Une Année à Florence/La principauté de Monaco

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Michel Lévy (p. 81-92).

LA PRINCIPAUTÉ DE MONACO.

Il y a parmi les choses que le roi de Sardaigne ne peut pas sentir, cinq choses qui lui sont particulièrement désagréables :

Le tabac qu’il ne fabrique pas lui même ;

Les étoffes neuves et non taillées en vêtemens ;

Les journaux libéraux ;

Les livres philosophiques ;

Et ceux qui font les livres philosophiques ou autres.

Je n’avais pas de tabac, tous mes habits avaient été portés, les seuls journaux que je possédasse étaient trois numéros du Constitutionnel qui enveloppaient mes bottes ; mes seuls livres étaient un Guide en Italie et une Cuisinière bourgeoise, et mon nom avait l’honneur d’être parfaitement inconnu au chef de la douane : il en résulta que j‘entrai beaucoup plus facilement en Sardaigne que je n’étais sorti de France.

Il y avait bien au fond de ma caisse à fusils deux ou trois cents cartouches pour lesquelles je tremblais de tout mon corps ; mais Sa Majesté le roi Charles-Albert avait fait, à ce qu’il paraît, étant prince de Carignan, une connaissance trop intime avec la poudre pour en avoir peur. Ses douaniers ne firent pas même attention à mes cartouches.

Au reste, je ne sais pas trop pourquoi le roi Charles-Albert en veut tant aux révolutions, il est peut-être le prince qui ait le moins à s’en plaindre. Il y a quelques centaines d’années que ses aïeux, les ducs de Savoie, étaient de braves petits ducs sans importance, qu’on appelait tout bonnement Messieurs de Savoie ; lorsque, lassée des révolutions qui suivirent la mort de la reine Jeanne, Nice se donna corps et biens à Amédée VII surnommé le Rouge : en 1815, il en fut de Gênes comme il en avait été de Nice en 1588, avec cette exception que Nice s’était donnée et que Gênes fut prise ; mais aujourd’hui il n’en est ni plus ni moins, ces deux bouchées que les anciens ducs et les nouveaux rois ont mordues à droite et à gauche arrondissent assez comfortablement la souveraineté sarde, et en font une petite puissance européenne qui, grâce à l’esprit et au cœur belliqueux de son roi, ne laisse pas d’avoir bon air sur la carte militaire de l’Europe.

Cependant, les princes de Savoie ne jouiront pas toujours seuls de cette belle maîtresse provençale qui s’était donnée à eux : en 1543, les armées combinées des Turcs et des Français assiégèrent Nice ; Barberousse et le duc d’Enghien sommèrent le gouverneur André Odinet de se rendre ; mais André Odinet répondit : — Je me nomme Montfort, mes armes sont des pals, et ma devise : Il faut tenir. Quoi qu’il fît en brave soldat pour ne pas mentir à cette réponse toute héraldique, André Odinet fut forcé de se retirer dans le château, et Nice capitula.

En 1691, Catinat assiégea Nice et la prit à son tour, grâce à une bombe qui fit sauter le donjon du château où était le magasin à poudre. En 1706, le duc de Bervick prit le château à son tour, comme Catinat l’avait pris, et pour épargner à ses successeurs la peine que cette forteresse avait donnée à ses prédécesseurs, il la démolit tout à fait. Aussi en 98 Nice fut conquise sans résistance, et devint jusqu’en 1814 le chef-lieu du département des Alpes-Maritimes.

En 1814, Nice retourna, pour la quatrième fois, à ses amans éternels les ducs de Savoie et les rois de Sardaigne.

Nice est représentée sous l’emblème d’une femme armée, portant le casque en tête, ayant la poitrine ouverte, et la croix d’argent de Savoie empreinte sur le cœur ; sa main droite porte une épée nue, sa main gauche un bouclier d’argent avec une aigle de gueules aux ailes éployées ; ses pieds s’appuient sur un écueil de sinople que baignent les vagues de la mer. Enfin, à ses pieds, on voit un chien, symbole de la fidélité avec ces mots : Nicœa fidelis.

Quelque flatteur que soit cet emblème pour la ville de Nice, elle serait mieux représentée, à notre avis sous les traits d’une belle courtisane, mollement couchée au bord de son miroir d’azur, à l’ombre de ses orangers en fleurs, avec ses longs cheveux abandonnés aux brises de la mer, et dont les flots viendraient mouiller ses pieds nus, car Nice c’est la ville de la douce paresse et des plaisirs faciles. Nice est plus italienne que Turin et que Milan, et presque aussi grecque assurément que Sybaris.

Aussi rien de plus charmant que Nice par une belle soirée d’automne, quand sa mer, à peine ridée par le vent qui vient de Barcelone, ou de Palma, murmure doucement, et quand ses lucioles, comme des étoiles filantes, semblent pleuvoir du ciel. Il y a alors à Nice une promenade qu’on appelle la Terrasse, et qui n’a pas peut-être sa pareille au monde, où se presse une population de femmes pâles et frêles qui n’auraient pas la force de vivre ailleurs, et qui viennent chaque hiver mourir à Nice ; c’est ce que l’aristocratie de Paris, de Londres et de Vienne, a de mieux et de plus souffrant. En échange, les hommes en général s’y portent à merveille, et ils semblent être venus là, conduits par un sublime dévouement, pour céder une part de leur force et de leur santé à toutes ces belles mourantes, que lorgnent en passant de charmans petits abbés, si coquets et si galans, que l’on comprend à la première vue qu’ils ont des absolutions toutes prêtes pour elles, quelques péchés qu’elles aient commis.

Car à Nice commencent les abbés ; non pas de gros vilains abbés comme à Naples ou à Florence, mais de jolis petits abbés, comme on en rencontre parfois au Monte Pincio à Rome, ou sur la promenade de la marine à Messine ; de vrais abbés de ruelle, comme il y en avait au petit lever de madame de Pompadour, et au petit coucher de mademoiselle Lange ; de délicieux abbés, enfin, nourris de bonbons et de confitures, à la chevelure propre et parfumée, à la jambe rondelette, au chapeau coquettement incliné sur l’oreille, et au petit pied mignardement chaussé d’un soulier verni à boucle d’or.

Je vous demande un peu si tout cela donne à Nice l’air d’une Minerve armée de pied en cap, et si son épithète de fidelis doit se prendre au pied de la lettre.

Il y a deux villes à Nice, la vieille ville et la ville neuve, l’antica Nizza, et la Nice new : la Nice italienne et la Nice anglaise. La Nice italienne, adossée à ses collines avec ses maisons sculptées ou peintes, ses madones au coin des rues et sa population, au costume pittoresque, qui parle, comme dit Dante, la langue — del bel paese là dove il si suona. — La Nice anglaise, ou le faubourg de marbre avec ses rues, tirées au cordeau, ses maisons blanchies à la chaux, aux fenêtres et aux portes régulièrement percées, et sa population à ombrelles, à voiles et à brodequins verts, qui dit : — Jès.

Car, pour les habitans de Nice, tout voyageur est Anglais. Chaque étranger, sans distinction de cheveux, de barbe, d’habits, d’âge et de sexe, arrive d’une ville fantastique perdue au milieu des brouillards, où quelquefois par tradition on entend parler du soleil, où l’on ne connaît les oranges et les ananas que de nom, où il n’y a de fruits mûrs que les pommes cuites, et que par conséquent on appelle London.

Pendant que j’étais à l’hôtel d’York, une chaise de poste arriva. Un instant après l’aubergiste entra dans ma chambre.

— Qu’est-ce que vos nouveaux venus ? lui demandai-je.

Sono certi Inglese, me répondit-il, ma non saprai dire si sono Francesi o Tedeschi.

Ce qui veut dire : — Ce sont de certains Anglais, mais je ne saurais dire s’ils sont Français ou Allemands.

Il est inutile d’ajouter que tout le monde paie en conséquence de ce que chacun est appelé milord.

Nous restâmes deux jours à Nice ; c’est un jour de plus que ne restent ordinairement les étrangers qui ne viennent point pour y passer six mois. Nice est la porte de l’Italie, et le moyen de s’arrêter sur le seuil quand on sent à l’horizon Florence, Rome et Naples !

Nous fîmes prix avec un voiturin, qui se chargea de nous conduire à Gênes en trois jours par la route de la Corniche : je connaissais le mont Cenis, le Saint-Bernard, le Simplon, le col de Tende, les Bernardins et le Saint-Gothard. C’était donc la seule route, je crois, qui me restât à parcourir.

La première ville qu’on rencontre sur le chemin est Villa-Franca, dont le port, ouvrage des Génois, et creusé par le conseil de Frédéric Barberousse, n’est séparé de celui de Nice que par la roche de Montalbano ; à une demi lieue au delà de Villa-Franca, on entre dans la principauté de Monaco, qui s’annonce formidablement au voyageur par une ligne de douanes. Le prince de Monaco, Honoré V, actuellement régnant, est le même qui, en revenant en 1815 dans ses Etats, rencontra Napoléon au golfe Juan. La douane du prince perçoit deux et demi pour cent sur les marchandises, et seize sous sur les passeports. Or, comme Monaco est sur la route la plus fréquentée d’Italie, cette double contribution forme la partie la plus claire de son revenu.

Au reste, le prince de Monaco est né pour la spéculation, quoique toutes les spéculations ne lui réussissent pas, témoin la monnaie qu’il a fait battre en 1857 et qui s’use tout doucement dans sa principauté, attendu que les rois ses voisins ont refusé de la recevoir. Les autres industriels se font ordinairement payer ce qu’ils font ; le prince de Monaco se fait payer ce qu’il ne fait pas, voici la chose.

Parmi les choses que le roi Charles-Albert a en antipathie, nous avons mis au premier rang le tabac à fumer et le tabac en poudre, autrement dit en terme de régie, le Scaferlati et le Macouba.

Or, puisque moi qui demeure à trois cents lieues du roi de Sardaigne, je connais son antipathie, il n’est point étonnant que le prince Honoré V, dont les états sont enclavés dans les siens, en ait été informé. Le prince réfléchit un instant, et trouvant cette haine injuste, il résolut d’en tirer parti. En conséquence, il fit planter force tabac, et annonça pour l’année suivante des cigares à un sou, qui, vu l’heureuse position du terrain, vaudraient ceux de la Havane.

Cette annonce mit en émoi toutes les contributions indirectes sardes. Le roi Charles-Albert vit ses états inondés de cigares ; il avait bien une douane ou deux comme son voisin Honoré V, mais ces douanes sont sur les routes, et non point tout autour de la principauté ; d’ailleurs, eût-il dans toute sa circonférence une ligne aussi épaisse et aussi vigilante qu’un cordon sanitaire, cinq cents cigares sont bientôt passés ; un carlin cousu dans la peau d’un caniche en passe a lui seul trois ou quatre mille, et la principauté de Monaco est peut-être la seule où il reste encore des carlins. Il n’y avait qu’un parti à prendre, c’était d’abaisser le prix de ses cigares au prix des cigares d’Honoré V, ou de traiter avec lui de puissance à puissance. Le roi Charles-Albert préféra traiter : baisser le prix de ses cigares, vu la répugnance que les peuples ont en général pour l’administration des droits réunis, lui eût semblé une concession politique.

Il fut donc établi un congrès entre les deux souverains pour régler cette importante question de commerce ; mais comme les prétentions du prince de Monaco paraissaient exagérées au roi de Sardaigne, à l’instar du congrès de Rastadt, le congrès de Monaco traîna en longueur, si bien que le temps de la récolte arriva.

Le prince de Monaco donna une livre de tabac de gratification à chacun de ses cinquante carabiniers, et les envoya fumer sur les frontières du roi Charles-Albert.

Les soldats sardes flairèrent la fumée des pipes de leurs voisins les Monacois ; c’était, comme l’avait dit le prince dans son prospectus, une véritable fumée havanaise, sans aucun mélange de ces herbes inouïes que les souverains ont l’habitude de vendre pour du tabac : les Sardes étaient connaisseurs, ils accoururent sur les frontières d’Honoré V, et demandèrent aux carabiniers du prince où ils achetaient leur tabac. Les carabiniers répondirent que c’étaient des plants que leur souverain bien aimé avait fait venir de Cuba et de Latakié, et dont, outre leur solde qui était égale à celle des soldats sardes, ils recevaient une livre par semaine.

Le même jour, vingt soldats du roi Charles-Albert désertèrent et vinrent demander du service à Honoré V, lui offrant, s’il les acceptait, de faire déserter aux mêmes conditions tout le régiment.

Le danger devenait pressant, le régiment pouvait suivre les vingt hommes, et l’armée suivre le régiment ; or, comme la monarchie du roi Charles-Albert est une monarchie toute militaire, qui n’a pas encore eu le temps de se creuser des racines bien profondes dans le peuple, il vit d’un seul coup d’œil que si l’armée désertait ainsi en masse, ce serait Honoré V qui serait roi de Sardaigne ; quant à lui, il serait bien heureux si on le laissait même prince de Monaco. En conséquence, il passa par toutes les conditions qu’exigea son voisin, et le traité fut conclu moyennant une rente annuelle de 30,000 francs que le roi Charles-Albert paie à Honoré V, et une garnison de 300 hommes qu’il lui prête gratis pour étouffer les petites révoltes qui ont lieu de temps en temps dans ses petits états. Quant à la récolte, elle fut achetée sur pied moyennant une autre somme de 30,000 francs, et mêlée aux feuilles de noyer que l’on fume généralement de Nice à Gênes et de Chambéry à Turin ; si bien qu’il en résulta chez les Piémontais, qui n’étaient pas habitués à cette douceur, une grande recrudescence de popularité pour le roi Charles-Albert.

La principauté de Monaco a subi de grandes vicissitudes ; elle a été tour à tour sous la protection de l’Espagne et de la France, puis république fédérative, puis incorporée à l’empire français, puis rendue, comme nous l’avons vu, à son légitime propriétaire en 1814 avec le protectorat de la France, puis remise en 1815 sous le protectorat de la Sardaigne. Nous allons la suivre dans ces différentes révolutions, dont quelques-unes ne manquent pas d’une certaine originalité.

Monaco fut, vers le xe siècle, érigée en seigneurie héréditaire par la famille Grimaldi, puissante maison génoise qui avait des possessions considérables dans le Milanais et dans le royaume de Naples. Vers 1550, au moment de la formation des grandes puissances européennes, le seigneur de Monaco, craignant d’être dévoré d’une seule bouchée par les ducs de Savoie ou par les rois de France, se mit sous la protection de l’Espagne. Mais en 1641, cette protection lui étant devenue plus onéreuse que profitable, Honoré II résolut de changer de protecteur, et introduisit garnison française à Monaco. L’Espagne, qui avait dans Monaco un port et une forteresse presque imprenables, entra dans une de ces belles colères flamandes comme il en prenait de temps en temps à Charles-Quint et à Philippe II, et confisqua à son ancien protégé ses possessions milanaises et napolitaines. Il résulta de cette confiscation que le pauvre seigneur se trouva réduit à son petit État. Alors Louis XIV, pour l’indemniser, lui donna en échange le duché de Valentinois dans le Dauphiné, le comté de Carlades dans le Lyonnais, le marquisat des Baux et la seigneurie de Buis en Provence ; puis il maria le fils d’Honoré II avec la fille de M. Le Grand. Ce mariage eut lieu en 1688, et valut à M. de Monaco et à ses enfans le titre de princes étrangers. Ce fut depuis ce temps-là que les Grimaldi changèrent leur titre de seigneur contre celui de prince.

Le mariage ne fut pas heureux ; la nouvelle épousée, qui était cette belle et galante duchesse de Valentinois si fort connue dans la chronique amoureuse du siècle de Louis XIV, se trouva un beau matin d’une enjambée hors des états de son époux, et se réfugia à Paris, tenant sur le pauvre prince les plus singuliers propos. Ce ne fut pas tout : la duchesse de Valentinois ne borna pas son opposition conjugale aux paroles, et le prince apprit bientôt qu’il était aussi malheureux qu’un mari peut l’être.

À cette époque on ne faisait guère que rire d’un pareil malheur ; mais le prince de Monaco était un homme fort bizarre, comme l’avait dit la duchesse, de sorte qu’il se fâcha. Il se fit instruire successivement du nom des différens amans que prenait sa femme, et les fit pendre en effigie dans la cour de son château. Bientôt la cour fut pleine et déborda sur le grand chemin, mais le prince ne se lassa point et continua de faire pendre. Le bruit de ces exécutions se répandit jusqu’à Versailles, Louis XIV se fâcha à son tour, et fit dire à monsieur de Monaco d’être plus clément ; monsieur de Monaco répondit qu’il était prince souverain, qu’en conséquence il avait droit de justice basse et haute dans ses États, et qu’on devait lui savoir gré de ce qu’il se contentait de faire pendre des hommes de paille.

La chose fit un si grand scandale qu’on jugea à propos de ramener la duchesse à son mari. Celui-ci, pour rendre la punition entière, voulait la faire passer devant les effigies de ses amans ; mais la princesse douairière de Monaco insista si bien que son fils se départit de cette vengeance, et qu’il fut fait un grand feu de joie de tous les mannequins.

« Ce fut, dit madame de Sévigné, le flambeau de ce second hyménée. »

On vit bientôt cependant qu’un grand malheur menaçait les princes de Monaco. Le prince Antoine n’avait qu’une fille et perdait de jour en jour l’espoir de lui donner un frère. En conséquence, le prince Antoine maria, le 20 octobre 1715, la princesse Louise-Hippolyte à Jacques-François-Léonor de Goyon-Matignon, auquel il céda le duché de Valentinois, en attendant qu’il lui laissât la principauté de Monaco, ce qu’il fit à son grand regret le 26 février 1751. Jacques-François-Léonor de Goyon-Matignon, Valentinois par mariage, et Grimaldi par succession, est donc la souche de la maison régnante actuelle, qui va s’éteindre à son tour dans la personne d’Honoré V et dans celle de son frère, tous deux sans postérité masculine et sans espérance d’en obtenir.

Honoré IV régnait tranquillement, lorsque arriva la révolution de 89. Les Monacois en suivirent toutes les phases avec une attention toute particulière, puis lorsque la république fut proclamée en France, ils profitèrent d’un moment où le prince était je ne sais où, s’armèrent de tout ce qu’ils purent trouver sous leurs mains, et marchèrent sur le palais qu’ils prirent d’assaut, et dont ils commencèrent par piller les caves, qui pouvaient contenir douze à quinze mille bouteilles de vin. Deux heures après, les huit mille sujets du prince de Monaco étaient ivres.

Or, à ce premier essai de liberté, ils trouvèrent que la liberté était une bonne chose, et résolurent à leur tour de se constituer en république. Seulement, comme Monaco était un trop grand État pour donner naissance à une république une et indivisible comme était la république française, il fut résolu entre les fortes têtes du pays qui s’étaient constituées en assemblée nationale, que la république de Monaco serait, à l’instar de la république américaine, une république fédérative. Les bases de la nouvelle constitution furent donc débattues et arrêtées entre Monaco et Mantoue, qui s’allièrent ensemble à la vie et à la mort : il restait un troisième village appelé Roque-Brune. Il fut décidé qu’il appartiendrait par moitié à l’une et à l’autre des deux villes. Roque-Brune murmura ; il aurait voulu être indépendant et entrer dans la fédération, mais Monaco et Mantoue ne firent que rire d’une prétention aussi exagérée : Roque-Brune n’étant pas le plus fort, il lui fallut donc se taire : seulement, à partir de ce moment, Roque-Brune fut signalé aux deux conventions nationales comme un foyer de révolution. Malgré cette opposition, la république fut proclamée sous le nom de république de Monaco.

Mais ce n’était pas le tout pour les Monacois que d’être constitués en république : il fallait se faire dans les États qui avaient adopté la même forme de gouvernement des alliés qui les pussent soutenir. Ils pensèrent naturellement aux Américains et aux Français ; quant à la république de Saint-Marin, la république fédérative de Monaco la méprisait si fort qu’il n’en fut pas même question.

Toutefois, parmi ces deux gouvernemens, un seul était à portée, par sa position topographique, d’être utile à la république de Monaco : c’était la république française. La république de Monaco résolut donc de ne s’adresser qu’à elle ; elle envoya trois députés à la convention nationale pour lui demander son alliance et lui offrir la sienne. La convention nationale était dans un moment de bonne humeur ; elle reçut parfaitement les envoyés de la république de Monaco, et les invita à repasser le lendemain pour prendre le traité. Le traité fut dressé le jour même. Il est vrai qu’il n’était pas long ; il se composait de deux articles :

« Art. 1er. il y aura paix et alliance entre la république française et la république de Monaco.

» Art. 2. La république française est enchantée d’avoir fait la connaissance de la république de Monaco. »

Ce traité, comme il avait été dit, fut remis aux ambassadeurs qui repartirent fort contens.

Trois mois après, la république française avait emporté la république de Monaco dans sa peau de lion.

On n’a pas oublié sans doute comment, grâce à madame de D., le traité de Paris rendit, en 1814, au prince Honoré V, ses États qu’il a heureusement conservés depuis.

Au reste, le prince Honoré V, toute plaisanterie à part, est fort aimé de ses sujets, qui voient avec une grande inquiétude l’heure où ils changeront de maître. En effet, malgré le mépris qu’en fait Saint-Simon[1], ils habitent un délicieux pays, dans lequel il n’y a pas de recrutement, et presque pas de contributions, la liste civile du prince étant presque entièrement défrayée par les deux et demi pour cent qu’il perçoit sur les marchandises, et par les seize sous qu’il prélève sur les passeports. Quant à son armée, qui se compose de cinquante carabiniers, elle se recrute par les enrôlemens volontaires.

Malheureusement nous ne pûmes jouir, comme nous l’aurions voulu, de cette charmante orangerie qu’on appelle la principauté de Monaco, une pluie atroce nous ayant pris à la frontière, et nous ayant accompagnés avec acharnement pendant les trois quarts d’heure que nous mimes à traverser le pays. Il en résulta que nous n’aperçûmes la capitale et sa forteresse, dans laquelle tiendrait la population de toute la principauté, qu’à travers une espèce de voile : il en fut ainsi du port, où nous distinguâmes cependant une felouque, laquelle, avec une autre qui pour le moment était en course, forme toute la marine du prince.

En traversant Mantone, une enseigne nous donna une idée du degré de civilisation où en était venue l’ex-république fédérative, l’an de grâce 1835. Au-dessus d’une porte on lisait en grosses lettres : Mariane Casanove vend pain et modes.

À un quart de lieue de la ville, nous retombâmes dans une seconde ligne de douanes et dans un second visa de passeport ; le passeport n’était rien, mais la visite fut cruelle, et nous pûmes nous convaincre que, dans les États du prince de Monaco, l’exportation était aussi sévèrement défendue que l’importation. Nous voulûmes employer le moyen usité en pareil cas, mais nous avions affaire à des douaniers incorruptibles qui ne nous firent pas grâce d’une brosse à dents, de sorte qu’il nous fallut, nous et nos effets, recevoir une espèce de contre-épreuve du déluge, attendu que, sous le prétexte de la beauté du climat, il n’y a pas même de hangar. Je profitai de ce

contre-temps pour approfondir un point de science chorégraphique que je m’étais toujours proposé de tirer au clair à la première occasion ; il s’agissait de la Monaco, où, comme chacun sait, l’on chasse et l’on déchasse. Je fis en conséquence, pour la troisième fois depuis que j’avais quitté la frontière, toutes les questions possibles sur cette contredanse si populaire par toute l’Europe ; mais là, comme ailleurs, je n’obtins que des réponses évasives qui redoublèrent ma curiosité, car elles me confirmèrent dans ma première opinion, à savoir que quelque grand secret, où l’honneur du prince ou de la principauté se trouvait compromis, se rattachait à cette respectable gigue. Il me fallut donc sortir des États du prince aussi ignorant sur ce point que j’y étais entré, et perdant à jamais l’espoir de découvrir un mystère que je n’avais pu éclaircir sur les lieux.

Quant à Jadin, il était absorbé dans une idée non moins importante que la mienne :

Il cherchait à comprendre comment il pouvait tomber une si grande pluie dans une si petite principauté.


  1. C’est au demeurant la souveraineté d’une roche, du milieu de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites limites
    (Mémoires du duc de Saint-Simon.)