Un voyage en Orient

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Un voyage en Orient
A. de Lamartine



UN


VOYAGE EN ORIENT


PAR M. D’ESTOURMEL [1]




Un jour d’été de 1833, je naviguais, par une fraîche brise du matin, dans l’orageux et étroit canal qui sépare l’île d’Hydra de la côte ferme du Péloponèse. J’avais à gauche les vertes montagnes qu’on appelle les Jardins, parce que leurs flancs et leurs pieds sont ombragés de quelques lauriers-roses et de quelques grenadiers ; à droite, l’île, ou plutôt le rocher d’Hydra, dont les maisons, pour ainsi dire ciselées dans le rocher, font ressembler la ville à une large écaille de tortue qui dort sur la mer. Nous filions huit nœuds à l’heure, toutes voiles dehors jusqu’aux bonnettes ; notre navire, quoique solide et vaste, craquait sous le poids des mâts et sous les coups des grosses lames qui le prenaient en poupe, et qui rejaillissaient en jets d’écume salée sur le pont. En peu d’heures, nous atteignîmes l’entrée du profond golfe d’Athènes. Là, les trois mers se rencontrent dans une embouchure de dix ou douze lieues de largeur. Le choc des lames contraires qui venaient s’y engouffrer produisait un remous terrible ; la surface des flots était sillonnée par de longues crêtes d’écume. Tout à coup, balancée entre les collines ondoyantes dont elle coupait la mobile profondeur, nous apparut une embarcation légère qui s’ouvrait avec une prestesse intrépide sa route à travers ce splendide chaos. Elle toucha presque en même temps que nous la plage classique désirée. Nous en vîmes descendre trois voyageurs dont la physionomie vive et spirituelle exprimait cet intérêt prompt et cordial que les enfans de la France, quand ils demeurent fidèles au caractère de leur mère, accordent à tout ce qui s’offre à leur regard de beau, d’illustre, de grand. Ces voyageurs étaient le comte Joseph d’Estourmel et MM. de Gontaut, ses neveux. Le premier était arrivé à l’âge où l’imagination, encore dans toute sa force, se tourne désormais avec une involontaire mélancolie vers les impressions du passé, où le trésor principal de la vie se trouve déposé dans les souvenirs. Et qui, parmi nous, ne croit pas reconnaître dans la Grèce des souvenirs tout personnels, liés par une chaîne d’harmonie aux rêves, aux projets, aux généreuses illusions de sa jeunesse ? La carrière administrative dont, sous le gouvernement de la restauration, M. d’Estourmel avait parcouru de la manière la plus honorable les degrés supérieurs, s’était fermée pour lui depuis la soudaine transformation des institutions nationales ; mais son esprit, accoutumé aux efforts réguliers du travail, cherchait, dans l’exploration consciencieuse des contrées d’où l’ame littéraire et religieuse de la civilisation européenne est légitimement descendue, une occupation qui pût suffire à son activité ; il voulait clore par des peintures à la fois brillantes et vénérables la galerie variée de ses acquisitions intellectuelles. MM. de Gontaut, au printemps de la vie, foulaient avec une gaieté qui n’avait rien d’insouciant cette poussière imprégnée d’immortalité, cette côte que la réflexion fait sembler vieille comme l’histoire, et que l’œil trouve encore fraîche comme la fiction. La curiosité naturelle à cet âge courait au-devant du riche aliment que lui offraient ces terres saintes à tous les titres, que marquent à leur double limite le Parnasse et le Sinaï ; on aimait à voir tant d’espérances s’épanouir sur un sol où nous sommes accoutumés à placer le trône du passé. Nous visitâmes ensemble les monumens ruinés de la ville de Minerve, les humbles commencemens de renaissance que la capitale des Grecs affranchis avait alors à présenter aux voyageurs. M. d’Estourmel a consigné dans quelques pages bien pensées et bien écrites les impressions que l’étude d’Athènes venait de graver dans sa mémoire. On y trouve une description méthodique, claire, nullement pesante, de chaque vestige de l’antiquité : les détails abondent, car, sur le sol privilégié dont les échos répètent encore les chœurs de Sophocle, il n’est pas une pierre qui n’ait son nom, son concert et sa poésie ; mais, dans ces pages si remplies, la main la plus chagrine ne trouverait rien à retrancher.

Quelques jours après, nous abordions à Rhodes, charmés de la perspective d’y retrouver cet observateur tout à la fois enthousiaste et gai, si bien Grec par l’instruction, si bien Français par le caractère. Cette fois, des souvenirs d’une nature plus intime allaient, sur le terrain de la chevalerie, solliciter chez lui des émotions nouvelles, et jeter un pont lumineux sur l’abîme de siècles et d’évènemens qui sépare l’antique Hellade de la France contemporaine. Le heaume du croisé est un excellent intermédiaire entre la couronne du sacrificateur et le chapeau du pèlerin moderne. Malheureusement les vents contraires retardèrent de trois jours la relâche de M. d’Estourmel. Il vint à Rhodes le lendemain de notre départ, et s’y livra de bon cœur à ces recherches où des titres de famille, facilement découverts dans ces archives de pierre que la magnanimité indolente des Turcs a gardées intactes, le dédommagèrent amplement de sa fatigue. Les titres, à Rhodes, s’écrivaient avec du sang ; ils étaient scellés par la gloire. Le morceau qui concerne cet héroïque abri des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem est un des plus remarquables du premier volume par sa clarté et par sa couleur.

« Le moyen-âge est resté à Rhodes avec tout son appareil guerrier, ses tourelles, ses créneaux, ses ogives, ses armoiries. Nous possédons chez nous quelques maisons de ce genre ; mais une cité tout entière, c’était un spectacle complètement nouveau pour moi. Le port où nous descendîmes est bordé de quais en grande partie ruinés et de longues murailles hérissées de meurtrières ; une belle et haute tour carrée, crénelée, flanquée à son sommet de quatre tourillons, s’élève au-dessus des autres fortifications. Lors du siège, elle s’appelait la tour Saint-Nicolas, et elle fut vigoureusement défendue par un castellane. Une fois les portes franchies, on pénètre à travers un assemblage de maisons bâties en pierre, à petites croisées carrées, à portes basses et cintrées, avec des trottoirs qui ne laissent entre eux qu’une voie étroite. Quelques rues, mieux percées, forment le quartier noble, le faubourg Saint-Germain de Rhodes. Une d’elles, la plus droite et la plus large, a conservé le nom de rue des Chevaliers ; elle traverse la ville, aboutissant d’un côté à la mosquée, près de la porte du fort, de l’autre à l’ancienne église patronale de Saint-Jean. Les hôtels qui la bordent sont tels qu’ils étaient à la fin du XVe siècle, dont la plupart portent la date. Seulement quelques balcons fermés ont été ajoutés aux fenêtres pour empêcher le jour et surtout les regards de s’introduire du dehors dans l’intérieur des chambres. Des créneaux, de petites tourelles, des gouttières en pierre, s’avancent en saillie sur les façades ; de longs câbles sculptés marquent la séparation des étages. Dans l’architecture, des noms se sont conservés qui maintenant ne représentent plus rien. Qu’est-ce ; dans nos maisons modernes, qu’une croisée autour de laquelle règne un cordon ? Un assemblage de vitres et des moulures à l’entour. Mais les anciennes croisées représentaient exactement une croix, comme leur nom l’indique. La forme en fut adoptée à l’époque des croisades, et ce qu’on appela alors un cordon est bien réellement ce câble que je retrouve ici dans les encadremens.

« Ce qui contribue surtout à l’ornement, c’est la profusion d’armoiries en pierre ou en marbre blanc qu’on aperçoit jusque sous les toits ; quelquefois on voit réunis jusqu’à sept de ces écussons. La croix de l’ordre est partout, mais jamais seule ; la croix ancrée des d’Aubusson lui est accolée sur toutes les portes et les lieux les plus apparens, preuve évidente que la ville fut en grande partie reconstruite après le premier siège. On rencontre aussi fréquemment nos fleurs de lis : les maisons, ainsi décorées, présentent à l’œil un blason complet, souvent avec des devises et des inscriptions en caractères gothiques ; mais, au milieu de tant d’objets curieux, le voyageur éprouve un grand désappointement par l’impossibilité de se procurer à Rhodes le moindre renseignement. Les nobles hôtes de ces demeures n’ont laissé personne après eux, et cette colonie chevaleresque, en levant son camp, a emporté son histoire avec elle. Allez donc demander aux Turcs ce que fut Rhodes autrefois ? Ils ont trouvé des maisons vides, et s’y sont logés sans plus de façon, oubliant même d’enlever de dessus les murailles ces croix qui semblent encore les défier. Félicitons-nous de leur indifférence ; c’est à elle que nous devons la singulière conservation de cette glorieuse cité, dont il n’est pas exact de dire, ainsi que l’affirme l’abbé de Vertot, qu’elle n’était plus qu’un monceau de pierres et de terre quand elle fut rendue à Soliman, en 1522. »

C’est à Jérusalem que nous devions rencontrer de nouveau M. d’Estourmel. En faisant le tour de ces murailles où tant d’héroïsme a été prodigué par nos pères (non point en vain, car une lyre impérissable l’a célébré, et rien n’est perdu de ce qu’a touché le génie), notre voyageur chercha-t-il la brèche sur le haut de laquelle Raimbaud Créton, son aïeul, arbora le premier l’étendard de la croix ? J’en doute, car beaucoup de modestie est au nombre des qualités les plus attachantes de M. d’Estourmel ; mais, à sa place, nous recherchâmes religieusement ces traces glorieuses : la vanité est excusable pour un ami. Elle le serait du moins si quelque chose de petit pouvait tenir sur ce théâtre où les scènes les plus décisives pour les destinées humaines ont été rassemblées par la Providence dans une longue série de siècles semblables l’un à l’autre en ce point-là seul, où les moindres accidens du sol ont acquis des pas qui les ont foulés, des mains qui les ont modifiés, une importance sans égale ; lieu dont la simple mention fait battre le cœur et baisser la paupière aux fidèles des trois grandes législations religieuses, d’une extrémité à l’autre de l’univers. Nous parlions tout à l’heure de pèlerins engagés dans le voyage d’Orient : c’est un titre dont M. d’Estourmel se montre digne par la sincérité de sa vénération, par l’empressement infatigable de ses recherches. La description de Jérusalem remplit cent cinquante pages de ses deux volumes. Aucun des chroniqueurs de Godefroy ne l’emporte sur notre contemporain par la franchise des impressions, par la fidélité des peintures ; mais, bien qu’ému dans toutes les profondeurs d’une nature affectueuse et croyante, le voyageur garde partout l’aplomb de son observation, la justesse de son coup d’œil, l’ordre méthodique de ses idées. Le morceau suivant, que nous choisissons presque au hasard entre beaucoup d’autres dont l’intention est la même, résume d’une manière très caractéristique cette réunion dans M. d’Estourmel de deux hommes avec lesquels on éprouve à s’entendre un plaisir également facile, également pur.

« Une fois pour toutes, je m’expliquerai sur ce que j’entends par ces expressions : les mêmes lieux, la même demeure ; ce qui ne peut jamais vouloir signifier que le même emplacement. Il ne reste pas pierre sur pierre du temple, la cité juive a été ruinée de fond en comble ; les prophéties n’ont été que trop bien accomplies, et à chaque pas on peut dire ici : Consummatum est. Si donc ailleurs les ames pieuses se font un scrupule de douter, à Jérusalem c’est au contraire la foi qu’on accorderait sans examen à certains récits et à certains monumens, qui serait de nature à troubler les consciences, puisque cette foi aveugle se trouverait en contradiction avec ce qui a été prédit par Jésus-Christ lui-même. Nous avions avec nous un missionnaire espagnol d’une imagination très vive, dont la société me fut utile, parce qu’il savait le français et connaissait bien les localités. Le digne père Casto aurait vu de ses yeux le Sauveur couronné d’épines à la petite fenêtre de l’arcade à laquelle on donne le nom d'ecce homo ; qu’il n’aurait pas été plus convaincu que le bâtiment entier était resté intact depuis Pilate jusqu’à nos jours, malgré Titus et Cosroës. Il supportait impatiemment les objections, et il était bien tenté de déplorer mon incrédulité. J’avais beau lui répéter que personne n’était plus disposé que moi à croire à l’authenticité des traditions par rapport aux emplacemens, que j’en trouvais d’irrécusables garans dans la vénération qui, dès l’aurore du christianisme, s’était attachée aux lieux saints, dans la succession des évêques pendant les premiers temps, et dans la présence continue de familles chrétiennes à Jérusalem ; il n’était pas disposé à se contenter de cette déclaration. Elle était pourtant bien sincère, car je ne connais pas de ville au monde qui m’inspire plus la foi des emplacemens, et où les traditions me paraissent plus vivantes.

Ce n’est pas seulement la cité de David, le sanctuaire des Machabées, les trophées de Titus, les créneaux des croisés, les mosquées dont la sainteté ne le cède, dans l’islam, qu’au temple de la Mecque, ce n’est pas seulement la Jérusalem religieuse et la Jérusalem historique que M. d’Estourmel cherche sous la poussière et le deuil de son abaissement ; c’est encore à la clarté toujours vive de la poésie qu’il visite Sion et Siloé : la harpe des prophètes et la lyre chevaleresque de Torquato trouvent dans son récit des échos harmonieux. Entre les lignes sévères de la chronique et les nuages étincelans de la fiction se glissent dans le paysage les contours vaporeux de la légende. Sans y mettre le moindre artifice qui paraisse, M. d’Estourmel sait tirer un bon profit de tous ces matériaux divers. Il est si vrai dans toutes ses impressions, il se livre avec tant d’abandon au plaisir d’être convaincu, il compose un miel de si bon goût avec les fleurs quelquefois suspectes qu’il trouve sur sa route, qu’on ne se sent jamais le courage d’interrompre par des doutes historiques son confiant pèlerinage, éclairci dans ses détails par les illustrations fines et gracieuses que le crayon de M. d’Estourmel ajoute à presque toutes les pages du récit. On devine que Bethléem a sa bonne part du voyage, et, dans le fait, l’itinéraire suivi par M. d’Estourmel n’omet dans l’ancien patrimoine de Chanaan, transformé successivement en terre d’Israël et en royaume féodal de Jérusalem, aucun lieu qui ait été sanctifié par le bâton du patriarche, le manteau du prophète, la cymbale du psalmiste, le sang du martyr ou la lance du croisé.

Plus heureux que nous-même, le pèlerin dont jusqu’à présent nous avons accompagné les pas à la lueur de nos propres souvenirs a passé de Palestine en Égypte, interrogé dans Thèbes le mystère de la civilisation primordiale des grandes associations monarchiques, rêvé de Platon sur l’emplacement de Saïs, où le père de la philosophie grecque vint apprendre que les compatriotes d’Homère n’étaient, dans la généalogie des pensées humaines, que des enfans inexpérimentés ; enfin salué de nouveau, dans les plaines de Mansourah, l’ombre martiale et bénigne de saint Louis, dont il avait pris congé près des remparts de Sagette, où le bon roi donna de ses mains la sépulture aux champions de la croix. M. d’Estourmel parle de cette journée de la Massoure comme un soldat qui s’y serait trouvé ; on sent que dans ce désastre national sa propre famille aurait à revendiquer quelque part de cette moisson de gloire douloureuse que le temps recueille sur les tombeaux.

L’ouvrage de M. d’Estourmel est écrit avec une absence totale de prétention, une aisance facile, de bon goût, et un enchaînement remarquable de pensées. Il s’empare du lecteur, et le conduit sans effort comme sans langueur au terme qu’on ne voit pas approcher sans regret. Là, point de morceaux d’apparat, point de ces lambeaux de pourpre qui, dans un si grand nombre de relations dont chacune eut son jour, font ressortir, en cherchant à la déguiser, la pauvreté décolorée du tissu. C’est une odyssée du XIXe siècle, jamais chagrine, rarement éclatante, mais dont l’intérêt est soutenu autant que varié. La manière de M. d’Estourmel le rattache à cette école qui fleurit en France dans notre meilleur temps, alors que Hamilton racontait avec une négligence gracieuse les mémoires du chevalier de Grammont, et qu’étrangère comme Hamilton à toute école littéraire, Mme de Sévigné offrait le modèle inimitable des confidences faites à l’esprit par le cœur. C’est un ton sûr de bonne compagnie, c’est une habitude de correction qui fait rencontrer en toute occasion l’expression la plus logique en même temps que la plus naturelle ; c’est une candeur de sentimens qui dénote une ame sereine et douce, qu’une sympathie prompte et décidée met en harmonie avec le bon comme avec le beau. A ces graces natives joignez l’habitude des affaires, que décèlent la vigueur et la justesse des appréciations dans toutes les questions d’intérêt matériel que l’occasion s’offre d’effleurer, et cette expérience complète de la vie, qui jette des reflets sérieux sur un caractère que l’élasticité juvénile dont notre nation a le privilège n’abandonne pas dans ces lointaines régions.

Enfin l’artiste se reconnaît à chaque pas dans l’ouvrage de M. d’Estourmel. Ce don de fixer la forme exacte et d’indiquer la couleur véritable des objets, cette échelle de tons, cette fine gradation d’effets, sont tout aussi sensibles dans le texte du voyage que dans les dessins qui l’accompagnent, et ce talent d’arrangement à qui des amis applaudissent dans sa maison, le public l’entrevoit dans son livre, d’autant plus séduisant qu’il est dégagé de tous les artifices du métier, et que la pompe glaciale qui pèse sur les galeries n’approche pas de cette collection de croquis spirituels.

Aujourd’hui nous voilà rentrés tous les deux dans la patrie, lui pour publier à loisir le monument illustré de son beau voyage, et pour jouir en paix de ces années de détente que Dieu donne à l’homme après les années de fatigues, moi pour voyager encore, à travers ces nobles passions religieuses et politiques, à la recherche de ces idées vers lesquelles un instinct de découverte pousse les peuples, comme autrefois les navigateurs vers une partie de la terre certaine, quoique inconnue ; mais nous avons contracté, lui et moi, cette confraternité des voyageurs qui ne s’oublie jamais. Deux voyageurs nés sous le même ciel, parlant la même langue, déjà compatriotes une fois par la patrie où ils sont nés, ont en effet entre eux une autre patrie commune, c’est la terre étrangère qu’ils ont parcourue ensemble ; ce sont les sites, les peuples, les villes, les déserts, les monumens qu’ils ont visités, où ils ont rêvé, joui, souffert, prié ou pleuré ensemble, et dont les impressions et les souvenirs forment pour eux un fonds commun d’idées ou de sentimens. Cette communauté de souvenirs, de noms et d’images est une sorte de patriotisme de l’imagination. La Bible le savait quand elle faisait dire aux fils de Jacob : « Nous avons été voyageurs ensemble dans la terre de Chanaan. » Avoir couché sous la même tente ou dormi sous le même mur, c’est presque une amitié.

Et maintenant, si nous partions de nouveau pour visiter une second fois, après dix ans d’absence, cet Orient que nous avons abordé avec tant d’espérances, quitté avec tant de regrets, et où nous avons laissé tant d’amis, que verrions-nous ? Quels tristes et déplorables changemens le laps de ces dix années, l’égoïsme de l’Occident, la fausse politique des hommes d’état, n’ont-ils pas apportés dans ces contrées ? Cette mer de Syrie, couverte alors des deux belles flottes des Turcs et des Égyptiens, n’est plus sillonnée que par quelques voiles anglaises. Elles se promènent de Rhodes à Alexandrie, comme des sentinelles de la marine britannique, allant et venant devant la guérite de Malte pour empêcher Tyr et Sidon de renaître et de se montrer de nouveau sur la mer. Mahmoud est mort à Constantinople, et les beaux vaisseaux qu’il avait construits pour défendre son empire pourrissent dans le canal étroit du Bosphore, ne donnant d’autre signe de vie qu’un coup de canon tiré de temps en temps pour annoncer à la ville de Constantin qu’une esclave du sérail est accouchée d’un esclave, ou qu’un petit prince de l’Occident vient voir à Beglierbey comment est fait un successeur invisible et emmaillotté de Mahomet II. Beyrouth et Saint-Jean-d’Acre n’osent pas relever, devant un commodore anglais, leurs murailles écroulées sous le canon de 1840 ! La belle armée d’Ibrahim-Pacha a disparu, comme une poussière du désert, abattue et chassée par le vent d’Europe. Méhémet-Ali se tait et se cache dans Alexandrie. L’empire arabe qu’il méditait tiendra tout entier dans sa tombe. Les Maronites, ces Suisses du Liban, prêts pour l’indépendance, déjà armés, souvent vainqueurs et dominateurs de Damas, qui n’attendaient, pour fonder la colonie indigène de l’Europe dans l’Asie-Mineure, qu’un signe et un encouragement de la France, sont abandonnés par nous, trahis, livrés, massacrés. Ces nobles chefs qui descendaient au-devant de nous, du haut de leurs montagnes, à la tête de leurs tribus, ont vu incendier leurs demeures hospitalières, violer leurs filles, égorger leurs enfans par les Druses et par les Albanais L’émir Béchir, ce patriarche armé du nouvel Orient, qui régnait en paix sur deux races et qui les faisait multiplier et grandir ensemble, a été emmené captif à Malte sur un vaisseau anglais, puis transporté avec sa famille à Constantinople, puis exilé, à l’âge de quatre-vingt-six ans, avec sa femme et ses fils, dans un village obscur de la Turquie d’Asie. Il y a vu, dit-on, l’aîné de ses fils, l’émir Emyn, ce jeune prince guerrier et politique qui portait déjà le sabre de son père, massacré sous ses yeux par son escorte. Il a semé ses larmes et son sang sur toutes les routes. Ce beau palais arabe de Daïr-el-Kamar, aux flancs du Liban, que nous avons vu il y a peu d’années tout retentissant et tout resplendissant de sa puissance, n’offre plus que quelques pans de murs noircis par la flamme, et quelques Turcs assis sur ses ruines et fumant le narghilé dans ses vastes cours. Antoura, cette colonie française aux pieds du Liban, a été ravagé deux fois. Volney, le premier voyageur en Syrie, ne reconnaîtrait plus ce beau village où il apprit l’arabe, et où nous avons retrouvé son nom, gravé avec la pointe de son poignard sur le tronc d’un oranger grand comme un cèdre. Les cèdres d’Éden et de Salomon ont été coupés ou incendiés, pour que leur groupe séculaire ne servît plus de couronne au mont Liba n et de point de ralliement et de pèlerinage aux chrétiens. Lady Stanhope, cette énigme des deux mondes, cette nièce chérie de Pitt, sortie du cabinet de son oncle pour aller régner sur Balbek et sur Palmyre, est morte indigente et abandonnée dans sa solitude de Djoûm. L’excentricité grandiose de son mâle et bizarre génie est appelée folie par des touristes incapables de mesurer à leurs petites pensées la grandeur de cette sibylle de l’Orient. A peine quelques mémoires reconnaissantes comme les nôtres vont-elles, en idée, verser une larme sur sa tombe, et lui payer en souvenirs et en prières l’hospitalité du désert. Qu’elle y dorme en paix ! La folie des cabinets européens a soufflé sur ses rêves de liberté, et elle est enfermée pour long-temps dans une terre de servitude. Mais, quand une politique plus humaine réchauffera l’ame des peuples de l’Occident, quand la Syrie civilisée aura recouvré l’indépendance et l’empire sur ces misérables tribus nomades qui rongent la terre d’Abraham et de Fakar-Eddin, quand l’Arabie, déjà pleine d’hommes, aura ressuscité en peuples, ces peuples viendront en pèlerinage à Djoûm chercher la cendre de lady Stanhope ; Ils lui élèveront un tombeau à l’entrée de leur ville, et ils y graveront dans la langue de job : « A la femme européenne qui nous aima quand nous étions esclaves, et qui attira la première sur nous les regards et la pensée de l’Occident. Ce que les hommes de son temps appelaient son rêve n’était que le ressentiment de son génie et la prophétie de notre résurrection. »

Le livre de M. d’Estourmel ne sera pas seulement un charmant délassement d’esprit pour ces lecteurs qui, craignant les fatigues et les périls des longues traversées, aiment à faire voyager leur imagination aux dépens d’autrui, il sera encore un utile à-propos pour les hommes politiques dont l’horizon s’étend au-delà des frontières si étroites de la France. Il leur apprendra qu’il y a dans le monde d’autres Français que ceux qui sont nés sur le sol de la patrie, et que la puissance morale d’une grande et généreuse nationalité comme la nôtre s’étend bien au-delà de ce qu’on appelle la nation. La nationalité d’un peuple se compose des sympathies, des attachemens, des souvenirs, des espérances, que des peuples en apparence étrangers nourrissent pour la nation dont ils ont éprouvé ou dont ils attendent l’utile ou glorieux patronage. Voyez les Polonais en Europe, voyez les Maronites en Asie : l’amour de la France est une partie de leur patriotisme, et cet attachement est aussi une partie de la force de la France au dehors. Abandonner ces patronages, c’est abandonner une partie de sa force, c’est abdiquer une partie de sa nationalité. Parmi ces alliés de cœur que la France compte dans diverses régions du monde, il n’en est point qui pussent être un jour plus utiles à la cause de notre grandeur que ces peuples du Liban sacrifiés par nous pendant et depuis 1840. Ils adorent le nom français. Il semble qu’un instinct secret leur révèle d’avance qu’ils nous devront un jour une patrie à eux et leur liberté. Tour à tour victimes des Turcs et des Égyptiens, menacés par la Russie d’être assujétis à la domination du culte grec qui leur est odieux, avant une crainte naturelle de la domination protestante de l’Angleterre, ils ne trouvent qu’en nous cette parenté des souvenirs et cette confraternité de religion qui leur promettraient une protection conforme à leurs mœurs. Nous sommes leurs frères d’Occident. Témoins de la décadence rapide de l’empire ottoman, incrédules à la fondation d’un empire arabe, ils sentent approcher l’heure de la destinée. Ils sont en Orient la pierre d’attente d’une population saine, forte, laborieuse, industrielle, militaire, qui régénérera ces contrées. Ils sont le nœud qui rattachera l’Orient à la France. Si nous leur sommes nécessaires, ils nous seront utiles. Il nous faut des amis sur les rives de la Méditerranée. Nous faisons le désert en Afrique, mais nous ne nous faisons pas de partisans : le désert ne combattra pas pour nous. Les Maronites sont des amis tout faits par la nature et des partisans tout acquis par les siècles. La politique qui affecte de ne pas les voir est une politique aveugle ; la politique qui les sacrifie aux Turcs après avoir voulu les sacrifier aux Égyptiens est une politique imprévoyante et barbare. Quels vœux et quels sacrifices la France n’a-t-elle pas faits pour ressusciter les Grecs ? Que manque-t-il aux Maronites pour intéresser au même degré le cabinet français et le cœur politique de la France ? Rien, si ce n’est un nom aussi sonore et une mémoire aussi populaire. Comme peuple, ils sont aussi nombreux ; comme hommes, ils sont plus jeunes et plus sains ; comme situation géographique, ils sont aussi importans ; comme rapports commerciaux, ils produisent, consomment, échangent autant et plus avec nos navires, ils tiennent les clés du Liban, de Damas, de l’Euphrate et de cette Mésopotamie où les pas des caravanes semblent tracer la route des chemins de fer. Que leur manque-t-il pour multiplier, se consolider et se répandre du haut de leurs montagnes dans les plaines fertiles et désertes qui les attendent ? Rien que la sécurité et la liberté. Ils sont le noyau d’un grand peuple, et nous le laissons écraser. Leur ruine et leur sang ne crient pas seulement vengeance contre notre inhumanité, ils crient vengeance contre notre politique.

Tous les hommes qui ont visité comme nous ces peuplades guerrières, et qui ont reçu à titre de Français et de frères l’hospitalité sous leurs tentes, ont unanimement rapporté les mêmes impressions. M. d’Estourmel a le mérite de les colorer de la double chaleur de son style et de son pinceau. Son livre est un remords parlant contre notre oubli. On sent, en lisant ses pages, combien son cœur est contristé de respirer sous les cèdres du Liban un autre air que l’air du christianisme et de la liberté. A ce titre, il a une utilité de plus à nos yeux : il popularise un sentiment généreux dans l’ame de la France, et la générosité a été de tout temps la première des politiques pour notre pays. En résumé, ce livre à plusieurs styles, que tant de voyageurs français de toute date et de toute nature écrivent depuis un demi-siècle pour nous reproduire l’Orient, comptera désormais une page de plus, et M. d’Estourmel a inscrit son nom à son tour, entre MM. Michaud et de Marcellus, sur ces ruines de la Grèce et sur ces rochers du Liban où se lisait déjà le nom de M. de Châteaubriand.


ALPHONSE DE LAMARTINE.


  1. Deux beaux volumes in-8° avec dessins.