Un voyageur anglais aux îles Sandwich

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


UN


VOYAGEUR ANGLAIS


AUX ILES SANDWICH




Travels in the Sandwich Istands, by S. S. Hill ; 1 vol. in-8°, Londres, Chapman and Hall, 1856.





Les Anglais sont de terribles voyageurs ; ils, semblent doués en vérité de la faculté de locomotion, des dieux d’Homère, qui parcouraient le monde en trois enjambées. Je sais bien que, sans parler des rapides moyens de transport modernes, il faut rapporter en partie cette faculté à leur grande richesse, et surtout aux nécessités politiques qui leur font un devoir de visiter fréquemment les provinces lointaines de leur immense empire et les innombrables points du globe ou leurs intérêts sont engagés ; mais ce qui leur appartient en propre, et ce qu’aucun peuple ne possède au même degré, c’est leur infatigable ardeur, je dirais presque leur vigueur musculaire. Nous sommes essoufflés lorsque nous avons fait une simple excursion en Orient, ou pour avoir vécu quelques mois sous les tentes des Kabyles. Lorsque nous avons accompli une fois un voyage en Chine ou en Australie, nous avons besoin de toute une vie de repos. À notre retour, nous sommes tentés de croire à un miracle en nous voyant encore sur nos jambes, et tout le monde regarde avec curiosité un homme qui revient de si loin. Nous sommes tous un peu en Europe comme cet étudiant de Wittenberg, dont le docteur Luther parle dans ses Propos de table, qui partit un jour pour parcourir la terre, et qui, après avoir fait quelques lieues, revint effrayé s’asseoir devant le vieux foyer de famille en disant : « Comme le monde est grand ! » Les Anglais ignorent à la fois et cet étonnement naïf et cette nécessité du repos. Ils mettent un intervalle de huit jours entre un voyage en Égypte et un voyage en Suède, un intervalle de deux mois entre un voyage au pôle arctique et un voyage au pôle antarctique : le temps rigoureusement nécessaire pour réparer sa garde-robe, embrasser ses parens, serrer la main à ses amis et porter quelques toasts à la grandeur de l’Angleterre.

Prenons pour exemple quelques-uns des plus récens voyageurs anglais. Ils semblent doués du don d’ubiquité. Le lieutenant Burton, à peine revenu de son voyage aux villes saintes de La Mecque et de Médine, s’empresse d’aller rendre visite aux royaumes noirs de l’Afrique centrale. Le capitaine Lawrence Oliphant, après avoir chassé dans l’Inde anglaise, se fait transporter dans la Mer-Noire, parcourt la Grimée, puis, sans se reposer, s’embarque pour l’Amérique, traverse les déserts du Far-West, et va dormir dans les hôtels encore peu comfortables de Saint-Paul, une ville embryonnaire du Minnesota, destinée à un grand avenir. M. Hill, après son séjour au milieu des neiges de Sibérie [1], ne songe point à venir se reposer dans la terre natale, et se fait conduire aux îles Sandwich. Un fait non moins remarquable que l’ardeur et la rapidité avec lesquelles les Anglais exécutent leurs voyages, c’est le but excentrique qu’ils donnent à leurs excursions, le choix bizarre des pays qu’ils parcourent. Un voyage à Médine, au Soudan, dans le Far-West, aux îles Sandwich ! Nous voilà bien loin du classique voyage en Italie, et du romantique voyage en Espagne, qui sont les colonnes d’Hercule de tout voyageur français bien élevé. Nous voilà plus loin encore de ces pérégrinations du beau monde russe aux villes de bains et de plaisirs, de ces séjours prolongés dans les joyeuses capitales, Vienne, Paris ou Florence. Les Américains eux-mêmes, grands voyageurs déjà, n’ont pas la curiosité originale des Anglais. Tout en disant beaucoup de mal de l’ancien monde, ils le visitent beaucoup ; ils vont plus volontiers à Paris et à Naples que sur les bords du fleuve des Amazones et dans les forêts de l’Amérique du Sud.

Cette ardeur voyageuse des Anglais est presque une vertu ; elle est la preuve d’une très noble curiosité d’esprit. Je lisais dernière ment dans je ne sais quel récit d’un voyageur anglais, peut-être dans le livre de M. Hill lui-même, qu’il avait toujours considéré comme un devoir moral de l’homme de visiter avant sa mort la planète sur laquelle il habite. L’accomplissement de ce devoir n’est malheureusement qu’à la portée du petit nombre ; mais on peut dire à la louange des Anglais que ce petit nombre s’en acquitte consciencieusement. Beaucoup jugeront ce devoir un plaisir ; il s’en faut pourtant qu’il soit toujours escorté d’agrémens ; il requiert au contraire, comme tous les devoirs, beaucoup de force d’âme et d’oubli de soi, beaucoup de dédain de l’aisance vulgaire. Il n’est pas doux, quand on a été habitué à toutes les délicatesses de la civilisation, de parcourir sous la pluie des savanes immenses et de manger des semaines entières les mets excentriques des cuisines sauvages. Ajoutez à cela que les périls qui vous attendent n’ont rien qui flatte la vanité. C’est une surprise agréable et romanesque que d’être attaqué au coin d’une route par de pittoresques bandits calabrais ou espagnols ; mais il n’y a certainement rien de plus prosaïque que d’être exposé à défendre sa vie contre des bandes nomades de peaux-rouges ou des troupeaux de loups faméliques. Dans ces excursions anglaises aux pays déserts et sauvages, les périls sont obscurs et sans éclat, les fatigues sans aucune compensation. La meilleure preuve que le plaisir de tels voyages n’en compense pas les ennuis, c’est que chez les autres nations il n’y a que des hommes voués à la science ou des aventuriers traînant une vie inutile qui accomplissent de telles excursions. À quelques rares exceptions près, nos gentlemen ont plus de souci de leur santé et de leur importante personne. Quand ils visitent l’Amérique, cela veut dire qu’ils se sont rendus à New-York ou à Boston, mais nullement qu’ils vont parcourir les prairies du Far-West. Ce n’est cependant pas faute de courage que le Français recule devant ces voyages lointains. Qu’est-ce donc qui le retient ? C’est la pensée de fatigues ennuyeuses et de périls sans aucun bénéfice ; Le Français laisse ces sortes d’expéditions aux monomanes possédés de passions botaniques et géologiques, ou aux pauvres diables qui n’ont rien à perdre ; mais les Anglais qui exposent ainsi leur personne sont au contraire la plupart du temps des gens qui ont beaucoup à perdre, ce sont des officiers, de jeunes lords, des commerçans, quelquefois même des dames. N’étant pas forcés par les nécessités de la vie à de tels voyages, ils seraient donc très bien en droit de les baptiser du nom de devoir accompli ; ils sont plus modestes, ils appellent cela du nom de plaisir, et en effet leur grande force physique, en leur faisant en quelque sorte du mouvement une loi hygiénique, transforme ces fatigues en plaisirs.

Mais devoir ou plaisir, encore une fois cette ardeur voyageuse mérite presque le nom de vertu. Elle le mérite par les services qu’elle a rendus à la race humaine ; elle a droit à la reconnaissance des nations. C’est en grande partie à cette vertu que nous devons d’avoir aujourd’hui une connaissance à peu près exacte de notre globe. Toutes les mers ont été sondées, toutes les îles décrites, tous les continens parcourus ; mœurs, religions, costumes et coutumes de toutes les peuplades, les Anglais nous en ont donné des descriptions, rapporté des échantillons ou des dessins. Ce peuple d’explorateurs se trouve avoir fait au XIXe siècle pour le monde physique ce que l’illustre lord Bacon a fait au XVIe siècle pour le monde moral. De même que lord Bacon traça la géographie morale de l’esprit, indiquant avec sa fine précision les récifs, les écueils, les îles salubres, les détroits dangereux, les Anglais modernes ont décrit le plan de la création, et en ont retracé le dessin infiniment compliqué. Pas plus que lord Bacon, ils n’ont fait œuvre spéculative ; pas plus que lui, ils n’ont cherché l’unité et le principe de cette variété de faits qu’ils décrivaient. Explique qui voudra la raison d’être du genre humain, le rôle de notre planète, le principe de la création, la fin de cette innombrable quantité de faits tous divers, et qui semblent n’avoir entre eux qu’une lointaine analogie : ils ne s’en chargeront pas. En revanche tous les matériaux pour une telle œuvre ont été rassemblés un à un, fragment par fragment, grâce à leur patience, à leur curiosité, à leur amour pratique des faits. Là ne se sont pas bornés leurs services : de même qu’ils rapportaient en Europe des échantillons de toutes les civilisations et de toutes les barbaries, ils se présentaient eux-mêmes, partout où ils passaient, comme de vivans échantillons d’une civilisation supérieure. Par eux, l’homme caucasique a pris possession de la terre entière, possession en un double sens, matériellement et moralement. Ils ont enfoncé dans le sol leur pioche et leur charrue ; ils ont forcé les imaginations des populations lointaines à reconnaître leur supériorité. Devant eux, le désert a reculé ; devant eux, le vieil Orient s’est troublé et a perdu confiance en lui-même. Rapaces ou non, avides et égoïstes ou non, ils ont été partout les pionniers de la civilisation, ils ont établi en fait la supériorité de notre race sur toutes les races de la terre.

Cette influence de l’Angleterre sur notre globe est d’autant plus puissante, qu’elle s’exerce d’une manière active, concrète, et par le moyen des individus. Ce n’est pas par ouï-dire que les habitans des pays lointains connaissent la puissance anglaise ; ils savent à quoi s’en tenir lorsqu’ils voient fonctionner devant eux des machines anglaises et qu’ils ont éprouvé la résistance des solides poings anglais. Ainsi partout l’Angleterre est représentée non-seulement d’une manière officielle, mais d’une manière réelle, par sa population. Le grand secret de la force extérieure de l’Angleterre ne réside pas dans son nom, mais dans ses citoyens : contraste parfait avec la France, dont l’influence tient non aux citoyens, mais au gouvernement. Il ne faut point médire de l’influence de la France au dehors ; elle est très grande, et elle est un obstacle à bien des injustices et à bien des arbitraires. Seulement cette influence est pour ainsi dire abstraite et métaphysique. On nous connaît au moins de nom, parce que nous signons des traités, quoiqu’ils restent sans application la plupart du temps ; on devine notre puissance, parce que de loin en loin, lorsque quelque acte injuste est sur le point de s’accomplir, notre gouvernement envoie à ses consuls un ordre de protester et de résister. Cependant notre influence n’a pas, comme celle de l’Angleterre, ce double point d’appui, le gouvernement et la nation elle-même. Un résultat à la fois très heureux et très désastreux découle de ce fait. Nous gardons sur les peuples un certain prestige mystérieux et tout d’imagination. Grâce à cette influence purement gouvernementale et à l’inertie de nos concitoyens, nous n’intervenons presque jamais pour des intérêts bien directs, et nous avons peu de querelles personnelles. Si on ne nous redoute pas beaucoup, on ne nous hait point ; quelquefois même, lorsque des difficultés sérieuses surviennent, on espère en notre protection. Sauf de rares exceptions, notre rôle sur presque toutes les mers et dans presque toutes les affaires lointaines est surtout celui d’arbitres. Le petit nombre de nationaux que nous avons à protéger, notre peu de goût pour l’émigration et l’infériorité relative de notre commerce dans les pays lointains nous empêchent d’agir autrement qu’à titre d’arbitres désintéressés, et nous conservent ainsi, bien à notre insu, notre renom chevaleresque. Chinois, sauvages et gauchos se moquent quelquefois de nous avec impunité ; mais nous n’ayons pas à supporter les haines et les ressentimens que l’Angleterre supporte, il est vrai, avec une si calme indifférence, et en leur faisant rendre de si beaux profits.

Les événemens dont les îles Sandwich ont été le théâtre depuis dix ans sont une confirmation de ce fait. Les caractères des deux influences anglaise et française y apparaissent bien tranchés. Découvertes par Cook en 1778, ces îles qui pour nous sont restées, jusqu’à une époque récente, de simples points géographiques, ont été, dès les premiers jours, occupées et exploitées par les Anglais. Les vaisseaux de Vancouver y laissèrent, comme sentinelles de la civilisation, des matelots qui devinrent les confidens et les ministres du roi indigène. L’église anglicane y dépêcha ses missionnaires pour apprendre aux habitans, qui se livraient le plus innocemment du monde aux libertés de la nature, la pratique des bonnes mœurs, qui agissent sur eux, paraît-il, comme le poison, car sous leur influence ils meurent par milliers. Enveloppés de cette double influence politique et religieuse, les indigènes se sentirent bientôt si dépendans, que, dès l’époque de la restauration, le roi et la reine de ces îles, conseillés par les agens anglais, pensèrent qu’il était de leur devoir d’aller présenter leurs hommages à la cour dont ils n’étaient en réalité que les vassaux. Ils vinrent en Angleterre et y moururent. Le capitaine anglais lord Byron transporta les corps de leurs majestés dans leur terre natale, nomma un conseil de régence, et fit proclamer un parent du roi défunt. Durant de longues années, l’influence anglaise continua d’agir sourdement, et d’autant plus à l’aise qu’elle n’était encore contrariée par aucune autre puissance. Enfin en 1840 éclata l’événement qui dénonça nettement au monde, assez peu attentif, il est vrai, à de telles affaires, que l’Angleterre avait atteint le but de sa patiente politique : nous voulons parler de la déclaration d’indépendance. Les chefs et le peuple des îles Sandwich se rédigèrent une déclaration des droits, établirent une constitution sur le modèle anglais, et la firent signer au roi. Depuis cette époque, l’archipel hawaïen est gouverné par le système représentatif. Nous n’y voyons aucun mal. Cependant, comme M. Hill passe rapidement sur ce fait, nous aurions aimé qu’il insistât davantage, et qu’il nous apprit si c’est bien spontanément que ces naïfs sauvages ont proclamé leurs droits et leurs devoirs. Nous aurions aimé à connaître si c’est d’eux-mêmes que les habitans d’Owhyhee et autres îles ont trouvé le système de la balance des pouvoirs et de la monarchie limitée. Quoi qu’il en soit, cette révolution avait deux résultats pour l’Angleterre : elle établissait d’abord ce fait, que ses conseils étaient prépondérans ; en second lieu, de ces îles, qui pouvaient être pour la première puissance maritime venue un objet de conquête, elle faisait un pays indépendant, régulièrement gouverné, ayant son autonomie propre, comme on dit aujourd’hui, et avec lequel tout gouvernement devrait avoir des relations politiques à l’européenne. Deux ans après l’installation du nouveau régime, le gouvernement anglais le reconnut, et signa une déclaration par laquelle il s’engageait à ne jamais prendre possession d’aucun territoire des îles Sandwich. Le gouvernement français, alors étroitement allié à l’Angleterre, signa cette même déclaration, et l’indépendance des îles Sandwich fut ainsi établie par les deux principales puissances maritimes de l’Europe.

Au fond, que signifiait cette déclaration, et que prouvait-elle ? Elle prouvait que les déclarations d’indépendance peuvent être aussi une manière de protectorat ; elle signifiait surtout que l’Angleterre prenait des garanties pour l’avenir. Quoique la déclaration repoussât toute idée de protectorat sur les îles, elle établissait ce protectorat en fait. Qu’arriverait-il en effet le jour où une autre puissance chercherait à s’emparer de l’archipel hawaïen ? L’Angleterre sériait forcée, en vertu de sa déclaration même, de protéger le roi Kamehameha. Les événemens n’ont que trop prouvé sa sagacité, car c’est l’argument qu’elle a fait valoir lorsque, il y a deux ans, les États-Unis ont cherché à s’emparer de ces îles. En 1843, on ne pouvait prévoir la conquête de la Californie et l’importance que, par suite de cette annexion, les îles Sandwich allaient prendre pour le commerce américain. Néanmoins il a été fort heureux pour l’Angleterre que cette indépendance nominale fût reconnue par un traité. Par la déclaration de 1843, et par le traité de commerce et d’amitié qui lui fut substitué en 1846, l’Angleterre obtenait ce double avantage, d’entourer de sécurité les intérêts de ses nationaux engagés dans ces îles, et d’écarter la concurrence des puissances maritimes qui, un jour ou l’autre, auraient pu être tentées de s’en emparer. Elle obtenait encore cet avantage, de ne point se montrer usurpatrice à l’américaine et de substituer à une prise de possession violente une lente assimilation. Avant l’invasion des Américains, les Anglais étaient donc le seul peuple qui eût des intérêts sérieux dans ces îles, où la France n’était guère représentée que par ses consuls résidens, quelques pauvres missionnaires catholiques et les équipages de sa station navale. Les Anglais au contraire ont mis leurs nationaux dans les conseils du roi, tiennent une grande partie des postes de l’état, et sont représentés par une population nombreuse de colons, de planteurs et de négocians. Dans de telles conditions, la déclaration d’indépendance des îles Sandwich n’a pas coûté à l’Angleterre, il faut l’avouer, un bien grand effort d’humanité. Un fait d’ailleurs en dit plus que toutes les considérations : si, comme il est très permis de le supposer, la race indigène vient à s’éteindre dans ces îles, quelle sera la population qui lui succédera, et alors de quel gouvernement les îles relèveront-elles ?

Telle est l’influence anglaise : secondée par l’action commerciale, colonisatrice de ses citoyens, elle équivaut à une conquête. Il en est tout autrement de la France, où le gouvernement est obligé d’agir seul, sans le concours des citoyens. Les déclarations d’indépendance lui coûtent beaucoup plus, et équivaudraient pour elle, dans bien des cas, à la perte de son influence. Nous faisons cette observation parce que M. Hill, selon l’usage beaucoup trop général de ses compatriotes, a cru devoir nous donner des conseils au sujet de l’occupation d’Otahiti. Il déplore que cette île soit placée sous un gouvernement militaire, que l’indépendance des Otahitiens ne soit que nominale, que le port d’Otahiti soit soumis à des règlemens vexatoires. Il nous recommande de suivre la ligne de conduite adoptée à l’égard des îles Sandwich, et de reconnaître l’indépendance d’Otahiti. Autant vaudrait nous recommander de céder à l’Angleterre nos droits et notre influence. M. Hill le sent bien ; aussi, comme consolation, il nous montre les îles encore inoccupées de l’Océan qui pourraient nous fournir un théâtre d’action en remplacement de celui que nous aurions perdu. C’est réellement trop de bonté ! Si nous avions déjà à Otahiti une nombreuse population de colons et de marchands ; si nos compatriotes, au lieu de représenter officiellement la France et de faire partie d’une garnison française, représentaient au contraire Otahiti au profit de la France et tenaient entre leurs mains les plus petits postes de l’état ; si nos missionnaires étaient aussi nombreux que les missionnaires de la riche église anglicane [2], nous pourrions sans danger pour nos intérêts proclamer l’indépendance d’Otahiti et engager les autres nations à la reconnaître. Malheureusement nos moyens d’action sont très différens de ceux de l’Angleterre. « C’est tant pis, » dira M. Hill, et nous le dirions volontiers avec lui, mais c’est un fait. L’œuvre de civilisation que l’Angleterre accomplit si rapidement avec le concours de ses citoyens, la France est condamnée à l’accomplir plus lentement par l’action de son gouvernement. M. Hill gémit sur la condition des Otahitiens. Je ne vois pas cependant qu’il cite aucun fait assez grave pour motiver ses gémissemens ; bien plus, il reconnaît que les habitans d’Otahiti sont mieux logés que les habitans des îles Sandwich. Les maladies introduites par les Européens sont les mêmes dans les deux archipels. Quant à la dépopulation d’Otahiti, elle est sensible ; cependant, après avoir atteint un certain niveau, elle s’est arrêtée, tandis que celle des îles Sandwich ne discontinue pas. Nous n’avons pas ouï dire qu’un système de taxes pareil à celui de M. Judd ait été introduit à Otahiti, et nous verrons tout à l’heure les conséquences de ce système que M. Hill mentionne si froidement.

La France et l’Angleterre ont donc signé ensemble la déclaration par laquelle l’indépendance des îles Sandwich est reconnue. S’il y a désintéressement d’un côté, c’est assurément du côté de la France. En signant ce traité, elle s’est interdit pour l’avenir tout droit d’occupation ; en outre, c’est bien l’indépendance des naturels du pays qu’elle a entendu protéger : elle n’a pas de nationaux à défendre ; son commerce avec ces îles est plus que minime : le seul article que nous puissions échanger avec les naturels est celui des spiritueux, et justement le traité le frappe, dans un intérêt de moralité publique, d’une demi-prohibition. Nos missionnaires ne sont pas assez nombreux pour lutter contre les missionnaires protestans. Le traité ne nous confère en réalité qu’une influence morale. N’est-ce rien cependant ? Tout récemment cette influence nous a mis à même de retarder un acte d’agression, sans aucun profit pour nous et au grand avantage de l’Angleterre.

En effet, depuis quelques années les Anglais ont trouvé des concurrens redoutables dans les Américains. La conquête de la Californie, l’extension de leur marine marchande et de leur commerce, leurs récentes communications avec l’extrême Orient, ont donné pour les États-Unis un grand prix aux îles Sandwich. Ils se sont vite aperçus que cet archipel formerait une excellente station navale pour les navires californiens. Le sol de ces îles convient d’ailleurs admirablement à l’établissement des plantations et aux cultures qui sont propres aux états du sud : le coton, le tabac, le riz, la canne à sucre, le café y sont cultivés avec avantage. Les Américains s’y sont transportés en masse. Aussi habiles que les Anglais dans l’art de conquérir par la colonisation, sachant bien qu’un pays reste toujours à la longue au peuple qui possède la plus grande partie des terres, qui bâtit et occupe la plus grande partie des maisons, qui possède la plus grande partie des magasins, ils se sont mis avec ardeur à ce travail de conquête progressive et quasi-souterraine. Ils ont été bientôt assez nombreux pour balancer l’influence anglaise et pour partager avec les Anglais le gouvernement du roi. En outre, fait plus important, ils ne se sont pas contentés de former des établissemens, ils se sont généralement fait naturaliser sujets du roi Kamehameha. Autant d’Américains naturalisés citoyens des îles hawaïennes, autant de Sinons tout prêts à ouvrir les portes à la mère-patrie. Forts de tous ces avantages, ils parurent croire un instant que le moment était venu de soumettre l’archipel à leur domination. La France et l’Angleterre étant occupées à la guerre d’Orient, ils profitèrent de l’occasion pour multiplier partout leurs intrigues. Les projets de traité, d’annexion et de conquête surgirent de toutes parts. Pendant que M. Gadsden travaillait le Mexique, que M. Cazenau, accompagné de son ardente épouse, cherchait à établir, à l’aide d’un innocent traité de commerce, le protectorat des États-Unis à Santo-Domingo, les capitaines de navires américains stationnés dans la baie d’Honolulu cherchaient, par toute sorte de vexations et d’impertinences, à amener le vieux roi Kamehameha, qui s’était laissé circonvenir par l’influence américaine, à abdiquer au profit des États-Unis. Les intrigues des États-Unis furent vaincues là, comme à Santo-Domingo, par l’action commune de la France et de l’Angleterre, et le projet d’annexion des îles Sandwich, délibéré en séance secrète par le sénat de Washington, n’eut pas de suite [3]. Il est permis de croire que si l’Angleterre eût été seule, les États-Unis n’auraient pas reculé aussi facilement qu’ils l’ont fait. Cependant quel autre intérêt qu’un intérêt purement moral avions-nous à défendre ?

Les intrigues recommenceront, car les Américains ont refusé de se lier les mains pour l’avenir. Plusieurs fois l’Angleterre et la France leur ont proposé de signer un traité par lequel les trois puissances s’engageraient en commun à défendre l’indépendance des îles ; ils ont invariablement décliné cette proposition, et se sont bornés à reconnaître les droits de la dynastie régnante. « La vraie manière de reconnaître et de respecter l’indépendance de ces îles, ont répondu avec une habile hypocrisie les ministres de Washington, est de ne pas enchaîner la spontanéité de leurs habitans et de les laisser toujours libres de prononcer sur leurs destinées ultérieures. Nous reconnaissons le gouvernement établi comme nous reconnaissons tous les gouvernemens de fait, parce que nous n’avons aucun droit à empêcher les peuples de disposer d’eux-mêmes à leur volonté. » Tirez la conséquence de ce principe. Si un jour, pour une raison ou pour une autre, les îles Sandwich s’offraient aux États-Unis, ceux-ci ne pourraient s’empêcher de les admettre dans leur empire. Quelle raison l’Amérique aurait-elle donc de s’engager contre ses intérêts ? Son devoir est de reconnaître le présent et de réserver l’avenir.

La position des trois puissances maritimes dans l’archipel hawaïen est donc très différente et parfaitement déterminée. La reconnaissance du gouvernement de ces îles équivaut, pour l’Angleterre, à la protection de ses intérêts nationaux ; la reconnaissance de ce même gouvernement équivaut, pour les États-Unis, à l’abandon momentané de leurs intérêts. Au fond, c’est une querelle entre Anglais et Américains ; la France n’a là qu’un intérêt purement moral, et lorsqu’elle a signé la déclaration de 1843, elle n’a point évidemment songé à protéger les intérêts anglais ou américains, assez forts pour se défendre eux-mêmes, mais à protéger le roi Kamehameha et ses sujets. Qu’arriverait-il par conséquent le jour où le roi Kamehameha n’existerait plus et où ses sujets seraient absorbés par une population étrangère ? La déclaration d’indépendance aurait cessé, pour la France, d’avoir une raison d’être, et son devoir politique serait de rester neutre dans la querelle qui ne manquerait pas de surgir entre les deux grandes puissances de race anglo-saxonne. Quel intérêt avons-nous à empêcher ces îles d’être américaines plutôt qu’anglaises, si elles doivent cesser un jour d’appartenir à la population indigène ? Nous faisons cette observation, parce que, depuis quelque temps, nous devenons réellement injustes à l’égard de l’Amérique, et qu’il est à craindre qu’à un moment donné nous nous croyions obligés de défendre une indépendance qui n’existerait plus de fait. La politique française doit être dans cette question ce que serait, selon toute probabilité, la politique anglaise dans la question de Cuba, si les États-Unis tentaient résolument de s’en emparer. La France aurait tout intérêt à défendre l’Espagne d’une manière active, à lui prêter l’appui de ses armes et de sa marine, car la ruine de l’Espagne retomberait indirectement sur elle et affaiblirait encore ses alliances naturelles. Quant à l’Angleterre, il est permis de croire qu’elle n’offrirait à l’Espagne que son appui moral, et qu’elle garderait dans cette question une stricte neutralité. Cette ligne de conduite politique n’est point une hypothèse, elle a été recommandée plus d’une fois dans les journaux et les revues de l’Angleterre [4], et nous devons avouer qu’au point de vue anglais, elle est parfaitement raisonnable. L’esprit américain est, il est vrai, très envahisseur, mais nous n’avons probablement pas la prétention de régler ses destinées ; nous ne devons lui résister que là où nos intérêts réels sont en jeu. Tel est le cas pour Cuba, tel est le cas pour la possession exclusive de l’isthme de Panama ; quant aux îles Sandwich, c’est affaire à l’Angleterre de se pourvoir. Nous insistons sur ce point, parce que cette question de l’annexion peut se présenter à l’improviste, et que c’est assez des griefs sérieux que l’Amérique ne manquera pas de nous fournir sans aller nous en créer d’imaginaires.

Telles sont les intrigues dont l’archipel des Sandwich est le théâtre, et qui composent à peu près toute son histoire. Tout est récent dans ces îles, l’histoire politique comme l’histoire géologique elle-même. Lorsqu’elles ont surgi du sein de la mer pauvres et nues, continens et îles étalaient depuis longtemps sous le soleil les splendeurs de leur végétation, et avaient témoigné, par des efforts successifs de création, des vertus cachées de leur sol. L’aspect général de ces îles indique qu’il n’y a pas encore bien longtemps que la patiente nature y est assise devant ses creusets alchimiques. Pas de minéraux, sauf des matières volcaniques refroidies, sauf des matières en quelque sorte rudimentaires et en leur premier état de combinaison, des pierres calcaires et quelques lacs de sel liquide ; peu de forêts, peu de variétés de végétaux. Le règne animal, dans de telles conditions, y était, il y a soixante-dix ans, encore singulièrement restreint et se composait de chiens sauvages et de porcs ; les autres animaux y ont été importés depuis la découverte. Vancouver fit cadeau aux indigènes de bœufs et de vaches qui furent abandonnés à eux-mêmes et qui ont fini par former des tribus d’animaux sauvages dans les parties montagneuses de l’île d’Owhyhee. Les tribus ailées y sont aussi peu nombreuses que les quadrupèdes et y brillent par leur rareté. « C’est une sensation rafraîchissante, dit M. Hill, d’entendre tout à coup dans ces îles éclater le chant des oiseaux. » Le climat y est à la fois très sec et très humide, le terrain très fertile là où l’action bienfaisante des eaux s’est fait sentir, — partout ailleurs stérile, volcanique. La race qui habite ces îles n’est point autochtone et trahit une origine malaise [5]. Les mœurs de cette population étaient, comme celles de toutes les populations de l’Océanie, un mélange d’extrême férocité et d’extrême douceur ; ils dansaient, nageaient, suivaient avec une obéissance tout à fait exemplaire les leçons de leur complaisante mère la nature, se faisaient la guerre, et parfois, dans les jours de victoire ou de réjouissances nationales, s’asseyaient autour d’un banquet composé de rôtis humains. Malgré ce cannibalisme, ils avaient les habitudes les plus gaies et la même facilité de vivre que possèdent les oiseaux. Les tourmens de la morale leur étaient inconnus. Télémaque, dans Homère, déclare sentencieusement qu’il est difficile de connaître son père ; mais aux îles Sandwich, cette difficulté étant transformée par le fait des mœurs en impossibilité absolue, le rang était déterminé par la qualité de la mère. Toutes les variétés d’union entre les sexes étaient également légales aux îles Sandwich : monogamie, bigamie, polygamie, mariages libres, unions aux rapides divorces. La condition des femmes n’était pas précisément agréable ; elles n’avaient sur l’homme aucun moyen de domination, la jalousie étant inconnue à ces populations. Les femmes étaient des objets d’hospitalité pour les visiteurs de la cabane ; c’eût été blesser les sentimens les plus délicats de ses hôtes que de les considérer autrement. L’institution religieuse du tabou (interdiction de certains objets et de certains actes de la vie par ordre des prêtres) existait dans ces îles, et pesait particulièrement sur les femmes avec une terrible tyrannie. Tout leur était interdit par leurs maris ou leurs frères : l’appartement des hommes, la table de famille, la nourriture délicate. Défense, sous peine de châtimens sévères, de toucher à de certaines friandises, telles que les viandes de porc et de tortue, les fruits du bananier et du cocotier. L’infanticide était en honneur dans ces îles et s’élevait presque à la hauteur d’une institution. Quant au gouvernement, il réalisait l’idéal que quelques philosophes attribuent aux populations slaves, celui d’un roi qui, sans s’astreindre aux pédantesques formalités des traditions et des lois, gouvernerait spontanément et d’après ses inspirations intimes. Le roi décrétait selon son plaisir des massacres et des guerres. Un fait assez singulier, c’est que non-seulement le rang et la condition, mais les fonctions individuelles étaient héréditaires ; ainsi les bardes et les poètes chargés de chanter les victoires des rois, les orateurs chargés d’aller haranguer les ennemis ou les alliés des rois, exerçaient leurs fonctions par droit d’hérédité. Telles étaient les mœurs pittoresques et fortement colorées des habitans des îles Sandwich jusqu’au jour où les missionnaires vinrent ouvrir parmi eux des cours de morale qu’ils ont écoutés, on peut le dire à leur louange, avec autant de soumission qu’ils écoutaient auparavant les leçons de la nature.

L’histoire des îles, depuis cette découverte, consiste tout entière dans les progrès de la civilisation sous l’influence toute-puissante de l’Angleterre. Toutefois cette œuvre bienfaisante a été puissamment aidée par l’action d’un homme singulier, le roi Kamehameha Ier, souche de la dynastie régnante. L’histoire de ce bizarre héros est intéressante, elle prouve que le monopole des grandes âmes n’appartient pas exclusivement à certaines races, et que nous n’avons le droit de mépriser aucune peuplade, si misérable qu’elle soit. Lorsque l’illustre et infortuné Cook découvrit, pour sa gloire et son malheur, l’archipel hawaïen en 1778, chacune de ces îles était gouvernée d’une manière indépendante et par un roi national. En 1782, tout changea de face. Le roi d’Owhyhee mourut, laissant à la manière des rois mérovingiens une partie de son royaume à son fils Kiwalao et l’autre partie à son neveu Kamehameha. L’ardent Kamehameha déclara la guerre à son rival, le tua après un combat acharné qui dura, dit-on, huit jours, et réunit l’île entière sous sa domination. Il ne s’en tint pas là. Il avait à se venger du roi de l’île de Mawhee, qui avait envoyé des secours à son rival. Il le vainquit, ajouta Mawhee à ses domaines, et retourna écraser la rébellion des chefs qui s’étaient soulevés derrière lui. Quelques années après, lorsque Vancouver lui eut enseigné à former une armée et lui eut donné des armes à feu, il partit à la tête d’une armée de seize mille hommes pour aller conquérir les autres îles de l’archipel, qui depuis cette époque a formé un seul et même royaume. Ce conquérant, qui était extrêmement doux comparativement à ses prédécesseurs, avait de vagues instincts de civilisation qui seraient probablement morts en lui, si la découverte des îles et les fréquens voyages des navigateurs anglais n’avaient pas coïncidé avec son règne. Deux matelots, Isaac Davis et John Young, avaient été pris et retenus comme otages après des combats meurtriers entre l’équipage d’un navire américain, l’Eleanor, et les indigènes. Le roi se prit d’amitié pour eux, en fit ses ministres, et sous leur influence les désirs vagues de civilisation qui se trouvaient chez Kamehameha prirent une forme précise. À cette influence permanente, il faut ajouter l’influence exceptionnelle de Vancouver, qui dans ses fréquens voyages aux îles Sandwich avait fini par prendre un grand empire sur l’esprit du roi. C’est à ses bienfaisans conseils qu’on doit les principaux progrès accomplis dans ces îles en si peu de temps. C’est lui qui ébranla dans l’âme de Kamehameha la croyance aux superstitions nationales, qui releva la condition des femmes, et fit cesser les nombreuses interdictions qui pesaient sur elles. Quoique comblés d’honneurs et de richesses, les deux matelots américains se sentaient atteints de nostalgie et désiraient revoir leur pays ; Vancouver les consola, les encouragea à rester là où ils étaient comme des sentinelles perdues de la civilisation. Sous l’action commune de ces deux matelots, du brave Vancouver et de Kamehameha, leur complice dans cette œuvre de civilisation, les choses changèrent rapidement de forme ; la promiscuité diminua, les sacrifices humains et les repas de cannibales disparurent. Les Européens, n’ayant plus à craindre d’être mangés sous un gouvernement dirigé par des hommes de leur race, abordèrent dans ces îles, et leur présence, en imposant aux chefs indigènes une retenue qu’ils avaient jusque-là ignorée, mit fin aux actes arbitraires comme aux caprices superstitieux.

L’œuvre de ce demi-héros fut continuée par son successeur le prince Liholiho, qui monta sur le trône sous le nom de Kamehameha II. La tâche du nouveau roi fut relativement facile. Aidé par l’influence des femmes à demi délivrées de l’oppression du tabou, il fit cesser toutes les pratiques superstitieuses qui les tyrannisaient encore ; aidé par l’influence des Européens et des missionnaires qui s’étaient installés dans l’archipel dès la première année de son règne, il ordonna la destruction des idoles et prononça officiellement la mort de la religion nationale. À la suite des missionnaires protestans arrivèrent les missionnaires catholiques, et le christianisme fut définitivement établi dans ces îles. M. Hill récrimine beaucoup contre les missions catholiques, il les accuse d’avoir semé dans la population des germes de division. Il cite quelques paroles assez sensées d’un chef indigène nommé Boki, qui s’était opposé avec force à l’admission des missionnaires français. « Chez les nations puissantes et éclairées, aurait dit Boki, de nombreuses sectes peuvent exister et vivre en parfaite harmonie, mais dans une aussi petite société que la nôtre, toute différence d’opinions religieuses exciterait des contentions dangereuses, arrêterait le progrès de la civilisation, et amènerait peut-être la complète désorganisation de la société. » Ce n’était vraiment pas mal raisonner pour un sauvage ; seulement Boki se chargea de démentir ses propres paroles, et se convertit au catholicisme dès qu’il eut vu célébrer la messe. Quoi qu’en dise M. Hill, le catholicisme, par ses pompes, ses cérémonies, ses images et ses pratiques, semble bien mieux approprié que le protestantisme à des populations naïves, peu raisonneuses, gouvernées surtout par les impressions extérieures. Nous ne pensons pas que la confession soit une si mauvaise institution pour les femmes hawaïennes, et nous ne croyons pas qu’elles soient assez sophistiquées déjà pour avoir appris tout le parti qu’on peut tirer de l’absolution. Les récriminations et les citations de Paul-Louis Courier nous semblent assez déplacées, et la seule chose que nous puissions lui concéder, c’est qu’il est toujours à craindre en effet que certaines populations ne prennent les cérémonies du culte pour la religion même, l’ombre pour l’esprit. Cependant ce danger disparaît si les Hawaïens possèdent les dons intellectuels que M. Hill et presque tous les voyageurs leur attribuent. Des hommes qui ont une aptitude si marquée aux mathématiques, qui se gouvernent constitutionnellement et prononcent dans leurs chambres législatives des discours tout aussi bien raisonnés que ceux dont retentissent les tribunes européennes, sont bien capables sans doute de pénétrer les mystères de la religion et de distinguer les symboles des idées qu’ils représentent.

Les Anglais vantent beaucoup l’intelligence des naturels des îles Sandwich ; ils ne tarissent pas en éloges sur ce peuple, qui a su se former un gouvernement libre, assurer son indépendance et établir des relations régulières avec les grands états des deux mondes. Il y a sans doute beaucoup à rabattre de ces louanges excessives : ce qu’on ne saurait nier néanmoins, c’est qu’en effet, les Hawaïens sont doués d’une assez remarquable aptitude à la civilisation ; mais leur intelligence mériterait plutôt le nom de docilité, qualité qui trompe souvent l’œil d’un observateur exercé, et qui chez les êtres naïfs et simples, les enfans par exemple, se confond parfois avec l’intelligence. Ils apprennent vite ce qu’on leur enseigne, et ils apprennent plus vite encore à rougir de leurs anciennes habitudes sauvages. M. Hill cite quelques traits qui font le plus grand honneur à la conscience morale de ce peuple, mais qui sont en même temps de tristes symptômes pour son avenir. Ainsi dans une visite à la baie de Karakakooa, lieu où périt Cook sous les attaques des indigènes, le voyageur, lorsqu’il s’enquit auprès des habitans voisins de la baie de l’endroit précis où s’était accompli le meurtre, trouva tous ces pauvres gens frappés de terreur ; le visage empreint de tristesse, ils baissaient la tête de honte et n’osaient répondre. Ils demandèrent aux voyageurs quel était le meilleur moyen d’expier le crime dont leurs pères avaient été coupables, exprimèrent le plus profond repentir d’un acte qu’ils n’avaient point commis, et aussitôt qu’il leur fut répondu que la meilleure preuve de repentir était d’écouter docilement les instructions des missionnaires, la joie reparut sur tous les visages. Les vieillards qui ont connu d’autres mœurs et d’autres habitudes que celles aujourd’hui existantes ne parlent jamais du passé qu’avec un certain regret mêlé de reconnaissance pour le présent. Un jour, à un dîner, comme on parlait de l’ancienne cuisine sauvage et que les récits qu’on en faisait excitaient l’hilarité des jeunes gens, une vieille femme qui ne partageait pas ces sentimens joyeux, dit en s’adressant aux voyageurs : « Bons étrangers, ce n’était pas seulement le poisson que nous mangions cru avant que les missionnaires nous eussent enseigné la nouvelle religion ; lorsque j’étais enfant, la moitié des convives ici présens, pour peu qu’il y eût eu un moment de disette et que les appétits eussent été bien aiguisés, auraient trouvé que vos deux corps étaient un repas bien insuffisant. » Cette docilité, cette assimilation rapide des leçons de morale qui leur sont données, honorent certainement les naturels des îles Sandwich, mais ces qualités ne sont pas sans danger pour l’avenir de leur race. Cette absence de transition entre deux états si complètement opposés ne peut qu’énerver et affaiblir les qualités primitives ; elle est incapable d’enfanter autre chose qu’un ordre social bâtard et sans originalité. Cette facilité d’assimilation indique en outre une grande mollesse de nature, une incapacité absolue de résistance, et l’absence de tout sentiment profond, de toute solide attache à une tradition quelconque. L’intelligence des Hawaïens ressemble, cela est fort à craindre, à celle des enfans prodiges. L’Europe a sa bonne part de reproches à se faire dans l’éclosion hâtive de ces trop rapides sociétés qui poussent artificiellement comme des fleurs de serres chaudes. Elle croit faire œuvre de civilisation en poussant autant qu’elle peut la roue du progrès, et souvent elle ne fait qu’une œuvre de destruction. C’est malheureusement ce qui arrive aux îles Sandwich.

Il se passe en effet dans cet archipel un phénomène singulier que constatent tous les voyageurs, et dont aucun ne donne la raison. La dépopulation des îles Sandwich marche avec une excessive vitesse. À l’époque de la découverte, l’archipel comptait près de deux cent mille âmes ; en 1848, il n’en avait plus que 80,000, et M. Hill estime que pendant son séjour dans les îles 10,000 indigènes étaient morts de diverses épidémies régnantes à cette époque ; 70,000 âmes est la moyenne de population que les voyageurs attribuent à ces îles. À quelle cause faut-il attribuer ce phénomène de destruction ? Aux maladies que leur ont apportées les Européens, telles que la dyssenterie, la grippe, la rougeole, et d’autres encore qui défient toute dénomination ? La raison véritable est, je crois, beaucoup plus morale et politique. Ces Hawaïens dociles, qui s’assimilent si promptement les institutions civilisées, semblent ne pouvoir cependant supporter l’éclat de la civilisation ; elle les énerve et les tue. Dans la vie civilisée, qui est en parfaite opposition avec la vie de la nature, tout doit être en harmonie, mœurs et institutions. Aussitôt qu’on adopte la civilisation, il faut en prendre nécessairement les habitudes ; il faut songer à se défendre des intempéries des saisons ; à se construire une maison, à refaire ses forces par une alimentation artificielle, à se défendre contre des maladies artificielles par des remèdes artificiels aussi. Rien de tout cela n’existe aux îles Sandwich. Il a été facile de leur donner un gouvernement à l’anglaise, mais changer les habitudes est une tâche moins aisée. Les Hawaïens ont un gouvernement civilisé et des habitudes sauvages ; ils vivent ainsi dans la situation la plus équivoque et la plus insalubre de toutes, tant au point de vue physiologique qu’au point de vue moral. Ils sont soumis à un travail plus régulier qu’autrefois, et ils continuent à habiter des huttes malsaines ; contre leurs maladies nouvelles, ils emploient les vieux et inefficaces remèdes de la nature : pour apaiser les ardeurs de la fièvre, ils se couchent dans l’eau froide d’un ruisseau et y restent jusqu’à ce qu’ils trouvent la mort. En outre, la civilisation suppose une certaine attache à la vie, un certain amour des choses terrestres, une haine de la mort que les Hawaïens ne possèdent pas. Ils vivent comme les oiseaux, sans bien savoir au juste ce que c’est que la vie ou la mort. Le spectacle de la mort n’a rien qui les attriste, et c’est le rire aux lèvres qu’ils reçoivent le visiteur dans la hutte où gît le cadavre d’un père ou d’un enfant. M. Hill rapporte une anecdote qui illustre d’une manière si remarquable cette insouciance, qu’elle mérite d’être citée textuellement :


« Un jour, me promenant seul dans l’intérieur de la ville, cinq ou six jeunes femmes assises à la porte d’une hutte de gazon, après m’avoir accueilli avec leur explosion de rires accoutumée, me prièrent d’entrer dans leur demeure. Les huttes des indigènes, grâce à l’absence de fenêtres, sont généralement très obscures à l’intérieur. Celle où j’entrais n’avait qu’une seule petite ouverture, et une sorte de verandah, établie à l’extérieur pour permettre aux femmes de s’asseoir à l’ombre, rendait encore cette obscurité plus intense. Toutefois je pus apercevoir une espèce de lit, et ne voyant pas d’autre siège autour de moi, je m’assis dessus. Alors toutes les femmes s’assirent sur leurs nattes, et j’essayai d’entamer avec elles une conversation et de la mener aussi loin que me le permettaient les quelques mois de leur langage que j’avais appris dans les vocabulaires des missionnaires. Ma tentative mit en belle humeur toute la joyeuse bande, mais ne fut pas d’ailleurs sans succès. Questions et réponses furent échangées des deux parts, et notre conversation devenait de plus en plus amusante, lorsque subitement, portant mes yeux, qui commençaient à se faire à cette obscurité, vers le milieu de la chambre, j’aperçus une femme étendue sur une natte. Je demandai alors à demi par des mots, à demi par des signes, pourquoi elle était si tranquille et si elle sommeillait ; en réponse à ma question, une jeune femme, parlant également moitié par signes et moitié par paroles, me demanda d’approcher et de regarder, ce que faisant, j’observai que la femme étendue sur la natte était vêtue de la large chemise habituelle aux indigènes, mais que la tête était ornée de feuilles et de fleurs sauvages. Je me figurai, en la voyant dans cet accoutrement, qu’elle venait sans doute de prendre une part active dans quelque cérémonie nuptiale propre aux indigènes et qui m’était encore inconnue, et j étais sur le point de lui donner une bonne poignée de main, lorsque mon oreille fut frappée par un mot prononcé par une des femmes, mot que je connaissais bien et qui me révéla ce que la couleur seule de la peau m’aurait révélé chez une personne de race blanche : — cette personne ne sommeillait pas, elle était morte. Après avoir touché la chair de la défunte pour m’assurer de la vérité, je retournai vers le lit sur lequel je m’étais assis, et je m’aperçus alors que je l’avais partagé avec le corps inanimé d’un homme de la même race qui était étendu dans une bière assez semblable à celles dans lesquelles nous déposons les restes de nos morts chéris. Les femmes me firent comprendre que l’homme était mort depuis quelques jours, mais je ne pus découvrir quel degré de parenté il avait avec elles. La jeune femme, qui était leur sœur, était morte depuis quelques heures. »

Cette insouciance de la mort est encore augmentée par la vague pensée, répandue parmi les populations hawaïennes, que leur race est destinée à disparaître prochainement. La civilisation, au lieu de leur inspirer des pensées d’espérance, les remplit au contraire de tristesse. La civilisation, comme nous l’avons montré, les amène à rougir d’eux-mêmes et les humilie plus qu’elle ne les relève. Ainsi leurs qualités mêmes, la douceur, la docilité, leur tournent à désavantage et deviennent pour elles des agens de destruction. Maintenant quels sont sur les Havaïens les effets de ce gouvernement à l’européenne vanté avec tant d’enthousiasme par les écrivains anglais ? Sont-ils toujours salutaires et moraux et peuvent-ils contribuer à arrêter ce phénomène de la dépopulation ? Voyons un peu. Ce gouvernement à l’européenne est obligé d’agir par les moyens qui lui sont propres, moyens réguliers, mécaniques. Il fonctionne entre les mains de deux ministres principaux, tous deux de race anglo-saxonne, M. Wylie, ministre des affaires étrangères, et M. Judd, ministre des finances. C’est à ce dernier qu’on doit le système d’impôts aujourd’hui en vigueur aux îles Sandwich. Trois impôts pèsent sur les indigènes : l’impôt de capitation, qui est d’un dollar pour chaque Hawaïen adulte, d’un demi-dollar pour chaque femme adulte, d’un quart de dollar pour chaque garçon ou fille âgé de quinze à vingt ans ; — la taxe des écoles, par laquelle chaque homme en état de travailler est obligé de donner treize semaines de travail manuel s’il est propriétaire, et vingt-six semaines s’il ne l’est pas ; cette taxe peut être rachetée par la somme de 2 dollars en argent ou de 3 dollars en produits naturels ; — enfin la taxe des routes, qui est de douze jours de travail, rachetables au prix d’un dollar et demi. À ces taxes directes vient s’adjoindre un impôt assez lourd sur les animaux ; les chevaux sont taxés à un demi-dollar, les mulets et les ânes à un quart de dollar, les chiens et les chats, animaux de luxe, paraît-il, à un dollar. Toutes ces taxes sont d’un poids très lourd pour les malheureux Hawaïens, qui ont encore très peu l’habitude du travail régulier, et qui, ainsi qu’on peut le croire, n’ont point par devers eux un grand capital. La plus lourde de ces taxes est celle dite de capitation, parce qu’elle doit être payée en argent et ne peut être rachetable par le travail manuel. Quels moyens de satisfaire à l’impôt ? Il y en a plusieurs, tous plus nuisibles et plus destructeurs les uns que les autres. Le plus simple est de s’enfuir et de se cacher. M. Hill, dans ses excursions, rencontra un jour dans une caverne une bande affamée, à demi nue, dormant sur un lit de boue humide, qui s’était résignée à cette vie de misère pour échapper aux percepteurs de l’impôt et à la prison, conséquence inexorable du non-paiement des taxes. Un autre moyen plus hideux et plus honteux encore, c’est la prostitution des femmes, seule denrée que les habitans aient à leur disposition lorsqu’ils n’ont pu se défaire avantageusement de leur poisson ou de leurs noix de coco. Ce commerce est devenu nécessaire et légal par suite de l’établissement d’un système d’impôt régulier ; mais sous l’influence de ce triste régime la population continue à décroître. Tel est le résultat qu’a amené l’administration civilisée de M. Judd, ancien ministre de l’Évangile, si je ne me trompe, résultat contre lequel, il faut le dire à leur louange, les missionnaires catholiques ont plusieurs fois réclamé. Ainsi les finances de l’état reposent indirectement sur la prostitution, moyen à peu près unique d’acquitter l’impôt exigé par les nécessités d’un gouvernement civilisé.

Cette prétendue civilisation, dont on a fait tant de bruit dans ces dernières années, est donc, en beaucoup de cas, une chose factice, artificielle, tout extérieure, manteau décent, propre à cacher les misères de la réalité. Le peuple hawaïen connaît surtout les oppressions des sociétés civilisées. Si l’on peut accorder que les missions et les écoles ont fait quelque bien, il faudra reconnaître aussi que ces avantages sont plus que contrebalancés par cette prostitution périodique et devenue nécessaire. Les effets moraux de la prédication sont certes fort annulés par cette honteuse plaie. Mais si cette civilisation est apparente, où est la réalité dans les îles Sandwich ? La réalité, ce sont les intérêts anglais et les intrigues américaines, le jeu politique qui se déroule lentement et sans bruit dans ces îles lointaines, et devant lequel fond et disparaît la population. Hélas ! il n’y a guère d’intérêts hawaïens, et, des trois puissances protectrices des îles, il n’y a probablement que la France qui ait cru à cette demi-mystification. Il n’y a que des intérêts anglais et américains, et peu nous importe lesquels l’emporteront. Nous ne pouvons arrêter les progrès du mal et donner aux sujets du roi Kamehameha les moyens de croître et de multiplier, et par conséquent nous devons nous abstenir de protéger des intérêts qui ne sont pas, ceux que nous nous sommes engagés à défendre. De toute façon, il est à craindre que notre intervention, dans quelque circonstance qu’elle ait à agir, ne profite à d’autres peuples que le peuple hawaïen. C’est le fait que nous avons voulu mettre en lumière, et qui nous a engagé à nous arrêter un moment sur le spectacle de cette double société, — une société agonisante, une société naissante, — perdue au milieu de l’Océan. Nous ne pouvons en quelque sorte rien pour la société agonisante, la seule que nous ayons eu l’intention de défendre ; c’est aux politiques à voir s’il convient à la France d’aider de son influence l’un ou l’autre des deux partis qui divisent la société naissante.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voyez, dans la Revue du 1er août et du 1er septembre 1835, les curieuses études de M. Saint-René Taillandier sur la Sibérie, d’après les voyageurs allemands et anglais.
  2. Lorsque M. Hill visita Otahiti, il n’y avait dans l’Ile que deux prêtres.
  3. Voyez le récit de ces intrigues dans les Annuaires des Deux Mondes de 1854-55 et 1855-56.
  4. Notamment dans un article très net du Westminster Review, n° de juillet 1855.
  5. Comme depuis quelque temps la rage d’assigner une origine hébraïque à toutes les tribus sauvages semble s’être emparée des cerveaux américains et même de quelques cerveaux anglais, on n’a pas manqué de faire descendre les indigènes de l’archipel hawaïen des tribus juives. On s’est appuyé sur certaines coutumes et cérémonies, telles que la circoncision, l’offrande des prémices, la purification après l’accouchement, qui se trouvaient chez les naturels des îles Sandwich.