Une Année à Florence/Toulon

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Michel Lévy (p. 30-41).

TOULON

Attendu, dit le proverbe, qu’il n’y a si bonne compagnie qu’il ne faille quitter, après trois jours de fêtes et de plaisirs, force me fut de quitter cette bonne et spirituelle compagnie marseillaise, au milieu de laquelle une semaine s’était envolée avec la rapidité d’une heure.

En me conduisant à la voiture, Méry recommanda à Jadin de ne point oublier de lui faire en passant un dessin du lac de Cuges, puis nous nous embrassâmes ; je partis pour Toulon, et Méry rentra dans Marseille.

La route que l’on prend pour sortir de la capitale de la Provence est aussi brûlée et aussi poussiéreuse que celle que l’on suit pour y arriver ; rien de plus uniforme et de plus triste que ces oliviers entremêlés de vignes, dans les interstices desquels, comme dit le président des Brosses, on élève par curiosité des plantes de froment.

Au bout d’une heure ou deux, nous nous engageâmes dans des montagnes pelées et nues, auxquelles le soleil et les pluies n’ont laissé que leur ossature de granit. Nous suivîmes le fond d’une vallée aussi sèche que le reste du chemin ; enfin, vers la nuit, au détour d’une roche gigantesque qui force la route de décrire une courbe, nous nous trouvâmes en face d’une grande nappe d’eau : c’était le lac de Cuges.

Comme le voiturier était à nos ordres, nous fîmes halte. Jadin, ainsi qu’il l’avait promis, dessina une vue pour Méry. Le lac était au premier plan, Cuges et son église au second ; le troisième était fermé par les montagnes. Pendant ce temps, je pris mon fusil, et je suivis ses bords pour voir si je ne rencontrerais pas quelque canard ; malheureusement les roseaux n’avaient point encore eu le temps de pousser, et les canards se tenaient au large.

Je revins près de Jadin, qui avait fini son croquis, et nous nous apprêtâmes à passer le lac.

Ce n’était pas une petite affaire, les Cugeois n’avaient point encore eu le temps de bâtir un pont ; puis avant de le bâtir, ils voulaient sans doute être bien sûrs que leur lac leur resterait. En attendant, l’eau avait recouvert la grande route ; on voyait bien le chemin entrer d’un côté et sortir de l’autre ; mais pendant l’espace d’un quart de lieue, on n’avait d’autre guide pour le suivre que quelques jalons plantés à droite et à gauche. Or, comme ce chemin formait chaussée, pour peu que nous nous écartassions d’un côté ou de l’autre, nous tombions dans des profondeurs que nous pouvions mesurer par des cimes d’arbres qui apparaissaient comme des broussailles à fleur d’eau. Je commençai à trouver que la Providence avait été bien prodigue envers Cuges, de lui donner un pareil lac, quand les Cugeois se seraient fort bien contentés d’une fontaine.

Cependant, comme il n’y avait ni pont, ni bac, force nous fut de prendre notre parti ; nous montâmes sur l’impériale, afin d’être tout prêts à nous sauver à la nage, et notre berlingo entra bravement dans le lac, dont il atteignit sans accident l’autre bord.

Nous trouvâmes Cuges en révolution ; le gouvernement avait eu avis de son lac et avait mis la main dessus. Les lacs sont de droit la propriété des gouvernemens, seulement un cas litigieux s’élevait pour celui-ci. C’était un lac de nouvelle date, et qui ne remontait pas, comme les autres, à la création du monde ou tout au moins au déluge. C’est par le déluge, comme on sait, que les lacs font leur preuve de noblesse. Le déluge est le 1599 des lacs. Or, celui de Cuges s’était étendu sans façon sur des propriétés qui appartenaient à des citoyens des villages environnans. Les citoyens propriétaires voulaient bien laisser le lac au gouvernement, mais ils voulaient être indemnisés des terres qu’ils perdaient par cette concession. Les Eaux et Forêts leur riaient au nez, ils montraient les dents aux Eaux et Forêts ; bref, il y avait dejà eu du papier marqué d’échangé, et les Cugeois, comme le pauvre savetier devenu riche, étaient quasi prêts à rendre leur lac, si on voulait leur rendre leur tranquillité.

Nous nous arrêtâmes à Cuges, d’où nous repartîmes le lendemain à six heures du matin.

La seule chose curieuse que nous offrit la route jusqu’à Toulon, c’était les gorges d’Ollioules ; les gorges d’Ollioules sont les Thermopyles de la Provence. Que l’on se figure des rochers à pic de deux à trois mille pieds de haut, du sommet desquels quelques villages perdus, où l’on monte on ne sait par où, se penchent curieusement pour vous regarder passer. Quelques-unes de ces montagnes ont de plus la prétention d’être des volcans éteints : je ne m’y oppose pas.

A peine est-on sorti des gorges d’Ollioules, que le contraste est grand : au lieu de ces deux parois de granit, si nues et si rapprochées qu’elles vous étouffent, on se trouve tout à coup dans une plaine délicieuse, encaissée à gauche par les montagnes qui s’arrondissent en demi-cercle, et à droite par la mer. Cette plaine, c’est la serre chaude de la Provence ; c’est là que poussent en pleine terre, et à l’envi l’un de l’autre, le palmier de Syrie, l’oranger de Mayorque, le néflier du Japon, le goyavier des Antilles, le yucca d’Amérique, le lentisque de Crête, et l’accacia de Constantinople ; c’est là le pied à terre des plantes qui viennent de l’orient et du midi, pour s’en aller mourir dans nos jardins botaniques du nord. Heureuses celles qui s’y arrêtent, car elles peuvent se croire encore dans leur pays natal.

C’est à gauche, sur le revers du chemin qui conduit des gorges d’Ollioules à Toulon, qu’eut lieu, le 48 juin 1815, le jour même de la bataille de Waterloo, l’entrevue du maréchal Brune et de Murat. Murat était vêtu en mendiant, avait une redingote grise, une résille espagnole, un grand feutre catalan, et des lunettes d’or. Ce que demandait le mendiant royal, c’était de reprendre sa place comme simple soldat dans les armées de celui qu’il avait perdu deux fois, la première en se déclarant contre lui, la seconde en se déclarant pour lui. On sait quel fut le résultat de cette entrevue. Murat, repoussé de France, passa en Corse, et de la Corse s’embarqua pour la Calabre. On peut retrouver son cadavre dans l’église du Pizzo.

En entrant à Toulon, nous passâmes devant le fameux balcon du Puget, qui fit dire au chevalier Bernin, lorsqu’il arriva en France, que ce n’était pas la peine d’envoyer chercher des artistes en Italie quand on avait chez soi des gens capables de faire de pareilles choses.

Les trois têtes qui soutiennent ce balcon sont les charges des trois consuls de Toulon, dont Puget était mécontent ; aussi la ville les garde-t-elle précieusement comme des portraits de famille.

J’avais des lettres pour M. Lauvergne, jeune médecin du plus grand mérite, qui avait accompagné le duc de Joinville dans son excursion de Corse, d’Italie et de Sicile, et frère de Lauvergne, le peintre de marine, qui a fait deux ou trois fois le tour du monde. Comme nous comptions nous arrêter à Toulon, il nous offrit, au lieu de notre sombre appartement en ville, une petite bastide pleine d’air et de soleil qu’il avait au fort Lamalgue. L’offre était faite avec tant de franchise que nous acceptâmes à l’instant. Le soir même nous étions installés, de sorte que le lendemain, en nous éveillant et en ouvrant nos fenêtres, nous avions devant nous cette mer infinie qu’on a besoin de revoir de temps en temps une fois qu’on l’a vue, et dont on ne se lasse pas tant qu’on la voit.

Toulon a peu de souvenirs. À part le siège qu’en fit le duc de Savoie, et la trahison qui le mit aux mains des Anglais et des Espagnols, en 1795, son nom se trouve rarement cité dans l’histoire : mais à cette dernière fois elle s’y trouve inscrite d’une manière ineffaçable : c’est de Toulon que date réellement la carrière militaire de Bonaparte.

Comme curiosités, Toulon n’a que son bagne et son port. Malgré le peu de sympathie qui m’attirait vers le premier de ces établissemens, je ne lui en fis pas moins ma visite le second jour après mon arrivée. Malheureusement, le bagne de Toulon n’avait pour le moment aucune notabilité ; il venait, il y avait deux ou trois mois, d’envoyer ce qu’il possédait de mieux à Brest et à Rochefort.

Les trois premiers objets qui frappent la vue en entrant au bagne sont, d’abord un Cupidon appuyé sur une ancre, puis un crucifix, puis deux pièces de canon chargées à mitraille.

Le premier forçat que nous rencontrâmes vint droit à moi, et m’appela par mon nom en me demandant si je n’achetais pas quelque chose à sa petite boutique. Quelque désir que j’eusse de lui rendre sa politesse, je cherchais vainement à me rappeler la figure de cet homme ; il s’aperçut de mon embarras et se mit à rire.

— Monsieur cherche à me reconnaître ? me dit-il.

— Oui, je l’avoue, mais sans aucun succès.

— J’ai pourtant eu l’honneur de voir Monsieur bien souvent.

La chose devenait de plus en plus flatteuse ; seulement je ne me rappelais pas avoir jamais fréquenté si bonne compagnie ; enfin il prit pitié de mon embarras.

— Je vois bien qu’il faut que je dise à Monsieur où je l’ai vu, car Monsieur ne se le rappellerait pas. J’ai vu Monsieur chez mademoiselle Mars.

— Et que faisiez-vous chez mademoiselle Mars ?

— Je servais, Monsieur, j’étais valet de chambre : c’est moi qui ai volé ses diamans.

— Ah ! ah ! vous êtes Mulon, alors ?

Il me présenta une carte.

— Mulon, artiste forçat, pour vous servir.

— Mais, dites-moi, il me semble que vous êtes à merveille ici.

— Oui, monsieur, grâce à Dieu ! je ne suis pas mal ; il est toujours bon de s’adresser aux personnes comme il faut.

Quand on a su que c’était moi qui avais volé mademoiselle Mars, cela m’a valu une certaine distinction. Alors, monsieur, comme je me suis toujours bien conduit, on m’a dispensé des travaux durs ; d’ailleurs on a bien vu que je n’étais pas un voleur ordinaire ; j’ai été tenté : voilà tout. Monsieur sait le proverbe : l’occasion fait le larron.

— Pour combien de temps en avez-vous encore ?

— Pour deux ans, monsieur.

— Et que comptez-vous faire en sortant d’ici ?

— Je compte me mettre dans le commerce, monsieur ; j’ai fait ici un très bon apprentissage, et comme je sortirai, Dieu merci ! avec d’excellens certificats et une certaine somme provenant de mes économies, j’achèterai un petit fonds. En attendant, si monsieur veut voir ma petite boutique ?

— Volontiers.

Mulon marcha devant moi et me conduisit à une espèce de baraque en pierre, pleine de toutes sortes d’ouvrages en cocos, en corail, en ivoire et en ambre, qui faisaient réellement de cet étalage un assortiment assez curieux de l’industrie du bagne.

— Mais, lui dis-je, ce n’est pas vous qui pouvez confectionner tout cela vous-même ?

— Oh ! non, monsieur, me répondit Mulon, je fais travailler. Comme ces malheureux savent que j’exploite en grand, ils m’apportent tout ce qu’ils font ; si ce n’est pas bien, je leur donne des avis, des conseils ; je dirige leur goût ; puis je revends aux étrangers.

— Et vous gagnez cent pour cent sur eux, bien entendu ?

— Que voulez-vous, monsieur, je suis à la mode, il faut bien que j’en profite ; monsieur sait bien que n’a pas la vogue qui veut. Oh ! si je pouvais rester ici dix ans de plus seulement, je ne serais pas inquiet de ma fortune, je me retirerais avec de quoi vivre pour le reste de mes jours. Malheureusement, monsieur, je n’en ai eu que pour dix ans en tout, et dans deux ans il faudra que je sorte. Oh ! si j’avais su…

J’achetai quelques babioles à ce forçat optimiste, et continuai ma route, tout stupéfait de voir qu’il y avait des gens qui pouvaient regretter le bagne.

Je trouvai Jadin en marché avec un autre industriel qui vendait des cordons d’Alger : c’était un Arabe, qui nous raconta toute sa vie. Il était là pour avoir un peu tué deux juifs. Mais depuis ce temps, nous dit-il, la grâce de Dieu l’avait touché, et il s’était fait chrétien. — Parbleu, lui répondit Jadin, voilà un beau triomphe pour notre religion !

Nous avions commencé par les exceptions, mais nous en revînmes bientôt aux généralités.

Les forçats sont divisés en quatre classes : les indociles, les récidives, les intermédiaires, et les éprouvés.

Les indociles, comme l’indique leur nom, sont ceux dont il n’y a rien à faire ; ceux-là ont le bonnet vert, la casaque rouge et les deux manches brunes.

Ensuite viennent les récidives, qui ont le bonnet vert, une manche rouge et une manche brune.

Puis les intermédiaires, qui ont le bonnet et la casaque rouge.

Et enfin les éprouvés, qui ont la casaque rouge et le bonnet violet.

Les individus des trois premières classes sont enchaînés deux à deux ; ceux de la dernière n’ont que l’anneau autour de la jambe et pas de chaîne ; de plus, on leur distribue une demi-livre de viande les dimanches et les jours de fêtes, tandis que les autres ne sont nourris que de soupe et de pain.

Des chantiers et du port, nous passâmes dans les dortoirs : la couche des forçats est un immense lit de camp en bois, dont les deux extrémités sont en pierres. À l’extrémité inférieure qui forme rebord, sont scellés des anneaux ; c’est à ces anneaux que, chaque soir, on cadenasse la chaîne que les forçats traînent à la jambe ; la maladie ne la fait pas tomber, et le condamné à perpétuité vit, dort et meurt avec les fers.

À chaque issue du bagne, deux pièces de canon chargées à mitraille sont braquées jour et nuit.

Comme j’avais des lettres de recommandation pour le commissaire de marine, il me fit, lorsqu’il eut appris que je demeurais à une demi-lieue de Toulon, la gracieuseté de m’offrir, pour mon service particulier, pendant tout le temps que je resterais à Toulon, un canot de l’État et douze éprouvés. Comme nous comptions visiter les différens points du golfe qui attirent les curieux, soit par leur site, soit par leurs souvenirs, nous acceptâmes avec reconnaissance ; en conséquence le canot fut mis à notre disposition à l’instant même, et nous en profitâmes pour retourner à notre bastide.

En nous quittant, le garde chiourme nous demanda nos ordres comme aurait pu faire un cocher de bonne maison. Nous lui dîmes de se trouver le lendemain à neuf heures du matin à notre porte. Rien n’était plus facile que d’obéir littéralement à cet ordre, notre bastide baignant ses pieds dans la mer.

Du reste, il serait difficile d’exiger de ces malheureux forçats un sentiment plus profond de leur abaissement qu’ils ne l’expriment eux-mêmes. Si vous êtes assis dans le canot, ils s’éloignent le plus qu’ils peuvent de vous ; si vous marchez, ils rangent longtemps à l’avance leurs jambes, pour que vous ne les rencontriez pas. Enfin, lorsque vous mettez pied à terre, et que le canot vacillant vous force de chercher un appui, c’est le coude qu’ils vous présentent, tant ils sentent que leur main n’est pas digne de toucher votre main. En effet, les malheureux comprennent que leur contact est immonde, et par leur humilité ils désarment presque votre répugnance.

Le lendemain, à l’heure dite, le canot était sous nos fenêtres : il n’y a pas de serviteurs plus exacts que les forçats ; le bâton répond de leur ponctualité, et n’était la livrée, je désirerais fort n’avoir jamais d’autres domestiques. Pendant que nous achevions de nous habiller, nous leur firmes boire deux bouteilles de vin, qui leur furent distribuées par le garde chiourme. Ce brave homme fit les parts avec une justesse de coup d’œil qui prouvait une pratique fort exercée du droit individuel. Il poussa même l’impartialité jusqu’à boire le dernier verre, qu’il ne pouvait diviser en douze portions, plutôt que de favoriser les uns aux dépens des autres.

Nous allions d’abord à Saint-Mandrier. Saint-Mandrier est un hôpital non-seulement bâti par les forçats, mais en quelque sorte créé entièrement par eux. En effet, ils ont tiré la pierre de la carrière, ils ont écarri les charpentes, ils ont taillé les briques, forgé la serrurerie, cuit les tuiles, et laminé les plombs ; il n’y a que la verrerie qui leur est arrivée toute faite.

Au-dessus de Saint-Mandrier, au-dessus de la deuxième colline, s’élève la tour des signaux qui sert en même temps de tombeau à l’amiral de Latouche-Tréville.

En quittant Saint-Mandrier, nous traversâmes toute la rade et nous allâmes descendre au petit Gibraltar. C’est ce fort, comme on le sait, qui fut emporté par Bonaparte en personne, et dont la prise amena presqu’immédiatement la reddition de Toulon. Le vainqueur, en montant à l’assaut, y fut grièvement blessé d’un coup de baïonnette à la cuisse.

En revenant du petit Gibraltar, nous traversâmes toute la flotte du contre-amiral Massieu de Clairval ; elle se composait de six magnifiques vaisseaux : le Suffren, la Didon, le Nestor, le Duquesne, la Bellone et le Triton. Nous accostâmes ce dernier, car j’avais une visite à y rendre à un ami déjà célèbre alors, mais dont la célébrité s’est accrue depuis, grâce à un des plus beaux faits d’armes dont s’honore notre marine ; cet ami était le vice-amiral Baudin. Quant au fait d’armes, on a déjà nommé la prise de Saint-Jean-d’Ulloa.

Le vice-amiral n’était alors que capitaine, et commandait le Triton. C’était une de ces existences brisées par la restauration de 1815, et qui venaient de se reprendre à la révolution de 1830. Pendant ces quinze ans, le capitaine Baudin s’était réfugié dans la marine marchande ; et dans cette partie de sa carrière, je pourrais, si je le voulais, à défaut de belles actions, citer de bonnes actions.

Le capitaine Baudin nous fit les honneurs de son bâtiment avec cette grâce parfaite qui n’appartient qu’aux officiers de marine ; puis, en s’invitant à déjeuner le lendemain dans notre pente bastide, il mit à néant toutes les mauvaises raisons que nous lui donnions pour ne pas rester à dîner avec lui à bord ; il en résulta que nous quittâmes le Triton à huit heures du soir.

Je voudrais bien savoir ce qui empêcha les forçats, qui étaient douze, de nous prendre quelque vingt-cinq louis que nous avions dans nos poches, de nous jeter à la mer, Jadin, moi et le garde chiourme, et de s’en aller où bon leur aurait semblé avec le canot du gouvernement.

Lorsque nous fûmes rentrés à notre bastide, et tous deux couchés, nos portes bien fermées, dans la même chambre, je fis part de ma réflexion à Jadin.

Jadin m’avoua que, tout le long de la route, il n’avait pas pensé à autre chose.

Le lendemain, à l’heure convenue, nous vîmes arriver notre convive dans sa yole élégante, dont les douze rames tendaient l’eau d’un mouvement si rapide et si uniforme, qu’on les aurait crues mises en jeu par l’impassible volonté d’une machine. Le capitaine la laissa dans le petit débarcadère et monta chez nous. L’hospitalité était moins élégante que celle du Triton ; une petite guinguette des environs en avait fait tous les frais. Heureusement une des qualités de l’air de la mer est de donner un éternel et insatiable appétit.

À deux heures, le capitaine nous quitta ; je le reconduisis jusqu’à sa yole. La yole se balançait seule et vide sur la mer. Les matelots, qui avaient probablement compté que notre déjeuner dégénérerait en dîner, étaient allés faire leurs dévotions au cabaret du fort Lamalgue.

C’était, à ce qu’il paraît, une faute énorme contre les règles de la discipline, car ayant voulu les appeler, le capitaine me pria de n’en rien faire, et me dit qu’il s’en irait sans eux, afin que les coupables comprissent bien la grandeur de leur péché. Comme le capitaine était seul, et que, comme on le sait, il avait eu le bras droit emporté par un boulet de canon, j’offris alors de lui servir d’équipage, ce qu’il accepta à la condition qu’à mon tour je resterais à dîner avec lui. Ce n’était point une condition pareille qui pouvait empêcher mon enrôlement dans l’équipage du Triton. Je répondis donc que je suivrais le capitaine au bout du monde, et aux conditions qu’il lui plairait de m’imposer. En conséquence de l’accord, nous rangeâmes les avirons au fond du canot, nous dressâmes le petit mât, nous déployâmes la voile, et nous partîmes.

Quoique nous fussions séparés de deux milles à peine du Triton, la navigation n’était pas sans un certain danger ; il y avait mistral, ce qui suffisait pour mettre la mer en gaîté ; or, tout le monde sait ce que c’est que les gaîtés de la mer.

Certes, si le capitaine avait eu son équipage, ou seulement ses deux bras, notre traversée n’eût été qu’une plaisanterie ; mais n’ayant que son bras gauche et moi seul pour compagnon, sa position n’était pas commode. Le capitaine oubliait toujours mon ignorance en marine, de sorte qu’il me commandait la manœuvre comme il aurait pu faire au contre-maître le plus exercé, ce à quoi je répondais en prenant bâbord pour tribord, et en amarrant quand il aurait fallu larguer ; il en résultait des quiproquos qui, avec des vagues de douze à quinze pieds de haut, et avec un vent aussi capricieux que le mistral, ne laissaient pas d’offrir quelque danger. Deux ou trois fois je crus l’embarcation sur le point de chavirer, et j’ôtai mon habit sous le prétexte d’être plus apte à la manœuvre, mais de fait, pour être moins empêché, s’il me fallait par hasard continuer ma route à la nage.

De temps en temps, au milieu de mes perplexités, je jetais les yeux sur le Triton, et j’apercevais tout l’équipage qui, amassé sur le pont, nous regardait manœuvrer sans nous perdre un seul instant de vue. Je ne comprenais pas une pareille inaction, jointe à une curiosité si soutenue ; il était évident que l’on savait qui nous étions. Alors, puisqu’on voyait notre position, comment n’envoyait-on pas à notre aide ? Je comprenais bien tout ce qu’il y avait d’originalité à se noyer en compagnie du meilleur capitaine peut-être de toute la marine française, mais j’avoue que, dans ce moment, je n’envisageais point cet honneur sous son véritable point de vue.

Nous mîmes à peu près une heure et demie à gagner le bâtiment ; car, comme nous avions le vent debout, ce ne fut qu’à l’aide de manœuvres très compliquées et très savantes, qui firent l’admiration de l’équipage, que nous atteignîmes notre majestueux Triton, lequel, comme s’il était étranger à tous ces petits caprices du vent et de la mer, se balançait à peine sur ses ancres. À peine fûmes-nous à portée que cinq ou six matelots se précipitèrent dans la yole : alors le capitaine, avec la gravité et le sang-froid qui ne l’avaient pas quitté un seul instant, monta l’échelle le premier ; on sait que c’est d’étiquette, le capitaine est roi à bord. Il expliqua en deux mots comment nous revenions seuls, et donna quelques ordres relatifs à la réception à faire aux matelots lorsqu’ils reviendraient à leur tour. Quant à moi, qui l’avais suivi le plus promptement possible, je reçus force complimens sur la façon distinguée dont j’avais accompli les manœuvres qui m’avaient été commandées. Je m’inclinai d’un air modeste, en répondant que j’étais à si bonne école qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce j’eusse fait de pareils progrès.

Le dîner fut fort gai et fort spirituel, notre expédition fit en partie les frais de la conversation. Là, je m’informai des raisons pour lesquelles le lieutenant qui, grâce à sa lunette, ne nous avait pas perdus de vue un instant, s’était abstenu d’envoyer un canot au devant de nous. Il nous répondit que, sans un signe du capitaine qui indiquât que nous étions en détresse, il ne se serait jamais permis une telle inconvenance.

— Mais, lui demandai-je, si nous avions chaviré, cependant.

— Oh ! dans ce cas, c’était autre chose, me répondit-il ; nous avions une embarcation toute prête.

— Qui serait arrivée quand nous aurions été noyés ! merci.

Le lieutenant me répondit par un geste de la bouche et des épaules, qui signifiait :

— Que voulez-vous, c’est la règle.

J’avoue qu’à part moi, je trouvai cette règle fort sévère, surtout quand on l’applique de compte à demi à des gens qui n’ont pas l’honneur d’appartenir au corps royal de la marine.

En m’en allant, j’eus la satisfaction de voir les douze matelots de la yole qui prenaient le frais dans les haubans ; ils en avaient pour jusqu’au quart du matin à compter les étoiles et à flairer de quel côté venait le vent.