Une Année à Florence/La rivière de Gênes

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Michel Lévy (p. 92-100).

LA RIVIÈRE DE GÊNES.

La première ville que nous rencontrâmes sur notre chemin, après avoir dépassé les Etats de Monaco, est Vintimiglia, l’Albentimilium des Romains, dont Cicéron parle dans ses lettres familières, livre VIII, ép. XV, et à laquelle Tacite s’arrête un instant pour enregistrer un fait historique digne d’une spartiate : une mère ligurienne, interrogée par les soldats d’Othon pour qu’elle indiquât la retraite où était caché son fils qui avait pris les armes contre cet empereur, avec cette sublime impudence antique dont Agrippine avait déjà donné un si magnifique exemple[1], montra son ventre en disant : Il est là ! et mourut dans les tortures sans pousser d’autre cri que ce cri de maternité.

Une lettre d’Ugo Foscolo, la plus éloquente peut-être de toutes celles qu’il a écrites, complète l’illustration de Vintimiglia.

Nous dinâmes dans cette petite ville ; on nous servit des lapins de l’île de Galinara. Au dessert, nous eûmes un instant d’inquiétude en voyant qu’on nous portait pour la somme de vingt sous un chat sur la carte. Explication demandée et reçue, nous apprîmes que c’était le dîner de Mylord.

Cette carte éclaircissait un point qui avait été souvent débattu d’avance entre Jadin et moi : c’était le prix que pourrait nous coûter un chat en Italie. Mylord, selon les habitudes qu’il avait transportées de Londres à Paris, et qu’il exportait maintenant de Paris à l’étranger, ne pouvait pas apercevoir un chat qu’en un tour de main le malheureux animal ne fût mis à mort. En France, cela avait encore été assez bien, en général les chats étant peu protégés par les aubergistes qui trouvent que, presque toujours, ils mangent plus de fromage que de souris. Mais en Italie, le changement de mœurs, et par conséquent de goûts, pouvait sur ce point nous amener mille difficultés, sans compter celle d’un surcroît de dépense à laquelle nous n’avions point songé en établissant notre budget. Nous étions donc enchantés qu’à peine le pied posé en Sardaigne une occasion se fût présentée de fixer un tarif. Nous fîmes en conséquence venir l’aubergiste, et nous lui demandâmes s’il croyait que le prix qu’il nous faisait payer son chat était le prix-courant des chats en Italie. Celui-ci crut que nous voulions marchander, et nous énuméra aussitôt toutes les qualités du défunt. Nous l’arrêtâmes au milieu de son apologie pour lui dire qu’il se méprenait à nos intentions, et que nous ne discutions pas la valeur de son animal, seulement que nous voulions savoir si cette valeur ne haussait pas ou ne baissait pas selon certaines localités. L’aubergiste secoua la tête, et nous assura que moyennant deux paules en Toscane, et deux carlins à Naples, il croyait que Mylord pouvait étrangler ce qu’il y avait de mieux dans la race féline, à l’exception cependant des chats angoras ou des chats savans, qui avaient dans tous les pays du monde une valeur de convention, et qu’il y aurait même de petits villages, loin de toute industrie et privés de tout commerce, où nous pourrions, pour ce prix, exiger la peau : c’était tout ce que nous désirions savoir. En conséquence, nous payâmes la carte, mais nous nous fîmes donner un reçu détaillé du chat ; ce reçu était important puisqu’il devait faire planche. Après une mûre délibération, nous le rédigeâmes donc en ces termes :

« Reçu de deux messieurs français qui voyageaient avec un boule-dogue, vingt sous de Sardaigne ou un franc de France, qui font environ deux paules de Toscane ou deux carlins de Naples, en paiement d’un chat de première qualité mis à mort par ledit boule-dogue.

» Vintimiglia, ce 20 mai 1835.

 » Francesco Biagioli,
 » padrone della locanda della Croce d’oro. »

Au bout de huit jours, nous avions trois reçus en règle, et parfaitement détaillés, où les chats étaient estimés au même prix, ce qui était pour nous une grande tranquillité pour le reste du voyage, attendu que lorsqu’on nous demandait davantage, ce qui arrivait souvent, nous tirions notre registre, en disant : Voyez, c’est le prix que nous les payons partout. Le propriétaire du mort jetait alors les yeux dessus, et, convaincu par les témoignages respectables que nous lui présentions, il finissait toujours par dire : — Dunque, va bene per due paoli. — Et les deux paules empochés par lui, nous nous remettions en route avec sa bénédiction, qu’il nous donnait par dessus le marché, en regrettant au fond du cœur qu’au lieu d’un chat Mylord n’en eût pas étranglé deux.

Nous continuions donc notre route enchantés de l’invention, lorsqu’en sortant de Borduguerra, nous fûmes distraits de ces idées par l’aspect du charmant petit village de San-Remo avec son ermitage de Saint-Romulus tout entouré de palmiers. Nous nous arrêtâmes un instant pour reposer nos yeux, fatigués de ces éternels oliviers grisâtres et rabougris, sur cette belle végétation orientale. En ce moment un paysan s’approcha de nous, et, voyant avec quelle satisfaction nous nous étions arrêtés dans cette petite oasis, il nous dit que le moment était mauvais pour regarder les palmiers de San-Remo, et qu’à cette heure nous les voyions à leur désavantage. En effet, ils venaient d’être dépouillés de leurs plus belles palmes qui avaient été envoyées à Rome pour la tête de Pâques. Je lui demandai alors à quel titre ces palmes étaient envoyées à Rome, et si les habitans tiraient de cet envoi quelque profit temporel ou spirituel ; et alors j’appris que c’était un droit de la famille Bresca, qui lui avait été conféré par Sixte-Quint, et qu’elle avait maintenu depuis. Voici à quelle occasion.

En 1586, il y avait encore à l’endroit où Pie VI a fait bâtir la sacristie de Saint-Pierre, un magnifique obélisque, élevé autrefois par Nuncoré, roi d’Égypte, dans la ville d’Héliopolis, transporté par Caligula à Rome, et placé ensuite dans le cirque de Néron au Vatican, sur l’emplacement duquel Constantin fit élever sa basilique. Or, jusqu’en 1586, c’est-à-dire jusqu’à la seconde année du pontificat de Sixte-Quint, cet obélisque était resté debout au milieu des constructions successives qu’avaient fait faire Nicolas V, Jules II, Léon X, et Sixte V, lorsque ce grand pontife, qui fit plus en cinq ans que cinq autres papes n’en ont jamais fait en un siècle, résolut de faire transporter le gigantesque monolithe[2] sur cette belle place, que, soixante-dix ans plus tard, Bernin devait étreindre de sa magnifique colonnade.

Ce fut l’architecte Fontana, le plus habile mécanicien de son temps, qui fut chargé de cette grande opération : il disposa ses machines en homme qui comprend que les yeux de toute une ville se fixent sur lui. Le pape lui dit de ne rien épargner pour réussir. Fontana opéra en conséquence : le transport seul, quoiqu’il fût de cent cinquante pas à peine, coûta 200,000 francs.

Enfin tous les préparatifs achevés, Fontana indiqua le jour où il comptait dresser l’obélisque sur son piédestal, et ce jour fut publié à son de trompe par toute la ville. Chacun pouvait assister à l’opération, mais à la condition du plus rigoureux silence : c’était un point qu’avait réclamé Fontana, afin que sa voix à lui, le seul qui eût le droit de donner des ordres dans ce grand jour, pût être entendue des travailleurs. Or, comme Sixte-Quint ne faisait pas les choses à demi, la proclamation portait que la moindre parole, le moindre cri, la moindre exclamation serait punie de mort, quels que fussent le rang et la condition de celui qui l’aurait proféré.

Fontana commença son travail au milieu d’une foule immense ; d’un côté était le pape et toute sa cour sur un échafaudage élevé exprès ; de l’autre, était le bourreau et la potence ; au milieu, dans un espace resserré et que faisait respecter un cercle de soldats, étaient Fontana et ses ouvriers.

La base de l’obélisque avait été amenée jusqu’à son piédestal ; ce qui restait à faire, c’était donc de le dresser. Des cordes attachées à son extrémité devaient, par un mécanisme ingénieux, lui faire perdre sa position horizontale pour l’amener doucement à une position perpendiculaire. La longueur des cordes avait été mesurée à cet effet ; arrivées à leur point d’arrêt, l’obélisque devait être debout.

L’opération commença au milieu du plus profond silence ; l’obélisque lentement soulevé obéissait comme par magie à la force attractive qui le mettait en mouvement. Le pape, muet comme les autres, encourageait la manœuvre par des signes de tête ; la voix de l’architecte donnant des ordres retentissait seule au milieu de ce silence solennel. L’obélisque montait toujours, un ou deux tours de roues encore, et il était établi sur sa base. Tout à coup, Fontana s’aperçoit que le mécanisme ne tourne plus ; la mesure des cordes avait été exactement prise, mais les cordes avaient été distendues par la masse, et elles se trouvaient maintenant de quelques pieds trop longues ; nulle force humaine ne pouvait suppléer à la force qui manquait. C’était une opération manquée, une réputation perdue ; Fontana pressait les ordres, multipliait les commandemens. Du moment où les cordes n’attiraient plus l’obélisque, l’obélisque pesait d’un double poids sur les cordes. Fontana porta les mains à son front, il ne voyait aucun moyen de remédier à l’extrémité où il se trouvait, il sentait qu’il devenait fou. En ce moment un des câbles se brisa.

Tout a coup, un homme s’écrie dans la foule : Aqua alle corde, — de l’eau aux cordes, — et, traversant l’espace, va se remettre aux mains du bourreau.

Le conseil est un trait de lumière pour Fontana. Sur toute la longueur des câbles il fait aussitôt verser des seaux d’eau. Les cordes se resserrent naturellement, sans effort, et comme par la main de Dieu : l’obélisque se remet en mouvement et s’assied sur sa base, au milieu des applaudissemens de la multitude.

Alors Fontana court à son sauveur, qu’il trouve la corde au cou et entre les mains du bourreau ; il le prend dans ses bras, l’embrasse, l’entraîne, l’emporte aux pieds de Sixte-Quint, et demande pour lui une grâce déjà accordée. Mais ce n’était pas le tout d’accorder la grâce, il fallait une récompense. Le pape demande à l’étranger de fixer lui-même celle qu’il désire. L’étranger répond qu’il est de la famille Bresca, qui est riche, et qui par conséquent n’a point de faveurs pécuniaires à demander ; mais qu’il habite San-Remo, village fameux par ses palmiers, et qu’il demande le privilège d’envoyer tous les ans gratis les palmes nécessaires pour la fête de Pâques à Rome. Sixte-Quint accorda ce privilège, et y ajouta une pension de six mille écus romains affectée à l’entretien des palmiers, depuis ce temps, la famille Bresca, qui existe toujours, a usé du privilège d’envoyer tous les ans à Rome un vaisseau chargé de palmes ; et depuis 245 ans que ce privilège a été accordé, elle en a joui sous la protection visible du ciel ; car jamais le moindre accident n’est arrivé à aucun des 245 vaisseaux qui ont héréditairement et annuellement transporté la sainte cargaison.

Nous arrivâmes à Oneille à neuf heures du soir, car notre vetturino nous ayant promis de nous déposer à Gênes, le troisième jour à deux heures, à la porte des Quatre-Nations, faisait ses journées en conséquence. Il en résulta que nous repartîmes d’Oneille le lendemain au point du jour. Nous n’en dirons pas grand’chose, si ce n’est que c’est la patrie du grand André Doria, ce qui n’empêche pas, à en juger par celle où nous couchâmes, que ses auberges n’en soient détestables.

Au point du jour nous nous remîmes en route. Nous commencions à nous réveiller, lorsque nous traversâmes Alessio, où nous vîmes pour la première fois les femmes coiffées de mezzaro génois, voile blanc, qui, sans le cacher, encadre leur visage. Quant aux hommes, c’étaient autrefois de hardis marins, qui prirent part avec Pizarre à la conquête du Pérou, et avec don Juan d’Autriche à la victoire de Lépante.

Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Albenga, ville au doux nom, mais à laquelle ses remparts croulans et ses tours en ruines donnent un aspect des plus sombres. C’est à Albenga, s’il faut en croire madame de Genlis, que la duchesse de Cerifalco fut enfermée pendant neuf ans dans un souterrain par son mari.

Un autre point historique plus sérieusement arrêté, c’est que ce fut à Albenga que naquit ce Proculus qui disputa l’empire à Probus, et Decius Pertinax, qu’il ne faut pas confondre avec le Pertinax qui devint empereur.

Albenga possède deux monumens antiques, son baptistère, qui remonte, assure-ton, à Proculus et son ponte longo qui fut bâti par le général romain Constance. Une chose remarquable au reste, c’est que les habitans d’Albenga, l’ancienne Albingaunum, s’étant alliés avec Magon, frère d’Annibal, furent compris dans le traité de paix qu’il fit avec le consul romain Publius Ælius ; et depuis ce temps, jusqu’au xiie siècle, en vertu de ce traité, se gouvernèrent par leurs propres lois, frappant monnaie comme un État indépendant. Au xiie siècle, les Pisans en guerre avec les Génois prirent Albenga et la saccagèrent. Rebâtie par les Génois, elle resta depuis ce temps en leur pouvoir, sans être brûlée, c’est vrai, mais aussi sans être rebâtie, ce qui fait qu’Albenga aurait grand besoin d’être brûlée une seconde fois.

La route continuait au reste à être délicieuse et pleine d’accidens plus pittoresques les uns que les autres ; avec la mer à notre droite, calme comme un lac et resplendissante comme un miroir ; et à notre gauche, tantôt des roches à pic, tantôt de charmans vallons avec des haies de grenadiers et de grosses touffes de lauriers roses ; tantôt de grandes échappées de vue, avec quelque village pittoresque, se détachant sur des fonds bleuâtres comme on n’en voit que dans le pays des montagnes. Il en résulta que, sans fatigue aucune, nous arrivâmes à Savone où nous devions coucher.

Savone est une espèce de ville à qui il reste une espèce de port que les Génois ont laissé se combler peu à peu malgré les réclamations des habitans, afin que le commerce de Savone ne nuisit point au commerce de Gênes. Il en résulte que Savone est à peu près ruinée. Comme toutes les puissances tombées et forcées de renoncer à leur avenir, la ville est toute orgueilleuse de son passé. En effet, Savone a donné naissance à l’empereur Pertinax, à Grégoire VII, à Sixte IV, à Jules II, et à Chiabrera, qui passe pour le plus grand poète lyrique que l’Italie moderne ait jamais eu. De toutes ces grandeurs, il reste à Savone la façade du palais de Jules II, attribué à l’architecte San Gallo, et le bas-relief de la Visite de la Vierge à sainte Elisabeth, l’un des meilleurs du Bernin. Le sacristain montre en outre au voyageur un tableau de la Présentation de la Vierge au temple, comme étant du Dominicain. Défiez-vous du sacristain de Savone, payez comme s’il vous avait montré un Vasari ou un Gaëtano, et vous serez encore volé.

À trois ou quatre lieues de Savone, nous trouvâmes Cogoletto, petit village qui prétend mieux savoir que Colomb lui-même où Colomb est né, et qui réclame le grand navigateur comme un de ses enfans, quoiqu’il ait dit dans son testament : Que siendo yo nacido en Genova, como natural d’alla porque de ella sali y en ella naci. L’argument eût peut-être été concluant pour tout autre que Cogoletto, mais Cogoletto est entêté, et il répondit à Colomb en écrivant sur la porte d’une espèce de cabane qu’il prétend être la maison du grand magistrat :

Provincia di Savona,
Communa di Cogoletto,
Patria di Colombo,
Scropitor del nuovo mondo.

Puis, à tout hasard, et comme ne pouvant pas faire de mal, il ajouta ce vers latin de Gagluiffi :

Unus erat mundus : duo sint, ait iste : fuere[3].

Enfin, pour accumuler les preuves, on déterra un vieux portrait qui représentait le visage vénérable de quelque bailli de Cogoletto, et on l’installa en grande pompe à la maison communale comme étant le portrait de Colomb.

Ceux qui passeront à Cogoletto sont priés de faire au cicerone qui leur montrera ce portrait l’aumône de quelques coups de canne, en mémoire du pauvre Colomb, si cruellement persécuté pendant sa vie, et si traîtreusement calomnié après sa mort.


  1. Feri ventrem
  2. Il a soixante-seize pieds de haut et la croix qui le surmonte vingt-six.
  3. Il n’y avait qu’un monde : Qu’il y en ait deux, dit Colomb ; et ils furent.