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Une Mission britannique auprès d’un roi nègre

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Une Mission britannique auprès d’un roi nègre
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 56 (p. 74-105).
UNE
MISSION BRITANNIQUE
AUPRES D'UN ROI NEGRE

A Mission to Gelete, King of Dahome, by F. Burton. 2 vol. London, Tinsley brothers, 1864.

L’honneur de représenter la reine Victoria et les communes d’Angleterre en quelque lieu que ce soit et n’importe à quel titre est évidemment un privilège des plus en plus enviés ; il est permis de douter néanmoins qu’un voyageur comme le capitaine Burton, connu par l’importance et la témérité de ses entreprises [1], se soit cru récompensé selon ses mérites quand le gouvernement britannique, l’appelant aux fonctions de consul, lui assigna l’île de Fernando-Po comme siège de son action, diplomatique. Placée un peu au nord de l’équateur, dans le golfe de Biafra, cette île, tantôt inondée de pluies diluviennes, tantôt désolée par d’interminables sécheresses, est généralement funeste à la constitution des Européens. Les soldats à qui l’Espagne confie la garde de cette insignifiante possession en reviennent, après trois ans de service, réduits au tiers de leur nombre primitif. Les « pénitentiaires » ou détenus politiques, exposés aux ravages de la fièvre jaune, peuvent se regarder comme condamnés à mort dès qu’ils mettent le pied sur ce sol fatal. Rien d’étonnant à ce qu’une certaine mélancolie vous gagné dans un pareil séjour, surtout pendant la saison pluvieuse. On se figure aisément le capitaine Burton dans ce consulat, situé en face de l’hôpital militaire, voyant presque chaque jour, à l’heure de ses repas, l’entrée ou la sortie d’un « objet » soigneusement caché que portaient sur une civière quatre spectres fiévreux, et qui tantôt venait de la caserne, tantôt partait pour le cimetière. L’ennui le prit bien vite sur cette « terre de lotophages, » et il sentit l’impérieux besoin d’y échapper en donnant à son insatiable activité quelque nouveau but, en ajoutant un chant de plus à l’épopée humoristique de ses campagnes africaines. On ne s’explique pas autrement la démarche qu’il fit en 1861 auprès du gouvernement anglais pour obtenir la permission de se rendre officiellement dans la capitale du roi de Dahomey. La réponse à sa demande fut provisoirement ajournée ; mais à la fin de 1862 et au commencement de 1863 deux officiers de la marine anglaise, le commodore Wilmot et le capitaine Luce, se donnant à eux-mêmes la mission par lui sollicitée, prouvèrent ainsi que le projet, du capitaine Burton n’avait rien d’impraticable, et que les scrupules, les craintes du foreign-office étaient pour le moins exagérés. Lord John Russell dès lors n’hésita plus, et par une dépêche du 23 juin 1863 autorisa le départ du capitaine Burton, à qui une lettre subséquente (20 août) expliqua le double but à poursuivre dans les négociations qu’il allait essayer. Le roi de Dahomey avait dit lui-même au commodore Wilmot que « si l’Angleterre voulait en finir avec la traite des noirs, il fallait qu’elle empêchât les blancs de venir les acheter. » On le préviendrait donc tout d’abord que des mesures effectives allaient être prises contre l’exportation de la « marchandise prohibée, » et ceci de concert avec les États-Unis ; aux termes d’un traité récemment conclu. Le ministre entamait ensuite une question plus délicate. « Quant aux sacrifices humains, ajoutait-il, je lis avec plaisir dans le rapport du commodore Wilmot que le nombre des victimes immolées pendant les « coutumes royales » a été notablement ; surfait. Il est à craindre cependant qu’on n’obtienne pas aisément du roi un renoncement absolu à cette pratique barbare, plus ou moins ouvertement adoptée sur la plus grande partie de la côte occidentale africaine. Nous ne devons pas moins nous employer, dans la mesure de notre influence actuelle ou de celle que nous pourrons acquérir, à mitiger, s’il est impossible de les abolir, ces exécrables pratiques, et je compte pour cela sur vos efforts les plus zélés. » M. Burton devait en outre remercier le monarque africain d’avoir manifesté spontanément le désir que le commerce anglais s’établît à Whydah (Ouaïda), d’avoir offert son concours pour remettre en état l’ancien fort d’Angleterre, où serait autorisé l’entretien d’une garnison suffisante. La dépêche contenait enfin, par manière de post-scriptum, la liste des présens que le capitaine Burton serait chargé de remettre, — présens choisis d’après les indications du Commodore Wilmot, à qui le roi n’avait pas manqué de faire connaître par avance les objets dont la possession lui serait le plus agréable. La seule omission importante était celle d’un équipage attelé, le summum desideratum du roi nègre, à qui l’envoyé britannique devait faire observer premièrement qu’il serait malaisé d’expédier des chevaux anglais à l’intérieur du pays des Ffons [2], en second lieu que, les supposât-on même arrivés à destination, la nature de ce pays et ses conditions climatériques ne permettaient pas d’espérer que les pauvres bêtes survécussent longtemps à un pareil changement de résidence.

Une fois nanti de ces pleins pouvoirs, le capitaine se trouva beaucoup moins pressé d’en user. Deux années de séjour à Fernando-Po lui faisaient envisager cette île sous un aspect tout différent. Fuyant les influences fiévreuses, il était allé s’établir, à huit cents pieds du niveau de la mer, dans un chalet bâti pour un des fonctionnaires espagnols momentanément absent. L’air y était pur, la température supportable, bien que le thermomètre Fahrenheit montât parfois dans la matinée à 68°. On avait du balcon une vue charmante : — « à droite les restes d’un jardin planté de palmiers, à gauche une avenue de bananiers aboutissant à une forêt tropicale, des deux côtés une cascade aux eaux glacées et limpides qui se précipitaient en écumant sur des rochers de basalte, bain délicieux, au-dessus duquel planait à tout instant du jour un concert d’oiseaux chanteurs ; en face, des massifs de rosiers, âgés de deux ans et hauts de quatre mètres, plus deux buissons de caféiers pliant sous le poids de leurs baies écarlates… » On voit d’ici le tableau, peint de main de maître avec une sorte de verve amoureuse. Pendant le mois de septembre d’ailleurs, et dans le pays en question, la saison n’est pas propice aux voyages, car les pluies n’ont pas encore cessé sous l’équateur. En 1863 notamment, elles durèrent par exception du mois de mai au mois de novembre. Le capitaine envisageait avec effroi la traversée des grands marais d’Agrimé, situés entre la côte et la capitale du Dahomey. Bref, pour ces raisons et d’autres, il différa son départ jusqu’au 29 novembre 1863, sans trop se préoccuper, semble-t-il » de ce qu’un pareil retard pouvait avoir de funeste pour un certain nombre de victimes déjà condamnées à figurer dans les « coutumes » du mois suivant. Cette indifférence, surprenante en elle-même, nous est d’autant plus suspecte, qu’aux yeux de l’humoristique et paradoxal voyageur le nègre est évidemment une créature infime, une espèce de machine douée de vie et destinée par la Providence au défrichement des régions où le travailleur blanc ne saurait s’acclimater avant qu’elles aient été convenablement assainies. Cette œuvre accomplie et le globe entier mis en valeur, le capitaine Burton signerait sans sourciller un décret qui, par des procédés plus ou moins sommaires, supprimerait ici-bas la postérité de Cham ; il verrait disparaître sans lui donner un seul regret cette race incapable, imprévoyante, paresseuse, adonnée au mensonge et aux brutalités sensuelles, qui n’a ni l’instinct de l’obéissance raisonnée, ni celui de la résistance indomptable, — faite dès lors pour le despotisme et condamnée par ses qualités comme par ses vices à perpétuer les honteuses traditions de l’esclavage.

Pour un homme placé à ce point de vue spécial, peu importait, on en conviendra, que le roi de Dahomey ajoutât une centaine de meurtres à ceux dont il était déjà responsable. Il faut d’ailleurs reconnaître qu’en partant quelques semaines plus tôt, l’agent de lord John Russell ne les aurait pas empêchés. Il aima donc mieux se ménager une traversée moins difficile et passer quelques jours encore à Buena-Vista, dans cette espèce d’Eden où il avait fini par s’acclimater à merveille, jardinant une heure avant le lever et une heure après le coucher du soleil, consacrant le milieu du jour à des lectures acharnées et rédigeant le soir, entre une pipe et une tasse de thé, ses observations sur les mœurs des Bubé, — les natifs de Fernando-Po.


I

L’Antelope, frégate à vapeur sur laquelle l’envoyé britannique avait pris passage, arriva le 2 décembre en face de Lagos, ville pestilentielle, aux marigots infects et fiévreux. Trois incendies qui s’étaient succédé à un mois de distance (octobre et novembre 1862, janvier 1863) ayant ouvert un champ libre aux améliorations, la colonie européenne, — soixante-dix âmes tout compris, — travaillait à s’y créer une existence moins menacée ; mais malgré l’élargissement des rues, le drainage des habitations, l’établissement d’un corps de police, la mort continuait ses ravages. En treize jours, on n’avait pas eu moins de neuf décès à constater parmi, la population blanche, et la terreur planait sur cette malheureuse cité, où les discordes civiles menaçaient d’ajouter leurs fléaux à ceux de la malaria. Chacun y était en alerte, la main sur ses armes. Le capitaine se hâta d’y recueillir les présens adressés au roi de Dahomey et continua sa route vers Whydah, où l’Antelope jeta ses ancres le 5 décembre, et attendit jusqu’au 8 la réponse de sa majesté africaine aux notifications du nouveau chargé d’affaires. Cette réponse ayant été favorable, la frégate repartit, laissant M. Burton sous la protection d’une simple canonnière, la Pandora, qui stationnait à poste fixe devant le « Liverpool du Dahomey. » Cette désignation appliquée à Whydah n’a rien qui doive surprendre, puisque tout le commerce du royaume avec l’étranger s’y était effectivement concentré, — malgré la fièvre, la dyssenterie, le mauvais air des lagunes peuplées de requins, — entre les mains d’un certain nombre d’Espagnols, de Portugais et de Brésiliens. Cependant, depuis que la traite des noirs rencontre de plus sérieux obstacles, ces trafiquans émigrent ou liquident leurs affaires, et M. Burton a pu consigner dans une note de son livre les noms de ceux que le malheur des temps n’a pas tout à fait découragés. On prévoit d’ailleurs que d’ici à une dizaine d’années le commerce du coton et de l’huile de palme les aura tous enlevés à celui du « bois d’ébène. » En attendant, malgré les croisières des marines européennes, il se fait encore çà et là quelque opération de contrebande, et ce retour aux bons vieux usages devient inévitablement le signal d’une véritable fête à laquelle on ne saurait s’abstenir de prendre part sous peine d’être mal vu. Le vin, la caxaça, le rhum, coulent à flots ; on s’enivre, on danse, on fait ripaille, et tout cela pour saluer le départ d’un navire où plus de six cents malheureux, entassés à fond de cale, inaugurent par des souffrances atroces l’existence maudite à laquelle ils sont désormais voués !

Un voyageur comme le capitaine Burton ne s’étonne pas pour si peu. Ces choses lui paraissent naturelles, simples et logiques. Il a même pour les agens de la traite une sorte de sympathie placide et sans étalage qui exclut toute idée d’ironie systématique ou de fanfaronnade paradoxale. Sans trop modifier le ton qu’il a pris pour rendre hommage aux lumières et à la piété des missionnaires catholiques français établis à Whydah, avec le même sang-froid impartial qui l’empêchait tout à l’heure de céder à ses préjugés protestans, le capitaine Burton esquisse en quelques lignes la carrière du négrier le plus riche et le plus considéré.


« Lorsque je me présentai chez M. J. Domingo Martinez, chef de la meilleure maison de Whydah, il était souffrant depuis quelques semaines, mais on ne le croyait pas en danger. Il mourut néanmoins le 25 janvier 1864, pendant que nous étions dans la capitale du royaume, et sa mort fut occasionnée par un accès de fureur, ce qui n’est pas très rare dans ces pays à haute température. Depuis longues années, il avait la souveraineté virtuelle, sinon nominale, d’un village appelé Kutunun, petit poste de l’intérieur très convoité en dernier lieu par les nouveaux protecteurs de Porto-Novo. Ceux-ci employèrent si bien leurs dollars que le roi, dépêchant sa canne [3] à M. Martinez, avisa « son ami » de la prochaine arrivée d’un autre blanc désormais admis aux mêmes droits et investi des mêmes pouvoirs. En écoutant ce décret fatal, qui, sous prétexte de lui donner un collègue, lui enlevait en réalité la couronne, le roitelet dépossédé roulait des yeux hagards et perdit tout d’abord contenance ; puis, lorsqu’il eut pu apprécier la portée de cette combinaison machiavélique, il se prit à trembler de la tête aux pieds. Un évanouissement fut la suite de cette forte émotion, et le soir même il succomba, probablement à une attaque d’apoplexie.

« M. Martinez, étant un des caboceers [4] du Dahomey, avait droit au parasol, au fauteuil et autres insignes de ce rang. Il a souvent répété dans ses dernières années, — ce qu’ont pu dire avant lui bien des gens, sans compter ceux qui le diront après nous, — « qu’il avait connu trop tard le naturel africain. » En vertu du droit d’aubaine que le roi revendique sur tous les biens de ses sujets décédés, les clés de la maison Martinez furent saisies aussitôt après la mort du propriétaire par le vice-roi de Whydah, nonobstant l’existence d’une nombreuse famille, issue tout entière des rapports du défunt avec les femmes indigènes. Son fils aîné, Domingo-Raphaël Martinez, n’a guère plus de vingt ans. L’anglais et le français lui étant familiers, on ne peut pas le regarder, comme absolument dépourvu d’éducation, bien que son père ait dû le tenir aux fers plusieurs années de suite pour le corriger de son penchant à jouer du couteau. Il serait à souhaiter pour cet héritier du sang que son auteur ait laissé quelques fonds à Bahia dans les mains de ses cosignataires habituels.

« Le commerce des esclaves (slaving interest) a fait une perte sensible dans la personne de M. Martinez, qui avait d’ailleurs ses bons côtés. Les Anglais par exemple, dont l’hostilité persistante aurait pu l’irriter, n’eurent jamais qu’à se louer de sa courtoisie hospitalière. De plus, comme da Souza, le premier chacha ou contrôleur du commerce [5], il était opposé aux cruautés traditionnelles et aux sacrifices humains. En 1846, quand la mission protestante se trouvait à Badagry dans la situation la plus critique, il lui vint amicalement en aide, et cela sans avoir, en sa qualité de négrier, à compter sur la moindre reconnaissance. Que la paix soit avec ses mânes, et puisse-t-il ne pas descendre dans la « terre des morts » hantée par les âmes du Dahomey, car je doute fort qu’il y fût reçu à bras ouverts ! »


Whydah est une agglomération de bourgades divisée, comme autrefois l’île de Malte, par nations distinctes : ainsi au nord-ouest et à l’ouest il y a la ville française (Ahwanjigo ou Salam), placée directement sous le contrôle du vice-roi ; puis viennent la ville brésilienne (Ajudo, Ajido ou Chacha) la ville anglaise (Cogbagi), provisoirement sans gouverneur, et que le roi voulut confier à la direction du capitaine Burton, réduit faute d’instructions suffisantes à décliner cet honneur ; enfin la ville portugaise (Dukomen), et la ville du marché (Zobeme), la seule entièrement peuplée d’indigènes. À chacune des quatre premières appartient un « fort » spécial, plus ou moins digne d’une pareille dénomination, et dont les annales se rattachent à l’histoire de ce pays fréquemment bouleversé. La forteresse portugaise jouit encore du droit d’asile, et les criminels ne peuvent y être arrêtés qu’avec le consentement des missionnaires qui l’occupent. Le fort anglais, — distinction passablement déshonorante, — est placé sous la protection de deux fétiches, Dohen et Ajaruma, désignés comme « défenseurs des hommes blancs. » Le fort français abrite le vicariat apostolique de Dahomey, dont la direction spirituelle est confiée à la récente congrégation des missions africaines [6]. Quelque intérêt néanmoins qui se puisse attacher à ces avant-postes de la civilisation européenne, les traces de paganisme ou pour mieux dire de fétichisme qui frappent le regard du voyageur descendu sur cette terre lointaine parlent bien plus haut à notre curiosité. Dans le bazar même, mainte boutique est entourée du zo vodun, longue corde fabriquée dans le pays et à laquelle, de six en six mètres, sont attachées de larges feuilles sèches. C’est un préservatif contre l’incendie. Ne le confondons pas avec l’azan, guirlande fabriquée avec les feuilles mortes du palmier ; ce talisman met à l’abri de toute sorcellerie l’homme qui le porte en collier. Devant les habitations, sentinelle protectrice, on trouve le vo-sisa, espèce d’épouvantail que forme un bâton surmonté d’une vieille calebasse vide, et revêtu d’herbes sèches, de feuilles de palmier, de plumes de volailles et de coquillages marins. Ce débris de vase, placé au seuil des portes et que les femmes viennent remplir soir et matin de maïs cuit et d’huile de palme, c’est le « plat du diable » (legba’gban), qu’on garnit ainsi au profit des vautours noirs [7], spécialement et uniquement chargés du nettoyage des rues. Sous un temple nain recouvert de chaume, le legba lui-même offre sa hideuse image. Accroupi sur ses pieds énormes, il a les bras plus longs que ceux d’un gorille ; sa tête, modelée dans une argile rougeâtre ou grossièrement taillée dans quelque bloc de bois, affecte une forme conique ; son nez est un paquet de terre glaise, sa bouche une large baie pratiquée de l’une à l’autre oreille ; ses yeux et ses dents sont des coquillages incrustés ou des plaques de peinture blanche. Il arrive fréquemment que l’idole tombe en poussière, mais nul n’ose y porter une main sacrilège, et devant ce qui reste de cette image vaine la superstition trouve encore moyen de trembler. « Différent à cet égard du Pan classique et du dieu de Lampsaque, le legba prend quelquefois, exagérés de la façon la plus grotesque, les attributs féminins ; mais l’idée fondamentale du culte rendu à ces trois divinités est évidemment la même. Quant aux rites habituels, ils consistent principalement en fomentations d’huile de palme pratiquées sur ce qui caractérise particulièrement le sexe du dieu ou de la déesse. »

Au nord de la forteresse anglaise, et par-delà une place carrée où le monarque a fait construire un vaste hangar destiné aux exercices et aux réunions de sa « garde bleue, » un bosquet circulaire composé d’arbres géans dresse ses sombres massifs. C’est vers l’extrémité orientale de ce bosquet qu’il faut, avec quelque soin, chercher le temple des danghbwe ou des serpens boas. M. Burton décrit ainsi ce curieux monument de l’ophiolâtrie dahomienne :


« Ce n’est qu’une petite hutte ronde en argile dont les murs épais soutiennent une toiture de chaume en forme d’éteignoir. Deux entrées sans portes, qui se font face l’une à l’autre, mènent à une aire de sol battu sur laquelle on n’aperçoit qu’un panier et un balai. À l’intérieur et à l’extérieur, l’édifice est très sommairement blanchi, et quand je le vis pour la dernière fois, une main peu exercée avait peint à fresque, sur la gauche de l’entrée principale, un vaisseau voguant à toutes voiles. Trois grandes perches, fixées en terre à peu de distance, supportaient autant de petites flammes, rouge, blanche et bleue.

« Le danhgbwe est adoré ici comme le singe aux environs d’Accara et de Wuru, le léopard près d’Agbomé, l’iguane à Bénin, le crocodile à Savi, Badagry et Porto-Seguro. Ce reptile est un python de dimensions ordinaires, à peau brune rayée de blanc et de jaune ; pas un de ceux que j’ai vus ne me paraissait avoir plus de cinq pieds. L’étroitesse du cou, la tête qui s’effile comme celle de l’anvoie [8], le distinguent des espèces dangereuses ; les nègres vont jusqu’à dire que sa morsure est un préservatif contre le venin des autres serpens, et on l’apprivoise en le maniant sans cesse. M. Vallon [9] en a vu jusqu’à cent, dont quelques-uns longs de dix pieds, et affirme qu’ils ne mordent jamais, tandis que bien au contraire ils ne cessent de grignoter à l’instar des rats. Je comptai jusqu’à sept de ces agréables divinités, y compris une d’elles qui faisait peau neuve ; toutes reposaient sur l’épaisseur du mur de terre, à l’endroit où il rejoint le chaume intérieur. Il leur arrive souvent de vagabonder la nuit, et pendant que je prenais une esquisse du temple, je vis rapporter dans les bras d’un nègre un de ces coureurs nocturnes qui s’était égaré. L’horrible bête, enroulée autour de son cou, avait l’air d’un de ces cobras apprivoisés par les jongleurs de l’Inde ou de l’Algérie. Avant de le remettre en place, le nègre frotta sa main droite sur le sol et saupoudra sa tête de sable, ainsi que font les courtisans agenouillés devant le monarque. Tout autre serpent peut être mis à mort et promené ensuite par la ville sans provoquer le moindre émoi ; mais un étranger qui toucherait au danhgbwe doit s’attendre à maints palavers [10], qui toutefois, à l’heure présente, se résoudront en quelque amende. Jadis on punissait du dernier supplice l’assassinat d’un de ces reptiles, et maintenant encore, si on se permet d’en médire ou de les railler, il est des gens sérieux qui prennent la fuite en se bouchant les oreilles.

« Le châtiment encouru aujourd’hui par celui des indigènes qui, même accidentellement, priverait de la vie un de ces animaux vénérés n’est que le simulacre de l’horrible mort qu’on lui infligeait autrefois. Comme les salamandres qu’on montrait à l’ancien Vauxhall, on le place dans un trou sur lequel on bâtit une espèce de hutte avec des fagots secs mêlés de foin, et sur lesquels on verse de l’huile de palme. On y met le feu, et c’est au condamné de gagner alors, aussi vite qu’il peut, le cours d’eau le plus voisin ; en attendant, et sur toute la route, il est impitoyablement relancé par les danhgbweno (ou prêtres-fétiches) qui lui envoient à l’envi des coups de bâton et des mottes de terre. Il arrive souvent que le malheureux reste sur place, complètement assommé. Il faut donc, pour effacer le crime commis en tuant le dieu, un double baptême de feu et d’eau, sans parler de la troisième épreuve que je viens de décrire. Le chef de la famille Souza, par un adroit stratagème, a dérobé mainte victime à la férocité des prêtres. Ses nombreux esclaves avaient ordre d’entourer le déicide, et, tout en feignant de le pousser ou de le battre, ils le protégeaient en réalité contre des mauvais traitemens plus sérieux : pieuse fraude où l’implacable négrier se montre à nous sous l’aspect du « bon Samaritain ! »

« Ce n’est pas seulement à Whydah, mais sur plusieurs autres points des côtes africaines, que le serpent reçoit ainsi les honneurs divins. Les Popos, les Nimbi de la baie de Biafra, sont à cet égard tout aussi superstitieux que les habitans de Whydah. L’origine de cette étrange religion doit remonter à une époque lointaine : Bosman, au commencement du siècle dernier, en parle, à peu de chose près, comme pourrait le faire un voyageur contemporain ; elle s’adapte d’ailleurs à merveille à l’épais matérialisme de ces races pour qui l’invisible ne saurait exister, et chez lesquelles, plus particulièrement qu’ailleurs, c’est à la crainte qui fait les dieux. »


Nous ne suivrons pas l’érudit voyageur dans ses considérations sur l’ophiolâtrie des anciens, les psylles de Rome, la secte chrétienne des ophites, Moïse et son serpent de bronze, le dragon de Babylone et le Thermutis égyptien. D’autres soins nous réclament, car l’heure est venue pour lui de quitter Whydah, où il avait dû attendre l’arrivée des eunuques (akho’si) [11] dépêchés par le roi pour servir de guides au représentant de sa « bonne sœur » Victoria. Huit autres grands officiers de la couronne faisaient partie de l’escorte. Leur lettre de créance consistait en un casse-tête de fer, tant bien que mal façonné, dont l’extrémité figurait à peu près une gueule de requin. Prétextant qu’ils avaient besoin de repos, ils firent perdre encore une semaine à M. Burton, qui, se lassant à la fin de leurs ajournemens continuels, fixa lui-même le jour du départ, et les décida ainsi à se mettre en route. Vingt-deux porteurs, devançant la caravane, s’étaient déjà rendus à la première station avec les bagages les plus pesans, et allaient être suivis de trente-sept autres. Le service des hamacs de voyage, au nombre de six, exigeait trente hommes de plus : total quatre-vingt-dix-neuf bouches à nourrir, y compris les messagers et les guides, mais sans compter les interprètes et les domestiques attachés à la personne du voyageur.

Le convoi, précédé de l’étendard de Saint-George, que portait un métis de la côte d’Or, à la fois tailleur et barbier, s’ébranla définitivement le 13 décembre. Le révérend Bernasko, chef de la mission protestante de Whydah, et un chirurgien de marine, le docteur Cruikshank, s’étaient volontairement adjoints au capitaine Burton ; le premier traînait après lui quelques-uns de ses catéchumènes, affreux négrillons esclaves que le roi lui avait donnés à convertir. À travers sables et marécages, prairies désertes et terres cultivées, on allait d’étape en étape, recevant partout le même accueil. À Savi, ancienne capitale du petit royaume de Whydah (lorsque celui-ci n’avait pas encore été conquis par les maîtres du Dahomey), à Savi, disons-nous, comme dans la ville frontière d’Allada, comme dans la bourgade la plus insignifiante, la population était sur pied tout entière, moins ceux que le désir d’assister aux « coutumes » avait attirés du côté de la capitale. Les caboceers en habits de fête, installés dans leur fauteuil officiel et sous le parasol symbolique qui les signale au respect de la foule, avaient préparé les rafraîchissemens et présens requis pour la circonstance. Sur une table boiteuse, revêtue de calicot rouge ou blanc, s’étalaient, à côté d’une jarre d’eau pure (boisson qu’on doit avaler la première), une calebasse d’huile de palme, un bol de rhum, d’eau-de-vie ou de vin muscat, des paniers d’oranges et de papeaux [12], des fèves, des ignames, à côté de l’akansan, ou « blanc de maïs, » qu’on sert entouré de feuilles, et qui remplace le pain. Lorsqu’après force complimens ces présens étaient échangés de part et d’autre, — c’est-à-dire quand « l’homme blanc » avait remboursé en liqueurs spiritueuses quatre ou cinq fois la valeur des bagatelles qu’on lui offrait avec une munificence dérisoire, — les danses guerrières commençaient au bruit d’une musique enragée. Nul doute que ces pyrrhiques sauvages ne missent à une rude épreuve les yeux et les oreilles de l’infortuné diplomate. Il les décrit cependant avec la plus minutieuse et la plus méritoire exactitude, entre autres celle qu’il appelle la decapitation-dance (autant vaut dire le ballet du coupe-tête), chef-d’œuvre de la chorégraphie dahomienne. Il consiste, — son nom l’indique assez, — à représenter aussi fidèlement que possible le triomphe du guerrier qui décolle tout à loisir son ennemi hors de combat. Quant aux souffrances que durent lui faire endurer les chœurs succédant aux chœurs, les cymbales, les cloches, les tamtams alternant avec l’éclat des voix stridentes et le roulement assourdissant des tambours, c’est à peine si M. Burton ose y faire de temps à autre quelques lointaines allusions, où il trouve moyen, — épigramme sanglante, — de glisser le nom du maestro Verdi.

Après quatre journées de marche, le voyageur rencontra ces marais d’Agrimé qui, de loin, lui semblaient si terribles, et qui, placés à la frontière nord du royaume d’Allada comme un infranchissable rempart, servirent longtemps à le préserver des invasions dahomiennes. Ici le hamac devenait inutile. Ce véhicule, presque toujours incommode, exige chez les nègres qui vous portent sur leurs têtes, non sur leurs épaules, un équilibre, une sûreté de marche qu’ils ne sauraient garder quand, au lieu de la terre ferme, ils ont sous les pieds une boue molle et glissante. Il fallut donc, un bâton à la main, suivre l’étroite et sinueuse chaussée que fit construire jadis (de 1774 à 1789) le sixième roi de la dynastie actuelle [13].En somme néanmoins, la traversée eut lieu sans des difficultés excessives, et le plus fâcheux souvenir de ce passage à travers les fanges de la « Forêt terrible [14] » est encore l’odeur de la grosse fourmi noire « qui éveille l’idée d’un cadavre caché derrière chaque arbre. » C’est à l’issue de ces marais maudits que se trouve, à proprement parler, la limite de la côte africaine ; les terres s’élèvent dans la direction du nord et vont aboutir à ces montagnes Kong où, sur quelques indices recueillis à la légère, on a signalé l’existence d’une Californie encore inconnue. Ce serait même, dit-on, pour interdire ces placers à l’industrie européenne que les deux derniers rois du Dahomey ont si strictement barré le passage aux voyageurs qui voulaient pénétrer dans l’intérieur du pays ; mais une telle hypothèse ne résiste pas à l’examen, car il serait difficile de s’expliquer pourquoi les indigènes, qui connaissent fort bien la valeur de l’or, négligeraient d’exploiter eux-mêmes ces richesses qu’ils auraient voulu soustraire à l’avidité de leurs hôtes [15].

Parvenu dans le village d’Agrimé, le convoi y trouva l’ordre de faire halte jusqu’au lendemain dans une espèce de « palais » où le monarque avait récemment fait construire un pavillon à l’usage des voyageurs blancs. C’est là qu’après une nuit donnée au repos, le capitaine Burton vit arriver à grand bruit, dans la soirée du 18 décembre, un détachement de la « garde bleue » qui venait le chercher pour le conduire à Kana, où le roi se trouvait momentanément en villégiature. Lorsque les Ffons s’étendirent au-delà de leurs frontières primitives, Kana fut leur première conquête. Ils l’enlevèrent à la tribu guerrière des Oyos, et Gezo, fier de sa victoire, voulut en perpétuer le souvenir par des sacrifices humains qui s’y renouvellent encore chaque année. Ce Versailles, ce Compiègne des rois de Dahomey, fort déchu de son ancienne importance, ne compte plus guère que quatre mille habitans à demeure fixe ; mais la vallée profonde dont il occupe une des extrémités contraste heureusement par ses rians aspects avec les forêts ténébreuses, les marécages infects, les herbages abandonnés que le voyageur vient de traverser. Aussi des Français ont-ils assimilé Kana aux plus charmans villages de la Provence, et il s’est trouvé des enthousiastes à qui ses plantations de maïs et de cassave, ses bosquets de calebassiers et de cotonniers, l’herbe drue de ses grands plateaux couronnés de forêts gigantesques, ont rappelé les cultures les plus perfectionnées de l’empire chinois. Tout cela pouvait être vrai jadis et ne l’est plus aujourd’hui. Une tyrannie stupide, qui voit la sécurité du monarque dans l’appauvrissement des sujets et sa grandeur dans les vexations gratuites qu’il leur impose, efface peu à peu tout vestige de la prospérité agricole qui florissait dans cette heureuse vallée. Restent les inconvéniens du site, qui tiennent à l’humidité des bas-fonds, à la chaleur malsaine de l’atmosphère, aux influences fiévreuses qui prédominent durant la saison des pluies.

Le capitaine Burton, installé dans la maison de l’hôte assigné aux voyageurs anglais, reçut le lendemain matin la visite de cet important personnage, à la fois médecin en chef et archi-sorcier du souverain. L’audience de réception était fixée pour le jour même, et l’obligeant Buko-No-Uro se hâtait d’en prévenir le capitaine ; mais cet empressement cachait le désir de savoir d’avance sur quels présens le prince pouvait compter, et de s’assurer si le fameux attelage arrivait ou non ; il s’agissait aussi de tout combiner pour que l’hôte du monarque fût rendu de bonne heure devant le palais, afin de lui faire faire antichambre le plus longtemps possible, car c’est là une tactique familière à ces roitelets africains, qui prétendent ainsi rehausser le prestige de leur puissance et montrer à quel point ils sont redoutés de tous. Trop délié, trop expert en finesses diplomatiques pour ne pas comprendre le but d’une pareille exigence, l’agent de lord John Russell ne crut pas cependant devoir s’y soustraire, et se laissa conduire une bonne heure trop tôt sur l’espèce de place où il devait assister au défilé des caboceers, préliminaire indispensable de la cérémonie qui allait suivre. Avant que la fête ne commençât, et pour faire prendre patience au diplomate, le roi lui avait envoyé d’abord une ample provision de liqueurs fortes, puis une demi-douzaine de klans (bouffons-sorciers ou griottes) chargés de le distraire par leurs monotones facéties et leurs grimaces hideuses. Enfin le signal est donné ; un bruit de voix s’élève, les tambours et les crécelles résonnent à l’envi ; les chefs paraissent à l’ombre de leurs parasols blancs ou armoriés, leurs tabourets sur le dos, le front orné de cornes en fer étamé retenues par une étroite lanière. Devant eux marche un frère utérin du roi qui a débuté par trois toasts à la santé de son souverain : les uns arrivent à califourchon sur de misérables rosses, et soutenus à droite et à gauche par deux subalternes ; les autres, en tête de leurs soldats, leur donnent le branle et se déhanchent en cadence. Celui-ci décharge sa carabine, celui-là brandit son chapeau de feutre. À des drapeaux de fantaisie, généralement décorés des plus sinistres emblèmes, — couteaux sanglans, têtes coupées, — se mêlent l’union-Jack et le drapeau de la France. Les achi (porte-baïonnettes) se reconnaissent à leurs bonnets pointus en drap bleu, sur lesquels un œil est figuré ; les carabiniers se distinguent par leurs têtes demi-rasées qui les désignent comme esclaves du palais ; les ahanjito (bardes ou poètes) agitent leurs chasse-mouches, faits d’une queue de cheval emmanchée dans un os de mort. L’artillerie ferme la marche avec les agbàryà (soldats du train), robustes gaillards sur les épaules desquels un pierrier de bord, une lourde espingole, ne sont pas de trop. N’oublions pas, en guise d’étendard, huit crânes humains placés dans des corbeilles de bois à l’extrémité de longues perches.

Les manœuvres et les évolutions se succèdent, jusqu’au moment où le cortège se forme pour se rendre au palais. La canne du roi, confiée à trois eunuques, précède les trois voyageurs et leur suite. Le reste marche en ordre rigoureux, les plus jeunes prenant le pas sur les anciens. Un consistoire de prêtres-fétiches, une congrégation de saintes femmes décemment vêtues, couronnées de fleurs et portant des colliers de cauries, attendent la procession sur l’Akohera (marché de l’est) pour se diriger vers la demeure royale. Cette demeure, — elles sont toutes construites sur un plan à peu près identique, — se compose d’un vaste enclos aux murailles duquel s’appuient des hangars longs de cent pieds, soutenus par une charpente à claire-voie. Chaque porte (il y en a huit ou dix) est gardée par un capitaine assis dans son fauteuil et par des soldats accroupis sur le sol. Pas une amazone encore ne s’est montrée, pas une de ces guerrières que le Dahomey seul met en ligne à l’heure présente. Une consigne rigoureuse retient ces royales épouses dans les cours intérieures. Pendant que le roi se fait attendre, le capitaine passe en revue l’un après l’autre les grands fonctionnaires de l’état. Les offices civils et les grades militaires se confondent ici par la raison très simple que la nation entière est une armée. Ainsi l’aile droite, la première des deux divisions (mâles), est commandée par le mingan, qui dispose, après le monarque, de l’autorité civile ou politique, et se trouve, comme chef de la police, l’organe du peuple vis-à-vis du souverain. Il cumule avec ces belles attributions le rôle de menwu-to (tueur d’hommes), c’est-à-dire d’exécuteur des hautes-œuvres ; mais les condamnés d’élite ont seuls le privilège de périr par ses mains. Une autre particularité curieuse de cette hiérarchie sauvage est le dédoublement de tous les emplois. Chaque titulaire, ordinairement chargé d’années, a pour suppléant au besoin, dans tous les cas pour espion, un acolyte plus jeune et plus actif entre les mains de qui se concentre souvent le pouvoir réel, bien que son collègue à cheveux blancs paraisse investi d’une influence plus haute et d’une responsabilité plus directe. Le mingan par exemple est doublé d’un adonejan ; le meu, premier ministre, commandant de l’aile gauche, et qui est l’organe officiel du roi parlant à son peuple, peut être remplacé par un lieutenant appelé bi-wan-ton. L’armée féminine est organisée d’après les mêmes principes. Répartie comme l’autre en deux divisions, elle est commandée aussi par une double série d’officiers.

Mais le moment approche où le roi va faire son apparition. Au milieu de la cour, dans laquelle l’envoyé anglais a reçu l’autorisation de pénétrer, et sur une couche circulaire de silex pilé, disposée tout exprès pour eux, les ministres dahomiens se sont prosternés en poussant des soupirs contenus qui doivent révéler la présence d’un étranger parmi les hôtes du palais. Le capitaine Burton, chapeau bas, s’incline à quatre reprises différentes vers un personnage vaguement entrevu dans l’ombre projetée par un toit de chaume. Ce personnage, c’est Gelele (fils de Gezo), que ses sujets désignent aussi sous le nom de Dahomey-dadda, le grand-père du Dahomey.


« Dans la pleine vigueur de l’âge, à ce moment de la vie où la taille n’a pas encore épaissi au détriment des jambes, qui diminuent, cet homme a bien toute la mine d’un roi nègre, dont le cœur ne s’attendrit guère et dont la tête faiblit rarement. C’est le χάλλιστος άνήρ de cette iliade noire, un athlète de six pieds au moins, svelte, agile, buste large et flancs évidés. Le crâne est rond, bien assis. Une légère calvitie se manifeste au sommet de la tête, et, sur la place que les phrénologues assignent aux organes de la prudence, deux touffes de cheveux disposées en cocardes sont prêtes à recevoir les grains de corail, les petits cônes de bronze ou d’argent qui servent ici de parure. Les sourcils sont rares, la barbe est clair-semée ; la mâchoire un peu forte nuit à la régularité de l’ovale. La physionomie est dure, quoique franche, mais n’a rien de trop désagréable quand un sourire vient l’éclairer. Le roi laisse croître ses ongles, qui deviennent aussi longs que ceux d’un mandarin ; comme tous ses pareils, il tient à prouver qu’il se nourrit de viande et non pas de légumes ou de fruits « à l’instar des singes. » Les dents sont saines, bien qu’un peu noircies par le tabac ; les paupières sont enflammées, les yeux fatigués ; on y remarque un épaississement de la cornée qui pourrait bien aboutir à une cécité complète. Le rhum n’est pas responsable de ce fâcheux symptôme, car le roi n’abuse pas des boissons fortes ; la bière et le vin sont ses liqueurs favorites. L’éclat du soleil natal, les vents secs qu’on appelle harmattans, les réceptions interminables, l’usage excessif de la pipe, voilà les causes réelles de ce germe d’infirmité qu’a pu favoriser aussi le culte trop assidu de la déesse Vénus. Le nez est décidément retroussé, quasi-nègre, anti-aquilin, pas trop écrasé cependant, ni totalement dénué de parois intérieures… La petite vérole, fléau du pays, n’a pas épargné le souverain ; mais il n’a d’autres tatouages que trois petits coups de lancette parallèles et perpendiculaires, plus voisins du cuir chevelu que des sourcils, et dont la trace subsiste au-dessus de l’endroit où ces derniers rencontrent les muscles zygomatiques. »


Après le signalement, voici le costume : un chapeau de paille très bas entouré d’un ruban de velours rouge ; sur la poitrine royale, retenues par un fil solide, une incisive humaine, fétiche qui préserve de tout mal, et une graine bleue de peu de valeur ; point de ces bracelets d’argent (bonugan-ton) comme en portent les caboceers par-dessus les manches de leurs paletots râpés, mais au bras droit un étroit anneau de fer (abagan) et cinq au bras gauche, celui qu’on oppose au tranchant d’une épée menaçante ; une espèce de tunique flottante en étoffe blanche à bordure de moire verte ; enfin des caleçons de soie rouge à fleurs descendant à mi-jambes, et des sandales mauresques brodées en fil d’or, magnificence exceptionnelle, mais facile à s’expliquer si l’on songe que la chaussure est un des emblèmes de la royauté dans les pays où tout le monde va pieds nus.

Un groupe d’épouses royales (sans armes celles-ci) sont rangées en demi-cercle sur l’estrade où elles trônent. Pas une d’elles n’ose quitter des yeux son maître et seigneur. Quelques amazones sont au dehors assises sur des tabourets ou simplement accroupies à terre. Par les interstices de la charpente, on aperçoit de jeunes curieuses qui, se croyant invisibles, lorgnent et chuchotent ; mais, hélas ! entre toutes ces faces bronzées on chercherait en vain quelque minois passable, et personne ne tourne les yeux de ce côté. En revanche, si sa majesté dahomienne vient à éternuer, l’assistance, par un mouvement unanime, se précipite à genoux et du front touche le sol ; si elle demande à boire, une bénédiction part de toutes les lèvres. Pour peu qu’il soit requis, un crachoir de plaqué, — jadis il était d’or, — se présente à distance convenable. Tout à coup le roi, tournant le dos à ses hôtes, parut vouloir se soustraire pour un motif quelconque à une curiosité gênante. « Aussitôt, dit M. Burton, un rideau de calicot blanc fut étendu entre lui et l’assistance ; là-dessus amazones de sonner la cloche, crécelles (kra-kra) de retentir ; les fusils partent d’eux-mêmes, les ministres applaudissent en frappant des mains ; les simples spectateurs lancent au ciel des po-o-o [16] tumultueux ; les gens assis se détournent et se jettent à plat ventre, les gens debout font volte-face, et, se dandinant comme des ours, agitent leurs mains avec des mouvemens de chien qui nage… »

Une simple palissade, — infranchissable de par la loi, — sépare les deux cours où manœuvrent l’armée des hommes et celle des femmes. À l’entrée de la seconde cour, on rencontre la khatungan [17], capitaine des gardes du roi Gezo, gardes-femmes qui passent encore aujourd’hui pour les « enfans perdus » de la seconde armée dahomienne. Le casque de cette guerrière émérite « rappelle par sa forme le bonnet d’une cuisinière française ; » il faut seulement y ajouter un dessous rose et de chaque côté un crocodile en application de drap bleu, le tout fixé par une paire de cornes en fer-blanc et une mince courroie. Mille amazones tout au plus étaient réunies sous ses ordres, le reste ayant eu mission d’aller surprendre et saccager un village rebelle. Leur costume, parfaitement convenable d’ailleurs, ne manque pas d’élégance : un filet blanc ou bleu maintient la chevelure ; le buste est serré dans un gilet sans manches qui laisse aux bras liberté complète ; un jupon d’étoffe teinte, généralement bleue, rose ou jaune, descend de la hanche au cou-de-pied ; une large ceinture blanche, dont les bouts pendent sur le côté gauche, entoure la taille ; une bandoulière de cuir noir, rehaussée de cauries, tient lieu d’écharpe. Le fusil, lourd et d’ancien modèle, porte la marque de la Tour de Londres ; le sabre, quoiqu’un peu moins long, ressemble au briquet français tel qu’il était autrefois. Mention particulière est due au rasoir dont on arme celles qui portent le nom de « faucheuses : » il est énorme, et, vu sa destination spéciale, doit donner le frisson à l’homme le plus courageux.

Les amazones ont le pas sur leurs frères d’armes, à qui elles s’assimilent d’ailleurs volontiers. « Nous ne sommes plus des femmes, » disent-elles ; mais après tout il leur arrive fréquemment de se donner à elles-mêmes, sous ce rapport, le plus éclatant démenti. Ceci devint évident quelques jours après la réception solennelle faite au capitaine Burton. Gelele préparait alors la désastreuse expédition qu’il dirigea quelques semaines plus tard contre la ville ennemie d’Abbeokuta. Or, au moment de mettre l’armée en jupons sur le pied de guerre, on ne trouva pas moins de cent cinquante amazones dans un état qui les rendait éminemment incapables de faire campagne : énorme scandale, bien qu’il soit assez fréquent, et contre lequel on dut sévir, autant pour affirmer les droits conjugaux du monarque sur toutes les amazones que pour maintenir la discipline militaire fort compromise, il faut bien le reconnaître, par de tels exemples. Les coupables subirent avec leurs complices le jugement solennel du roi-mari qu’elles avaient doublement outragé. Huit d’entre elles furent condamnées à mort et réservées pour les prochains « sacrifices. » le plus grand nombre en demeura quitte pour une captivité temporaire ou pour un bannissement à perpétuité qui leur interdisait l’accès de la capitale et de la cour. Quelques-unes enfin reçurent un pardon absolu.

Dès le 20 décembre 1863, l’actif diplomate était reparti de Kana pour aller s’installer dans la capitale voisine, Agbomé (la « ville sans enceinte »). Yingt-quatre heures après y être arrivé, il assistait à la rentrée du monarque, et, pénétrant avec Gelele dans l’intérieur du palais, il y étudiait le théâtre ordinaire des horribles exécutions auxquelles il devait essayer de mettre fin. Le jour suivant, 22 décembre, eut lieu la présentation solennelle des cadeaux adressés au roi par le gouvernement anglais et de ceux que M. Bernasko y avait joints au nom de la mission qu’il dirige. La parcimonie dont le foreign-offîce avait cru devoir user dans cette circonstance témoigne assez qu’il comptait beaucoup sur l’influence personnelle de M. Burton, ou n’attachait qu’une médiocre importance aux résultats de la négociation entamée [18]. Le refus de l’attelage tant désiré par l’autocrate dahomien était particulièrement humiliant pour lui, l’envoyé anglais l’ayant vu rentrer dans Agbomé avec le plus misérable équipage du monde, moitié brougham, moitié cabriolet, traîné d’abord par les gens de la suite, puis soulevé de terre et placé sur leurs épaules. Une chaise à porteurs, offrande propitiatoire d’une des sociétés évangéliques de Londres, ne pouvait être regardée comme suppléant à l’insuffisance de ce véhicule gothique, déjà fort endommagé par les mains brutales des soldats qui en faisaient volontiers leur jouet. Bref les espérances du prince étaient déçues, et un pareil désappointement, quel qu’en fût l’objet, pouvait avoir des suites fort graves. La tente parut trop petite. La pipe d’argent ne servit pas une seule fois, Gelele préférant son « brûle-gueule » en terre rouge. La substitution de deux ceintures aux bracelets dont il avait été question avec le commodore Wilmot n’eut aucune espèce de succès. La cotte de mailles était trop pesante, les gantelets étaient trop étroits, et les menus articles ajoutés par M. Burton lui-même aux présens du gouvernement anglais ne suffisaient pas pour atténuer l’effet d’une déception si cruelle [19]. Les explications relatives au carrosse absent furent accueillies avec une ironie glaciale, et Gelele ajourna lestement à des temps meilleurs la prise en considération des griefs que l’agent de lord John Russell voulait formuler sur place. En se ménageant ce répit, le rusé monarque espérait peut-être obtenir certaines concessions étranges qui devaient rendre son hôte beaucoup moins imposant, et dès lors beaucoup moins persuasif. On va voir que le calcul était juste.


II

Un mot d’abord sur les « coutumes » du Dahomey. Ces rites sanglans reposent, selon M. Burton, sur un principe exclusivement religieux qui tend à les fortifier et à en prolonger la durée. Ils ne sont à ses yeux qu’une aberration de la piété filiale. Le souverain du Dahomey venant à mourir, son successeur croirait faillir à un devoir sacré, s’il ne donnait à l’ombre adorée un cortège solennel qui descend avec elle dans la « terre des morts. » Femmes, eunuques, soldats, bardes, tambours, rien n’y doit manquer. De là un véritable massacre qu’on a vu durer trois mois de suite et coûter la vie à cinq ou six cents créatures de Dieu. On appelle ceci les « grandes coutumes. » Celles que le roi Gelele consacrait en 1860 à la mémoire de son père Gezo se prolongèrent pendant trois semaines, et M.Bernasko, témoin oculaire, porte à deux mille le nombre des victimes, en y comprenant toutefois — pour un chiffre absolument hypothétique — les femmes exécutées à l’intérieur du palais. Les « petites coutumes, » renouvelées une fois par an, dérivent du même principe et répondent à cette idée que les premiers captifs faits au début d’une campagne, ainsi que tous les criminels dignes du dernier supplice, doivent aller grossir la suite du roi défunt. Comme le nom l’indique, elles n’impliquent pas à beaucoup près des immolations aussi nombreuses. Vers la fin de son règne, Gezo ne faisait plus tomber qu’une trentaine de têtes chaque année. Son fils, porté au pouvoir par ce qu’on pourrait appeler « le parti réactionnaire, » auquel les prêtres-fétiches appartiennent naturellement, se montre un peu moins avare de sang. Il se rappelle que son grand-père Agongoro fut empoisonné, à ce qu’on prétend du moins, — pour avoir manifesté quelque propension au christianisme, et que les plus puissans despotes africains, venant à choquer les préjugés des peuples qu’ils gouvernent, sont exposés à ce qu’on les « prie d’aller dormir » et à ce qu’on leur offre des « œufs de perruche, » — façons de parler quelque peu obscures, euphémismes sinistres dont le vrai sens pourtant ne peut guère embarrasser personne. Soixante-dix ou quatre-vingts victimes périssent durant les fêtes annuelles ; mais comme l’étiquette exige que toute démarche royale, tout incident de quelque importance, — l’invention d’un nouveau tambour, la visite d’un blanc, la translation d’un palais à un autre, — soit annoncé à l’esprit du prince défunt par quelque messager mâle ou femelle, on ne peut guère évaluer à moins de cinq cents, année moyenne, à moins de mille quand reviennent les « grandes coutumes, » ces exécutions périodiques. Elles ne sont point particulières au Dahomey. Abbeokuta, le Grand-Benin, Ashanti, obéissent aux mêmes traditions. À Komasi, on immole chaque jour un homme (sauf le mercredi, anniversaire de la naissance du roi) ; de plus la mort de tout caboceer entraîne celle de plusieurs subalternes, tandis que dans le Dahomey, depuis les premiers temps du règne de Gezo, pareil honneur est exclusivement réservé au min-gan et au meu, les deux plus grands personnages de l’état ; encore chacun d’eux n’est-il « escorté » que d’un seul esclave.

Moyennant ces explications préliminaires, on comprendra mieux ce qui allait se passer dans les derniers jours de 1863 et les premiers de 1864 à la cour du roi Gelele. Le 28 décembre au matin, une décharge de mousqueterie annonça l’ouverture des rites, et les hôtes du monarque reçurent l’invitation formelle de se rendre au palais. En traversant la place du marché, ils purent voir, sous une espèce de halle flanquée d’une tourelle à double étage, une vingtaine de malheureux, solidement garrottés à des poteaux, et portant le costume des criminels d’état, un bonnet de nuit blanc autour duquel des rubans bleus s’enroulent en spirale, une chemise de calicot bordée de rouge et décorée, à l’endroit du cœur, d’une marque sanglante. Ils étaient l’objet de soins attentifs. Un esclave accroupi derrière chacun d’eux écartait les mouches importunes. Abondamment nourris, traités avec douceur, se berçant peut-être de quelque vague espérance, aucun ne semblait songer à une évasion que les circonstances rendaient assez facile. La musique du cortège avait captivé leurs oreilles ; ils battaient du pied la mesure et saluèrent de commentaires bavards le passage des étrangers. Arrivés au palais, ceux-ci accompagnèrent le roi vers la demeure de son fétiche ; ils défilèrent entre deux rangs d’amazones devant un second hangar où dix-neuf autres victimes, de tout point semblables à celles du marché, attendaient leur sort avec la même insouciance. Pas un des assistans ne s’avisait de prendre garde à elles. Les danses, les chants allaient leur train, et la foule tumultueuse n’avait ni la moindre pitié, ni la moindre curiosité au service de ces pauvres êtres.

Plus de deux mille cinq cents personnes étaient réunies devant le palais lorsque Gelele, entouré de ses caboceers et de ses amazones, prononça ce qu’on pourrait appeler le discours d’inauguration. Il parlait avec timidité, la tête penchée, revenant à satiété sur quelques idées en bien petit nombre, sur quelques formules invariables. « Ses ancêtres, disait-il, avaient construit des temples grossiers et simplement ornés. Son père Gezo, en payant tribut à l’esprit d’Agongoro, s’était cru obligé de déployer plus de magnificence. On est heureux d’avoir des enfans qui accomplissent pour vous les rites sacrés. Aussi Gelele comptait-il recevoir un jour de son fils les mêmes honneurs qu’il rendait aujourd’hui à Gezo. » Sur cette harangue fort approuvée et suivie de plusieurs salves de mousqueterie, le roi consacra deux tambours, nouvellement inventés, en les frappant de baguettes humectées de sa salive ; puis, réfugié derrière un rideau que ses femmes venaient d’étendre entre lui et la foule, il se prépara par de fréquentes rasades aux exercices qui allaient suivre. Il s’agissait de chanter et de danser devant le peuple. Des chœurs de guerrières répondaient à sa voix, et dans l’intervalle d’une hymne à l’autre les « oiseaux du roi, » choisis parmi les musiciens des deux sexes, roucoulaient et gazouillaient à l’envi. Deux de ses femmes-léopards (favorites) l’assistaient dans ses exercices chorégraphiques, assez violens pour le mettre en nage. Passant alors le bout du doigt sur son front trempé de sueur, il l’agitait par manière d’aspersion au-dessus de la foule reconnaissante. Suivirent d’autres faveurs plus effectives : le roi distribua des esclaves, des colliers de verroteries, des tabourets, des parasols aux grands dignitaires de la cour ; il y eut des promotions d’officiers, des discours sans fin, des flatteries sans mesure, le tout couronné par un don gracieux des alimens étalés au pied du trône, dans des calebasses que les dakros (femmes-interprètes) répartirent entre les principaux assistans. Les « hommes blancs » avaient été servis les premiers, et le roi, certain de les avoir éblouis, vint quêter en personne les remercîmens qu’ils lui devaient.


« Après qu’il nous eut montré notre lot de provisions et le rhum assigné à nos porteurs, il nous déclara, dit M. Burton, que nous devions tous les trois chanter, danser, battre du tambour comme il l’avait fait lui-même, — requête qui me fit déplorer de n’avoir pas consacré de plus longues études au maniement des baguettes et cultivé comme il le mérite l’instrument sur lequel je devais me faire entendre. Je consentis sans peine (willingly consented), ainsi que le docteur Cruikshank, à danser avec le roi, sachant que tel est l’usage et qu’il y prenait grand plaisir ; mais nous lui fîmes accepter les excuses de M. Bernasko, lequel, étant d’église, n’avait que des chants à lui offrir. Gelele montra une centaine délicatesse à ne pas insister sur l’accomplissement immédiat de nos promesses, qu’il se bornait à nous rappeler de temps en temps. Il redoutait, évidemment pour nous un excès d’émotion, et finit par nous dire « qu’il remettrait la chose à quelque soirée, attendu que les exercices en plein soleil ne conviennent pas aux gens de notre race….. »

« ….. Je crus devoir, aussitôt rentré chez moi, expédier à Chyudaton (le vice-roi de Whydah, venu pour assister aux « coutumes ») un message par lequel je manifestais l’intention de n’assister à aucun sacrifice humain ; je proposais d’y substituer celui de quelques animaux inférieurs [20], et je déclarais que, si un seul meurtre était commis devant moi, je repartirais à l’instant même pour la côte. Il me fit répondre que je n’aurais point à prendre une mesure si violente, que parmi les victimes un certain nombre seraient amnistiées, et qu’on exécuterait seulement les criminels les plus endurcis, les prisonniers de guerre les plus dangereux. Il fallut bien se contenter de ces atténuations. Jusqu’alors on avait infligé aux visiteurs européens la vue des condamnés, qu’on promenait par les rues, et qui dans ces derniers temps étaient parfois bâillonnés de la manière la plus cruelle. Les exécutions avaient lieu sans qu’on prît le moindre souci d’épargner à nos oreilles les derniers cris de l’agonie, à nos yeux les dernières convulsions de la mort. Il n’était donc pas indifférent de constater et de faire admettre la répugnance que nous inspirent ces odieuses scènes… »


La seconde journée des « coutumes » fut remise au 30 décembre par une faveur expresse du monarque, ses hôtes se trouvant indisposés. Gelele fut encore le héros de la fête. Perché sur un énorme divan dans la construction duquel entraient plusieurs centaines de pièces d’étoffe, il ne fit guère que changer de toilette et danser tour à tour, la pipe toujours aux lèvres, devant le peuple émerveillé de sa magnificence et de sa vigueur. Après trente-deux pas différens, il revêtit son armure-fétiche, toute constellée de charmes et d’amulettes, et couverte de sang desséché. Ce fut comme le bouquet de la représentation, et M. Burton crut devoir saisir ce moment pour prier sa majesté de ne pas oublier une autre fois la cotte de mailles venue d’Angleterre. Peut-être eût-il été plus digne de ne pas répondre, par une démarche empreinte de quelque servilité, à ce qui pouvait être un témoignage de dédain.

Une distribution de cauries fut l’épisode le plus caractéristique de la journée suivante. Le roi, vêtu d’une toge vert clair, puisait à pleines mains, dans des corbeilles disposées à ses pieds, les chapelets de coquillages, — autant vaut dire les poignées de monnaie, — qu’il lançait ensuite au plus épais de la foule. En pareille occasion, grands et petits, mettant bas toute parure et toute pudeur, se ruent à l’envi sur le bakshish royal. Tués ou blessés dans l’immonde mêlée, on les estime heureux d’avoir pu risquer leur vie ou leurs membres pour la gloire du souverain. Celui-ci, vers la fin du tournoi, proposa aux étrangers d’y prendre part, et l’envoyé britannique, « n’étant pas en uniforme, » accéda sans hésiter, — c’est lui qui l’atteste, — à cette obligeante invitation. Il paraît même qu’il mérita les éloges du roi nègre en faisant trébucher, au moyen d’un habile croc-en-jambes, le révérend Bernasko. Lorsqu’il eut assez joui d’un spectacle qui devait avoir pour lui l’attrait de la nouveauté, Gelele, se dirigeant vers la prison des condamnés, la parcourut dans toute sa longueur, et sans se préoccuper de ce qu’une pareille libéralité pouvait avoir de dérisoire, il jeta par poignées aux pieds de ces misérables, complètement garrottés, les cauries qui lui restaient encore. Il poussa même la condescendance jusqu’à converser avec plusieurs de ses futures victimes. Celles dont on aurait pu craindre les réclamations indiscrètes ou les propos messéans étaient soigneusement bâillonnées, sans qu’il y parût le moins du monde. « Le roi, remontant vers moi, dit M. Burton, vint faire claquer ses doigts à mon intention [21]. Ceci voulait dire, — formule toute locale, — qu’il ne refuserait pas à mon intercession la grâce de quelques victimes. J’invoquai tout aussitôt en leur faveur les droits de la clémence, cette prérogative éminemment royale. Environ la moitié de ces pauvres gens fut amenée devant Gelele ; on les débarrassa de leurs liens, et les gardiens de la prison les placèrent eux-mêmes à quatre pattes, pour qu’ils entendissent, dans une position convenable, l’arrêt qui les rendait à la vie. »

Chaleur excessive, poussière étouffante, grand abus de chansons guerrières et de discours belliqueux, marquèrent la quatrième journée (1er janvier 1864). Il n’était question que d’anéantir l’insolente Abbeokuta, de raser ses murailles, d’égorger jusqu’au dernier de ses habitans. Ces fanfaronnades, dont le roi renouvelait à chaque instant le signal, se psalmodiaient sut tous les tons, se récitaient sous toutes les formes. Elles accompagnaient l’interminable défilé des présens que le roi devait offrir, la nuit d’après, à ses grands vassaux. Cette « nuit fatale », la zan nyanyana, devait voir s’accomplir enfin les rites essentiels dont tous ces cortèges, tous ces chants, toutes ces largesses sont en quelque sorte les préliminaires. Ce qui se passe sur le lieu même du sacrifice, il est assez malaisé de le savoir, puisqu’il est enjoint à tous autres qu’aux perpétrateurs du massacre, — et cela sous peine d’avoir la tête coupée, — de rester enfermés chez eux. M. Burton croit pouvoir affirmer que le roi donne le signal des meurtres en faisant lui-même office de bourreau. Le min-gan, le meu frappent à leur tour, et le reste de l’assistance achève l’horrible besogne. Quant aux étrangers, ils entendent, l’oreille au guet, un roulement de tambours, une détonation d’armes à feu, et apprennent ainsi qu’une immolation vient d’être consommée.

Le lendemain est le « jour de joie, » le jour où le roi fait montre de ses richesses devant la nation éblouie. M. Burton hésitait pourtant à se rendre au palais ; mais le vice-roi de Whydah, Chyudaton, par une exquise prévenance, leva tous ses scrupules en venant lui annoncer dès le matin, que les gens exécutés dans le cours de la « nuit fatale » étaient tous des misérables de sac et de corde, choisis parmi la pire espèce des criminels et des prisonniers de guerre. Sur cette assurance, l’envoyé britannique, — dont le rigorisme après tout n’était pas absolument inflexible, — se laissa conduire au palais.


« Les abords de la demeure royale n’étaient pas positivement agréables, dit-il à cette occasion. Le hangar du marché ne renfermait plus un seul prisonnier. Sur un échafaud à double étage, formé de deux poutres perpendiculaires réunies par deux poutres horizontales, quatre cadavres étaient assis, à quarante pieds du sol, ayant encore leurs chemises blanches et leurs bonnets de coton. À peu de distance, une construction pareille, mais de moitié moins large, supportait deux victimes, placées l’une au-dessus de l’autre. Une potence, établie entre les deux échafauds et faite de bois très mince, maintenait en l’air, suspendu par les talons, un septième corps. Deux autres, côte à côte, garnissaient un patibulum planté au bord du sentier que nous suivions. La souplesse des membres, qu’on voyait s’infléchir sur les cordelettes enroulées autour des rotules et des genoux, prouvait assez que la mort ne les avait pas frappés longtemps auparavant. Aucune trace de violence ne se remarquait sur ces derniers corps, absolument nus. Par égard pour les femmes du roi, on ne les avait mutilés qu’après décès, et sur le sol, au-dessous d’eux, se voyaient à peine quelques vestiges de sang.

« Arrivés à la porte sud-est du palais, nous trouvâmes également désert l’appentis qui en dépend. En face de quelques petites poupées noires, fichées dans le sol des deux côtés de l’entrée, gisaient une douzaine de têtes, en deux tas de six chacun, la face contre terre et attirant le regard par la netteté, la précision évidente avec laquelle on les avait détachées du tronc. Selon toutes probabilités, l’exécution avait eu lieu devant la porte même, et l’on avait emporté les corps, afin d’épargner au monarque les désagrémens inséparables d’un pareil voisinage. Deux autres têtes, exposées en dedans du seuil, portaient le nombre à quatorze. Ainsi, dans le cours de la « nuit fatale, » Gelele avait dû faire immoler au moins vingt-trois victimes. »


Le roi parut, plus richement vêtu qu’en aucune autre occasion, portant une calotte de satin puce et une toge de soie violette. Une rapière, présent du capitaine Wilmot, lui pendait à l’épaule, fixée par un ceinturon de soie rouge, et un collier de pierres fausses s’étalait sur sa poitrine nue. Gelele s’arrêta pour attendre le salut qui lui était dû, et les processions militaires, les bouffonneries des griottes, des nains et des bossus, les génuflexions, complimens, adorations, recommencèrent de plus belle, au son des cloches, des crécelles, des « os de serpent, » des gongs, des cornets à bouquin, et de tout ce qui constitue un orchestre nègre. Une seule page sur vingt de celles que M. Burton consacre à l’exhibition des misérables oripeaux dont se compose en Dahomey le garde-meuble de la couronne, donnerait le vertige à nos lecteurs : vases de bronze ou de cuivre, voire de faïence, sculptures argentées (jouant le rôle de vaisselle plate), jarres pleines de pitto [22], parasols bariolés, bannières aux couleurs criardes surmontées de crânes humains, boucliers, équipages royaux (y compris le fameux brougham-cabriolet et l’antique berline verte du roi Gezo), bref une friperie fantastique, un bric-à-brac insensé dont il est impossible de bien rendre le caractère hybride, la splendeur déguenillée, le tapage discordant, la pompe grotesque !

M. Burton y prêtait naturellement moins d’attention qu’aux détails purement militaires de chaque cérémonie. Ces détails lui servaient à se faire une idée de la double armée du Dahomey, sur laquelle tant de bruits fabuleux circulaient encore tout récemment. D’après ses calculs, basés sur les observations personnelles les plus minutieuses, il faudrait rabattre considérablement des évaluations fournies par les derniers voyageurs français. Le malheureux Jules Gérard, dans sa lettre au duc de Wellington (18 août 1864), faisait figurer douze mille amazones parmi les troupes réunies pour soumettre Abbeokuta. M. Vallon (1855-58) portait leur nombre à cinq mille. L’agent de lord John Russell, tous comptes faits, ne croit pas qu’on en puisse mettre sur pied plus de deux mille cinq cents. Il évalue à quinze mille hommes ou femmes le corps d’armée qu’il vit défiler hors des murs de Kana au début de la campagne qui devait porter un coup mortel au prestige de la puissance dahomienne, « ceci, ajoute-t-il, en comptant les pillards mal armés qui se joignent spontanément à des expéditions de ce genre, et n’emportent guère qu’une corde pour charger leur butin. Au bout d’une semaine de marche, un corps pareil est réduit à huit mille hommes, à neuf tout au plus, ce qui concorde avec les estimations des officiers anglais qui ont visité, après la sortie des troupes, les camps dahomiens formés pour l’expédition d’Ishagga en 1862, pour celle d’igbarra (1863), enfin pour celle d’Abbeokuta (1864). » Notre compatriote M. Vallon juge au contraire l’armée du Dahomey « assez forte pour lutter avec avantage, sur son terrain même, avec des troupes disciplinées, exténuées par de longues marches, affaiblies par le climat et dépourvues d’artillerie. » Nous ne pouvons que mettre en présence ces deux appréciations si contradictoires, et revenir aux « coutumes, » dont M. Burton put se croire quitte après les fatigues et l’ennui de la cinquième journée, mais qui lui réservaient une corvée tout à fait inattendue. Le 4 janvier, il fut appelé chez Addo-Kpon, le second souverain du Dahomey, le « roi des buissons » ou de la campagne, tandis que Gelele règne sur la ville. Cette dualité, qui rappelle le mikado et le taïkoun japonais, est une des curiosités d’une organisation déjà si compliquée et si peu en rapport avec celle des gouvernemens civilisés. Elle s’expliquerait, suivant une hypothèse plus ou moins hasardeuse de l’envoyé anglais, par un sentiment de dignité royale que froisserait le rôle de fermier et de marchand inhérent à l’administration directe des domaines de la couronne. Quoi qu’il en soit, l’hôte de Gelele ne crut pas pouvoir décliner l’honneur que lui faisait le roi des buissons. Il prit seulement occasion d’un léger accident (un doigt foulé parmi la bagarre des jours précédens) pour déclarer d’avance « qu’il n’entendait plus se mêler à la lutte engagée autour des cauries. » On convint, donc qu’il recevrait directement et sans combat, de la main à la main, sa part dans la distribution royale ; mais Gelele paraissait regretter beaucoup, — ce qui se comprend, — de ne plus le voir aux prises avec le révérend Bernasko, et se promettait un léger dédommagement que M. Burton n’osa point lui refuser : de là une scène qui perdrait véritablement à n’être pas racontée par le principal personnage.


« Nous fûmes appelés devant le trône. Le premier ministre me remit un bâton de chanteur (kpo-ga) et M. Cruikshank en reçut un autre, quelque peu moins argenté que le mien, après quoi nous battîmes en retraite, nos épaules pliant littéralement sous le poids de ces nouveaux honneurs. Le meu prit alors la parole pour m’informer que le roi m’avait désigné comme devant remplir auprès de lui, à titre provisoire, les fonctions de min-gan ou premier bourreau, tandis que mon compagnon officierait en qualité de maître des cérémonies. On me passa au cou un double collier de graines verdâtres, interrompues çà et là par huit cylindres de corail. Ce corail était faux, et les graines imitaient grossièrement celles du popo. M. Cruikshank et le révérend ministre furent gratifiés de décorations analogues, admirables symboles de la bouffissure et de la parcimonie africaines.

« On sait que plusieurs fois déjà Gelele avait fixé le jour où je danserais devant lui ; mais il s’était cru obligé, par un sentiment de délicatesse, à me laisser le temps de me préparer. Pour le coup, l’heure était venue. Je rassemblai ma suite devant le demi-cercle formé par les caboceers, j’indiquai le rhythme à l’orchestre, et je régalai l’assistance d’un pas seul, importé de l’Hindoustan, qui me valut des applaudissemens frénétiques, plus spécialement ceux du souverain. Mon compagnon exécuta une danse dahomienne avec une désinvolture tout à fait charmante. Vint alors le tour du révérend. Il s’assit bien en face du trône, plaça sur un second tabouret une sorte de concertina ou d’orgue portatif, et après avoir au préalable expliqué l’objet du palaver sacré, entonna bravement ses cantiques favoris… L’assistance le contemplait avec surprise et ricanait en dessous, ce qui n’intimida nullement le digne ecclésiastique. Il « édifia » son prochain pendant une bonne demi-heure.

« Quand la musique eut cessé, le roi proposa une légère modification : le révérend Bernasko chanterait en s’accompagnant, tandis que M. Cruikshank et moi nous danserions à sa droite et à sa gauche. Ceci frisait le ridicule, mais il ne nous parut pas convenable de refuser. Mon second pas seul, qui termina l’affaire, fut salué par une décharge d’armes à feu et un salut militaire de toute mon escorte, hommes et femmes. Il n’aurait tenu qu’à moi de me croire un prodige, car aux yeux de ce peuple naïf un homme capable à la fois de danser, de manier l’épée, de comprendre en un mois leur langage, d’écrire ce qui se passait chaque jour et d’en conserver ainsi le souvenir toujours présent, de dessiner enfin tel ou tel objet assez distinctement pour le leur rendre reconnaissable, était évidemment une incarnation de l’intelligence divine, un avatar de l’esprit suprême.

« Au sortir de là, nous retrouvâmes sur les grands arbres, en face des portes du palais, une nuée de vautours. Ces animaux ont un pressentiment certain des repas qu’on leur destine, car c’est ce soir que commence la seconde zan-nyanyana, la « nuit de colère » où les deux rois immoleront ce qui leur reste de victimes. Notre danse avait tellement surexcité la multitude, qu’avant même la fin de notre dîner nous fûmes entourés par une vingtaine d’amis fort empressés à solliciter les leçons de l’homme blanc. »


« L’homme blanc » dont la vanité se trouvait si pleinement satisfaite s’aperçut le lendemain, en se rendant au palais, que les neuf cadavres exhibés depuis quatre jours, et que les vautours déchiquetaient la veille encore à grands coups de bec, avaient été remplacés par huit autres que le froid de la mort n’avait pas encore tout à fait envahis. Quatre étaient pendus à des potences isolées ; deux, l’un au-dessus de l’autre, dans leurs san-benitos grossiers, étaient assis sur les traverses de l’échafaud ; des deux derniers enfin, étendus en travers sur des planches horizontales soutenues par de longues perches, on ne voyait que la tête, passant à l’orifice d’un de ces sacs de nattes où les indigènes conservent leur sel. M. Burton voulut avoir le mot de cet accoutrement grotesque, et apprit ainsi que ces malheureux avaient été mis à mort pour avoir volé le sel du roi, « ce qui était fort probable, » ajoute-t-il par manière de consolation.

Les rites, dont le dernier fut une purification, une aspersion solennelle, prirent fin le 19 janvier 1864, et il s’écoula trois semaines avant que le représentant de l’Angleterre pût délivrer le message dont il était porteur. Il est permis de croire qu’on le retenait ainsi pour mettre à profit ses conseils, ses indications relativement à la campagne qui devait s’ouvrir et s’ouvrit en effet, huit jours après, par le départ de l’expédition dirigée contre Abbeokuta.

Le 13 février seulement, le capitaine obtint d’être entendu en présence d’un très petit nombre de hauts fonctionnaires. Gelele, qui le voyait mécontent, se montra aussi courtois que possible. — Comment se pouvait-il que M. Burton lui gardât rancune après qu’ils avaient bu, qu’ils avaient dansé de compagnie ? — Bref, à la suite d’explications plus ou moins satisfaisantes, il fut donné lecture, phrase par phrase, des objections du gouvernement britannique d’abord contre la traite, puis contre les sacrifices humains. Quant à la permission de relever le fort anglais de Whydah et d’y mettre une garnison, le message la déclinait poliment, sous prétexte que la protection du roi suffirait à la sûreté des nationaux qui viendraient s’établir chez lui quand ils y seraient attirés par l’espoir d’un gain légitime. Le présent d’un carrosse attelé dépendrait des relations plus ou moins intimes qui s’établiraient ultérieurement entre les deux peuples. Enfin si le roi, comme il le donnait à espérer, remettait aux Anglais les prisonniers chrétiens faits dans l’Ishagga, on lui tiendrait compte de l’accomplissement de sa promesse.

Tant que dura la lecture du message, interrompue par les commentaires de M. Burton, Gelele resta bouche close, selon l’usage des Africains, qui redoutent essentiellement la discussion régulière et point par point. Le roi répondit ensuite à bâtons rompus « que les Anglais étaient ses amis, que la vente des esclaves était en Afrique un usage traditionnel établi par les blancs eux-mêmes, auxquels, il ne refuserait jamais de vendre ce dont ils auraient besoin, — à savoir de l’huile de palmier et de la laine d’arbre (du coton) aux Anglais, jadis grands partisans de la traite qu’ils proscrivent aujourd’hui, tout comme aux Portugais des esclaves. Un seul objet de commerce ne suffirait pas à défrayer des magnificences pareilles à celles dont l’envoyé de la reine avait été le témoin. Les coutumes de son pays l’obligeaient à faire la guerre tous les ans, et s’il ne vendait pas les captifs, il serait réduit à les tuer, ce que les blancs trouveraient sans doute encore plus répréhensible. Enfin il se plaignit ouvertement des croiseurs anglais qui se permettaient depuis quelque temps de venir attaquer les bâtimens négriers jusque dans les eaux du Dahomey, ce qui devenait tout à fait intolérable. »

Ces argument, suggéré par les négriers eux-mêmes aux caboceers de Whydah, et par ceux-ci à leur prince, n’embarrassa guère le diplomate anglais, qui expliqua au roi nègre les principes admis généralement sur le fameux « droit de recherche » et sur le rayon de trois milles auquel est borné, chez les peuples civilisés, la protection du rivage neutre. Appelé à s’expliquer ensuite sur les argumens que son royal interlocuteur avait fait valoir en faveur des sacrifices humains, M. Burton tâcha de lui démontrer que la destruction de tout être vivant était pour le Dahomey une perte sèche, un acte contraire aux doctrines utilitaires de l’économie politique. « Il était donc essentiel que le roi s’efforçât de réduire le nombre des sacrifices, d’épargner à ses hôtes le spectacle révoltant de ces cadavres mutilés qui se putréfient en plein soleil. Et si pareilles barbaries ne devaient pas avoir un terme, on exhorterait tous les Anglais qui craignent « la démangeaison du foie [23] » à ne plus visiter sa cour durant les « coutumes. »

Ce franc parler, dont il n’avait pas l’habitude, parut « remuer l’esprit » du roi, c’est-à-dire le mettre en colère. M. Burton s’y attendait, mais il avait également prévu qu’il perdrait son temps à vouloir obtenir d’emblée une réforme aussi difficile que celle pour laquelle il plaidait en désespoir de cause. À toutes ses plaintes, à tous ses griefs, Gelele répondait par de vaines défaites ou par des objections puériles. Nous n’en citerons qu’une, parce qu’elle est caractéristique. Sommé de permettre (selon une demi-promesse à laquelle il s’était laissé aller) que les négrillons de la « ville anglaise » à Whydah fussent libres de venir se faire instruire à l’école des missionnaires wesleyens : — Non, répondit-il avec un mouvement d’impatience ; une fois que les noirs sauraient lire, écrire et « connaîtraient la raison [24], » il deviendrait impossible de les réduire en captivité… Que de fois, hélas ! on a pu entendre des craintes analogues, exprimées avec la même naïveté par des hommes qui se croiraient gravement offensés, si on les comparait au fils de Gezo !

La conférence n’ayant définitivement abouti à rien, l’envoyé anglais dénonça son départ immédiat, que le roi remit au lendemain, en lui proposant de boire ensemble ce qu’on pourrait appeler le « rhum de l’étrier. » Pendant le toast qui suivit, les ministres, à plat ventre, baisaient la terre. Le roi se leva pour reconduire son hôte, et fut surpris de le voir lui livrer passage au seuil d’une porte qu’ils ne pouvaient aborder de front. — L’interprète me demanda raison de cet acte, dit M. Burton. Ma réponse fut que chez nous les têtes couronnées prennent le pas en toute occasion. Le roi, là-dessus, m’offrit une cordiale poignée de main, disant « que j’étais un brave homme, mais, ajouta-t-il en hochant la tête, un peu trop colère. »

Les libéralités d’usage au moment des adieux se ressentirent probablement de la mésintelligence qui subsistait encore, malgré tout, entre le roi et l’agent étranger. M. Burton reçut, à l’adresse de la reine Victoria, une couverture verte et blanche tissée par l’adanejan, cousin de sa majesté, lieutenant du bourreau en chef, et l’un des courtisans le plus en faveur ; — une grande poche de cuir pour le tabac de sa majesté britannique ; — un autre sac de même espèce destiné à son linge de corps, si la reine venait à voyager ; — deux pauvres négrillons à moitié morts de faim, appelés à grossir la domesticité de Saint-James. L’ambassadeur eut pour sa part une courte-pointe, un sac de cuir et un petit moricaud dont la mine futée faisait prévoir quelque prochaine évasion. En ajoutant à ceci trois autres pièces d’étoffe pour le commodore Wilmot, M. Cruikshank et le révérend Bernasko, plus une très petite quantité de cauries et quelques bouteilles de mauvais rhum, nous aurons la liste complète de ces largesses, plus en rapport avec la misère et l’avarice du prince qu’avec ses semblans de faste et de générosité.

Parti le 15 février pour Whydah, le voyageur anglais y arriva le 18, au lendemain d’un incendie qui avait dévoré pour trois cent mille dollars de marchandises diverses, et il y resta paisiblement jusqu’au 26 du même mois. Trois jours avant de se rembarquer à bord du Jaseur, il avait appris l’ouverture définitive des hostilités entre le Dahomey et la ville d’Abbeokuta. Cent vingt milles en ligne directe séparent Agbomé de la capitale des Egbas. Les troupes de Gelele mirent vingt-deux jours à franchir cette distance relativement insignifiante. Aussi arrivèrent-elles à peu près affamées et n’ayant plus d’autre nourriture que des fèves sèches, du riz grillé, des oignons et des noix de palme rôties. Leur effectif, considérablement diminué, n’allait pas à plus de huit mille têtes, hommes ou femmes, y compris le personnel des transports, si nombreux en pareille circonstance. Elles avaient emmené trois pièces de campagne. On n’a pas encore pu vérifier si le roi marchait ou non à la tête de son armée. Quoi qu’il en soit, la surprise, l’attaque de nuit tout à fait imprévue sur laquelle comptaient les Dahomiens, fut déjouée par une circonstance fortuite, et les Egbas, avertis à temps, se préparèrent à une défense énergique. La population tout entière prit les armes ; parmi les femmes elles-mêmes, bon nombre, munies d’épées, chantaient et dansaient derrière les remparts, pendant que leurs maris s’amusaient à jongler avec leurs fusils. Mal préparés à cette réception belliqueuse, les Dahomiens se décident pourtant à livrer l’assaut ; mais de prime abord un de leurs canons éclate. Au lieu d’attendre que les deux autres aient pu faire brèche, les plus braves se jettent sur les portes et sont accueillis par une fusillade terrible. À la suite de plusieurs assauts avortés, les assaillans sont forcés de battre en retraite devant un vainqueur qui massacre sans pitié les fugitifs et s’empare d’un immense butin. Avant le soir, les pertes de l’armée dahomienne l’avaient pour ainsi dire anéantie [25], ce qui n’empêcha pas Gelele de se dire vainqueur et de rentrer en triomphe dans sa capitale, où il ramenait bon nombre d’esclaves achetés ou volés sur la route.

« Bien des années s’écouleront avant que le Dahomey se puisse remettre d’un pareil coup, et j’espère d’ici là le voir aussi bas que terre, » s’écrie le capitaine Burton en terminant son récit, dont certaines parties, essentiellement apologétiques, ne préparent guère à cette conclusion. On peut s’associer à un pareil anathème sans avoir des raisons aussi particulières pour en vouloir à ce pays de malédiction où un représentant de la Grande-Bretagne s’est vu réduit à danser, à chanter entre deux massacres, et au pied même des échafauds où ils s’étaient accomplis, pour divertir l’abominable sauvage qui les avait prescrits et inaugurés de sa main. Tout au plus, avec la certitude d’obtenir ainsi l’abolition des sanglantes « coutumes, » se résoudrait-on à recevoir les cauries et à boire le rhum de ce roitelet nègre. Plier son orgueil d’homme civilisé à des nécessités si outrageusement humiliantes et ne rapporter en échange qu’un refus pur et simple, un échec complet, il y a là de quoi expliquer une amertume, un ressentiment exceptionnels. Cependant il nous paraît abusif de les étendre à toute une moitié de la race humaine, et le rancuneux diplomate aurait pu éviter de se montrer aussi négrophobe que peuvent être négromanes les hommes, d’ailleurs fort respectables, qu’il dénonce à la risée publique [26]. De tels excès de plume n’ajoutent rien aux tristes renseignemens que le livre du capitaine Burton donne sur l’état de la race noire, et ses récits, d’un intérêt plus actuel que ses dissertations, ne prouveront jamais que cette situation est définitive et irrémédiable. Il ressort en revanche des premiers, avec une évidence frappante, que les ménagemens excessifs de la diplomatie, ses complaisances et ses manœuvres obliques servent assez mal les intérêts du progrès humain ; l’homme civilisé, s’il abdique le juste sentiment de sa valeur personnelle, se dégrade et se diminue dans l’esprit du barbare le moins fait pour la comprendre. Une fermeté prudente, mais inflexible, convient seule à son rôle, et peut seule légitimer l’influence qu’il revendique. Certain proverbe familier dit qu’ « on perd son temps à blanchir la tête d’un nègre. » Croit-on par hasard l’employer mieux quand on s’essaie à noircir la tête d’un blanc ?

On pourrait se demander également jusqu’à quel point les patrons officiels de l’aventureux consul doivent être tenus pour responsables des excentricités qu’il a pu se permettre. Cette question est relativement facile à résoudre. L’Angleterre en général prend un assez grand souci de sa dignité pour qu’on ne l’accuse pas d’en faire aisément le sacrifice : quand elle s’y résigne, elle obéit à des motifs exceptionnels qui supposent un intérêt puissant et grave. Cet intérêt n’existait pas pour elle au commencement de l’année 1864 sur la côte du Dahomey, tout le prouve surabondamment. Les hésitations du foreign-office, le temps qu’il laissa écouler avant de répondre par une mission en bonne forme aux instances du capitaine Burton, les termes dans lesquels cette mission lui fut confiée, la modicité des présens destinés à en assurer le succès, témoignent assez du peu d’importance qu’on y attachait. En ajoutant cette démarche à toutes les tentatives déjà faites pour saper et détruire la traite des noirs, en y joignant une démonstration plus ou moins solennelle de l’horreur que lui inspirent les sacrifices humains, lord John Russell ne songeait probablement qu’à remplir un devoir d’honnête homme, tout en saisissant l’occasion d’encourager un explorateur intrépide. Il n’ignorait pas d’ailleurs combien il fallait peu compter sur les résultats immédiats d’une pareille mission. Dans tous les pays d’Afrique où le commerce des noirs n’a pu être complètement anéanti, — où par conséquent des guerres annuelles existent à l’état d’institution politique, — l’agriculture souffre, et l’insécurité des communications, empêchant les produits de l’intérieur d’arriver jusqu’à la côte, paralyse toute autre exportation que celle de la « marchandise humaine. » Ces phénomènes, parfaitement logiques et bien connus du gouvernement des trois royaumes, expliquent l’indifférence avec laquelle il accueillait les propositions du roi de Dahomey, lorsque ce dernier offrait de favoriser autant qu’il était en lui le développement du commerce anglais à Whydah. Le refus à peine déguisé qu’on opposait à ces avances tout à fait spontanées démontre jusqu’à l’évidence que l’envoi du capitaine Burton était bien en réalité une mesure de simple philanthropie, sans aucune arrière-pensée d’intérêt positif, et dès lors il demeure inadmissible pour tout homme sensé que cette mission pût comporter, dans l’esprit de ceux qui la donnèrent, les complaisances extrêmes, les étranges sacrifices d’amour-propre auxquels voulut bien condescendre celui qui l’avait reçue. Bien qu’elle n’ait pas cru devoir un désaveu formel au zèle excessif de son représentant, la diplomatie britannique en cette occasion ne saurait être solidaire des innovations qu’il a risquées et de l’échec qu’elles lui ont valu.


E.-D. FORGUES.


  1. Déjà signalé à l’attention par un voyage à La Mecque, où il pénétra, déguisé en pèlerin (hadji), jusque dans le sanctuaire interdit aux infidèles, le capitaine Burton a été le compagnon de Speke dans sa première excursion aux grands lacs de l’Afrique centrale.
  2. Nom primitif et encore usité des habitans du Dahomey.
  3. Ce symbole d’autorité donne au messager qui en est porteur un caractère tout à fait officiel.
  4. Caboceer, du mot portugais caboceïro, équivaut à celui de capitaine. C’est le titre donné aux chefs de village et plus généralement aux fonctionnaires investis d’une certaine autorité.
  5. Ce personnage, dont parlent le commandant Forbes (Dahomey and the Dahomans, etc., t. Ier, p. 196) et l’auteur plus ou moins apocryphe du Capitaine Canot, était parti de Rio-Janeiro en 1810, non pas, comme disent les uns, par suite d’une condamnation politique ou, comme d’autres l’ont affirmé, pour se soustraire au châtiment qu’une désertion militaire lui aurait valu ; ce n’était qu’un simple paysan, curieux de voir le monde. Il devint on ne sait comment gouverneur du fort portugais à Whydah, et fut ensuite promu vers 1843 aux fonctions de chacha, qui impliquent la direction des affaires commerciales traitées entre le roi du Dahomey et les négocians étrangers. Son autorité supérieure à toute autre, sauf à celle du vice-roi, le droit de préemption qu’il avait sur les marchandises importées, le règlement des tarifs d’alcavala ou de douane, lui donnèrent de merveilleuses facilités pour s’enrichir. Il parait en avoir profité largement, et pratiquait du reste sur une grande échelle les vertus hospitalières que le capitaine Burton semble priser avant tout.
  6. La maison mère est à Lyon, où réside le supérieur général, M. l’abbé Planque, de Lille. Le vicariat de Whydah comptait en 1864 quatre prêtres français et un espagnol, plus un frère mineur sur le point de repasser en France pour y solliciter l’ordination.
  7. Percnopter niger ; — le nom local est akrasu.
  8. Sorte de reptile aveugle que les savans désignent sous le nom de cœcilia.
  9. C’est le nom d’un lieutenant de la marine française qui, à deux reprises différentes, en 1856 et 1858, a visité Agbomé.
  10. Conférences, enquêtes administratives, débats judiciaires.
  11. Akho’si, mot à mot « femmes du roi. »
  12. Fruits du papayer.
  13. Sin-Menken, que les historiens du Dahomey ont appelé jusqu’ici Adhonzou II.
  14. Dismal Forest, nom donné par les anciens voyageurs anglais aux bois marécageux d’Agrimé.
  15. D’après une assertion du lieutenant Vallon, révoquée en doute par le capitaine Burton, le roi Gezo, prédécesseur du souverain actuel, se déclarait possesseur de mines d’or, ajoutant qu’il préférait la monnaie caurie, « qui ne se prête pas à la falsification et ne permet à personne de cacher sa richesse. » Nonobstant cette façon de voir, le roi de Dahomey accapare de son mieux les doublons apportés dans le pays pour les besoins de la traite.
  16. Po-o-o, pour bleo, ce qui, selon M. Burton, veut dire « à votre aise ! » Nous aimons à penser que la traduction est exacte.
  17. C’est le grade de l’armée féminine correspondant à celui de meu dans l’armée de l’autre sexe.
  18. Voici la liste des cadeaux officiels, non compris ceux que M. Burton voulut y joindre personnellement : une tente ronde (quarante pieds de circonférence) en damas de soie rouge, une pipe d’argent relevée en bosse, deux ceintures d’argent avec figures d’animaux (lion et grue), plus leurs écrins en maroquin, deux bouts de table dorés dans leurs boites de chêne, une cotte de mailles et des gantelets.
  19. Un tableau, une boite de parfumerie française, deux pièces de mérinos, une de soie cramoisie, un foulard, une caisse de curaçao et une douzaine de verres à pied en cristal de couleur.
  20. Si l’agent de lord John Russell eût insisté, on aurait peut-être déféré à ce vœu, M. Vallon en pareille circonstance obtint qu’on immolât une hyène à la place des captifs que le roi Gezo voulait faire décapiter en l’honneur de sa visite.
  21. C’est là, pour les Africains, l’équivalent du shake-hands anglais.
  22. Bière du pays extraite du riz et du millet.
  23. Expression locale qui doit se traduire par le mot nausée.
  24. Encore un mot du pays ; il implique à la fois les notions religieuses, l’habitude de porter du linge, les arts de la civilisation, les procédés industriels, etc.
  25. Elle aurait perdu, selon les Egbas, 6,821. On remarquera comme nous que les évaluations du capitaine Burton, qui porte les forces du Dahomey à 8,000 hommes environ avant le combat, ne concordent point avec un tel résultat, bien évidemment exagéré.
  26. A Mission to Gelele, ch. XIX, t. II, p. 177 et suivantes. — On the Negro’s place in nature.