75%.png

Une Autobiographie de Machiavel

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

UNE
AUTOBIOGRAPHIE DE MACHIAVEL

I. Scritti inediti di Niccolò Machiavelli, 1 vol. ; Firenze 1860. — II. Opere inedite di Francesco Guicciardini, t. X ; Firenze 1867. — III. Opere complete di Machiavelli, nuova edizione per cura di Pietro Fanfani ; Firenze 1873. — IV. Le Prince avant le Prince, ou un plagiaire de Machiavel, par M. Nourrisson, comptes-rendus de l’Académie des Sciences morales, 1873.

La discussion sur les intentions de Machiavel dans le Prince ne finira-t-elle jamais, et serons-nous toujours réduits à nous demander si c’est de bonne foi qu’il a écrit un manuel de politique astucieuse et violente à l’usage des tyrans, comme si l’on écrivait de bonne foi des leçons de scélératesse, ou bien serons-nous contraints de supposer qu’il a voulu, pour l’instruction des peuples, dévoiler les plus odieux secrets du gouvernement despotique, semblable à cet orateur de l’antiquité qui, portant la parole devant un tribunal, n’élevait la voix bien haut que pour la galerie, et songeait beaucoup moins aux juges qu’aux braves quirites amassés autour du forum ? Dans ce cas, il fallait que le publiciste le plus fin que Florence ait possédé comptât beaucoup sur la sagacité du vulgaire et bien peu sur la pénétration du despote auquel il dédiait son livre et adressait ses conseils.

Voici qu’un philosophe érudit complique la question : il fait un curieux rapprochement entre le livre de Machiavel et celui d’un certain Niphus, Nifo, professeur à l’université de Pise, et il déclare que celui-ci a pillé celui-là, que le professeur a fait plus qu’imiter, qu’il a copié le publiciste, et en effet, s’il y a larcin, c’est le premier qui est le plagiaire. On regrette que cette accusation, quoiqu’elle porte sur un homme aujourd’hui tombé dans l’obscurité, ne soit pas appuyée sur quelques textes mis sous les yeux du public. Un ou deux passages confrontés auraient été plus concluans, plus piquans même que des indications par chiffres de chapitres. Pour prouver un vol à des jurés, un ou deux bons corps de délit exposés sur la table sont plus probans que la désignation des maisons qui ont été le théâtre des exploits du voleur, et dont on se contenterait de donner le numéro en disant : « Allez-y voir ! » Au reste, le savant M. Nourrisson se range à cette opinion, que Machiavel a fait une théorie de la tyrannie, ce qui ne paraît ni entièrement vrai ni tout à fait équitable.

Voici d’un autre côté que M. Pietro Fangani, un maître de la langue toscane, de concert avec M. Passerini, écrivain très versé dans la connaissance des archives, publie du secrétaire florentin une édition qui contiendra les documens nouveaux venus à la lumière depuis quinze ans, édition longtemps attendue, décrétée au lendemain de la révolution de 1859 par un arrêté du gouvernement provisoire. Il est remarquable que Florence, aussitôt qu’elle s’est sentie libre, ait demandé une réimpression complète, sans réticence aucune, de son célèbre publiciste : habitude bien italienne que celle de célébrer un événement par la publication somptueuse d’un classique ! Ici toutefois c’était comme un anneau qui rattachait l’Italie moderne à celle du XVIe siècle et l’unité enfin réalisée aux premiers projets unitaires qui aient pris naissance dans ce pays. Ces treize années employées à préparer une édition définitive sont une image de la lenteur avec laquelle la lumière se fait sur les intentions de l’auteur du Prince. Est-il possible qu’on en soit encore à les ignorer ?


I

Pourquoi Machiavel ne s’est-il pas raconté lui-même, comme l’ont fait tant d’autres en Italie, comme l’a fait son ami Guichardin, dont les confidences, après bien des scrupules de la famille et malgré la défense du vieil ancêtre, ont été livrées au public [1] ? Pourquoi n’avons-nous pas dans les formes une autobiographie de Machiavel ? S’il l’eût écrite, s’il eût pu prévoir les ténèbres que le changement des choses et des hommes a répandues sur ses œuvres principales, il nous semble qu’il aurait pu s’exprimer en ces termes : « On doute si j’ai été un fidèle républicain ou un intrigant besoigneux qui s »est mis à la suite des Médicis. Lisez ma correspondance, vous verrez que j’avais consacré toutes les forces de mon esprit au service non pas d’une opinion, mais de mon pays de Florence d’abord, et puis de l’Italie entière. J’avais un autre but, qui me paraissait encore plus élevé, la science. Les Italiens du XIXe siècle, même quand ils lisent un roman, une poésie, quand ils assistent à un drame, à une comédie, se demandent d’abord si l’auteur est néo-guelfe, unitaire, fédéraliste, monarchiste, républicain ; ils veulent même savoir s’il est libre penseur, ce qu’il pense des jésuites, s’il est un paolotto [2]. Il faut, chez eux, absolument se mettre sous un drapeau et s’y tenir. En cela, il est vrai, ils ne s’éloignent pas trop de leurs contemporains des autres pays. O vous, Italiens, nos arrière-neveux, vous avez raison dans une certaine mesure d’exiger des hommes publics des principes arrêtés, une conviction politique à laquelle on est obligé de garder une honorable fidélité ; mais ne jugez pas de nous, vos devanciers, par vous-mêmes. Songez que nous autres, nous avons été les jouets d’une fortune aussi capricieuse que cruelle, qu’une victoire des Français ou des Espagnols décidait tous les ans, tous les mois peut-être, de notre sort, que nous n’étions pas maîtres chez nous : comment l’aurions-nous été de nos opinions ? Où sont les monarchistes décidés, où sont les déterminés républicains de notre temps ? Il n’y en a pas. Tous les cœurs un peu bien placés étaient florentins, italiens, et, suivant les circonstances, se portaient vers les Médicis ou s’éloignaient d’eux pour rester italiens et florentins. Laissez vos systèmes rétrospectifs : lisez tout ce qui est sorti de ma plume, rapportez-le à telle ou telle année de l’histoire, et vous connaîtrez ma pensée. J’ai pu me tromper : il ne s’agit pas de m’innocenter absolument ; mais n’oubliez pas comment on vivait, comment on pensait autour de moi. Tenez compte aussi de ma vie, de mes mœurs, de mon humeur, et vous ne serez pas dupes de quelque malentendu qui ne serait l’effet que de votre maladresse. »

Grâce à quelques documens inédits ou laissés de côté, on pourrait aisément suppléer à ce que Machiavel n’a pas fait. Il ne faut pas s’y tromper : la biographie des auteurs fut toujours tirée de leurs livres. Tous ces récits que nous avons sur Dante, sur Pétrarque, sur Boccace, que l’on considère comme authentiques, — et l’on n’a pas tort, — on s’imagine qu’ils ont été recueillis sur les lèvres des contemporains, formés de témoignages vivans et curieusement réunis ; on s’imagine l’amitié ou l’admiration tenant la plume sur la tombe à peine fermée du grand écrivain. Ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées. Quelques mots caractéristiques dont la génération s’est souvenue, quelques anecdotes souvent défigurées, voilà toute la part de la tradition : la meilleure partie est puisée dans les œuvres de l’auteur et dans toutes les pages qu’il a signées. Machiavel a été raconté de la même manière et d’après des matériaux incomplets. Ce n’est pas une histoire du publiciste que l’on prétend écrire ici : cela serait ou superflu ou prématuré ; il suffit d’indiquer quelques points principaux de sa vie et de tirer de lui-même comme un fragment d’autobiographie dont la critique aurait grand besoin. Les aveux de ses amis intimes pourront aussi venir au secours de l’insuffisance des siens.

Trop généralement on étudie Machiavel comme Aristote, Grotius ou Puffendorf, sans se préoccuper de son caractère, sans lire, si ce n’est du pouce, sa correspondance : on daigne faire une exception pour sa fameuse lettre à Francesco Vettori, connue seulement depuis soixante ans, et qui a porté un premier coup au jugement superficiel de Rousseau ; mais le reste, on n’en tient pas compte. Qui s’est arrêté par exemple à déchiffrer ces fragmens de missives qui laissent entrevoir des choses bien inattendues sur les mœurs de cette Florence dont Savonarole a été le Jérémie ? Les amis de ce Vettori et de Machiavel faisaient de singulières expéditions nocturnes dans Florence, et l’auteur des Discours sur Tite-Live comme du Prince s’arrête à en composer l’odyssée pour son honorable compère, onorando compare, ambassadeur de la république près du pape Léon X. Je crois qu’en matière de pareils désordres l’ancien secrétaire florentin est justifié par sa faiblesse avouée pour le beau sexe. Machiavel espère de Vettori une intercession puissante auprès des Médicis, et il l’amuse par ces peintures où la pudeur des éditeurs a donné d’indispensables coups de ciseau. A ce moment, Florence était plus païenne que Rome et Athènes ; vingt ans plus tard, on brûlait et on pendait pour les débordemens de cette espèce. Croit-on que des traits de ce genre soient indifférens quand on veut comprendre de quelle manière dans cette ville de plaisirs et de commerce on concevait la monarchie ou la république ?

Lit-on beaucoup les poésies de Machiavel ? On sait que les historiens de la littérature les ont condamnées comme prosaïques, et l’on passe outre, la conscience en repos : assurément, si l’on est dilettante, on n’a pas entièrement tort ; mais le moyen de connaître la causticité de ce Florentin le plus florentin de tous ceux qui cherchaient sur le Lung’Arno le soleil d’hiver ou sur les degrés de la Nunziata la fraîcheur des soirs d’été, si l’on ne connaît pas son poème inachevé de l’Ane d’or ou le prologue de la comédie de la Mandragola ? Machiavel était le roi des médisans dans la ville du monde où l’on a dit le plus de mal du prochain :


« Après avoir jadis occupé mon esprit à mordre tantôt celui-ci, tantôt celui-là je demeurai un temps assez tranquille, doux et patient,

« N’observant plus les défauts d’autrui, cherchant de quelque autre manière à trouver mon profit, en sorte que je me crus guéri de mon vice.

« Mais ce siècle méprisable et corrompu est cause que, sans avoir les yeux d’Argus, on voit toujours beaucoup de mal et peu de bien.

« C’est pourquoi, si je répands un peu de poison, bien que j’aie renoncé à l’habitude de médire, j’y suis forcé par le temps actuel, qui est riche en cette matière [3]. »


C’est du sarcasme philosophique ; mais suivez sur le terrain des matières d’état un homme qui pense tant de mal de ses semblables, et de son opinion fâcheuse sur la nature humaine sortira une théorie, de sa théorie des applications qui sont loin d’être gaies. L’auteur du Prince et des Discorsi ne plaisante plus, ou bien son ironie est acre, et alors il convient de se souvenir qu’il se joue dans une certaine mesure de ses lecteurs. Machiavel aime à étonner, et lorsque nous sommes effrayés de sa froideur dans l’apologie du crime, nous n’apercevons pas le paradoxe qui pointe à travers son beau sang-froid. Il a souvent le ton moqueur de Méphistophélès faisant de la politique : il est un peu pervers, plus railleur que méchant, beffardo, a dit avec justesse M. Ranalli, dont nous ne voudrions pas d’ailleurs adopter toutes les idées [4]. Jusque-là je ne vois pas que l’on ait saisi ce trait important du publiciste. Machiavel avait trop d’esprit. « Vous avez toujours été d’une humeur s’éloignant de l’opinion commune, toujours inventeur de choses nouvelles, extraordinaires, » lui écrivait Guichardin, homme prudent et grave qui professait après tout les mêmes principes, mais qui n’avait garde d’en faire montre. Dans ses Considérations inédites sur les Discorsi, l’ami qui riait de cette tendance au paradoxe devient un critique et la prend plus au sérieux. Il dit à propos des cruautés recommandées aux souverains : « Il faut que le prince soit prêt à user de ces moyens quand ils sont nécessaires, et pourtant qu’il ait la prudence, toutes les fois qu’il sera possible, d’établir son pouvoir sur l’humanité et sur les bienfaits, ne prenant pas ainsi pour règle absolue ce que dit cet écrivain, à qui ont toujours plu outre mesure les remèdes extraordinaires et violens [5]. » Il dit « la prudence, » non la justice ou la bonté ; le sens moral n’y gagne rien. La plume de Guichardin a été discrète, et il a conservé un renom de prud’homie et de gravité, ce qui ne l’a pas empêché d’être le tuteur politique du duc Alexandre et de faire l’apologie de ses scélératesses. Machiavel, qui n’a rien fait de semblable, mais qui, fanfaron de perversité dans un siècle mauvais, affecte de dire le secret de tout le monde, Machiavel a donné son nom à l’astuce et au meurtre érigés, non sans vanité, en théorie.

On voit déjà quels pièges attendent le lecteur de Machiavel qui méconnaît son caractère ; ne craignons pas d’y insister. En supposant que la persévérance dans les opinions fût en honneur et généralement pratiquée, ce qui est une hypothèse gratuite, le genre de vie de Machiavel n’était pas de nature à le maintenir ferme dans la ligne adoptée. Un homme de convictions sait être pauvre ; cette force d’âme manquait à l’écrivain. Cinq ou six jours après être sorti de prison, encore endolori peut-être de la torture, il est en partie fine avec des amis qui lui sont communs, à lui et à son correspondant Vettori ; il raconte de quelle fenêtre équivoque et bien connue de l’ambassadeur on a vu passer la procession. Il faut bien le dire, cet homme de quarante-quatre ans oublie volontiers en compagnie de jeunes gens qu’il a quatre enfans et une femme. Elle s’appelait la Marietta ; on lui a fait l’honneur ou l’injure de voir en elle le modèle de cette dame Onesta de la nouvelle de Belphégor, qui, malgré ses vertus, est pour son démon de mari la plus rude des pénitences et le contraint de regretter l’enfer. « J’ai besoin de dépenser, je ne puis m’empêcher de le faire, » écrit Machiavel à son ami. A Florence, il possède la Riccia, qui n’a pas le droit d’être difficile, et pourtant il ne jouit pas de son estime entière et de sa confiance : jugez par là du sérieux de la vie de ce joyeux compagnon. Vettori, pour le décider à venir à Rome, se sert de l’appât dont il est friand : l’ambassadeur a non loin de chez lui tout ce que son compère peut désirer. Plus tard, un autre ami, Guichardin, se trouve chargé de ses commissions pour une belle personne de Faënza : il lui en fallait partout où périodiquement l’appelaient ses affaires. Que voulez-vous ? les délassemens sont nécessaires à un homme d’état ; seulement, quand il n’est pas riche, le voilà exposé à plus d’une tentation. Ne serait-ce que pour cette raison, il ne faudrait pas trop s’étonner qu’en un temps d’indulgence excessive le secrétaire de la république eût recours aux Médicis.

A ce que Machiavel nous apprend lui-même sur ce chapitre, ajoutons un trait que nous fournit Guichardin au dernier volume de ses œuvres inédites. L’auteur du Prince, vieux galant de cinquante-sept ans, j’ai peine à le dire, avait les bonnes grâces d’une certaine Barbara, cantatrice agréable pour laquelle il ajouta les intermèdes que l’on trouve dans la comédie de la Mandragore. L’historien, encore vert, plus jeune de quatorze ans, remarquez-le, se plaint de la brillante artiste qui nuit aux relations de l’amitié, et détourne le publiciste moins grave que mûr de la résidence de Finocchieto, maison de campagne de Guichardin dans le pays montueux et solitaire de l’Apennin. Il imagine une dame idéale, madonna di Finocchieto, accusant Machiavel de la mépriser parce qu’elle est simple et un peu sauvage au milieu de ses rochers, de la délaisser, quoique fidèle et vertueuse, pour courir après sa Barbara, qui n’est pas belle seulement pour lui : « Ta Barbara, comme toutes ses pareilles, s’efforce de plaire à tous et cherche moins à être qu’à paraître. Tes yeux, accoutumés à la société d’une courtisane, pourvu qu’ils aperçoivent quelque agrément, ne vont pas plus loin demander la réalité. Toi qui as lu et composé tant d’histoires, toi qui as tant vu le monde, tu devais savoir qu’on exige une autre beauté, une autre apparence dans celles qui, pleines de chastes pensées, ne veulent plaire qu’à un seul homme à qui elles appartiennent par des nœuds légitimes, et dans une femme qui vit avec tous les hommes et n’en aime aucun. Et si, par une longue pratique avec de semblables infantes, — car j’entends dire que tu n’as jamais vécu autrement, — tu en es arrivé à trouver que leurs mœurs corrompues sont bonnes et dignes des personnes de notre condition, tu devais te souvenir que c’est témérité de juger à première vue… Je ne méritais pas d’être ainsi dédaignée. A défaut d’autre conseil, tu aurais bien pu en être averti par ta Barbara elle-même. Bien que son nom n’exprime que cruauté et barbarie, elle renferme en elle, pour m’en tenir à tes propres paroles, tant de gracieuseté et de tendresse qu’elle en aurait assez pour toute une ville. »


Après toutes ces épigrammes sur la belle cantatrice, la dame de Finocchieto, afin de gagner le cœur de Machiavel et de le déterminer à lui faire quelques visites, finit par lui offrir pour sa belle une bonne part des fruits de son domaine. Cette Barbara allait de ville en ville, recommandée par son vieil amant, chanter les intermèdes de la Mandragore, suivie de mulets et d’estafiers : ce n’est pas faire injure aux cinquante-sept ans de Machiavel de supposer qu’ils étaient obligés de faire souvent les frais des estafiers et des mulets. Comment s’étonner que son fils, en annonçant sa mort l’année d’après, ait dit à un parent qu’il laissait sa famille dans la gêne ? Que deviennent donc les tirades éloquentes sur l’inflexible citoyen mort pauvre parce qu’il n’a pas trahi ses convictions ? Quand on rapproche de tout cela sa correspondance, où il demande avec instance de l’emploi, on est loin des déclamations dont il a été l’objet, des jugemens outrés où on le représente tantôt comme une âme servile, tantôt comme un républicain antique. Beaucoup de Florentins étaient servi les, et il ne le fut pas ; de républicains antiques, il n’y en avait pas un, et il ne l’était pas plus que les autres.

Nous ne vaudrions pas porter une grave atteinte à un écrivain illustre et à un grand homme après tout. Machiavel avait de l’honneur, c’est-à-dire, suivant les idées du temps, qu’il était pourvu d’un noble orgueil, jaloux de sa dignité virile et de son indépendance ; ce sentiment lui faisait une loi de ne pas baisser pavillon devant un ennemi beaucoup plus que de rester fidèle à son drapeau. Avait-on reçu quelque offense des Médicis, ou bien, si elle venait d’ailleurs, avaient-ils refusé de la châtier, on s’associait à une conjuration contre eux. C’était de l’honneur selon le vieux préjugé corse. On en usait de même envers la république. Aussi ceux qui rappelaient la famille régnante ne comptaient jamais parmi ses anciens amis, et ceux qui la chassaient avaient été souvent de ses partisans primitifs. Dans une telle disposition des esprits, la couleur politique était chose de circonstance. Toute versatile que puisse être encore la nature humaine, il faut bien reconnaître que les partis chez les modernes sont mieux classés.

Machiavel pouvait donc, sans imprimer aucune tache à son honneur, devenir de républicain monarchiste et de monarchiste républicain, ou plutôt, — car ces mots et les idées qu’ils représentent ne sont pas du XVIe siècle, — il ne faisait que passer, comme l’indique très bien Guichardin, du stato stretto, gouvernement concentré, au stato largo, gouvernement du grand nombre, et réciproquement ; encore faisait-il dans le premier une part aussi grande que possible au second, et il est à remarquer qu’il fut toujours, jusqu’à un certain point, démocrate.

Il importe si fort de se mettre au point de vue du temps pour juger de ses variations, qu’il n’est pas hors de propos de le comparer à Nardi, le plus respecté des républicains de ce siècle, dont la renommée est restée pure de toute tache, bien que son opinion politique ait eu ses capricieuses évolutions. Cet auteur bien connu de l’Histoire de la cité de Florence trouva, comme Machiavel, une ressource dans la littérature, et, ainsi que lui, commença par la vie politique : ses débuts furent même plus brillans, son rôle plus considérable dans la république ; il se trouva plus engagé dans le parti hostile à la dynastie naissante. Que voyons-nous cependant en 1513 ? Il compose des chants carnavalesques en l’honneur des Médicis, revenus depuis un an. Les événemens le jettent de nouveau dans le camp du gouvernement populaire. Il est proscrit. Quand au tribunal de Charles-Quint, constitué juge entre le prince et les Florentins bannis, on lui permet de rentrer à Florence, que répond-il avec les autres exilés ? Qu’il n’est pas venu pour savoir à quelles conditions le duc Alexandre l’accepterait pour serviteur : tant il est vrai qu’il s’agit moins de convictions politiques que d’honneur personnel. Au reste, réfugié à Venise, son exil n’est pas une rupture irréparable ; il correspond avec ses amis de Florence ; il reçoit des secours du grand-duc Cosme, qui répare en quelque manière les violences du gouvernement absolu. De loin, le pouvoir qui avait prononcé l’exil tâchait de l’adoucir. Le souverain de Toscane fait choix de lui pour présider la colonie florentine de Venise, et Nardi vieillit entouré d’hommages, appelé par tous les contemporains « le vénérable, le bon Nardi. » Après cela ne serait-ce pas un anachronisme d’en faire un intraitable républicain ? Il en faut prendre son parti et ne pas exiger d’un homme du XVIe siècle la persévérance et la correction de principes que l’opinion impose à ceux du nôtre. Il convient de le regarder d’un autre biais pour le voir à son avantage. L’idéal de Machiavel est ailleurs. Qu’on se reporte à la plus connue de ses lettres à Vettori : aux vulgarités de sa vie dans la campagne de San-Casciano succèdent les heures des nobles méditations, à l’homme sceptique et insouciant le politique et le penseur. Le soir venu, entrant dans son cabinet, il laisse ses vêtemens de paysan souillés de boue, se couvre d’habits royaux, — il avait souvent négocié avec des rois, — le voilà parmi ses chers et augustes anciens ; avec eux, il se nourrit « de son véritable aliment, de celui pour lequel il était fait, » c’est-à-dire des hautes considérations de la politique. Il était né pour cette science, et c’est pour elle qu’il a travaillé, qu’il s’est dévoué, qu’il a méprisé la fortune et le bien-être, lui que ses goûts rendaient si sensible sur ce point. « Durant quatre heures, je ne me sens aucune fatigue, j’oublie toute peine, je ne crains pas la pauvreté, je ne suis pas effrayé de la mort. » Dira-t-on qu’il manque d’un idéal vrai, d’un enthousiasme sincère ? On doit préférer que le courage, que l’oubli de l’intérêt personnel, que le mépris de la pauvreté et de la mort, soient mis au service d’une inébranlable conviction et, si l’on veut, d’une doctrine politique plus constamment honnête ; mais ce dévoûment à la science est assez beau, cette admiration du gouvernement romain, — car il ne s’agit pas d’autre chose, — est assez pure, et si l’on pénètre à fond les mobiles de tous les républicains de ce temps-là on ne trouve pas entre ceux-ci un seul à qui il doive céder pour le désintéressement et fort peu qui aient professé des principes plus humains.


II

Un goût prononcé pour le paradoxe, un singulier mépris pour l’espèce humaine, des besoins peu conformes à sa position de fortune, voilà donc le caractère de Machiavel. Voyons maintenant quelle a été la carrière d’un tel homme au milieu des circonstances les plus difficiles et les plus impérieuses. Nous trouvons à cet égard, soit dans les documens longtemps inédits, soit dans les recherches nouvelles de l’érudition, soit dans sa correspondance trop négligée, des lumières qui permettent de reconstituer sa biographie et de lire avec certitude sa pensée dans ses œuvres les plus célèbres.

Quel a été son rôle durant le gouvernement populaire qui a été le régime de Florence de 1494 à 1512 ? Il fut témoin des quatre années d’agitation qui marquèrent le passage de Savonarole dans la république, et ce spectacle détermina sans doute son choix entre les divers partis. Sa politique est tout simplement une réaction radicale contre le mysticisme : parce que le moine avait étroitement lié le gouvernement des hommes avec la religion, Machiavel l’en sépara au point de le détacher même de toute idée de morale. Le plus curieux et presque l’unique monument des premières années du publiciste est une lettre à un ami datée de 1497. Il s’agit des prédications du fameux dominicain : le futur auteur du Prince suivait les stations de l’étrange homme d’état qui lançait ses décrets ou tout au moins les proposait du haut de la chaire ; mais ce n’est pas l’enthousiasme qui le pousse à Saint-Marc ou à Santa-Liperata, comme c’est le cas par exemple pour Nardi, Michel-Ange et bien d’autres. Il cherche à prendre sur le fait les artifices du tribun en robe de laine blanche ; il le méprise et tourne contre lui les mêmes accusations dont ses ennemis acharnés, les arrabbiati, jeunesse dorée de Florence, le harcelaient. Il entra aux affaires le mois qui suivit le supplice de Savonarole ; il avait vingt-neuf ans.

Depuis la publication des Écrits inédits de Machiavel par M. Canestrini, nous savons mieux en quoi consistaient ses fonctions de secrétaire du conseil des dix de liberté et de paix, nous savons aussi quel était son maigre salaire quand il était délégué auprès d’une puissance étrangère, — 10 livres par jour, qu’il ne cumulait même pas avec le traitement de sa place. Autant la science diplomatique des ambassadeurs de Florence et de Venise était l’objet du respect et de l’admiration dans les cours étrangères, autant leur situation précaire était pour eux une source de sacrifices et de ruine. Il fallait qu’il y eût peu d’empressement à l’accepter, puisqu’à Venise on faisait payer l’amende à quiconque refusait une ambassade. Ces fondateurs de la diplomatie moderne souffrirent le plus souvent de la gêne. Ils se ruinaient en avances pour ports de lettres ; l’usage des exprès était coûteux, et l’expédition d’une dépêche de Melun à Florence ne revenait pas à moins de 35 écus. Faute d’argent, le secrétaire florentin dut envoyer quelquefois par les courriers du roi Louis XII d’importantes missives qu’il exposait à être lues par les agens français. D’autres que nous pourrions citer recevaient de Ferdinand le Catholique et de François Ier des cadeaux ou même des pensions ; il revint d’Allemagne ou de France toujours les mains nettes. On aurait désormais mauvaise grâce à lui reprocher, comme on l’a fait, les doléances qu’il adresse des pays lointains à la république ; il n’est même pas juste de lui faire son procès pour ses sollicitations réitérées auprès d’un ami des Médicis. Vettori était son intime ; il pouvait devant lui découvrir ses plaies, et il ne réclamait que ce qui était dû à ses services et à sa rare intelligence.

Sa situation vis-à-vis de la famille princière n’a jamais été nettement indiquée. N’étant pas entré aux affaires en qualité d’ennemi des Médicis, il n’en sort pas non plus avec ce caractère. Pierre Soderini, gonfalonier à vie, sorte de doge créé à l’imitation de Venise, tombait avec le régime populaire à la suite de la rentrée des deux frères et du fils de Pierre de Médicis ; il avait possédé le pouvoir, il portait la responsabilité de son mauvais succès. Quant à Machiavel, il pouvait et il voulait rester à sa place. Nous avons de lui une lettre adressée à une dame sur les événemens dont il vient d’être victime. Cette signora n’était autre que la veuve de Pierre, belle-sœur du cardinal Jean, qui sera bientôt Léon X, et de Julien, mère de Lorenzo, celui-là même auquel l’auteur du Prince, sept ans après, dédiera son livre. « Je vous raconterai les faits, dit-il, aussi bien pour satisfaire à votre désir que pour l’honneur qui en rejaillit sur les amis de votre très illustre seigneurie, que je tiens pour mes maîtres. Ces deux motifs effacent tous mes déplaisirs, qui sont infinis. » Voilà le républicain antique, inflexible, de Jean-Jacques Rousseau. Si l’on est parvenu à lui donner cette couleur, ce n’est certes pas de sa faute ; poursuivons.

Destitué, ce qui n’est pas surprenant au milieu d’une réaction, il se souvint de l’exemple de sa mère, femme d’esprit et de talent, et il se fit poète. Le plus grand comique de l’Italie fut un naufragé de la politique ; il chercha dans les vers un refuge contre la pauvreté, ce qui n’est pas nouveau, mais après avoir rédigé des dépêches et rempli des missions d’état, ce qui n’est pas fréquent. On ne s’arrêtera pas à prouver ici que ses principales comédies sont de 1512 à 1513 ; les contemporains n’auraient pas hésité sur la priorité de la Mandragore ou de la Calandra de Bibbiena, si la première avait été de huit ans antérieure. Des satires, des pièces de théâtre, un poème philosophique et politique, l’Asino d’oro, voilà les occupations, voilà l’industrie qui lui permet de vivre dans cette crise où il se trouve.

Est-il vrai qu’il se soit compromis dans une entreprise secrète contre cette famille souveraine dont chacun des membres fut à son tour l’objet de quelque conspiration ? Le pape d’alors était mourant, les conjurés comptaient faire leur coup au moment de sa mort, par suite du départ du cardinal Jean se rendant au conclave. Ce complot à échéance indéterminée fut découvert, et Machiavel s’y trouva impliqué. Nous croyons qu’il était innocent ; au reste, ses pages éloquentes contre les conspirations ne prouvent ni qu’il les condamne comme criminelles, ni qu’il les blâme autrement que comme imprudentes. Le grand écrivain fut mis à la torture et n’avoua rien. De sa prison, il adressa deux sonnets à Julien, frère de Pierre et du cardinal ; peu connus chez nous et donnés en Italie dans des recueils qui datent d’une vingtaine d’années, ils seront réunis pour la première fois à ses œuvres complètes dans l’édition nouvelle. Voici le premier : « J’ai, ô Julien, une paire de courroies à la jambe, avec trois traits de corde sur les épaules. Mes autres misères, je ne les veux pas compter, puisque c’est ainsi qu’on traite les poètes !

« Des vermines grosses comme des papillons de nuit se promènent sur ces murs : jamais puanteur ne se sentit à Roncevaux ni en Sardaigne [6], parmi ces arbres trop connus,

« Comme celle que l’on trouve dans mon délicat séjour, avec un fracas qui ressemble à toutes les foudres de Jupiter et d’un Montgibel entier enfermé sous le sol.

« On enchaîne l’un, on déchaîne l’autre, et puis c’est un bruit de serrures, de clés, de verrous ! Puis encore ce sont les cris d’un homme que l’on hisse pour le tourmenter.

« Ce qui me fut le plus pénible, c’est que, dormant aux approches de l’aurore, j’entendis des chants, et l’on disait : C’est pour vous que l’on prie.

« Qu’ils aillent à la malheure, pourvu que votre pitié se tourne vers moi, bon père, et dénoue ces liens maudits [7] ! »


Ce ton de sarcasme stoïque au milieu des tortures est un trait de caractère. Le mépris de Machiavel pour la douleur s’étend jusqu’à sa personne : il se punit d’avoir dérogé en faisant des vers ; « on l’a traité en poète ! » Dans le second sonnet, il parle avec dédain de ses pièces et se qualifie lui-même de fou : « Va-t’en à la parade avec tes comédies dans ton sac ! » Il gémit non pas sur ses souffrances, mais sur sa dignité ravalée. Voilà bien le philosophe qui dans la fameuse lettre déjà citée se livre aux insultes de la fortune pour voir si à la fin elle rougira de l’avilir sans mesure ! Dans cette épître si variée, tragique et amusante à la fois, on se souvient qu’il parle de la chasse aux grives. Il se lève avant le jour, l’épaule chargée de petites cages qu’il espère remplir de gibier pris dans ses pièges : nouvelle occasion de faire un sonnet à l’adresse de Julien. L’épître est connue, les vers ne le sont pas ; ils ont été publiés, il y a quelque vingt ans, dans un volume d’anciennes poésies.


« Je vous envoie, Julien, quelques grives, non que ce présent soit bien beau, mais pour que votre magnificence se rappelle un peu le pauvre Machiavel,

« Et que, si vous avez autour de vous quelqu’un qui se plaise à me mordre, vous puissiez lui en jeter une aux dents : en mangeant cet oiseau, il oubliera de déchirer son prochain.

« Mais, direz-vous, peut-être ne feront-elles pas l’effet que tu désires ; n’étant ni bonnes, ni grasses, ils n’en mangeront pas. « je vous répondrai que je suis maigre aussi, comme ils le savent, et cependant de ma pauvre chair ils tirent de bonnes bouchées.

« Que votre magnificence laisse de côté les opinions des gens, qu’elle touche de ses propres mains et qu’elle juge par elle-même, non sur les apparences. »


Ces grives en disent plus que toutes les lettres de la correspondance. Est-il possible que ce soit là un républicain qui dissimule ? le ton est plus soumis et plus enjoué que dans les sonnets précédens ; six mois se sont écoulés, il commence à espérer un retour de faveur. Il ne serait pas raisonnable de le lui reprocher, car on se trouve toujours entre deux suppositions contraires, celle de la dissimulation et celle de la servilité, et il faut défendre Machiavel des deux côtés. Les Médicis ont conservé les formes républicaines ; Florence est gouvernée, comme on disait, non par Julien, da Giuliano, mais par l’influence, l’entremise de Julien, per Giuliano. Depuis quatre-vingts ans, cela se passait ainsi, sauf les dix-huit ans de gouvernement populaire qui venaient de s’écouler ; le chef de cette famille avait la main dans toutes les affaires, sans être prince ni souverain. Il ne décrétait rien, mais rien ne se faisait qui pût être contraire à sa maison, à ses désirs, à ses intérêts. Les institutions politiques restaient à peu près les mêmes. Ajoutez que les Médicis semblaient maîtres de l’avenir, et que Machiavel ne s’était montré ni leur partisan ni leur ennemi déclaré. Aussi les vicissitudes de leur crédit correspondent curieusement à celles de sa pensée : c’est pour n’avoir pas suivi année par année les évolutions de celle-ci qu’on l’a mal comprise.


III

L’à-propos du livre du Prince ne peut ni être contesté ni devenir un sujet de reproche à un républicain sans passion et sans préjugé comme ce publiciste. Qui pouvait douter en 1513, quand les partisans du gouvernement populaire voyaient tomber leurs espérances avec l’ascendant des Français, que c’en était fini de cette forme politique ? L’année suivante, Julien, maître de Florence et frère du pape, acquiert une principauté composée de Parme, de Modène, de Reggio ; comment ne pas supposer qu’il est appelé à réunir sous sa main l’Italie entière ? Une année encore, et il épouse une princesse de Savoie, il est fait duc de Nemours par François Ier. Il est vrai que celui-ci a repris Milan, mais toute l’Italie sait que c’est une politique héréditaire chez les Médicis que Milan ne doive pas appartenir aux Français, et cette politique a bien des chances pour elle quand c’est un pape qui la représente. Machiavel écrit son livre pour Julien : il y travaille, nous le savons positivement, de 1513 à 1515 ; tout à coup ce prince meurt à trente-sept ans, et tout cet édifice de principauté nouvelle, de monarchie italienne, croule avec lui en 1516. Le législateur sans emploi, le constituant bénévole de monarchies et de républiques est contraint d’abandonner ses projets d’unité plus ou moins complète sous un prince italien.

Il se tourne vers la liberté, et compose les Discours sur Tite-Live, œuvre en général républicaine : il y travaille en 1517, durant la guerre d’Urbin [8]. Remarquez qu’il y renonce à l’unité italienne, et c’est là qu’est le passage célèbre sur l’incompatibilité de cette unité avec le pouvoir temporel des papes. Ainsi d’un côté l’on a dans le Prince l’unité possible avec une monarchie et l’éloge complet de la papauté, qui est un des moyens de cette unité puisque le pape est proche parent du prince, de l’autre on a dans les Discours la république, hostile à un pape qui est un Médicis, et se renfermant dans l’horizon de Florence.

En 1518, le monarque perdu est retrouvé. Cette veuve de Pierre de Médicis, cette Alphonsine à qui Machiavel avait raconté la chute du gouvernement républicain, obtient de Léon X, son beau-frère, que son fils Lorenzo ajoute à l’autorité plus ou moins voilée qu’il a dans Florence une couronne réelle et visible qui est celle d’Urbin. La république après tout n’existe que de nom dans la patrie de Machiavel, au dehors tout sourit à l’ambition du jeune Lorenzo. Il a l’Emilie et la Romagne, il touche Milan d’une main, et de l’autre, grâce à son oncle le souverain pontife, il atteint jusqu’aux frontières du royaume de Naples. Le roi catholique est de ses amis, et la France ne saura pas plus se maintenir en Italie que par le passé. L’écrivain lui dédie en cette même année le Prince, son œuvre la plus travaillée jusque-là la plus parfaite : elle nous déplaît fort par le côté moral, mais il n’est pas sérieux d’accuser l’auteur d’avoir trahi ses convictions.

Si la consistance politique de Machiavel a été dans son temps à l’abri du reproche, il n’est plus nécessaire d’avoir recours à je ne sais quel système invraisemblable d’ironie, par lequel l’auteur donnerait à entendre le contraire de ce qu’il dit, et à force de représenter le gouvernement d’un seul sous d’odieuses couleurs ferait l’éloge détourné du gouvernement populaire. Sans doute il y a telle page du Prince qui est rebelle à toute apologie. Quand l’écrivain prétend que chacun de nous tient de l’homme et de la bête, et que le prince doit jouer tour à tour ces deux rôles, quand il veut qu’on choisisse entre les animaux le lion et le renard pour les imiter successivement, qu’on soit renard pour se défendre des filets de la ruse et lion pour accabler les loups par la force, — quand il conseille à un souverain de ne pas garder la foi promise, si elle doit tourner contre lui et que les motifs qui l’ont fait jurer ont cessé d’exister, — quand il ajoute que les hommes, étant tous mauvais, n’observeraient pas envers lui le serment, et que, par suite, il ne doit pas envers eux l’observer, — on conçoit qu’une telle impudeur n’ait pas été prise au sérieux par certains critiques, et qu’ils aient soupçonné là un calcul secret et une sorte de comédie sanglante. Soutenant qu’un homme de bon sens ne peut avoir donné des conseils si malhonnêtes, ils tâchent de faire sortir sa justification de sa culpabilité même. Cependant il n’y a rien ici de plus que dans la théorie et dans la pratique générale des contemporains, si ce n’est l’audace des aveux et l’imperturbable sang-froid du publiciste dont on vient de dessiner le caractère. L’Italie était devenue le théâtre habituel de la perfidie et du machiavélisme avant Machiavel. Les pays étrangers suivaient ou même donnaient l’exemple de la même déloyauté à ciel ouvert, car il s’agit surtout des pièges dressés par les princes contre les seigneurs moins puissans. Ferdinand le Catholique s’était comporté envers ses feudataires d’Aragon comme le secrétaire florentin conseillait aux Médicis de le faire. La conduite de Henri VII Tudor envers la noblesse d’Angleterre ne fut pas exempte des mêmes artifices, et lorsque notre Commynes admire les profondes habiletés de son maître, il ressemble, quoiqu’il ne s’en doute pas, à l’auteur du Prince étudiant les secrets de la politique de César Borgia [9].

A-t-on songé d’ailleurs à cette ruse héréditaire, à cet esprit retors de la famille dont on imagine gratuitement que Machiavel se serait joué ? A-t-on pensé seulement au caractère des deux princes pour lesquels l’auteur a écrit, faibles tous les deux, le premier, Julien, par habitude, le second, Lorenzo, par incapacité ? Ce n’est pas sans des raisons personnelles qu’il se fait implacable et déloyal. Nous sommes au temps où Guichardin, homme d’état et ministre des Médicis, recommandait à ses neveux, dans ses papiers confidentiels, de savoir mentir, et les avertissait qu’on ne gouverne pas suivant les règles de la conscience.

Il y a quelque chose de fatal dans les circonstances où se trouva Machiavel, et il en faut tenir compte. Sa faute la plus grave n’est pas d’avoir accepté l’idée du pouvoir absolu avec les tristes conséquences qu’il engendrait entre les mains d’un prince nouveau, sans droit légitime, porté sur le trône par le hasard et par son ambition, sous le règne de l’artifice accolé à la violence, dans un siècle de lions et de renards. Il mérite les sévérités de l’histoire pour avoir secoué résolument le joug de la loi morale : si les usurpateurs sont entraînés au crime par nécessité de position, que sera-ce donc lorsqu’on supprime la distinction du bien et du mal ? Tour à tour partisan de la monarchie et de la république, le publiciste déshonore l’une et l’autre par les moyens dont il recommande l’emploi. Après cela il n’est que juste de reconnaître que le Prince est composé d’un tissu de sages et de détestables préceptes, que dans une chaîne méchante et fragile l’auteur a inséré une trame souvent pure et solide. Et ceci n’est pas la moins forte preuve qu’il écrivait de bonne foi.

Il ne connaît naturellement d’autre monarchie que la seule possible alors en Italie, c’est-à-dire le pouvoir illimité d’un prince nouvellement établi et se conservant par les moyens bons ou mauvais par où il est parvenu à conquérir une couronne. De là son admiration pour César Borgia. Le même sentiment est partagé par le prudent, le modéré Guichardin, qui se complaît dans la peinture des heureux effets du gouvernement de cet homme si généralement abhorré. Nardi, le républicain pur, le loue comme prince et comme fléau des tyrans ; il est fort piquant même que dans son plaidoyer pour les exilés florentins il le propose comme modèle à Charles-Quint, afin d’engager l’empereur à frapper le tyran Alexandre, le bâtard des Médicis. Nous avons horreur du guet-apens préparé par Borgia contre les petits seigneurs de la Romagne, Vitellozzo, Oliverotto et les autres ; nous ne pouvons lire sans frissonner le récit de cet assassinat qui se trouve dans les Legazioni de Machiavel. Ce chef-d’œuvre de narration et d’impassible froideur devant le crime ne doit pourtant pas faire considérer l’auteur comme le témoin complaisant et charmé, presque le complice de cette tuerie : on abuse de l’étonnement, et, si l’on veut, de la satisfaction qu’il laisse percer. Les tyranneaux romagnols, qu’il méprise et qu’il hait comme tout bon Florentin, sont détruits par un tyran plus fort et plus habile qu’eux tous, et il s’en réjouit. « On dict que le dragon se faict et se forme d’un gros serpent dévorant et mangeant plusieurs autres serpens et serpenteaux ; » ainsi s’exprime Brantôme sur le compte de César Borgia. Ou il est impossible de connaître l’opinion d’un temps, ou c’est bien là le jugement général du siècle sur ce terrible personnage, C’est bien assez que Machiavel n’ait pas frémi de voir ce sang répandu : n’allons pas soupçonner un bon et fidèle Florentin d’avoir aimé un tyran étranger, ni même nous figurer qu’il ait espéré de lui l’affranchissement de l’Italie. Ce rêve, il ne se l’est permis qu’à propos de deux Médicis. Après la mort de Borgia, il le cite comme un modèle de politique, et n’a jamais été son partisan. Ce n’est pas un tribut de regrets de sa part, c’est un désir de lui voir des imitateurs. On se demandera peut-être en quoi donc, après tout, César Borgia méritait d’être imité. Ce personnage profond et froidement sanguinaire montra le premier ce que pouvait faire pour l’indépendance italienne un homme habile servi par les circonstances et par des talens extraordinaires. Il sut par le moyen d’une justice rigoureuse gagner l’amour de ses sujets dont il associait les intérêts à sa cause. Machiavel avait d’autres motifs qui l’attachaient à cette renommée. Ce prince fournissait aux Médicis l’exemple de s’acheminer vers un grand pouvoir, appuyés comme lui sur l’autorité d’un pape, et au publiciste des argumens pour les pousser vers ce but. Ne croyons pas d’ailleurs que les hommes de ce temps fussent absolument dépouillés de tout scrupule. On sent que l’écrivain éprouvait quelque embarras à le citer sans cesse. « Je n’hésiterai jamais à me prévaloir du nom de César Borgia, » dit-il dans le Prince, et dans l’Art de la guerre : « Je suis obligé d’apporter ici l’exemple de César Borgia. » Dans sa correspondance avec ses amis il n’use pas des mêmes précautions, mais il ne fait pas moins d’usage de cette autorité. Machiavel, qui se piquait de hardiesse, le mettait toujours en avant. Ce nom faisait pour ainsi dire partie, non de ses sympathies, mais de sa doctrine. C’est que Borgia était par excellence l’homme de gouvernement, l’organisateur d’armées, le prince capable d’une cruauté opportune, plus capable encore de la faire oublier. Quand on croit à l’action de la Providence dans l’histoire, on accorde volontiers à l’auteur du Prince que l’Italie manqua pour son salut d’un bon gouvernement et d’une armée, mais on est bien obligé de penser qu’il lui manqua autre chose. Ce ne sont pas les imitateurs de Borgia, quoi qu’il prétende, qui pouvaient la sauver. Voilà son utopie. Ferdinand le Catholique, se rencontrant en ceci avec Brantôme, disait que les seigneurs étaient de petits oiseaux de proie qui tendaient des pièges à la faiblesse, et se voyaient dévorer par les gros ; les princes italiens furent des milans dont les aigles et les vautours de l’Europe firent leur repas.

A qui est-il nécessaire de rappeler que ce livre se termine par une éloquente exhortation à chasser les « barbares, » qui excuse et rachète dans une certaine mesure un ouvrage audacieux et provoquant ? Voyez pourtant comme la destinée se joue de l’Italie, qui est en proie à l’étranger, de Léon X, qui travaille à la grandeur de sa famille, de Machiavel, partagé entre son avenir et la science, sa véritable passion ! Lorenzo meurt en 1519, âgé de vingt-sept ans. Plus d’héritier légitime de Laurent le Magnifique ! Quel sera le sort de Florence ? Le souverain pontife, qui avait plus d’une fois reçu communication des projets de l’ancien secrétaire, voulut savoir ses idées sur ce point capital. Désirait-il que le publiciste lui fît connaître sincèrement son opinion, ou qu’il lui proposât d’appeler au pouvoir un bâtard de la maison princière ? Les décrets du ciel paraissaient rendre la monarchie impossible : on disait que le pape n’était pas éloigné de l’idée de rétablir la république, Machiavel, avec plus de raffinement que de sagacité vraie, écrivit en 1520 son Discours à Léon X, où il était d’avis de revenir au gouvernement populaire en laissant l’autorité plus ou moins cachée entre les mains du pape et de son cousin le cardinal Jules. Il fut bientôt manifeste que l’ancien secrétaire n’avait pas deviné la pensée du chef des Médicis.

L’écrivain n’en était pas moins acquis à cette famille par tant de marques précises de zèle : son livre de l’Art de la guerre, imprimé en 1521, n’est pas républicain ; son patriotisme se réfugie désormais tout entier dans l’indépendance de l’Italie et dans la création de milices nationales. Il y a même ici une leçon que devraient bien entendre les pays qui ont le malheur de se diviser sur les formes politiques. « J’aime ma patrie, écrivait-il tandis que le connétable de Bourbon parcourait l’Italie avec ses bandes espagnoles et allemandes, et, je vous le dis avec mon expérience de soixante années, je ne crois pas que jamais on fut aux prises avec des momens plus difficiles, où la paix est nécessaire et où la guerre ne peut être suspendue. » Ces fatalités-là n’existent pas pour les pays qui ont une armée. Avoir une bonne armée, voilà une question plus importante encore que celle de la monarchie ou de la république, voilà pour les nations la question d’Hamlet : c’est alors qu’il s’agit d’être ou de ne pas être.

Une circonstance bien curieuse et qui donne encore à penser, c’est que Machiavel est admirateur décidé des troupes allemandes. En Espagne, en France, en Italie, la guerre est un métier ; il a vu le contraire en Allemagne. Les communes de ce pays, avec leurs libertés bourgeoises, leur frugalité primitive, leurs occupations militaires, lui ont inspiré un intérêt qui reparaît souvent dans ses écrits. « Ils ne dépensent pas en soldats, dit-il, parce qu’ils maintiennent leurs hommes armés et rompus aux exercices ; les j’ours de fête, ces hommes pour tous jeux manient, l’un l’arquebuse, l’autre la pique, celui-ci une arme, celui-là une autre, et ils ne mettent pour enjeu que des honneurs ou distinctions semblables. » Ses propres efforts pour lever des soldats dans le domaine de la république l’avaient préparé à souhaiter pour son pays des troupes analogues. Ses études sur les Romains, ces grands ancêtres de sa nation, l’avaient convaincu de la nécessité d’avoir des armées nationales, — libre ensuite aux hommes du métier, aux capitaines du XVIe siècle et aux soudards tels que Brantôme de se moquer « de ce bon galant de Machiavel, » qui prétendait donner des leçons d’un art qu’il ne connaissait pas. Ce n’est pas le détail de son ouvrage ni sa chimère de la légion romaine à rétablir, c’est la nationalité de l’armée, c’est le principe du citoyen devenant soldat qui importe ; par ce côté, l’Art de la guerre devait survivre, et je ne m’étonne pas que, dans l’Italie rendue à elle-même, ce livre, écrit d’ailleurs dans une langue incomparable, soit mis aux mains des enfans, et qu’après deux cent cinquante ans d’oubli ou de dérision il compte au nombre des textes classiques.

Il est un trait de la vie de Machiavel qui a singulièrement contribué à tromper la postérité sur le fond de ses opinions politiques : nous voulons parler de l’école et du groupe de jeunes gens auquel il enseigna ses doctrines en matière d’état. Quand on entre dans Florence par la porte de Prato et que l’on remonte vers le cœur de la ville, on rencontre sur la gauche une promenade publique dont l’entrée est surmontée d’une plaque de marbre où sont gravés ces mots : Orti Oricellarii ; ce sont les jardins Rucellai, si fameux dans l’histoire philosophique et politique de la renaissance italienne. D’une petite tour qui s’élève au milieu de cette résidence riche de souvenirs, vous apercevez au nord les hauteurs de Fiésole, la ville étrusque, le berceau de la noble cité toscane, à droite et à gauche la patrie de Dante et des Médicis, au midi l’Arno et la colline abrupte de San-Miniato, fortifiée et défendue par Michel-Ange durant le siège où la liberté florentine, enserrée dans les filets de Charles-Quint, rendit le dernier soupir. A vos pieds s’étendent les ombrages sous lesquels on entendit tant de paroles éloquentes, tant de voix d’hommes illustres. C’est ici que Machiavel assista aux entretiens des fils de familles patriciennes avec le vieux guerrier Fabrizio Colonna, et il les recueillit dans son Art de la guerre. Quelques-uns de ces arbres sont de ceux-là mêmes dont il est parlé au commencement des dialogues à la manière antique dont l’ouvrage est composé. C’est enfin ici que le publiciste fit des lectures qui sont devenues les Discours sur Tite-Live.

Or ces jardins furent les témoins d’une secrète conjuration tramée en 1522 contre la vie du cardinal Jules, entre quelques lettrés de la nouvelle génération, Buondelmonte, les deux Alamanni et un professeur de grec, Diacceto, de noble famille comme eux et du même âge. A propos d’injures personnelles, ces conspirateurs, ennemis des Médicis par circonstance, s’exaltèrent mutuellement, s’exerçant à jouer le rôle des Harmodius et des Aristogiton. Ce complot, qui aboutit à des exécutions sanglantes, tentative libératrice sans doute, mais dictée par des inimitiés particulières, a transfiguré ce séjour de plaisirs délicats et raffinés en un foyer de liberté, et par suite l’auteur du Prince en un oracle discret de la démocratie, en un maître populaire qui donnait là des leçons ésotériques de républicanisme. On a oublié que nous avons, à la date de 1521 et de 1522, des lettres de Machiavel servant fidèlement, loyalement, la maison qui règne à Rome et à Florence, qu’il a dédié le Prince, en 1518, au duc Lorenzo, qu’il a retrouvé de l’emploi grâce à Léon X et à celui qui sera l’année suivante Clément VII. Il n’est pour rien dans la passion qui met le poignard à la main des nouveaux Brutus, et ceux-ci, pour la plupart au moins, ne sont pas les héros qu’on imagine. Les Œuvres inédites de Guichardin ne permettent plus de se faire une idée si brillante de ce lieu célèbre et de la société qui s’y réunissait. Ces jardins furent dangereux à la république beaucoup plus qu’à la monarchie. On y prépara en 1512 la rentrée des Médicis quand il fut clair pour les grandes familles qu’elles ne gagnaient rien au gouvernement populaire. On y tenait volontiers des conciliabules de mécontens, et les maîtres du logis formaient à eux seuls dans Florence un tiers-parti entre les vainqueurs et les vaincus. Le morceau qu’on va lire est mis dans la bouche d’un républicain ennemi de la dynastie florentine ; il est tiré d’un acte d’accusation contre Guichardin, serviteur de cette maison.


« Vous avez tous connu Bernardo Rucellai, citoyen lettré, plein de talent, d’expérience et d’instruction, mais ambitieux et inquiet plus qu’il ne convient dans une cité libre. Il fut longtemps ennemi des Médicis ; lui et ses fils avaient ardemment travaillé à les chasser. Dans la suite, par quelque dépit contre le gonfalonier Pierre Soderini, ou plutôt ne pouvant supporter l’égalité, il s’occupa de leur retour. Il commença d’être un refuge de malcontens, un corrupteur de jeunes gens, lesquels se laissent aisément induire au mal quand il a la couleur du bien. Son jardin devint une académie : beaucoup d’hommes doctes, de jeunes amis des lettres, s’y réunissaient ; on parlait d’études, de beaux livres. On l’écoutait comme une sirène, parce qu’il était éloquent et d’esprit orné… Cependant la nature de l’homme, son crédit, le concours de tant de personnes malintentionnées, de tant de fils de famille, inspiraient des craintes à qui voulait pénétrer le fond des choses. Les sages demandaient avec instance qu’on avisât à ce péril, disant qu’il était mal à propos de tolérer un homme de cette autorité, ambitieux, mécontent et suivi de tant de cliens… D’autres prétendaient qu’il ne fallait pas décourager les citoyens puissans, qu’il était dangereux de salir sans nécessité ses mains de sang ou de prononcer des arrêts d’exil, que les soupçons ne suffisaient pas, qu’il fallait des preuves, des faits palpables… Cette opinion fut approuvée par l’incrédulité ou le peu de courage du gonfalonier ; au lieu de couper, par le départ de Bernardo, la racine du mal qui a empoisonné notre liberté, en le supportant ici, on lui donna la faculté de tenir les mécontens étroitement unis, de gâter l’esprit de la jeunesse, en sorte que de ce jardin, comme du cheval de Troie, sortirent les conjurations et le retour des Médicis, il en sortit la flamme qui a réduit cette ville en cendres… »


L’accusateur républicain parle ou il est censé parler en 1527 : pas un mot de la conspiration de 1522, qui aurait dû mériter quelque indulgence aux Rucellai, à leur résidence si redoutée. Que ce discours soit peut-être un essai de Guichardin, qui se prépare et s’arme de toutes pièces pour sa défense, qu’importe ? Voilà tout au moins l’opinion courante sur les jardins Rucellai : un rendez-vous de beaux-esprits et de patriciens ennemis du gouvernement populaire, frondant tout au plus les Médicis quand ils sont au pouvoir, capables de fournir quelques recrues aux complots contre la dynastie par motifs d’ambition ou de vengeance.

Quelle fut l’attitude de Machiavel dans cette célèbre société ? celle d’un ami ou d’un ennemi des Médicis ? Plutôt la première que la seconde. Il y trouve d’abord les Rucellai, dont l’un, Giovanni, l’auteur du poème des Abeilles, est un confident de Léon X, dont l’autre, Cosimo, fait les honneurs de sa maison au capitaine Fabrizio Colonna, ami de Lorenzo de Médicis, et cette visite sert, comme nous l’avons vu, de cadre à l’Art de la guerre. Il y rencontre Philippe Strozzi, partisan déclaré de la dynastie jusqu’à la mort de Clément VII : c’est par lui qu’il communique au pape ses lettres et projets politiques. Il compte là parmi ses disciples et amis Serristori et Girolami, serviteurs fidèles de cette maison. Il est vrai que dans ce nombre sont encore Bartolommeo Cavalcanti, qui fut plus tard un des soutiens de la république, et Zanobi Buondelmonte, auquel il dédia les Discours en même temps qu’à Cosimo Rucellai, et qui trempa dans la conjuration de 1522 ; mais Cavalcanti ne se déclara qu’en 1527, lorsque Florence fut livrée à elle-même ; quant à Buondelmonte, c’était un familier du cardinal Jules, et il ne complota sa mort qu’à la suite d’un soufflet qu’il avait reçu dans le palais du prince-prélat, et dont celui-ci n’avait pas tiré, à son gré, une vengeance suffisante.

Ainsi, quand nous n’aurions pas le caractère, la correspondance et les évolutions successives de la pensée de Machiavel pour nous éclairer, ses relations dans cette société, ses amitiés diverses dans cette académie où se mêlaient toutes les opinions, surtout celles des familles riches de Florence, suffiraient pour nous ouvrir un jour sur le parti politique auquel il appartenait. De 1513 à 1515, il est ce que devaient être presque tous les hommes marquans de cette classe privilégiée, revenu de toute espérance républicaine, partisan de la grandeur des Médicis, qui promettent à l’Italie de la délivrer du joug des barbares, ami du pape, qui est un Florentin et qui travaille en vue du même but : c’est l’époque du Prince. On s’explique à merveille l’auteur quand on voit ses lecteurs, une jeunesse dorée qui aime à suivre celui qui s’empare d’elle à force de hardiesse : il y a du bel esprit dans cet ouvrage ; rappelez-vous la comparaison du Centaure, image de l’homme, moitié humain, moitié bestial ; rappelez-vous celle de la Fortune, qui est femme et qu’il faut soumettre. L’écrivain veut saisir les esprits par l’étonnement. Encore une fois, on n’a pas assez remarqué le cynisme aventureux de Machiavel : il est impérieux et provoquant, tel on le voit dans ses comédies et ses poèmes. Il fait litière de ceux qui décrivent des républiques et des monarchies qui n’ont jamais existé. Le mépris du lieu-commun est poussé chez lui jusqu’à l’utopie de la perversité.

De 1516 à 1518, lorsque Julien est mort, j’imagine que les habitués des jardins Rucellai ont dû penser à peu près ce que pensait le publiciste, obligé de renoncer à ses espérances monarchiques. Plus d’unité italienne, complète ou non, sous un monarque ; chacun pour soi, Florence appartenant aux Florentins. A quoi bon avoir un Médicis sur le trône de saint Pierre ? Puisqu’il est incapable désormais de faire un grand royaume médicéen, il ne sert plus qu’à diviser l’Italie ; puisqu’il lui est interdit d’être guerrier, il appellera toujours pour se soutenir une puissance étrangère : c’est l’époque des Discours sur Tite-Live. Machiavel revient forcément à ses origines politiques, à ses préférences naturelles. Il ne faut pas oublier d’ailleurs qu’il y a dans Florence un prince plus ou moins reconnu, Lorenzo, et que l’auteur parle ou écrit sous un régime mal défini entre l’un et l’autre gouvernement. Son livre, peu ou point composé, série de thèses ou de dissertations, est l’image de l’incertitude même qui règne dans la société. Il y en a pour les monarchistes comme pour les républicains ; on ne croyait pas encore à Lorenzo. Guichardin le dit bien : le gouvernement d’alors était exercé en vue d’une certaine liberté, non en vue du parti des maîtres. Néanmoins la république tient plus de place dans l’ouvrage que le pouvoir d’un seul : en un endroit même, elle est déclarée la forme politique naturelle de la Toscane. Pour en faire une principauté, il faudrait que le monarque commençât par tirer du niveau de l’égalité civile certains hommes ambitieux, inquiets, les créer gentilshommes avec des châteaux, des serviteurs, de l’argent, les défendant, défendu par eux, et maintenant cet état de choses par la force. C’était, il le savait, demander l’impossible. Ni Machiavel ni ses disciples ne pouvaient prévoir que l’empereur, quatorze ans après, serait le garant de la servitude de Florence. Les lecteurs ou auditeurs des Discours étaient des jeunes gens qui auraient un jour entre les mains le pouvoir, si Florence, faute de monarque, se constituait en cité libre. Pour eux, l’écrivain fait revivre la sagesse du peuple romain évoquée du monument que lui a dressé Tite-Live. Le républicanisme du publiciste n’est qu’une renaissance, un retour à l’Italie des consuls et des dictateurs. C’est ici que l’idéal dont nous avons parlé, que le but supérieur qui le passionne se réalise pleinement. Il fuit dans la société des anciens les misères et les hontes des temps actuels, ou plutôt il demande aux uns le secret pour réparer et guérir les autres, et il invite la jeunesse à corriger par ce moyen un siècle sans respect des lois, sans vertus civiles et militaires.

Illusions, chimères ; , qui ne durèrent pas longtemps, même dans l’esprit de l’auteur ! En 1518, quand un duc, un vrai duc régnant, fut à la tête du gouvernement de la république, Machiavel redevint l’auteur du Prince, et sans doute plus d’un Florentin comme lui reprit le rêve d’une monarchie unitaire où il l’avait laissé. Depuis ce moment, l’homme politique porta la marque visible et constante de son dévoûment aux Médicis. Combien d’hommes durent suivre le torrent ! Il fallut la guerre déclarée à Charles-Quint par Clément VII, il fallut le sac de Rome et la captivité du pape, la colonne, le pilier unique du pouvoir de la famille régnante, pour remettre Florence en république. Ce n’est même pas la ville qui chassa tout ce qui restait de la maison de Laurent le Magnifique, deux bâtards ; ce sont eux qui abandonnèrent la ville. Ils y rentrèrent vainqueurs avec les soldats de Charles-Quint, qui se racheta envers le pape en sacrifiant Florence.

Machiavel ne vit pas ce dernier coup de la fortune qui ne laissa jamais de trêve ni à lui ni à sa patrie, qui s’était plu à tromper sa rare perspicacité, à l’accabler de démentis. Il vécut assez pour voir renaître dans Florence une liberté dont il avait par tant de raisons désespéré, et mourut trop tôt pour jouir de la triste consolation du retour des Médicis. Il assista au rétablissement de la république, mais pour se voir répudié par elle comme ayant écrit un livre à l’éloge de la tyrannie. On dit que le grand publiciste s’efforça de supprimer son œuvre, non encore imprimée. Cependant le Prince devait-il être le seul grief de la république de 1527 contre l’auteur ? A la fin comme au début de sa carrière, il trouvait toujours en face de lui la doctrine de Savonarole, c’est-à-dire le contre-pied de ses idées, de son talent, de sa vie. L’esprit du tribun martyr, déposé au cœur du peuple, avait conservé toute sa flamme à travers trente-cinq années de réaction. C’était encore lui qui animait la démocratie renaissante. On déclara Jésus-Christ roi des Florentins, on défendit aux hôteliers de donner à manger, ne leur permettant que de débiter du vin, on réprima le luxe des femmes, leur interdisant les ceintures d’argent, les chaînes d’or, les sobrevestes de drap de soie, les cottes de drap d’or de Lucques ; on proscrivit les jeux et les cartes. C’était la république de la pénitence. Savonarole était si bien le génie familier du gouvernement de 1527, que Florence, abandonnée de tous, espéra contre tout espoir et résista jusqu’à la fin aux armes du tout-puissant empereur, parce que le dominicain béatifié par le peuple avait prophétisé qu’elle ne succomberait pas.

Quel rôle pouvait jouer l’auteur du Prince et des Discours dans un tel gouvernement ? Lui aussi, il avait dit que l’Italie souffrait pour ses péchés, mais quelle différence dans la manière d’entendre ce mot ! Les péchés selon Machiavel, c’étaient le mauvais gouvernement, les troupes mercenaires, l’imprévoyance, l’indiscipline. Avait-il tort ? Sa prédication à lui, toute politique et mondaine, n’était plus de saison ; ses auditeurs se perdaient dans les 150,000 habitans d’une ville en délire. Machiavel mourut à cinquante-huit ans, non de chagrin, comme on l’a cru, mais par accident. Sa fin, comme celle de Descartes et de Lamennais, est un avertissement pour les malades qui se veulent traiter eux-mêmes. Il abusa de certaines pilules dont on trouve le récipé dans sa correspondance.

Nous avons tiré de ses lettres, de ses fragmens récemment publiés, des écrits inédits soit de lui, soit de Guichardin son ami, des élémens nouveaux pour sa biographie. C’est lui-même qui parle. A l’aide de ces documens, il paraît prendre une physionomie plus réelle et plus vivante, on entrevoit dans ses ouvrages la part qu’il faut attribuer à son goût pour le sarcasme et pour les audaces du langage ; on saisit le rapport visible qui rattache ses œuvres diverses aux événemens et qui en fait presque autant de livres de circonstance. Nul doute qu’il ait écrit très sérieusement le Prince, qui ne doit être jugé d’ailleurs qu’en songeant à la génération à laquelle il était destiné ; seulement il a voulu inspirer l’admiration par sa hardiesse, et il porte la peine d’avoir outragé le sens moral. La responsabilité de ce livre se partage d’une manière égale entre le siècle qui a vu naître un tel homme et l’homme dont la pensée a reflété trop fidèlement la politique d’un tel siècle. Jusqu’à sa mort, il a été un exemple étrange et pathétique des caprices de la destinée, acharnée sur lui comme sur sa patrie : également rejeté par les bons, qui avaient horreur de ses paradoxes, et par les mauvais, qui le trouvaient trop franc, la postérité lui fut longtemps sévère, cruelle même. Depuis un siècle, sa réputation toute posthume paraît établie : elle prend aujourd’hui, surtout en Italie, une revanche complète, trop complète même aux yeux de la critique la plus libérale. Il a manqué à Machiavel deux choses qui font la force de l’homme d’état durant sa vie et du publiciste après sa mort : la mesure et la gravité.


Louis ETIENNE.

  1. Voyez l’intéressante étude de M. Geffroy dans la Revue du 15 août 1861.
  2. Paolotto, membre de la société de Vincent-de-Paul.
  3. Asino d’oro, Opère minori, p. 457, Firenzc 1852.
  4. Lezioni di storia, t. Ier, Firenze 1867.
  5. Opere inedite, t. Ier, p. 41 et suiv.
  6. On appelait de ce nom un lieu près de Florence où l’on écorchait les bêtes mortes.
  7. La longueur de ce sonnet vient de ce qu’il est à queue, a coda, comme tous les sonnets satiriques.
  8. livre II, chap. 10.
  9. Macaulay a mieux développé que personne ce point de vue dans son Essai sur Machiavel ; mais il a restreint beaucoup trop dans l’Italie la corruption du siècle, et le professeur de Pavie, M. Zambelli, dans ses Considerazioni, a réduit à des proportions plus équitables les accusations du critique anglais contre sa patrie.