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Une Annexion d’autrefois - Philippe II et le roi dom Antonio de Portugal

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Une Annexion d’autrefois - Philippe II et le roi dom Antonio de Portugal
Revue des Deux Mondes2e période, tome 61 (p. 68-104).
UNE
ANNEXION D'AUTREFOIS

PHILIPPE II ET LE ROI DOM ANTONIO DE PORTUGAL

I. Historia de Portugal nos seculos XVII e XVIIe, por Luiz Auguste Rebello da Silva, Lisbonne 1865. — II. Collection de documentos ineditos para la Historia de España, por don Miguel Salva y don Pedro Sanz de Baranda, Madrid 1864.

Il y a des idées qui voyagent à travers l’histoire et promènent de siècle en siècle leur variable fortune, à laquelle se lie la destinée des peuples. Quand elles sont mûres, elles se réalisent toutes seules. L’occasion, l’imprévu, la volonté ou la résistance des hommes, tout leur vient en aide, tout concourt au but, et ce qui la veille encore semblait absolument chimérique ou à jamais impossible devient tout simple le lendemain : un instant a suffi, l’utopie est devenue une invincible réalité. Quand l’heure n’est point venue ou quand elle est passée, tout devient obstacle et contre-temps. Ce qui semble le plus simple se hérisse d’impossibilités. Un destin ironique se joue des efforts des hommes, des combinaisons les plus naturelles, et les ajourne d’année en année, quelquefois de siècle en siècle. Comment s’est accomplie l’unité de l’Italie, cette unité si récente encore et déjà si vieille qu’il faudrait une révolution, un bouleversement de l’Europe pour l’effacer ? Elle avait cependant contre elle toutes les forces visibles, le pape et l’empereur, les traditions religieuses, le morcellement des souverainetés, les patriotismes locaux, les habitudes et les préjugés. Comment l’union de l’Espagne et du Portugal, l’unité ibérique, pour l’appeler de son nom moderne, n’est-elle qu’un mot jeté de temps à autre dans les polémiques, une conception artificielle et vague désavouée par le sentiment populaire ? Elle avait cependant pour elle les affinités de sang et d’intérêts, la nature des choses, une suite de mariages royaux combinés pour fondre les droits dynastiques. Telle est la fortune des fusions et des annexions. L’une s’accomplit toute seule au moment voulu ; elle semble conduite par un génie facile et heureux qui triomphe en courant, profite de tout, passe à travers tout, et fait en quelques mois ce que mille ans n’ont pu faire. L’autre se heurte à tout et ne réussit à rien : elle ne peut même arriver à recruter assez d’adhérens pour faire un parti ; elle n’est pas même une conspiration un peu vivace. Vainement on invoque la nature des choses, les intérêts d’une grandeur commune : les traditions d’antagonisme, les passions sont plus fortes et compriment toutes les velléités unitaires. Vainement, il y a peu d’années encore, des tentateurs allaient murmurer à l’oreille du roi dom Pedro, le jeune souverain philosophe qui est mort en faisant son devoir, de ces mots qui excitent un prince à oser : le jeune souverain ne s’y laissa pas prendre ; il ne voulait ni annexer le Portugal à l’Espagne ni annexer l’Espagne au Portugal. Il y a mieux : le plus léger soupçon d’un complot d’unité entre les deux peuples fait pousser des cris dans les deux camps, comme s’il ravivait une vieille plaie, la plaie inguérissable de quelque union mal assortie qui n’est pas oubliée.

C’est le passé qui conduit au présent par un courant ininterrompu et mystérieux ; c’est souvent aussi le passé qui pèse sur le présent et le contrarie. L’histoire ne serait qu’une épaisse et monotone confusion, si elle ne s’éclairait de ces contrastes, de ces diversités de fortune dans les combinaisons humaines ; elle ne serait qu’une énigmatique et décourageante immoralité, si tout ce qui arrive dans le conflit ou le mélange des races ne s’expliquait que par le hasard du moment et par l’audace, son éternelle complice. La vérité est que, dans ses contradictions et ses hasards apparens, le mouvement des choses ne fait que réveiller et renouveler, sans les créer, tous ces problèmes de formations nationales, de fusions, d’annexions, qui ont si souvent troublé la politique et la troubleront encore, qui éclatent quelquefois d’un bond subit et parfois aussi dorment pendant des siècles au plus profond de la vie des peuples. Quand des esprits à Madrid et à Lisbonne, — à Madrid bien plus qu’à Lisbonne, — échauffés au spectacle de ce que l’Italie a pu faire, ou peut-être aigris des déceptions du présent, rêvent une fusion des deux royaumes, image de l’unité italienne, ils ne disent rien de nouveau, rien que l’avenir désavoue absolument ; mais ils déplacent la question : ils devraient se demander comment cette unité ibérique n’existe pas depuis longtemps, comment, lorsqu’elle a existé, elle n’a point duré, comment enfin ce qui a été si facile et si prompt au-delà, des Alpes est devenu si difficile au-delà des Pyrénées ; ils devraient se demander comment toutes les tentatives patiemment ourdies pour fondre les deux peuples ont été toujours suivies de scissions plus profondes. Chose curieuse en effet ! depuis cinq siècles, cette unité est la pensée de tous ceux qui règnent à Lisbonne et à Madrid ; elle est le ressort de toutes les combinaisons, le mobile des mariages qui se succèdent de génération en génération entre les deux maisons royales. L’Espagne la veut, le Portugal lui-même la veut et la poursuit à ses heures d’ambition, et toutes les fois qu’elle touche à la réalité, elle s’évanouit. Le droit de succession n’y peut rien, l’instinct populaire proteste.

Quand c’est l’Espagne, au XIVe siècle, qui s’avance pour mettre la main sur la couronne portugaise en déshérence, le Portugal se lève, se fait un nouveau roi, une autre dynastie nationale avec le bâtard de l’un de ses princes, le grand-maître d’Aviz, et court avec lui sur le champ de bataille d’Aljubarrota. Quand, au siècle suivant, c’est le Portugal d’Alphonse l’Africain, de Jean II et de dom Manuel qui essaie de faire du rêve une réalité, le pays se réveille tout à coup devant la puissance espagnole déjà fondée et fixée sous les traits de la plus populaire des reines, Isabelle la Catholique. Encore un siècle, l’Espagne à son tour, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe II, agrandie et gonflée de l’esprit de domination, reprend cette pensée ; cette fois elle est près de réussir, elle réussit un instant. C’est un terrible unitaire, un redoutable annexioniste que Philippe II, et M. de Bismark n’en est pas à trouver son maître. Philippe tient son titre, il est le fils d’une infante portugaise ; il a son duc d’Albe, qui, tout vieux et tout meurtri qu’il est de ses exploits des Pays-Bas, est encore l’homme des grandes exécutions ; il a toutes les ruses de la diplomatie et de la corruption pour se frayer un chemin en énervant la résistance. Il achète, il réduit, il assimile, il annexe ; ce qu’il ne fait pas, ses successeurs, les autres Philippe, le font : ils s’efforcent de déraciner le dernier vestige d’autonomie, de faire d’un royaume une province, si bien que cette période garde encore en Portugal le nom de soixante ans de captivité, et que la révolution par laquelle elle se clôt s’appelle la délivrance, la restauration ! De là le caractère profondément national des trois dynasties qui ont personnifié l’indépendance portugaise : la maison de Bourgogne qui la fonde, la maison d’Aviz qui la préserve et la raffermit à Aljubarrota, la maison de Bragance qui la relève en 1640. De là aussi le caractère pénible et sombre de cette période de la domination espagnole, la seule où l’unité des deux pays ait été plus qu’un rêve, et où elle a été peut-être définitivement compromise.

Épisode étrange, modèle des annexions à main armée par la toute-puissance de la force et de la conquête ! Le théâtre est petit, les personnages se perdent dans une sorte d’obscurité lointaine. Ce n’est plus, comme dans les Pays-Bas, un duel âpre et implacable entre deux races, entre le fanatisme enflammé de l’Espagne et la patiente, solide et héroïque ténacité hollandaise ; tout se passe entre hommes du midi. Au fond, le drame est le même, et dans cette lutte engagée en plein XVIe siècle il passe comme un éclair de nos luttes modernes. L’attaque est savamment organisée, la résistance est toute populaire ; elle vient de la masse, de la petite noblesse, des moines, du peuple, non des grands seigneurs, qui se livrent au maître étranger. C’est ce drame qui n’a plus rien d’inconnu, qui prend une précision saisissante depuis que la diplomatie de Philippe II a été mise à nu dans ses minutieuses et tortueuses correspondances avec ses ambassadeurs à Lisbonne, depuis qu’il a pu voir cette pensée à l’œuvre, épiant et enveloppant sa proie ; c’est ce drame que M. Rebello da Silva raconte dans son Histoire du Portugal au XVIIe et au XVIIIe siècle. Député, journaliste, professeur, M. Rebello da Silva est de cette vaillante école historique qui s’est levée en Portugal, comme partout, pour fouiller le passé, qui compte au premier rang M. Herculano, le Thierry portugais, et qui n’a d’autre malheur que d’être presque inconnue. Son histoire est un de ces livres où l’esprit politique, l’esprit national se fait le complice d’une science ingénieuse et sûre. C’est le gouvernement lui-même, il y a quelques années, qui avait tracé ce programme d’étude historique, et entre toutes les périodes des annales portugaises il avait choisi la plus triste parce qu’elle est aussi la plus instructive, parce qu’elle n’est point de celles qui peuvent affadir le patriotisme.

Le Portugal d’ailleurs peut évoquer aujourd’hui sans amertume ces souvenirs de défaite et d’abaissement. Il a retrouvé par la liberté la sève qui rajeunit les petites et les grandes nationalités. S’il n’a pas dans les mêlées contemporaines l’éclat qu’il dut autrefois à son esprit d’entreprise, il n’en est pas non plus à se sentir toujours menacé par l’Espagne ou à mettre sa fortune en gage entre les mains de l’Angleterre pour s’assurer une protection intéressée. il est plus près du temps où l’unité ibérique aurait pu s’accomplir par lui que du temps où elle s’est accomplie contre lui, et cette époque, dont le premier mot est l’invasion du duc d’Albe, dont le dernier mot est la revendication de 1640, cette époque ingrate, obscure, humiliée, contient après tout ce problème dont ne s’effraient jamais les esprits virils, qui leur sert plutôt d’aiguillon : comment se perd et comment se relève l’indépendance d’un peuple.


I

Je ne sais s’il est une histoire plus belle et moins connue, plus romanesque et plus rapidement obscurcie que cette histoire portugaise où il n’y a presque point de halte entre la grandeur et la décadence, entre la fécondité du génie des entreprises et la stérilité qui prélude à la conquête. Ce qui en fait une histoire à part qui s’éclipse et se perd dans le tourbillon des nations modernes, c’est que le Portugal est loin : il est jeté à l’extrémité du monde, séparé des autres peuples. Il se mêle cependant au mouvement universel par tout son passé, par sa position à l’avant-garde des découvertes européennes, par les intérêts politiques, par les mariages. Il s’est formé par une dynastie française, il a donné des impératrices à l’Allemagne, et il a reçu des princesses de Savoie avant la jeune reine actuelle. Au moment surtout où la prépondérance espagnole menace et s’étend, il aurait pu avoir un rôle européen, un rôle d’équilibre et de résistance, être au midi ce que les Pays-Bas étaient au nord. Son malheur est de n’avoir connu que les courtes prospérités et de s’être trouvé affaibli quand tous les autres grandissaient.

Le Portugal avait été un des peuples les plus virils au temps où, de son austère et féconde retraite du promontoire de Sagres, le grand infant dom Henri sondait incessamment du regard les profondeurs de l’océan et semblait tracer le chemin à une légion de navigateurs, — au temps où Jean II, le Louis XI portugais, et l’heureux dom Manuel voyaient leur petit royaume s’agrandir tous les jours de conquêtes nouvelles. Il n’était plus rien à la fin du XVIe siècle, il fléchissait sous le poids même de cette politique disproportionnée avec ses forces naturelles. Il périssait par la corruption de l’esprit religieux et guerrier, par ce que nous appellerions aujourd’hui l’entraînement des expéditions lointaines. Il avait battu toutes les routes des mers en soldat, en marin et en commerçant, plantant son drapeau sur tous les continens et ramassant au passage l’or de Sumatra, les diamans de Narsingue, les perles de Kalekar, les étoiles de la Chine, les épices de Ceylan, le sandal de Timor. Il en revint « vieilli de plusieurs siècles par l’âme et par le corps en peu d’années, » selon le mot de M. Rebello da Silva, amolli par les mœurs asiatiques, perdu d’opulence factice et dégoûté du travail, fasciné d’aventures et exténué, régnant dans l’Océan-Indien et menacé du côté de l’Afrique, menacé du côté de l’Espagne, n’ayant plus même le sens de la réalité. Quand Philippe II vint, l’œuvre était plus qu’à demi faite. Entre une politique astucieuse, froidement combinée, qui avait pour elle la force d’une pensée fixe, et un pays énervé, affaissé dans ses décevantes splendeurs, la lutte ne pouvait plus désormais qu’être inégale, et les deux rois qui se succèdent coup sur coup semblent la personnification étrange ou maladive de cette décadence précipitée.

Le premier est ce dom Sébastien qui a gardé une sorte de mystérieuse et tragique auréole, que tous les poètes ont chanté, et que la politique ne revendique pas pour un des siens. Né dix-huit jours après la mort de son père, gâté comme tous les héritiers uniques d’une race épuisée, nourri par son précepteur, jésuite, d’un sentiment exalté de son pouvoir et d’un faux idéal de chevalerie religieuse, il avait tout ce qu’il faut pour être un héros de roman et tout ce qu’il faut pour perdre un peuple. Il représente l’esprit chevaleresque dans ce qu’il y a de plus meurtrier et de plus inutile, la passion des aventures quand l’heure des aventures est passée. C’était un jeune homme au visage pâle et sévère, ascétiquement violent, altier, agité et sans repos, qui se croyait prédestiné à une grande mission et se voyait déjà marchant à la conquête de l’Afrique. Il passait sa vie à s’endurcir aux fatigues et aux dangers, fuyant la cour, battant en chasseur intrépide les montagnes d’Almeirim et les bois de Cintra, ou se faisant un jeu de braver la mer dans les tempêtes les plus furieuses. Au milieu de la corruption du temps, il avait des mœurs très pures et gardait une chasteté farouche, comme cet autre chasseur dont parle la nourrice de Phèdre dans Euripide : « vous connaissez ce superbe ennemi de notre sexe, cet orgueilleux jeune homme à qui une Amazone a donné le jour… » Le roi portugais était ainsi. Les courtisans disaient de lui qu’il « plaisait plus aux dames que les dames ne lui plaisaient, » Il craignait de s’amollir dans la volupté, il était tout entier à ses rêves de prouesses guerrières et à une sorte de passion fébrile du merveilleux. Un jour, au monastère de Batalha, un Saint-Denis portugais, il se fit ouvrir les sépulcres des rois ses prédécesseurs, et il se livra aux emportemens les plus étranges. Il s’exaltait devant ceux qui avaient été des rois guerriers et gourmandait amèrement ceux qui n’avaient rien fait qu’aimer les femmes, lorsqu’une voix mystérieuse se fit entendre, disant que, si ces rois ainsi outragés dans la mort n’avaient pas laissé l’exemple de conquêtes lointaines, ils avaient su du moins conserver leur propre royaume. À travers la bizarrerie de la scène, c’était la voix des sages qui pressentaient le péril et cherchaient à retenir cette imagination fougueuse. Dom Sébastien ne les écouta pas, il prenait leur sagesse pour de la pusillanimité de vieillards. Il partit pour l’Afrique ; ils partirent aussi sous ce drapeau d’aventure, tous ces gentilshommes portugais qui allaient à la guerre comme à une fête, gaîment, couverts d’armures étincelantes d’or et de pierreries, dépensant des sommes folles pour leurs équipages. Dom Sébastien disparut à Alcacer-Kebir pour n’être plus qu’une vision de l’histoire, et avec lui disparut la fleur de la noblesse portugaise, qui resta morte ou captive, laissant le pays un peu plus abattu, un peu plus exténué. Le rêve était vaincu par la réalité.

Après dom Sébastien, c’est dom Henri, le cardinal, qui était le dernier fils survivant du roi dom Manuel, l’oncle du fiévreux héros d’Alcacer-Kebir, et dont la fortune faisait l’image tristement symbolique d’une nationalité en détresse. Après le romanesque jeune homme, c’est le roi-prêtre. Celui-là n’a rien de guerrier et de chevaleresque : c’est la caducité portant à la fois la pourpre et la couronne, exemple unique peut-être de ce singulier assemblage ailleurs qu’à Rome. Il représente l’impuissance sacerdotale à la tête d’un pays. C’était un homme d’une certaine culture d’esprit, correspondant en lettré avec Sadolet, mais capricieusement violent, vindicatif, ambitieux et vain. Il avait passé sa vie à troubler de ses impatiences dominatrices le règne de Jean III, la minorité de dom Sébastien, et faute d’un pouvoir politique il s’était fait comme évêque, comme cardinal, comme grand-inquisiteur, une sorte de domaine propre où il régnait en maître avec un fanatisme étroit et persécuteur. Il avait un moment envié la tiare, qui lui manqua. Quand la couronne à laquelle il ne pouvait prétendre lui vint par un désastre national, il était vieux, cassé, valétudinaire ; il ne pouvait se nourrir quelquefois que de lait de femme. Le duc d’Albe, lui aussi, fut réduit à soutenir ses derniers jours avec du lait de femme, après avoir fait couler des torrens de sang humain. Le règne de dom Henri dura moins de deux ans, du 28 août 1578 au commencement de 1580 ; ce ne fut qu’une longue agonie se confondant avec la prostration publique et en offrant la saisissante image. Le cardinal passa ces deux ans à déjouer les prévisions de ceux qui attendaient tous les jours sa fin.

C’est autour de ce vieillard sans avenir, de ce roi sans héritier, de ce pays sans espérance, que se lèvent toutes les prétentions : Emmanuel-Philibert de Savoie, qui réclame comme fils d’une princesse portugaise, le duc de Parme, Catherine de Médicis elle-même, et le pape, qui veut hériter d’un cardinal, — la duchesse de Bragance, qui est la petite-fille du roi dom Manuel, — le prieur de Crato, dom Antonio, qui se démène pour effacer l’illégitimité de sa naissance, et au-dessus de tous Philippe II, armé du droit qu’il tient de sa mère, plus armé encore d’ambition et de force. De tous ces prétendans, les uns étaient mêlés à toutes les affaires de l’Europe, et pour eux le Portugal était loin, presque un pays inconnu ; les autres, ceux qu’on pourrait appeler les prétendans nationaux, se débattaient dans la confusion : seul, Philippe n’avait qu’un pas à faire, il avait la puissance, et il trouvait l’occasion de réaliser une des pensées fixes de sa politique. Alors s’engage ce drame mêlé de comédie qui pourrait avoir pour titre : comment se préparent les annexions. Les acteurs qui ont un rôle décisif sont Philippe II lui-même, ses ambassadeurs à Lisbonne, le duc d’Albe, l’homme de l’exécution, le roi dom Henri, triste jouet de toutes les intrigues nouées autour de lui, les Bragance, le prieur de Crato, dernier et pâle champion de l’indépendance portugaise dans cette lutte inégale. Le pays, lui, est la proie, qu’on se dispute, qui se raidit et succombe dans une convulsion de vie nationale aussitôt étouffée.

Le plus embarrasse était dom Henri. Au moment où il montait sur le trône, le pays, était accablé, livré à une de ces crises de découragement qui suivent les grandes défaites. Du rêve des entreprises d’Afrique il était violemment ramené en face de ces dures réalités : le deuil des familles, l’appauvrissement du peuple, la désorganisation des conseils, la division des esprits, l’anxiété de l’avenir. La question de succession dominait tout. Quand les Portugais se tournaient vers le débile vieillard qui venait de prendre la couronne, ils ne voyaient derrière lui que le vide, et dans ce vide la domination espagnole s’avançant comme une ombre menaçante. Pour relever le pays, pour lui rendre la confiance et la sécurité, il aurait fallu un génie que le vieux prêtre n’avait pas. Placé entre le sentiment de sa faiblesse et un reste d’orgueil royal, dom Henri se perdait en perplexités énervantes ; il voulait et il ne voulait pas, il passait de l’impatience fébrile à la prostration. Tantôt il se figurait pouvoir sauver l’indépendance portugaise ; il eut même un instant l’étrange fantaisie de paraître décidé à se marier, et il fit faire, secrètement des démarches auprès du pape pour obtenir des dispenses. À défaut de succession directe, il n’aurait pas été du moins éloigné de choisir un des prétendans portugais. Il ne prenait pas au sérieux le prieur de Crato, dom Antonio, dont il ne reconnaissait pas la légitimité, et qui l’irritait par ses velléités d’agitation populaire : ses préférences étaient pour l’énergique et intelligente Catherine de Bragance ; mais il craignait, s’il se dévoilait, de donner un prétexte à Philippe II et de provoquer une invasion espagnole qui viendrait le culbuter lui-même. Tantôt, pris de découragement et d’angoisse et se tournant vers l’Espagne, il négociait avec elle. Si Philippe avait voulu lui donner son fils en garantissant l’autonomie portugaise, il aurait accepté ; mais il n’en venait là qu’à la dernière extrémité, et il n’eût pas osé l’avouer : il craignait une explosion du pays.

La peur de laisser voir une volonté le dominait, et ce roi moribond qui n’osait pas vouloir, qui pouvait s’éteindre d’un instant à l’autre dans une défaillance, dont on se partageait déjà les dépouilles, se donnait à lui-même la comédie de rassembler des cortès, d’appeler tous les prétendans devant un tribunal chimérique, de désigner des gouverneurs pour prendre le pouvoir pendant l’interrègne et des juges pour prononcer sur le droit de succession. Il ne voulait que gagner du temps et ajourner la bagarre après sa mort. «… Quant à désigner un héritier, écrivait un jour le représentant de Philippe II à Lisbonne, je ne le crois pas tant aujourd’hui ; je sais de bonne source que de grands amis siens lui conseillent de ne pas le faire pendant sa vie, s’il veut la passer tranquille, parce que, s’il nomme Bragance, il aura votre majesté pour ennemie ; s’il nomme votre majesté, dom Antonio et Bragance lui donneront fort à faire dans sa maison, d’où il résulte qu’il vaut mieux qu’il vive tranquille et que les autres se débrouillant ensuite. Le conseil est bon pour le corps ; je ne sais ce qui en sera de l’âme. De toutes ces choses d’ailleurs, on n’en peut affirmer aucune, parce que le roi est vieux, croit à la légère, et que tout peut changer aisément… » Au fond, c’était là toute la politique du cardinal : éluder, échapper à la crise par l’irrésolution. Pendant ce temps, Philippe II était à l’œuvre, se jouant de toutes ces propositions de cortès, de tribunal, rejetant toute transaction, pressant le vieux roi, enveloppant le pays et marchant avec l’effrayante fixité de l’homme qui, en dévorant un royaume, en voulant le dévorer tout entier, affirme aux autres, s’affirme à lui-même qu’il sert Dieu et l’église.

Philippe II, si habile qu’il fût, n’avait pas certainement prévu qu’une de ses ambitions était si près du but, que dom Sébastien allait disparaître dans une échauffourée africaine, et qu’il n’allait plus avoir devant lui qu’une ombre de roi. Il avait du moins refusé de suivre le jeune souverain portugais dans sa folie héroïque ; il l’avait laissé à lui-même, prévoyant un revers, et à la première nouvelle du désastre d’Alcacer-Kebir il avait aussitôt merveilleusement senti que l’heure allait sonner. Ce n’était pas encore le moment de se démasquer, de mettre la pointe de l’épée sur le Portugal et à ceux de ses courtisans qui lui parlaient d’aller célébrer les funérailles de dom Sébastien au monastère de Belem, il répondait qu’il était trop tôt, qu’il fallait savoir attendre les événemens. Il avait compris que brusquer le dénoûment, c’était peut-être provoquer une résistance soudaine et désespérée. Les affaires des Pays-Bas, sans décourager sa politique, l’avaient rendu prudent dans ces sortes de rencontres avec une nation ; mais c’était le moment de préparer par la diplomatie l’œuvre de la force, d’enlacer le pays dans un réseau invisible, afin de briser d’avance toute résistance sérieuse, et même d’éviter, si on le pouvait, la conquête à main armée. Philippe II avait créé à Madrid une junte spéciale des affaires de Portugal. Là venaient se concentrer tous les fils de cette vaste trame. Tout passait sous les yeux du roi, tout était annoté par lui. Je ne sais si aucune œuvre fut jamais mieux soignée par ce redoutable taciturne.

Il avait à Lisbonne, entre les innombrables émissaires qu’il lançait, un ambassadeur fait pour la circonstance, Christovão de Moura un de ces hommes tels qu’il les lui fallait, sachant entrer dans ses pensées, soumis, dévoués, souples, discrets et dénués de tout scrupule. Christovão de Moura y ajoutait de l’esprit, de la netteté, une inépuisable fertilité d’initiative et une finesse singulière d’observation. Ses lettres, tirées de l’ombre des archives, sont un modèle d’immoralité habile, de diplomatie audacieuse et d’aisance dans l’intrigue. C’est lui qui peignait d’un trait si pénétrant et si dégagé les irrésolutions du vieux cardinal. Christovão de Moura réunissait des conditions merveilleuses : il était Portugais d’origine, lié aux plus grandes familles du pays, Castillan d’éducation et d’intérêt. Il avait été page de la belle princesse Jeanne, fille de Charles-Quint et mère de dom Sébastien, puis gentilhomme du prince don Carlos, fils de Philippe II. Il s’était toujours montré d’une prudence précoce, dévoué, fidèle et avisé, diplomate et courtisan plus que soldat. Il fallait qu’il eût de grandes qualités ou qu’il fût bien habile pour rester en faveur, auprès de Philippe malgré sa familiarité avec le prince don Carlos et pour que le soupçonneux dominateur, qui tuait si aisément ses favoris d’un regard, dit encore de lui à la fin de son règne qu’on ne « pouvait trouver un homme plus digne d’être initié aux grandes affaires, aussi respectueux pour Dieu et pour son roi, moins sujet à la lèpre de l’ambition et de la cupidité. » Christovão de Moura était depuis quelques jours à peine en Portugal, que sans affectation et sans se démasquer il avait déjà pénétré tous les secrets. Il avait des intelligences partout, même dans les conseils ; il savait tout, et un satirique populaire le peignait dans une attitude très diplomatique, — l’oreille toujours tendue pour recueillir les moindres rumeurs de la ville, la plume à la main pour tout raconter à son maître.

C’était Philippe II qui donnait les ordres ; c’était Moura qui les suggérait en ayant l’air de n’être qu’un instrument docile. C’est par lui que le roi solitaire de l’Escurial était tenu au courant jour par jour, heure par heure, de la marche de l’intrigue ; c’est par lui que, ralentie ou pressée, cette prise de possession latente du Portugal s’accomplissait sans que dom Henri le vît ou pût l’empêcher. Le vieux cardinal était bien gardé : quelquefois on l’entourait d’égards, de démonstrations, et on avait l’air de ne point douter de sa sagesse ; quelquefois, si on soupçonnait quelque velléité dangereuse d’indépendance, on marchait droit sur lui, on le terrifiait : on lui laissait entendre qu’il ne régnait que par tolérance, que le droit de Philippe était supérieur au sien. Le vieux dom Henri ne voulait que gagner du temps ; la politique espagnole gagnait aussi du temps, en se réservant toujours le dernier mot que Moura résumait énergiquement dès son arrivée à Lisbonne : « tenir prêtes ses forces…, et le jour où le roi fermera les yeux, par mer et par terre marcher sur cette ville. » Jusque-là il s’agissait moins de l’emporter de haute lutte que de tout empêcher en poursuivant l’œuvre de captation clandestine. Quand le faible cardinal imagina, pour sa tranquillité, le chimérique expédient d’un tribunal appelé à trancher juridiquement la question du droit d’hérédité entre les prétendans, on répondit de Madrid par mille subterfuges, par mille interrogations évasives sur la formation de ce tribunal, sur le nom des juges. On n’avait pas la moindre intention de se soumettre à une juridiction pareille, devant laquelle ne se serait jamais abaissée l’orgueilleuse majesté de Philippe ; mais on prenait du temps et on se disait qu’il y aurait bien du malheur, si on n’arrivait pas ainsi à l’heure désirée.

Un des plus curieux épisodes fut le projet de mariage un instant conçu par le vieux roi portugais. Tout le monde le lui demandait, les uns par intérêt, les autres par aversion pour la domination espagnole. Prêtre et sénile, il se donna le ridicule d’entrer à la légère dans cette aventure. Il s’était fait envoyer le portrait de Catherine de Médicis ; et plus probablement il songeait à une fille du duc de Bragance. Il se hâta, en grand secret, de faire demander une dispense au pape. Le projet était à peine formé que Moura le sut, comme il savait tout. « Dom Duarte Castel-o-Branco, que votre majesté connaît, n’est pas pour Castille, écrivait-il à Philippe II ; en arrivant ici, il a demandé au roi de se marier et aux théatins, dont il est grand ami, de lui donner une femme même enceinte. Il n’y a que ce moyen pour qu’il ait des enfans, parce que autrement tout le monde doute ; mais le novio ne doute pas de pouvoir se marier. » Et quelques jours plus tard, revenant à ce contre-temps imprévu, l’ambassadeur ajoutait, allant droit au fait : « Vu l’âge et l’état du roi, on peut tenir pour certain qu’il ne résultera aucun fruit de ce mariage ; mais on pourrait justement craindre les tromperies et les artifices qui se sont vus d’autres fois en pareil cas. Voilà pourquoi je ne serai jamais d’avis que votre majesté aide à obtenir les dispenses. Les amuser, oui ; les étourdir, bien encore ; mais, le moment venu, je dirais clair à ce roi qui avait le droit avant lui, parce que si nous devons nous battre ensuite sur le point de savoir de qui sont les enfans, il vaut mieux se battre dès à présent, soutenant qu’ils ne peuvent hériter, même quand ils seraient siens ; et cela donnerait au moins du temps en ajournant les dispenses, car il est impossible que cet homme dure un an. Beaucoup de médecins lui donnent moins, tous craignent qu’il ne devienne étique, et parmi eux j’ai un bon espion… » Philippe II ne rit pas du tout en apprenant cette bizarre péripétie, et il n’était nullement d’humeur à aider dom Henri dans sa demande de dispenses. Il expédia aussitôt à Lisbonne un dominicain avec la mission de faire un sermon au cardinal sur les devoirs de son état, sur le scandale qu’il allait donner au monde, et en même temps il s’empressa de faire jouer tous les ressorts de sa diplomatie à Rome. La mission du dominicain trouva un froid accueil à Lisbonne ; elle ne réussit qu’à blesser le cardinal dans son orgueil de roi, dans sa fantaisie de vieillard, et peut-être n’eût-elle fait que précipiter le dénoûment, si le pape Grégoire XIII, embarrassé, flottant entre le roi dom Henri, auquel il s’intéressait, et le roi d’Espagne, dont il craignait la puissance, n’eût appelé à son secours l’immortel usage romain, — en enterrant la question dans une commission de cardinaux. La cour de Madrid, après tout, n’en demandait pas davantage. Le vieux cardinal put attendre ses dispenses qui ne devaient jamais venir ; Philippe II restait libre dans ses mouvemens, libre d’envelopper de plus en plus le Portugal dans les mailles serrées de ses méthodiques intrigues.

L’histoire a bien des scènes curieuses plus retentissantes et se déroulant sur un théâtre plus étendu, où la dignité d’un peuple est le jouet de l’astuce et de la force ; je ne sais s’il en est beaucoup qui égalent ce spectacle d’un roi concentré et actif, invisible et marchant à son but par tous les chemins, s’occupant des plus minutieux, des plus futiles détails d’une œuvre dont quelques-uns seulement ont le secret, à laquelle concourent mille acteurs qui ne se connaissent pas toujours, qui se surveillent mutuellement quelquefois. Dom Henri n’était rien, ou du moins ce n’était qu’une ombre de roi gardant une place qui allait être vide ; c’est le pays même que la politique espagnole attaquait et pressait de toutes parts, faisant rédiger des mémoires, opposant des apologies aux manifestes portugais, envoyant des ingénieurs pour observer les côtes et les places fortes, des moines pour prêcher, des agens pour espionner, se mêlant aux mouvemens populaires, employant l’intimidation ou la flatterie, parlant le langage de la politique ou des intérêts. Aux uns on promettait des dignités, des honneurs, des charges à la cour, aux autres des commanderies, des bénéfices ecclésiastiques en Espagne ; à ceux-ci, gens de trafic et de commerce, accoutumés aux grandes aventures de la mer, on offrait la liberté, de navigation dans les Indes espagnoles ; à ceux-là, gens de la terre et des provinces, on montrait les avantages de la suppression de la frontière. Au pays on promettait la conservation de son autonomie, de ses lois, de ses privilèges nationaux, à Lisbonne on laissait entrevoir la possibilité de devenir un grand entrepôt commercial et maritime. Pour ceux qui en voulaient surtout, on avait de l’argent.

Christovão de Moura s’entendait merveilleusement à cette corruption en grand. « A ceux qui me parlent clair sur cette matière, et ils sont assez nombreux, disait-il, je propose honneurs et profits. Dieu les éclaire pour qu’ils y entendent ; avec quelques-uns, j’ai vu ce miracle… » Le miracle se faisait en effet, et la correspondance de Philippe II avec l’ambassadeur est à chaque page le bulletin de ces singulières victoires. « Pour dépenses extraordinaires, écrit Philippe II, et particulièrement pour entretenir et gagner des hommes intelligens et des avocats, j’ai ordonné que par ce courrier on vous envoyât deux mille écus d’or, et avec le prochain autant, et tout ce qui vous paraîtra nécessaire dès que vous m’en aviserez… » Philippe II envoyait tant d’argent et on en promettait tant pour lui qu’il s’arrêtait quelquefois en se disant que sa conquête allait lui coûter plus cher qu’elle ne lui donnerait, que le royaume portugais tout entier n’y suffirait pas. Moura ne se lassait jamais. Si on paraissait hésiter ou s’effrayer à Madrid, il répondait au sujet d’un commandant des galères du roi sur lequel il avait mis la main : « Il ne faut pas s’arrêter au prix parce que cet homme sera d’une grande utilité ; il y a longtemps qu’il sert ici, il a une grande pratique des côtes et des ports du royaume… » On avait soin d’envoyer à l’ambassadeur des blancs seings qu’il devait remplir lui-même en variant la rédaction selon le caractère des personnes, car il fallait aussi employer les procédés, et Moura était un trop fin diplomate pour l’oublier. « C’a été très bien, écrit-il, de m’envoyer les lettres en blanc avec la signature pour qu’on écrive à chacun suivant son humeur, car avec eux une parole suffit pour les gagner, si elle est à propos, et beaucoup ne suffisent pas, si c’est le contraire. C’est si vrai que le marquis de Villareal m’a juré que rien n’avait plus contribué à le gagner que la visite faite par moi à sa femme au nom du roi… » Moura et le roi pensaient à tout, et ils avaient la grâce des grands corrupteurs qui croient dominer la race humaine en l’avilissant.

Veut-on voir de quel ton leste et dégagé l’ambassadeur de Philippe II raconte la défaite de l’un des principaux ministres du roi dom Henri ? « J’ai écrit l’autre jour à votre majesté, dit-il, que dom João Mascareñhas voulait me parler. C’est fait, et il est au service de votre majesté. C’est un grand personnage, et s’il y a des gouverneurs, il en sera infailliblement. Par ce que j’écris à Zayas, votre majesté verra ce qu’il demande. Viennent les lettres au plus vite, — volando, — parce que ce ne sont pas des hommes avec qui on doive s’en tenir aux règles ordinaires. Ils risquent pour votre majesté leur vie, leurs honneurs, leurs états. On ne peut leur refuser un morceau de papier ; qu’on me les envoie et avec beaucoup de bonnes paroles… » Notez que Mascareñhas était en effet, comme le disait l’ambassadeur, un des premiers personnages du gouvernement, un des anciens du Portugal, qu’il avait brillé dans les affaires de l’Inde à la défense de Diu. C’est ainsi qu’en peu de temps, par ce travail d’insinuante et audacieuse captation, Moura arrivait à pouvoir se croire maître du terrain. Il avait le secret de toutes les convoitises et de toutes les faiblesses. Il étendait son regard. aux provinces et à la capitale, à Coimbre, à Braga et à Lisbonne. Il allait, l’argent à la main, à travers un pays abandonné de ses chefs, et en attendant de vaincre les dernières résistances du vieux roi lui-même il prenait ce qu’il trouvait, depuis les ministres et les plus hauts fonctionnaires jusqu’aux capitaines, qui se vendaient pour deux cents ducats. Cet étrange et imperturbable médiateur de vénalité était pourtant assez clairvoyant et avait assez la science de son métier pour comprendre que ce n’était pas tout, qu’en dehors de ces négociations clandestines il y avait le pays, qu’on pouvait entourer, désorganiser, ébranler, mais qui échappait aux obscures corruptions, qui était assez ignorant pour méconnaître les bienfaits de la domination castillane.

C’était là l’énigme. Jusqu’à quel point l’action corruptrice de la politique espagnole, si facilement victorieuse en apparence, avait-elle pénétré le pays ? Elle était toute-puissante sur la grande noblesse, elle était toute-puissante encore sur la haute église, moindre dans la masse du clergé, et elle se brisait sur l’instinct national du peuple, de la gentry portugaise, de toute cette race de fidalgos répandus dans les campagnes et accoutumés à pousser le sentiment d’indépendance jusqu’à un orgueil ridicule. C’est parmi les grands du royaume que Moura trouva surtout ses prosélytes. Il y eut quelques exceptions : Pedro Barbosa, le comte Vimioso, Diogo Botelho, Figuereido, résistèrent à toutes les tentations et surent élever leur âme au-dessus des faveurs qu’on leur promettait. Dans son ensemble, cette noblesse se rua sur le marché ouvert par l’ambassadeur de Philippe II. Ruinée, affaiblie, décimée par le récent désastre d’Alcacer-Kebir, corrompue par les richesses fastueuses conquises dans les Indes et promptement dissipées, elle se précipitait vers le pouvoir nouveau qu’elle voyait venir ; elle cédait à l’orgueil d’entourer un roi puissant, de devenir l’émule de la grandesse espagnole, ou à des séductions plus vulgaires. « La gent noble va se disposant de la bonne manière, écrivait Moura ;… — grâce à Dieu, les affaires de votre majesté vont aussi bien qu’on peut désirer. La noblesse principalement est celle qui écoute le plus la raison… » João de Mascareñhas, un des conseillers du roi dom Henri, avait été des premiers ; il ne fut pas le dernier. Ils y passèrent tous par cupidité, par intérêt de caste, pour ne pas plier leur orgueil devant un Portugais élevé au trône, et ce fut à ce point que parmi les cinq gouverneurs désignés par dom Henri pour l’interrègne il y en avait au moins trois qui appartenaient à l’Espagne.

Il en était de même des dignitaires de l’église. L’archevêque de Lisbonne écoutait avec un sourire satisfait l’ambassadeur de Philippe lui disant négligemment que la couleur de son habit n’était pas assez vive, et se livrait pour la pourpre qu’on faisait luire à ses yeux. Les évêques, sauf celui de Guarda, étaient gagnés à la cause de l’Espagne. Une conférence suffit pour faire du général des dominicains un agent de Philippe. La masse du clergé, plus rapprochée du sol, plus mêlée à la vie populaire, résista. La plèbe des moines était suspecte, et l’ambassadeur passa tout un carême à faire surveiller les prédicateurs, qui mettaient, disaient-ils, toutes leurs mauvaises intentions dans leurs sermons. Chose curieuse, les adversaires les plus ardens de la politique espagnole étaient les jésuites, qui avaient pris parti pour Bragance. C’étaient ceux que Moura appelait les théatins, et qu’il représentait comme les inventeurs ou tout au moins les conseillers du mariage du roi. Philippe II fut obligé de peser de tout son poids sur le chef de l’ordre à Rome, de séduire, de promettre, de menacer, et même, quand le général eut écrit de Rome, la sourde opposition des jésuites n’inquiétait pas moins à Lisbonne ; mais c’est surtout du peuple que venait la résistance la plus vive, la plus irréconciliable.

Le peuple, les bourgeois, la petite gentilhommerie en Portugal avaient la haine de la domination espagnole. Ce fut cette population mêlée et encore vivace qui sentit le dernier battement d’orgueil national et qui livra le dernier combat pour l’indépendance. « Le peuple, dit Moura, ne laisse pas de s’inquiéter de ce qu’on lui prépare, n’étant pas capable de comprendre ce qui est le meilleur… La basse classe est fort dure, et il convient de tenir toujours à point ce qui peut la flatter… » Dans les villes, dans les campagnes, l’aversion contre l’Espagne se manifestait sous toutes les formes. Les femmes elles-mêmes se faisaient patriotes. Les esprits se remplissaient d’inquiétude et de méfiance à l’égard de la noblesse, dont on sentait la trahison sans la voir encore. Au moment où les cortès se réunissaient pour la première fois, le 8 mai 1579, deux artisans, le cordonnier Martino Fernandez et le potier Antonio Pirez, qui se disaient maîtres en la cité de Lisbonne, pénétraient jusque dans la salle où se rassemblaient les députés et faisaient entendre le cri du patriotisme populaire. « Nous demandons, disaient-ils, à vos seigneuries, comme étant têtes principales de cette république, d’aider au moins à la soutenir ; nous demandons qu’on ne perde ni son honneur ni son droit en écoutant la partialité ou les considérations particulières de quelques individus. Vos grâces peuvent être assurées que, pour la défense de nos droits et le châtiment des Portugais versatiles, nous sommes prêts à nous lever avec quinze ou vingt mille hommes de cette cité et des environs. Deux heures suffiront pour les réunir, et nous brûlerons les habitations de ceux qui commencent à parler et à agir, contre le bien général… »

Ce que disaient les deux artisans de Lisbonne n’était que l’écho du sentiment des masses. Si le peuple portugais eût été soutenu et conduit, s’il eût trouvé un chef comme les Hollandais en avaient un, il eût peut-être infligé dès ce moment à la politique espagnole l’humiliation d’une défaite ; mais il était seul. S’il se tournait vers le roi, il ne trouvait qu’un moribond sans volonté, prêt à se livrer par lassitude à l’ennemi. Des deux prétendans portugais, l’un, le duc de Bragance, était impopulaire. Sa femme, la duchesse Catherine, était une personne supérieure d’âme et d’esprit, courageuse et séduisante ; le duc était un homme orgueilleux et brouillon, dévoré de l’ambition de régner et incohérent, hautain, peu aimé, peu considéré comme soldat, encore moins comme politique. Il était la mauvaise chance d’une cause dont sa femme était l’inutile séduction. L’autre prétendant, le prieur de Crato, dom Antonio, quoique bâtard, était plus aimé, plus populaire, mais il manquait d’autorité ; il avait plus d’humeur aventureuse et d’ambition remuante que de sérieuse intelligence, et de plus il était poursuivi, traqué, exilé loin de Lisbonne par le vieux roi, qui l’avait pris en haine. L’union des deux partis, en confondant les forces, aurait pu devenir une garantie ; elle fut plusieurs fois essayée, elle manqua toujours, ou du moins elle ne fut jamais sincère. Le chef national propre à rallier les esprits manquait, la noblesse trahissait ; le peuple restait seul avec l’élan réprimé de son patriotisme ombrageux. C’est là qu’était le plus vivace sentiment d’indépendance.

Quand le vieux cardinal, ne sachant plus que faire, n’osait se prononcer pour les Bragance et ne voulant à aucun prix du prince dom Antonio, finit par tomber d’épuisement aux pieds de Philippe II et rassembla de nouveau les cortès à Almeirim au commencement de 1580 pour essayer de leur faire sanctionner par subterfuge ce qu’il n’osait avouer, c’est dans le peuple qu’il trouva la dernière résistance. La noblesse avait voté pour l’Espagne, le clergé avait appuyé, l’ordre populaire refusa avec indignation de voter la déchéance qu’on proposait. On chercha vainement à gagner les députés des villes par les séductions ou par l’intimidation : ils répondirent en faisant le serment public de préférer tout, même la mort, à la domination étrangère. Le plus hardi et le plus éloquent de ces représentans obscurs des villes portugaises était un député de Lisbonne, Phebus Moniz, jurisconsulte éminent, qui n’était plus jeune, mais qui ressentait les viriles émotions du patriotisme et les faisait passer dans un langage enflammé. C’était la cour elle-même qui avait désigné Phebus Moniz à la place d’un autre député qu’on croyait hostile, et elle n’avait guère réussi. Elle s’était donné un terrible adversaire, elle avait donné un chef à cette résistance nationale et légale, embarrassante pour le vieux roi, plus inquiétante encore pour les agens espagnols qui se croyaient près d’enlever le vote des cortès avec la complicité du cardinal lui-même et de triompher sans combat.

Entre le parti de l’indépendance et les prétendans portugais, l’alliance semblait naturelle, si naturelle qu’on crut d’abord à une agitation artificielle organisée par le prieur de Crato. Elle était cependant toute spontanée et instinctive ; elle sortait du sein du peuple. Elle pouvait, elle devait servir le prince dom Antonio, qui se hâta d’en profiter ; elle n’avait pas été créée par lui. L’opposition se tenait sur le terrain de la défense déterminée de l’autonomie portugaise sans prendre un nom pour drapeau ; elle disait au cardinal : « Ne nous livrez pas à un prince étranger, donnez-nous un prince portugais ou laissez le peuple élire son souverain. » C’était en un mot le droit national se relevant et s’affirmant en face de l’étranger. L’ordre populaire envoya au roi députations sur députations, le roi envoya aux états admonestations sur admonestations, messages sur messages. L’irritation ne faisait que grandir. À la fin, le cardinal, qui sentait déjà la vie lui échapper, voulut tenter un dernier effort ; il fit venir devant lui les députés des cinq principales villes, Lisbonne, Porto, Evora, Coimbre et Santarem, Phebus Moniz à leur tête, pour leur signifier de cesser toute résistance. Dom Henri était mourant et n’avait plus qu’une animation fébrile ; le chef de la députation des villes était tranquillement résolu, et un singulier dialogue s’engagea aussitôt. À l’ordre donné impatiemment par le roi, Phebus Moniz répondit « qu’il n’était pas possible de délibérer quand on voyait son altesse ne prenant conseil que de gens suspects et ennemis de la liberté du pays. — Moi seul, je fais justice, dit le cardinal dissimulant son irritation, et ceux qui vous assurent le contraire vous trompent. Je veux que vous vous décidiez, et promptement. — Ce que votre altesse exige, répliqua l’orateur populaire, touche à la conscience et à l’âme, et de celles-ci Dieu seul dispose. Jamais nous n’accepterons qu’un roi portugais. — Quel moyen avez-vous pour résister à l’Espagne ? ajouta dom Henri avec amertume. — Celui qu’eurent nos prédécesseurs au temps du roi Jean Ier, reprit froidement Phebus Moniz. — Que voulez-vous enfin ? — Que votre altesse écoute le peuple, et si elle a le droit de choisir, qu’elle choisisse un roi portugais, parce que jamais roi castillan ne sera reçu ni obéi. » Le cardinal ne put contenir sa colère, il renvoya brusquement les députés en leur renouvelant l’ordre de se soumettre ; les députés des villes se retirèrent pour aller voter qu’à eux seuls appartenait le droit de faire un roi.

Les uns et les autres se trompaient. Les députés des villes n’étaient malheureusement pas sûrs, au milieu d’un pays affaibli et divisé, de pouvoir soutenir jusqu’au bout le rôle patriotique qu’ils prenaient dans leur langage. Le roi dom Henri n’avait plus assez de force pour imposer des ordres, il n’avait plus même la force de vivre. Ces scènes d’émotion et d’anxiété par lesquelles il passait à tout instant le brisaient et le laissaient dans un épuisement tel qu’il tombait parfois dans des léthargies profondes. Il mourut quelques jours après, le 31 janvier 1580, l’esprit détaché de tout, passant presque du sommeil à la mort ; il ne se réveilla qu’un instant pour sentir l’agonie, demander un cierge, et le cierge à la main il s’éteignit en disant : « Le moment est arrivé ! » Son oraison funèbre fut courte. Dans les rues de Santarem et de Lisbonne, le peuple chantait à tue-tête : « Vive à jamais le roi dom Henri dans les enfers ; — puisque par testament il laisse le Portugal aux Castillans ! »

Le roi-cardinal mourut presque seul, abandonné, au bruit des agitations auxquelles il n’avait su porter aucun remède, sans avoir rien décidé, laissant cinq gouverneurs pour prendre un pouvoir que toutes les ambitions se disputaient déjà : de telle sorte qu’au moment le plus décisif d’une crise qui se formait et grandissait depuis deux ans le Portugal se réveillait en face de la domination étrangère avec une noblesse vendue, un clergé qui trahissait, une opinion populaire passionnée, mais énervée d’incertitudes, avec une énergie guerrière émoussée par la corruption, un trésor vide, un gouvernement suspect et deux prétendans, dont l’un, n’osant tenter l’aventure, s’effaçait au dernier moment devant le plus hardi, qui ne méritait guère mieux la couronne et n’était guère plus capable de la gagner. Un instant, au lendemain de la mort du cardinal, le parti populaire des cortès essaya, il est vrai, de s’emparer du pouvoir. Phebus Moniz tonna contre la trahison. « Comment, s’écriait-il, pourrions-nous nous confier à ceux qui nous commandent, s’il nous est connu que des cinq gouverneurs trois au moins ne peuvent se laver du soupçon public d’être les amis et les partisans de l’Espagne ? .. En présence de tels faits, serait-il raisonnable de laisser le pays à la discrétion d’hommes dont la loyauté est si douteuse ? » Mais ce n’était qu’un vain appel. Le Portugal se trouvait, avec cinq gouverneurs impuissans ou infidèles, entre Philippe II prêt à s’élancer et le prieur de Crato, dom Antonio, resté dans la défection universelle l’unique chef d’une résistance nationale sans espoir.


II

Il y a une fatalité qui semble conduire les événemens et proportionner les hommes aux circonstances. Les deux derniers rois avaient représenté l’indépendance portugaise à l’heure où elle était en déclin, mais où elle vivait encore ; dom Antonio la représente lorsqu’elle ne peut plus être sauvée. C’est un personnage trouble comme la situation, vrai héros d’aventures, type de ces princes destinés à livrer des combats inutiles, à poursuivre des couronnes et à finir dans un exil agité, — quelque chose de flottant entre les derniers Stuarts et le roi Théodore de Corse, convive prématuré du souper de Candide. Il était l’enfant naturel d’un des princes les plus aimés du Portugal, l’infant dom Luiz, frère du roi-cardinal, et d’une jeune femme, « humble par la naissance ; mais d’une rare beauté, » Violante Gomez, surnommée la Pelicana, qu’on disait Juive, et qui mourut professe dans le monastère d’Almoster. Dom Antonio était le fils d’un amour romanesque qui avait fini dans l’ascétisme. Reconnu toujours par son père, sans être légitimé, et élevé en prince, destiné d’abord par le cardinal aux dignités ecclésiastiques et fait prieur de la commanderie de Crato, qui lui valait vingt-cinq mille ducats, il avait eu une jeunesse orageuse et indisciplinée. Il s’était battu bravement à Alcacer-Kebir, était resté captif et avait réussi à se sauver par ruse : il s’était fait passer pour un simple clerc et n’avait payé qu’une rançon insignifiante. Revenu à Lisbonne après la mort de dom Sébastien et l’avènement de dom Henri, il s’était fait prétendant pour n’en plus démordre, poursuivant passionnément sa légitimation, exaspérant le vieux cardinal par son ambition remuante et cherchant avant tout la popularité par l’agitation.

L’illégitimité de sa naissance était à peine une défaveur pour lui ; elle lui donnait aux yeux du peuple une vague ressemblance avec cet autre bâtard, Jean d’Aviz, qui du bout de son épée avait raffermi l’indépendance portugaise vacillante sur le champ de bataille d’Aljubarrota. Dom Antonio vivait dans cette illusion qu’il était destiné à jouer le même rôle en défendant le Portugal contre le même ennemi ; mais la vigoureuse sève du temps d’Aljubarrota était épuisée, et lui-même, le prieur de Crato, n’avait rien du sérieux et héroïque bâtard d’Aviz. Il était hardi, d’humeur facile et entraînante, mais vain, léger, plein de versatilités, amoureux de bruit et de pouvoir, incapable de suivre un dessein politique, et aussi peu scrupuleux que la plupart de ses contemporains. Il négociait avec tout le monde, avec le pape et avec l’empereur de Maroc, — même avec Philippe II, le grand ennemi, à qui il fit proposer, il est vrai, de se soumettre au jugement du pays, — et la réception que trouva à Madrid un de ses envoyés, Antonio de Brito, est une scène curieuse. À Madrid, on se moqua de l’envoyé du prieur de Crato. « Je lui dis, moitié plaisantant, écrit un des conseillers de Philippe II, Juan de Silva, comment un prince pauvre, brave et bien vu du peuple s’empêtrait en matière de jugemens et d’épreuves,… qu’il ne fallait pas qu’il se fatiguât à plaider, qu’il se souvînt de César : si jus violandum est, et alea jacta est ! Un bon cri dans Lisbonne, et puis advienne que pourra ! » Antonio de Brito répondit sérieusement que dom Antonio le pouvait. Le lendemain, on reçut l’envoyé au Pardo au milieu de soldats récemment formés en compagnie et bien équipés ; on l’avait fait exprès pour l’intimider, et Juan de Silva ajoute : « J’ai dans l’idée qu’il part avec une belle peur dans le corps, en même temps qu’il emporte au cou une chaîne de quatre cents ducats, afin que par l’un et par l’autre il s’efforce de tirer de l’esprit de son maître les vanités qu’il a conçues. »

Il y eut des momens où, soit découragement, soit calcul, soit esprit d’intrigue, dom Antonio serra de plus près les négociations avec l’Espagne, et il y eut aussi des momens où Philippe II passait à son égard du dédain à la crainte. C’était après tout le prétendant le plus dangereux, quoique le plus irrégulier, et même le seul dangereux, puisqu’il était seul capable d’élever sa hardiesse à la hauteur de son ambition. Il avait contre lui, à la vérité, toutes les classes gagnées déjà par la corruption espagnole, le clergé, la noblesse, les gouverneurs, les fonctionnaires obscurément subornés ; il avait pour lui ceux qui l’aimaient en souvenir de son père ou par haine de l’Espagne, toute cette population connue sous le nom de nouveaux chrétiens, Juifs et Maures convertis qui voyaient une sorte de gage dans le fils de Violante Gomez, — la plèbe qu’il intéressait et qu’il séduisait par ses manières, l’instinct national qui cherchait de tous côtés un drapeau et ne voyait que le sien. Il pouvait compter aussi au moment décisif sur ce petit groupe de gentilshommes qui résistèrent jusqu’au bout aux captations étrangères, les comtes Vimioso, Diego de Meneses, qui avait fait la guerre dans l’Inde, Diogo Botelho, le bouillant et audacieux évêque de Guarda.

À la mort du roi, le prieur de Crato, que dom Henri tenait dans une sorte d’exil, et qui rôdait inquiet, changeant tous les jours d’asile, n’hésita point à se jeter dans la mêlée. Ses partisans agitaient le pays ; lui-même il parcourait les villes et les campagnes, ne sachant trop que faire, mais soufflant la résistance, prodiguant les démonstrations, s’approchant tour à tour de Lisbonne, qu’il crut un moment enlever par surprise, — de Setubal, où s’étaient réfugiés les gouverneurs, — d’Almeirim, où se tenaient les cortès. Ce n’était pas des gouverneurs qu’il pouvait attendre un appui : les gouverneurs ne dissimulaient encore que pour laisser s’amortir le premier feu d’irritation populaire et livrer le royaume fatigué à Philippe II. Ce n’était pas sur les cortès qu’il pouvait compter : les cortès, échauffées un instant par l’intègre parole de Phebus Moniz et bientôt travaillées par l’habile Moura, s’affaissaient dans la division et l’impuissance. Ce fut la multitude qui le fit roi, et, comme tout ce qui se passait dans cette vie de hasard, l’acclamation d’où sortit sa royauté fut un coup de théâtre à la fois improvisé et merveilleusement monté. Dom Antonio s’était établi à Santarem ; ses partisans, les ennemis de l’Espagne, l’évêque de Guarda en tête, imaginèrent de provoquer la réunion d’une grande assemblée populaire, d’une sorte de meeting, pour délibérer sur les dangers du moment, sur la nécessité de s’armer, de se fortifier. Le jour fixé, en effet, une foule immense se rendit hors de la ville, à l’ermitage, des Apôtres, très émue, très partagée, ne sachant trop encore ce qu’on lui demandait. L’évêque commença par dire la messe, et immédiatement après, revêtu des habits sacerdotaux, il se mit à haranguer la foule avec une véhémence extrême, accusant les gouverneurs et leur trahison excitant les passions, fascinant la multitude par l’idée d’une élection populaire. « Il nous faut un chef pour nous diriger, s’écria-t-il, et où en trouverons-nous un plus digne, plus zélé, plus portugais en tout que le seigneur dom Antonio, que Dieu nous a donné pour notre salut et pour guérir tant de maux ? Qu’il soit nommé notre défenseur, et unis à lui sacrifions tout pour n’être pas Espagnols ! »

Ce fut aussitôt un effroyable tumulte de cris, d’acclamations, d’injures, de menaces qui volaient dans l’air. Les uns prétendaient que c’était une inspiration d’en haut ; les autres, — et parmi eux les chefs de la ville, le corrégidor, l’alcade, — s’écriaient qu’ils ne voulaient pas d’un bâtard chassé par le cardinal, que c’était une trahison. La confusion était extrême lorsqu’un artisan, mettant un mouchoir au bout d’une épée nue et dominant de la voix toutes ces voix irritées, poussa le cri qui, deux siècles auparavant, avait fait roi le bâtard d’Aviz : « Realn real, pour dom Antonio roi de Portugal ! » Les amis du prétendant répondirent par une formidable explosion, et la multitude surprise en fit autant, entraînée par le bruit, par la nouveauté, par la passion du moment. L’évêque de Guarda suivait avec la sérénité d’un habile conspirateur cette scène étrange, où les armes sortaient déjà du fourreau et menaçaient ceux qui s’opposaient à l’élection. L’évêque arrêta la violence à temps. La mêlée n’aurait pas tardé à devenir sanglante, si le prieur de Crato, qui s’était un moment dérobé à cette scène, n’eût paru à cheval, le bâton à la main, avec une garde de quarante arquebusiers. La foule se calma en voyant celui à qui elle faisait ainsi une équivoque couronne, et dom Antonio, précédé d’un porte-drapeau, rentra dans Santarem roi par la grâce du peuple, à la tête d’un immense et bruyant cortège. Rien n’y manqua, ni les prières à l’église, ni le serment de fidélité aux lois du royaume, ni les libéralités de joyeux avènement. De là dom Antonio partit aussitôt pour Lisbonne, où il fit son entrée avec cent hommes de pied et cent chevaux, et où il se fit couronner de la même manière, au milieu des mêmes cris de la populace et de l’inquiétude visible du reste des habitans. À Setubal, un coup de main du comte Vimioso fit partir les gouverneurs et mit la ville au pouvoir des partisans de dom Antonio. D’autres villes suivirent. Le feu semblait gagner et rayonner partout. Un instant le fils de Violante Gomez put se croire à peu près roi. Il s’en prodiguait à lui-même les témoignages par son impatiente activité, par son ardeur à mettre la main sur tout ce qui flattait son illusion ; mais c’était sa faiblesse de vivre dans l’illusion, de ne pas voir que dans ces triomphes, œuvre de la mobilité populaire, la confiance manquait, que l’impuissance et l’inquiétude étaient partout, qu’on ne croyait ni aux ovations ni à ce pouvoir improvisé qui n’avait ni armes ni soldats. Le prieur de Crato s’était endormi prétendant et s’était réveillé roi ; il se berçait un moment, comme dans un songe, de ce fantôme de royauté, et le songe se dissipait devant la brutale et sinistre apparition des bataillons espagnols.

La réalité, en effet, c’était l’Espagne s’ébranlant pour la conquête, c’était Philippe II, qui n’était pas homme à acheter un royaume pour l’abandonner ensuite, à s’arrêter devant cette pâle image d’une royauté faite par l’effervescence populaire. La mort du roi Henri ne l’avait point pris au dépourvu. Il laissait les gouverneurs se débattre dans leur trahison embarrassée et dom Antonio se démener dans son rôle d’agitateur ; mais il se tenait prêt : il avait accumulé heure par heure les préparatifs, il avait appelé d’Italie ses plus vieux soldats, espagnols, allemands, italiens, avec leurs chefs expérimentés, Fernando de Toledo, Prospero Colonna, Lodron, Sancho de Avila, et le jour où Moura le prévenait de la mort du cardinal il n’avait plus qu’à pousser son armée vers la frontière. Il fallait un homme pour conduire l’entreprise, et il n’y en avait qu’un, le duc d’Albe, le terrible pacificateur des Pays-Bas. Sa renommée militaire, une des premières de l’Europe, le lugubre retentissement de ses exploits de Hollande, faisaient de lui un épouvantail selon le mot dont on se servait. Nul ne pouvait assurément lui disputer la gloire d’être un des premiers exécuteurs de peuples. Il fut choisi pour cela.

Ce n’est pas que Philippe II l’aimât ; il ne lui pardonnait pas ses hardiesses, ses saillies d’indépendance et d’orgueil, et il l’avait tenu presque toujours, depuis son retour des Pays-Bas, dans une sorte de disgrâce à Uceda, où le duc vivait exilé, vieillissant et grondeur, trouvant que ses services étaient mal payés, se plaignant tout haut de l’ingratitude des rois, qui ont l’habitude d’exprimer le suc des fruits et de les rejeter ensuite. Il fallut l’opinion de Moura pour décider Philippe II, qui hésitait, et fixer son choix sur « l’homme d’Uceda, » comme on l’appelait dans l’intimité. Ce n’est pas que d’un autre côté « l’homme d’Uceda » fût très partisan de la conquête du Portugal ; il lui était arrivé de dire un jour au marquis de Los Velez, qui lui vantait l’annexion : « Quand tout sera espagnol, où pourront se réfugier nos enfans ? » Malgré ces nuages entre le roi et le duc, la nécessité rapprochait ces deux hommes si bien faits pour s’entendre, si naturellement complices dans les œuvres de politique violente. Le roi avait besoin du soldat ; le soldat n’était pas homme à résister à un ordre, à un geste, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que Philippe II ne prit pas même la peine de relever ostensiblement le duc d’Albe de sa disgrâce en le mettant à la tête de l’armée : il le fit partir directement d’Uceda pour Lerena, où se réunissaient les forces de l’expédition, ce qui faisait dire au vieux général qu’on l’envoyait conquérir des royaumes les mains encore chargées de fers. Le duc ne fut pas autorisé à se rendre à Madrid pour assister aux conseils où se délibérait l’entreprise dont il était l’exécuteur ; il ne vit le roi que plus tard, à Merida, marchant déjà sur le Portugal.

Une fois à l’œuvre d’ailleurs, « l’homme d’Uceda » ne se rappelait plus s’il avait approuvé ou désapprouvé. Le bruit des armes, la vue des vieux soldats qu’il avait connus le ragaillardissaient ; il se sentait jeune homme pour la guerre, et l’exil surtout n’avait pas attendri son âme pour les rebelles de toute sorte, car ceux qui défendaient leur pays, en Portugal comme dans les Flandres, étaient naturellement des rebelles. Pendant que les gouverneurs portugais en étaient encore à négocier pour couvrir leur trahison d’une apparence de concessions nouvelles de la part de la cour de Madrid, pendant que le prieur de Crato en était à conquérir sa fragile couronne dans les échauffourées populaires, l’armée espagnole était déjà en marche et s’approchait de Badajoz, où Philippe II se rendait lui-même avec la reine et le prince royal, comme pour rehausser l’éclat de cette entrée en campagne, et en réalité pour se tenir plus près des événemens. Le 27 juin 1580, l’armée réunie à Cantillena, dans une plaine, auprès d’une rivière qui courait le long de la frontière des deux royaumes, était prête à être passée en revue par le roi, pour qui on avait élevé un amphithéâtre au milieu du camp, au centre des lignes de l’infanterie italienne. Avant le défilé, le duc d’Albe, suivi d’un éclatant cortège, vint pour baiser la main de Philippe II et prendre ses ordres. Le vieux capitaine de l’empereur, qui semblait secouer le poids des ans et des infirmités, portait un vêtement aux couleurs de sa maison, bleu et blanc, sur la tête un bonnet orné de plumes magnifiques, à la ceinture une épée à la poignée d’argent, compagne de sa longue vie de soldat. Son attitude était martiale et superbe. Quand il s’approcha du roi, Philippe, qui n’ignorait pas l’art de régner et de gagner les hommes dont il avait besoin, le prit presque dans ses bras, le reçut de façon à lui faire oublier l’exil d’Uceda et le fit asseoir auprès de lui tandis que les escadrons et les bataillons défilaient, la mine fière et d’une allure confiante, comme s’ils marchaient à la plus juste des guerres. Un descendant du connétable Alvaro de Luna conduisait les gardes de Castille au riche costume de velours bleu rehaussé d’écarlate et d’or, Prospero Colonna commandait les Italiens de Toscane, le prieur de Hongrie, Carafa, les Napolitains, Lodron les Allemands. L’armée espagnole comptait vingt mille hommes. Le duc d’Albe trouvait que ce n’était pas beaucoup ; c’eût été peu en effet, si la diplomatie n’eût ouvert le chemin à ces soldats aguerris, poussés par une politique froidement impérieuse, conduits par un chef vieilli, mais toujours indomptable.

La force concentrée et fixe était dans un camp, la trahison et la décomposition étaient dans l’autre camp. Que pouvait le Portugal ? Il était, il se sentait miné par une corruption sans limites qui paralysait toute résistance, qui laissait moralement et matériellement le pays ouvert à l’invasion. Dans la noblesse, c’était à qui se hâterait d’envoyer son adhésion et de faire ses conditions. Le seigneur de Cascaea, une des places les plus importantes des bouches du Tage, faisait demander à Philippe II « des ingénieurs étrangers et un officier aussi étranger pour l’aider à se défendre contre ceux du pays. » Il n’y avait pas une ville de la frontière dont les magistrats ou les habitans principaux n’eussent été gagnés, pas une forteresse qui ne fût démantelée, que les commandans ne fussent prêts à livrer. Les gouverneurs ne pouvaient songer à organiser la défense, puisqu’ils n’avaient d’autre pensée que de hâter l’arrivée de l’Espagne et que le plus sûr moyen d’en finir était de désarmer la résistance. La royauté du prieur de Crato était un contre-temps dans leur plan ; mais dom Antonio lui-même, dans l’enivrement de sa brusque victoire, n’avait à opposer aux reitres du duc d’Albe que des soldats novices, levés précipitamment dans le plus bas peuple, et même en trouvant des soldats il n’avait pas de chefs à leur donner, — et, quand il aurait eu chefs et soldats, il n’avait ni armes ni munitions. Les arsenaux étaient vides, on ne trouvait que quelques arquebuses à distribuer aux hommes de bonne volonté qui demandaient des armes, et l’ambassadeur de Philippe II, Moura, notait avec ironie qu’il n’y avait à Lisbonne pour toute provision de guerre que quelques quintaux de poudre. Tout avait été laissé à l’abandon. C’est ainsi que les principales places de la frontière, Villa-Viciosa, qui était au duc de Bragance, Elvas, Olivença, tombaient au premier choc de l’invasion, et que s’engageait à l’extrémité de l’Europe ce duel où un roi improvisé n’avait pour dernière défense que beaucoup d’illusions et les forces diminuées d’un pays sur lequel s’abattaient à la fois la trahison, la famine et la peste. Le prieur de Crato seul ne s’abandonnait pas encore : il comptait jusqu’au bout, comme tous les désespérés, sur un secours étranger. Il s’obstinait à croire que l’Angleterre et la France ne pouvaient laisser périr l’indépendance portugaise, et s’accomplir une conquête qui agrandissait d’un royaume la puissance espagnole. Dans cette lutte inégale, dans cette détresse d’un petit pays, s’agitait une de ces questions qui revivent toujours, une question d’équilibre, de sécurité européenne, de garantie universelle devant une impatience de domination et de prépondérance.

C’est le côté diplomatique de cette question portugaise qui se lie singulièrement, vers la fin du XVIe siècle, à la question hollandaise. Les catholiques du midi et les protestans du nord luttent pour la même cause, contre le même ennemi, avec une fortune bien inégale. Les prétendans portugais n’avaient pas attendu le dernier moment pour agiter les cours de leurs démarches, pour rechercher l’alliance ou la protection de toutes les politiques émues de l’ambition croissante de l’Espagne. Avant la mort du roi Henri, ils négociaient déjà partout ; après la mort du roi, ils redoublaient d’efforts ; chacun d’eux, le prieur de Crato, comme le duc de Bragance, avait ses émissaires à Paris, à Londres, à Rome, même à Madrid, et de leur côté l’Angleterre, la France, le pape, avaient à Lisbonne des ambassadeurs, des agens de toute sorte occupés à débrouiller cette confuse intrigue nouée autour de la succession portugaise, observant tout, observés à leur tour par le pénétrant Moura, qui ne négligeait rien pour les suivre et pour les déjouer. La France envoya successivement l’évêque de Comminges et un agent plus obscur, Abadie ; l’Angleterre envoya Wolton, le pape expédia des légats ; ils étaient tous d’accord pour reconnaître que, si la lutte restait circonscrite entre Philippe II et le prieur de Crato ou le duc de Bragance, l’issue n’était point douteuse, que l’annexion se ferait, que l’Espagne aurait facilement raison d’une résistance d’avance frappée à mort par les divisions. C’est là que la question de succession cessait d’être exclusivement portugaise pour s’élever à la hauteur d’une question européenne qui touchait à toutes les situations.

Certes un intérêt commun liait toutes les politiques, subitement attirées dans ce fourré obscur et lointain. Le mâle et pénétrant esprit d’Elisabeth, la souveraine de la commerçante et protestante Angleterre, ne pouvait voir sans ombrage une annexion qui donnait la domination des mers et un nouvel ascendant politique en Europe au maître du Nouveau-Monde, à l’irréconciliable ennemi de la réformation. L’indépendance portugaise, si petite qu’elle fût, était pour l’Angleterre un rempart, une garantie, et elle pouvait être un levier, comme elle l’a été depuis, contre l’excès d’une autre prépondérance. La France à son tour, la France de la fin du XVIe siècle, ne pouvait voir sans crainte s’agrandir encore la puissance qui étreignait ses frontières, qui avait la main dans ses factions, qui était l’alliée des Guises. Henri III avait pour le pousser à l’action des raisons de sécurité ; Catherine de Médicis avait ses prétentions sur la couronne portugaise, prétentions légères, mais qui étaient du moins une arme : intérêt national, intérêt dynastique, intérêt politique du moment, tout se réunissait. Le pape lui-même, plus troublé que rassuré par le catholicisme envahisseur de Philippe II, ne demandait pas mieux que de contenir son terrible voisin de Naples et du Milanais, et d’instinct se sentait plus garanti par une action anglo-française que par la politique de Madrid. Ils étaient ainsi tous intéressés à ne pas laisser mourir cette petite indépendance menacée et à soutenir un prétendant portugais. Celui qui voyait le plus clair pour la France, c’était l’ambassadeur à Madrid, M. de Saint-Goard, qui, placé au foyer de l’intrigue espagnole et sous la pression des choses, concevait d’avance la politique d’Henri IV et de Richelieu. M. de Saint-Goard ne voyait d’autre remède que de laisser les Portugais se donner un roi avant l’invasion et de le soutenir. « Il est clair, ajoutait-il, que cela fait ils entoureront et défendront, le souverain de leur choix avec le courage qu’ils ont montré à d’autres époques, tandis que, continuant à rester divisés et sans chefs, ils succomberont facilement au premier choc de l’ennemi… En laissant se développer l’anarchie et le découragement qui minent ce qui reste des forces portugaises, tout ce que nous ferons sera d’aplanir le chemin devant les Espagnols. » C’est dans cette voie que M. de Saint-Goard poussait la France.

Il arriva alors ce qui s’est vu depuis plus d’une fois, ce qui est arrivé hier encore dans les affaires du Danemark. La défiance jetée entre toutes les politiques amena l’impuissance commune. Le pape ne demandait pas mieux que de retenir l’Espagne, mais il n’osait contrarier ouvertement ses desseins, et il déguisait ses craintes sous l’innocent et candide conseil de ne pas recourir à la force. La vigoureuse Elisabeth se montrait prête à soutenir la cause portugaise même par les armes. Deux fois elle fit sonder la cour du Louvre par son ambassadeur Cobham ; deux fois elle fit proposer à la France une alliance active, et, ne trouvant qu’une froideur évasive, elle se replia en elle-même ; elle n’avait pas envie de s’aventurer seule contre l’Espagne, au risque d’avoir à combattre chez elle l’agitation des catholiques, les conspirations qui se succédaient, les entreprises auxquelles pouvait encore servir de drapeau le nom de la belle et infortunée Marie Stuart. Elle comprit qu’elle jouerait trop gros jeu et elle attendit. Henri III et Catherine de Médicis voulaient bien, eux aussi, faire quelque chose pour arrêter l’ambition espagnole ; mais le faible Valois éludait les propositions de l’Angleterre sous prétexte qu’en fait de guerre et de sacrifices d’argent Elisabeth était toujours prête à promettre et reculait toujours quand il fallait tenir. Il se défiait de l’Angleterre, il redoutait d’attirer sur lui quelque redoutable vengeance de l’Espagne ; il craignait la ligue, il craignait les huguenots, et, perdu d’incertitudes, il évitait surtout de s’engager. Vainement Saint-Goard le pressait d’agir, d’envoyer tout au moins des ingénieurs et douze capitaines expérimentés comme le demandaient les Portugais : Henri III ne répondait pas plus aux confidences de son ambassadeur qu’aux propositions d’Elisabeth.

Faute d’une alliance dont la pensée naissait d’elle-même et qui eût probablement arrêté l’Espagne, la France et l’Angleterre se détournaient d’une politique qui ne devait pas être facile à réaliser, il est vrai, puisqu’elle est encore la généreuse chimère des esprits libéraux ; elles se bornaient à une hostilité toute diplomatique contre les plans espagnols et à une sympathie inerte pour le petit royaume en péril, faisant tout ce qu’il fallait pour exciter les Portugais et rien pour les soutenir, se prêtant à toutes les négociations, promenant leur intérêt et leur faveur du duc de Bragance, leur premier candidat, au prieur de Crato, ne décourageant aucune espérance, mais n’envoyant ni un soldat ni un vaisseau. Philippe II, dont la froide sagacité n’était pas facile à tromper, n’avait pas tardé à démêler ce jeu ; il avait vu que la France et l’Angleterre s’agitaient beaucoup, qu’elles craignaient l’annexion du Portugal, qu’elles protesteraient peut-être, mais qu’elles ne feraient rien, et c’est là au fond ce qui décida l’invasion. L’armée espagnole était déjà entrée en Portugal que dom Antonio ne désespérait pas encore, et promettait toujours à ses partisans l’intervention étrangère. Au dernier moment, le prieur de Crato fit une suprême tentative ; il s’adressa à la France et à l’Angleterre. Il offrait à Henri III une alliance intime et des compensations pour les droits problématiques de Catherine de Médicis. L’indécis Henri III, qui n’avait rien fait jusque-là, n’était pas homme à prendre une résolution quand le moment était presque passé ; il se montra violemment irrité de l’acte de force de Philippe II et ne répondît pas au nouveau roi portugais, le laissant à lui-même et à ses illusions. La reine Elisabeth, quoique pressée par quelques-uns de ses conseillers, ne se laissa pas plus entraîner. Elle avait toujours la haine de l’ambition espagnole, elle désirait le succès de dom Antonio et du Portugal ; mais elle n’était pas femme à sortir légèrement de la neutralité où les refus de la France l’avaient rejetée : elle gardait ses soldats pour une meilleure occasion, et elle faisait des économies, ce qui faisait dire à un de ses agens les plus intimes qu’il priait Dieu « que de semblables économies fussent aussi utiles à l’Angleterre que la reine l’imaginait. » Le dernier appel de dom Antonio eut le sort qu’ont souvent en politique les appels des désespérés et des faibles. Cette chance évanouie, le Portugal restait seul en tête-à-tête avec l’Espagne et ses bataillons, seul avec sa faiblesse, ses divisions, son découragement, sa misère et son roi plein d’illusions, pour soutenir une lutte où le sentiment populaire était le dernier complice d’une résistance inutile.


III

Alors le duc d’Albe s’élance. L’abandon de l’Europe, la trahison intérieure, la conspiration de toutes les craintes, rendaient l’œuvre facile en faisant du Portugal une proie livrée d’avance. L’armée d’invasion, sans être nombreuse, avait la supériorité que donnent la discipline et l’habitude de la guerre. Le vieux capitaine n’était pas cependant sans préoccupations ; il se trouvait sur un terrain nouveau, et l’indépendance portugaise avait en ce moment un auxiliaire redoutable, terrible, imprévu : c’était la peste qui avec la misère ravageait le pays et devant laquelle il ne fallait pas laisser faiblir le moral des soldats espagnols. Cette campagne, qui commençait aux derniers jours de juin 1580, ne fut pas une campagne ; ce fut une marche méthodiquement impétueuse à travers des villes qui tombaient d’elles-mêmes et des contrées dont les habitans essayaient en désordre une vaine défense. On croyait le duc d’Albe encore à la recherche de son chemin, vers la rive droite du Tage, du côté de Santarem, qu’il était déjà sur l’autre rive, en face de Lisbonne, à Setubal, faisant plier sous son épée la ville où quelques jours avant dom Antonio avait paru en roi, et donnant la main à la flotte espagnole, qui abordait l’entrée du fleuve. On le croyait encore à Setubal que déjà, par une foudroyante témérité, il avait jeté ses soldats sur l’autre rive du Tage, disant à un de ses officiers, qui restait stupéfait de la rapidité et du succès de l’opération : « Vois ce que c’est que les occasions ; les unes demandent l’audace d’un jeune homme, les autres la prudence et les lenteurs des vieux. » Il manquait la reddition du fort de Cascaes, dont la garnison aurait-pu aisément rejeter les envahisseurs à la mer, et qui, gardé par un des partisans de dom Antonio, Diego de Meneses, pouvait encore menacer l’armée espagnole dans ses positions nouvelles, dans ses communications avec l’escadre du marquis de Santa-Cruz. Ce fut bientôt fait : le fort fut sommé de se rendre, attaqué et pris en quelques heures avec son commandant. Diego de Meneses demanda à être traité selon les lois de la guerre. Le duc d’Albe lui fît répondre laconiquement qu’il pouvait se préparer à mourir, et ce vaillant homme qui avait refusé de partir comme gouverneur des Indes pour prendre part à la défense de son pays, qui avait peut-être plus d’intégrité et de courage que de tête, Diego de Meneses, fut une des premières et des plus nobles victimes dans l’obscure tragédie qui commençait. Le lieutenant de Philippe II le fit pendre aussitôt, punissant en lui la fidélité et l’indépendance, voulant faire un exemple pour tous les rebelles qui seraient tentés de résister.

Jusque-là cependant tout s’était passé sans lutte sérieuse. Il n’y avait eu que ce combat de Cascaes, suivi d’une exécution froidement impitoyable, et ce passage du fleuve qui était assurément une prodigieuse témérité. Il y avait un mois à peine que l’invasion avait commencé, et déjà l’armée espagnole se trouvait campée dans de fortes positions entre la mer et Lisbonne. Le duc d’Albe ne se serait pas lancé aussi impétueusement sur sa conquête, s’il avait eu en face de lui un autre ennemi ; mais il avait bien vite reconnu qu’on pouvait être audacieux impunément. C’était le malheur du Portugal d’être mal servi, mal commandé, mal préparé, de se sentir plus qu’à demi vaincu avant le combat.

La défense était à peine sérieuse. Ce n’est pas que dans ces quelques jours de royauté dom Antonio et ses partisans ne se fussent étrangement agités, et qu’il n’y eût une apparence d’enthousiasme populaire. Dom Antonio était partout, remuait tout et s’efforçait de tout animer autour de lui. Il se berçait de cette popularité trompeuse que donne un moment d’émotion publique et dont il croyait pouvoir se servir pour organiser une défense efficace ; mais ce n’était qu’une activité fiévreuse, confuse et stérile. Roi ou prétendant, dom Antonio portait la fatalité de toute une situation et d’un caractère peu fait pour se mesurer avec une crise où se jouait l’indépendance d’un pays. Le temps, les élémens, l’habileté, l’autorité, tout manquait. Il avait besoin de se fortifier, de s’assurer des positions, de combiner un plan d’action, et il n’avait ni ingénieurs, ni conseillers un peu instruits des choses de la guerre, ni chefs ayant l’habitude des armes. Son meilleur officier était un aventurier italien, Sforza Orsini, qui n’avait d’autre mobile que de pousser sa fortune là où l’on se battait et qu’on ne croyait même pas très sûr. Pour avoir de l’argent, le prieur de Crato était réduit à altérer les monnaies, à extorquer violemment des contributions, à mettre la main sur tout ce qu’il trouvait. Pour avoir une armée, il était obligé de recruter à la hâte des paysans novices qui savaient à peine porter une arme, et il en vint à donner la liberté aux esclaves noirs, qui étaient nombreux à Lisbonne. La noblesse fuyait, la classe moyenne s’inquiétait, la plèbe seule restait, violente et tumultueuse.

Lisbonne ressemblait à une ville en révolution plutôt qu’à une ville en défense. Des femmes du peuple s’enrégimentaient et parcouraient les rues avec des drapeaux. Des moines sortis de leurs couvens se mêlaient à la populace et excitaient toutes les passions ou se mettaient à la tête d’une compagnie. Les nègres, affranchis et transformés en soldats, se répandaient à leur tour dans la ville et se livraient à mille excès. La fureur de tous se tournait contre les suspects, contre les amis de l’Espagnol. Le bruit et les violences ne faisaient pas une armée. Un jour dom Antonio voulut aller visiter son camp : il trouva ses soldats couchés par terre, déguenillés et assez tristes. Il n’y avait autour du camp ni gardes ni sentinelles ; tout était à l’abandon. Et c’est avec ces soldats qu’il fallait affronter les terribles bandes espagnoles. Dom Antonio n’avait pour lui qu’un certain instinct qui relevait la légèreté de son caractère et la vanité de ses illusions. À ce moment extrême, Philippe II, qui était toujours prêt à négocier, même en se battant, voulut tenter encore une fois ce prétendant obstiné, et il lui envoya un plénipotentiaire qui devait s’entendre avec le chef de l’armée espagnole pour préparer un arrangement sans combat. Ce n’était pas l’affaire du duc d’Albe, qui n’avait qu’un pas à faire pour vaincre ; au lieu de favoriser la négociation, il la compliqua de ses hauteurs ; il prit avec le roi portugais un ton d’égalité et de protection méprisante. Dom Antonio, se relevant sous l’insulte, soutenu d’ailleurs par l’évêque de Guarda, se contenta de répondre froidement et fièrement : « Les rois sont des rois, les simples capitaines des capitaines, et la victoire, c’est Dieu seul qui la donne ! » Après cela, le choc décisif était inévitable.

Il ne se fit pas attendre. Une fois décidé à ne plus reculer et à disputer sa couronne, dom Antonio se tenait prêt dans ses lignes. Lisbonne au fond tremblait, dégoûtée de ses défenseurs, craignant les représailles d’un vainqueur irrité par la résistance. Le duc d’Albe ne songeait pas précisément à emporter la ville d’assaut et à la livrer à sa soldatesque ; il se présentait au contraire, — ce qui est toujours d’un bon effet, — en défenseur de l’ordre, en protecteur, en libérateur de la population paisible opprimée par la plèbe du prétendant. C’était le prétendant qu’il fallait abattre d’un coup pour s’ouvrir les portes de la ville, pour échauffer chez les bons bourgeois de Lisbonne le courage de la trahison. Le camp portugais était placé en avant de la capitale sur la rivière d’Alcantara, qui débouche dans le Tage. Ces environs de Lisbonne, qui sont aujourd’hui pleins d’habitations, de jardins et de cultures, étaient alors déserts. Il n’y avait qu’un pont massif de pierre jeté sur la rivière et une maison isolée. La petite armée de dom Antonio, au nombre de sept ou huit mille hommes, était là, barricadée dans une sorte de camp retranché élevé en toute hâte, défendue par le pont, touchant d’un côté à des collines boisées, de l’autre au Tage et aux navires restés fidèles à la cause nationale. Ce n’était pas une position sans force et sans avantages. Le duc d’Albe, qui s’était avancé prenant successivement les forts de Cascaes, de Saint-Julien, d’Oeiras, de Belem, avait bien vite saisi les avantages de cette dernière position, où l’attendait le prieur de Crato ; mais il avait vu aussi d’un coup d’œil ce qu’il y avait de vulnérable dans ces fortifications improvisées, inachevées et surtout mal liées, et il prit son parti.

Le matin du 25 août 1580, après une nuit passée à tenir en alerte, à fatiguer son ennemi, le vieux capitaine quitta son quartier-général suivi d’un brillant cortège d’officiers et alla se placer au centre de son armée. Il s’assit tranquillement à un poste d’où il pouvait embrasser le champ de bataille et il lança ses bandes, — Fernando de Tolède remontant la rivière avec ses cavaliers pour tourner les Portugais, et les Italiens de Colonna attaquant de front le pont d’Alcantara. Il faut tout dire : les Portugais soutinrent le premier choc, et ce fut même un carme déchaussé, Estevão Pinheiro, ardent partisan du prieur de Crato et de l’indépendance, qui l’épée à la main eut le singulier honneur de faire reculer pendant quelques minutes les terribles assaillans. Les Portugais se battirent plus d’une demi-heure, et dans cette demi-heure ils perdirent un millier d’hommes. C’était beaucoup pour ces conscrits. Dom Antonio, qui n’était ni un politique ni un général, se battit en soldat, corps à corps, se jetant au plus épais de la mêlée et enflammant les siens. Un instant il fut sur le point d’être pris ; il avait été blessé au visage et à la gorge par un garde-côte de Grenade qui ne le connaissait pas, et il se battait encore que déjà son armée débandée, frappée de terreur, jetant ses armes, fuyait par tous les chemins. Il fit ce qu’il put pour arrêter la déroute, et, voyant tous ses efforts inutiles, il se sauva lui-même, traversant Lisbonne comme un éclair sans se reposer un moment. Il ne s’arrêta qu’à Santo-Antonio de Tojal, puis à Santarem, pour se réparer, se remettre et voir clair dans sa situation. Lisbonne pendant ce temps se hâtait d’aller porter ses clés au vainqueur, qui, malgré les ordres les plus sévères, ne put la préserver complètement du pillage.

Ce ne fut pas, il est vrai, la fin de la lutte. L’évêque de Guarda, le comte Vimioso, ceux des partisans de l’indépendance qui avaient échappé au désastre d’Alcantara se répandirent dans le pays, partout où ils avaient de l’influence, pour essayer de réchauffer l’ardeur populaire et de lever de nouveaux soldats. Dom Antonio lui-même, réfugié d’abord à Santarem, ne cédait que lentement devant les Espagnols de Sancho de Avila lancés à sa poursuite, se repliant de Coimbre sur Aveiro, d’Aveiro à Porto. Là il eut encore une dernière illusion, une dernière chance. Dom Antonio retrouva un moment dans le peuple de Porto un éclair de l’enthousiasme qui avait fait sa royauté ; il crut presque pouvoir se défendre, et en même temps éclatait tout à coup une nouvelle étrange qui inquiétait terriblement le duc d’Albe : Philippe II venait d’être attaqué à Badajoz d’une maladie soudaine qu’on prit d’abord pour la peste. La mort de Philippe pouvait tout changer, tout remettre en question ; mais ce ne fut qu’un éclair. Philippe se remit bien vite, et le prieur de Crato, chassé de son dernier refuge de Porto, disparut subitement de la scène pour mener la vie errante et obscure du prétendant proscrit. Ce ne fut que trois mois après, au commencement de 1581, qu’il put s’embarquer pour la France. Il passa ces quelques mois à battre les monts et les vallées du Portugal, réduit à changer tous les jours d’asile et à se cacher sous tous les déguisemens, poursuivi, traqué, souvent serré de près par les Espagnols acharnés à le prendre et ne leur échappant quelquefois que grâce à la fidélité, au dévouement qu’il rencontrait encore. Une nuit, exténué d’une longue course, il s’arrêta pour se reposer au bord d’une rivière, lorsqu’on entendit tout à coup le pas des chevaux d’un détachement lancé à sa poursuite. La captivité aux mains des Espagnols était ce qu’il redoutait le plus, et il n’y avait ni barque ni aucun moyen de passer la rivière. Il eut un moment de désespoir. Un des plus obscurs de ses compagnons le prit aussitôt dans ses bras, se jeta à la nage avec ce fardeau d’un roi en détresse, et alla le déposer sur l’autre rive. C’était une vie mêlée d’aventures romanesques, de tribulations et de dangers. Le plus souvent il trouvait une hospitalité sûre et discrète dans les couvens de religieuses des contrées du Minho et chez des gens du peuple, chez des laboureurs. Personne ne le trahit. Une sorte de pitié populaire l’accompagnait et semblait voir en lui la pâle et errante image de l’indépendance portugaise réduite à se cacher dans les montagnes en attendant de disparaître tout à fait sur quelque navire préparé par une fidélité ingénieuse. Il n’était plus en réalité que cela devant l’astre ascendant de la domination étrangère.

C’est qu’en effet la défaite d’Alcantara avait été la déroute irréparable de l’indépendance. La prise de Lisbonne avait décidé de la soumission du Portugal en décourageant toutes les résistances, qu’un peu plus de bonheur qu’un peu plus d’habileté eût ralliées peut-être, et c’est ainsi que s’accomplissait l’annexion commencée par la diplomatie de Moura, poursuivie par les bataillons du duc d’Albe, définitivement consommée par Philippe II lui-même, qui arrivait bientôt à Lisbonne pour mettre le sceau de ses armes et de sa politique sur un royaume transformé en province. En peu de temps, l’occupation espagnole s’étendit au pays tout entier et à ses possessions ; il n’y avait plus qu’un point, les îles Terceires, où flottât encore le drapeau national, défendu jusqu’au bout par un homme dévoué à la fortune du prieur de Crato. C’est alors que la conquête commence à se révéler dans sa vraie nature, avec ses duretés, ses représailles et ses humiliantes servitudes. Tant que Philippe II n’était encore qu’un prétendant désireux de se faire accepter, il prodiguait les promesses, il dorait la chaîne ; après la victoire de la force, la main du maître étranger, du maître absolu et jaloux, s’appesantit sur le pays. La politique espagnole, à l’époque de ses excès de prépondérance, a été la grande promotrice de toutes ces tactiques à l’usage des dominateurs, et si notablement perfectionnées depuis : donner des amnisties qui ne protègent personne, faire sanctionner l’abdication d’un pays par des assemblées captées ou terrifiées, user une indépendance par la ruse ou par la force, par les faveurs corruptrices et les répressions sans pitié, transformer le sentiment de nationalité en sédition, la compression en défense de l’ordre, se servir des pusillanimités pour s’imposer, des divisions des classes pour régner. La politique espagnole, en Portugal comme dans les Pays-Bas, n’avait qu’une pensée, l’assimilation complète du royaume. Elle avait été trop rudement éprouvée dans les Pays-Bas pour ne pas se cacher un peu en Portugal : au fond, la pensée était la même. Les concessions faites par Philippe II à un reste d’autonomie n’étaient qu’apparentes ; les amnisties n’étaient qu’un piège ou une parade. Amnisties et concessions dépendaient de l’interprétation discrétionnaire des nouveaux maîtres. La vérité, c’était la répression.

La première victime poursuivie, recherchée par la politique espagnole fut naturellement le prétendant, dont Philippe II mit en somme la tête à prix. Philippe promettait toute sorte d’avantages et de privilèges à ceux qui le livreraient ou aideraient à le saisir, et il absolvait d’avance ceux qui le tueraient en cherchant à le prendre. Après le prétendant fugitif, c’étaient les amis, les partisans de sa cause, les compagnons de sa mauvaise fortune. Après les amis et les compagnons de dom Antonio, c’étaient les amis, les parens de ses compagnons, et de proche en proche c’étaient tous ceux sur qui pouvait s’étendre un soupçon d’hostilité contre l’Espagne. La mère du comte Vimioso, avec sept de ses filles, fut envoyée en Castille et enfermée dans la tour de Torquado. La fidélité de Diogo Botelho à la cause nationale et au prétendant attira sur sa famille toutes les persécutions : sa femme et ses filles furent exilées, son fils fut jeté pour de longues années en prison, trois de ses sœurs qui étaient religieuses se virent brutalement arrachées à leur couvent et traînées par des soldats en Espagne. La veuve de Diego Meneses fut bannie et dépouillée de ses biens. Phebus Moniz, le député de Lisbonne, expia lui aussi la hardiesse de ses discours. Des religieux furent poursuivis, chassés du pays ou emprisonnés ; d’autres, tels que le gouverneur de Fayal, subirent d’atroces supplices. Personne n’était à l’abri du soupçon, et chaque jour faisait de nouvelles victimes.

Ceux qui s’étaient laissé séduire d’abord par l’idée de l’union, qui avaient cru aux avantages de la fusion des deux pays et avaient été les partisans de l’Espagne, commencèrent bientôt à voir qu’ils s’étaient trompés, qu’il n’y avait de vrai que la prostration et l’abaissement sous le joug le plus dur. Le duc de Bragance lui-même, qui, pour ne pas s’allier au prieur de Crato, s’était hâté de faire sa soumission, et à qui Philippe II avait passé au cou la Toison-d’Or en le décorant de la dignité illusoire de connétable de Portugal, le duc de Bragance ne tarda point à se sentir diminué et froissé. La duchesse sa femme, qui était petite-fille de roi et qui avait aspiré à une couronne qu’elle eût si bien portée, la fière Catherine de Bragance se débattait vainement pour garder la supériorité de son rang vis-à-vis du duc d’Albe. Le vieux capitaine, qui savait se mettre à l’aise, en riait de son rire hautain avec Philippe II. « Comment t’a-t-elle traité ? disait le roi à son généralissime. — Le mieux du monde, répliquait le duc d’Albe. — Elle t’a donné de la seigneurie ? — Mieux, sire. — De l’excellence ? — Mieux encore. — De l’altesse alors ? — Bien mieux que tout cela ; elle m’a dit tout le temps : Jésus ! » Le fait est que la pauvre duchesse, voulant concilier sa crainte et son amour-propre, s’était ingéniée en tours de langage pour éviter de donner une qualification à son terrible interlocuteur, et elle avait cru se sauver par cette exclamation tout impersonnelle. Tout n’était pas puérilité d’étiquette, et les Bragance ne sentaient point seuls l’humiliation croissante. Ils en étaient déjà tous à se repentir de leur adhésion et à s’apercevoir que l’union, c’était la servitude sans compensation, mais non pas sans péril. Le mot de l’annexion, il est dans un vieux petit livre, — Histoire de dom Antoine, roy de Portugal, — écrit en plein XVIIe siècle par une dame française qui ne se doutait pas qu’en parlant de Philippe II elle résumait d’un trait le caractère de toutes ces entreprises. « Il ne laissa, dit-elle, en Portugal pas un homme de tête ni de courage, afin de n’être point troublé dans la possession de ce royaume. Après que Philippe eut satisfait pleinement sa vengeance, il déchargea le peuple de quelques impôts… » Le système est là tout entier, et il n’a pas vieilli.

Ce qui restait après tout de l’indépendance portugaise, c’était ce roi qui avait été si peu roi, et qui ne reste pas moins, dans ce lointain du XVIe siècle, le précurseur de tous les bannis des trônes, le chef de la famille des princes errans. Cent soixante-six ans avant Charles-Edouard d’Angleterre, il avait promené sa fortune humiliée à travers les montagnes de son pays ; cent soixante-six ans avant le prétendant anglais, il vint montrer à l’Europe ce que c’est qu’un prince portant partout l’inquiétude et l’embarras du proscrit découronné toujours dans l’attente d’une occasion. Dom Antonio avait passé trois mois à se dérober aux Espagnols, qui le poursuivaient avec âpreté et qui surveillaient toutes les côtes pour l’empêcher de fuir. Philippe II tenait à l’avoir entre ses mains. Ce ne fut qu’à l’adresse de quelques amis que le prieur de Crato dut de pouvoir s’embarquer le 6 janvier 1581 sur un bâtiment flamand qui l’amena en France. C’est alors le roman de l’exil qui commence pour lui, roman plein d’agitations, d’aventures nouvelles, de décevantes poursuites, de misères et de dangers. Il ne faut pas traiter à la légère ce bâtard illustre, qui n’a guère de place dans l’histoire, et qui a laissé comme un reflet fugitif de son passage dans tous les mémoires contemporains. Tant qu’il avait été en Portugal, offrant au moins un point d’appui, si équivoque et si faible qu’il fût, pour une politique de résistance aux desseins espagnols, on n’avait rien fait pour lui, on ne l’avait même pas reconnu ; proscrit, il fut traité en roi par la France et par l’Angleterre. Il fut reçu au Louvre par Henri III et Catherine de Médicis, cette autre prétendante à la couronne de Portugal, qui n’avait peut-être songé à parler de ses droits, selon la maligne remarque d’un vieil historien, « qu’afin de faire croire qu’elle était d’assez bonne maison pour prétendre à la succession d’un royaume. » Dom Antonio eut son entrée à Paris et fut l’hôte du Louvre. En Angleterre, la reine Elisabeth l’accueillit aussi en souverain, « de façon à lui faire tout espérer. » C’était toujours une arme dont on pouvait se servir contre Philippe II. Dom Antonio mettait là ses espérances, et deux fois en quelques années effectivement il put croire encore qu’il touchait de la main son mirage, que ses espérances allaient devenir une réalité.

Une première fois, en 1583, Catherine de Médicis lui donna toute une flotte, six mille hommes et Strozzi pour aller prendre position aux îles Terceires, où flottait encore son drapeau. Le roi portugais alla s’embarquer à Nantes avec ses compagnons d’exil et nombre de gentilshommes français. Beaucoup de huguenots, heureux d’aller combattre l’Espagnol, étaient de cette expédition aventureuse. Tout marcha bien d’abord ; on débarqua aux Terceires, on triomphait. Une bataille navale engloutit toutes les espérances ; Strozzi fut tué dans le combat, la flotte fut dispersée, et le conquérant portugais revint à grand’peine en France ; il aurait pu donner son royaume pour un vaisseau. Une seconde fois, quelques années après, la reine Elisabeth donnait à dom Antonio une escadre avec l’amiral Drake et douze mille hommes avec lord Norrys pour général. Cette fois on toucha presque le but : on alla jusque sous les murs de Lisbonne, on campait aux portes de la ville, lorsque Norrys, voyant sa petite armée fondre chaque jour par les maladies, se replia tout à coup pour se rembarquer sur les vaisseaux de Drake sans vouloir rien écouter.

Le réveil de chacune de ces entreprises fut rude. Dom Antonio retombait du haut de ses espérances dans une vie précaire et disputée ; il n’était pas même en sûreté. Philippe II, l’homme aux vastes trames et aux ressentimens profonds, qui s’irritait de toutes ces tentatives, Philippe II ne quittait pas du regard son pauvre rival, sur lequel il voulait remettre la main. « Voyez la reine-mère, écrivait-il à son ambassadeur en France, et tâchez par toute sorte de moyens de vous le faire livrer. C’est chose importante à mon service. » Et au pape Philippe disait : « Que votre sainteté fasse des démarches auprès de Henri III et de Catherine pour qu’ils abandonnent la cause de ce bâtard réprouvé ! » Au besoin, le roi espagnol ne dédaignait pas d’organiser le meurtre et les guets-apens autour du fugitif. Dom Antonio s’était établi à Rueil, et fut obligé de s’enfuir pour échapper à quatre assassins soudoyés par l’Espagne. La reine-mère lui donna un château pour asile en Bretagne, et là encore il fut sur le point d’être livré par le duc de Mercœur, qui était l’allié de Philippe. Il n’eut que le temps de se sauver chez un gentilhomme des environs d’Auray, du Plessis du Guest, pour aller de là secrètement à Beauvoir en Poitou, chez la duchesse de Loudunois. À Beauvoir, mêmes menaces de la part du duc de Mercœur, et la duchesse de Loudunois lui donna des chevaux, de l’argent avec une escorte pour s’échapper encore. Dom Antonio ne trouva enfin de sûreté qu’à La Rochelle au milieu d’une population protestante qui l’accueillit comme un proscrit, comme un ennemi de Philippe II, et dans les rangs de laquelle il n’y avait ni traîtres ni assassins.

Il allait ainsi errant et délabré, un jour en Bretagne, un autre jour en Poitou, tantôt autour de Paris, tantôt à La Rochelle, épuisant ses ressources, vendant ses joyaux, réduit à vivre d’emprunts ou de secours du roi de France, et la féroce raillerie de d’Aubigné le peint d’un trait dans le baron de Feneste en parlant de la jobélinocratie du prince Malaisé de La Rochelle. Dom Antonio, toujours prêt à se reprendre à l’illusion, espéra une dernière fois. Ce fut à l’avènement d’Henri IV, qui lui permettait au moins de respirer, qui s’intéressait à sa cause et qui écrivait à M. de Beauvais : « Vous remercierez le roy de Portugal de l’affection qu’il a à mon endroit et lui direz que si Dieu permet quelque bon établissement en mes affaires, il cognoistra que les siennes me sont très recommandez… » Henri IV lui fit dire que, s’il voulait assister à son sacre, il aurait le premier pas, et il lui réservait un rôle dans ses plans contre l’Espagne ; mais dom Antonio était à bout d’épreuves : il mourut à Paris en 1595, avant que rien pût être fait. On mit son cœur au couvent des religieuses de l’Ave-Maria, son corps au couvent des grands cordeliers ; On lui éleva un tombeau avec deux épitaphes latines, et ainsi disparut, selon le mot du nouvelliste l’Estoile, « dom Antonio, roy de Portugal, au moins qui l’avoit esté, car son train estoit réduit à celui d’un bien simple gentilhomme. » Le Portugal, pendant ce temps, s’enfonçait de jour en jour dans cette ombre que ses historiens ont appelée la captivité. Camoens avait raison quand, s’éteignant au lendemain d’Alcacer-Kebir et prenant sa patrie en compassion, il s’était écrié : « Au moins je meurs avec elle !… » Le cri de l’âme nationale s’était exhalé du cœur d’un poète avant la crise suprême.

Lorsque Philippe II en était encore à préparer le triomphe de ses convoitises par tous les subterfuges et par tous les moyens, sans dédaigner même les raisons sérieuses, il écrivait à son ambassadeur Moura, chargé de veiller au lit du roi-cardinal : « Vous pourrez lui dire aussi qu’il sait très bien que cette différence entre Portugais et Castillans n’est qu’un mot vain et faux, puisque les uns sont aussi Espagnols que les autres, et qu’ils diffèrent si peu de langue, d’habitudes, de mœurs, que beaucoup de grandes et moyennes maisons de Castille procèdent du Portugal, et toute la noblesse des deux royaumes est unie par des liens de parenté, de manière qu’on peut bien voir que cette opinion vaine ne se fonde que sur l’ignorance populaire, incapable de raisonner et fomentée par des intérêts particuliers… » C’était peut-être à demi vrai avant l’annexion, c’était déjà moins vrai quand l’annexion fut commencée, ce n’était plus vrai du tout quand elle fut définitivement accomplie : tant la force va contre son but. La force ne prime pas le droit, comme le disent les présomptueux de la politique : elle profite quelquefois de l’éclipse du droit, des défaillances de ceux qui seraient intéressés à ne pas le laisser s’obscurcir, et le plus souvent elle est la grande corruptrice des combinaisons les plus simples, les plus naturelles. Il n’y a de fusions vraies que celles qui ont le peuples eux-mêmes pour complices. Les autres ont un lendemain, quand le sentiment du droit se réveille, quand l’énergie d’une nation s’est assez retrempée dans le malheur, et ce lendemain des annexions violentes s’appelle une révolution d’indépendance.


CHARLES DE MAZADE.