Une Académie de romanciers en Allemagne

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Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 12 (p. 509-540).
UNE


ACADEMIE DE ROMANCIERS


EN ALLEMAGNE





Sammelung auserlesener Original-romane, herausgegeben von Otto Müller. — I. Afraja, von Théodore Mügge. — II. Charlotte Ackermann, von Otto Müller. — III. Der Dunkelgraf, von Ludwig Bechstein. — IV. Der Sonnenwirth, von Hermann Kurz. — V. Die Freimaurer, von Gustav Kühne. — VI. Die Familie Ammer, von Ernst Willkomm; 6 vol. Francfort 1854-1855.





Un symptôme inquiétant, et qui se manifeste à un égal degré dans toutes les littératures de ce temps-ci, c’est la dissémination des forces intellectuelles. Interrogez les peuples chez qui se concentre aujourd’hui le travail de la pensée, l’Allemagne, l’Angleterre et la France vous donneront le même spectacle. Combien est-il d’écrivains qui se possèdent tout entiers, et qui, sans dévier à droite ou à gauche, sachent marcher résolument vers un but fixé d’avance ? Quand la volonté ne vient pas en aide au talent, on n’échappe guère aux distractions de la route. En vain a-t-on reçu du ciel les facultés les plus heureuses, la dissipation les énerve, et la fleur se fane avant de s’être épanouie. C’est ainsi que tant de jeunes esprits surgissent, et se pressent, et se remplacent si promptement les uns les autres; il en est qui se lèvent, joyeux, triomphans, comme s’ils allaient cueillir le rameau immortel, et déjà le souille manque au vainqueur : le premier succès a épuisé ses forces. A voir tous ces noms d’écrivains, tous ces titres d’ouvrages enregistrés avec sympathie par la critique, il semble qu’on assiste à un grand mouvement littéraire, et que cette abondance de talens et d’œuvres atteste en nous la sève qui fait les siècles virils. L’abondance des talens, oui, c’est un des signes de notre âge; mais, hélas! avec quelle rapidité elles s’effacent, toutes ces lueurs incertaines! L’image trop fidèle de la saison littéraire où nous sommes, ce sont ces milliers d’étoiles filantes qui brillent et disparaissent dans le ciel par une chaude nuit d’été. Il y avait pourtant bien des qualités précieuses chez tel écrivain dont le premier essor nous charmait l’an dernier; qu’est-il devenu ? Il a perdu sa voie, il a suivi les feux follets qui mènent aux pièges perfides, vous le cherchez et ne le trouvez plus. C’est toujours, et plus que jamais, le cri douloureux de l’orateur antique : l’année a perdu son printemps!

Je pourrais faire cette réflexion à propos de la France, et les exemples ne me manqueraient pas pour éclairer ma pensée; c’est à l’Allemagne seulement que je veux l’appliquer aujourd’hui. Combien de commencemens heureux n’ai-je pas eu à signaler depuis quinze ans ! Combien de fois l’Allemagne n’a-t-elle pas accueilli avec espoir un nom qui promettait de grandir ! Celui-ci était poète : il chantait le retour de l’âme aux émotions de la vie religieuse, il se plaisait à des tableaux d’une grâce enfantine, et cette fiévreuse Allemagne des dernières années, à peine débarrassée de son cauchemar, semblait revenir avec M. Oscar de Redwitz à la foi des Minnesinger. Celui-là était un conteur bien inspiré; il avait su donner une forme touchante aux observations qui frappaient son esprit, il nous faisait partager ses sympathies si douloureuses, si profondément tendres pour les misères des israélites de Bohême, et nous étions heureux de saluer M. Léopold Kompert comme un des futurs maîtres du roman philosophique. Cet autre s’était attaché à peindre les paysans de la Forêt-Noire; il avait découvert dans un petit village du duché de Bade une poésie inconnue avant lui, et ses romans rustiques avaient eu l’éclat d’une révélation; Berthold Auerbach était le chef d’une école. Brillans débuts, espérances souriantes, où êtes-vous? Des causes différentes ont amené des résultats trop semblables : poètes et conteurs se sont arrêtés en route. Orgueil ou paresse, infatuation ou défiance de soi, entraînemens de la vie publique, séductions du journalisme, sans parler, hélas! des motifs légitimes et de la dure nécessité qui s’oppose si souvent à la pratique de l’art, voilà quelques-unes des influences qui viennent glacer la sève au moment de la floraison espérée. Je ne cite ici que les écrivains gui ont jeté le plus d’éclat; mais autour d’eux ou au-dessous, que de noms encore ont éveillé un instant la sympathie publique! Les rangs étaient pressés, une légion nombreuse semblait s’avancer en bon ordre, et cependant chaque année le tableau changeait d’aspect. Les débuts succédaient aux débuts, et l’écrivain applaudi allait disparaître au sein de la foule. Tout cela atteste, encore une fois, une singulière fertilité littéraire; seulement, pourquoi n’y a-t-il pas une œuvre qui s’impose? Pourquoi ne se forme-t-il pas une école qui soutienne les faibles et rallie ceux qui s’égarent?

Parmi les causes qui ont amené cette dispersion des esprits, parmi les mauvaises influences qui ont contribué à corrompre tant de germes, à dissiper tant d’espérances, il faut ranger surtout la manie de l’imitation française. Certes, que l’action intellectuelle de la France s’exerce glorieusement en Europe, ce n’est pas nous qui serons tenté de nous en plaindre; prenez-y garde toutefois, plus les barrières des peuples s’abaissent, plus aussi nous devons défendre l’originalité de leur esprit contre les dangers de la promiscuité et du chaos. Désirer que notre patrie garde le premier rang à la tête des nations littéraires, c’est le vœu d’une légitime fierté, mais que penser d’un homme qui, méconnaissant le génie multiple, la libre et féconde variété de la civilisation moderne, souhaiterait au nord et au midi le triomphe d’une pensée uniforme? Cette critique-là n’est plus permise qu’à des pédans de collège. Il est encore de ces intelligences étroites qui ne veulent reconnaître en Europe que la seule littérature de la France, erreur fort excusable assurément si elle est le produit d’un enthousiasme vrai, prétention grotesque si elle s’étale comme une doctrine, et si, sous un air de conviction hautaine, elle cache simplement deux sottes choses : la fatuité et l’ignorance. Plaçons-nous plus haut, con- templons dans son ensemble le travail compliqué du genre humain, souhaitons que chaque peuple y conserve son esprit, y développe son originalité native, et ne demandons qu’une lutte féconde où nous saurons maintenir notre place. Savez-vous, en effet, quel est le résultat de ces influences qui tiennent plus de la mode que de l’étude ? L’imitation ne se prend qu’aux succès du jour, et l’on voit ordinairement les plus médiocres produits d’une littérature devenir un modèle pour la littérature voisine. Avant Bodmer et Lessing, avant Goethe et Schiller, quand le désir de se régler sur le siècle de Louis XIV étouffait en Allemagne toute inspiration libre, ce n’était pas Corneille ou Racine que l’on prenait pour guides : on faisait du Campistron ou du Lagrange-Chancel. Aujourd’hui que Paris est une sirène pour l’étranger, que copie-t-on au-delà du Rhin ? Nos plus vulgaires frivolités parisiennes, un vaudeville, une fantaisie suspecte, un feuilleton prétentieux, ou l’interminable récit d’un conteur à la toise.

Le meilleur moyen de réveiller l’inspiration engourdie, c’est de ramener les écrivains aux sources nationales. Pourquoi la vie germanique, par exemple, ne serait-elle pas un sujet d’observations fécondes pour les romanciers de Berlin ou de Vienne, de Stuttgart ou de Munich? Pourquoi l’étude directe d’un pays si original et si riche ne fournirait-elle pas de vivantes peintures à des esprits bien doués? Que de trésors à recueillir dans ce commerce assidu avec les traditions du sol! Puisqu’il faut un but sérieux, puisqu’il faut une inspiration morale chez celui-là même qui ne semble préoccupé que de l’amusement du lecteur, en voilà une toute naturelle et singulièrement heureuse, l’amour du pays, l’interprétation des choses passées, la peinture sympathique des choses présentes. Quand l’auteur d’Eritis sicut Deus mettait si énergiquement en scène les désordres de l’athéisme hégélien, c’étaient là des mœurs bien allemandes, et soit qu’on approuvât sa belliqueuse ardeur, soit qu’on blâmât en maintes rencontres l’âpreté de ses satires, il fallait bien reconnaître dans ce vigoureux tableau un esprit sincèrement inspiré [1]. Ce qu’a fait ainsi l’audacieux conteur dont l’Allemagne ne sait pas encore le nom, ce qu’il a fait avec amertume, avec passion, au milieu des injures des uns et des acclamations des autres, il faudrait le faire aujourd’hui sans autre inspiration que celle de la vérité, sans autre passion que la passion de la poésie et de l’art.

Il y a en Allemagne un jeune écrivain qui a senti vivement le mal dont je viens de signaler les causes, et qui fait en ce moment même de généreux efforts pour le combattre. Je parle de M. Otto Müller, connu déjà par des récits pleins de fraîcheur et de vérité. M. Otto Müller a été frappé comme nous de cette multitude de talens qui gaspillent leurs fragiles trésors; il a déploré les effets de l’imitation frivole de la France, et il a conçu le désir d’imprimer aux esprits une direction plus sûre. Grouper autour de lui les écrivains qui prennent leur tâche au sérieux, ramener l’art aux traditions vraies dont il s’est trop longtemps écarté, entreprendre avec ses amis la peinture des mœurs allemandes dans le présent aussi bien que dans le passé, former le goût du public par un choix d’œuvres véritablement littéraires et désignées à l’attention de la foule, tel est le plan de M. Otto Müller. L’intention est excellente; le jeune écrivain a-t-il su la réaliser tout entière? Cette question mérite bien qu’on l’examine avec sollicitude. Un premier groupe s’est déjà formé, cinq romanciers ont répondu à l’appel, et nous avons entre les mains six volumes de cette collection, que M. Müller appelle avec confiance Bibliothèque de romans allemands originaux. De ces six écrivains, y compris le chef qui les a convoqués, il en est trois qui ont déjà fait leurs preuves et donné leur mesure; les trois autres sont des hommes nouveaux. La génération qui a fait parler d’elle il y a quinze ans et la génération qui se lève s’associent pour une œuvre commune. Les vétérans n’avaient pas toujours suivi le chemin le plus droit, les débutans n’étaient pas encore parfaitement sûrs d’eux-mêmes, les voilà disposés à se soutenir les uns les autres : spectacle aimable, si j’ose le dire, gracieux exemple d’encouragement mutuel, et où je trouve déjà quelque chose du génie germanique. Les Minnesinger du XIIIe siècle, les Meistersœnger du XVe, étaient aussi des confréries littéraires, et dans cette communauté d’efforts chaque membre trouvait une sauvegarde soit contre ses propres erreurs, soit contre l’indifférence ou les mauvais jugemens de la foule. Prêtons donc une attention sérieuse à cette académie de romanciers, à ce groupe d’écrivains qu’a rassemblé M. Müller, et, puisque c’est une pensée élevée qui les anime, signalons le bien et le mal avec franchise; la sympathie et la sévérité attesteront également notre sollicitude.

Commençons par le jeune maître : le roman de M. Otto Müller, Charlotte Ackermann, est une touchante et douloureuse histoire empruntée aux annales de la littérature dramatique en Allemagne au XVIIIe siècle. On sait quelle fut, vers le milieu du siècle dernier, l’importance littéraire de la scène de Hambourg. Attiré par les artistes d’élite qui y interprétaient les chefs-d’œuvre de Shakespeare, de Corneille, de Racine, et les premières tentatives du vrai drame germanique, Lessing a écrit, à l’occasion de ces soirées de Hambourg, une série d’études qui composent un de ses plus intéressans ouvrages. C’était le moment où l’Allemagne allait produire aussi sur le théâtre les grands poètes qui font son orgueil : on ne parlait pas encore de Schiller; mais déjà Wolfgang Goethe, en racontant les souffrances du jeune Werther, en faisant jouer Goetz de Berlichingen, avait donné le signal d’une littérature toute nouvelle, tandis que Lessing frayait vaillamment la route à des inventeurs plus complets avec sa Minna de Barnhelm et son Emilia Galotti. De grands acteurs avaient paru et semblaient provoquer les poètes. La faveur publique venait en aide à ces premiers triomphes; je ne sais quelle vie nouvelle, je ne sais quel souffle printanier circulait dans ces domaines, jusque-là si incultes; maintes apparitions charmantes souriaient à la naissance de l’art.

Parmi les plus habiles interprètes des œuvres confiées à la scène, la famille Ackermann brillait au premier rang, véritable famille d’artistes comme l’imagination peut en rêver, famille toute patriarcale, dévouée à l’art, dévouée à l’étude du beau, et sans aucune de ces prétentions ridicules avec lesquelles on transfigure aujourd’hui le moindre joueur de violon. Les comédiens de la famille Ackermann n’étaient pas des révélateurs incompris ni de sublimes crucifiés; c’étaient tout bonnement de sérieux artistes qui aimaient leur art, de braves gens qui s’efforçaient de charmer la foule naïve et de satisfaire les connaisseurs d’élite, sans songer à la régénération de l’espèce humaine. Simples, honnêtes, gracieux, ils marchaient de pair avec ce qu’il y avait de plus respectable dans la bourgeoisie de leur bonne ville de Hambourg, et comme ils se sentaient assurés de l’estime publique, l’idée ne leur venait pas de s’ériger en pontifes. Rien de plus aimable que le tableau de la famille Ackermann tel que l’a tracé M. Müller. La maison s’élève en face de l’église Saint-Michel, propre, élégante, comfortable, avec sa grande porte de chêne bien luisante et les deux tilleuls qui décorent l’entrée; au dedans, tout est réglé avec ordre, tout est calme, joie sereine, étude sérieuse. Voyez l’excellente femme qui gouverne le ménage, c’est la veuve de Conrad-Ernest Ackermann, directeur du théâtre de Hambourg; son fils Frédéric-Louis Schroeder, né d’un premier lit, directeur et acteur à la fois, a recueilli pour l’agrandir la succession de son beau-père; les deux filles, Charlotte et Dorothée, soutiennent avec lui la gloire de la famille. Charlotte surtout est une admirable artiste : quelle grâce et quelle passion! Comme elle transforme ses rôles, comme elle leur communique une vie ardente dont l’auteur ne se doutait pas! D’un type vulgaire elle fait une physionomie idéale, d’un médiocre personnage d’Elias Schlegel ou de Brandès elle fait une héroïne qui serait le triomphe d’un poète. Aussi, quand les jeunes maîtres lui confieront, leurs œuvres, quand elle jouera l’Emilia de Lessing, quand Marie de Beaumarchais, dans le Clavijo de Goethe, exprimera par sa voix ses mélodieuses douleurs, Charlotte Ackermann aura une place, à côté de Lessing et de Goethe, dans la création de la scène allemande.

Charlotte était l’orgueil de cette ville de Hambourg, si fière déjà de son Klopstock et de l’hospitalité qu’elle avait donnée à l’auteur de Minna de Barnhelm. La souplesse de son génie se prêtait à toutes les exigences de la troupe et à tous les plaisirs du public. Dans la naïve organisation du théâtre naissant, l’art du comédien devait tout embrasser; Charlotte n’était pas un de ces talens artificiels qui ne savent jouer que d’un instrument et n’y font vibrer qu’une seule corde : vive et spirituelle dans ses rôles comiques, pleine d’élans passionnés dans le drame, on la voyait le lendemain danser une pantomime avec une suprême élégance. On se rappelle involontairement, à la lecture de ces jolis détails, cette actrice de l’hôtel de Bourgogne qui créait le rôle d’Andromaque en 1667 avec un si merveilleux succès, et dont Racine, l’année suivante, accompagnait en pleurant le convoi funèbre : l’Andromaque de Racine excellait aussi dans la comédie et la danse. Que manquait-t-il à Charlotte? Belle, innocente, respectée de tous, unissant la simplicité des vertus domestiques à l’enthousiasme sacré de la poésie, on l’aimait pour sa candeur juvénile autant qu’on admirait son génie. Mais où est le roman? où est le drame? Le voici : Charlotte est si bien une habitante des régions idéales, qu’elle ne sait rien des choses d’ici-bas; sa candeur et son enthousiasme lui seront un piège. Écoutez une vieille histoire qui s’est reproduite sous maintes formes; l’histoire est vraie, et l’auteur du roman n’a eu qu’à faire revivre des douleurs trop réelles. Un officier arrive de Copenhague pour recruter des soldats au service du roi de Danemark : c’est le baron de Sylbourg, un parfait cavalier, un spirituel égoïste, un de ces roués qui savent cacher sous des paroles d’or la sécheresse de leur âme. A coup sûr, un œil exercé ne s’y tromperait pas : Sylbourg, après tout, ne serait qu’un sous-lieutenant dans le régiment de Lovelace; mais avec ses mystérieuses allures, avec son hypocrite mélange de réserve et de passion, l’officier danois a fasciné Charlotte. Hélas! ce cœur si pur, cette intelligence si élevée, si délicate, et toute consacrée à l’étude du vrai et du faux, comment a-t-elle pu se laisser prendre ainsi au manège de ce plat comédien? C’est là l’impression poignante que produit cette tragique histoire. On voudrait détromper Charlotte, on applaudi? l’excellent Schrœder, quand il poursuit Sylbourg de son mépris et qu’il tâche de dessiller les yeux de sa sœur. Vains efforts ! il y a dans l’ingénuité de ces belles âmes une obstination invincible. C’est le récit de cet amour, c’est le tableau des imprudences de Charlotte, des roueries effrontées de Sylbourg, des violences de Schrœder, et finalement l’abandon, le désespoir, la mort prématurée de la jeune et glorieuse artiste, qui remplit le roman de M. Otto Müller.

On possède encore (c’est un curieux épisode de l’histoire littéraire de l’Allemagne au XVIIIe siècle), on possède encore les lettres de Charlotte à Mme la conseillère Unzer, la vieille amie de Lessing et la confidente dévouée de la jeune actrice, — lettres naïves, charmantes, passionnées, que l’on peut comparer tour à tour aux décentes tristesses de Mlle Aïssé et aux cris de douleur de la religieuse portugaise. M. Müller, à l’aide de ces lettres, a retrouvé la vie intime des personnages qu’il met en scène. On s’aperçoit bien vite que ce n’est pas là un roman ordinaire, il semble qu’on feuillette les archives d’une famille. Cette simplicité n’exclut pas çà et là des scènes très vives où le contraste qui fait le fond du récit, le contraste de l’innocence et de l’effronterie, est vigoureusement accusé. Quel spectacle que celui du lieu infâme où le baron de Sylbourg ne craint pas d’entraîner sa fiancée ! Il fallait une rare habileté pour toucher à une situation pareille: M. Müller y a trouvé l’occasion de déployer toute la délicatesse de son pinceau. Quand Charlotte met le pied dans cette maison suspecte, elle y marche comme sur les dalles d’un sanctuaire, et l’auréole de pureté qui l’entoure ne se voile pas un instant. Elle ignore le mal; comment pourrait-elle se défier de la perfidie et de la bassesse? Avec cette confiance ingénue, il y a un autre trait de caractère qui n’a pas échappé à la clairvoyance du romancier, c’est ce que j’appellerai le point d’honneur de l’artiste. « Quoi ! — s’écrie un jour Charlotte Ackermann, au moment où les prières de Sylbourg l’entraînent aux imprudences qui la perdront, — quoi! la poésie sera-t-elle éternellement un monde étranger sans qu’il soit permis de la transporter dans la vie comme une réalité? Si je ressens l’amour d’une Julia, pourquoi ne me conduirais-je pas comme elle? Rutland paraît-elle si noble, si entraînante et si profonde, uniquement parce qu’elle est une figure de fantaisie? N’est-ce pas plutôt parce que tout homme généreux, tout caractère noble et profond reconnaît que l’amour de Rutland est le véritable amour, et que son sort malheureux est la conséquence nécessaire de cet amour? Loin de moi les petites pensées! Celui qui craint d’éprouver et de souffrir dans la vie réelle ce qui nous émeut et nous ravit dans la poésie aura, je le veux bien, tout ce qu’il faut pour cette existence d’ici-bas, mais sa patrie n’est pas dans le monde idéal; il ment, il ment à la sublime déesse, s’il n’a pas le courage de chercher, même à travers les épines de cette vallée terrestre, un sentier qui le conduise vers ses lumineux sommets. » C’est ainsi que la malheureuse enfant s’encourage elle-même en ses témérités; sa mère si indulgente et si bonne, sa sœur si tendrement alarmée, l’honnête et impétueux Schrœder qui veille sur elle comme sur le plus précieux des trésors, ce sont là les ennemis contre lesquels son âme se révolte, tandis qu’elle revêt l’infâme Sylbourg de tous les prestiges de son rêve !

Cette belle étude fait honneur à la sagacité du moraliste autant qu’à la délicatesse du peintre. Il faut louer aussi l’arrangement ingénieux du cadre où M. Müller a placé la figure de Charlotte. Tous ces détails intimes de l’histoire littéraire du XVIIIe siècle contribuent singulièrement à animer le tableau. La discussion des comédiens à l’auberge de la haute société, les controverses des acteurs et des journalistes, l’introduction de l’Othello de Shakspeare sur la scène de Hambourg, les naïves modifications que le conseil de la cité fait faire au dénoûment du drame, les fureurs du pasteur Jean-Melchior Gœtze, l’adversaire acharné de Lessing, qui tonne du haut de la chaire contre le goût païen de la poésie dramatique, le manuscrit de Nathan envoyé par Lessing à Charlotte, et la belle jeune fille qui reprend goût à la vie en étudiant le rôle de Récha dans cette composition immortelle, ce sont là autant de scènes familières et charmantes qui font revivre à nos yeux toute une période de l’histoire de l’art. Remarquez aussi que ce ne sont pas des épisodes accessoires: on s’intéresse aux destinées de cette littérature nouvelle qui grandit, et, comme Charlotte Ackermann est l’éclatante auxiliaire de Lessing et de Goethe, on partage, au sujet de la malheureuse artiste, les émotions et les colères du public de Hambourg. Goethe a écrit un de ses poèmes les plus touchans à l’honneur d’une jeune actrice qui a passé comme une apparition merveilleuse sans laisser d’autre trace qu’un souvenir bientôt effacé. Les admirateurs de Charlotte sentaient aussi vivement que le poète tout ce qu’il y avait de fragile et de périssable dans ce génie créateur auquel ils avaient dû de si pures jouissances. Quel deuil public lorsque ses tragiques aventures l’obligeaient à s’éloigner de la scène ! quelles acclamations quand elle y reparaissait, essayant de renaître à l’enthousiasme! Et le jour qu’elle s’évanouit sur le théâtre, brisée à la fois par un rôle trop conforme à ses propres souffrances et par la vue de son indigne amant venu là tout exprès pour torturer son cœur, comme un frisson d’angoisse parcourait l’assemblée immobile! L’intérêt d’une destinée particulière et l’intérêt général de l’art sont associés ici avec une parfaite harmonie.

Il y a un dernier épisode qui explique et couronne cette lamentable histoire : bien que l’abandon de Sylbourg eût brisé le cœur de Charlotte, la pauvre fille s’obstinait toujours dans sa confiance. Elle était bien sûre de le ramener, disait-elle. C’étaient les reproches de sa famille, les emportemens de Schrœder, c’était sa propre défiance à elle-même, défiance d’un instant et dont elle s’accusait comme d’une lâcheté, qui avait excité la juste indignation de son amant. Elle persistait jusqu’au bout à glorifier ce misérable, mais le jour où Sylbourg fut démasqué, le jour où elle comprit à quel débauché vulgaire elle avait donné son âme, le rêve une fois détruit, la belle rêveuse mourut. Citons cette page qui résume tout le tableau : Mme Ackermann, Schrœder et Dorothée ont décidé Charlotte à s’éloigner de Hambourg. La solitude, les premiers souffles du printemps, les douces merveilles de cette nature que Charlotte savait si bien sentir, relèveront son âme abattue. Des amis dévoués de la famille, le baron et la baronne de Schimmelmann, l’emmènent au bord de l’Elbe dans leur château de Wandsbeck. C’est là que la comtesse Ulrique de Lindenkron, victime autrefois de l’indignité de Sylbourg, ne craint pas de dévoiler à la douce malade ses tristes et terribles secrets. Elle croyait la guérir, mais pour une âme comme celle de Charlotte, la seule guérison d’un tel amour, la seule réparation d’une telle erreur, c’est la mort, Charlotte se sent frappée au cœur; le lendemain elle quitte le château à pied, accourt à la ville et rend l’âme entre les bras de sa mère :


« La nuit était déjà close, lorsque Ulrique eut achevé son récit; la lune brillait à travers le feuillage; le murmure des sources et des fontaines interrompait seul le silence de la nuit; Charlotte, les yeux fermés, se penchait sur le sein de la comtesse, qui l’avait entourée de ses bras et la laissait se remettre de l’impression que cette confidence avait dû lui faire. Ulrique était fermement persuadée que le moment était venu où la jeune fille allait être à jamais guérie de son amour; mais lorsque Charlotte, s’éveillant comme d’un songe, releva la tête, et, passant la main sur son front, arrêta sur la comtesse son regard fixe et troublé, celle-ci ne put voir sans effroi son égarement et sa pâleur : c’était comme une blanche figure de marbre qui la regardait de ses yeux morts, où la lune reflétait sa magique lumière.

« — Je vous remercie... Retournons au château... J’ai froid.

« C’est tout ce que Charlotte put lui dire, après quoi elle se leva et s’enveloppa dans son châle en frissonnant.

« — Prenez la malheureuse histoire de mon premier amour comme un avertissement de votre bon ange, mon aimable Charlotte, dit Ulrique, qui commençait à craindre d’avoir dépassé la mesure. C’est un bonheur pour nous deux de nous être ainsi rencontrées, — pour moi, parce qu’une fois enfin j’ai pu épancher librement mon cœur, — pour vous, parce que mon sort vous avertit d’être sur vos gardes. Vous verrez plus tard les lettres par lesquelles le traître voulait me ravir l’amour de mon Arthur, même à sa dernière heure, lettres si pleines d’une infernale malice, que je puis les comparer au poison mortel qui tue lentement, mais infailliblement... Voulez-vous les lire demain, ces lettres, ma bonne Charlotte? Qui sait le service qu’elles peuvent vous rendre encore?

« — A moi? dit-elle en balbutiant et saisie d’un brûlant frisson. Ces lettres ne pourraient plus me rendre aucun service! Il suffit que je connaisse pleinement mon épouvantable erreur... mon Dieu! mon Dieu! comment supporterai-je cette épreuve? ……………..

« Le récit d’Ulrique avait brisé ce jeune cœur; ce qui devait la sauver avait été pour elle le poignard d’Odoardo; la lumière que la comtesse répandit sur la vie de Sylbourg alluma le flambeau des funérailles de Charlotte.

« Personne dans le château ne se doutait de son départ secret; seulement, au bout de quelques heures, comme elle ne revenait pas de sa promenade matinale dans le parc, on conçut des craintes et l’on chercha vainement dans tous les environs. On n’a pas su ce qui lui fit prendre si soudainement le chemin de la maison paternelle, car à l’arrivée du médecin elle était déjà dans le délire d’une fièvre ardente, et bientôt il dut annoncer qu’elle ne passerait pas la nuit.

« Vers cinq heures, lorsque le baron, sa femme et la comtesse arrivèrent, Charlotte était à l’agonie, mais elle ne rendit le dernier soupir qu’après minuit : elle expira doucement dans les bras de la vieille conseillère. L’aurore du 10 mai ne trouva plus de la grande artiste, de Charlotte Ackermann, qu’un cadavre au tranquille sourire et un nom immortel dans les fastes du théâtre allemand.

« Ce fut un jour de deuil pour toute la ville de Hambourg; nous lisons que ce jour-là il ne se fit, même à la bourse, presque aucune affaire. Des millier de personnes se rendirent au Kreyenkamp, pour contempler dans un morne silence la maison où elle était morte. Vers midi, des groupes menaçans se formèrent devant l’auberge de Kaisershof; on faisait entendre des cris de malédiction contre l’officier recruteur; il fallut l’intervention de personnes sages et respectées pour empêcher le peuple de lancer des pierres contre les fenêtres de son appartement, bien que l’aubergiste déclarât que le baron était parti dès le matin.

« On ne le revit jamais à Hambourg, et l’on ne sait pas non plus ce qu’il devint dans la suite. Le jour qui précéda les funérailles, on avait, suivant l’usage, exposé le corps de Charlotte dans un cercueil ouvert. La foule des personnes de toute condition qui lui rendirent les derniers honneurs et qui voulurent la voir encore une fois fut si grande, qu’il fallut demander quelques hommes de la garde pour maintenir l’ordre devant la maison. La chambre où le corps était exposé ne désemplissait pas de visiteurs consternés; on jonchait le cercueil de fleurs; chacun voulait avoir des cheveux de Charlotte pour en former des bagues et les porter comme souvenir. L’aspect de la jeune morte entièrement vêtue de blanc et couronnée du laurier si justement mérité faisait fondre en larmes les spectateurs même les plus froids. Ceux qui la voyaient ainsi gisante savaient qu’elle était morte avec un cœur pur. Artiste au sein même du trépas, elle semblait être dans le cercueil une gracieuse Emilia Galotti, une charmante Marie de Beaumarchais.

« Le jour des obsèques, la douleur et les regrets allaient presque jusqu’à l’exaltation. On avait transporté le corps, la nuit précédente, à la cour de l’opéra; c’est de là que, le dimanche 14-mai, il fut amené vers sept heures du soir à l’église de Saint-Pierre, dans un char funèbre décoré de fleurs et de couronnes de myrte; le Gaensemarkt, le Jungfernstieg, ainsi que l’église et le cimetière, étaient couverts d’innombrables assistans en habits de deuil; à l’entrée du temple, les plus proches amis et les artistes, avec quelques-uns des membres les plus considérables du conseil de la ville, reçurent le cercueil et le portèrent eux-mêmes à la fosse. Brockmann prononça le discours funèbre. On lisait sur le drapeau mortuaire ces simples mots :

Tout nous échappe ici-bas;
La vie est un rêve :
Arrêtée au premier pas,
Ma course s’achève.

Mais la tombe où nous passons
Nourrit l’espérance :
Le grain meurt, et des moissons
Le grand jour s’avance [2]. »

En écrivant ce poétique récit, M. Otto Müller a donné un bon exemple et une indication salutaire. Voilà un tableau bien allemand, voilà une œuvre originale et vraie; point de fausses couleurs, nulle prétention, aucune trace des influences suspectes dont il fallait enfin se débarrasser. Cette étude d’une passion ardente au milieu des vertus patriarcales du foyer atteste un sentiment fidèle des vieilles mœurs uni aux pénétrantes analyses de l’art moderne. Le sentiment de la tradition et une originalité savante, c’est aussi ce que je suis heureux de signaler dans un roman de mœurs populaires, l’Aubergiste du Soleil, dû à la plaine de M. Hermann Kurz. M. Hermann Kurz appartient comme M. Otto Müller à la génération nouvelle. Je ne crois pas qu’il ait rien écrit avant l’Aubergiste du Soleil, car il me paraît impossible qu’une œuvre écrite de cette main vigoureuse ait pu passer inaperçue. C’est la délicatesse et la grâce qui distinguent M. Otto Müller, c’est la profondeur et la force qui éclatent chez M. Kurz. M. Otto Müller nous a donné un suave et tragique tableau emprunté à l’histoire des arts au XVIIIe siècle; c’est aussi au XVIIIe siècle que M. Hermann Kurz a demandé les élémens de son drame, mais il nous conduit au milieu des paysans souabes, et il trace une peinture sombre et sinistre, qui est en même temps une excellente page d’histoire. Les lettres de Charlotte Ackermann avaient servi de guide à M. Müller; il y a de même un fondement réel au récit de M. Hermann Kurz. Par les contrastes autant que par les ressemblances ces deux œuvres se tiennent et se complètent. Après avoir assisté aux premiers triomphes de l’art dramatique allemand dans le siècle de Lessing et de Goethe, c’est une étude curieuse de pénétrer dans ces bas-fonds de la société où la dureté d’une église sans cœur et d’une administration homicide appelaient, comme un jugement de Dieu, le jugement, de la France de 89 !

Parmi les écrits en prose de Schiller, on rencontre une très curieuse narration, dont le titre, assez difficile à traduire littéralement, peut être paraphrasé ainsi : l’Homme poussé au crime par la perle de son honneur. C’est l’histoire d’un certain Christian Wolf, fils d’un petit aubergiste de campagne, qui, abandonné de bonne heure à lui-même, va braconner dans les bois, est jeté en prison avec des malfaiteurs, sort de là le désespoir dans l’âme, essaie de prendre un métier, et bientôt, se croyant voué pour toujours au mépris des hommes, finit par devenir un chef de bandits, l’épouvante et le fléau de la contrée. Ce n’est pas un récit d’imagination, c’est une histoire vraie, der Verbrecher aus verlorenen Elire, eine wahre Geschichte, et Schiller, en effet, cite plusieurs pages d’une espèce d’autobiographie écrite par le meurtrier lui-même, lorsque, pris et condamné, il se préparait à porter sa tête sur l’échafaud. Cette autobiographie n’est pas le seul document qui reste sur l’aubergiste du Soleil; il y a des actes judiciaires, des procès-verbaux, des lettres, sans parler de plusieurs notices écrites par des contemporains avec un naïf accent de vérité. Ces documens ont fourni à M. Kurz d’utiles indications, mais il a pensé qu’il avait le droit d’en faire un libre usage. Ce qui est vrai dans son récit, c’est le fond même, le tableau du temps, la peinture de cette justice impitoyable, l’histoire d’un homme doué de facultés puissantes et poussé au crime par l’iniquité de ceux qui devaient lui tendre la main ; quant aux détails, ils sont hardiment inventés, et cette mise en œuvre fait le plus grand honneur à la forte et saine imagination de M. Kurz. Le récit de Schiller lui-même n’a fourni qu’un petit nombre de traits au romancier. On n’avait dans ces documens authentiques qu’une simple histoire de cour d’assises ; ici, c’est une œuvre vraiment remarquable, et que remplit d’un bout à l’autre le souffle de la poésie.

Le tableau s’ouvre vivement à l’heure où Frédéric Schwan, le fils de l’aubergiste du Soleil, condamné pour ses violences à passer quelques années dans une maison de correction, vient de subir sa peine et met le pied hors de la prison. Frédéric est sur le seuil ; un des geôliers le pousse dehors par les épaules et lui lance, dans un style grotesquement brutal, un adieu qui fait frissonner. C’est donc un scélérat perdu sans retour pour que le geôlier lui tienne ce langage ? Non, c’est une nature énergique et violente, mais pleine aussi de bons instincts et capable de grandes choses. À côté de la stupide figure de ce geôlier qui dépose dans le cœur du jeune homme le germe des ressentimens amers, l’auteur a placé dès le premier chapitre l’excellente physionomie du pasteur à qui est confiée l’éducation religieuse des détenus. Le digne ministre a su toucher le cœur du jeune sauvage ; il est indulgent, comme tous ceux chez qui l’expérience des hommes est éclairée par une philosophie chrétienne ; il ne se rebute pas pour une parole irritée, pour une brusquerie grossière, car il sait la force irrésistible de la douceur. Les bonnes pensées qui ne s’éteindront jamais complètement dans l’âme de Frédéric, les inspirations pieuses qui s’y feront jour çà et là au milieu même des souillures de sa vie, c’est le doux pasteur de la prison qui les y a mises. Pourquoi cet excellent homme est-il le seul être compatissant que l’infortuné rencontre sur sa route ? Le père de Frédéric, qui s’est débarrassé de l’enfant rebelle en le livrant à la police, n’est guère disposé à lui tendre les bras. Paysan orgueilleux, honnête homme au cœur dur, un de ces caractères vulgairement vertueux pour lesquels la bonne conduite est une sorte d’opération commerciale, comment ne verrait-il pas un ennemi dans ce fils indiscipliné qui a compromis si souvent la bonne réputation de l’auberge ? C’est une triste honnêteté que celle dont le père de Frédéric est si fier ; vertu solide, je le veux bien, mais qui ressemble terriblement à une enseigne. On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions ; il est pavé surtout de ces vertus-là. Encore si le vieil aubergiste était seul à repousser l’enfant prodigue ! Frédéric est si transformé par cette année de prison, il est si résolu à se dompter lui-même, qu’il triompherait sans doute de la sombre rancune de son père ; mais il y a là une marâtre cupide, haineuse, impérieuse, qui ameute toutes les passions contre lui. Frédéric a beau l’aire son travail comme valet d’auberge, soigner les chevaux, surveiller l’écurie : toute sa bonne volonté est inutile, la famille entière le traite en réprouvé. La famille? ce n’est pas assez dire. Il est violent, le pauvre Frédéric, mais il est généreux, et plus d’une fois ses violences ont éclaté pour défendre le faible contre le fort; les lâches qu’il a jugés avec sa justice sommaire ne se sont pas fait faute de le calomnier, et dès qu’il met le pied dans le village, le vieillard détourne les yeux avec mépris, la jeune fille tremble de frayeur, le jeune homme serre les poings et murmure des paroles de haine. On le craint, on le fuit comme un chien enragé; son nom, l’aubergiste du Soleil, le Sonnenwirth (on l’appelle ainsi, bien que ce titre appartienne à son père et qu’il soit condamné d’avance à ne jamais recueillir cet héritage), son nom maudit est un épouvantail.

Un seul être dans cette contrée ennemie tend à Frédéric une main confiante : c’est une jeune fille bien pauvre, bien misérable, qu’il a protégée, encore tout enfant, contre les mauvais traite mens d’un hypocrite. Il y a une grâce touchante dans les amours de Frédéric et de Christine. Au moins le voilà réconcilié avec la vie; que lui importent les injustices des hommes? Le Sonnenwirth est sauvé cette fois, puisqu’un cœur dévoué se donne à lui. Non, ce lui sera au contraire une source d’humiliations nouvelles et l’occasion des révoltes qui l’entraîneront au crime. Christine est devenue mère, et Frédéric veut réparer sa faute en l’épousant. Il a oublié que la malédiction publique le poursuit. A la seule idée de ce mariage avec une fille de condition inférieure, le père est furieux, la marâtre jette les hauts cris; les beaux-frères, espèces de gentlemen de village, prennent de grands airs scandalisés. Frédéric se soumet en pleurant de rage; mais pourra-t-il se soumettre longtemps lorsque celle qu’il considère connue sa femme légitime est citée devant le consistoire et admonestée publiquement ainsi qu’une fille perdue? Les plus odieuses inique! paraissent un procédé tout naturel quand il s’agit du Sonnenwirth. Il semble qu’on veuille l’emprisonner à jamais dans le souvenir de ses fautes passées. Le sacrement du mariage n’a pas été institué par l’église pour un bandit de cette espèce; le pasteur et le magistrat, l’accablent d’affronts, lui suscitent maints obstacles, et finalement lui refusent le droit d’être le père légitime de ses enfans. Il est traqué comme une bête fauve.

Ce noir tableau est-il chargé? Non. les documens sont là. Déjà, il y a une vingtaine d’années, le romancier populaire de la Suisse allemande, Jérémie Gotthelf, avait flétri dans son Miroir des Paysans des iniquités du même genre, et qui ne remontent pas si haut. Il est trop certain que l’église protestante du XVIIIe siècle a permis souvent cette odieuse tyrannie des consistoires. Aussi bien il n’y a pas trace de déclamation dans le roman de M. Kurz : c’est une peinture nette et franche. L’étude des choses réelles y vient sans cesse en aide à une imagination bien douée. On voit que l’auteur a interrogé à la fois et l’histoire des petites villes d’Allemagne au XVIIIe siècle et les mœurs des paysans d’aujourd’hui. On a fait dans ces derniers temps maintes peintures de la vie populaire; celles qu’a signées l’illustre nom de Jérémie Gotthelf sont les seules que je puisse préférer à ces vigoureuses pages. Il est évident que M. Kurz a écrit ce roman comme un sérieux artiste, qu’il a étudié son sujet avec amour, qu’il a fait poser longtemps ses rudes personnages avant de les dessiner sur sa toile. Il les connaît, il les sait, non pas d’une science factice et apprise de la veille : il les sait dans leur fond même, comme un observateur à qui rien n’a échappé, comme un confident qui a recueilli bien des secrets. Toutes ces figures sont vivantes; je reconnaîtrais entre mille le vieux Schwan et sa femme, et ses gendres, et maintes physionomies du village, le meunier, le boulanger, le pêcheur, le vieil invalide, sans parler du pasteur et du bourguemestre. Frédéric surtout est peint avec une rare puissance. Le portrait certes n’est point flatté; ce n’est pas une victime doucereuse qu’a voulu représenter M. Kurz, et cependant qui ne s’intéresserait à ce malheureux, quand on le voit lutter contre lui-même et faire tant d’inutiles efforts pour rentrer en grâce auprès du monde?

Au milieu de ces scènes de fureur où le Sonnenwirth ne se possède plus, il y a des situations bien touchantes. M. Kurtz a pris surtout plaisir à mettre en lumière les bons instincts de cette nature emportée. Les plus heureuses pages de son livre, ce sont celles où il montre la simplicité et la droiture du cœur de son héros. Tantôt c’est un ardent sentiment d’équité aux prises avec les formalités et les ruses d’une justice arbitraire, tantôt c’est une piété naïve qui ne demanderait qu’à s’épanouir, et qui vient se heurter contre la dure sécheresse de la dévotion officielle. Alors même que le Sonnenwirth est chassé de son village, dans les commencemens de sa vie de vagabond, lorsqu’il a été mis sous les verrous, et qu’ayant réussi à s’évader, il n’a d’autre asile que les tanières des bêtes fauves, il a de pieuses émotions qui le transforment tout à coup. La douce religion naturelle (oui, elle est pour l’âme un refuge si doux, quand la légion des pharisiens remplit l’église et en défend l’accès !), la douce religion naturelle, que dédaignent les théologiens de métier, fleurit d’elle-même au fond de son âme, dès qu’il n’est plus en butte aux défiances des médians. Je n’en citerai qu’un exemple : séparés depuis plusieurs mois, Frédéric et Christine se retrouvent un soir à l’entrée d’un petit hameau, où la malheureuse fille cache sa misère et sa honte. Avec quelle joie ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre, ces deux pauvres êtres que repousse le monde entier! avec quelle avidité ils s’interrogent et se racontent leurs aventures, ou recueillent en pleurant leurs souvenirs communs ! La dernière fois qu’ils se virent, c’était au lit de mort du père de Christine.


« Quand j’arrivai à Ebersbach, disait Frédéric, j’eus du moins ce bonheur de trouver ton père encore vivant, et ce souvenir-là me fera du bien à l’âme aussi longtemps que je vivrai. Ah ! Christine, respect au père! il est mort comme un patriarche. Pendant toute sa vie, le malheureux, il s’est traîné dans la pauvreté, dans la misère, dans la poussière, et n’a jamais su lui-même ce qu’il y avait en son cœur; mais à l’heure de la mort l’esprit qui l’animait au dedans s’est éveillé tout à coup et s’est dressé sur ses lèvres.

« — Tu te rappelles encore, dit Christine, comme il nous a bénis, et toi particulièrement, parce que ta volonté était bonne devant Dieu et ton cœur juste; tu te rappelles comme il t’a pardonné toutes les souffrances qu’il a endurées à cause de toi.

« — Et ses dernières paroles! s’écria Frédéric. Le vieux pasteur qui est mort en même temps que lui avait-il jamais dit quelque chose d’aussi beau. Et le pasteur d’aujourd’hui surtout! Ah! s’ils avaient laissé une seule fois s’échapper de leur bouche un souffle de cet esprit !...

« Et Christine essayait de retrouver dans sa mémoire les dernières paroles de son père : « — Ce n’est pas seulement, disait-il, à l’auberge du Soleil, c’est aussi sous le grand soleil du monde que tout ne va pas comme il faudrait, et que les décrets impénétrables de Dieu permettent que sa volonté ne soit pas faite sur la terre. L’envie et l’orgueil gouvernent le monde, mais le monde sera jugé... »

« — Ils disent qu’ils sont les enfans de Dieu! — reprenait vivement le Sonnenwirth, interrompant Christine afin de compléter ses souvenirs; — ils disent qu’ils sont les enfans de Dieu, et ils ne se traitent pas entre eux comme frères et sœurs. L’envie et la violence, l’orgueil et la cupidité gouvernent le monde, et l’image de Dieu est foulée aux pieds dans la personne du pauvre. Le niveau du mal va s’élevant toujours, la coupe est près de déborder, et le jugement éclatera tout à coup, frappant à la fois l’innocent et le coupable, comme au temps du grand déluge, alors que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, alors que toutes leurs pensées et toutes leurs actions étaient mauvaises. »

« Le Sonnenwirth s’arrêtait, mais Christine ajouta aussitôt la conclusion de son père : — « Et moi, dans mon arche que vient de me clouer le faiseur de bières, je m’en vais sur mon sommet d’Ararat, je m’en vais trouver mon père, votre père aussi, je vais voir ce qui aujourd’hui est voilé à nos yeux par des ténèbres profondes, et je lui dirai : Père, bénis ceux qui restent derrière moi; une fois enfin, si cela t’est possible, conduis-les par des chemins plus doux et permets-leur de goûter ta paix! » — Après cela, ajoutait Christine, il n’a plus prononcé de paroles distinctes; il s’est affaissé sur lui-même et s’est endormi. « Une émotion irrésistible s’était emparée du Sonnenwirth. Cette âme qui avait été la proie de tant de passions sauvages, cet homme violent qui n’avait pas craint de porter la main sur les vases sacrés de l’église, il priait maintenant Le Dieu qu’il avait outragé. Il se jeta à genoux, et, lovant ses bras vers le ciel que la première aube éclairait de ses lueurs bleues, il s’écria en versant des torrens de larmes : — « père céleste! donne-nous ta bénédiction en laveur de ce juste! Tu n’abandonnes pas tes créatures privées de raison qui fourmillent sous ton soleil, tu leur donnes leur nourriture et leur vêtement; oh! soutiens-nous aussi et conserve-nous, nous qui sommes tes fils ; donne-nous notre pain, ainsi qu’à nos pauvres petits enfans; conduis-nous hors de ce pays où mon père et ma mère sont si impitoyables! oui, conduis-nous dans un pays meilleur que tu nous montreras toi-même, fais-nous marcher devant toi, et accorde-nous ton appui afin que nous ne tombions plus dans le mal ! »

« Christine s’était agenouillée à côté de lui et sanglotait. Quand il eut fini, tous les deux restèrent encore longtemps à genoux. A travers la cime des arbres souriait l’astre du jour qui venait de se lever sur les montagnes, apportant la chaleur et la vie. »


Malheureusement il n’y a pas de chaleur et de vie nouvelle, il n’y a pas de consolation pour le pauvre Sonnenwirth dans cette société qui reste fidèle à son esprit d’exclusion impitoyable, jusqu’à ce que le jugement de Dieu l’ait châtiée. Ce grand déluge dont parle le père de Christine n’a pas encore submergé les vieilles iniquités sociales; le pasteur est toujours un pharisien tyrannique, le magistrat du district est toujours un despote imbécile, et le Sonnenwirth, outragé dans sa femme et ses enfans, commence à éprouver ce vertige qui fait les assassins. Schiller, dans le fragment que je signalais plus haut, a raconté comment le malheureux, un jour qu’il braconnait dans les bois, avait été amené à décharger son arme sur l’homme qui avait été la première cause de ses malheurs; sombre, effaré, il s’enfonce plus avant dans la forêt et rencontre une troupe de bohémiens et de voleurs qui l’obligent à devenir leur chef. Le fait est constaté dans le procès du Sonnenwirth. L’opinion implacable l’avait tellement noirci, l’imagination des gens de la contrée l’avait si bien transformé en un héros de brigandage, que la renommée de ses exploits avait pénétré partout; les bandes organisées qui désolaient alors le pays souabe le considéraient d’avance comme leur maître. M. Kurz a développé avec beaucoup d’art cette curieuse indication. Jusqu’ici le Sonnenwirth, partagé entre le bien et le mal, tour à tour provoqué par l’injustice des hommes et calmé par la vue de sa compagne, offrait au peintre un sujet d’émotions poignantes. Maintenant tout est fini : le voilà à la tête d’une légion de voleurs; il a abandonné sa malheureuse femme pour une des bohémiennes de la troupe, et il semble que la dernière lueur du sentiment moral se soit éteinte pour jamais dans cette âme obscurcie. Il ne sortira de là que pour venir s’asseoir sur le banc des criminels et entendre lire sa sentence de mort. Dans toute cette partie, M. Kurz revient simplement à l’exposé des documens authentiques; or il y a dans son roman un si vif sentiment de la réalité, une couleur si solide et si vraie, que ce passage du roman à l’histoire n’a rien qui nous surprenne. L’unité de la composition n’en souffre pas. L’auteur analyse l’enquête du juge, l’interrogatoire de l’accusé, les confessions douloureuses que ce malheureux rédigeait dans son cachot, et l’inspiration morale qui anime tout l’ouvrage apparaît ici dans sa grandeur. Nous pensions lire un roman, nous lisons une page d’histoire, et le conteur devient un généreux publiciste. « Quelques reproches que nous ayons à faire à notre siècle, s’écrie M. Kurz, nous ne pouvons lui refuser ce témoignage, qu’un homme tel que le Sonnenwirth serait mieux soutenu aujourd’hui, qu’il ne se trouverait aucun pasteur, aucun bourguemestre, aucun magistrat capable d’exaspérer ainsi sa jeunesse et de le pousser au crime. »

J’ai cité plusieurs fois le nom de Jérémie Gotthelf à propos du roman de M. Hermann Kurz : c’est la meilleure manière de caractériser cette belle œuvre et de lui marquer sa place. Le digne pasteur de Lutzelflüh, le grand romancier populaire que la Suisse a perdu l’an dernier, aurait singulièrement aimé cette histoire du Sonnenwith ; il y aurait reconnu la trace de son inspiration. C’est la même vigueur de touche, la même impartialité rustique, la même foi dans l’efficacité de la morale chrétienne. Si Jérémie Gotthelf, dans ses fortes peintures, attaquait surtout la propagande révolutionnaire qui ravageait les cantons suisses, il condamnait aussi énergiquement (plusieurs de ses récits l’ont prouvé) les iniquités de l’ancien régime. Obligé de combattre l’ennemi d’aujourd’hui, sa passion de publiciste ne lui faisait pas oublier l’ennemi d’hier. Le Sonnenwirth complète donc parfaitement Uli le Valet de ferme et Jacob le Compagnon. Rappeler aux populations rustiques les bienfaits de la France de 89, c’est leur mettre plus vivement sous les yeux ce que la démagogie leur ferait perdre. Puisse donc le récit de M. Hermann Kurz devenir aussi populaire chez les paysans de l’Allemagne que les romans de Jérémie Gotthelf chez les montagnards de l’Oberland !

C’est encore dans le XVIIIe siècle que nous conduit le roman de M. Gustave Kühne; mais ne cherchons pas ici la netteté, la précision, le ferme sens historique que nous avons signalés chez l’auteur du Sonnenwirth. Le sujet choisi par le romancier exigeait cependant toutes ces qualités réunies; M. Kühne s’est proposé de nous introduire au sein des sociétés mystérieuses qui s’agitaient en Europe dans la seconde moitié du siècle de Voltaire; il intitule son livre les Francs-Maçons. Rien de plus curieux que ce mouvement occulte; de tous les symptômes qui attestaient la sourde inquiétude des esprits et l’espoir d’une catastrophe prochaine, il n’en est pas de plus étrange et de plus mal connu que celui-là. Lu écrivain qui saurait retrouver quelques vestiges de ce travail des imaginations rendrait un précieux service à l’histoire des idées; mais avec quelle finesse, avec quelle sagacité il faudrait toucher à ces délicates matières! comme il faudrait se défier des conjectures et prendre garde de fausser l’histoire en voulant l’éclairer ! M. Kühne ne s’est pas assez rendu compte des difficultés de sa tâche. Initié par ses études antérieures à maints secrets du XVIIIe siècle, il s’est arrogé le droit de deviner ce qu’il ne savait pas. Les conjectures du roman sont permises quand elles sont d’accord avec l’esprit d’une époque; l’auteur des Francs-Maçons a inventé avec une hardiesse maladroite des situations et des faits absolument contraires à l’histoire.

Le titre du roman de M. Kühne nous annonce que ce tableau des francs-maçons au XVIIIe siècle est tiré des archives secrètes d’une famille : die Freimaurer, eine Familiengeschichte aus dem vorigen Jahrhundert. Quelle est cette famille? Une noble famille italienne unie par une suite d’événemens romanesques à une maison princière de l’Allemagne protestante. Le nœud de la fable est d’une bizarrerie singulière. Suivez-moi attentivement, je vous prie, et veuillez ne pas perdre le fil de cet imbroglio, que j’ai eu grand’peine à démêler. Un prince souverain, le chef d’un de ces petits états qui ont disparu dans le remaniement de l’Allemagne par Napoléon, son altesse impériale le comte Justus-Erich de Hohen……-Schwarzenfels [3], a épousé dans sa jeunesse une princesse italienne dont il était éperdûment amoureux. Le prince Justus-Erich était un protestant dévoué; la cour de Rome, aidée par les négociateurs de la compagnie de Jésus, essaya en vain d’exploiter sa passion pour lui faire renier sa foi. Tout ce qu’on put obtenir, c’est que la religion catholique ne serait plus proscrite de sa principauté. On voulait mieux pourtant que cette simple tolérance; le contrat fut hardiment falsifié par le père Eusebio, provincial des jésuites, et le jour où le jeune prince croyait signer une convention qui accordait à ses états la liberté des cultes, il signait un titre qui pouvait faire passer ses droits princiers de la ligne protestante de sa maison à la ligne catholique. Il est vrai qu’un prince, si jeune qu’il soit, ne signe guère de tels contrats sans les examiner; l’auteur a beau dire qu’on avait pris soin de l’étourdir, de l’enivrer, et je ne sais quoi encore, cette scène de mélodrame n’est pas de nature à nous convaincre. Il est vrai aussi que, le titre une fois signé et placé entre les mains des jésuites, le prince pouvait protester à la face du monde et dévoiler l’iniquité commise; mais ne sommes-nous pas dans les régions de la fantaisie? Patience, ce n’est là que le début.

Le prince Justus-Erich est marié depuis vingt ans; il a une fille belle, pieuse, héritière des sentimens catholiques de sa mère, mais souffrante et comprimée dans cette cour où domine la haine de Rome. Ce n’est pas seulement son âme qui souffre; Justine est malade, et les secousses qui ébranlent sa santé défient tous les remèdes. Un jeune gentilhomme arrive auprès du prince : c’est un Piémontais, le comte Giuseppe délia Torre, esprit d’élite, âme mystique et aventureuse, avec maintes grâces séduisantes. Il s’occupe de magnétisme, et à l’aide de cette mystérieuse puissance, il essaie de guérir la princesse. Or Justine l’a entendu parler de religion, elle l’a entendu exprimer des idées originales et hardies sur les rapports des deux églises qui se partagent les races germanique et romane. « L’église de Luther, disait le jeune comte, n’a qu’une mission purement transitoire; il faut un nouveau catholicisme, le catholicisme vrai, et c’est la réforme, tout insuffisante qu’elle est par elle-même, c’est la réforme qui a rendu possible ce catholicisme de l’avenir. » Malgré ce qu’elles ont de vague et d’indéterminé, ces doctrines ont été pour Justine une sorte de soulagement; elle a écouté comme un consolateur celui qui osait parler ainsi dans une cour où règne une théologie toute contraire, la théologie d’un protestantisme étroit, farouche et immobilisé à jamais; oui, elle l’a écouté avec un ravissement ineffable, elle est restée suspendue à ses lèvres, si bien qu’après une soirée où le comte della Torre l’a endormie par l’influence magnétique, la belle magnétisée se lève, sort de sa chambre, traverse les vestibules, arrive chez le jeune gentilhomme, se précipite dans ses bras, et l’enveloppe de ses caresses. A peine le comte délia Torre est-il revenu de sa surprise, que le père de Justine se présente sur le seuil de la chambre. Grand scandale, comme vous pensez, colère du prince, mariage obligé du comte délia Torre et de la princesse Justine. Qu’était-ce cependant que ce comte délia Torre? Un prêtre catholique, un membre de la société de Jésus, qui ne demande pas mieux que de jeter le froc aux orties, et qui conserve néanmoins de son ancien état un goût décidé pour les associations mystérieuses. Il est toujours jésuite, quoique très émancipé; il est de plus franc-maçon et il a des accointances avec le comte de Saint-Germain. N’oublions pas un point important : avant d’être admis dans les ordres, le comte délia Torre a épousé une Vaudoise, nommée Mormona, qu’il a cru convertir au catholicisme, et qui, morte peu de temps après, a été béatifiée par le saint père, le pape Benoit XIV, au moment même où les jésuites faisaient enlever, on ne sait pourquoi, le fils de la sainte et du comte. Le jésuite della Torre était à la recherche de son enfant, lorsque l’aventure dont j’ai parlé l’obligea d’épouser la princesse Justine; de ce mariage naîtra un fils, et voilà le pauvre prince Justus-Erich qui tombe de Charybde en Scylla. Vous savez quelles bonnes raisons il a pour en vouloir aux membres de la célèbre compagnie, et son gendre est un de ces hommes maudits ! et son petit-fils, le fils du jésuite, sera l’héritier de sa couronne ! C’est l’histoire fort embrouillée de cette famille, l’histoire du comte della Torre, l’histoire de ses deux fils et de leurs rapports avec le prince Justus-Erich, qui est le sujet du roman de M. Kühne.

Il est difficile, on l’avouera, d’imaginer des choses plus extravagantes que celles-là : eh bien ! M. Gustave Kühne y a réussi, il a dépassé dans les épisodes les bizarreries de sa fable. On peut même dire que les épisodes sont le sujet véritable de son œuvre, et que la fable n’en est que le prétexte. Or le sujet principal que je viens d’expliquer en quelques mots, et qui forme dans le livre de M. Kühne un imbroglio inextricable, ne met du moins en scène que des acteurs de fantaisie; les épisodes, au contraire, nous montrent toute une série de personnages historiques, et sous quelle forme, bon Dieu ! sous quels déguisemens de carnaval ! dans quelles attitudes impossibles! Voyez ici le cardinal de Bernis; il est affilié aux francs-maçons, et il cherche à devenir pape pour saper tout doucement la religion catholique, apostolique et romaine. Voici plus loin le docte franciscain Lorenzo, Giovan-Antonio Ganganelli, celui qui sera le pape Clément XIV et qui prononcera la dissolution des jésuites; Ganganelli est un philosophe, il a surtout des prédilections pour les penseurs allemands, et il apprécie la réforme de Luther avec une sympathique impartialité. « Vous allez entrer dans la compagnie de Jésus, dit-il au héros de cette histoire. Ah ! mon ami, j’ai là-dessus bien des choses à vous dire, pourvu que cela reste entre nous. La compagnie de Jésus est une institution de guerre; un tel ordre ne saurait convenir à une époque de paix, et le temps est venu où il faut que l’église fasse la paix. La milice de Loyola a été organisée pour combattre le protestantisme; aujourd’hui nous sommes sur un tout autre pied avec les protestans. nous ne voulons ni les combattre ni les vaincre, nous voulons les gagner; il faut donc une nouvelle communauté toute différente de la compagnie de Jésus, une communauté d’intelligences plus fines, plus nobles, une société de paix, une congrégation de propagande philanthropique, un ordre de frères. — Vous êtes franc-maçon? s’écrie vivement le comte délia Torre. — Ah ! je vous prie, ne prononcez pas ce mot, je suis prêtre ! — Disant cela, Ganganelli s’incline, serre la main du jeune homme, et disparaît subitement par une porte dérobée avant que son interlocuteur soit revenu de sa surprise. » Notez, s’il vins plaît, que cette scène se passe dans un vestibule du Vatican, et que Lorenzo Giovan-Antonio Ganganelli, dans le récit même de M. Kühne, est le consultore de l’inquisition.

Je n’en finirais pas si je voulais signaler toutes les découvertes du romancier allemand. En vérité, M. Gustave Kühne est cruel de ne pas nous faire connaître ses autorités. Les documens secrets ou il a trouvé tant de choses inattendues doivent renfermer encore bien des révélations: pourquoi ne fournit-il pas aux esprits studieux le moyen de puiser eux-mêmes à ces sources? M. Sainte-Beuve s’empresserait sans doute de refaire d’après ces indications le portrait si fin, si spirituel, si exact (nous le pensions du moins), qu’il a tracé du cardinal de Bernis. Il est probable aussi que le père Theiner modifierait singulièrement son curieux et instructif ouvrage, Clément XIVe et les Jésuites, car le Ganganelli du père Theiner est un tout autre personnage que le Ganganelli de M. Gustave Kühne. Tant que M. Gustave Kühne n’aura pas révélé au monde savant les précieuses archives dont il a si bien fait son profit, il sera difficile de ne pas éprouver quelques doutes. Au risque de passer pour des esprits routiniers, les lecteurs aimeront mieux s’en tenir à l’ancienne histoire, à celle qui s’appuie sur les documens et les faits. On n’admettra pas non plus sans y regarder à deux fois cette étrange mêlée de sectaires et de conspirateurs de toute sorte qui passent et repassent dans le récit du conteur. A lire ces pages de M. Kühne, il semble que l’Europe entière, aux approches de 89, soit une immense sacristie où des religieux de tout ordre et de toute secte, protestans, catholiques, juifs, mahométans, rose-croix et vaudois, jésuites et francs-maçons, se rencontrent on ne sait comment, tantôt assez d’accord les uns avec les autres, tantôt discutant, bataillant, au milieu d’une psalmodie monotone. Ce sont tour à tour des chuchottemens mystérieux et de bizarres éclats de voix. Ce comte délia Torre, dont la femme (une Vaudoise protestante) est canonisée par erreur sous le nom de sainte Mormona, ce mystique gentilhomme qui devient prêtre, entre chez les jésuites, se brouille avec eux, s’échappe de Home, laissant son fils Saverio aux mains de ses ennemis, passe en Allemagne, séduit sans le vouloir la fille d’un prince protestant, est marié avec la fille, puis chassé par le père, et consacre sa vie à courir de secte en secte, de couvent en couvent, de loge en loge, cherchant partout ses deux fils, le fils de la protestante Mormona et le fils de la catholique Justine, — ce comte della Torre, à coup sûr, est un personnage dont les aventures nous laissent un peu incrédule. Si l’auteur a voulu donner un symbole de l’union future du catholicisme et du protestantisme, de la philosophie libérale et de la tradition chrétienne, du nord et du midi, du passé et de l’avenir, des jésuites italiens et des francs-maçons d’Allemagne, nous sommes forcé de déclarer que ce symbole aurait pu être plus clair. Si c’est simplement une histoire vraie, il Tant attendre pour y ajouter foi que M. Kühne ait produit ses pièces justificatives sur Ganganelli et le cardinal de Bernis.

Parlons sérieusement, M. Gustave Kühne a commis la plus incroyable bévue que puisse commettre un homme d’esprit. L’auteur des Francs-Maçons n’est certainement pas un écrivain vulgaire ; il cannait bien le XVIIIe siècle allemand, et son livre même, au milieu de tant d’énormités, renferme d’ingénieux épisodes. Le début est plein de poésie et de grâce. Le pauvre fils de la princesse Justine et du comte della Torre relégué par la rancune de son grand-père chez un garde de la forêt et élevé dans une complète ignorance de son sort, la présentation du jeune homme à son terrible aïeul, le contraste de sa naïve existence rustique avec les formalités de l’étiquette, ses premières impressions à la cour, la terreur que lui inspire le prince, son entrevue avec Wieland, avec Lavater, ce sont là autant de chapitres où se retrouve le talent du peintre, et qui rendent plus inexplicables toutes les extravagances qui suivent. En général, M. Kühne est à l’aise quand il parle de la société allemande du XVIIIe siècle; dès qu’il entre en Italie, dès qu’il met le pied dans le Vatican et dans les cellules du Gesu, il supplée à l’étude par les imaginations les plus folles. Les erreurs de M. Kühne sont de telle nature, que l’idée ne me serait pas venue de juger ici son livre, si M. Otto Müller n’avait cru devoir le publier dans la collection des romans qu’il propose comme des modèles. La critique devait un avertissement à M. Otto Müller aussi bien qu’à M. Gustave Kühne. Le chef de cette réunion littéraire est tenu d’exercer un sérieux contrôle sur les œuvres dont il accepte le patronage; sinon, quel est le sens d’une pareille entreprise? Au surplus, l’auteur des Francs-Maçons est homme à prendre sa revanche. Qu’il sache mesurer ses forces, qu’il ne demande pas à ses facultés plus qu’elles ne peux eut lui fournir, c’est la première condition du succès. M. Kühne a débuté, il y a une vingtaine d’années, par des romans où certains mérites d’élégance et de finesse ne relevaient pas suffisamment une imagination languissante. Engagé dans le mouvement confus de la Jeune-Allemagne, il s’en est débarrassé à temps, et il est devenu un critique fin et sagace, un historien littéraire rempli de pénétration. Il reprend aujourd’hui les tentatives infructueuses de sa jeunesse, et il semble qu’il veuille faire oublier sa stérilité d’autrefois par des excès d’audace. Cette audace-là malheureusement pourrait s’appeler d’un autre nom. M. Gustave Kühne se défiera d’une inspiration artificielle, il ne forcera plus son talent; il reviendra à l’étude, à la critique, à l’histoire des idées, et s’il veut écrire encore un roman, il n’abandonnera plus le tableau de la réalité pour s’amuser à des conjectures qui falsifient l’histoire. M. Otto Müller dans sa Charlotte Ackermann, M. Hermann Kurz dans le Sonnenwirth, lui montrent ce que peut une imagination saine appuyée sur le vrai.

Les trois livres dont je viens de parler nous peignent sous différens aspects le même pays et la même société : c’est l’Allemagne lettrée, l’Allemagne populaire, l’Allemagne religieuse au XVIIIe siècle. Il y a encore bien d’autres sujets à mettre en œuvre pour compléter cette grande étude des mœurs allemandes. Il y a l’Allemagne depuis 89, l’Allemagne qui essaie de passer de la rêverie à l’action, et qui retombe dans son fiévreux sommeil, l’Allemagne démagogue, l’Allemagne athée, l’Allemagne politique, qui s’incline ou se débat sous la main de la Russie; il y a aussi l’Allemagne financière et celle dont les vieilles mœurs disparaissent dans le mouvement industriel du siècle. Ce dernier sujet particulièrement est bien digne de tenter quelque énergique penseur. Tandis qu’un concert de voix banales fait de l’industrie la divinité de notre âge, l’historien des mœurs doit soumettre à une analyse attentive ces enivrans et redoutables triomphes. Il est facile d’écrire des phrases sonores sur les conquêtes de la science et sur l’asservissement de la matière; il est plus difficile de marquer exactement les conditions qui font de ces conquêtes un progrès, il est plus difficile surtout d’empêcher que cette matière vaincue ne prenne de terribles revanches. L’industrie n’a été appréciée que par des économistes : quand sera-t-elle jugée par les philosophes? Cette puissance énorme qui s’accroît chaque jour, qui touche à des intérêts si variés, qui peut faire tant de bien et tant de mal, cette puissance qui a produit insensiblement de si profondes révolutions dans les mœurs, il appartiendrait à un observateur pénétrant de lui arracher ses secrets. Déjà, dans son Lazare, le vigoureux auteur des Iambes a indiqué à grands traits l’ensemble du tableau; le roman, sous la plume d’un moraliste et d’un peintre, se prêterait merveilleusement à l’investigation des détails. Ce serait sa tâche de pénétrer dans les familles, d’étudier les hommes aux prises avec ces intérêts nouveaux, de montrer quelles passions s’y développent, quelles convoitises s’y allument, et quelle provision de vertus plus fortes est nécessaire dans ce tourbillon agrandi de l’activité humaine.

Félicitons tout d’abord M. Ernest Willkomm d’avoir voulu se mesurer avec ces grands sujets. J’aperçois là, outre le courage de la pensée, un sentiment d’opportunité morale qui est déjà un titre. Seulement M. Willkomm était-il suffisamment préparé à son œuvre? J’avais là-dessus quelques doutes, et la lecture du roman n’a que trop justifié mes craintes. M. Willkomm appartient à la même génération que M. Gustave Kühne; il a débuté, il y a quinze ou vingt ans, par un de ces romans de la Jeune-Allemagne où le délire des fictions bizarres essayait de masquer le vide des idées. Je veux bien que ce roman des Europamäden ne fût qu’une débauche de jeunesse, encore fallait-il que M. Willkomm rachetât par des œuvres durables les incartades de ses débuts. Or de tous les romans que M. Willkomm a publiés depuis quinze ans, s’il en est plusieurs qui attestent de généreux efforts et parfois une ambition élevée, on n’en pourrait citer un seul qui ait mérité une discussion sérieuse. L’ouvrage que M. Willkomm nous donne aujourd’hui dans la bibliothèque de M. Otto Müller est encore beaucoup plus remarquable par l’intention que par le talent. C’est une heureuse idée, à coup sûr, d’avoir opposé l’ancien commerce, l’ancienne industrie modeste, loyale, consciencieuse, à ce commerce suspect, à cette industrie de contrebande, qui a la fièvre de l’or. L’auteur de la Famille Ammer nous montre cette opposition sous des traits assez dramatiques chez les membres d’une vieille race de tisserands au fond de la Silésie. Le père est simple et laborieux; les fils veulent éblouir les yeux par des allures de grands seigneurs et un luxe de parvenus. Le père est circonspect, les fils sont aventureux et impatiens. Ici, le commerce est l’école du travail, l’apprentissage des vertus pratiques; là, c’est un de ces jeux qui donnent la fièvre, un jeu malsain qui excite à tricher. Encore une fois, l’idée est bonne; voilà bien, ce me semble, l’image fidèle d’une crise à laquelle nous assistons en ce moment même, et ce cadre se prêtait bien à une peinture pénétrante et profonde. Pourquoi faut-il que l’auteur, revenant à d’anciennes habitudes, imite des romans français qu’on lit peut-être encore dans quelque petite ville d’Allemagne, mais que personne en France ne lit plus? Pourquoi cette intervention d’un personnage ténébreux, insolent cafard, coquin abominable, qui, sous un air de dévouement et de piété, n’est occupé qu’à désunir la famille Animer? Les catastrophes de cette famille, si respectée naguère encore, ne sont pas amenées par des causes empruntées au sujet même, par un désir insatiable de gain, par l’ivresse de la puissance humaine, par l’oubli des conditions imposées à toute œuvre sérieuse ici-bas, par l’abandon du travail modeste et patient; non, tout cela est conduit par la scélératesse d’un tartufe méthodiste. C’est Wimmern, le pieux frère morave, le modèle des vertus ascétiques, qui inspire aux fils de son vieil ami Ammer le mépris des habitudes simples et du commerce laborieux de leur père; c’est lui qui les jette dans les spéculations hasardeuses, qui se fait leur bailleur de fonds pour les précipiter dans un piège, qui détruit peu à peu leurs scrupules, qui pervertit leur âme, qui leur enseigne le vol; c’est lui enfin qui dénonce à la justice les méfaits dont il a été l’instigateur, et qui déshonore la famille Ammer après l’avoir ruinée. Les premiers chapitres du roman nous faisaient espérer autre chose que ces inventions de mélodrame. En vain M. Wilkomm a-t-il semé dans son récit des caractères bien observés, des épisodes bien conçus : la noire figure de Wimmern offusque et domine tout le tableau. Comment remarquer d’ingénieux détails sur une toile ainsi charbonnée? C’est une œuvre manquée, une œuvre à refaire. Le jour où M. Willkomm secouera le joug des tristes modèles qui obsèdent encore son imagination, le jour où il aura le courage d’être simple, les intentions philosophiques et morales que nous avons signalées au début de son récit sont un sûr garant des succès qui l’attendent.

Si j’avais dû classer ici par ordre de mérite les œuvres qui com- posent la bibliothèque de M. Otto Müller, je ne sais si j’aurais donné à M. Théodore Mügge la première place ou la seconde; mais certainement je me serais empressé de signaler son roman d’Afraja avant de juger les Francs-Maçons ou la Famille Ammer. M. Théodore Mügge n’occupe pas dans la laveur publique le rôle auquel il a le droit de prétendre. Étranger aux coteries qui distribuent la renommée, écrivain modeste et studieux, imagination facile, il a publié toute une série de romans qui ont su à la fois captiver l’attention de la foule et satisfaire les esprits délicats. Ce n’est pas là un médiocre mérite dans un pays où les coteries littéraires sont encore plus nombreuses qu’en France, où chaque écrivain célèbre a son journal, où le romancier est en même temps critique et ne loue ses confrères qu’à charge de revanche. On a lu et relu M. Théodore Mügge beaucoup plus qu’on ne l’a loué. M. Mügge est un disciple habile de Walter Scott; cette école du roman historique, qui a produit tant de rapsodies maladroites, peut du moins citer ce nom-là avec confiance. M. Mügge excelle surtout à représenter vivement les pays où il place ses héros; il aime la nature et il la peint en poète; il aime aussi les caractères simples, les passions fortes et vraies, les émotions auxquelles s’associe tout un peuple. On sent qu’une sympathie vraiment humaine anime ses créations. Avec cela, il sait conter; son invention n’a rien de factice, et les figures qu’il met en scène se meuvent librement sous nos yeux. Pour justifier ces éloges, il suffît de rappeler le Toussaint Louverture de M. Théodore Mügge. Parmi les écrivains éprouvés, ce sont des hommes comme ceux-là que M. Otto Müller a raison d’associer à son œuvre. Si j’ai parlé d’abord de MM. Müller et Kurz, Kühne et Willkomm, bien que l’ouvrage intitulé Afraja ouvre la liste des œuvres que j’examine ici, c’est que Charlotte Ackermann et le Sonnenwirth, les Francs-Maçons et la Famille Ammer sont comme le tableau d’un même monde et qu’ils se complètent les uns les autres. Dans cette collection de romans allemands originaux, que M. Mügge me le pardonne, ce que j’ai cherché avant toute chose, c’est l’Allemagne elle-même. Nous voici loin de l’Allemagne; M. Théodore Mügge nous conduit dans l’extrême Nord, chez les sauvages inoffensifs qui habitent les dernières limites de l’Europe, à l’endroit où les côtes de la Norvège, hérissées de presqu’îles, de caps, de promontoires sans nombre, semblent déchirées à toute heure par l’assaut des blocs de glace. Ecoutez, dit M. Mügge, une bien belle légende cosmogonique qui a cours aujourd’hui dans ces régions du pôle. Quand Dieu eut créé la terre, au moment même où il venait de terminer son œuvre, il fut tout à coup troublé dans ses méditations par la chute d’un corps énorme qui s’enfonça avec fracas dans l’Océan : c’était le diable qui avait porté une roche monstrueuse au haut des airs et l’avait lancée comme une fronde sur l’œuvre du Créateur. L’axe de la terre trembla sous le choc et menaça de se briser. Il en tremble encore, dit la légende, et tremblera toujours pendant les siècles des siècles. Le Seigneur, armé de sa force, préserva son œuvre de la ruine. De l’une de ses puissantes mains il soutint la terre ébranlée, tandis que de l’autre il menaçait le méchant ennemi, qui prit la fuite en hurlant; mais l’énorme rocher sortait toujours du sein des eaux : noir, sombre, hérissé de pointes et d’arêtes, il s’élevait au-dessus des vagues, formant des écueils, des récifs, des caps épouvantables à l’endroit où la mer se jetait en mugissant dans ses fissures. Dieu laissa tomber un regard de tristesse et de compassion sur ce désert; il prit ce qui restait encore de terre grasse et fertile et la sema sur le noir rocher. Hélas! ce qui restait ne pouvait suffire. Les fentes du rocher une fois remplies, c’est à peine si la surface reçut çà et là quelques pouces de terre où les arbres pussent croître et les moissons mûrir. La main divine avait commencé par le sud; plus elle s’étendait vers le nord, plus ses dons devenaient rares, jusqu’à ce qu’enfin le trésor fût épuisé. Il fallut donc que l’œuvre du diable restât là, sous le poids de l’infernale malédiction, condamnée à une stérilité éternelle; mais Dieu étendit sa main toute puissante et bénit le paya abandonné. Si aucune fleur ne doit s’épanouir ici, dit la voix créatrice, si aucun oiseau ne doit y chanter, aucun épi de blé y jaunir, je veux du moins que l’esprit malin n’ait pas de prise sur toi. J’aurai pitié de ta nudité; je placerai ici une race d’hommes qui s’attachera à ces rocs avec un amour dévoué et qui saura y vivre heureuse. Alors Dieu ordonna aux poissons d’accourir par bandes innombrables et d’animer les flots de la mer; puis là-haut, sur les rochers, sur les plaines de glace, il fit apparaître une créature merveilleuse, moitié vache, moitié cerf, qui pût fournir à l’homme le lait, le beurre, et sa chair pour le nourrir, et sa toison pour le vêtir. C’est ainsi que naquit la Norvège.

Cette tradition, empreinte d’une majesté naïve, ouvre poétiquement le récit de M. Théodore Mûgge. Il y a aussi dans le tableau du peintre un mélange de simplicité et de grandeur; le souffle épique a passé par là. Cette race fidèle, aimante, pacifique, placée par Dieu sur les rochers stériles et dédommagée avec une munificence particulière, l’auteur va nous la peindre à l’heure de ces crises fatales où la civilisation poursuit sa marche et brise tout ce qui l’arrête. Le philosophe, qui ne voit que les lois de l’histoire, aime à glorifier la victoire des races cultivées sur les races inférieures; c’est au romancier de nous dévoiler les détails de la lutte, c’est au peintre moraliste de juger les vainqueurs et les vaincus. Cette œuvre de la civilisation, si imposante en sa beauté abstraite, combien de fois, hélas! elle est accomplie par des coquins! Combien de fois elle est le triomphe de l’injustice, la négation du droit moral! Afraja, le chef d’une peuplade de Lapons, est le digne représentant de ces tribus paisibles condamnées à périr, et ce qui rend sa destinée si tragique, c’est que les hommes devant lesquels il est forcé de courber la tête sont la plupart des despotes subalternes et de féroces égoïstes. C’est une triste condition des choses humaines que le bien y puisse sortir du mal et que l’intérêt général y soit souvent servi par des vices ou des crimes. Heureusement il y a aussi de nobles figures dans le tableau de M. Théodore Mügge. La scène se passe il y a une centaine d’années : un jeune gentilhomme danois, le baron Johann Marstrand, vient de partir pour la Norvège septentrionale, afin d’établir une maison de commerce en ces contrées perdues, et de relever, s’il est possible, la fortune de sa maison. Les commerçans sont les hardis pionniers de la civilisation conquérante. Ces Danois, qui venaient piller, il y a mille ans, les côtes de France et d’Angleterre, ont aujourd’hui plus d’un héritier qui remonte ainsi vers le pôle, et va contracter d’utiles échanges avec les Lapons et les Finnois. L’audace, la loyauté, la belle et sympathique nature de Johann Marstrand est peinte avec une grâce magistrale. Il est impossible de ne pas s’intéresser aux touchantes et dramatiques aventures du jeune baron danois et du vieux chef sauvage. La fille d’Afraja, victime dévouée d’avance, est une création toute poétique, trop poétique peut-être, si l’on se rappelle combien ces races disgraciées se prêtent peu aux illusions et aux embellissemens de l’art. A côté des marchands cupides, des fonctionnaires tyranniques, des aventuriers impudens qui pillent et torturent à plaisir ces malheureuses peuplades, je sais gré à l’auteur d’avoir placé le missionnaire Klaus Hornemann, une pure et austère physionomie, une âme profondément évangélique; mais le véritable héros, c’est la tribu d’Afraja, qui occupe pour ainsi dire tout le fond du tableau, personnifiée en quelques types pleins de douceur et d’innocence.

Ce qui fait le prix de l’œuvre de M. Mügge, c’est que l’imagination ne s’y abandonne pas à de vains caprices; on s’aperçoit bien vite que l’auteur a étudié son sujet avec conscience, qu’il n’a négligé aucun des renseignemens, aucune des indications de l’histoire. Le roman ainsi conçu acquiert une sorte de valeur ethnographique. Des voyageurs qui ont visité la Norvège m’affirment que cette sombre et majestueuse nature a été rarement décrite avec plus d’exactitude, avec un sentiment plus profond et plus vrai. L’histoire des tribus sauvages et de leurs cupides oppresseurs, les traita de mœurs, les incidens de la vie nomade, la poésie même, la poésie populaire des races finnoises, tout cela a été interrogé avec fruit par l’ingénieux conteur. Il semble en maints endroits qu’on ait sous les yeux quelque chronique écrite par un témoin. La réalité, on effet, a une grande part dans cette histoire du Lapon Afraja et du Danois Marstrand; le nom du digne pasteur, du doux missionnaire des Finnois, le nom de Klaus Hornemann est encore en vénération chez ces hommes simples, et le souvenir toujours présent de ses bienfaits est attesté par des marques visibles. Si vous naviguez, dit l’auteur, dans ce labyrinthe de canaux, de passages, de sunds, qui se croisent et s’entrelacent sur les côtes septentrionales de la Norvège, vous rencontrerez plus d’un yacht avec sa large voile bordée d’un ourlet noir; vous demanderez d’où vient cet usage, et le pilote vous répondra ainsi : « Il y a cent ans, vivait dans ces contrées un vieux prêtre, un prêtre si doux, si charitable, si bienfaisant, que tout ce peuple l’aimait comme un père. A sa mort, ce fut une désolation générale chez les habitans de la côte, et ils mirent ce signe de deuil à leurs voiles. Ces voiles funèbres, leurs barques les portent encore, elles les porteront longtemps; après des centaines et des centaines d’années, leurs petits-fils parleront encore du bon vieillard Klaus Hornemann, et de ce rare témoignage de regrets que lui a consacré son peuple. » C’est ainsi que M. Théodore Mügge unit la vérité à la fiction, sans que la fiction y perde son charme, ni la vérité sa grandeur.

Quant au roman de M. Louis Bechstein, le Comte ténébreux (der Dunkelgraf), il est trop évident que M. Otto Müller, en le publiant, s’est préoccupé plus qu’il ne devait de la diversité des goûts du public. Au lieu d’élever à soi ses lecteurs, au lieu de rectifier leurs jugemens et de les accoutumer à des émotions vraiment littéraires, il a flatté ici leurs plus vulgaires caprices. Sur les frontières de la Thuringe et de la Franconie, dans l’ancien duché d’Hildburghausen, s’élève un château solitaire qui fut, au commencement de ce siècle. le théâtre d’une singulière aventure. Un voyageur inconnu était descendu dans le meilleur hôtel d’Hildburghausen, accompagné d’une femme dont l’étrange costume fut bientôt le sujet de toutes les conversations du pays; elle était tellement enveloppée de ses voiles, que jamais personne, pas même les domestiques qui la servaient, n’avait pu apercevoir une ligne de son visage. A peine arrivés, les deux étrangers s’étaient présentés chez la duchesse régnante, puis ils avaient loué une des plus élégantes maisons de la ville, et ils y vivaient d’une façon toute mystérieuse. Au bout de quelques mois, le mystère s’accroît encore; comme si le bruit de la ville et la surveillance des habitans gênaient leur liberté, l’étranger et sa compagne vont s’établir à quelques milles de là, dans le château d’Eishausen. Ils sortaient souvent en voiture, l’homme toujours silencieux, la femme toujours voilée. Cela se passait en 1807, et vingt ans après rien n’avait changé; toujours même attitude des deux étrangers, toujours même défi à la curiosité publique. Quels étaient ces bizarres personnages? l’homme était il un original, un fou, un misanthrope, un criminel, un jaloux forcené? la femme était-elle la victime de quelque drame domestique? L’imagination populaire, on le conçoit, se donna librement carrière à ce sujet, et dans ce pays des fantastiques ballades, la légende du château d’Eishausen fut bientôt complète, avec son appareil obligé de spectres, de chaînes et de tètes de morts. A. la longue cependant, le dépit, la malveillance, l’effroi même des habitans de la contrée, firent place à des sentimens d’une tout autre nature; le comte ténébreux, c’est le nom qu’on donnait à l’inconnu, était le plus charitable des hommes, et la mystérieuse dame voilée était pour le pays une providence invisible, mais partout présente. Cette aventure, dont le souvenir vit encore dans tout le territoire d’Hildburghausen, a séduit l’imagination de M. Louis Bechstein, et il y a trouvé le sujet d’un de ces romans qui allèchent toujours un certain public. M. Bechstein prétend avoir découvert le mot de l’énigme; qu’on me dispense de raconter ici les révélations qu’il nous donne. Ces sortes de romans, où il n’y a ni observation de la société, ni pensées philosophiques, ni analyses morales, ces contes qui ne s’adressent qu’à une curiosité puérile, ne devraient pas trouver place à côté d’œuvres sérieusement poétiques, comme le Sonnenwirth et Charlotte Ackermann. Le récit de M. Louis Bechstein a toutes les rares qualités que les journaux exigent des romans-feuilletons; je m’étonne de le trouver dans la bibliothèque de M. Otto Müller.

On voit que la tentative de M. Otto Müller n’a pas encore tenu tout ce qu’elle avait promis. L’intention est excellente, le programme atteste un sentiment très vif de ce qui manque aujourd’hui aux lettres germaniques : l’exécution est indécise et n’a répondu que d’une manière imparfaite à la pensée première. M. Müller annonce un choix d’œuvres méditées avec soin, écrites avec amour, destinées surtout à faire l’éducation du public; il annonce des œuvres qui ont la prétention de combattre et l’espoir de remplacer les produits de la littérature marchande, les imitations frivoles de l’étranger : pourquoi donc oublier que ce qu’il faut ici avant tout, c’est la sûreté du jugement et la sévérité du choix? Bien de mieux assurément que de réunir dans une même pensée les conteurs nouveau-venus et ceux qui ont déjà fait leurs preuves; niais à quoi bon ce séminaire d’écrivains, s’il n’y a pas une règle sérieuse, une direction vigilante, un ensemble de doctrines nettement formulées? Ne dites pas que cette unité de principes nuirait à la franchise de l’imagination; l’auteur de Charlotte Ackermann, l’auteur du Sonnenwirth, l’auteur d’Afraja, malgré les qualités si différentes qui les distinguent, marchent évidemment au même but: ils savent très bien ce qu’ils veulent, ils ont un égal amour de la vérité et de l’art, et cette préoccupation commune, loin d’enchaîner leur essor, semble avoir doublé leurs forces. J’ai expliqué au contraire pourquoi j’exclurais du cénacle les œuvres de M. Gustave Kühne, de M. Ernest Willkomm, et surtout de M. Louis Bechstein. Vainement signalerait-on des idées élevées ou plutôt des désirs, des ébauches d’idées dans la Famille Ammer; vainement dirait-on qu’il y a çà et là une intention philosophique sérieuse dans le symbolique roman des Francs-Maçons : les deux écrivains se sont laissé complètement égarer, M. Gustave Kühne par une subtilité obscure et une audace extravagante, M. Ernest Willkomm par un retour malencontreux aux modèles suspects qu’on avait reniés pour toujours. Je ne discute pas M. Bechstein, car la discussion ne saurait où se prendre, et j’ajoute simplement cette conclusion : de ces six premiers ouvrages, qui devaient réveiller dans l’esprit public l’amour de l’art sérieux, il en est trois seulement que l’art sérieux ne repousse pas.

M. Otto Müller me pardonnera d’insister : il a assumé sur lui une grave responsabilité en acceptant la direction d’une telle entreprise. L’idée de cette communauté d’écrivains associant leurs efforts, et surtout s’avertissant, se surveillant les uns les autres, a été accueillie comme un heureux présage; si l’opinion publique était trompée dans son espoir, il ne faudrait pas compter sur son indulgence. Mieux vaut ne pas se hâter, mieux vaut paraître avec un petit nombre d’œuvres choisies que de s’exposer à de si flagrantes contradictions. La vie idéale est comme la vie réelle : au milieu du tumulte des idées, à travers la mêlée de tant de productions discordantes, il est des heures où l’on éprouve le besoin de s’isoler, d’admettre seulement auprès de soi quelques conseillers sévères, et de contempler silencieusement le ciel de l’art, de même qu’au milieu des distractions du monde et des bruits de la rue, la paix du foyer domestique est une retraite nécessaire. L’entreprise de M. Otto Müller semblait répondre à ce besoin; c’était un isolement propice à la méditation, c’était une retraite fortifiante. Fallait-il après cela oublier de fermer les portes et permettre à l’ennemi de pénétrer dans la place? L’intérêt même des nouveau-venus dont nous avons salué l’apparition justifie assez nos avertissemens. Charlotte Ackermann et le Sonnenwirth sont des promesses sérieuses; puissent les deux jeunes écrivains ne pas ajouter deux noms de plus à la liste de tant de brillans débuts qui n’ont laissé que des regrets! Puissent-ils rester fidèles à l’amour de l’art, au culte du beau, à l’étude persévérante, au sentiment de la tradition nationale!

Ce vœu ne suffit pas encore; il est permis d’être exigeant avec l’Allemagne. Puisque ce savant pays a renoncé décidément aux viriles épreuves de l’action, qu’il se relève au moins par les œuvres de la pensée. Il a refusé de s’associer aux grandes choses qui s’accomplissent en Orient: on a le droit de lui demander une part plus considérable dans les conquêtes de l’intelligence. Je ne parle plus seulement, bien entendu, des modestes romanciers qui nous occupaient tout à l’heure : c’est le travail complet de la pensée allemande, c’est le travail germanique sous toutes ses formes qui devrait recevoir des circonstances actuelles une provocation féconde. L’Allemagne, j’en suis sûr, le comprend bien elle-même; notre sévérité ne l’étonne pas; tandis que ses gouvernemens la condamnent à une politique sans émotion et à des bénéfices sans péril, il est des cœurs qui souffrent, il est des âmes fières qui souhaitent une consolation et un refuge à l’esprit national humilié. Pourquoi cette consolation ne se trouverait-elle pas dans un nouvel essor de la vie intellectuelle et morale? Au commencement de ce siècle-ci, lorsque l’Europe, sous la main du premier consul, se renouvelait en de prodigieux événemens, lorsque la France voulait planter partout le drapeau de 89 et que la Prusse et l’Autriche, par leurs fluctuations, prolongeaient toujours la lutte, retardaient la transformation libérale du monde et attiraient sur elles-mêmes ces formidables châtimens qui s’appellent Iéna, Austerlitz, Wagram, il y avait du moins, au milieu de cette torpeur politique, un immense mouvement des esprits, il y avait les triomphes de la pensée et de l’imagination, il y avait toute une légion de philosophes et de poètes, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, et le grand Goethe, et le généreux Schiller, et tant d’esprits éminens qui leur faisaient cortège ! C’est ainsi que l’Allemagne se dédommageait de son inertie politique et payait sa dette à la civilisation. Aujourd’hui, hélas! comment s’acquittera-t-elle? Quels trésors elle est tenue d’ajouter au patrimoine du genre humain, si elle veut racheter son indolente neutralité ! Que de génies elle doit au monde, que de philosophes et de savans, de poètes et d’artistes, en expiation de ce précieux sang que la France a répandu pour elle! Combien de Lessing, de Kant, de Goethe, de Schiller, de Herder, de Jean-Paul, en échange de tant de vaillans hommes tombés sur la brèche sanglante de Sébastopol !


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez, sur ce roman, la Revue du 15 juin 1855.
  2. J’emprunte cette citation à la traduction élégante et fidèle de M. J.-J. Porchat.
  3. Il y avait plusieurs principautés de Schwarzenfels ; le nom distinctif qui précède est indiqué par des points, l’auteur ne voulant pas donner une désignation trop précise.