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Une Cour féodale au XIIe siècle

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Une Cour féodale au XIIe siècle
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 10 (p. 1106-1112).

convulsivement, et cherche par des mouvemens spontanés à se réunir. M. le marquis de Godefroy Menilglaise, en publiant de nouveau cette chronique assez courte, en a accompagne le texte latin d’une ancienne traduction, qui parait être du commencement du XVIe siècle, et qu’il a trouvée parmi les manuscrits recueillis par ses ancêtres, ces savans et infatigables Godefroy, dont les travaux sont encore l’une des bases les plus solides pour nos historiens érudits et nos jurisconsultes.

Nous extrairons de cette chronique quelques traits qui en feront comprendre l’importance réelle. Plusieurs, et des plus curieux, se rapportent à ce grand mouvement qui, après l’établissement de la féodalité, la rendit complète et universelle par l’absorption de presque tous les alleux et leur transformation en fiefs. Ce mouvement est double ; il pousse les hommes libres d’un coté dans le système, des fiefs, de l’autre dans la servitude. C’est à une famille libre, mais forcée par la pression d’un puissant voisin de se faire vassale, que la ville d’Ardres doit son origine. Les détails de cette histoire et leur connexion sont caractéristiques, et contiennent, si petits qu’ils soient, presque tous les élémens du développement de la féodalité, du rôle politique de l’église à cette époque et de l’établissement des communes. Voici le résumé du récit un peu confus de Lambert. Une jeune fille nommée Adèle, orpheline, négligée de ses proches et n’ayant point encore un époux pour la défendre, vivait seule dans son château de Selnesse. Elle était issue d’une bonne famille libre du pays et possédait de vastes terres. Le comte de Guines, Eustache, voulait la marier malgré elle, à cause de sa richesse, à un de ses parens à lui ; « il la pressait indécemment, indignement, » dit Lambert. Pour échapper à cette violence, Adèle n’eut d’autre ressource que de faire oblation de tout ce qu’elle avait, terres, marais, dîmes, droits de patronage, à l’église de Térouane, dont l’évêque était son oncle, pour les recevoir ensuite en fief, après en avoir fait hommage à l’église ; car c’était, observe Lambert, un usage déjà ancien dans le pays, de donner ainsi son bien aux églises pour le reprendre à titre de lfef, afin de s’assurer de puissans protecteurs. La suzeraineté de l’église était souvent la plus sûre, et en tout cas la plus douce, Cette circonstance est bien décrite, encore ailleurs par Lambert, lorsqu’il parle d’un monastère fondé par la mère de Godefroy de Bouillon. « Ce lieu, dit-il, est en si grand renom et en si grand respect, que les nobles et le peuple du pays voisin, s’ils avaient quelque petit patronage d’église, ou quelque bénéfice, ou quelques petites métairies, faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour les donner entièrement, ou tout au moins pour les soumettre et les lier au monastère par quelque titre de sujétion, bien persuadés que ces possessions se maintiendraient plus libres, et se défendraient avec plus d’avantage dans leur assujettissement à un lieu si saint et si vénéré, que si elles étaient restées dans leur liberté propre et originaire. » Ainsi on rejetait cette liberté qui n’était qu’une faiblesse, cette propriété qui n’était qu’un péril, et on s’inféodait à l’église pour échapper à la féodalité militaire. Mais l’église, en protégeant les autres, avait besoin aussi de protecteurs ; c’est pourquoi l’évêque fit bientôt épouser à sa nièce un vaillant chevalier flamand de Furnes, un de ces hommes durs des pays maritimes, qui nourrissaient une haine profonde contre la féodalité. « J’oserais l’appeler, dit Lambert, un vrai précurseur des Blavotins, » cette faction nombreuse et puissante qui, pendant deux siècles, gêna les comtes de Flandres. Les descendant d’Adèle transportèrent les bâtimens de Selnesse en un lieu qui fut Ardres ; ce n’était alors qu’un cabaret sur la route, qui était devenu hameau, puis village ; ils y construisirent un donjon, achetèrent du comte de Guines la franchise moyennant un boisseau comble d’argent, dit Lambert, établirent un marché, creusèrent des fossés de défense, instituèrent douze pairs, des échevins et une constitution communale empruntée à la commune de Saint-Omer : charte d’émancipation qui fut jurée solennellement par le seigneur, les vassaux, les bourgeois et le peuple. Ces faits sont remarquables, en ce qu’on y voit une commune fondée par le seigneur même, et non par l’insurrection populaire, mais par un seigneur qui semble s’être souvenu de sa race hostile à la féodalité, car les guerres furent fréquentes entre Ardres et Guines jusqu’à l’union des deux familles.

Pendant qu’on forçait les riches d’entre les hommes libres à entrer dans le lien féodal, on réduisait les pauvres à la servitude par cette logique impitoyable des faits, qui éliminait tout ce qui embarrassait le progrès et l’étroite liaison du nouveau système. Quoique les affranchissemens fussent nombreux à cette époque, quoique la liberté civile eût déjà fait, surtout par les communes, de notables progrès, il restait néanmoins de vieilles habitudes tyranniques qui produisaient un mouvement contraire dans les campagnes, où l’influence des causes générales n’arrive que tard et à travers les mille difficultés de l’isolement et de l’ignorance. Entre plusieurs exemples qu’en fournit Lambert, en voici un qui révèle une méthode, un certain procédé légal pour cette opération de réduire en servitude. Dame Gertrude était une femme dure, avide et sans pitié. Un jour elle voulut se créer une bergerie. Elle envoya des agens ou des domestiques (Lambert les appelle des satrapes, soit qu’il veuille les injurier par cette qualification, ou seulement rappeler un souvenir classique), pour demander des moutons à tous ceux qui en avaient, et amasser ainsi un troupeau : excellent moyen pour se former un cheptel de bétail. Ces satrapes arrivent à la chaumière d’une pauvre femme qui pleurait de n’avoir rien à donner à manger à sept petits enfans qui pleuraient aussi. Ils lui demandèrent par moquerie un mouton pour la dame. Elle leur répondit qu’elle n’avait ni mouton ni vache, mais que s’ils voulaient porter à la dame un de ses jeunes enfans, elle le lui donnerait volontiers à nourrir. Ce propos étant rapporté à Gertrude, elle la prit au mot, lui fit arracher de force une de ses petites filles, la nourrit quelques années, la maria à un serf, et comme la loi du pays voulait que dans les mariages entre libre et serf tous deux tombassent dans la pire condition, la jeune fille se trouva réduite en servage, ainsi que ses enfans à venir, et à perpétuité. Dame Gertrude profita plus d’une fois de ce point de droit coutumier. Elle avait deux domestiques de condition libre, une servante et un valet. La première voulait épouser l’autre, qui n’en voulait pas. Soit d’elle-même, et instruite par d’autres exemples, soit par suggestion, cette servante s’adressa à Gertrude, et lui fit hommage des mains, c’est-à-dire se soumit au servage. Alors Gertrude, y voyant double profit à faire, lui fit épouser le valet malgré qu’il en eût, et, par le même principe de la pire condition, ils se trouvèrent tous deux constitués serfs avec leurs enfans à venir, et à perpétuité. Ils furent toutefois affranchis par l’un des fils de Gertrude, lorsqu’il partit pour la croisade. C’était une maîtresse femme que dame Gertrude ; aussi quand elle mourut, « le peuple, dit Lambert, la pleura les yeux secs et les lèvres quasi fermées. »

À propos de servage, voici d’autres faits étranges et fort peu connus que le bon curé d’Ardres raconte avec une chaleur d’indignation qui lui fait honneur. Toute une classe d’individus appelés colvekerles (hommes du bâton, hommes de la massue), considérée comme serve, était donnée en fief à quelque seigneur, comme une terre ou un office ; le feudataire en tirait son profit par une capitation contre laquelle Lambert invective de plus belle, comme il fait toujours contre les oppressions. Ces colvekerles étaient ainsi appelés parce qu’il leur était défendu de porter aucune autre arme qu’un gros bâton ou une massue. De temps immémorial, il y avait eu dans ces contrées maritimes de la Flandre une race opprimée et rebelle, qui était peut-être un résidu des dernières invasions des hommes du Nord. Un capitulaire de Louis le Débonnaire ordonne à ses envoyés de faire réprimer les conjurations d’esclaves qui ont lieu dans la Flandre, la Ménapie et autres lieux maritimes ; si les maîtres ne les répriment pas, ils seront eux-mêmes condamnés à l’amende. D’autres capitulaires interdisent à ces esclaves de porter des armes : « Si on les trouve, disent-ils, avec une lance, qu’on la leur rompe sur le dos, hasta frangatur in dorso ejus. » Mais cette police n’était pas aisée à faire, et quand la féodalité s’établit, comme tout se coordonnait avec le système des fiefs, la surveillance et l’exploitation de ces esclaves devinrent elles-mêmes la matière d’un fief. Cette idée serait venue d’abord, d’après quelques expressions de Lambert, au comte Raoul, vers l’an 1000, homme qui, dit-il, « ne craignait pas de charger ses sujets de pareilles misères et opprobres, et d’autres encore non moins déplorables. » Raoul avait donc donné les colvekerles en fief au seigneur de Ham, auquel ils payaient chaque année un denier par tête, quatre deniers à leur mariage, et autant à leur mort. Cet impôt se nommait la colcekerlie ; c’était la rente de cette propriété humaine, l’impôt sur la vie, sur la reproduction et sur la mort. Lambert appelle cet impôt dur et impitoyable, chaîne et joug de servitude, car servitude et impôt non consenti lui sont choses presque identiques et toujours également odieuses. Ici encore, par cet effort, que nous avons déjà signalé, pour multiplier la servitude en dépit des causes générales qui travaillaient à l’affranchissement du peuple, nous voyons Raoul ajouter aux droits de ce fief bizarre le droit bien plus cruel de soumettre à la même honte et à la même exaction « tous les étrangers qui viendraient dans le pays de Guines, et qui y séjourneraient un an et un jour. » Dieu sait quels abus devait entraîner la perception d’un semblable impôt ! Mais de plus on cherchait à l’étendre même sur des indigènes qui n’y étaient pas soumis, ce qui aurait entraîné pour eux la servitude. Guillaume de Bocorde, homme libre et d’ancienne famille, avait épousé Hawide, fille noble de Fiennes. À peine est-elle entrée au lit nuptial, que les agens, ou, comme dit Lambert, les satrapes du seigneur de Ham, se présentent (c’était l’usage sans doute de choisir ce moment), et réclament l’impôt de la colvekerlie. Saisie de crainte et rouge de honte, la jeune épouse proteste qu’elle ne sait ce que c’est que la colvekerlie, qu’elle est libre, née de parens libres ; elle demande un délai de quinze jours et l’obtient. Elle se présente dans l’intervalle devant les maîtres de Ham, se proteste libre, offre la preuve par témoins, parle vivement, hautement, courageusement ; mais les gens de Ham parlent encore plus haut, étouffent sa voix, et la renvoient outragée sous cette prétention infamante, qui la réduisait réellement en servitude, puisque l’impôt en était le signe. Heureusement il se trouva une femme pieuse et vénérée, la comtesse Emma ; Hawide la vit, lui représenta qu’il n’y avait plus de sûreté pour personne, et que nobles et non nobles seraient enveloppés par de semblables moyens dans une même condition servile, et forcés de payer l’insolente colvekerlie. Emma eut compassion de cette noble jeune femme, elle eut pitié de son pays souillé par une telle honte ; elle embrassa son mari, pleura, parvint à le toucher d’un bon sentiment, et la colvekerlie fut supprimée ; mais il fallut indemniser le seigneur de Ham, en ajoutant quatre charrues de terre à son fief. Tous les colvekerles furent affranchis à perpétuité, dit Lambert avec un accent de satisfaction.

C’est assurément quelque chose de bien étrange que de donner en fief une exaction ; ce n’est pourtant pas le seul exemple qu’on en trouve dans cette chronique, et elle n’en parle pas comme d’une chose rare ou inusitée. Des bannis, de malheureux fugitifs furent inféodés de la même manière. Les lois flamandes étaient très sévères contre les bannis ; quiconque les hébergeait était puni d’amende, et quelquefois, comme à Bourbourg, on lui brûlait sa maison par-dessus le marché. Cependant Arnoul Ier d’Ardres, s’étant soustrait à la suzeraineté du comte de Guines pour relever du comte de Flandres, vers la fin du XIe siècle, en reçut, dit Lambert, « à titre de fief héréditaire le droit d’accueillir et de soutenir, envers et contre tous, tout individu banni pour quelque cause que ce fût, et réfugié dans la seigneurie d’Ardres, pourvu toutefois qu’il ne fût pas en conspiration flagrante ou secrète contre la personne du comte ou de la comtesse de Flandres. Si le banni ne voulait pas se présenter devant ses juges naturels, le seigneur d’Ardres pouvait le faire juger par ses propres juges, le retenir ou le renvoyer de sa terre, selon son bon plaisir. » Il est clair que le comte de Flandres voulait procurer un avantage considérable à Arnoul ; mais la protection des bannis n’eut été qu’une charge, si quelque revenu n’y était attaché. « Je ne vois pas, dit M. de Godefroy Menilglaise, que ce seigneur pût en recueillir un autre avantage qu’un avantage pécuniaire, en leur faisant acheter sa protection. » Ces malheureux donc, s’ils n’osaient point se risquer à purger leur contumace (et combien l’osaient en ces temps de violence et de jugemens arbitraires ?) tombaient ainsi dans la condition des colvekerles, puisqu’alors le seigneur pouvait les retenir dans sa terre, tout en leur faisant acheter en quelque sorte leur servitude même par un tribut ; c’est bien le cas de ce mot énergique de Tacite ; Servitutem suam quotidiè emunt, quotidié pascunt.

Dans ce régime, fondé sur la conquête et constitué en souverainetés locales, absolues et héréditaires, il n’y avait aucun principe interne de garantie et de sécurité qui lui fut propre et inhérent à sa nature. Toute justice, toute paix, tout bon ordre, dépendaient du hasard, qui amenait de loin en loin un personnage doué d’une âme plus élevée, d’un sentiment plus doux, supérieur à l’éducation grossière et aux tentations de la toute-puissance. À toutes les époques, cette vertu spontanée, et qui se crée pour ainsi dire d’elle-même par une énergie toute personnelle et contre le courant des choses, est un phénomène infiniment rare. Aussi les beaux caractères de ces temps sont-ils plus beaux de toute l’horreur qui les entoure. Le plus souvent, c’était la femme qui, souvent malheureuse elle-même de cette vie brutale, faisait descendre, d’une position élevée, la pitié sur le peuple. Toutefois la seule protection permanente, la seule justice fortement instituée, c’était l’église. Mise en harmonie avec la féodalité, parce qu’il le fallait bien, mais non absorbée par elle, grâce à la résistance héroïque et vivifiante de Grégoire VII au siècle précédent, l’église, malgré les vices du clergé, avait accepté la tutelle des faibles, et l’exerçait avec courage et persévérance sur tous les points du territoire. Le coup terrible qui avait détrôné l’empereur d’Allemagne avait aussi, par répercussion, ébranlé toutes les seigneuries de village. Il y a beaucoup d’exemples aussi de cet ascendant de l’église dans cette chronique si courte et si simple de Lambert. Nous avons déjà vu une orpheline sans défense, que le comte voulait, dans des vues égoïstes, marier malgré elle, se réfugier sous la suzeraineté de l’évêque de Térouane, seul moyen de rendre légale la protection de celui-ci. Nous y voyons encore un seigneur excommunié pour avoir démoli un moulin appartenant à une veuve. Un autre subit la même peine pour s’être emparé d’un marécage donné par son prédécesseur à tous les habitans d’une paroisse, et qu’il faisait découper en tourbes combustibles à son profit. Si l’excommunication ne faisait pas toujours réparer le mal, au moins elle pesait d’un poids terrible sur la tête du coupable. Arnoul III d’Ardres, cet homme dur et impitoyable pour le peuple, passant un jour de fête par un village au moment de la messe, y assistait de loin, hors de l’église, debout devant le portail, sans oser y entrer. On croyait même que la malédiction du peuple faisait quelquefois descendre sur les oppresseurs la punition divine. Le comte Raoul, prodigue et pillard, n’ayant plus rien à distribuer à ses compagnons de guerre, accablait ses sujets d’exactions, « calomniait, opprimait, ravissait, sévissait. » Lambert ne ménage pas les termes. Un jour qu’il allait à l’une de ces « exécrables foires qu’on appelle des tournois, » il rencontra sur un vaste pâturage, près de Surques, une grande troupe de pâtres, et déguisant sa voix, pour n’en être pas reconnu : — Holà ! bergers, leur cria-t-il (sans même leur dire bonjour, observe Lambert ), que dit-on du comte de Guines ? comment va-t-il ? où est-il ? où va-t-il ? — Les pâtres, gens simples et parlant de l’abondance de leur cour, répondirent par des imprécations contre ce maître, qui les « écorchait, les tourmentait, les fouettait, sans pitié, insatiable. » — Il est parti pour la France, dit-on ; il y cherche la gloire, puisse-t-il, avant d’en revenir, se noyer dans la Seine ou la Loire ! qu’une flèche inattendue lui crève les yeux, qu’une lance lui perce les entrailles, et que son sang coupable coule jusqu’aux enfers ! — Comme on voit, le curé d’Ardres déploie ici toutes les forces de son style. Le comte, ainsi maudit, continua sa route en murmurant, et le souhait populaire s’accomplit sur lui ; il reçut au tournoi un coup de lance dans le ventre, une flèche lancée au hasard lui creva un œil, et des archers le précipitèrent, demi-mort et dépouillé de ses vêtemens, dans la Seine. De pareilles légendes, si peu vraisemblables qu’elles fussent, étaient probablement acceptées des seigneurs eux-mêmes. C’est sous cette forme insaisissable, par ces récits contagieux, qui se répètent d’abord à voix basse dans les veillées et se propagent invinciblement dans tous les esprits, que la conscience publique travaille et se fortifie sous l’oppression, parmi les populations ignorantes et dispersées dans les campagnes.

Des renseignemens non moins intéressans sur l’état des esprits et sur les mœurs fort peu retenues de ces petits sultans féodaux remplissent la chronique de Lambert. Son contemporain, Baudouin II de Guines, est un type remarquable, un homme qui sur un plus grand théâtre aurait probablement beaucoup innové et fait grand bruit. Il était discuteur, chercheur, plus instruit, dit Lambert, de certaines choses qu’il n’est nécessaire ; il aimait à embarrasser les clercs de questions et d’objections, faisait traduire les livres latins en roman, fondait une bibliothèque, et formait lui-même un bibliothécaire, laïque comme lui. On voit déjà en effet un certain laïcisme se développer dans cette petite cour de Guines ; les chansons de gestes, romans de chevalerie et fabliaux satiriques, y faisaient la guerre aux gloses théologiques ; quand Baudouin avait écouté les dissertations de ses clercs, il ripostait par ces histoires romanesques, qui étaient la littérature, et, on pourrait dire, la foi du monde seigneurial, car on y croyait très sérieusement. Lambert lui-même semble mettre, très-naïvement, il est vrai, et sans mauvaise intention, sur la même ligne l’autorité de Moïse et celle d’Ovide, la Genèse et les Métamorphoses. Il est grandement dommage que Lambert ne se soit pas étendu plus longuement sur les discussions de Baudouin et l’influence des trouvères sur l’éducation des jeunes seigneurs ; mais ce qu’il en dit nous fait déjà entrer assez intimement dans la vie intellectuelle des châteaux à la fin du XIIe siècle.

M. de Godefroy Menilglaise n’a pas omis d’ajouter à sa publication des notes, des glossaires, des généalogies, des éclaircissemens. « Dans le latin travaillé de Lambert, dit-il, encore classique, semé de quelques archaïsmes, font invasion les mots nouveaux ou d’acception nouvelle. Peu d’ailleurs marquent mieux la transition de l’idiome des Romains aux idiomes qui lui ont succédé dans l’Europe méridionale ; peu ont été autant rappelés dans le grand glossaire de Ducange. » Sa chronique est d’ailleurs écrite avec une certaine naïveté pédantesque fort commune à cette époque et une bonhomie souvent passionnée. Lambert aime le peuple, il maudit l’oppression, mais il rend volontiers hommage aux seigneurs bons et justes ; tout ce qui est servitude et vexation anime son style, et il invective alors en son plus beau latin, avec force exclamations. Il devient ainsi lui-même un des signes du temps, une vive expression du sentiment qui opprimait les âmes, de la puissante aspiration qui les élevait et les fit enfin parvenir, à travers tant de désordres, à une ère plus tranquille et à des institutions mieux ordonnées.


LOUIS BINAUT.


V. DE MARS.