Une Académie de province au XVIIIe siècle - l’Académie de Lyon

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Revue des Deux Mondes tome 26, 1878
Francisque Bouillier

Une académie de province au dix-huitième siècle


Déjà nous avons fait voir, par un grand nombre de témoignages, de faits et d’exemples, l’importance des académies de province au XVIIIe siècle [1]. Émanées pour ainsi dire de l’Académie française ou de l’Académie des sciences, elles gardent des liens multiples avec l’académie mère. Quelques-unes même n’ont pas seulement avec elle des rapports de déférence, de respectueuse confraternité ou d’une sorte de piété filiale, mais de véritables pactes d’affiliation ou d’alliance et même de complète incorporation, comme on l’a vu pour la société de Montpellier. Ces pactes sont des titres d’honneur inscrits dans leurs lettres patentes, dans les actes officiels de leur fondation. La plupart des académiciens de Paris se montrent flattés d’appartenir en même temps à des académies de province ; ils ne dédaignent pas de venir y siéger et même, nous en avons cité plus d’un exemple, de prendre part à leurs travaux. A l’imitation du modèle sur lequel elles tournent sans cesse les yeux pour se régler, les académies provinciales sont animées du plus vif amour des lettres et des sciences, de l’esprit du siècle dans ce qu’il a de meilleur, et elles travaillent, non sans succès, à le répandre autour d’elles dans tout leur diocèse académique. Ce sont comme autant de foyers secondaires qui reçoivent et renvoient la lumière du grand foyer des académies de Paris.

Mais pour mieux faire apprécier leur rôle et leur influence, la part qu’elles ont eue au mouvement des esprits, au progrès des sciences et des lettres, il est bon d’exposer plus en détail l’histoire d’une d’entre elles, que nous choisirons parmi les plus considérables, et de faire un tableau plus complet de sa vie intérieure, de ses sentimens, de ses travaux, de ses relations au dehors. L’académie de Lyon est celle que nous prendrons pour exemple ; non pas que d’autres académies, comme celles de Bordeaux, de Marseille ou de Montpellier, ne pussent donner lieu à quelque étude également intéressante, mais parce que, membre de celle de Lyon depuis bien des années, nous la connaissons mieux que les autres.


I

Comme nous ne voulons pas faire l’histoire littéraire de Lyon, nous ne dirons rien des diverses sociétés, beaucoup plus anciennes, auxquelles quelques historiens ont voulu rattacher, par des liens plus ou moins douteux, les origines de cette académie. La véritable académie de Lyon date du commencement même du XVIIIe siècle. Dès l’année 1700, elle existe régulièrement, d’abord sous la protection du maréchal de Villeroy, puis de son fils, archevêque de Lyon ; mais elle ne fut autorisée qu’en 1724 par lettres patentes du roi [2]. Il est à remarquer que ces lettres ne contiennent aucune de ces clauses spéciales d’alliance ou d’affiliation particulière avec l’une ou l’autre des deux grandes académies de Paris, comme nous en avons trouvé dans les lettres patentes de Nîmes, de Marseille, de Montpellier, de Bordeaux et d’autres encore. D’où vient que la nouvelle académie n’eut pas un honneur dont elle ne semblait pas moins digne, dès les premiers jours, par sa composition, comme par le rôle qu’elle était appelée à remplir dans la plus grande ville de France après Paris ? La raison en est sans doute que les deux Villeroy, ses premiers protecteurs, ne faisaient partie ni de l’Académie française ni de l’Académie des sciences, et qu’ils n’eurent pas la pensée ou le crédit de négocier une pareille alliance. Mais, à défaut d’un pacte officiel, elle a eu, comme on va le voir, plus de relations peut-être qu’aucune autre académie de province avec les académiciens de Paris, avec les lettrés et les savans les plus célèbres du XVIIIe siècle.

Il faut suivre dans les lettres de Brossette à Boileau les commencemens de la compagnie. Comme l’Académie française, comme la plupart des autres académies, elle a pris naissance dans la libre et familière réunion de quelques amis des lettres. Ces premiers académiciens, ces pères de l’académie de Lyon, n’étaient qu’au nombre de sept ; mais tous ont mérité que la postérité n’oubliât pas leurs noms [3]. C’est d’abord Brossette, le premier secrétaire de la société naissante, et dont le nom ne se sépare pas de celui de Boileau. Le premier lieu de leurs réunions fut le riche cabinet de Falconnet, au milieu de volumes non moins nombreux, selon Brossette, que bien choisis. Falconnet, que personne, dit encore Brossette, n’égale en science, en livres et en mérite, a été, avec Fontenelle et Mairan, un des derniers, comme aussi des plus habiles défenseurs de la physique de Descartes. C’est lui qui a publié, en y ajoutant une préface, la Théorie des tourbillons cartésiens de Fontenelle. Mars bientôt l’Académie des inscriptions et belles-lettres devait l’enlever à la ville de Lyon. Ce fut une perte qui dut être vivement sentie par ses anciens confrères, comme on en peut juger, non-seulement d’après Brossette, mais d’après l’éloge qu’en fait Grimm dans sa correspondance : « Homme charmant qui, à l’âge de quatre-vingts ans, a le feu, la force, les agrémens, la gaîté, les grâces de la jeunesse. Ce vieillard, unique en son genre, joint à une érudition fort vaste les vertus et les qualités les plus respectables. Il est regardé par les gens de lettres comme un père. » A côté de Falconnet, nous trouvons un autre cartésien, non moins habile, Villemot, curé de la Guillotière, auteur d’une Nouvelle explication des planètes qui, d’après l’Encyclopédie, serait le meilleur ouvrage en faveur de Descartes" [4].

Deux jésuites faisaient partie de cette petite société d’élite, dont l’un, le père Saint-Bonnet, savant astronome, qui faisait construire l’observatoire à ses frais, était aussi un cartésien, quoique jésuite. On était alors cartésien à l’académie de Lyon, comme on l’était à l’Académie des sciences, comme on l’était dans la France entière, avant le triomphe déjà prochain de Locke et de Newton. Les jésuites, plus tolérans à Lyon qu’ils ne le furent ailleurs, se contentaient de faire quelques chicanes à leur frère cartésien ; ils se plaisaient surtout à l’attaquer au sujet de l’automatisme, cet endroit si faible de la philosophie de Descartes. « Le père Saint-Bonnet, dit Pernetti, ne s’effrayait point de leurs argumens, mais il avouait que le chien de leur maison de campagne le mettait souvent au sac ; cet animal, qui s’était attaché à lui, paraissait entendre ses moindres signes et s’y conformer avec une docilité qui l’étonnait. » Combien sans doute d’autres partisans de l’automatisme que mit au sac, malgré l’esprit de système, l’intelligence d’un chien ou même le seul instinct d’animaux d’ordre inférieur !

Le second jésuite, le père Fellon, était un poète latin, comme il y en avait tant alors, surtout dans son ordre ; mais tous n’ont pas eu l’honneur d’être loués par Boileau, qui fait un grand éloge de deux de ses poèmes, l’un sur le café et l’autre sur l’aimant.

Le poème sur l’aimant est dédié à un autre membre de la Société, à Puget, fort digne de cette dédicace d’un poème scientifique et qui mérite de nous arrêter un moment. Puget a été avec Brossette un des principaux membres de la nouvelle académie. D’une famille de magistrats, noble et riche, il a consacré toute sa vie et toute sa fortune aux sciences, aux expériences et aux lettres. A la fois physicien, naturaliste et poète, c’est un esprit presque universel. Il prit dans l’académie la défense de l’hypothèse de Descartes sur l’aimant contre un professeur de Paris, Joblet, qui soutenait celle de Huygens. Au lieu de s’en tenir aux hypothèses et aux raisonnemens, il faisait des expériences pour démontrer les diverses propriétés de l’aimant ; il avait imaginé plusieurs machines qu’on admirait dans son cabinet de physique, un des plus riches de l’Europe. A propos d’un mémoire sur les yeux des insectes, Malebranche, avec lequel il était en correspondance, lui écrit : « J’ai lu avec avidité vos observations, et cette lecture a excité en moi deux sortes d’admiration différentes, l’une sur l’art infini de la sagesse divine, l’autre sur votre sincérité et votre attachement désintéressé pour la vérité, qualité très rare chez les auteurs [5]. »

Ce physicien et ce naturaliste était aussi un poète. Entre autres pièces de vers, il avait composé une fable satirique contre la mauvaise administration des deniers de la ville, dont il avait pris l’idée dans l’histoire d’un chien racontée par Sorbière. La Fontaine, qui a demeuré quelque temps à Lyon, a emprunté à son tour à Puget le sujet de la fable du Chien qui porte à son cou le diner de son maître. Il lui a même conservé le caractère de satire municipale qui en atteste la véritable origine :

Je crois voir en ceci l’image d’une ville
Où l’on met les deniers à la merci des gens.
Échevins, prévôt des marchands,
Tout fait sa main, le plus habile
Donne aux autres l’exemple…
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
Veut défendre l’argent et dit le moindre mot,
Ou lui fait voir qu’il est un sot.
Il n’a pas de peine à se rendre,
C’est bientôt le premier à prendre.

Quoique la fable de Puget, citée tout entière par Brossette dans une lettre à Boileau du 21 décembre 1706, soit loin d’égaler elle du grand fabuliste, elle n’est pas sans quelque mérite ; c’est déjà une assez grand honneur que d’avoir eu La Fontaine pour imitateur, et de lui avoir inspiré cette charmante fable. Boileau, en parlant de Puget dont il loue à la fois les vers, les Mémoires et les machines, écrit à Brossette : « J’admire combien vous êtes d’hommes merveilleux à Lyon. » Les lettres et les éloges de Boileau doivent sauver aussi de l’oubli deux autres académiciens de la même époque, les deux Dugas, le père et le fils, qui tous deux, présidens de la cour des monnaies, ont allié aux plus hautes fonctions de la magistrature le goût et la culture des lettres.

Nous voyons encore, dans la correspondance de Boileau et de Brossette, que les deux premières séances de la nouvelle académie ont été consacrées à discuter la démonstration de l’existence de Dieu de Descartes. Cela n’a rien d’étonnant en un temps où la philosophie de Descartes était encore en si grand honneur et faisait l’objet de toutes les conversations savantes de Paris et de la province. Brossette ne nous dit pas quelle fut la solution ; mais il est bien à croire, d’après l’esprit cartésien de l’assemblée, qu’elle ne fut pas défavorable à Descartes. Pour en finir avec la philosophie de Descartes à l’académie de Lyon, ajoutons une singulière preuve du cartésianisme, comme aussi de la sensibilité, de Brossette : il avait en effet imaginé de porter à son doigt, enchâssée dans une bague, la glande pinéale de sa femme, sur la foi de Descartes, qui, comme on le sait, loge l’âme dans cette petite glande privilégiée.

De plus en plus mécontent de l’Académie de Paris, qu’envahissaient chaque jour les partisans des modernes, aveugles et téméraires contempteurs des anciens, Boileau applaudit aux développemens de l’académie de Lyon, dans laquelle il espère trouver un auxiliaire contre les progrès du mauvais goût. Brossette en effet lui écrivait : « Nous tenons tous ici pour l’antiquité. »

Si les lettres de Boileau sont flatteuses pour l’académie, elles ne le sont pas moins pour la ville de Lyon, qu’il l’appelle, par allusion à une rente viagère sur son hôtel de ville, la mère nourrice de ses muses naissantes. Nous savons, par Cizeron Rival, que cette rente était de 1,500 francs pour un capital de 12,000 ou de 13,000 francs, le tiers à peu près du patrimoine de Boileau, placé à fonds perdus [6]. Lyon devait se montrer aussi une bonne mère pour ces mêmes muses dans leur vieillesse. Sans plus de scrupule que l’hôtel de ville de Paris, ou que l’état lui-même, l’hôtel de ville de Lyon s’avisa un jour de diminuer sa dette en retranchant à ses rentiers un quart de leurs rentes. On se rappelle comment Boileau lui-même s’est plu à décrire, dans sa deuxième satire, la figure d’un rentier triste victime d’un pareil retranchement :

Plus pâle qu’un rentier
A l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier.

Cette pâle figure, Boileau l’eût sans doute faite lui-même, si le consulat, à la demande, il est vrai, de Villeroy, n’eût décrété en l’honneur de l’auteur de l’Art poétique une exception qui nous a paru non moins honorable pour la ville que pour le poète, lui-même. Fontenelle, à propos d’une rente que firent à Régis messieurs de l’hôtel de ville de Toulouse, touchés, dit-il, des instructions et des lumières qu’il leur avait apportées, s’écrie, non sans quelque ironie contre la lésinerie administrative à l’égard des gens de lettres : « Événement presque incroyable dans nos mœurs et qui semble appartenir à l’ancienne Grèce [7] ! » Sans doute, il ignorait ce trait de l’hôtel de ville de Lyon à l’égard de Boileau, et toutes ses autres munificences à l’égard des gens de lettres et de l’académie, sinon l’événement de Toulouse lui eût peut-être paru un peu moins incroyable. Après avoir vu les commencemens de l’académie dans les lettres de Brossette à Boileau, nous en suivons les développemens dans la correspondance de Brossette avec J.-B. Rousseau, qui commence en 1715 et dure jusqu’à la mort de Rousseau, en 1741.


II

Toujours avide du commerce des grands écrivains et des nouvelles de la république des lettres, Brossette, après la mort de Boileau, s’attache à J.-B. Rousseau et commence avec lui une correspondance qui n’a pas moins d’intérêt pour l’histoire générale des lettres que pour l’histoire particulière de l’académie de Lyon. Il y est beaucoup question de la querelle des anciens et des modernes, où Rousseau paraît à son avantage et fait preuve d’un sens critique supérieur à celui de la plupart de ses contemporains. De son côté, Brossette l’informe exactement de tout ce qui regarde l’académie, et les lettres lyonnaises. Tout en étant lié avec J.-B. Rousseau, il eut l’art de conserver les bonnes grâces de Voltaire, qui lui écrit, sans nulle mauvaise humeur : « Vous ressemblez à Pomponius Atticus, courtisé à la fois par César et par Pompée. »

Cependant l’académie, que nous avons vu prendre naissance dans cette petite société d’amis, se réunissant une fois par semaine dans le cabinet de Falconnet, a grandi et s’est développée. Elle a maintenant des lettres patentes, des statuts approuvés, un lieu officiel pour ses réunions, d’abord à l’archevêché, puis à l’hôtel de ville. Elle ne sera mise en possession de la belle salle du palais Saint-Pierre, où elle tient actuellement ses séances, qu’en 1828. Au lieu de sept membres, elle en eut bientôt vingt-cinq, puis en 1758, le nombre consacré de quarante, lors de sa réunion avec la Société des beaux-arts, A partir de cette réunion, elle prend le nom qu’elle porte aujourd’hui, d’Académie des sciences, belles-lettres et arts. La voilà devenue une institution publique ayant une grande place dans la cité et désormais liée à son histoire.

Nulle académie de province peut-être n’a eu parmi ses membres plus d’hommes qui se soient fait un nom dans la république des lettres. Avec les lettres de Boileau et de Jean-Baptiste, qu’on parcoure celles des autres grands écrivains du siècle, de Jean-Jacques Rousseau et surtout de Voltaire, on y rencontre presque à chaque page le nom de quelque académicien lyonnais, tant cette académie, de même que d’autres à la même époque, a été étroitement mêlée au grand mouvement littéraire et philosophique du XVIIIe siècle !

Pour être bien avec les philosophes, elle n’en eut pas moins les meilleures relations avec les jésuites, ses voisins du collège de la Trinité, aujourd’hui le lycée de Lyon, jusqu’à ce qu’ils fussent remplacés par les oratoriens ; elle en eut, qui ne furent pas moins bonnes, aussi avec les rédacteurs du Journal de Trévoux. Ce grand collège de la Trinité attira et retint à Lyon, à l’avantage de l’académie, un certain nombre de jésuites remarquables par leur savoir ou leur esprit, mathématiciens, érudits, historiens, beaux esprits, poètes en latin, plus souvent qu’en français, et grands amateurs, ce qui est à leur éloge, de lettres païennes. Parmi eux, quelques-uns eurent l’honneur de faire partie de l’académie. Aux pères Saint-Bonnet et Fellon, que nous avons déjà cités, il faut ajouter les pères Vitry, Béraud et Colonia.

Le père Vitry a été un des principaux rédacteurs du Journal de Trévoux, où il est fait si souvent mention des travaux de l’académie de Lyon. Le père Béraud a été le maître de Bossut, de Montucla, de Lalande, tous de Lyon ou de ses environs, et qui forment dans son histoire une chaîne continue de grands mathématiciens, à partir de Desargues, l’ami de Descartes, le précurseur de Monge et de la géométrie descriptive, jusqu’à Ampère, le plus grand de tous, qui est né à Poleymieux, à deux lieues de Lyon, et qui a professé les mathématiques à l’ancien collège de la Trinité.

Le plus célèbre de ces jésuites académiciens est le père Colonia, érudit et archéologue, auteur de l’Histoire littéraire de Lyon. Après le célèbre père Menestrier qui, au XVIIe siècle, a publié une savante histoire de la ville de Lyon, le père Colonia est un de ceux qui ont jeté le plus de lumière sur l’histoire d’un pays si riche en antiquités et ou se sont successivement amoncelés tant de précieux restes de la domination impériale, du christianisme naissant et du moyen âge, où ont été recueillies toutes ces inscriptions qu’on voit réunies, avec les tables claudiennes, dans le magnifique musée lapidaire de Lyon. Aussi, depuis Spon et le père Menestrier jusqu’au père Colonia, depuis le père Colonia jusqu’à François Artaud, qui est de la fin du XVIIIe et du commencement du XIXe siècle, depuis Artaud jusqu’à nos jours, l’archéologie a toujours été en honneur à Lyon. Lyon souterrain, tel est le titre du grand ouvrage de François Artaud sur les antiquités lyonnaises. Il y a en effet un Lyon souterrain, comme il y a une Rome souterraine, qui tous deux ont eu également d’habiles et de savans explorateurs.

Depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, les grands médecins, comme les savans archéologues, n’ont pas manqué à la ville et à l’académie de Lyon. La faculté de médecine, qui s’élève enfin après tant d’hésitations et de retards, n’aura qu’à s’inspirer des anciennes traditions de la médecine et de la chirurgie lyonnaises. Parmi les grands médecins qui ont siégé sans interruption à l’académie, nous ne nommerons que le plus célèbre, Pouteau, membre de la Société royale de chirurgie, dont les ouvrages sont encore cités aujourd’hui dans les traités classiques de chirurgie en France et à l’étranger. Amoureux de son art, animé du désir de soulager l’humanité, il mit plus d’une fois généreusement sa bourse à la disposition de l’académie pour des prix sur diverses questions de médecine et de chirurgie.

C’était aussi un académicien lyonnais, ce noble et courageux Pierre Poivre, correspondant de l’Académie des sciences, qui d’abord porta si dignement le nom de la France, au prix de tant de périls, jusqu’aux extrémités de l’Orient, qui ensuite, intendant des îles de France et de Bourbon, administra ces colonies avec tant de sagesse et de gloire, et qui les enrichit par l’introduction de plantes précieuses qu’il avait sauvées, pendant une longue et dangereuse traversée, en se privant de boire pour les arroser. Au retour de tant de lointaines et périlleuses missions, il était venu se reposer au sein de l’académie, et dans cette belle maison de la Fretta qu’on montre aux étrangers sur les bords de la Saône.

Voyageur intrépide, savant naturaliste, Patrin mérite une place à côté de Poivre. Pendant huit ans, à travers tous les dangers, il a exploré les montagnes de l’Asie boréale jusqu’au-delà du méridien de Pékin, Nommé membre de la convention, il résista avec non moins de danger et de courage aux violences de la Montagne. Il est mort dans les premières années du XIXe siècle, membre de l’académie de Saint-Pétersbourg et correspondant de l’Institut. Un autre membre de l’académie, Gabriel Jars, mort, comme Patrin, correspondant de l’Institut, au commencement du siècle, s’est fait un nom dans la science par ses explorations, en Suède et en Norvège et par ses travaux métallurgiques.

Le buste sculpté par Chinard, qu’on voit à l’entrée du jardin botanique, est celui d’un Lyonnais non moins digne de mémoire, de l’abbé Rozier, grand agronome dans un temps où l’agronomie était si fort en honneur. Écrasé dans son lit par une bombe, pendant le siège de Lyon, l’abbé Rozier a laissé inachevé son grand ouvrage sur l’agriculture, dont les matériaux ont péri avec lui. La Société d’agriculture de Lyon a fait graver sa figure sur ses jetons et s’est placée sous son patronage. Citons encore les noms de deux autres abbés lyonnais du même temps qui appartinrent l’un à l’Académie des sciences, l’autre à l’Académie française, l’abbé Bossut et l’abbé Morellet.

Parmi les savans dont l’académie a le droit d’être fière, nous n’aurons garde d’oublier les quatre de Jussieu, Antoine, Bernard, Joseph, Antoine-Laurent, cette glorieuse dynastie de grands botanistes, tous les quatre Lyonnais et associés de l’académie, tous les quatre membres de l’Académie des sciences. Des savans passons aux littérateurs, aux poètes, aux artistes, dont la liste n’est ni moins riche ni moins brillante dans l’histoire de la compagnie, depuis ses commencemens jusqu’à nos jours.


III

Parlons d’abord des poètes. Il y en avait beaucoup au XVIIIe siècle, surtout dans les académies. Quel académicien ne se croyait pas obligé d’être un peu poète ? Magistrats, médecins, jésuites, physiciens, et même mathématiciens, tournaient des vers, les uns en français, les autres en latin ; presque tout le monde faisait des distiques ou des quatrains. Sourions un peu, je le veux bien, mais ne soyons pas trop sévères pour cette innocente manie des académiciens nos aïeux ; parmi tant de petits vers, s’il en est qui sont fades et médiocres, d’autres, en bon nombre, sont jolis, ingénieux, bien tournés, et faisaient sans doute une diversion agréable au milieu de matières arides, entre de graves lectures ou de savans mémoires. L’esprit un peu maniéré, le bel esprit lui-même n’est-il pas préférable aux goûts moins délicats, à l’indifférence aux choses de l’esprit dont il semble que la mode ait succédé dans bien des sociétés ou des salons d’aujourd’hui ? Mais, s’il y a eu partout, au XVIIIe siècle, beaucoup de poètes plus ou moins oubliés, l’académie de Lyon en a possédé un certain nombre dont le nom n’est pas tout à fait perdu dans l’histoire des lettres.

Ceux qui ne connaissent Lyon que par ses soieries et ses manufactures seraient fort surpris de la longue liste de poètes, hommes ou femmes, que cette ville a produits depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, depuis Louise Labbé, jusqu’à Louisa Siefert, jusqu’à Soulary et Victor de Laprade. Mais nous ne devons parler ici que de ceux qui ont appartenu à l’académie du XVIIIe siècle.

Le premier que nous rencontrons, après le physicien Puget, est un personnage, nous devons l’avouer, fort peu recommandable, l’abbé Gâcon, dont Lamotte disait : « Il n’y a rien à gagner avec les gens qui n’ont rien à perdre. » Auteur du Poète sans fard, de l’Anti-Rousseau, de l’Homère vengé, etc., l’abbé Gâcon poursuit de ses épigrammes, de ses injures, de ses calomnies, les auteurs contemporains les plus renommés. C’est une sorte de Desfontaines qui n’a pas échappé à la prison et que l’académie a effacé de la liste de ses membres. Bordes et Vasselier méritent une meilleure mention dans cette histoire. Tous deux sont souvent cités et loués par Voltaire ; tous deux réussirent si bien dans cette poésie légère qu’il avait mise à la mode, et dont il avait donné le modèle, que leurs vers, plus d’une fois, eurent l’honneur d’être pris pour les siens, ce dont il ne s’offensait pas. Vergier, un de nos meilleurs conteurs en vers après La Fontaine, était aussi un poète lyonnais, mais il vécut à Paris et n’appartint pas à l’académie.

Il faut revenir à Bordes, qui n’était pas seulement un poète, mais un historien et même un philosophe. C’est lui qui, au jugement de Rousseau lui-même, combattit avec le plus de succès, parmi tant d’autres qui prirent la plume pour le réfuter, son fameux paradoxe contre l’influence des lettres et des sciences. « De tous les adversaires, écrit-il à Bordes, qui se sont mis sur les rangs, vous êtes le seul que j’aie craint, ou de qui j’aie espéré de nouvelles lumières. » Mais l’intimité croissante de Bordes avec Voltaire et sa Lettre au docteur Pansophe devaient bientôt faire cesser ces rapports de mutuelle estime et porter au comble l’irritation de Rousseau contre l’académicien lyonnais. Historien et littérateur, l’abbé Millot, avant d’appartenir à l’Académie française, avait fait partie de l’académie de Lyon. Professeur de rhétorique chez les jésuites, dans leur grand collège de la Trinité, il fut obligé de quitter l’ordre à cause d’un éloge de Montesquieu qui avait été couronné par l’académie de Besançon.

Les artistes n’ont été ni moins nombreux ni moins célèbres que les savans, les littérateurs et les poètes. Si nous ne mettons pas au premier rang les Stella, les Coysevox, les Coustou, toutes ces grandes familles d’artistes dont Lyon fut le berceau, c’est que les uns ont vécu au XVIIe siècle et que les autres l’ont de bonne heure quitté pour la capitale. Néanmoins l’académie du XVIIIe siècle peut encore se vanter d’avoir eu parmi ses membres des artistes en tout genre, architectes, peintres, sculpteurs, de grande renommée. La patrie de Philibert Delorme et l’académie ont aussi le droit de revendiquer Soufflet. Soufflot a passé plus de vingt années à Lyon, il était associé de l’académie et il a lu devant elle plusieurs mémoires où il exposait les plans et les dessins de grands monumens qu’il faisait construire, l’église de Sainte-Geneviève à Paris, l’Hôtel-Dieu à Lyon.

A côté d’un grand architecte, mettons un peintre d’un rare mérite, Jean-Jacques de Boissieu, célèbre par ses petits tableaux dans le genre flamand, par ses dessins au lavis et surtout par ses gravures à l’eau-forte. On admire de plus en plus ce talent si naïf et si vrai, cette touche si fine, si spirituelle, et les effets si bien sentis de son burin vigoureux. Par sa connaissance approfondie des procédés des peintres flamands et hollandais, Boissieu exerça une grande influence sur plusieurs peintres ses contemporains ou ses successeurs. Il fut le père de cette école lyonnaise qui subsiste encore aujourd’hui et à laquelle ont appartenu bien des peintres dont les tableaux goûtés du public ornent, avec ceux de Boissieu, l’intéressant musée des peintres lyonnais, qui est comme une exposition permanente des œuvres passées et présentes des membres de la section des beaux-arts. Ainsi l’académie de Lyon a justifié sa triple dénomination, plus peut-être qu’aucune autre compagnie de la province ; ainsi a-t-elle montré qu’elle n’était pas moins digne de son titre d’académie des beaux-arts que de celui d’académie des sciences et des lettres.

Il n’est pas possible de séparer les sciences et les lettres en retraçant le rôle académique d’illustres familles lyonnaises dont les membres, se succédant de père en fils dans l’académie, les ont cultivées à la fois avec le même goût et se sont transmis, les uns aux autres, ce double héritage, plus précieux pour elles que les honneurs et les dignités. Tels furent les Dugas, dont nous avons déjà parlé, tels furent les Mathon de La Cour et surtout les de Fleurieu. Pendant près d’un siècle, les de Fleurieu sont l’ornement de l’académie et contribuent à étendre sa renommée au dehors. Ils entretiennent au loin des relations avec tous les plus savans hommes de l’Europe ; ils sont les correspondans, les hôtes, les amis de Voltaire et de Rousseau. Leurs salons ouverts à tous les gens de lettres rivalisent avec les salons littéraires de Paris. Ils fondent des prix nouveaux ou ils augmentent la valeur des prix anciens ; ils attirent de loin les concurrens par leurs encouragemens et leurs largesses. Parcourez les lettres de Voltaire, que de grâces, de prévenances, d’amabilités de toute sorte pour cette famille des de Fleurieu ! Le père, président de la cour des monnaies, trois fois prévôt des marchands, a été secrétaire perpétuel de la classe des lettres, et son fils aîné, Antoine de La Tourrette, a été secrétaire de la classe des sciences jusqu’en 1798.

Antoine de La Tourrette faisait de la botanique en grand seigneur ; des arbres de tous les pays, des plantes rares cultivées à grands frais, attiraient les étrangers, les savans et les curieux, dans son parc et son château de Larbresle. Rousseau, dont on connaît le goût pour la botanique, se lia étroitement, pendant ses dernières années, avec La Tourrette. De la Grande-Chartreuse, où ils étaient allés herboriser ensemble, il écrit à Du Péron : « Que n’êtes-vous des nôtres ? vous trouveriez dans notre guide un botaniste aussi savant qu’aimable, qui vous ferait aimer toutes les sciences qu’il cultive. » C’est à La Tourrette que sont adressées ses lettres sur la botanique, c’est aussi à La Tourrette qu’il écrivit cette lettre si noble où, devant une si grande renommée, il oublie tous les griefs, toutes les inimitiés, pour souscrire à la statue de Voltaire.

Un autre membre plus illustre encore de cette noble famille est le frère d’Antoine de La Tourrette, le comte de Fleurieu. Astronome, ingénieur, habile et savant marin, grand administrateur, le comte de Fleurieu introduisit divers perfectionnemens dans la marine ; directeur-général des ports et des arsenaux, il contribua au succès de la guerre d’Amérique. Pendant quelques mois, en 1791, il fut ministre de la marine. Enfin c’est lui que Louis XVI, peu de temps avant le 10 août, avait choisi pour gouverneur du royal et malheureux enfant réservé à un si triste destin, Le comte de Fleurieu, qui a vécu jusque sous l’empire, est mort sénateur, membre de l’Institut et du Bureau des longitudes.

Presque au même temps, aux derniers jours de la monarchie, un autre membre de l’académie de Lyon, Roland de La Platière, était nommé ministre de l’intérieur. Félicité par ses confrères, il répond par une lettre aussi affectueuse et empressée que pleine de tristes pressentimens : « Mes chers confrères, mes amis, j’ai plus besoin que jamais de vos conseils. Je suis sûr de mes principes, de mon zèle, de mon activité, voilà ce dont je puis répondre. S’il ne fallait que du courage et du patriotisme, j’aurais la noble présomption de ne pas me consacrer en vain au bonheur de mes concitoyens ; mais, dans les temps d’orage, le pilote a beau rester fidèle à son poste, si les manœuvres qu’il prescrit restent sans exécution, si les résistances épuisent ses forces, il n’a plus qu’à gémir sur le sort dont sont menacés ceux qui voguent, comme lui, sur cette mer agitée. » En terminant, il exprimait le vœu, qui ne devait pas être exaucé, de venir bientôt reprendre sa place au milieu de ses confrères.

Les Mathon de La Cour ne sont pas moins dignes de mémoire et d’éloge que les de Fleurieu. Le père, Jacques Mathon de La Cour, à la fois mathématicien, philosophe et philologue, partagea l’accessit avec Euler dans un concours de l’académie de Berlin, où le prix était décerné à Bernouilli. L’académie, à cette seconde période de son existence, avait cessé d’être cartésienne ; Mathon de La Cour travaillait à répandre le système de Newton et non plus, comme Puget, à défendre les hypothèses de Descartes. En même temps que de mathématiques, il s’occupait de grammaire générale, étudiant les rapports des langues les unes avec les autres, et avec l’esprit humain. Son fils, Joseph de La Cour, est l’auteur d’un mémoire sur la législation de Lycurgue couronné par l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et de divers écrits sur les beaux-arts, sur diverses questions d’utilité et de bienfaisance publiques. A l’imitation de l’Athénée de Paris, il fonda à Lyon des cours publics pour les sciences et les lettres ; il aidait de ses conseils et de sa bourse les jeunes gens qui montraient des dispositions pour le dessin. La plus grande partie de son temps et de sa fortune fut consacrée à des institutions philanthropiques qui étaient l’application de ses théories sur l’assistance publique et qui témoignaient de la générosité de ses sentimens. Après le siège, cet ami de la philosophie et des lettres, ce bienfaiteur du peuple, périt sur l’échafaud ; ce fut une des plus nobles victimes dont l’académie de Lyon paya le sanglant tribut à la terreur.


IV

Les gouverneurs, archevêques et intendans de la cité se disputaient l’honneur d’appartenir à l’académie et de la protéger, lui prodiguant pour ainsi dire à l’envi les marques de leur considération et de leur munificence. De son côté, le consulat, quoique composé de marchands, n’était pas moins généreux pour elle ; il lui donnait par an une bourse de 600 jetons, dotation supérieure à celle qu’elle a reçue plus tard des conseils municipaux de notre époque ; il faisait une pension au père Colonia, comme il en avait fait une au père Menestrier ; il exceptait, nous l’avons vu, un grand poète, seul entre tous, de la rigueur de ses décrets financiers. En outre, l’académie mettait-elle au concours quelque question d’utilité publique, il arrivait souvent qu’il doublait la somme réservée au vainqueur. Ces marchands d’autrefois savaient au besoin prendre le rôle de Mécènes pour l’honneur des lettres et de la cité.

Non-seulement le consulat honorait et dotait l’académie dont il se faisait gloire, mais il prenait son avis sur un certain nombre de questions ; il lui avait même conféré une sorte de juridiction et d’autorité dans les questions d’art et de goût. En effet, un acte consulaire du 30 janvier 1733 charge la compagnie de la rédaction de toutes les inscriptions, auxquelles on attachait alors une si grande importance, sur les monumens, les statues et dans les décorations des fêtes publiques afin, dit ce même décret, qu’elles soient faites avec le goût, la décence et la dignité convenables.

L’académie de Lyon, comme toutes les autres, comme l’Institut lui-même, doit conserver précieusement le nom et le souvenir des citoyens généreux qui, par amour des sciences et des lettres, furent ses bienfaiteurs. Les noms de Christin et de Pierre Adamoli, comme celui de Montyon, doivent demeurer attachés aux prix qu’ils ont fondés, aux bibliothèques publiques qu’ils ont ouvertes ou enrichies. Christin, inventeur du thermomètre à mercure, comme il paraît démontré, et secrétaire de la Société des beaux-arts, a légué pour un prix de physique une rente qui, à la réunion des deux sociétés en 1758, a passé à l’académie. Plus heureuse que bien d’autres académies, au moins pour cette fondation, l’académie de Lyon n’a pas perdu cette rente, grâce à l’héritier de Christin, M. le marquis de Ruolz, nom cher à l’académie, aux sciences et aux beaux-arts, qui après la révolution l’a généreusement reconstituée. Pierre Adamoli, conseiller du roi, avait légué une magnifique bibliothèque, que possède encore l’académie, avec une rente, qu’elle a perdue. De pareilles générosités, de la part de simples particuliers, étaient, à ce qu’il semble, moins rares autrefois qu’aujourd’hui, sinon à Paris, où elles deviennent de plus en plus nombreuses, au moins dans les académies de province qui en auraient aussi un grand besoin.

Cependant l’académie par ses travaux se rendait de plus en plus digne de ces faveurs. Elle rassemblait les matériaux d’une statistique complète de la province telle qu’une société savante seule peut la mener à bonne fin ; elle faisait son histoire, elle déchiffrait les inscriptions si abondantes tout autour d’elle ; enfin elle s’associait, elle présidait à toutes les expériences et à toutes les découvertes. C’est sous ses auspices, et avec son contrôle, que fut lancé sur la Saône le premier bateau à vapeur, construit par le marquis de Jouffroy. L’expérience n’échoua pas, mais elle réussit incomplètement ; le bateau ne put aller qu’à quelques lieues de Lyon, et on l’a vu pendant bien des années dans le port de Trévoux, jusqu’à ce que le temps l’eût complètement détruit. Une commission nommée par l’académie était sur ce bateau d’un nouveau genre, s’avançant sur les eaux sans la voile ni la rame, et qui portait dans ses flancs la force nouvelle destinée à produire de notre temps de si grandes merveilles. Pourquoi l’Académie des sciences n’a-t-elle pas accordé la même attention à Fulton quand, vingt ans plus tard, avec de nouveaux perfectionnemens, il refit la même expérience sur la Seine ?

Bientôt l’académie présidait à une expérience encore plus éclatante, sinon plus féconde. Au premier rang de ses travaux collectifs, on doit placer l’expérience aérostatique de Montgolfier, jointe au rapport sur les aérostats publié au nom de l’académie. L’expérience qui se fit à Lyon, le 19 janvier 1784, n’était pas la première ; déjà, quelques mois auparavant, l’intrépide Pilâtre du Rozier avait osé à Paris monter dans un ballon et s’élever dans les airs ; mais nulle ascension n’avait encore eu lieu sur d’aussi vastes proportions et emportant avec elle un si grand nombre de voyageurs. A Lyon comme à Paris, les esprits étaient dans une attente fiévreuse ; jamais peut-être la science n’avait excité plus d’enthousiasme, jamais les imaginations transportées n’avaient conçu une idée plus haute de ses progrès et de ses destinées. Une commission, à la demande de Montgolfier, avait été nommée par l’académie ; lui-même avait d’abord expliqué son invention dans une séance où assistaient Pilâtre du Rozier, son compagnon, et De Saussure, associé de l’académie. Sept voyageurs, parmi lesquels le comte de Laurencin, membre de l’académie, le prince de Ligne, le comte de Dampierre, le comte de la Porte d’Anglefert, Fontaine, montèrent dans la nacelle, mille fois plus hardis que les anciens Argonautes.

Le lendemain, l’intendant Flesselle les présenta à l’académie, qui offrit à chacun d’eux un jeton aux armes de la ville et de la compagnie en souvenir de leur courage et de leur dévoûment à la science. Elle avait déjà nommé Montgolfier associé ; Pilâtre du Rozier avait reçu l’acte d’association au moment même où il entrait dans la nacelle. Le ballon s’éleva dans les airs à midi et tomba sans accident le soir même à peu de distance de Lyon. L’académie proposa immédiatement un prix de 1,200 francs pour celui qui trouverait les meilleurs moyens de diriger les ballons. Cent mémoires répondirent à son appel, mais aucun ne fut jugé digne du prix ; le problème n’est pas encore résolu aujourd’hui. En quittant Lyon, Montgolfier allait entretenir la Société de Montpellier de sa découverte, puis il répétait à Dijon les mêmes expériences avec Guyton de Morveau, qui monta dans le ballon. Le comte de Laurencin dirigea quelques mois plus tard une autre ascension à Lyon en présence du roi de Suède. C’est à peu près au même temps qu’un magistrat, Romas, correspondant de l’Académie des sciences, lisait devant l’académie de Bordeaux ses mémoires sur l’électricité de l’atmosphère et l’associait à ses expériences du cerf-volant électrique, qui plaçaient son nom à côté de celui de Franklin. De même aussi l’académie de Dijon prenait-elle part aux expériences de Guyon de Morveau sur la désinfection de l’air. Ainsi les académies de province donnaient partout, en prenant pour modèles les académies de Paris, l’impulsion au mouvement scientifique, comme au mouvement littéraire et philosophique. A mesure que s’étendait en France la renommée de l’académie de la seconde ville du royaume, les hommes de lettres et les savans, même les illustres, ambitionnaient l’honneur de lui être associés. Nul n’obtenait ce titre d’associé sans en avoir fait la demande ; c’était la règle de l’académie, dont Voltaire lui-même n’avait pas été excepté. Il y eut cependant une exception en faveur de Buffon ; mais l’académie de Lyon ne faisait en cela que suivre l’exemple de l’Académie française, comme Buffon lui-même le rappelle, non sans quelque fierté, dans la lettre à Mathon de La Cour, où il remercie la compagnie : « Il est très vrai, dit-il, que je n’ai jamais demandé aucune place académique et que j’ai été nommé à l’Académie française sans avoir fait de visites et même sans y penser, car j’étais absent. Ce ne fut que quatre mois après ma nomination que je retournai à Paris pour la réception. J’entre dans ce détail pour que votre illustre compagnie ait moins de regret d’avoir changé son usage en ma faveur. »

Nul associé ne venait à Lyon sans se faire recevoir en séance publique et remercier de vive voix l’académie qui l’avait adopté. Citons quelques-uns de ces nobles hôtes dont les noms se mêlent à l’histoire et aux grandes solennités littéraires des académies de province au XVIIIe siècle.

Le fils du grand Racine ayant été nommé directeur des gabelles à Lyon, où il se maria et résida quelques années, l’académie s’empressa de se l’associer. On lira avec intérêt quelques passages de son discours de remercîment : « Qu’avez-vous à attendre de moi et que vous puis-je apporter, si ce n’est un nom illustre à la vérité, mais dont la gloire fait ma honte lorsque je considère combien je suis éloigné de le soutenir ? .. Fatigué justement de ces occupations stériles à l’esprit auxquelles je suis contraint de me livrer tous les jours, je pourrai du moins, une fois la semaine, venir me reposer parmi vous, c’est-à-dire dans le sein des muses, et leur rendre cette légère partie d’un temps qui leur fut consacré dès ma naissance, et qui leur serait entièrement dévoué, si j’avais eu la liberté d’en disposer. La fortune n’a point voulu m’accorder cette heureuse liberté… » Il finit en remerciant l’académie de le rapprocher de ces muses « qu’il avait presque perdues de vue, quoique son cœur n’en fût jamais séparé. » Comme complément de ce discours, qu’on nous permette d’ajouter quelques lignes tirées d’une lettre qu’il écrivait à J.-B. Rousseau en 1731 : « Vous avez raison de me regarder comme un déserteur des muses et d’être surpris d’apprendre que j’ai fait un poème sur la religion, moi qui suis dans la carrière de la finance. Comme ce n’est point la passion de la fortune qui m’y a conduit, j’y conserve toujours ma première passion à la poésie, mon ancienne maîtresse. J’ai peu de temps à lui donner. Il faut que je me dérobe à des occupations fatigantes et continuelles pour goûter avec elle quelques momens agréables, mais très courts, et dont je dois faire un mystère, parce qu’on pourrait m’en faire un très grand crime[8]… » Quel charme mélancolique dans ce langage, quel amour sincère des muses, quelle admiration pieuse et filiale pour le génie de son père, mais aussi quel peu d’amour pour la gabelle ! Plaignons ce poète égaré dans la finance qui soupire en secret pour la poésie, son ancienne maîtresse, de peur qu’on lui en fasse un crime. Racine fils acheva à Lyon son poème sur la Religion, et fit plusieurs lectures à l’académie, parmi lesquelles un parallèle de l’Andromaque de son père avec l’Andromaque d’Euripide.

Un des plus beaux jours de l’académie fut la réception de Voltaire. Voltaire, avide de popularité littéraire, et pour se ménager des appuis contre les lettres de cachet et la Bastille, s’était fait recevoir dans une foule d’académies de l’étranger et de la province, en attendant qu’il forçât les portes de l’Académie française. Pour ne pas parler des académies étrangères, il est de celles de Marseille, de Bordeaux, d’Angers, de Dijon, de La Rochelle, où il se rencontre avec Lefranc de Pompignan, et de plusieurs autres encore ; mais nulle part il ne s’est mis plus en frais d’esprit et d’amabilité que pour l’académie de Lyon ; nulle part aussi il n’a reçu un accueil plus enthousiaste. Il avait été nommé académicien honoraire en 1745, après l’envoi de son poème de Fontenoy. Informé de son élection par l’intendant Pallu, membre de l’académie, il manifesta aussitôt le désir de se faire recevoir. En 1746, il écrit au secrétaire Bollioud Mermet, auteur d’un livre sur la corruption du goût dans la musique française : « Je me félicite d’avoir pour confrère l’auteur d’un si agréable ouvrage. Je vois que Lyon sera bientôt plus connu dans l’Europe par ses académies que par ses manufactures. Vous redoublez l’envie que j’ai de me faire recevoir. » En attendant, il s’empresse de payer son tribut en envoyant une nouvelle édition des Élémens de la philosophie de Newton.

Venu à Lyon seulement quelques années plus tard, en 1754, après avoir quitté Berlin, aussitôt il demanda à prendre place parmi ses confrères. Une séance publique eut lieu en son honneur, le 6 décembre, à l’hôtel de ville. D’abord Voltaire témoigna en quelques paroles ses sentimens d’estime et de reconnaissance pour la compagnie ; puis Bordes, qui, avec l’abbé Pernetti, lui avait fait les honneurs de la ville, le complimenta, au nom de l’académie, dans un discours où il appréciait, avec un vif sentiment d’admiration, les diverses qualités de son génie dans les divers genres où il avait brillé : « C’est avec transport, dit l’orateur de l’académie, que nous voyons assis parmi nous cet homme unique, en qui les connaissances et les talens les plus opposés se rapprochent, s’entr’aident et se confondent : poète, il réunit le sentiment et la pensée, l’image et le précepte ; philosophe, il pare la vérité du voile des grâces, il l’embellit sans la cacher ; historien, il choisit dans la poussière obscure des compilateurs le petit nombre de faits dignes de mémoire. Il parle plutôt des lois qui ont affermi les états que des combats qui les ont ébranlés, des révolutions des mœurs que de celles des trônes, des talens rares que des crimes illustres… Faible interprète des sentimens de cette compagnie, disait-il en terminant, je finis, l’admiration publique parle pour moi [9]. »

Elle parlait en effet ; à tous les pas de Voltaire dans la ville, elle éclatait par les plus vives et les plus flatteuses manifestations. Au théâtre, où l’on joua Brutus, qu’il avait lui-même fait répéter, la pièce fut applaudie avec transport et l’auteur accueilli par les acclamations enthousiastes de la foule :

Quel doux spectacle pour ton cœur,
Lorsqu’entre l’ouvrage et l’auteur
Flottaient les transports du parterre,
Applaudissant avec fureur
Tour à tour Brutus et Voltaire !

Ces vers sont tirés de l’épître que Bordes adressait à Voltaire le jour où il quittait Lyon.

Ainsi pour la première fois, comme le dit Condorcet, Voltaire recevait les honneurs que l’enthousiasme public rend au génie ; ainsi, ajouterons-nous, Lyon préludait en quelque sorte, longtemps à l’avance, au triomphe plus éclatant encore que Paris lui réservait aux derniers jours de sa vieillesse. Voltaire n’y fut pas insensible ; voici le bel adieu poétique qu’il adressa à la ville de Lyon :

Il est vrai que Plutus est au rang de vos dieux,
Et c’est un riche appui pour votre aimable ville ;
Il n’a point de plus bel asile ;
Ailleurs il est aveugle, il a chez vous des yeux.
Il n’était autrefois que dieu de la richesse,
Vous en faites le dieu des arts.
J’ai vu couler dans vos remparts
Les ondes du Pactole et les eaux du Permesse, etc.

Du fond de sa retraite de Ferney, il n’oublia pas l’académie de Lyon, avec laquelle il ne cessa jusqu’à la fin d’entretenir de bons rapporte de voisinage. Il lui écrivait de temps à autre, toujours de la façon la plus aimable, soit pour lui faire hommage de ses principaux ouvrages, soit pour lui recommander quelques candidats à ses places d’honoraires et d’associés. Indépendamment de ces relations en quelque sorte officielles, il entretenait avec plusieurs de ses membres, avec Bordes, Vasselier, avec les de Fleurieu, la correspondance la plus intime et la plus amicale.

L’académie, de son côté, ne fut pas infidèle au souvenir de Voltaire. En 1776, le sculpteur Poncet, un de ses associés, lui fit hommage du buste de Voltaire, qu’il venait de modeler à Ferney. « L’image du plus illustre des académiciens lyonnais, dit M. Dumas, l’historien de l’académie, fut placée pendant le séance sur le bureau. Elle rappelait le jour mémorable où Voltaire lui-même vint s’asseoir parmi ses confrères. » Enfin c’est devant l’académie de Lyon que La Harpe, un autre de ses associés, lut en 1779, pour la première fois, son éloge de Voltaire.

Si nous n’avons plus à mettre en scène des hommes aussi illustres, nous rencontrons encore plus d’un nom célèbre parmi les associés qui, comme Voltaire, vinrent siéger au milieu de leurs confrères de Lyon et se faire recevoir en séance publique.

La réception de l’avocat-général Servan fut aussi pour l’académie et pour le public un jour de fête et d’enthousiasme. Servan, avocat-général du parlement de Grenoble, est un des magistrats du XVIIIe siècle qui se signalèrent par leurs efforts pour faire pénétrer dans les lois les progrès de la raison et de la philosophie. Il prononça à l’hôtel de ville, devant une foule empressée de l’entendre, un discours qu’on trouve dans ses œuvres avec le titre ambitieux d’Essai sur les progrès des connaissances humaines en général, de la morale et de la législation en particulier. Là, sous la forme déclamatoire, qui était si à la mode en 1781, se rencontrent tous les sentimens généreux, toutes les idées de progrès et de liberté de la fin du XVIIIe siècle et toutes les illusions de paix et de félicité universelles, à la veille des plus grandes catastrophes. La politique, qui bientôt allait tout envahir, déjà prenait place dans un discours académique. L’orateur parla en termes si pathétiques de la retraite récente de Necker qu’il arracha, dit-on, des larmes à l’auditoire.

Près de Lyon, dans la petite église du village d’Oullins, est le tombeau de l’auteur des éloges de Marc-Aurèle et de Descartes. Thomas, âgé et souffrant, s’était arrêté à Lyon, à son retour de Nice, en 1785, et avait loué dans ce village la même maison qui depuis fut habitée par Jacquard. Voici qu’une horrible nouvelle vient bientôt l’arracher à cette douce retraite. Il apprend que Ducis, son ami, celui-là même qui seul, disait-il, manquait à son bonheur, a fait une chute affreuse, en se rendant auprès de lui, dans les montagnes de la Savoie. Aussitôt, oubliant son âge et ses infirmités, Thomas part avec un médecin, avec une berline où un lit était disposé. Grâce aux soins de Thomas et de sa sœur, Ducis fut promptement hors de danger. Quel ne fut pas le bonheur de deux amis si tendres réunis, pendant tout un été, dans cette ravissante campagne d’Oullins et dans le sein de l’académie ! L’académie eut la bonne fortune de les posséder quelque temps tous les deux à la fois, de les entendre l’un et l’autre et d’assister aux doux épanchemens d’une amitié que la mort de Thomas devait bientôt rompre si cruellement.

Écoutons Ducis racontant lui-même à l’Académie française le dévoûment de son ami et ces séances de l’académie de Lyon où ils assistaient ensemble : « Qu’on se le représente, dit Ducis dans le récit qui précède son épître sur l’amitié, aux séances particulières de l’académie lisant tantôt son chant de l’Angleterre, tantôt celui des fêtes de Louis XIV, moi terminant la séance par une épître à l’amitié où je lui rappelais en le regardant et le péril que j’avais couru et les secours qu’il m’avait prodigués… La fin de cette épître toucha vivement l’assemblée, mais le transport s’accrut et les larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu’en nous levant, après la séance, on vit les deux amis s’avancer l’un vers l’autre, se tendre les mains et s’embrasser. Hélas ! qui m’eût dit que, dix-huit jours après, l’ami que je pressais dans mes bras ne serait plus ! »

La réception de l’abbé Raynal, comme celle de Voltaire et de Servan, eut lieu dans la grande salle de l’hôtel de ville. Rien n’égalait alors la popularité, qui ne devait guère durer, de l’auteur de l’Histoire philosophique des deux Indes, condamnée par le parlement de Paris. Aussi ni la foule, ni les applaudissemens ne lui manquèrent. Touché de cet accueil, Raynal témoigna sa reconnaissance en fondant à l’académie un prix annuel de 1,200 francs, comme il en fondait en même temps d’autres à Paris et à Marseille. Il envoya peu de temps après son buste, qui est encore aujourd’hui dans la salle des séances de l’Académie.

« Quelles vérités et quels sentimens importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ? » Tel fut, en 1791, le sujet du prix Raynal, approuvé et sans doute suggéré par lui. C’est là un grand sujet, c’est même le plus grand et le plus vaste de tous, mais il prête singulièrement par là même à toutes les déclamations comme à toutes les divagations. Il n’y eut pas moins de seize concurrens, parmi lesquels un lieutenant d’artillerie de vingt ans. Quel était ce jeune officier employant les loisirs d’une garnison à méditer sur le bonheur et les destinées de l’humanité ? C’était Bonaparte, non moins ignorant alors de ses hautes destinées que l’académie elle-même qui allait le juger. Bonaparte connaissait Raynal, qui l’avait accueilli avec une bienveillance toute particulière dans un voyage qu’il fit à Paris et qui lui avait même donné des conseils pour une histoire de la Corse qu’il composa sous forme de lettres [10]. De là cette apostrophe qu’il lui adresse, dans le goût du temps, et surtout dans le goût de Raynal lui-même : « Illustre Raynal, si dans le courant d’une vie agitée par les préjugés et les grands que tu as démasqués, tu fus toujours inébranlable dans ton zèle pour l’humanité souffrante et opprimée, daigne aujourd’hui, au milieu des applaudissemens d’un peuple immense qui, appelé par toi à la liberté, t’en fait le premier hommage, daigne sourire aux efforts d’un zélé disciple dont tu voulus quelquefois encourager les essais ! »

Ce n’est pas Bonaparte qui eut le prix, comme l’ont dit Las Cases et d’autres historiens, mais Daunou, qui devait se faire un nom dans une autre carrière, celle de l’érudition et des lettres. L’œuvre du jeune Bonaparte, à peine ébauchée, ne pouvait guère y prétendre. Voici le jugement sévère qu’en portent deux des examinateurs du concours, Vasselier et Campigneulle. Selon Vasselier, le n° 15, qui est le mémoire de Bonaparte, n’est qu’un songe prolongé ; selon Campigneulle, « c’est peut-être l’ouvrage d’un homme sensible, mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu et trop mal écrit pour fixer l’attention. »

Ce mémoire, tel qu’il est, a pour nous un intérêt qu’il ne pouvait avoir pour ses juges d’alors. C’est un des rares et curieux monumens de cette période peu connue de sept années, à partir de l’école militaire jusqu’au siège de Toulon, pendant lesquelles dans d’obscures garnisons s’est formé ce génie extraordinaire qui bientôt allait dominer la France et le monde. Sans vouloir en faire ici l’analyse ni le justifier entièrement des dures critiques des examinateurs, nous devons au moins louer l’auteur d’élever bien haut les plaisirs de l’esprit et du cœur au-dessus des plaisirs des sens, alors que tant de philosophes affectaient de les confondre ; nous devons le louer de suivre les traces de Rousseau plutôt que celles d’Helvétius : « C’est, dit-il, dans leur entier développement que consiste vraiment le bonheur. Sentir et raisonner, voilà proprement le fait de l’homme, voilà ses titres à la suprématie qu’il a acquise, qu’il conserve et qu’il conservera toujours. Le sentiment nous révolte contre la gêne, nous rend amis du beau, du juste, ennemis de l’oppresseur et du méchant. C’est dans le sentiment que gît la conscience, dès lors la moralité. Malheur à celui à qui ces vérités ne sont pas démontrées, il ne connaît des plaisirs que les jouissances des sens ! » Il a dit de même ailleurs, dans un morceau qui appartient à la même époque de sa vie : « Sentir est le besoin du cœur comme manger est celui du corps ; sentir, c’est s’attacher, c’est aimer ; l’homme dut connaître la pitié, l’amitié et l’amour, dès lors la reconnaissance, la vénération et le respect, etc. [11]. » Dans le style déclamatoire et saccadé de cette composition bizarre, on pourrait cependant apercevoir déjà quelques germes de l’éloquence du général Bonaparte. Partout respire cet enthousiasme pour Paoli qui enflamma sa jeunesse et l’excita aux grandes choses qui devaient l’immortaliser. Enfin, au milieu d’idées empruntées à Rousseau et à Mably, d’idées que la raison ou la politique doit bientôt changer, il y a quelques sentimens qui persisteront, il y a comme un germe d’idées napoléoniennes, un germe, si l’on veut, de césarisme.

Le manuscrit de Bonaparte n’est plus dans les cartons de l’académie. Comment a-t-il disparu ? D’après un récit que met O’Meara dans la bouche de Napoléon, Talleyrand l’aurait fait prendre à Lyon et l’aurait offert à l’empereur pensant lui faire sa cour ; mais celui-ci, peu soucieux sans doute qu’on pût connaître dans le public cette chaude profession de foi républicaine, s’empressa, malgré les efforts de Talleyrand pour l’en empêcher, de le jeter au feu [12]. Napoléon ignorait que son frère Louis en avait fait prendre une copie, d’après laquelle le général Gourgaud l’a publié en 1826 en l’intitulant, suivant le programme même de l’académie : Discours de Napoléon sur les vérités et les sentimens qu’il importe le plus d’inculquer aux hommes [13].


VI

Avec ce concours, nous voici arrivés aux derniers jours de l’académie et à la révolution. La dernière séance, à laquelle n’assistaient qu’un bien petit nombre de membres, l’effroi étant déjà dans tous les cœurs, à la veille du siège, à la veille de tant de ruines et de massacres, eut lieu le 6 août 1793, le lendemain même du jour où l’Académie française s’était elle-même réunie pour la dernière fois. Le 8 août, sur le rapport de Grégoire, la convention supprimait toutes les académies de Paris et de la province comme d’origine monarchique et entachées d’aristocratie ; puis, par un autre décret, qui était la conséquence du premier, elle déclara tous leurs biens la propriété de la nation. Avec les académies, les sciences et les lettres, jusqu’à des jours meilleurs, étaient proscrites par le vandalisme révolutionnaire de tout le territoire de la république. Où mieux mettre à sa place ce mot de vandalisme, consacré par la terreur des populations vaincues, pour marquer la barbarie à son plus haut degré ? Aussi le prenons-nous bien à la lettre, d’accord avec Lakanal, d’accord avec tous ceux qui ont vu à l’œuvre les destructeurs de 93, et non par antiphrase et par une sorte d’ironie contre d’aveugles ennemis de la révolution, comme il a plu à l’auteur du Vandalisme révolutionnaire. Sans doute c’est la convention à son dernier jour qui a commencé à rouvrir les académies ; mais c’était la convention renouvelée, adoucie, j’allais presque dire réactionnaire, et non plus celle qui avait fait les ruines.

Non-seulement l’académie de Lyon fut dissoute, mais elle fut décimée. L’académicien Palerne de Savy ayant été élu maire en 1790, à l’unanimité des suffrages, l’académie en corps se transporta à son hôtel, et l’abbé Rozier, alors directeur, lui adressa un discours dans lequel il le félicitait de cette unanimité forcée, disait-il, par l’estime et par l’opinion de tous. Puis il rapprochait sa nomination de celle de Bailly. « L’académie de Lyon, émule de celle de Paris, se glorifiera comme elle d’avoir donné le premier maire à la nouvelle administration. » Triste rapprochement de deux hommes de bien qui devaient avoir la même destinée ! Palerne de Savy, comme Bailly, mourut sur l’échafaud. Quant à l’orateur lui-même, l’abbé Rozier, il devait périr, comme nous l’avons déjà dit, pendant le siège.

Plusieurs de leurs confrères n’eurent pas un meilleur sort. Joseph Mathon de La Cour mourut sur l’échafaud. Il en fut de même de Millanais, ancien magistrat et député à l’assemblée constituante. Quelques autres, comme Deschamps, qui, avec Millanais, avait fait partie de la constituante, succombèrent, plus heureux, les armes à la main pendant le siège. Quand, au retour du calme et de toutes les espérances, quand, sous l’autorité même d’un de ceux qui avaient pris part à son dernier concours, l’académie, reconstituée sous le nom d’Athénée, se rassembla pour la première fois le 13 juillet 1800, quels ne durent pas être les sentimens de joie et d’attendrissement de ceux qui avaient survécu et qui se trouvaient réunis de nouveau après tant de périls, après tant de terribles épreuves ! Combien sont mélancoliques et touchantes les lettres par lesquelles d’anciens associés, Servan, Ducis, La Harpe, répondent à l’annonce de cette résurrection de l’académie de Lyon et du renouvellement de leur association ! « Sur le bord de mon tombeau, écrit Servan, je ne m’attendais guère à être rappelé dans un nouveau temple des arts et des sciences. Honneur à celui qui l’a relevé de ses ruines ! Honneur aussi à qui pourra l’habiter dignement et qui pourra s’y faire entendre avec l’applaudissement public… Il me reste encore assez de vie pour goûter, estimer et chérir les talens. » La réponse de La Harpe, désillusionné des principes révolutionnaires, est plus triste et plus découragée. Les honneurs littéraires sont désormais, dit-il, bien loin de sa pensée et de ses désirs, néanmoins il est sensible à la lettre dont il vient d’être honoré. Il attribue cette faveur au souvenir de ses anciens confrères de l’académie de Lyon et il ne l’accepte qu’à titre de vétérance. « Je suis dans un âge où les travaux passés sont du moins une dispense pour le présent. Mais si je ne suis plus à portée de coopérer aux efforts que vous faites pour la restauration des sciences et des lettres, je me ferai toujours un devoir et un plaisir de leur applaudir. La religion et les lettres ont été en tout temps la seule barrière contre la barbarie. » La rénovation de cette association académique rappelle à Ducis de tendres et touchans souvenirs. « La paix me donne l’espérance d’aller voir mes illustres confrères, qui regretteront sans doute avec moi de ne plus lire sur leur liste le nom si cher et si justement fameux de Thomas, mon tendre et fidèle ami, dont j’ai laissé les cendres à Oullins. Mais une idée me console ; ces cendres, si respectables au génie, à la vertu et au patriotisme, sont sous la garde de l’Athénée, c’est-à-dire dans le sanctuaire des sciences et de la liberté. » C’est encore, on le voit, le langage d’avant la révolution, après la révolution.

L’académie reprit deux ans plus tard son ancien nom. Sans vouloir faire l’histoire de cette académie du XIXe siècle, nous pouvons bien dire que, par l’illustration de quelques-uns de ses membres, comme par ses travaux et ses publications, par l’éclat des séances publiques, par ses concours et ses lauréats, elle peut rivaliser avec l’ancienne académie dont elle était la continuation. L’ancienne académie n’a pas eu de séances publiques plus mémorables que celles où assistaient tous les savans italiens de la consulte cisalpine, où Volta et Ampère lurent tous deux des mémoires et firent des expériences sur l’électricité, où Lalande fit part de ses travaux et de ses calculs en astronomie. Les prix et les concours du XIXe siècle n’ont pas été non plus sans quelque utilité et quelque éclat. Il y a aussi des noms devenus célèbres parmi les lauréats de cette période : citons ceux de Jacquard, de Millevoye, de De Gérando, de Moreau de Jonnès, de Léon Faucher. Pour laisser de côté les vivans, ou du moins pour n’y toucher qu’avec la plus grande discrétion, à tous les noms de l’académie du XVIIIe siècle l’académie nouvelle peut opposer ceux d’Ampère dans la science ; dans la médecine, ceux de Marc-Antoine Petit, l’auteur de la Médecine du cœur, de Bonnet, dont la statue est dans la cour de l’Hôtel-Dieu, et de bien d’autres encore, leurs dignes successeurs. Dans les lettres et la poésie, elle se fait gloire des noms de Dugas Montbel, de Ballanche et de Victor de Laprade ; de ceux de Camille Jordan, de Sauzet, de Gilardin dans l’éloquence de la tribune et du barreau ; dans l’archéologie, elle a les noms d’Artaud et d’Alphonse de Boissieu, pour ne nommer que les plus connus.

Quelle n’a pas été surtout la richesse de sa section des beaux-arts ! Citons dans la peinture les noms de Richard, de Revoil, de Bonnefond, de Saint-Jean, d’Hippolyte Flandrin, qui était de Lyon et associé de l’académie ; de Chinard, de Legendre-Héral, de Ruolz, de Bonnet, de Bonassieux dans la sculpture. Enfin, combien l’Institut, de même que l’ancienne académie des sciences, n’a-t-il pas choisi de correspondans parmi ses membres ! On peut dire que l’académie de Lyon en a été peuplée, et que nulle part ailleurs il n’y a plus d’intermédiaires et de représentans naturels de cette alliance que nous désirerions voir s’établir avec l’Institut.

Les donations qui ont remplacé ce qu’elle a perdu pendant la révolution lui permettent d’exciter autant que jamais les jeunes talens et de les faire, pour ainsi dire, éclore sous son patronage. En souvenir de son père et de son origine lyonnaise, Ampère lui a légué une rente de 1,800 francs, semblable à la pension Suard de l’académie de Besançon, pour venir en aide à l’achèvement de l’éducation d’un jeune homme de talent.

D’ailleurs combien ne viennent pas de s’accroître les ressources scientifiques et littéraires de Lyon par une faculté de médecine largement organisée, par deux facultés de droit, deux facultés des sciences, deux facultés des lettres, les unes de l’état, les autres de l’enseignement libre, sans compter son ancienne école des beaux-arts reconstituée ! Grâce à tous ces élémens, anciens ou nouveaux, il y a de quoi faire dans la seconde ville de France, non pas seulement une grande université, mais aussi une grande académie qui ne pourrait entrer dans aucune autre alliance digne d’elle que celle de l’Institut.


FRANCISQUE BOUILLIER.


  1. Voyez la Revue du 1er janvier.
  2. Nous avons consulté, outre les lettres de Brossette, l’Histoire littéraire de la ville de Lyon par le père Colonia, les Lyonnais dignes de mémoire par l’abbé Pernetti, la Correspondance de Brossette et surtout l’Histoire de l’Académie de Lyon par M. Dumas, 2 vol. in-8°, 1840.
  3. Nous avons consulté, outre les lettres de Brossette, l’Histoire littéraire de la ville de Lyon par le père Colonia, les Lyonnais dignes de mémoire par l’abbé Pernetti, la Correspondance de Brossette et surtout l’Histoire de l’Académie de Lyon par M. Dumas, 2 vol. in-8°, 1840.
  4. Article Cartésianisme.
  5. Voyez la lettre de Brossette à Boileau du 10 août 1706.
  6. Mémoire historique sur la vie et les ouvrages de Brossette, par Cizeron Rival.
  7. Éloge de Régis.
  8. Lettres de J.-B. Rousseau sur divers sujets.
  9. Voyez, sur le séjour de Voltaire à Lyon, l’Histoire de Dumas, tome Ier, p. 41. Voyez aussi, dans les Archives du Rhône, tome III, p. 345 : Extrait de mon séjour à Lyon avec Voltaire, par Colini.
  10. Voyez les Mémoires de Lucien Bonaparte, Paris 1836, et l’Histoire de Napoléon de Norvins.
  11. Voyez dans la Revue de 1842 l’étude de Libri intitulée : Souvenirs de la jeunesse de Napoléon. Libri n’a pas connu le mémoire adressé à l’académie de Lyon.
  12. Napoléon en exil à Sainte-Hélène, tome II, p. 152. Paris, 1822.
  13. Voyez pour plus de détails l’Histoire de M. Dumas, tome Ier, p. 143 et suivantes.