Une étape de la conversion de Huymans

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Dorbon-aîné (p. 4-61).
Cl Boissones & Taponier
ANDRÉ DU FRESNOIS


UNE ÉTAPE


DE LA


CONVERSION


DE


HUYSMANS


D’APRÈS DES LETTRES INÉDITES


A Mme DE C...


Avec un Portrait de J.-K. HUYSMANS


DORBON-AINÉ
19, boulevard HAUSSMANN, 19
PARIS
UNE ÉTAPE
DE LA
CONVERSION DE HUYSMANS
d’après des lettres inédites à Mme de C...




J.-K. Huysmans a fourni, durant ces derniers mois, le sujet d’un nombre assez considérable d’articles ou de volumes. Plusieurs traitent de sa conversion et beaucoup ont pour auteurs des ecclésiastiques. Huysmans avait en quelque sorte un pied dans l’Église, et quand on met un pied sur ce terrain-là, on détermine chez les indigènes des mouvements dont la répercussion est incalculable. M. l’abbé Mugnier a publié des Pages catholiques extraites de l’œuvre de Huysmans. Plus récemment, un critique louait l’auteur des Sœurs Valard d’avoir seul compris l’âme des Foules de Lourdes. Le voici donc, en dépit de quelques protestations, catalogué écrivain pieux.

On sait pourtant que l’Eglise n’accueillit qu’avec circonspection l’hommage de ce romancier bilieux. Huysmans, en efiet, comme Barbey, comme Verlaine, comme Chateaubriand, reste un chrétien inquiétant. Si, durant les offices, il couvre dévotement son visage de ses mains, il ne manque pas de glisser, entre les doigts, un regard pervers qui va découvrir, avec une sûreté


merveilleuse, l’usure des vêtements rituels et les taches du linge sacré. Vieille habitude de conteur naturaliste qui cultiva toute sa vie, avec patience et méthode, un goût inné pour le laid, le malpropre et le biscornu. Cette dilection singulière a été signalée maintes fois. Elle apparaît dans les premiers livres de Huysmans. Quelques-uns pourraient donner à croire qu’il existait malgré tout, chez ce contempteur du monde et de l’humanité, autant d’aspirations vers l’idéal que de dégoût du réel. Il n’en est rien. Cet homme, revenu de tout, n’était jamais allé nulle part, et l'on se demanderait en vain, pour justifier le mépris dont il accablait le siècle, quel paradis intérieur il avait bien pu contempler.

Le paradis, un paradis où un romancier, naturaliste à souhait et pessimiste comme il convient, ne trouverait rien à mépriser, quel enfer ! Tel M. Folantin à la gargote, Huysmans revint toujours à ses premières joies et rechercha, en toute occasion, le voluptueux haut-le-cœur qui lui était nécessaire comme à d’autres une bouffée d’air pur. Littérateur, et jusqu’à la manie, il porta sur ses confrères des jugements d’une iniquité criante. Converti, il ne maltraita pas moins l’objet de ses nouvelles amours. On a parlé de sa bonté, une bonté bourrue, très réelle sous l’enveloppe rugueuse. Tandis qu’il manifestait fort indiscrètement sa méchanceté, Huysmans se cachait pour faire le bien. Il en va tout de même après la conversion. Elle n’enseigna pas à Huysmans l’usage de cette vertu active que le langage chrétien nomme la charité. La grâce, en le touchant, ne lui conféra pas tous les dons qui sont ses attributs ordinaires. Si la foi en une autre vie donna, aux dédains qu’il nourrissait pour celle-ci, une sorte de légitimité métaphysique, on ne voit pas qu’elle lui ait dispensé des joies positives ; et, lorsqu’il veut exprimer l’extase du mystique qui s’abîme dans son Dieu, il lui faut recourir aux procédés habituels du romancier, aux méthodes de l’historien, parce qu’il ne trouve pas en lui-même les données suffisantes. La religion n’a donc pas modifié son caractère. Esthétiquement, c’est heureux, puisque ce sont les aspérités de son caractère qui donnent du relief à son œuvre. Mais que penser, après cela, de sa foi ?

Non que l’on puisse douter de la sincérité de Huysmans. Il est trop aisé de supprimer les questions difficiles à résoudre, et puis, l’insincérité complète est beaucoup plus rare qu’on ne le croit d’ordinaire : le plus souvent, il n’y a là qu’un mot dont on se sert pour rendre compte grossièrement d’un ensemble de phénomènes intellectuels dont on n’a pas su pénétrer la complexité ni démêler les rapports mutuels. Des souffrances héroïquement supportées, une mort admirable attesteraient, au besoin, la solidité de sa conviction. C’est sur les plaies de son corps que fleurit le sentiment religieux qui, impuissant à panser des blessures dont les familiers des derniers jours ne parlent qu’avec épouvante, permit du moins au malade de leur assigner un but. L’homme est un animal raisonneur, et les religions savent quelquefois trouver le chemin de son cœur en accordant à sa raison des satisfactions illusoires. Une véritable fureur d’expiation animait le moribond : « Jamais je ne

souffrirai assez pour racheter l’ignorainie de ma vie », murmurait-il ; ou encore : « Pardonnez, sainte Vierge, au salaud que je suis ! »

Mais c’est là, aux termes près, le langage de tous les chrétiens. Huysmans, à ce moment, et sur le terrain limité de la foi, ne se distingue plus du charbonnier. Il participe de la psychologie propre à l’état de croyant. Nous nous soucions moins du but qu’il a dès lors atteint que des chemins qu’il avait suivis pour y parvenir. Ils sont parfois imprévus. L’un d’eux passe par le carrefour du schisme, longe les étangs de l’occultisme et côtoie les obscures forêts de la magie la plus noire. C’est à cette partie du trajet que se rapportent les documents qui nous ont été communiqués par Mme de C... Nous y trouverons le reflet des pensées de Huysmans à

l’époque où, d’après M. Remy de Gourmont, « sa conversion était déjà en train, mais s’il la désirait, il l’espérait à peine et peut-être la redoutait », et nous chercherons ce que ces documents peuvent nous apprendre sur cette conversion elle-même.

C’est aux environs de l’année 1889 que Huysmans commença de s’intéresser aux questions religieuses, et d’abord aux à-côtés de ces questions. C’est aussi en 1889 que M. Remy de Gourmont rencontra Huysmans [1]. Celui-ci, jusque-là, ne s’était guère occupé de Dieu, si ce n’est pour jurer par son saint nom. Les deux écrivains, au moins en


apparence, semblaient devoir se comprendre à merveille. Huysmans cherchait des documents pour son roman Là-Bas, et s’intéressait aux dépravations du sentiment religieux. M. de Gourmont, qui depuis a rejoint sa véritable famille intellectuelle, celle de Rivarol et de Voltaire, appréciait alors, dans les élans orgueilleux du mysticisme, le moyen d’entretenir l’exaltation d’un égoïsme passionné. Les mêmes impressions, ressenties en commun, qui donnèrent à Huysmans le goût définitif des pompes catholiques, servirent à M. de Gourmont pour rédiger certaines pages pleines d’un pessimisme dédaigneux et un peu morbide, mais aussi d’une extraordinaire beauté verbale. On eût bien étonné l’auteur du Fantôme, si on lui avait dit que pour Huysmans le décor catholique deviendrait autre chose qu’un prétexte à

littérature. « N’y voyant qu’une méthode d’art, qu’un moyen romantique, qu’une arme de guerre contre la laideur naturaliste, j’étais très loin de supposer que, sous le rideau de pourpre, Huysmans cherchât des réalités dogmatiques : nos conversations étaient si peu édifiantes, si loin de toute religiosité ![2] »

Mme de C... elle aussi, à l’obligeance de qui nous devons les lettres dont nous nous servirons tout à l’heure, connut Huysmans vers le temps qu’il songeait à quitter le diable, et les diablesses, pour aller à Dieu. M. de Gourmont a d’ailleurs rapporté déjà comment Mme de C... « qui avait à ce moment des familiarités avec l’Église, donna à Huysmans occasion d’assister à des cérémonies

religieuses rares et émouvantes, telle une prise d’habit aux Carmélites de la rue de Saxe [3] ». Pour la documentation de Là-Bas , première incursion d’un naturaliste dans le surnaturel, Mme de C... rendit à Huysmans d’appréciables services, notamment par les renseignements qu’elle lui fournit « touchant un très curieux mauvais prêtre qu’elle avait connu (2)[4] ». Ce chanoine Docre du livre est toujours vivant. Grâce à elle, encore, Huysmans put entrer en relations avec un autre personnage à qui il demanda des détails sur le satanisme contemporain. Le Matin a public, quelque temps après la mort de l’écrivain, la lettre dans laquelle Huysmans formulait cette requête. Afin de rassurer son

correspondant sur ses intentions, il se montrait spiritualiste ardent et flatteur fort adroit :

Il me faut, écrivait-il le 7 février 1890 à l’ex-abbé Boullan,l'aide d'un homme supérieur, au-dessus l'aide d'un homme supérieur, au-dessus éloigné des enfantillages malsains et l'inquiétants des spirites et de l' immuable sottise des cléricaux. Cet homme ne peut être autre que vous. Ah ! tenez, j ai entendu parler ces occultistes, un soir, de votre personne avec une telle haine et une si précise terreur, que, du coup, je vous estimai fort. Je vous jure que mon livre sera un sacré branle-bas dans ce camp-là !



Cette période durant laquelle Huysmans travailla à son livre est certainement une des plus importantes dans l’évolution de ses idées, bien qu’elle ne soit marquée par aucun événement décisif. Le désir d’un changement

de vie s’était empare de Huysmans. Il en résulta que, l’ouvrage publié, l’auteur pria Mme de C... de le mettre en rapports avec un religieux, le P. Léonce de Saint-Paul, carme dans un couvent de Passy. Celui-ci, avant de s’occuper de Huysmans, et le sachant de lettres, voulut connaître ses œuvres. La lecture de Là-Bas, paraît-il, l’épouvanta. Malgré les préoccupations religieuses qui en forment toute la trame, ce livre lui sembla plein de malice, de superbe et de perversité. Il redouta d’accorder à l’auteur l’accès de la communauté. C’est alors que Mme de C... confia le néophyte à M. l’abbé Mugnier qui mena à bien, comme on sait, la tâche difficile, et fit doucement s’étendre, sur la moelleuse litière dé l’orthodoxie, la brebis fatiguée.

Ce beau sauvetage, comme on le pense


bien, ne s’opéra pas d’un seul coup. Là-Bas avait paru au commencement de l’année 1891. Huysmans, son œuvre terminée, n’avait point rompu les relations nouées avec certaines personnes dont les unes lui avaient fourni, pour son livre, des indications, et les autres des modèles. Parmi ces personnes se trouve précisément l’abbé Boullan, « l’homme supérieur » dont il a été question dans le passage cité par le Matin. Huysmans, dans l’été de 1891, habita à Lyon chez ce Boullan. Les lettres qu’il écrivit de là à Mme de C... nous donnent d’abord quelques détails sur la vie que l’on y menait :

... Voici de quoi il s’agit, disait Huysmans à Mme de C... le 17 juillet 1891 ; savoir si Stanislas de Guaita est très malade. D’après des conjonctures que je vais vous expliquer, il doit être, à l’heure qu'il

est, au lit, et le bras qu’il s’injecte d’habitude de morphine, doit être comme une outre.

Voici ce qui se serait passé.

Ici, à Lyon, chez le bon Boullan, c’est une mélée générale pour l’instant. Assisté d’une fort extraordinaire somnambule et de maman Thibaut, il se démène et se cogne. Or de Guaita aurait empoisonné la petite somnambule qui lui aurait riposté par la loi du retour. Si bien qu’il y aurait intérêt à savoir si, en effet, de Guaita a écoppé.

Les deux femmes, ici, le voient au lit.

Ouf ! ! ! — C’est égal, je passe des journées pas ordinaires avec tout cela — compliqué de messes, d’hosties brandies contre tous les esprits du Mal. Seigneur

Dieu ! en voilà un repos !

Et encore, dans la même lettre :

... La vie est douce, promenades, montée à N.-D. de Fourviéres, dîners de famille, tisane vous débar-

tassant de toute velléité charnelle, blanc de pureté et sulfureux de magie, c’est le guidon actuel de votre ami.

Ajoutez la plus extraordinaire chambre d’hôtel qu'on puisse rêver. Je m’y joue des petites féeries et des mélos, tout seul.

La chambre est du XVIIe, belle, grande, sans intérêt, mais elle a une petite porte et l'on entre dans les ténèbres, entre deux énormes murs. Bougie allumée, on suit un couloir tiède, on arrive dans un réduit noir converti en cabinet de toilette. Là, une autre porte, et un vrai souterrain commence, dallé, voûté, conduisant à un petit confessionnal corporel — pour moi tout seul.

On peut se jouer les Latude dans ce couloir où nul bruit, nulle clarté n’arrivent. C’est une vraie bénédiction de posséder un logis pareil. L’horreur du garno meublé n'est plus.

J’espère qu’en fait de temps, vous êtes plus heureux à Paris qu’à Lyon, Ici, c’est odieux ; une chaleur d’étuve. Je sue comme une gargoulette, c’est épouvantable ;l’astre ignoble sévit ; ce que Je rêve des neiges éternelles.


Si vous voyez : M. l’abbé Mugnier, dites-lui que Je ne l’oublie pas et suis fort sage...


Des éclaircissements seraient nécessaires sur les singulières occupations auxquelles s’adonnaient les hôtes de Huysmans. On les trouvera plus loin. Quant à Stanislas de Guaita, il convient de dire comment Huysmans, dans le particulier, expliquait sa mort. Guaita, assurait-il, vivait dans la compagnie perpétuelle d’un fantôme. Un jour, ce fantôme l’étrangla. C’est fort simple, comme on le voit. D’autant plus simple que, par ce fantôme, Huysmans symbolisait vraisemblable

ment la morphine dont le poète occultiste abusa.

Dans une seconde lettre, Huysmans raconte une visite qu’il fit à la Salette, dont il revint désenchanté, ainsi que le prouvent les lignes suivantes :

Je suis rompu, brisé par Je voyage. La Salette m’a anéanti. 4 heures de montée des chemins de chèvres au-dessus de précipices. Le pis, fut la descente où le vertige m’empoigna, car les gouffres que l'on frôle sont formidables. Enfin ! en tant que pèlerinage, c’est sans intérêt, mais je rapporte des documents sur l' apparition qui n’est pas du tout celle racontée par clergé. Il y a là de bonnes révélations à faire et qui ne seront pas du tout du goût de l’Église qui a volontairement falsifié les faits et fabriqué une madone qui débite des discours médiocres sur les récoltes.

Quant à la montagne même, elle ni angoisse et

m'ennuie. La Salette située à une telle hauteur qu’aucun arbre n’y pousse plus. Imaginez des rocs immenses de pierre ponce avec deux brins de gazon et plus haut encore les neiges éternelles. Eu bas des abîmes — c’est d’un sinistres ans nom mais cette monotonie de blocs barrant horizon, bouchant le ciel, cette mort de la pierre toujours immobile, m’affaisse et me dégoûte. Ce que j'aime mieux la mer qui vit au moins et s’illimite !

Quant à la Chartreuse, c’est une hostellerie dit dernier ordre, et, sauf l’office de nuit, c’est au-dessous de tout. l'abbé Mugnier avait raison.

Le paysage même est surfait ; c’est un décor d’Opéra - Comique . Les précipices y sont quasi-douillets ; le fameux désert n’est qu’une reproduction agrandie des Vaux de Cernay. On n’y est bien, en somme, que dans sa cellule, j' ai fini par y passer, là, mon temps.

Puis, j ai eu tort de voir la Salette avant. Cette nature féroce et pelée m’a fait paraître plus petits

encore les paysages tant vantés de la Chartreuse...

Voici maintenant des détails qui nous intéressent plus directement :

Tout ça, poursuit Huysmans, ne vaut pas Lyon et Boullan. Décidément ces gens sont extraordinaires . J’ai  vu chez lui la messe dite par une femme ! ! Gloire au sexe régénéré, aux organes célestifiés (style du lieu). Je me fais tirer la bonne aventure par la petite somnambule dont je vous ai parlé ; elle lit pour l’instant dans des verres d’eau ! Puis je vais en voir une autre qui pratique le rit Mozarabique et tire l’horoscope avec des pois chiches et des fèves ; enfin j ai un rendez-vous avec une ancienne abbesse de Bénédictines ; j espère en extirper des documents curieux. Je ne perds pas mon temps, comme vous voyez.

Les batailles ont repris, depuis ma dernière lettre,

des Wagram dans le vide ! — j'ai un peu peur d’être dans une  maison d’aliénés. Boullan saute comme un chat tigre, avec ses hosties. Il appelle saint Michel, les éternels justiciers de l’éternelle justice, puis à son autel il crie par trois fois : terrasse : Péladan, terrasse : Péladan, terrassez Péladan ! C’est fait, dit la maman Thibaut qui a les mains sur le ventre.

Ouf ! — Quant à mon âme, à ma pauvre âme, tonton tontaine, elle est très convenable. Je me suis donné l’ avant- goût de la vie contemplative dans des cellules au blanc de chaux, avec un prie Dieu pour mobilier ; ça m’a fortement calmé, je suis comme un angelot, tout blanc. Ça me change.

Le reste de lu lettre a trait à d’autres sujets qui ne nous occupent point. Avant d’exposer les réflexions où nous incite la lecture de ces fragments, il est temps d’apporter quelques renseignements sur les personnages qui s’y trouvent cités. Tous ont joué un rôle dans Là-Bas. M. Péladan, qui n’y figure qu’accessoirement, s’y voit décerner en passant le titre de « mage de camelote », et même celui de « Bilboquet du Midi ». Les autres, et surtout le bon Boullan, y tiennent des emplois plus importants.


Ce Boullan s’appelait, pour les initiés, le docteur Johannès. C’est le nom qu’il porte dans le roman. Huysmans y raconte la scène où ce prêtre, accusé de professer des doctrines infâmes, fut condamné sans être entendu, et chasse par l’archevêque de Paris. Retiré à Lyon, vieille cité des hérésies, le docteur Johannès y mena une existence assez calme, en attendant le règne de l’Esprit-Saint, qu’il annonçait. Il occupait ses loisirs à guérir les malades atteints par les vénéfices de l’abominable chanoine Docre. Sa science, en matière d’exorcismes, était, paraît-il, aussi étendue que bienfaisante. Il représente, dans le manichéisme de l’envoûtement, le génie du bien, comme le chanoine Docre en est le génie du mal. Les cures qu’il opérait sont d’un ordre si spécial, que l’on n’en peut donner les détails. On les trouvera, si

l’on veut, aux pages 205 et 389 de Là-Bas. Dans les cas extrêmes, nous rapporte Huysmans, le docteur avait recours au « sacrifice de gloire de Melchissédec », qu’il célébrait [5]. revêtu d’une robe rouge et d’un manteau blanc où était brodée une croix, la tête en bas. Il était secondé, dans ses opérations, par « une dame qui habite chez lui, écrit Huysmans, une voyante » . Cette voyante n’était autre que la maman Thibaut qui, dans les intervalles de ses visions, vaquait modestement aux travaux du ménage. Le sacrifice de gloire, au pouvoir merveilleux, ce n’est pas la Messe ordinaire, renouvellement du sacrifice du Calvaire, mais « en quelque sorte, la messe future, l’office glorieux que connaîtra sur la terre


le règne du divin Paraclet [6] ». Il importe donc que l’officiant soit un être en avance sur les temps, un apôtre que l’Esprit-Saint vivifie.

On devine, dès lors, à quelles doctrines se réfèrent ces rites bizarres. Dans les livres sacrés, qui contiennent tout, les textes abondent où se trouve annoncée la venue de la troisième Personne, qui est l’Esprit-Saint et qui est aussi l’Amour. A son règne correspond l’évangile Johannite, comme au règne du Père correspond l’Ancien Testament et le Nouveau au règne du Fils. On pense bien que les possédés de l’Esprit-Saint furent innombrables. Il anima tour à tour l’enveloppe charnelle de plusieurs prêtres, simples bourgeois ou demoiselles


d’âge et même, plus récemment, d’un conducteur d’omnibus de la ligne Panthéon-Courcelles, après être parvenu, sous Louis-Philippe, à la dignité de colonel de la garde nationale. Toutefois, les fidèles de ce christianisme étendu n’admettent pas toujours les incarnations successives du Paraclet, et se bornent à reconnaître celles du prophète Elie, lequel doit, d’après l’Apocalypse, précéder sur la terre l’avènement bienheureux de la troisième Hypostase. Entre ces prophètes, l’un au moins, Eugène Vintras, obtint une certaine notoriété. C’est de lui que notre Boullan-Johannès tenait sa mission, et Huysmans cite son nom en plusieurs passages de La-Bas [7].

En 1896, dans le petit village de Tilly, et


peu après en plusieurs points de cette partie du Calvados, la Vierge Marie fit son apparition, sur un nuage rose tendre, près d’un grand arbre maigre qui était un orme. Déjà des pèlerinages s’organisaient, quand le clergé du diocèse, avec une perspicacité et une assurance qu’on ne saurait trop admirer, décida que de tels phénomènes étaient d’origine diabolique. Du coup, la renommée du pays miraculé avorta. Cependant, des habitants se souvinrent que, environ un demi siècle plus tôt, un ouvrier de Tilly, Vintras, avait prédit ces apparitions. Sans doute l’illuminé s’était vu condamner, non pour hérésie, car ce délit n’existe plus, mais pour escroquerie et abus de confiance, à cinq années d’emprisonnement. Sans doute, Monseigneur l’évêque de Bayeux, par une lettre circulaire au clergé de son diocèse, en date du 8 novembre 1841, avait frappé d’interdit les ouvrages de l’illettré devenu prophète. Mais si la Vierge se montrait aux lieux qu’il avait désignés, ne voulait-elle pas réhabiliter sa mémoire ? Des apologies furent écrites. J’en possède une, dont voici le titre : Hab. L(ucie) Grange, Le Prophète de Tilly, Pierre-Michel-Elie-Eugène Finiras, à l’occasion des apparitions de Tilly.

Ce petit livre, assez confus, nous donne la biographie de Vintras. Le prophète, à partir de 1851, n’avait gardé que le prénom d’Elie, mais « il reçut aussi un nom angélique, Sthrathanaël, qui signifie : clairon de Dieu ». Dans une lettre écrite à Hab. Lucie Grange, directrice d’une revue mystique, La Lumière, à laquelle collaborait Boullan, celui-ci s’exprime ainsi :


Je l'ai rencontré (Vintras) à Bruxelles et revu à Paris. Le ciel m’appela à être chef du Carmel... Pendant trente-six ans, Elie remplit la phase prophétique. Jamais homme na été semblable à lui comme prophète. A Lyon, il y a encore des centaines de personnes qui l’ont vu et entendu. Depuis douze ans, j’étudie ses manuscrits. Pour moi, c’est le plus grand des prophètes. Sa mission a eu des milliers de preuves et des plus certaines et bien prouvées. Il m’a donné le Signe céleste de ma Mission à Paris, le 26 octobre 1875. Mais dans le cours de sa carrière prophétique, il a parlé très souvent de la mission de Jean-Baptiste [8].

Et l’auteur de la brochure ajoute :

« Elle, qui a donné sa succession de mission à M. Boullan, avait dit, d’après ses révé


lations, que celui-ci prendrait le nom de Jean-Baptiste, et qu’après Jean-Baptiste viendrait l’Apôtre du Cœur. Jean-Baptiste est mort le 4 janvier 1893 sans laisser de successeur. Cette partie de la prédiction reste dans des ombres inexplicables. C’est le secret de Dieu. »

Je ne l’ai pas pénétré. Mais nous serions fort surpris qu’il n’y eût pas, à l’heure présente, en France, une demi-douzaine, pour le moins, de prophètes Elie ou d’apôtres du cœur.

Nulle part, et c’est assez curieux, Hab. L. Grange ne cite, à propos de son ami Boullan, le roman de Huysmans. Il est vraisemblable qu’elle l’ignorait. Huysmans raconte dans Là-Bas, et ce détail m’a été confirmé par Mme de C..., que le docteur Johannès, dernier augure.


interrogeait le vol des éperviers passant au-dessus des falaises de la Saône. Hab. L. Grange ne l’indique pas. Elle ne parle pas non plus de la thérapeutique du disciple de Vintras, se bornant à le vanter comme « très fort kabbaliste et théologien ». Certaines phrases de son étude laissent entendre, toutefois, que les agissements de Boullan avaient donné prise à la calomnie. « Je ne croirai jamais rien, dit-elle, de ce que les langues vipériennes de ses ennemis ont dévoilé, n’ayant vu et entendu que du bien spirituel en tout ceci. » Tout ceci, c’est à dire les cérémonies dont elle fut témoin, et qui sont les mêmes que décrit Huysmans, soit dans Là-Bas, soit dans ses lettres. Vintras avait fondé « le Marisiaque du Carmel, en avait établi le sacrifice dit Sacrifice Provictimal de Marie. Dans ce sacrifice qu’Elie a institué

pour les femmes du Carmel et où la femme pontifie, il y a l’offrande du pain, l’offrande du vin rouge, l’offrande de la lumière, l’acte de glorification, le cantique de prière, l’invocation déprécatoire consécrative, la prière universelle pour tous les esprits, la communion et les actions de grâces. Par occasion, j’ai assisté une fois, en passant à Lyon, à un sacrifice de Marie ; je l’ai trouvé étrange, parce que je n’avais jamais vu de femme pontifier ; mais je l’ai aussi trouvé très touchant par la dignité simple de celle qui officiait, Mme Thibaut. J’assistai ensuite à un sacrifice dit sacrifice de Melchissédec, et j’y eus une vision... [9] ». Cette fois, c’est Boullan qui était à l’autel.

L’essentiel des croyances de Vintras et de Boullan, nous l’avons indiqué, ainsi que le rapport du sacrifice de Melchissédec avec la religion du divin Paraclet. Pour ce qui est de la « doctrine du Carmel », d’où vient, demanda un jour Lucie Grange à Boullan, que vous nommiez ainsi votre doctrine ? « C’est le ciel qui l’a voulu », répondit-il simplement. Nous n’essaierons pas d’entrer dans les subtilités de la gnose vintrasienne, telles que les rapporte Hab. Lucie Grange. On s’y perd. La caractéristique de Vintras, entre tant d’autres prophètes passés ou à venir, il semble que ce soit la dévotion particulière qu’il a pour Marie, appelée aussi Shahaël, ou encore la Sagesse créée, émanation de la Sagesse incréée. C’est à travers un tel fatras de synonymes et de calembours divins qu’il faut découvrir, mince ruisseau sous les herbes enchevêtrées, le fil des pensées du voyant.


Les jeux de mots ont une importance considérable dans la philosophie des mystagogues. Vintras, nous apprend Hab. L. Grange, attachait une vertu particulière à la lettre H. Il la mettait partout. Victor Hugo, dont le nom commence par la lettre fatidique, n’eût peut-être pas souri de cette manie.

De même que Marie occupe une place de choix dans le cœur du prophète, la Femme aies honneurs de sa religion. Les Carmélites, selon l’obédience d’Elie Vintras, n’attendent pas seulement Jésus, mais d’abord la « Femme Forte ». Celle-ci semble se confondre avec le Paraclet, l’un et l’autre précédant le second voyage terrestre du Christ, et tous deux préparant les âmes, par l’Amour, à cette apothéose. Au fait, la confusion n’est peut-être que dans mon esprit.

Vintras n’eût pas été un vrai mystique, s’il

n’avait pas estimé que la réalisation de ses prophéties était imminente. Les temps sont proches, tel est le refrain de tous ses émules. « Nous vivons à l’aurore du Règne glorieux, écrivait-il ; l’ère de l’âge d’or va s’ouvrir ; la Femme Forte sera vue au milieu de nous. [10] » La Femme Forte, ce fut peut-être, qui sait ? la maman Thibaut « qui a les mains sur le ventre ». On pourrait aussi insinuer que les prévisions de Vintras, au sujet de la Femme Forte, sont controuvées, car nous en sommes toujours. Dieu merci, au règne de la femme mince.

C’est assez s’attarder sur les doctrines que professaient les amis de Huysmans. L’important pour nous est de savoir de quel air Huysmans, à ce moment précis, considérait et ces hommes et ces idées. On remarquera d’abord que le ton de ses lettres est tout différent lorsqu’il s’adresse directement à Boullan, comme dans la lettre citée par le Matin, et quand il parle de lui à Mme de C... De telles contradictions sont assez dans

les habitudes de Huysmans qui, « sans méchanceté foncière, aiguisait ses griffes sur les réputations comme son chat les exerçait sur ses fauteuils et sur ses rideaux [11] » et pour qui « la victime du jour devenait le confident du lendemain, et réciproquement ».

De cette humeur inégale, on trouve les traces dans plusieurs billets adressés à Mme de C... Ecoutez :

... Mon Dieu ! que la littérature m’ennuie et que les éditeurs sont bêtes ! je vous écris cela en sortant de chez le mien, d’éditeur.

De la dynamite et des trépans.

Sur une carte de visite, le 1er janvier, il écrit :



... Avec des souhaits pour que vous soit clémente l'abomination de ce nouvel an...

Et quelques jours après :

... Quel bête de commencement d’année, tout de même !

On constatera en second lieu que, tout en raillant un peu Boullan et ses acolytes, sans doute dans la crainte littéraire de paraître dupe, Huysmans ne se montre guère scandalisé de leurs pratiques évidemment sacrilèges. Ceci concerne directement notre sujet : en même temps qu’il se laisse enseigner par l’abbé Mugnier, Huysmans s’intéresse aux agissements d’hérétiques notoires, le plus dangereux spectacle pour un catéchumène. Il est probable que tour à tour il se complaisait dans la duplicité de sa nature.


et en avait horreur ; en tous cas, il en avait conscience, comme l’indique une lettre du 10 octobre 1891, un peu postérieure, par conséquent, aux lettres précédentes, et dont nous détachons quelques :

A part ces importantes nouvelles, rien ; je me contamine, seul encore, dans mon bureau, et trouve le temps long.

Quelques pratiques tantôt religieuses, tantôt obscènes, me remontent un peu, mais c’est de durée si courte ! Et puis. . . et puis. . .

Ces points de suspension traduisent un bâillement. Huysmans, c’est peut-être le trait le plus important de son caractère, s’ennuya toujours prodigieusement. Cet ennui explique bien des curiosités, dont la curiosité religieuse ; il explique aussi que, dans la reli

gion, Huysmans ait cherché avant tout les « curiosités ». M. de Gourmont a noté le rôle qu’a joué, dans la conversion de Huysmans, une séance de spiritisme dirigée par le poète Edouard Dubus. Dans les tentatives des occultistes, dans les doctrines de la kabbale, il trouvait vraisemblablement de quoi satisfaire plusieurs de ses penchants. Il ressentait l’attrait de l’anormal et subissait le prestige du mystère :

...C’est tout de même bien singulier tout cela ! écrit-il un jour à Mme de C... Enfin, la magie est toujours plus intéressante que les ragots des gens du monde et que les racontars de l' épicier du coin.

Les parodies religieuses auxquelles il assista à Lyon durent contenter en lui un

besoin assez puéril Je se faire peur, et tout ensemble amuser les regards de l’observateur acerbe, qui ne perdit jamais ses droits. Nous avons dit, dès le début, que la croyance ne modifia pas son caractère et qu’il parla toujours fort librement des choses de la religion : on le voit bien dans la lettre où il accuse l’Église d’avoir « volontairement falsifié les faits ». Nous étonnerons-nous qu’il prît cette liberté en 1891, plusieurs mois avant la retraite qu’il devait faire à la Trappe, alors que bien plus tard, devenu tout de bon catholique, il ne cessa pas d’en user de la sorte ? Répétons plutôt que Huysmans représente l’éternel insatisfait, satisfait seulement de ses déceptions. Naturaliste, il proclame son dédain de la nature : catholique, il ne dissimule pas les tares de l’Église. Après sa conversion, on pourra

avancer que ce franc parler est garant de son zèle pieux. Bien assuré sur l’essentiel du dogme, le croyant n’a peur ni des hommes, ni des mots. C’est pourquoi Huysmans invective parfois, dans ses livres, les prêtres catholiques, sans doute parce qu’il les aime bien, tandis qu’il ne décoche aucune épithète injurieuse aux personnages étranges dont ses lettres nous entretiennent. Mais au moment où ces lettres étaient écrites, et où la conversion était à peine ébauchée, l’attitude de Huysmans laisse deviner que l’abbé Mugnier, en exerçant son ministère, dut se heurter moins à des objections intellectuelles qu’à des habitudes de pensée et de langage dont nous avons discerné la trace dans les passages cités.

Rien ne serait plus inexact, en effet, que d’expliquer la conversion de Huysmans


par des motifs purement intellectuels : l’auteur de A Rebours était peu métaphysicien de sa nature. Nous sommes en présence d’un homme tout soumis à ses nerfs, et non d’un cérébral. L’ennui l’avait conduit h étudier le merveilleux, celui de la magie ou celui de la religion. Mme de C... inclinerait volontiers à croire que le souci de la littérature contribua à maintenir sa pensée dans cette orientation. Il est malaisé, pour quiconque est tout à fait dépourvu d’imagination, d’élaborer chaque année trois cents pages de prose. Les sujets habituels commençaient à s’user. La religion offrait au promeneur blasé d’inédits spectacles, des édifices immenses et d’interminables galeries. Quoi que l’on en pense, il est remarquable que cette riche matière intéressa d’abord, chez Huysmans, le littérateur. Sans

les circonstances qui, durant la préparation de Là-Bas, lui révélèrent le monde religieux, eût-il entrevu un jour dans les consolations de l’Église le seul refuge possible, alors que tant d’autres, placés dans les mêmes conditions que lui, n’y songent même pas ?

Oui, tout de même. Il faut compter avec l’atavisme, l’influence lointaine d’une ascendance flamande. Il faut ne pas oublier non plus que Huysmans n’avait jamais été, de façon consciente, libre-penseur. C’est donc improprement que l’on parle de sa conversion. « Élevé chrétiennement, il avait toujours gardé un goût secret pour la religion. Quand ses forces décrurent, quand les plaisirs de la vie lui furent mesurés, il se tourna tout naturellement vers des croyances qui lui promettaient des joies compensatrices de celles qui se retiraient de lui[12]. » Pour Mme de C… également, c’est le physique qui, chez l’écrivain misanthrope, influa sur le moral. Huysmans, elle insiste sur ce point, était un neurasthénique, en proie à toutes les souffrances, les sautes d’humeur et les hallucinations qu’entraîne ce tempérament. Il n’eut pas, dans une brusque apothéose, la révélation de la vérité, mais bien plutôt il céda peu à peu à d’incessantes sollicitations. Saura-t-on jamais de combien de contrariétés, exagérées par un cerveau de solitaire chagrin, ses rêves pieux le consolèrent ? Quand il pleuvait, il n’était pas éloigné de tenir la pluie pour une injure à lui personnellement adressée par les puissances naturelles, et, s’il était malade,


il en profitait pour médire des médecins.

... D’une souffrante à un valétudinaire, écrit-il un jour. Je vais recommencer à sortir, mais avec un bras d’invalide sans excuse de guerre et dans une ville idiote mais pacifique.

La vérité c’est que l’influença s’est déguisée en rhumatisme et m’a harponné au passage, m’assimilant à un centenaire manchot.

J’espère, chère Madame, qu’en dépit des courbatures et des grippes, cette ridicule épidémie va vous délaisser et ne pas se tramer comme chez moi.

Mais vous aurez vite le dessus avec votre « bonne humeur » et votre « bon garçon » qui sont, à coup sûr, les seuls antiseptiques tout- puissants — inconnus aux ânons de la médecine par ce temps de trouble.


Parmi les plaisirs de la vie, comme dit M. de Gourmont, nul n’ignore qu’il comptait le plaisir de bien manger ou, plus exactement le plaisir de proclamer l'impossibilité où l’on est aujourd’hui, de bien manger. Plusieurs fois, dans ses livres, il signale, comme une des pires calamités de notre époque, les fraudes et falsifications industrielles. En adressant à de Mme de C... un flacon de parfum, il lui dit :

Laissez-moi vous offrir, au lieu du sirupeux et traditionnel sac de bonbons plus ou moins fondante, un peu d'essence défausse fleur, distille par le Maître en cet art.

La cuisine avait fait longtemps l’objet de ses méditations quotidiennes, et de celles de ses personnages. M. de Gourmont a raconté

comment le pot-au-feu fameux que Durtal mange chez le sonneur Carhaix, de Là-Bas, fut servi, dans la réalité, à Huysmans, chez Mme de C... La recette avait été codifiée autrefois pour Talleyrand qui, en sa qualité d’évêque, estimait fort la bonne chère. Outre le bœuf, un gigot, un poulet, une caille donnaient à ce pot-au-feu une saveur composite et unique. On ajoutait des légumes, entre autres du céleri, et divers ingrédients dont Mme de C... a oublié la liste. Elle se souvient très bien, au contraire, qu’il lui fallait surveiller elle-même la préparation de ce mets fastueux dont la cuisson durait quatorze heures. Mais Huysmans était content. Les bourgeois n’avaient pas idée d’un repas pareil ! Des jouissances de cet ordre réconciliaient avec la vie, pour un instant, le mystique dont la Sainte-Table ne

faisait pas les seules délices. Il distinguait, dans le fumet d’un plat rare, tout le parfum du monde. On en arrive là, très vite, quand on n’a pas voulu s’avouer qu’il y a parfois des fleurs parmi les buissons de la route, et des sourires sur la bouche des femmes.

Après les joies de la gourmandise, d’autres lui furent retirées, — les tristes joies qu’il allait chercher dans ce qu’il nommait les « abattoirs » de l’amour. Mais la consolation naquit de l’excès de son infortune. Des confidences qu’il fit à Mme de C..., il ressort que la Vierge lui apparut d’abord en des lieux où la virginité ne hante pas d’ordinaire, et sous une apparence et dans des postures que l’imagination d’un honnête homme a peine à concevoir. Comme les voies de Dieu .sont mystérieuses en leur diversité ! La

petite Bernadette aperçoit la blanche vision parmi des rochers et tout le décor rustique familier à une pastoure ; mais pour sauver un romancier ennemi de la nature, encore que naturaliste, la Vierge consent à s’égarer, radieuse image, en des glaces dont les souvenirs impurs se dissipent bientôt, comme des fantômes sous le premier attouchement de l’aurore. Qu’elle condescendît à se manifester de telle sorte aux yeux du pêcheur, dans le moment même de son péché, n’était-ce pas le signe certain d’une particulière faveur, et la preuve qu’elle estimait à un grand prix le rachat de cette âme ? Huysmans l’entendit ainsi et, peu à peu, il salua, dans cette apparition dont la fréquence confirmait le caractère miraculeux, l’unique auxiliaire capable de chasser les terreurs de sa solitude et les phantasmes de ses nuits.


Dès lors, le mécanisme dut être celui qu’indique Pascal : Huysmans commença par faire les gestes de la foi, l’esprit suivit la route frayée.

Il convient de nous arrêter ici, puisque nous nous proposions seulement d’étudier l’état d’esprit qui amena Huysmans à désirer la foi. D’ailleurs, pour nous guider dans le passage obscur où le besoin de croire devient croyance, où le goût d’aimer se transforme en amour, il faudrait d’autres lumières que celles du raisonnement. Naissance de la foi, naissance de l’amour, c’est le mystère, c’est où échoue l’analyse ; cela se constate et ne

s’explique point. Quiconque éprouve une émotion ne manque pas de remarquer combien toutes les explications des mouvements de l’âme sont incomplètes et fausses. Nous-mêmes ne saurions parler sans inexactitude de ceux qui s’accomplissent en nous, car, hormis le brusque éclair de l’intuition, l’essentiel nous échappe. Entre l’homme qui est ému, et celui qui considère son émotion, il y a loin. Comment définir alors les émotions d’autrui ? En réalité, le retentissement des faits sur une sensibilité individuelle échappe à toute prévision. Il faut se borner à énumérer ces faits le mieux possible, quitte à en fournir ensuite une interprétation vraisemblable, si Ton tient à reconnaître, dans les phénomènes de la conscience et de la vie, une logique qui ne s’y trouve peut-être pas.


Nous avons donc essayé de découvrir les signes de tendances contraires qui animaient l’esprit de Huysmans vers le temps où il écrivait à Mme de C... Si nous avons pu réunir, dans le creuset où s’élaborent les états psychologiques, quelques-uns des éléments qui devaient former, par une synthèse que l’observateur ignorera toujours, le catholicisme de Huysmans, nous aurons accompli toute la tâche que nous assigne la philosophie la plus modeste, qui est aussi la plus moderne.


Dijon, imp. Darantiere.
  1. Remy de Gourmont, Souvenirs sur Huysmans (Promenades littéraires , 3ème série).
  2. (1) Loc. cit., p. 9.
  3. Loc. cit., p. 14.
  4. Ib., p. 15.
  5. Cf. Là-Bas, pp. 390-392
  6. Là-Bas, p. 374.
  7. Là-Bas, p. 405
  8. Hab. L., Grange, pp 26-27.
  9. Ib., p. 20.
  10. lb.,p. 16.
  11. Remy de Gourmont, op. cit.
  12. Remy de Gourmont, op. cit., p. 13.