Un vieux bougre/12

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Bibliothèque Charpentier (p. 170-185).


XII


S’il existe chez l’homme une part de merveilleux, c’est la promptitude de la pensée et sa continuelle victoire sur le temps par la magie du souvenir. Il faut l’existence réduite au souffle machinal, le repos des sens ; alors la mémoire bout, l’esprit gagne une clairvoyance pénétrante, recouvre sa fraîcheur d’impression, son énergie, une souplesse, enfin, qui lui permettent de parcourir la plus longue carrière et même de la prolonger, en moins que ne dure le passage d’une étoile filante qui raie le bleu sombre d’un beau ciel d’août.

Assis sur une table, dans un coin très obscur, Michel balançait ses jambes l’une après l’autre.

Il en contemplait le mouvement inutile, pour éviter de voir Gaspard dont la respiration emplissait le silence. L’épouvante avait achevé l’œuvre de la fatigue sur Mlle Youyou qui s’était endormie, la tête sur cette même table. Des frissons la secouaient encore et sa chaise craquait.

Mlle Rubis, elle, s’était rapprochée du lit. Elle ne pouvait distraire sa vue de l’aïeul ; et elle était debout, jouant sans cesse des doigts de sa main droite, avec la bague qu’elle portait à l’annulaire de la gauche. Inconsciemment, elle imitait les grimaces qui tourmentaient le visage de Gaspard d’une expression violente, rapide, laquelle s’étant effacée, il réalisait la toute-puissance du calme qui rayonne des morts.

Parfois, les lèvres muettes bougeaient. La femme se courbait, avide de leur secret. Deux fois, pour ranimer d’une piqûre ce corps inerte, elle ôta la broche de son corsage. Un bruit furtif, chaque fois, l’avait arrêtée, la pointe très voisine de la chair. Elle se résignait à attendre, possédée d’une frénésie d’action. Plus qu’un caprice exaspéré par la résistance, c’était, entier, despotique, le désir brutal et tenace, avec sa suite d’inspirations hardies ou lâches.

Elle épiait sa sœur et Michel, sournoisement ; puis elle touchait le front, les joues, les mains. Le contact la glaçait, délicieux d’une éblouissante volupté, et elle en jouissait comme d’une profanation. Pour s’isoler dans sa joie, elle fermait les paupières. De petites boules lumineuses éclataient, par centaines, trouant le voile opaque tendu contre ses prunelles ; et il lui semblait n’y avoir plus de limites à son être dilaté qui chancelait de vertige.

Un moment, pour se maintenir, elle saisit les poignets de Gaspard. Il l’aimantait par un pouvoir irrésistible, et elle se pencha si près que la chaleur de son haleine lui revenait à la face. L’impatience du baiser contracta sa gorge et sa bouche était sèche. Tout ce qu’elle savait de l’amour s’irritait en elle, devant l’insensibilité de cet être figé. Elle serrait ses doigts furieusement, pour le tirer de ce sommeil semblable à la mort, et elle était jalouse, bestiale, prête aux pires audaces de l’impudeur.

— Rubis… qu’est-ce que tu fais ? demanda Mlle Youyou.

Elle venait de s’éveiller et l’attitude de Mlle Rubis, à distance, était inexplicable.

— J’fais rien… Je r’gardais l’grand-père…. Y dort toujours… répondit celle-ci et elle s’éloigna du chevet.

— Ah ! fit l’autre.

Michel arrêta ses jambes, une seconde, et il recommença de les balancer, ayant dit :

— C’est pas gai, tout d’même !…


Cependant, Gaspard n’était point ce vieil homme d’où la vie s’en allait sans secousse. Elle avait remonté son destin, brûlant les étapes, jusqu’au dernier jour de sa lente préparation aux aventures qui la comblèrent.

Ce jour-là, sa femme lui avait porté la soupe aux champs. Il avait pris place parmi les travailleurs, à l’ombre d’une meule. On parlait d’une famille de bohémiens venus au pays l’avant-veille.

Pour manger, il tenait sa gamelle entre ses cuisses, adossé à la tour de froment, les fesses au dur de l’éteule. Allongée sur le ventre, devant lui, sa femme le couvait d’un regard heureux. Elle avait les bras repliés sous les seins et elle mordillait la tige amère d’un coquelicot. On discutait la beauté d’une fille qui était de ces nomades en loques. Gaspard jugeait son épouse préférable, et il savourait la nourriture, la bonne odeur des épis exaltée dans l’air torride par la force du soleil énorme, haut, qui blanchissait l’azur désert.

S’en revenant au soir, la tâche faite, il aperçut le campement des romanichels et, à une lucarne de la roulotte, celle dont les moissonneurs avaient évoqué les traits. Il ne vit plus qu’elle, et il demeura au milieu de la route. Des molosses jaunes le flairaient de loin, effrayés par le fer de la faux qu’il portait sur l’épaule. Ses camarades le trouvèrent là. Il en eut de la honte : son âme était changée, mais il ne le connut pas avant le matin.

Toute la nuit, elle avait tissé des histoires, elle qui se taisait d’habitude. Dans chacune, l’inconnue figurait, drapée de ce même châle rouge et souple, avec ces yeux qui, d’un regard posé sur ses yeux à lui, avaient refoulé le sang dans son cœur gros à se fendre. Et elle montrait cette bouche lippue, ce teint de cuivre, plus chaud à cause des pois de corail du collier lourd et à cause des larges anneaux d’oreilles dont l’or luisait.

Il voulut la revoir, en allant au travail. La brise qui émouvait l’aube humide ne le rafraîchit point. Il brûlait de fièvre comme après le dur effort d une journée de labour. À l’aspect de la maison roulante entourée de bâches tendues par des cordes, il éprouva l’espérance magnifique de ceux qui reviennent où ils se savent aimés. Les chiens, un couple dont la femelle aux pis gonflés de lait, bondirent en hurlant.

— Pouvez donc pas r’tenir ces bêtes, nom de Dieu ! cria-t-il, croisant la faux.

La fille siffla les bêtes qui s’éloignèrent en rampant. Gaspard la salua au passage, confus de son blasphème. Elle lui sourit, de l’étroite fenêtre où elle était la veille, sans qu’il démêlât si elle le raillait d’avoir eu peur ou si elle le prévenait de sa sympathie. Une voix appela :

— Mabrouka !

Quand Gaspard se retourna, la belle fille quittait la fenêtre. Elle y reparut pour disparaître aussitôt : cela fit une clarté et de l’ombre sur l’âme simple de l’homme. Il continua sa route, plein d’un bonheur étrange, fanfaron, le pas léger, et ses sabots sonnaient au sol.

Pour une remarque au sujet des bohémiens qu’on accusait de maraude, il faillit se battre. Il trouva la soupe mal cuite, jeta sa gamelle et il laissa partir sa femme en pleurs. La conscience de son injustice le blessa. Il abattit la besogne de deux ouvriers, pour se soustraire au regret de ses colères. Mais il n’oublia ses torts que par le charme des yeux de la gitane.

Elle semblait l’attendre, assise sur le marchepied de la roulotte. Trois enfants à la peau basanée jouaient par terre, d’une casserole percée qu’ils emplissaient de cailloux. À côté, une vieille grattait des racines et elle les jetait ensuite dans un seau. Mal dissimulé sous la voiture, un vieillard plumait une poule.

— Mabrouka ! fit-il sur un ton de reproche accablé, comme la jeune femme proposait à Gaspard de lui apprendre l’avenir.

— Si je veux, moi ! répliqua-t-elle.

Les molosses avancèrent, traînant de grosses chaînes qui les retinrent, et ils grognaient. Gaspard mit sa faux contre un arbre et, gaîment, il accepta :

— Savoir qu’on mourra, c’est pas malin à connaître… mais vous allez m’dire au t’chose ?….

Il vit qu’elle devait l’expression singulière de son regard aux mille points d’or qui striaient le violet noir des iris veloutés.

— C’est-y ma patte gauche qu’y vous faut ? demanda-t-il.

— D’abord… rien qu’à te voir… tu t’appelles Gaspard Michel… tu as un mioche de cinq ans… C’est-y vrai ?…

Elle jubilait de lui causer une telle surprise. Elle prit un temps et, tout bas, elle ajouta :

— … et, depuis hier, tu n’aimes plus ta femme…

Il essaya une parade :

— Tant qu’à ma femme, ça… pour sûr que j’l’aime !…

— Alors, qu’est-ce que tu fiches ici ?… Rentre chez toi !…

Elle le poussa doucement à l’intérieur de la maison roulante.

Dehors, les vieux murmuraient. Elle leur imposa silence, d’une phrase brève, dans une langue rocailleuse, les sourcils froncés. Son expression devint toute lascive, et, les mains aux épaules de Gaspard, debout, elle le touchait de ses seins durs et de ses genoux réunis, frémissante et cambrée :

— C’est moi que tu aimes, maintenant, lui dit-elle ; et elle garda les lèvres entr’ouvertes, tendues à sa rencontre.

Déjà, il l’attirait à soi pour les baiser. Elle plia le cou en arrière sur les doigts dont il lui palpait la nuque, et elle lui appliqua ses deux paumes contre la bouche.

— Nous partons cette nuit… Viens si tu veux ? souffla-t-elle.

Il ne réfléchit pas une minute, quand elle eut ajouté :

— Tu n’es pas un paysan comme les autres, toi…

Et il engagea toute sa vie :

— Je viendrai.


Il revivait cette heure-là, après un demi-siècle, dans ce sommeil qui épouvantait son petit-fils et les deux adolescentes dont l’une était sa maîtresse et l’autre le désirait. Mlle Rubis venait de lui prendre les poignets. Le cours de son rêve en fut précipité.


La Mabrouka, s’il en avait l’amour dans le sang, il la dominait par la puissance de ses reins. Elle cédait à des mouvements fantasques pour le plaisir aigu d’être domptée.

Le véhicule allait, au train lent d’un cheval famélique conduit par le bohémien chenu, vers l’Est. Absorbé dans sa passion, Gaspard ne voyait pas les paysages. Les sapins d’Alsace, hérissés et noirs dans l’air nocturne où la lune versait ses ondes laiteuses, le surprirent comme s’il n’eût point quitté la plaine beauceronne depuis des mois.

À mesure qu’on approchait de l’Allemagne, les vieux s’inquiétaient davantage. Ils parlaient à la Mabrouka d’une voix contenue et pressante. Elle devint soucieuse, après s’être emportée contre leur sagesse. Jusque dans les bras de Gaspard, elle appréhendait l’avenir. Quand elle avait gémi de luxure, la crainte renaissait en elle avec la notion des choses. Il questionna mollement d’abord ; puis, il menaça, afin de savoir. Elle résista ce qu’il fallait afin d’éprouver d’immenses bonheurs. Il apprit la solidarité des gens de Bohême et qu’ils lui disputeraient la Mabrouka, parce qu’il n’appartenait pas à leur peuple. Il tira le couteau qui était le présent nuptial qu’elle lui avait fait après s’être donnée. La grandeur farouche de ce geste l’enivra, et, par envie d’exaspérer encore le sentiment capable de l’avoir provoqué, elle livra les secrets de sa race nomade, ne pouvant plus rien livrer d’elle-même.

La voiture passait le Rhin, sur le pont de bateaux, à Mayence. Les caissons flottants répercutaient le vacarme des roues sur les planches, et le fleuve sifflait contre les coques. On entendait, en outre, du cabinet contigu de la roulotte, les cris des trois enfants et la voix fêlée dont la vieille leur prêchait le calme. La Mabrouka parlait dans ce bruit. Il semblait liguer ensemble tous les sons, pour défendre au profane l’intelligence des phrases contraires à la discrétion prescrite.

Gaspard écoutait, très maître de soi, affolé d’amour et séduit par l’invraisemblable. Elle, resplendissait de cette beauté effervescente qu’on a d’accomplir un acte mauvais, si, plus la faute en est lourde, plus on éprouvera l’orgueil et la passion de le perpétrer pour satisfaire le seul être qu’on adore. Elle dévoila que ces petits étaient nés de sa chair et que les vieux étaient les parents de son mari. Celui-ci, Ar’Guth, il avait dû mener une expédition dans les Flandres et la Hollande. Pour que son commandement fût lucide et ferme, on l’avait contraint de se séparer de sa famille. Ainsi, elle était venue en France.

Le délai révolu, on s’était mis en route pour l’empire allemand où Ar’Guth devait être arrivé. Quelque nuit, il réclamerait sa place auprès d’elle. Si elle ne l’aimait plus, étant sous l’empire de Gaspard, elle l’avait chéri ; et elle en vantait le courage, la capacité de rancune, la fauve jalousie, pour susciter celle de son amant. La voiture, maintenant, s’engageait dans un chemin difficile à cause de son inclinaison. Gaspard défiait l’absent et la Mabrouka prévoyait l’admirable scène qui mettrait aux prises ces deux hommes de trente ans.


Le rêve était si exactement l’image de la réalité que le vieux Gaspard s’agita. Mlle Rubis lui essuya le front où la sueur perlait. Il prononça parmi des mots confus :

— … Mabrouka…

Mlle Youyou et Michel étaient au pied du lit, côte à côte, guettant si l’aïeul n’allait pas s’éveiller enfin. Il haletait et, de nouveau, son visage se mouilla. Mlle Rubis épongeait les gouttes de sueur avec sollicitude ; et elle devinait les émois passionnés de l’âme ardente prisonnière de cette carcasse anguleuse.


Or, franchissant plusieurs semaines que l’amour avait remplies, Gaspard se retrouvait dans un cirque désolé ceint des monts du Taunus aux ruines pareilles, sur les cimes, à des géants taciturnes en armes. La voiture était là, près d’un chaos de roches basaltiques qui semblait témoigner d’une lutte de dieux. Le soir descendait, auguste, d’un ciel roux crevé de taches livides. Une fumée sortait du toit de la maison routière. Malgré les forestiers, Gaspard rapportait deux marcassins pris à la bauge. Il voyait le cheval efflanqué à l’attache et il discernait les vieux. Pour leur montrer les bêtes, de loin, il les éleva à bout de bras. Ils s’enfuirent, de toute la vitesse possible à leurs jambes roidies par l’âge. Lui, redoutant quelque fait de la destinée, il courut. La Mabrouka se débattait, dans la roulotte, et les sanglots des enfants cachés parmi les pierres énormes montaient vers les nues. Il atteignait le marchepied ; quand une voix cria :

— Gaspard !… Ar’Guth… est là… au secou…


À ce point du songe, l’esprit de Gaspard commanda à son corps ; et il répondit vraiment à l’appel de naguère, le torse dressé hors de la couche :

— Je viens, Mabrouka !…

Ses yeux clairs pleins du souvenir flamboyaient. Il désignait Michel et Mlle Youyou qui reculèrent d’épouvante. Mlle Rubis leur montrait la porte, répétant jusqu’à ce qu’ils fussent sortis :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en !…

Alors, elle s’offrit au mains de l’aïeul qui cherchaient une proie. Il avait continué son rêve. Au toucher de la chevelure et des épaules, il frissonna, parce que la jeunesse renaissait en lui, et il murmura :

— Mabrouka…

— Ah ! Gaspard ! dit Mlle Rubis défaillante. Les autres entendirent des gémissements ; mais ils n’osaient rentrer dans la maison. Leurs ombres parallèles en barraient la façade ivoirine sous la clarté de la lune et elles tremblaient derrière eux.