surgir de derrière une cabane de berger, un arbre, ou d’un fossé de la route, ses grands bras ouverts comme des ailes, la face odieuse de rut, soufflant à voix nette l’ordre bref de se taire. Il les tenait à merci, molles de peur, et il les lâchait si pleines de honte et d’effroi qu’elles n’osaient le dénoncer qu’au prêtre, pour se purifier. Des ans et des ans, il avait donc ranimé par l’épouvante et assouvi dans le viol ses sens impérieux qui l’avaient conduit aux quatre vents, vers de sauvages destins. Il en avouait, à chacune de ses victimes, assez pour qu’elles redoutassent sa vengeance. Longtemps après, lorsque l’amour de l’or froid les remplaça dans la satisfaction de son être, il leur imposait, par la lumière dure de ses prunelles, d’observer le pacte de silence à quoi elles devaient d’avoir survécu à son étreinte.

Or, le vieillard ne tarissait point d’anecdoctes. Une matrone forte en chair, lasse de penser à cette angoisse, dont elle était, d’ailleurs, bien revenue, dit gravement :

— Maint’nant qu’il est défunt… y aurait à dire su’l’Gaspard !…

— Ça… pou’sûr ! s’écria une seconde.

Les timides hochaient la tête. Le conteur, qu’on n’écoutait plus, s’éloigna, appuyé sur deux cannes. Alors, une à une, puis plusieurs ensemble, les femmes se délivrèrent du seul secret qu’elles eussent jamais gardé. Dans son abjection, Gaspard ne perdait pas toute grandeur à leurs yeux, à cause du nombre qu’elles étaient. Quelques-unes nommaient des absentes, les mortes, citant des paroles imprécises entendues naguère et dont la signification se révélait.

La haine les liguait. Elles avaient le même air cruel, elles griffaient l’étoffe de leurs caracos, elles changeaient aussi de place les épingles ou les aiguilles piquées à la ceinture de leur jupes ; et les plus énervées se rongeaient la peau près des ongles. Mme Loriot-Moquin montrait une exaltation violente :

— J’comprends pas qu j’aye rien dit à Loriot… y a dix ans… Ah ! oui, ça fait bien dix ans, d’la chose !… Avec sa poigne, il aurait bien eu raison d’Gaspard… et d’un p’tit avec !… Et on a toujours été prises, en plus !… Ah ! j’vous l’dis, moi, tant mieux pour lui qu’il est mort, l’vieux cochon, sans quoi !…

— C’est un satyre, qu’ils appell’nt ça, dans les journaux ! remarqua une jeune mère.

Gaspard ne l’avait pas saccagée. Elle rougit de son érudition, et elle embrassa à pleines lèvres le marmot qu elle portait.

Quand un homme s’arrêtait en passant, les bavardes plaisantaient, pour qu’il ne surprît point leur conversation. Mais, lorsque le soir les eut dispersées, chacune à son foyer, elles confièrent à leurs époux l’histoire des voisines, des parentes, et, pour la fin, elles réservaient l’aveu qui pouvait rendre au mari sa gravité perdue. Les fumées qui montaient des toits vers les astres s’échappèrent un peu plus vite que de coutume, à ce qu’il semblait, sous la poussée des imprécations et des blasphèmes.

Loriot-Moquin entra dans une de ces colères qui lui valaient l’estime craintive de ses ennemis politiques et le désignaient aux libéralités du candidat le plus sagace. Il accabla Mme Loriot-Moquin d’injures, de sarcasmes, et lui-même n’oserait jurer quelle ne fut pas un peu battue à cette occasion ; car un galant homme, aux champs et à la ville, ne jure pas en vain. Elle pleurait, confessant ses torts dans les propres termes qu’elle avait employés avec succès en plein air, devant ses concitoyennes :

— J’comprends pas qu’j’aye pu m’taire… Avec ta poigne, Loriot, t’aurait nettoyé l’pays de c’te calamité…

— Avec ma poigne, que tu dis !… Ah ! ma poigne… tu vas voir… c’qu’ell’pèse !…

S’étant exprimé avec cette précision, Loriot-Moquin devait réaliser sa promesse. Il lui répugna d’exercer sa force contre une épouse effleurée d’un premier mouvement plus rapide que la pensée, et repentante en son âme. Il s’étourdit de phrases, afin d’échauffer son imagination. Dans une période vraiment oratoire. il hurla :

— Tant qu’au Gaspard… j’veux l’voir mort… pour y dire quand mêm’ma façon d’penser d’ses sal’tés !… Et s’y n’était point mort… ça, ma bonn’femm’, ton Loriot s’payera su’la bête, si tant vieill’qu’a soye !…

La nuit pesait sur le village, quand le maréchal sortit de chez lui. Mme Loriot-Moquin le suivait, chargée d’un lampion jaune aux armes des Romanoff. Ils allèrent à pas de loup. D’un effort puissant de son épaule, le mari outragé enfonça la porte de la maison de Gaspard. Mme Loriot-Moquin claquait des dents, sous les étoiles.

— Vas-tu v’nir, avec la camouf’, bon sang d’bois ! ordonna son maître légitime.

Elle surmonta une horreur indicible pour obéir et elle entra, marchant de côté pour ne rien voir de ce qu’éclairerait la lanterne impériale quelle avançait, d’une main tremblante dorée par le rayonnement de la flamme.


— Ah ! c’que j’trouve, dis donc ! s’écria vivement Loriot-Moquin.

Elle hésitait à regarder, par horreur d’apercevoir un cadavre.

— R’garde donc !… Y n’y est pas, que j’te dis !… C’est-h-un louis d’vingt beaux francs qu’j’a’trouvé !… reprit-il.

Il tenait la pièce d’or entre ses doigts. Mme Loriot-Moquin, rassurée, lui dit, comme il empochait la précieuse monnaie :

— T’as pas l’droit, Loriot…

— Pas l’droit !… Pas l’droit ?… Et d’abord, j’aurais pu tout aussi bien la trouver su’ l’chemin, c’t’argent !… Ensuite, m’est avis qu’y m’doit bien ça, Gaspard !… Rentrons, maint’nant… Là-d’ssus, faut garder ta langue… j’parl’pour les vingt francs et pour la port’ qu’j’ai fait sauter, surtout… Satané Gaspard, tout d’même !

Elle joua l’étonnée, quand on lui apprit, le lendemain, que quelqu’un avait enfoncé la porte, chez Gaspard, et qu’il n’y était, ni défunt, ni vif, de sa personne. Cette découverte indisposa les gens. La chaumine ayant perdu son apparence de mystère, hommes et femmes, ils tinrent leurs assises sous les arbres, entre l’église et la mairie. De là, ils virent les Michel aller à la municipalité et à la brigade des gendarmes. On sut que ces démarches tendaient à faire poursuivre les fauteurs de l’effraction. Loriot-Moquin, de sa voix grave et persuasive, commença le procès du couple.

— Ah ! faut qu’y n’aient point la conscience en paix… d’aller s’occuper d’un porte, les Michel !.., Sûr qu’y doiv’nt connaît’où qu’est l’vieux !… Si on pouvait dire c’qu’on pens’!…

L’opinion publique parlait par sa bouche. Pour ses victimes, Gaspard était mort, à n’en pas douter ; mais leur haine demeurait vivace. Elles la reportèrent sur le fils et la bru. Elle grandit, pour atteindre le défunt à travers ces Michel avaricieux et désintéressés de lui. Il ne fallut pas quatre jours, ni même trois, pour qu’on les accusât nettement d’avoir assassiné l’ancien, et celui-ci inspirait même quelque pitié.

Un matin, allant dehors fixer les persiennes qu’il venait d’ouvrir, Michel y remarqua une inscription à la craie. Sa femme lui montra que, pareillement, on avait écrit sur la porte. Ne sachant lire ni l’un ni l’autre, ils regardèrent longuement les signes tracés et une grande tristesse assombrit ces pauvres gens.

— Quoi qu’on a mis ? répétait l’homme.

La femme dit, superstitieuse :

— C’est rien d’bon, à coup sûr…

Ils demandèrent au facteur quand il passa pour sa tournée. Celui-ci les renseigna avec brusquerie, car il partageait les sentiments de la majorité en toute chose :

— C’qu’y a d’écrit ?… C’est pas malin à connait’… Voilà : parricides et assassins… Quand on fait l’mal, on l’paye… À bon entendeur, salut !…

— Ah ! c’est pas Dieu possib’ ! gémit la Michel.

Michel murmura :

— T’as souhaité la mort au père… v’là c’que c’est !…

Elle soupira et, suppliante, elle dit : — On va pas s’disputer, mon homme… à présent qu’tout l’mond’s’met cont’nous…

Ils s’étreignirent, et leur tendresse était infinie et douloureuse. Ainsi qu’ils faisaient pour la nuit, ils refermèrent leur maison à la face des cieux limpides, gais en leur nouveauté et frissonnants de soleil.

Le cœur serré, ils allaient et venaient dans la salle obscure. Le battement de l’horloge et leurs pas étaient tout ce qu’ils entendaient. Les cloches sonnèrent l’angelus. Ils eurent la même appréhension, car elles annonçaient l’éveil du village, et ils redoutaient ce que leur apporterait la journée.