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Une Personnalité religieuse - Genève (1535-1907)/01

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Une personnalité religieuse – Genève 1535-1907


I. L’ÉCLOSION DE LA « CITÉ DE DIEU : » LA GENÈVE CALVINIENNE

Je possédais autrefois des faubourgs plus vastes que la Cité, et non moins riches en temples et en édifices. Mais ma beauté, en attirant de nombreux prétendans, les encouragea à tendre des pièges à mon honneur. Alors je ne voulus pas préférer la beauté à l’honneur. J’abattis d’une main inflexible les temples magnifiques, mes maisons, mes jardins, je les convertis en boulevards destinés à repousser les brutaux prétendans. Je ruinai ma beauté pour sauver mon honneur, et de Genève la belle, je suis devenue Genève la vaillante (el pulchra et fortis facta Geneva vocor).

Nous avons dans ces distiques latins, œuvre de l’ancien prieur Bonivard, l’acte de naissance de la Genève moderne. A trois reprises, depuis 1519, le duc de Savoie avait failli prendre la ville. Genève, en août 1534, de nouveau menacée, se laissa conseiller par ses alliés bernois de se ramasser sur elle-même, de se retrancher sur sa colline, de se rapetisser en quelque sorte, pour demeurer sa propre souveraine. L’ancienne ville foraine, dont le souci primordial, durant le Moyen âge, avait été d’accueillir, plusieurs semaines par an, tout le commerce de l’Europe, renfrogna son aspect. Elle démolit ses faubourgs, elle installa tant bien que mal, et plutôt mal que bien, dans ses nies montantes et dans ses rues basses, les 6000 habitans qu’elle privait ainsi d’abri. Elle sacrifia tout à cet élan de défensive, même sa culture intellectuelle : le vieux collège catholique, fondé au XIVe siècle par le négociant François de Versonnex, devint une masse de décombres. Entre leur colline et leur ennemi, les Genevois faisaient le désert. C’est par ces actes d’immolation, c’est par ce demi-suicide, que commença la vie nouvelle de Genève : elle s’inaugura dans un grand fracas de démolitions, et nul ne prévoyait jusqu’où les démolitions iraient, et qu’après les faubourgs une Eglise allait s’effondrer.


I

A Genève comme presque partout, les origines de la Réforme sont complexes et troubles. L’ébranlement de quelques âmes mystiques coïncide avec une poussée de susceptibilités et d’intérêts politiques. La ville est divisée. Il y a des familles genevoises qui sont contre les libertés de Genève : elles appellent de leurs vœux le duc de Savoie, comme pacificateur et comme maître. Elles finissent par quitter la ville, par s’en aller auprès du duc, qu’elles espèrent bien ramener. La masse des Genevois vit dans les transes, veut rester libre ; elle quête depuis longtemps des alliés en Suisse ; elle en a trouvé dans le peuple de Fribourg en 1519, dans le peuple de Berne en 1526. Le premier de ces peuples a la même foi que Genève ; le second professe des opinions religieuses nouvelles, dont l’écho s’est peu à peu propagé, dans la petite cité du Léman, par des colporteurs, par des prédicateurs ambulans, par les soldats mêmes de la République bernoise.

Ces colporteurs chuchotent ou proclament que, pour faire son salut, on n’a pas besoin des prêtres, et qu’on doit aller directement à Christ. Ces soldats, dès 1530, durant une quinzaine qu’ils passent à Genève, montrent, par toutes sortes de sacrilèges, qu’ils ont cessé de craindre le clergé romain, et même le Dieu des « Romains. » Puis les prédicans surviennent, Farel, Saulnier, Froment : ils présentent, à ceux qui savent lire, un livre contenant les paroles du Christ : ils y soulignent certains passages, d’un certain accent. Leur geste est déjà un geste de commentateurs : ils estompent, ils écartent les textes sur lesquels Rome fondait l’existence de la hiérarchie ecclésiastique. Ils en font resplendir d’autres, où le Christ se dresse comme seul auteur du Salut ; ils en concluent que la foi au Christ, indépendamment de toutes œuvres humaines et de toutes entremises humaines, procure gratuitement l’élection.

Et voici que s’éveille, chez certains membres de la population genevoise, l’espoir de voir bientôt cesser un grand malaise d’âme. Depuis 80 ans, les ducs de Savoie disposaient presque continuellement de l’évêché de Genève : une partie des chanoines de Saint-Pierre leur était dévouée ; et l’évêque, le plus souvent, était leur homme. Cet évêque, ces chanoines, avaient au sujet des destinées genevoises certaines conceptions qui n’étaient pas celles du peuple de Genève.

« Plus besoin de ces intermédiaires ! murmurent ou prêchent les nouveaux apôtres. Le bonheur de Genève, ils le comprennent autrement que vous ; le bonheur du ciel, vous pouvez l’acquérir sans eux. Lisez dans ce livre tels textes ; laissez de côté ces hommes, marchez droit vers le Christ. » Le partage de l’âme est toujours fatigant : catholique, une moitié de l’âme genevoise appartenait à l’évêque, contre qui l’autre moitié s’insurgeait ; les Réformateurs, survenant, font espérer à cette âme, — l’espoir devait être de brève durée, — qu’elle s’appartiendra désormais tout entière à elle-même, et qu’il n’y aura plus de conflits entre le civisme et la religion, entre les aspirations de membres de la cité de Genève et les scrupules de membres de la cité de Dieu. Cela tente certains Genevois, et cela met en délicate posture les théologiens qui voudront défendre la doctrine de quinze siècles. Aux yeux de cette population, pour qui la politique prime tout, ils ont l’air de vouloir perpétuer la brèche par laquelle l’influence de l’évêque, même aux heures de lutte, garde accès dans les consciences, au moins dans ce coin des consciences où s’élabore l’œuvre du salut.

Au demeurant, chez un certain nombre de ces intermédiaires que les âmes genevoises sont brusquement invitées à « conduire, la pureté des mœurs laisse beaucoup à désirer. Après avoir traité les prêtres d’inutiles, la prédication nouvelle a vite fait de les traiter d’indignes ; elle tente de les montrer moralement déchus, et sanctionne ainsi la déchéance religieuse qu’elle leur inflige.

Le vieux passé, cependant, a poussé dans l’àme genevoise de profondes racines. Théoriquement, on peut s’éprendre du message qu’apportent les nouveaux prédicans, et puis, pratiquement, tenir encore à la messe. A la traverse des nouveaux courans surgit la voix des morts, qui furent des catholiques, et, surgissent les pieuses coutumes des siècles. Si l’évêque Pierre de la Baume était à son poste, peut-être recevrait-il, en quelque bagarre, quelque mauvais coup ; mais du moins pourrait-il défendre devant ses ouailles les fondemens de son magistère. Il n’est pas là, il s’isole, il chasse ; et quand les Fribourgeois le supplient de rentrer dans sa ville épiscopale, il réapparaît, constate que le sol tremble, et bien vite s’en va. C’était le 14 juillet 1533.

Le champ désormais se trouve libre pour Messieurs de Berne. Sans scrupules, sans délicatesse, ils font peser sur Genève les impérieuses sommations de leur credo. Ils commencent d’un ton modeste : Nous voulons qu’à Genève on puisse librement prêcher la Réforme, disent-ils, dès le mois de mai 1533 ; les autorités genevoises permettent. Un dominicain, puis un cordelier, interviennent pour soutenir la foi catholique : les Bernois se plaignent. Ils veulent que le prédicateur protestant ait le droit d’attaquer, et protestent quand le prédicateur catholique prend le droit de se défendre. Vous nous devez 900 000 écus, disent-ils aux Genevois le 5 et le 25 janvier 1534, quand les aurons-nous ? Les Genevois demandent un délai. Le dialogue ne s’achève pas sans que les Bernois réclament des poursuites contre le dominicain, qui passe de longs mois en prison. En février, même revendication pécuniaire, et réclamation semblable au sujet du cordelier. Le 1er mars, Farel et quelques réformés entrent dans l’église de Rive pendant que ce cordelier prêche : on dépouille l’autel, on casse une croix, Farel monte en chaire. C’est à l’instigation de Dieu que tout a été fait, disent aux magistrats de Genève, le lendemain, les députés bernois ; ils affectent de remercier les magistrats, disant que Berne sera contente. Le Conseil ratifie les faits acquis ; la Réforme, dorénavant, possède officiellement une chaire à Genève. Mais ce n’est pas une chaire que les Bernois voulaient ; ils les voulaient toutes.

Les autorités genevoises n’avaient pas encore d’opinion bien personnelle sur le conflit religieux qui agitait leur ville. Hésitantes, timides, leur seule politique avait longtemps consisté à ne se brouiller, ni avec Berne, l’alliée protestante, ni avec Fribourg, l’alliée catholique. Mais les Bernois pouvaient parler plus haut que Fribourg, parce que Genève leur devait de l’argent ; et les Fribourgeois, vexés, finissaient, au bout de ce même mois de mars 1534, par rompre l’alliance. L’Evangile nouveau, qui frappait aux portes de Genève, et qui déjà les enfonçait, avait ainsi pour auxiliaires les soldats bernois et les thalers bernois, deux forces dont Genève ne pouvait se passer, impérieuses l’une et l’autre, chacune à sa façon. Parce que prêteurs d’argent et parce que prêteurs d’hommes, les Bernois demandaient audience pour leurs prédicans ; et leurs fourgons n’apportaient pas seulement des espèces monnayées, mais aussi des dogmes.

En face de cet assaut, que faisait la vieille Eglise ? Pierre de la Baume, s’effaçant dans une lointaine banlieue, ébauchait contre ses diocésains certaines tentatives militaires ; chacune de ces tentatives démantelait sa souveraineté spirituelle. Les évêques mérovingiens avaient conquis leurs ouailles en apparaissant comme les « défenseurs de la cité ; » Pierre de la Baume devait perdre les siennes, parce qu’on le considérait comme l’ennemi de la cité. Et les consciences, ainsi mises à la gêne, devenaient de plus en plus accessibles aux sollicitations de Farel, aux sommations de Berne. Si l’idée fût venue au chapitre de Saint-Pierre d’aider les Genevois à payer leurs dettes, les Bernois remboursés eussent perdu quelque chose de leur facile arrogance ; mais les chanoines laissèrent passer l’heure pour une telle tactique. L’hostilité militaire de l’évêque, l’abstention pécuniaire des chanoines, resserraient les liens, parfois pesans, dont Berne enlaçait Genève. Et dans ce tragique été de 1534, où, d’accord avec les Bernois, les citoyens de Genève fortifiaient leurs murailles, il y avait près d’eux, pour faire le guet, des prédicateurs de la Réforme, qui pouvaient leur montrer, au loin, surgissant comme une menace, les troupes de leur évêque, et les inviter, tout ensemble, à braver leur chef religieux et à craindre Dieu, leur chef unique. Les remparts nouveaux devenaient pour la doctrine nouvelle une sorte de tribune, plus efficace, si l’on en croit le réformé Froment, que les chaires où se donnaient les prêches. Les syndics, le 1er octobre 1534, s’en venaient dire au chapitre qu’ils considéraient le siège épiscopal comme vacant : entre Genève et Rome, le lien se distendait. La foi genevoise, des siècles durant, s’était abreuvée à deux sources : l’Evangile et la Tradition. Le représentant de la hiérarchie, définitrice et dépositaire de la tradition, était déposé. Il ne restait plus qu’une seule source de la foi, l’Evangile : l’autre moitié du patrimoine chrétien était, pour Genève, de plus en plus voilée.

L’oubli s’étendit, avec une déconcertante rapidité, sur tout ce que la Genève du Moyen âge devait à ses évêques ; on ne songea plus à la crosse protectrice de cet Adhémar Fabri, qui avait rédigé pour sa ville épiscopale un admirable code de franchises ; et, comme l’écrira plus tard Rousseau, le peuple de Genève se mit à regarder « comme les anciens tyrans de sa patrie ceux qui en avaient été en effet les pères et les bienfaiteurs. » Il avait suffi de cent ans de mainmise de la Savoie sur le siège épiscopal de Genève pour abolir, dans les mémoires genevoises, de longs siècles d’histoire. Une étrange prédestination entremêle, de temps à autre, l’histoire des souverains de Savoie et celle de l’Eglise romaine : ils firent peut-être moins de mal à cette Eglise en lui enlevant au XIXe siècle le sol de Rome qu’en l’acculant à perdre, au XVIe siècle, l’âme de Genève.

On ne concevait pas, à cette époque, que, dans l’enceinte d’une ville, les âmes pussent avoir plusieurs obédiences : c’était là, au regard du droit public, une sorte d’hérésie. Il fallait opter entre la Messe et le Prêche : les autorités genevoises ne pouvaient plus se dérober. Pourquoi opter ? demanderont bientôt les paysans catholiques de Vandœuvres et de Céligny ; pourquoi ne pas tolérer à la fois messes et prêches ? Ces villageois catholiques avaient des idées trop neuves : elles ne trouvaient pas d’écho. Des attroupemens de réformés commençaient à piller les sanctuaires : l’anarchie montait. Impossible, désormais, pour les magistrats, de s’en tenir à ces prescriptions, savamment dosées, qui naguère défendaient de critiquer les sacremens, de violer les jeûnes, de vivre et mourir autrement que les pères, et qui d’autre part ordonnaient aux prédicateurs de prêcher sans mélange de fables ni d’inventions humaines et de ne dire aucune chose qui ne fût prouvée par le Saint Evangile. Ces compromis étaient, dès 1535, devenus surannés.

Entre les deux Eglises, sur la demande de Farel, une confrontation fut organisée. On l’appela la dispute de Rive. Des théologiens catholiques de second ordre s’en furent dialectiquer contre Farel ; ils passèrent outre à leur crainte de paraître ignorans, à l’effroi qu’on avait autour d’eux pour leur sécurité, à l’affaissement que devait leur causer l’absence de l’évêque. On est mal renseigné sur ce qu’ils dirent ; il semble que, durant les quatre premiers jours, ils remportèrent des avantages, et que, dans la suite, ils s’effacèrent. Farel, à la fin de juin, venait faire aux magistrats son rapport sur la dispute, en vainqueur. Ceux-ci temporisaient encore. Alors, le 22 juillet, les Réformés, bousculant la messe, envahirent la Madeleine ; le 8 août, bousculant les vêpres, ils envahirent Saint-Pierre ; dans les deux églises, ils installèrent Farel en chaire. Puis, des bandes populaires, survenant dans la vieille cathédrale, la purifièrent à leur façon de tout ce qu’y avaient accumulé, pour la gloire du Christ, joailliers, peintres et sculpteurs. Sur les ruines de la beauté, Farel, poursuivant ses prêches, proclama qu’il apportait la vérité ; un terme était mis, pour de longues années, à l’existence du catholicisme et de l’art religieux dans la ville de Genève [1].

Quarante-huit heures après, les magistrats édictaient : Trêve aux pillages, mais trêve à la messe, aussi, jusqu’à nouvel ordre : nous en référons à Messieurs de Berne. Ils obéissaient, provisoirement, aux conquérans de Saint-Pierre, et se proposaient d’obéir, définitivement, à Messieurs de Berne : ils savaient que ces deux catégories de maîtres seraient d’accord. Les religieux, les prêtres, furent convoqués, invités à serrer leurs calices, à déserter leurs tables d’autel. L’entrevue fut douloureuse. Les prêtres se plaignaient ; les magistrats avaient l’air de s’excuser. « Nous nous désolons que cela n’ait pas tourné autrement, » et puis ils les accusaient : « Pourquoi n’êtes-vous pas venus à la dispute ? — Nous sommes des simples, nous vivons comme nous l’ont enseigné nos pères, » murmuraient ces lèvres sacerdotales. Un moment, quelques magistrats s’apitoyèrent : Ne pouvait-on, encore, tolérer la messe ? — Mais non, répondirent tous les autres. Il vaut mieux attendre la volonté de Messieurs de Berne, « qui comprennent la chose plus sainement, qui sanius rem intelligunt. » On n’avait échangé l’obédience spirituelle de l’évêque que pour celle de Messieurs de Berne. Ne me brouillez pas avec Berne, c’est à quoi se réduisait l’humble politique de ces magistrats, qui craignaient qu’au lieu de troupes auxiliaires Berne ne leur envoyât des huissiers.

Pouvait-on douter de la réponse des Bernois ? Nombre de prêtres et de religieux prirent tout de suite la route d’exil ; des familles catholiques les suivirent. Elles rejoignirent un premier ban d’émigrés qui, dévoués à la politique de l’évêque, s’en étaient allés quelques années plus tôt. Mais les premiers émigrés n’avaient été que des hommes de parti : les seconds étaient des consciences libres, qui trouvaient qu’une messe valait bien un exode, et qui laissaient leurs biens à Genève, pour aller au loin retrouver l’Eucharistie. « II était à craindre, dit l’historien Gautier, que par-là la ville se dégarnît trop d’habitans. Le départ de tant de monde fit beaucoup de peine au Conseil. » On aimerait évaluer le chiffre de ces fugitifs, l’histoire ici manque de précision. Jean Gacy, qui avait pris part à la dispute de Rive, et qui fut l’un des derniers prêtres à s’éloigner, prêtait une voix à la cité de Genève dans un petit poème qu’il intitulait mélancoliquement : Déploration, et la cité gémissait :

Les bons crestiens, dont j’avoye multitude,
M’ont délaissée, voyant la magnitude
Des hérésies, car, qui à l’ours s’allie
Il pert la foi, et prend pour le vin lye.

Parmi ces émigrans, il y eut une petite troupe que Genève ne vit point partir sans chagrin ; ce furent les Clarisses. Depuis un demi-siècle, elles s’efforçaient, par leurs mortifications, d’assurer aux bons prêtres l’aide de Dieu, et d’expier pour tous les autres, pour ceux qui ne gardaient pas bien leurs vœux et qui suscitaient son « ire. » Elles aspiraient à racheter, dans l’effacement du cloitre, les vices et l’ignorance de certains pasteurs des âmes, assez mal qualifiés, suivant les mots du vieil historien catholique Florimond de Remond, pour « protéger contre la tempête les troupeaux confiés à leurs soins. » Les événemens montraient à ces pauvres nonnes, — c’est leur prieure Jeanne de Jussie qui parle, — que « les bons religieux et religieuses devaient, comme les coupables, pâtir du secret jugement de Dieu. » Et les Clarisses, se résignant à cette souffrance suprême, se préparèrent à prendre congé de Genève. Genève les retenait, Genève leur était attachée, mais les pieuses filles tenaient à leur messe. Elles voulaient garder près d’elles la source unique de leur force : elles savaient qu’elles ne pourraient continuer de s’immoler avec allégresse pour Genève que s’il demeurait permis au Christ de continuer chaque jour à s’immoler pour elles, devant elles. Mais cela, Genève le défendait. Alors les Clarisses partirent : du jour où leur tabernacle se trouvait clos, leur couvent devenait vide de leurs âmes. Et sur leur passage les Genevois, qu’elles avaient commencé de redouter, mais qu’elles n’avaient pas cessé d’aimer, respectèrent leur triste cortège ; elles s’en étonnaient presque, se demandant s’ils étaient « changés, illuminés. » Très galamment, le magistrat les reconduisit jusqu’au Pont de l’Arve, aux abords de la terre savoyarde, et puis les salua, déclarant que c’était « une belle despartie. » Genève ne les perdit pas de vue complètement : deux siècles plus tard, quelques aumônes genevoises parvenaient, de temps à autre, à leur couvent d’Annecy. Ces nonnes représentaient des idées qui étaient le contre-pied de celles qu’annonçait la Réforme : la réversibilité des mérites, la valeur religieuse des immolations, l’utilité des œuvres ; mais la probité même de leur ascétisme, l’intégrité de leurs vertus, avaient contraint la déférence, et si l’Église romaine, chassée de Genève, obtint, après beaucoup d’insultes, un courtois salut d’hommage, ce fut à ces filles de Saint-François qu’elle le dut.

Genève, en moins de deux ans, s’était amputée de ses faubourgs, et puis appauvrie d’un certain nombre de ses citoyens. Elle s’isolait de ses voisins, elle s’isolait de ses ancêtres ; elle paraissait briser avec le monde extérieur, briser avec les siècles révolus. Et lorsque, dans l’hiver par lequel s’ouvrait l’année 1536, les Bernois, vainqueurs des troupes épiscopales et savoyardes, eurent dégagé Genève, lorsque le Conseil, désormais maître des anciennes terres de l’évêque, du chapitre et du prieuré de Saint-Victor, eut forcé, dans tous ces villages, curés et fidèles à quitter le papisme, des cris de joie féroce et triomphante s’exhalèrent sous la plume d’une ancienne abbesse qui n’avait jadis divorcé d’avec le Christ que pour contracter tour à tour deux mariages, Marie Dantière, femme du prédicateur Froment. Elle dédiait à la reine de Navarre un écrit qui s’appelait « la Guerre et Délivrance de la ville de Genève. » Elle y fêtait, avec une turbulente virulence, la double victoire de Genève sur les Savoyards et sur les papistes.

Genève, sans attendre cette victoire, s’était donné, si je puis ainsi dire, la sensation toute fraîche de son autonomie, en se créant une monnaie. Le Conseil des Deux-Cents, à la date du 24 novembre 1535, constatait : « Celui qui en dernier lieu se disait notre prince, Pierre de la Baume, s’est joint perfidement au duc de Savoie, l’antique ennemi de notre ville, et nos ennemis conjurés ne recherchent que la destruction de cette cité. » La conclusion, c’était qu’on ne demanderait pas à l’évêque permission pour battre enfin monnaie : les pièces savoyardes fabriquées à la porte même de Genève, à l’atelier monétaire de Cornavin, étaient frappées de disgrâce. Il fallait qu’à Genève tout fût neuf, les murs, les sous, et la foi. Une vieille devise : Post tenebras lux, se trouvait sur de très anciennes pièces ; au cours des temps, une autre formule : Post tenebras spero lucem, s’y était substituée. Certains membres des conseils considérèrent que l’heure n’était plus où la lumière ne se faisait encore qu’espérer, et que désormais la lumière avait lui ; et Genève, traitant tout son passé comme un passé de ténèbres, illumina ses façades et ses monnaies, son présent et son avenir, de ces trois mots étincelans : Post tenebras lux, que, par une émouvante ironie, ce passé même lui fournissait.


II

Genève, plusieurs années durant, avait affecté vis-à-vis de ses voisins, vis-à-vis de son évêque, l’attitude d’une ville protestataire ; elle devenait, peu à peu, une ville protestante. Son peuple, cependant, beaucoup plus porté vers l’action que vers la spéculation, n’était pas, destiné à devenir un peuple de théologiens. Il y avait eu à Genève, au VIe siècle, quelques troupes tardives de l’Arianisme, que les documens du temps appelaient la « faction genevoise ; » mais vouloir induire, de ces lointains incidens, que l’acre bise de Genève propagea de tout temps je ne sais quelle semence d’hérésie, serait une imagination gratuite. Ce fut par une succession de circonstances politiques, beaucoup plus que par l’effet d’une impulsion religieuse, que les consciences genevoises marchèrent à la rencontre de l’Evangile de Calvin. La plupart d’entre elles, en cette décisive année 1535, ne crurent même pas, en réalité, opter entre deux Églises ; elles se crurent acculées à opter entre leur Église et leur cité ; elles préférèrent leur cité, et ne cherchèrent les attraits du protestantisme que parce qu’auparavant leur évêque leur avait politiquement déplu.

C’était là l’état d’esprit de la masse ; et l’idée proprement religieuse n’y jouait encore qu’un rôle subordonné. Mais il y avait à Genève, comme dans toutes les villes où la Réforme s’implanta, quelques âmes mystiques, qui trouvaient dans l’Evangile chaleur et douceur, et qui, portées par une reconnaissante allégresse, faisaient volontiers bénéficier du prestige même de l’Evangile les prédicateurs nouveaux : tels, par exemple, l’apothicaire Levet, sa femme Claude, sa belle-sœur Paule, ou bien encore le magistrat Ami Porral. Ces consciences-là, qu’avait séduites le principe religieux de la Réforme, rêvaient de faire au plus tôt, sous les auspices de la foi nouvelle, œuvre constructrice. D’autres, à côté d’elles, cédaient au seul plaisir de détruire, individualités fort émancipées, parfois turbulentes, et qui, aussi peu soucieuses de la foi que des œuvres, saisissaient avidement l’occasion de maltraiter le clergé et d’en finir avec les rites établis. Pour applaudir Froment au Molard, pour porter Farel jusque dans Saint-Pierre, s’étaient coalisés l’élan de certaines âmes pieuses, qui se persuadaient que l’Evangile de Farel leur rendait Dieu, et les passions plus vulgaires, plus brutales, qui n’aspiraient qu’à s’affranchir de tout joug spirituel. Mais si ces deux minorités, ceux qui se sentaient gênés par le Dieu de leur enfance, et ceux qu’attiraient des façons nouvelles de parler de lui, avaient ainsi, en certaines minutes, marché la main dans la main, les premiers, assurément, s’inquiétaient peu de faire de Genève une ville protestante, et les seconds, tout bien compté, étaient encore disséminés.

Farel’, homme pratique, sentit qu’il fallait tout d’abord donner à cette mosaïque de consciences une apparence d’unité. Protestans enthousiastes et catholiques abasourdis, indifférens qui laissaient détruire l’ancienne Eglise, révolutionnaires qui se souciaient peu d’en édifier une autre, furent, le 21 mai 1536, convoqués en un Conseil général du peuple, et l’on y proclama que les cérémonies papistes étaient contraires à l’Ecriture. Ce plébiscite était moins un credo qu’une négation. On décidait de « vivre selon l’Evangile : » c’était encore une formule vague. Mais il suffisait de l’entrainement d’un tel vote pour que les timides se sentissent soutenus et les réfractaires intimidés. Etre papistes, à partir de mai 1536, c’était braver les deux souverainetés de Genève, les magistrats et le peuple ; et puisque le peuple voulait vivre selon l’Evangile, une voix allait s’élever pour lui signifier ce que ces mots impliquaient.

Ce fut la voix de Jean Calvin. Il traversait Genève, en juillet, pour y saluer Farel. L’accueil qu’il venait de trouver à la cour de Ferrare et le bruit que faisait la première édition de l’Institution chrétienne lui créaient un prestige. On appréciait déjà, dans ce maigre et pâle jeune homme de vingt-sept ans, le théologien qui semblait assister aux conseils de Dieu, le politique qui, sans paraître, influait parfois au loin sur les conseils des hommes. Farel lui fit un devoir de rester à Genève, et de « ne pas préférer son repos à Jésus-Christ. » Et Calvin, croyant que par la bouche de Farel Dieu parlait, défit son bagage. Tout en commençant de donner quelques lectures en théologie, il regarda cette ville, sans tendresse, d’un œil de professeur morose : il constata qu’elle s’était émancipée de Rome, mais qu’elle se marchandait à Dieu, et que certains Genevois semblaient mal résignés à se passer de messe, et que d’autres expédiaient leurs enfans hors de Genève, pour les faire élever dans la foi catholique.

Ces hommes ne savaient pas ce qu’ils avaient acclamé, ce qu’ils avaient promis ; il allait le leur dire, le leur faire redire par les magistrats, et les faire jurer à nouveau, mais jurer, cette fois, individuellement et non plus collectivement, en fidèles sujets de la jeune Eglise, et non plus en membres du peuple souverain. On connaîtrait ainsi ceux qui aimaient mieux « être du royaume du Pape que du royaume de Jésus-Christ. » Et la formule de confession de foi qu’en avril 1537 les prédicans apportèrent aux magistrats contraignit tous les Genevois de jurer un à un, dans leur maison, devant le dizenier de leur quartier, qu’ils considéraient l’intercession des saints « comme superstition, » les sacremens comme « fables et mensonge, » la Messe du Pape comme une « ordonnance diabolique, » les Eglises papistes comme « synagogues du diable, » et toute leur vie comme devant être « réglée au commandement de la Sainte Loi de Dieu. »

L’été de 1537 fut dur pour les consciences. Nous avons au baptême juré d’être chrétiens, objectaient quelques-uns ; pourquoi jurer encore ? Et d’autres, avec une sincérité qu’on eût crue propre à désarmer l’intolérance, se demandaient s’ils pouvaient, eux des pécheurs, jurer devant Dieu d’observer la loi de Dieu, cette loi qu’inévitablement ils violeraient. Mais Calvin, pour l’instant, ne s’occupait pas de la vie intérieure des âmes, de cette vie délicate qui parfois s’abandonne au noble frémissement du scrupule, et qui s’en honore ; il avisait à les embrigader, à les gouverner. Fondateur d’une confession qui se proposait comme la religion de l’Esprit, il commençait par créer des cadres ; et ceux qui mettaient à la porte l’importun dizenier avec son importune confession de foi étaient convoqués à deux reprises à monter à Saint-Pierre pour prêter enfin, sans retard, le serment requis. Certains s’y rendirent et jurèrent. D’autres persistèrent à s’abstenir. Alors le Conseil ordinaire, réitérant une menace qu’il avait déjà prodiguée, déclara que ces non-jureurs devaient vider la ville. Il fallait que leurs consciences entrassent délibérément dans l’Eglise telle que Calvin l’avait définie, ou qu’ils partissent.

Mais parallèlement à cette exigence, Calvin en affichait une autre. Il proclamait pour son Église le droit d’écarter les fidèles de la Cène et pour l’État le devoir de faire justice, par l’exil aussi, de ceux qui accepteraient, ainsi excommuniés, de « vivre et mourir en pareille réjection. » Dehors, donc, ceux qui n’entreraient pas pleinement dans l’Eglise ; mais dehors, aussi, ceux que l’Église jugerait à propos de séparer d’elle ! Zurich, Claris, Saint-Gall, n’avaient pas accordé à leurs prédicans le droit de dicter ainsi, d’avance, les décisions disciplinaires et pénales de l’État ; Genève le savait, et Genève se cabra. A la suite de certains votes significatifs, les magistrats décidèrent, en janvier 1538, que les pasteurs n’auraient pas le droit de refuser la Cène. Un conflit éclata : en février, d’autres magistrats plus franchement hostiles à Calvin furent élus ; et le peuple, en mars, décréta que dorénavant on suivrait, dans l’Eglise, les ordonnances de Messieurs de Berne. Se référer à Messieurs de Berne, et, si loin qu’ils fussent, les objecter à Calvin et à Farel, c’était pour les Genevois une façon de respirer. « Il n’y aura pas de Cène à Pâques, » ripostèrent Farel et Calvin. On leur avait refusé le droit d’exclure de la Cène quelques citoyens ; ils faisaient mine d’excommunier la cité. Un de leurs collègues, ancien moine, insultait du haut de la chaire les Genevois, ces « ivrognes, » qui considéraient le royaume des Cieux comme le « royaume des grenouilles. » Il fut jeté en prison. Ainsi s’exacerbait le conflit. L’Etat voulait que Calvin distribuât la Cène, et Calvin s’y refusait ; l’État défendait que Calvin prêchât, et Calvin montait en chaire. Finalement, le 23 avril 4538, Genève rejeta Calvin ; on lui donnait trois jours pour disparaître et pour emmener avec lui son ami Farel.

Les Genevois allaient, à la façon de Berne, tenter de gouverner leur Eglise. Libérés de Farel, libérés de Calvin, leurs conseils allaient pouvoir jouer un rôle d’évêque, un rôle de pape, et, chez eux comme à Berne, le césaro-papisme semblait triompher. On croyait vivre sous le règne du pur Evangile, mais la distinction primordiale entre le domaine de César et le domaine de Dieu, cette nouveauté souveraine que l’Evangile avait introduite dans le monde, était oubliée, abolie. Quatre pasteurs se trouvèrent, pour accepter cette situation et pour dire humblement aux magistrats : « Selon l’ordonnance qu’il plaira aux Messieurs de Genève, nous ministrerons la Cène. » L’un d’eux, Jacques Bernard, était quelques années plus tôt cordelier : sa conscience et son verbe n’avaient secoué le joug de Rome que pour se soumettre au joug des bourgeois. De loin, Farel et Calvin méprisaient ces conducteurs d’âmes, devenus des esclaves. A propos de trois d’entre eux, Farel écrivait : « Il vaudrait mieux que l’Eglise fût complètement dépourvue de pasteurs, plutôt que d’être pourvue de pareils traîtres sous le masque de pasteurs. Il n’y a pas de jour où ils ne soient publiquement flétris pour quelque manquement, soit par les hommes, soit par les femmes, soit par les enfans. »

Messieurs de Berne, que Messieurs de Genève imitaient, avaient eu, pour asseoir leur Eglise d’Etat, des théologiens distingués : Genève n’en avait pas. L’embarras fut curieux quand on reçut une lettre du cardinal Sadolet, qui conviait les Genevois à revenir à la foi romaine, lettre très pacifique, où le cardinal avouait que son Eglise avait pu commettre des fautes, et proclamait avec d’autant plus d’ascendant les droits qu’elle tenait du Christ. « Que votre courage ne soit point changé, leur disait-il, si d’aventure nos mœurs vous déplaisent, ou si par la coulpe de quelques-uns la splendeur de l’Eglise, qui devait être perpétuelle et incontaminée, a été parfois rabattue et obscurcie. Vous pouvez bien haïr nos personnes, si cela est permis de l’Evangile, mais vous ne devez haïr la doctrine et la foi. » Cette lettre survenait dans une ville où beaucoup de ceux qui avaient, sur l’ordre de Calvin, juré naguère la confession de foi, étaient venus déchirer leur signature, où l’on surprenait le bourreau disant un Ave Maria, cette prière délinquante, pour un criminel- qu’il venait d’expédier à Dieu, et où, çà et là, des prêtres surgissaient, préconisant de nouveau la « mode papistique. » Que les pasteurs actuels fissent réponse à Sadolet, Genève ne pouvait l’espérer : pour se mesurer avec cet humaniste, leur théologie était encore trop courte. Froment, qui jadis, sous couleur d’enseigner à lire, avait, sur le Molard, semé la graine du « pur Evangile, » était, lui aussi, au témoignage de Farel, « dégénéré en ivraie. » Mais, puisque Messieurs de Berne avaient contribué à faire de Messieurs de Genève des Réformés, on fit suivre à Berne la lettre de Sadolet, et les Bernois chargèrent Calvin d’y répondre. Lui, le banni, lui, contre qui se concentrait depuis un an toute la politique religieuse de la cité, il était chargé d’expliquer au cardinal pourquoi les Genevois ne voulaient plus de la Messe.

Ils voulaient donc des prêches, c’était chose décidée, mais ils en avaient de moins en moins, car, au cours de 1540, deux de leurs pasteurs s’en allèrent. Il en restait deux encore ; c’était peu. Et comme les caprices de la politique et de la force avaient réinstallé au pouvoir les amis de Calvin, les regards de Genève se retournèrent vers lui. Il était tout près de répondre : C’est trop tard. On l’avait fait partir, il se complaisait dans son active retraite de Strasbourg, où, libre de tout souci administratif, il menait une vie de théologien. Retourner à Genève, cela lui faisait l’effet d’une croix ; il préférait à cela « cent autres morts. » Genève, pour lui, c’était une « chambre de tortures ; » plutôt que d’aller là, il préférait « passer de l’autre côté de la mer. » Il avait son opinion sur le peuple de Genève, et cette opinion ne changera jamais ; il le trouvera toujours un peuple « raide, » un peuple « ayant des vices plein la tête et plein le cœur. »

Mais ces gens qu’il jugeait si mal étaient guettés par les papistes ; et, si les hommes, à l’entendre, ne valaient rien, la situation de leur ville avait du prix.« Genève, lui écrivaient les pasteurs de Zurich, est sur les confins de la France, de l’Italie, de la Germanie, de telle sorte que l’espérance est grande de voir l’Evangile se répandre de là dans les villes voisines, et d’élargir les boulevards du royaume du Christ. » Il était fatal que pour une imagination d’apôtre un tel argument devînt une obsession, finalement victorieuse. Les âmes genevoises pouvaient être une terre ingrate, mais l’emplacement géographique de Genève était plein de promesses. Il fallait que la Réforme s’y implantât, pour que de là elle rayonnât et régnât. Et du reste, quelque médiocre idée qu’il eût de Genève, Calvin pouvait-il en conclure que son Dieu n’avait pas des vues sur elle ? Calvin possédait sa Bible : Jéhovah, à certaines heures, n’avait pas eu plus à se louer de son peuple qu’il n’avait eu, lui, Calvin, à se louer des Genevois.

Les répugnances mêmes qui l’éloignaient des Genevois finissaient par apparaître à son âme mystique comme une raison nouvelle de s’acharner sur eux, et de faire du « peuple de grenouilles » le peuple de Dieu. « L’exemple de Jonas, insistaient les pasteurs de Zurich, doit te montrer combien il est dangereux de résister à l’appel du Seigneur. » Cette résistance, n’était-ce pas le péché luttant contre la Grâce ? Peu à peu Calvin cédait, et sa décision se formulait : « J’offre mon cœur, comme immolé, en sacrifice au Seigneur… Je soumets à l’obéissance de Dieu mon esprit enchaîné. » A la date du 13 septembre 1541, le greffier du Conseil inscrivit dans les registres que M. Calvin venait de rentrer, et qu’il s’était « offert d’être toujours serviteur de Genève. »


III

Ce serviteur rentrait en maître, et il devait le prouver, il n’eut jamais les prérogatives légales d’un maître. Dans cette Genève où les non-citoyens n’étaient rien, il ne se fit même recevoir citoyen qu’en 1559. Il n’était, au point de vue civique, qu’un hôte ; et cela lui plaisait, sans doute, de n’être apparemment qu’un néant, un néant devant Genève, comme un néant devant Dieu. Mais il revendiqua et sut obtenir, pour Dieu, des prérogatives légales ; et, dès lors qu’elles furent reconnues, ce fut lui qui parla, au nom de Dieu ; et son néant devint tyrannie.

La force de cet homme, qui devait transformer Genève et presque la recréer, ne s’appuya sur aucun plébiscite, sur aucun texte de loi, sur aucun privilège personnel, mais sur un livre, la Bible, livre contenant la parole de Dieu, dont lui, Calvin, était l’interprète. Genève devint la sujette d’un livre. Le traduire, le commenter, le présenter aux fidèles, avait été longtemps le droit exclusif de l’Eglise romaine. Calvin ne prétendait pas qu’il eût hérité de ce droit, mais en fait il l’exerça, semblant se prévaloir, parfois, d’une sorte de « grâce. » Tant qu’il y aura des protestans, et tant qu’ils discuteront entre eux sur la valeur du texte biblique, ils se renverront les uns aux autres des phrases également décisives de cet imposant docteur. Les uns citeront les passages dans lesquels il remontre que c’est en nous appuyant sur le témoignage secret du Saint-Esprit que nous saluons dans l’Ecriture la Parole de Dieu ; et l’on peut assurément trouver dans ces passages le lointain point de départ de beaucoup de théories actuelles, d’après lesquelles l’expérience religieuse discerne ce qui à ses yeux est parole de Dieu, d’après lesquelles la conscience est juge de la Bible. Mais si le témoignage secret du Saint-Esprit, tel que le percevaient en s’auscultant les consciences genevoises contemporaines de Calvin, n’était pas conforme aux commentaires mêmes du maître, elles couraient un risque formidable : l’excommunication, l’exil, l’enfer.

Car il y a dans l’œuvre de Calvin, — et c’est ce que relèvent volontiers d’autres théologiens de la Réforme, — un sermon contre « ceux qui font des gambades à l’encontre de Dieu et qui prétendent juger selon leur entendement des saints mystères de Dieu, et qui osent dire que les choses ne leur semblent pas bonnes et propres : » Calvin veut qu’ils soient « tenus en bride courte, et que Dieu ait toujours la vogue. » Et, bien qu’il se soit donné le droit de proscrire du Canon certains livres, il semble bien qu’il ne permette d’attaquer aucun des autres, et qu’il veuille qu’aux yeux de tous, la parole de Dieu et ce que lui, Calvin, dit être l’Écriture sainte, soient considérées comme intégralement identiques. Le voilà donc s’insurgeant d’avance contre les critiques et contre les exégètes, « ouvrant d’avance la porte, a-t-on pu dire, aux théories sur l’inspiration littérale de la Bible. » Et pour faire un pas de plus, le voici s’insurgeant contre les déviations du mysticisme : l’Institution contient un chapitre terrible, contre « ceux qui quittent l’Ecriture pour voltiger après leur fantaisie, sous ombre de révélation du Saint-Esprit. » Mais ces révélations dont l’âme fait étalage, qui donc distinguera si elles ne sont qu’une ombre fallacieuse, offusquante pour la vérité ? Nous touchons ici à ce que Strauss appelait le « talon d’Achille » du protestantisme. Calvin tenta de protéger ce talon d’Achille : « Autant vaut, comme si quelqu’un demandait d’où nous apprendrons à discerner la lumière des ténèbres, le blanc du noir, le doux de l’amer. Car l’Ecriture a de quoi se faire connaître, voire d’un sentiment aussi notoire et infaillible comme ont les choses blanches ou noires de leur couleur, les choses douces et amères de leur saveur. »

D’avance, dès le début de son Institution chrétienne, il avait d’ailleurs signifié quelle était la norme pour trancher les difficultés : « Je pense, écrivait-il, avoir tellement compris la source de la religion chrétienne et l’avoir digérée en tel ordre, que celui qui aura bien compris la forme de l’enseignement que j’ai suivi pourra aisément juger et résoudre ce qu’il doit chercher en l’Écriture, et à quel but il faut rapporter le contenu d’icelle. » Il avait revendiqué sa liberté à l’égard de T’Église romaine ; mais pour explorer les dédales de la Bible, la liberté des autres devait se soumettre à Calvin, — et non pas, encore une fois, à l’autorité de Calvin : il prétendait sincèrement n’en avoir aucune, — mais à la parole de Dieu elle-même, lue par ses yeux, commentée par ses lèvres, appliquée d’après ses gestes. Car durable était cette parole, et durable aussi la doctrine qu’il avait tirée de la Bible ; il n’en admettait aucune autre. Le seul fait d’avoir contesté l’inspiration du Cantique des Cantiques et la descente du Christ aux Enfers devait empêcher Castellion d’être pasteur à Genève. Chef d’une confession dans laquelle peu à peu la fermentation des expériences religieuses provoquera tant d’évolutions de consciences, Calvin devait, lui, au lendemain de sa mort, recevoir de Théodore de Bèze ce témoignage, que, « dans cette doctrine qu’il avait enseignée au commencement, il était resté ferme jusqu’à la fin, et n’avait rien changé : ce qui était arrivé, continue Bèze, à peu de théologiens. »

Il était théoriquement impossible, aux yeux de Calvin, que la parole intérieure de Dieu, retentissant au fond de chaque conscience genevoise, ne fit pas écho à cette parole extérieure contenue dans la Bible, et que Calvin présentait. Mais si l’écho discordait d’avec celui qu’avait ressenti Calvin dans sa propre conscience, c’était le Genevois qui avait tort, et l’honneur de Dieu exigeait que cette âme genevoise, mettant une fausse note dans l’harmonie des âmes soumises au Livre, fût solennellement convaincue d’avoir tort. Telle était la pratique de ce gouvernement qu’on a très justement appelé une bibliocratie. Dans cette Genève où Calvin pouvait toujours craindre que la vieille Eglise, qui au nom d’une autorité apportait une certitude, ne fût secrètement regrettée par certaines âmes, il fallait établir une autre autorité externe, visible, palpable : ce fut la Bible, interprétée par Calvin. Et les nécessités mêmes de la lutte contre Rome, en le contraignant d’exhiber une autorité externe, l’amenaient à introduire dans la première bâtisse de la Réforme un principe essentiellement catholique, à prohiber, en fait, la liberté absolue d’interprétation de la Bible, à fonder la nouvelle Eglise de Dieu sur une certaine interprétation, la sienne. Servet, lisant la Bible, y puisa sur la Trinité d’autres idées que celles qu’y puisait Calvin, et Calvin, le voyant prier au moment de son atroce supplice, sera surpris, naïvement surpris : « Il priait, écrira-t-il, comme s’il eût été dans l’Eglise de Dieu. » L’explication calviniste de la Bible dessinait une intangible muraille, hors de laquelle ne pouvait s’étendre l’Eglise de Dieu.

Messager d’une immense espérance et d’une immense épouvante, ce docteur annonçait avec importunité la souveraineté de Dieu. On discute souvent s’il considérait cette souveraineté comme capricieuse. Il eût répudié la question, il l’eût accusée de mesurer par des mots humains l’action de Dieu. Ce qu’il savait, ce qu’il disait, c’est que Dieu, de toute éternité, avait souverainement élu ceux-ci, damné ceux-là, et souverainement décidé d’accorder aux uns ce qu’il déniait aux autres. Méditer sur cette inégalité était pour Calvin un âpre plaisir. Il trouvait un « goût doux et savoureux » à constater ainsi que ce que Dieu voulait, Dieu le pouvait ; et c’est en hommage à ce magnifique despote, sou Dieu, qu’il écrivait froidement et sans le plus léger tremblement : « Laissons là les réprouvés, on ne se doit pas beaucoup soucier de tout ce qui leur peut advenir. » Calvin allait donc demander aux Genevois, courbés sous sa parole, d’affaisser leurs âmes, aussi, sous le poids d’une décision, lointaine et souveraine, à laquelle toute leur vie, quelle qu’elle fût, à laquelle tous leurs actes, quels qu’ils fussent, ne changeraient rien. On a remarqué que les collégiens qui figurent dans les dialogues de Mathurin Cordier, éduqués par cette théologie, sont de petits êtres incapables par eux-mêmes d’une bonne impulsion, et chez qui la lumière de la conscience naturelle est laissée de côté ; ce sont des êtres qui, à propos de tout, s’agenouillent, se soumettent, ce sont des âmes d’esclaves.

Mais ce Dieu a un honneur, honneur exigeant, pointilleux : toutes les formules des Psaumes proclament sa susceptibilité. Et les yeux fixés sur les exigences de cet honneur, le Genevois formé par Calvin sortira, délibérément, de la quiétude passive où, sous l’oppression du dogme de la prédestination, il se serait logiquement enlizé. « Calvin dit, écrira plus tard Voltaire, que Dieu fait tout, et l’honnête homme rien. » Oui, certes, Calvin dit à peu près cela ; mais il ajoute, par ailleurs, que, l’honnête homme doit faire quelque chose, et même beaucoup : « Nous devons avoir un tel zèle à l’honneur de Dieu que quand il est blessé, nous sentions une angoisse qui nous brûle le cœur ; » et Calvin dit encore que les chrétiens doivent faire des œuvres, non certes pour acquérir des mérites, — il ne reconnaît pas à nos âmes ce degré de grandeur, que l’Église romaine se refusa toujours à leur dénier, — mais pour trouver, dans le fait même des œuvres, l’indice qu’ils ont la foi et, dès lors, la preuve de leur salut. D’indolens Genevois murmuraient sans doute aux oreilles de Calvin : « Si nous sommes élus, il s’ensuit que nous pouvons bien faire mal, car nous ne pouvons périr. » Et Calvin se préparait à leur riposter : « Pourceaux que vous êtes, vous ne sauriez donner un plus grand témoignage de réprobation que celui-là. » Ce n’était plus de la confiance en Dieu que résultait la force d’impulsion nécessaire pour bien faire ; mais les termes du problème étaient transposés, et comme retournés ; et le Genevois devait, en faisant le bien, se donner à lui-même le témoignage de son élection, se suggérer une raison d’avoir confiance dans les vues de Dieu sur sa destinée. Le Genevois devait accomplir des œuvres, non pour être sauvé, mais pour croire à son salut.

Etait-ce abîme d’humilité, ou bien abîme d’orgueil ? Le bon calviniste devait affirmer que ses œuvres ne valaient rien, ses pauvres œuvres d’homme misérable, qui aurait pu « tout aussi bien être un âne ou un chien ; » et c’était là, si l’on veut, un abîme d’humilité ; mais la conviction qu’il acquérait d’être un prédestiné, par cela même qu’il faisait des œuvres, valait bien quelque chose ; elle l’exaltait, finalement, plus qu’il ne s’était humilié ; et elle assurait à la superbe humaine, tout à l’heure bafouée, une revanche subtile et qui paraissait divine. La ville de Genève, dans les derniers mois de 1541, commença de goûter ces terreurs et ces joies.


IV

Rien de commun entre la Genève que retrouvait Calvin et ces communautés de saints, ces mystiques groupemens d’ « éveillés » ou de « réveillés, » où plus tard en Angleterre les organisateurs puritains dépenseront leur zèle. Combien, parmi ces Genevois, devaient ne plus trop savoir où résidaient leurs âmes ? L’indifférence, le libertinage, avaient progressé. Dès le premier jour où de nouveau Calvin fut là, les magistrats s’accordèrent avec lui pour donner à l’Église une organisation : les ordonnances de novembre 1541 constituèrent l’Eglise. A peine laissa-t-on le temps au peuple de les examiner : il dut tout de suite dire Amen. Elles précisaient la façon dont Dieu régnerait, non seulement sur les âmes individuelles, mais sur les rapports entre les âmes, sur la société. L’Etat de Genève devait être un Etat chrétien ; la société civile devait être intégralement composée de tous les chrétiens membres de la société religieuse, et de ceux-là seuls. Dans l’une et l’autre, il fallait que la parole de Dieu régnât. Les ministres du culte se réputaient qualifiés pour l’interpréter : en conséquence, ils signalaient à l’Etat les infractions dont elle était victime, et les applications politiques dont elle était susceptible. Mais inversement, comme en théorie il n’y avait plus de sacerdoce, les magistrats, réputés agissant au nom du peuple, pouvaient, chaque fois que la compagnie des pasteurs s’adjoignait un nouveau membre, l’accepter ou le refuser ; ils pouvaient déposer les pasteurs ; ils contribuaient ainsi à la création de ce pouvoir religieux qui, la Bible en mains, rappellerait au pouvoir civil : Voilà ce que Dieu veut, voilà ce que Dieu dit. Les pasteurs ne parlaient de Dieu dans l’Etat que parce que l’Etat y consentait-Mais, forts de ce consentement, ils aspiraient à courber l’Etat sous le verbe de Dieu. Ils relevaient de l’Etat, comme traducteurs de Dieu ; mais l’Etat relevait de leur traduction même. Et quand ce pouvoir appartenait à un Calvin, le traducteur devenait altier, et régnait en fait sur l’Etat, maître de ses fonctions, au nom de Dieu, maître de sa conscience. A Bâle, le souvenir de David, qui avait commandé aux Lévites, et le souvenir de Moïse, « prince séculier, » disait-on, qui avait commandé à Aaron, faisaient impression sur les imaginations. Je tiens lieu de David, je tiens lieu de Moïse, disait l’Etat bâlois, donc je commande aux ministres. « C’est là un dogme anarchique et détestable, » écrivait Myconius à Calvin, et Calvin, ne pouvant, d’ailleurs, « vu l’infirmité des temps, » assurer au pouvoir spirituel le degré d’autonomie qu’il rêvait, sut du moins limiter, par les ordonnances, l’arbitraire de l’Etat genevois.

Les ordonnances établirent, pour de longues générations, un tribunal disciplinaire dont le peuple de Genève n’était pas la source et dont il devait, à tout moment, sentir le joug. On l’appelait le Consistoire : il devenait maître de la discipline religieuse, de la discipline morale de la cité. Il comprenait 12 anciens, nommés par le Petit Conseil, après entente avec les pasteurs et les Deux-Cents, et, à côté d’eux, quelques pasteurs. Chaque jeudi, cet aréopage avait séance, un syndic le présidait. Ce tribunal enquêtait, réprimandait, parfois excommuniait, et dénonçait enfin, lorsqu’il y avait lieu, aux magistrats, maîtres du glaive. Avec son recrutement d’anciens et de pasteurs, le Consistoire, en fait, était en quelque mesure une émanation du Petit Conseil, et se retournait sans cesse, ensuite, vers cette même assemblée, pour appeler les pénalités d’Etat sur les coupables qui les avaient méritées.

Il n’y avait plus, dans Genève, de hiérarchie sacerdotale. Mais le patriciat des Conseils allait, avec le temps, participer de plus en plus étroitement au pouvoir disciplinaire dans l’Eglise et entremêler à la gestion des intérêts temporels une influence lointaine ou prochaine sur les consciences. On pourrait croire que le calvinisme, prêchant le sacerdoce universel, dut se montrer favorable, dans Genève, à la domination politique du peuple ; il n’en fut rien. Le mouvement aristocratique, qui un peu partout au XVIe siècle diminuait ou balayait les antiques franchises, ne fut nullement gêné par Calvin, et l’on constata bientôt que Genève ne s’était affranchie de l’épiscopat et de la papauté que pour tomber peu à peu, comme ville et dans une certaine mesure comme Eglise, sous l’hégémonie, de plus en plus stricte, d’une aristocratie civile. On vit succomber, dès 1543, le droit d’initiative politique qu’avait exercé, durant tout le Moyen âge, l’assemblée générale du peuple. Même au point de vue religieux, s’il est vrai de dire que le pasteur, une fois confirmé par le Conseil, devait être reçu par le consentement commun des fidèles, le droit de veto, dont cet article des ordonnances paraissait investir le peuple, ne semble guère, en fait, s’être exercé.

Genève devint, lentement, un Etat aristocratique, et James Fazy, commentant ces changemens, a pu dire que « ce furent les restrictions religieuses qui amenèrent à Genève les restrictions politiques. » On a beaucoup discuté cette thèse, et probablement elle est trop absolue. Durant l’exil même de Calvin, le régime aristocratique avait fait des progrès ; ces progrès se poursuivirent après son retour. Il n’en fut pas l’ouvrier responsable, mais il ne fit rien pour les enrayer, ni même pour les contre-balancer. Il est permis de croire qu’aux yeux de l’observateur pratique qu’était Calvin, les Genevois de 1541 n’étaient pas mûrs pour être, dans une Eglise, des membres libres et souverains. Dès lors, dans l’établissement religieux il fallait limiter leur liberté, et plus encore leur souveraineté. Simultanément, était-ce conséquence ou coïncidence ? leurs franchises civiques périclitèrent. Cet esprit de défiance que suscitaient un certain nombre de citoyens, papistes mal résipiscens ou libertins mal pensans, et qui forçait l’Eglise de les tenir en bride et l’Etat de leur faire sentir le mors, devait avoir une répercussion sur le terrain de la vie politique. Au demeurant, puisque, à cette époque même, dans les dialogues sacrés qu’écrivait à leur intention Sébastien Castellion, les écoliers du collège lisaient que les hommes de bien, les partisans de la vérité, les enfans de Dieu, les justes, sont une minorité, n’était-il pas normal qu’au point de vue politique le rôle de la majorité, le rôle des injustes, des « enfans de ténèbres, » fût dès lors étroitement limité ?

Contre ces enfans de ténèbres, le Consistoire, tout de suite, se mit en besogne. La foi et les mœurs, l’honneur de Dieu, l’honneur des citoyens, furent chaque semaine scrupuleusement vengés. On comparaissait devant lui pour gamineries et pour débauches, pour adultère et pour bal de jeunes gens, pour blasphèmes et pour un festin trop copieux, pour absence aux prêches et pour superstition papiste. Ce tribunal employait, à la ville et dans les campagnes, ses délateurs, chargés de prendre note du péché.

Il fallait peu de chose pour être inculpé de papisme. Un amateur de belles histoires possédait une Légende dorée, le Consistoire la faisait saisir, car ces beaux exemples de sainteté contrevenaient à l’honneur de Dieu, tout homme étant corrompu et personnellement incapable d’être un saint. Une pauvre femme, tout affolée de voir son mari malade, avait fait un vœu pour qu’il guérit ; le Consistoire la convoquait, la grondait, et la pauvresse de s’excuser : « J’étais triste, je suis bien mécontente de ma faute ; j’étais pourtant dimanche à Saint-Pierre au sermon, et je vais vous prouver que j’y étais bien ; c’était un joli homme barbu qui prêchait ; et je ne prie pas la Vierge, mais le Seigneur tout seul. » A d’autres jours, on voyait défiler une femme accusée de prier saint Félix ; une autre qui possédait encore des Heures papistiques et qui dut les brûler en présence de son mari, puis toute une série de témoins qui venaient dire si, oui ou non, une mourante s’était recommandée à la Vierge. Cet Ave Maria, attardé sur des lèvres déjà pâles, occupa longuement l’inquiet tribunal. Il ne pouvait rien, hélas ! contre cette morte ; mais une veuve qui, en jetant de la terre sur le cercueil de celui qu’elle pleurait, avait dit : « Requiescat in pace, » était vertement réprimandée. Des paysans faisaient-ils maigre ? La prison les attendait, et on insistait pour qu’ils contraignissent leurs femmes de faire gras.

Le Genevois adulte devait oublier à jamais, et même condamner, toutes les prières de son enfance, tout ce que les lèvres de sa mère avaient mis sur ses propres lèvres, à destination de Dieu ; et certaines âmes tendres, qui se souvenaient, se voyant ainsi forcées de renier l’héritage de leurs mères, durent sentir ces mères mourir une seconde fois. Il fallut renoncer à fêter Noël, qui ne fut rétabli à Genève qu’en 1694, à fêter l’Ascension, qui ne fut rétablie qu’en 1722. Il fallut s’abstenir de donner aux enfans tel nom de baptême, jadis porté par quelque grand-parent. Une liste fut dressée par Calvin, prohibant comme trop papistiques un certain nombre de ces noms. Le vieux nom de Claude, qu’avaient aimé tant de générations de Genevois, fut impitoyablement proscrit. Ainsi disparaissait un » lien suprême entre les vivans et les morts ; et Montaigne trouvait que cet ostracisme manquait de délicatesse. Mais lorsque Calvin parlait, les morts n’avaient qu’à se taire, tout comme les vivans. La primitive Eglise s’était laissée aller à quelques condescendances pour certains usages païens, en les tournant tout doucement à la gloire de son Dieu ; mais le Dieu de Calvin n’eût jamais admis ces accommodations. L’idée même de transition n’avait aucun sens pour cet inflexible génie : il était venu pour abolir l’âme populaire qu’avaient formée des siècles d’ « idolâtrie, » et pour en créer une nouvelle ! Cette âme frappée à mort éprouvait encore des convulsions. Et l’on murmurait, un peu partout : De quel droit ce Français nous mène-t-il ? Des hommes qui n’étaient pas de Genève, mettaient un zèle soupçonneux à perpétrer dans toutes les consciences, individuellement, successivement, la ruine de tout le passé, pour procéder à la reconstruction morale de la cité. Elles étaient protestantes, ces consciences ; elles ne voulaient pas que Pierre de la Baume revînt ; elles n’allaient pas en Savoie chercher la Messe, mais était-ce leur faute, à elles, si elles toléraient en leur for intime, presque inconsciemment, quelqu’une de ces contradictions qui, dans les cœurs les plus infidèles au passé, perpétuent quelque chose de ce passé ? Elles s’étaient déchirées d’avec elles-mêmes, jusqu’à cette fibre lointaine où la déchirure faisait trop souffrir : pourquoi ces Français leur demandaient-ils davantage ? Il y a des incohérences au fond de toute vie : tel rationaliste est superstitieux ; tel libertin porte des médailles ; le croyant commet ce suprême acte d’incohérence, le péché. Pourquoi voulait-on que le Genevois fit exception, et qu’après avoir changé d’âme comme on change d’habit, il relevât toujours victorieusement l’éternel défi que lance aux volontés les plus formelles l’habitude lointaine et pesante ? Il était déjà si différent de ses pères ; pourquoi pourchassait-on ce qu’inconsciemment il gardait d’eux ? Cela lui paraissait cruauté, ou bien inintelligence : ces Français n’étaient pas bons, ou bien le comprenaient de travers. Ainsi murmuraient, à voix très basse, — les voix, à Genève, s’habituaient à être basses, — certaines consciences qui aspiraient à la liberté des enfans de Dieu… Et d’autres personnages, épris d’un tout autre genre de licence, en avaient assez de voir ces Français transformer Genève, la ville où l’on riait, en une ville où l’on tremblait. N’apprit-on pas, un matin de 1545, que dans cette nouvelle cité de Dieu, les pasteurs voulaient réglementer les auberges ? Ils les réglementaient en les supprimait. Cinq abbayes allaient s’ouvrir, où la Bible devrait s’exhiber à côté du pain quotidien, où l’hôte qui refuserait, en se mettant à table, de demander à Dieu sa bénédiction, serait privé du manger et du boire ; où les jurons, les conversations indécentes, seraient notés et dénoncés. La tentative d’ailleurs dura peu, comme s’il était dit qu’en tout temps, même à Genève, le dernier mot dût rester à l’industrie cabaretière.

Il y eut du moins, sous ce régime de terreur, une série de condamnations que personne à Genève ne discuta : pour celles-là, l’opinion tout entière applaudit Calvin, et il eût été surpris du contraire. Lorsque la peste sévissait, Calvin croyait, comme tout le peuple, qu’elle était le résultat d’une conspiration, de certains maléfices ; et les gens soupçonnés d’être des boute-peste étaient privés, non seulement de la Cène, mais de la vie.

Dans les seules années 1542 à 1546, on compta, dans cette très petite ville qu’était alors Genève, 57 condamnations à mort., Le 2 mars 1546, le directeur de la prison vint dire aux Conseillers qu’il ne savait plus comment loger et nourrir les captifs., Cette prison si remplie n’était autre que l’ancien évêché : c’est là, jadis, qu’Adhémar Fabri avait proclamé les libertés de Genève ; aujourd’hui, les Genevois s’y entassaient, pour être châtiés et domptés. Une méthode s’inaugurait ainsi, pour éloigner de la cité où Dieu devait régner le scandale dont Dieu s’irrite, le scandale dont la cité pâtit. Dans les codes, le mot mort revenait sans cesse ; et certaines imaginations ingénieusement féroces trouvèrent même de nouveaux procédés de torture, comme si tout artifice était bon, si cruel fût-il, pour démasquer les artifices de Satan.

Il y eut, dans ces mêmes années 1542 à 1546, 76 décrets de bannissement. Aux portes de Genève durent souvent se croiser, d’une part, s’en allant en terre savoyarde ou bien en terre suisse, des catholiques attachés au droit qu’avaient leurs consciences de ne se point soumettre au calvinisme, et d’autre part, entrant à Genève, des réfugiés de France ou d’Italie, qui, chassés de leur patrie, s’en venaient demander à la ville de Calvin le droit de vivre en protestans. C’étaient comme deux cortèges de consciences fugitives, qui toutes avaient perdu leur patrie, et le plus souvent, avec leur patrie, leurs biens : consciences déracinées, libérées de toute attache à la terre, par leur façon personnelle de concevoir le chemin du ciel. Mais les unes, celles qui déménageaient de Genève, allaient se disséminer dans les terres catholiques, voisines ou lointaines, sans grand espoir d’y reconquérir une situation matérielle équivalente à celle qu’elles avaient sacrifiée. Quant aux autres, celles qui emménageaient, elles apparaissaient à Calvin comme le sel qui convenait pour l’aride terre genevoise. Une cité chrétienne idéale, sous l’action des prédicans et des bourreaux, devait enfin s’édifier sur l’emplacement de la Genève papistique : par cela même qu’elle deviendrait un sûr asile pour les membres du Christ, elle devait être, d’après le rêve de Calvin, un indestructible sanctuaire pour Dieu. Ces étrangers qui avaient souffert, qui avaient fait leur preuve, pour la gloire du Dieu de Calvin, devenaient ainsi comme les pierres de choix, comme les assises élues. Religieusement parlant, c’était naturel, mais comment s’étonner qu’un certain nombre de Genevois, insuffisamment accessibles à ces considérations religieuses, souffrissent de cette intrusion comme d’un affront ?


V

Ils pouvaient souffrir, mais en silence : gare à eux s’ils parlaient ! Le Consistoire avait des oreilles ouvertes, et des sentences prêtes. « S’il y avait la guerre, disait un garçon pharmacien, je frapperais plus fort sur les Français que sur les ennemis. » Il eut a s’expliquer devant le Consistoire, et le Consistoire, encore, eut à s’occuper de cet autre Genevois qui voulait prendre un bateau, y mettre tous les Français, et les « envoyer par le Rhône, à val. »

En 1546, un fabricant de cartes à jouer nommé Pierre Ameau, mécontent que, depuis l’arrivée de Calvin, son commerce ne marchât plus, déclarait après boire que ce prédicant « n’était qu’un méchant homme, un Picard, et qu’il prêchait une fausse doctrine. » Il fut jeté en prison, et les magistrats crurent venger Dieu et Calvin en forçant Pierre Ameau de comparaître devant eux, Calvin étant là, et de se mettre à genoux, et de « demander merci à Dieu, à la justice et au dit Calvin. » Mais le dit Calvin se cabra, déclara le châtiment insuffisant, et finalement Ameau dut d’abord faire tout le tour de la ville en chemise, tête nue, une torche en mains, et venir ensuite demander son pardon, genou en terre, devant Calvin.

Parmi ceux-là mêmes qui avaient, en 1540, travaillé le plus activement au retour du réformateur, les soubresauts de mécontentement s’accentuaient. Ces Genevois avaient cru s’appartenir, et ces Français leur faisaient la loi, et l’un d’eux, fort peu recommandable, naguère emprisonné comme joueur et calomniateur, le pasteur Treppereau, allait jusqu’à crier aux fidèles, qui par ordre assistaient à son prêche : « Vous n’êtes tous que des diables. Pensez-vous que ce pays soit vôtre ? Il est à moi et à mes compagnons, et vous serez gouvernés par nous qui sommes étrangers, dussiez-vous bien grincer des dents. » Les lèvres genevoises se vengeaient en infligeant à certains de ces pasteurs d’outrageans sobriquets, comme Groin de Porc, Torticol, et les dents genevoises grinçaient. Calvin vit se dresser, contre lui, ceux que l’histoire a qualifiés de libertins.

Si l’on en croyait Bonivard, ce n’étaient là que de mauvais garçons, des paillards et des ivrognes ; cet ancien moine, qui dut souvent s’expliquer en Consistoire sur les scandales de son ménage, leur distribue des tares d’infamie. En réalité, ces hommes distinguaient entre la Réforme, qu’ils avaient acceptée, et la nouvelle conception de Genève que des étrangers se flattaient d’imposer aux indigènes de la Cité. « Nous avons soutenu la parole de Dieu avant toi, disait, à un prédicant, un des libertins ; mais tu t’en iras, et nous demeurerons. »

Ils se trompaient : ils ne devaient pas « demeurer. » Au nom de Dieu, Calvin et les étrangers devaient vaincre. « Je ne vous connais point, criait aux pasteurs le libertin François Favre. — Vous êtes un chien, un excommunié, » lui répondaient-ils ; mais Favre ne se déconcertait pas. « Où sont les Franchises ? » demandait-il, brandissant ainsi contre la nouvelle autorité religieuse de Genève l’acte émancipateur qui portait le sceau de l’évêque, le sceau de l’autorité religieuse déchue. « Calvin, disait-il encore, m’a plus tourmenté que les quatre évêques que j’ai vu enterrer. » Mais les Conseils, au fond, trouvaient Calvin trop dur ; et, s’ils le suivaient souvent plus loin qu’ils ne l’eussent voulu, c’est qu’en leur parlant de l’honneur de Dieu, de Dieu qui punit, de Dieu qui peut se venger, il savait faire de Dieu une façon de spectre, qui les tenait en respect. Calvin dressa Genève à la peur de Dieu, à une peur que la dictature du Consistoire faisait servile. Un Favre, son gendre Ami Perrin, sa fille Françoise Favre, qui s’émancipaient de la discipline morale et religieuse, étaient à ses yeux des gens qui ne pouvaient que porter malheur à une ville.

En juin 1547, Françoise Favre, qui, malgré les défenses du Consistoire, continuait de danser, allait en prison. « Quand on a trop enduré, on se venge, » lisait-on trois jours après, sur un placard affiché près de Saint-Pierre.Calvin fit chercher l’auteur parmi les amis des Favre ; l’un d’eux, Jacques Gruet, avait, le matin même, partagé le repas de François Favre ; on l’arrêta. Gruet, en effet, était l’afficheur ; Gruet avoua. Des perquisitions furent faites chez lui. Un bout de papier contenant ces mots : « Toutes les ordonnances tant divines qu’humaines ont été faites suivant le caprice des hommes, » un exemplaire d’un livre de Calvin sur lequel il avait écrit : « Toutes folies, » quelques autres brouillons encore, devinrent l’occasion d’un procès capital. Quatre lignes d’écriture suffirent pour faire décapiter Gruet. Des brouillons, ces demi-confidences qu’un homme se fait à lui-même des premiers bégaiemens de sa pensée, entraînaient la mort ; et trois ans plus tard, un manuscrit de Gruet, retrouvé par hasard dans une cachette, était, en grande pompe, brûlé publiquement, « afin que la vengeance de Dieu ne demeurât point sur Genève pour avoir enduré ou dissimulé une impiété si horrible. »

Mais les adversaires de Calvin ne désarmaient point. On répandait le bruit qu’il voulait rendre le peuple pauvre, pour le rendre obéissant, et qu’il considérait l’institution même du Conseil général comme un abus qu’il fallait abolir. La discipline ecclésiastique instituée par les ordonnances était battue en brèche par Philibert Berthelier : fils d’un patriote genevois qui, trente ans plus tôt, avait payé de sa vie ses campagnes pour les libertés politiques de Genève, Berthelier chicana le Consistoire sur son droit d’excommunication. Et puis le dogme même de Calvin, chose plus grave, fut interpellé, d’une voix rude, en une langue savante, par un ancien carme, Jérôme Bolsec : il s’en prit à la prédestination, clef de voûte du système ! Le point d’attaque était fort bien choisi. On savait que les Réformés de Bâle, que les Réformés de Zurich, n’avaient pas sur ce problème des idées aussi rigoureuses que Calvin. Si Bolsec pouvait rallier les Genevois à la théologie de Zurich ou de Bâle, l’autorité dogmatique de Calvin recevrait un coup terrible ; et pour légiférer sur l’honneur de Dieu, Calvin serait disqualifia. Calvin prévint le coup ; il obtint que Bolsec fût banni. Mais en variant un peu l’attaque, un autre moine, évadé de l’Église romaine, prit la parole. Le dogme de la prédestination, déclara-t-il, fait de Dieu l’auteur du péché. Et Trollier, — c’était le nom de ce moine, — se référait à Mélanchton. Le plan se poursuivait : on voulait, en Calvin, discréditer le docteur, faire savoir à Genève qu’il existait, pour la parole de Dieu, d’autres interprétations que la sienne. : Calvin se plaignit ; le Petit Conseil déclara, sur sa demande, que l’Institution chrétienne renfermait la saine doctrine, et défendit qu’on osât parler contre ce livre, contre cette doctrine ; mais tout en même temps, le Petit Conseil qualifiait Trollier d’homme de bien, de bon citoyen. On avait banni Bolsec ; peu s’en fallait qu’après les prohibitions réclamées par Calvin, on ne couronnât Trollier de quelques fleurs, sans le bannir.

Ces symptômes étaient graves. L’année 1553 s’annonça comme fatale pour Calvin. Les partisans des libertins devinrent majorité dans les Conseils. Les pasteurs furent privés du droit de vote dans le Conseil général ; les Français furent visés par une ordonnance qui défendit à quiconque n’était pas bourgeois de conserver d’autres armes qu’une épée, et de porter cette épée dans les rues. Ainsi désarmait-on, d’avance, la garde du corps de Calvin.

En cet instant même où la puissance du Réformateur paraissait à jamais ébranlée, l’honneur de Dieu courut un grand péril, et Calvin, par la façon dont il vengea Dieu, reconquit pour lui-même l’obéissance craintive des hommes. Un médecin de l’Aragon, Servet, niait depuis vingt-deux ans la Trinité ; Calvin, qui plusieurs fois avait répondu à ses lettres et tenté de détruire ses erreurs, était bien décidé, dès 1547, à ne pas le laisser sortir vivant de Genève, s’il s’y montrait. Et voici que survint à Genève, tout au début de 1553, le livre de la Restitution du Christianisme, manifeste de la pensée de Servet, et puis en avril, s’étant évadé de la prison de Vienne en Dauphiné où Calvin, d’ailleurs, avait contribué à le faire enfermer, Servet lui-même est vu dans Genève, et tout de suite arrêté. Il n’en devait pas, il n’en pouvait pas sortir vivant. Deux interprètes de la parole de Dieu s’affrontaient, et Servet, tout comme Calvin, estimait que « la cause ne pouvait être définie que par la mort ou tout au moins par le bannissement de l’un des deux. » Calvin faisait de Jésus le fils éternel de Dieu ; Servet le fils de Dieu éternel. La formule de Calvin garantissait la divinité du Christ en impliquant la préexistence du Verbe ; la formule de Servet, en niant cette préexistence, mettait en péril cette divinité. Servet avait pour lui, — on le voit aujourd’hui par un simple coup d’œil sur les églises réformées, — le protestantisme de l’avenir, mais Calvin eut pour lui le protestantisme de son temps. De Berne, de Zurich, de Schaffhouse, on prit parti pour lui contre Servet. Bolsec naguère avait presque réussi à mettre la théologie calvinienne en conflit avec celle des villes voisines ; mais aujourd’hui, par une façon de plébiscite théologique, les pasteurs de toute la Suisse, sans se prononcer sur le châtiment dû à Servet, accentuaient l’hommage dû à Calvin.

Les efforts mêmes, si discrets fussent-ils, que firent Perrin et ses amis pour sauver Servet, tournèrent contre eux ; il y avait à Genève une « peste, » une « monstruosité, » dont il fallait à tout prix délivrer la terre. Cette peste, c’était Calvin qui l’avait sentie, dénoncée, et bien que ses partisans fussent en minorité dans le Conseil, le Conseil, par crainte du Ciel, sévit comme le voulait Calvin. Une femme de Ferrare qui, prise de pitié, plaignait Servet, eut à quitter la ville dans les vingt-quatre heures, sous peine d’avoir la tête tranchée. Deux écrits retentissans, signés l’un de Calvin, l’autre de Bèze, soutenaient théoriquement, non seulement pour l’heure de crise qu’on traversait, mais pour l’avenir, et non seulement pour Genève, mais pour tous les Etats protestans, pour l’Angleterre, pour la Navarre, le droit de sévir contre les hérétiques. Les réfugiés français et italiens de Baie, Castellion en tête, protestaient inutilement : le calvinisme officiel faisait de l’intolérance un dogme. Genève enfin était éduquée ; elle avait cessé de trouver mauvais que Calvin fût dur, et qu’il s’affichât tel, et qu’il fit au nom de Dieu l’apologie de sa dureté ; pouvait-on pleurer Servet, puisque la flamme qui montait de son bûcher conjurait la colère de Dieu ?

Du jour au lendemain, l’ascendant de Calvin fut consolidé : en 1554, ses partisans rentraient en majorité dans le Conseil ; en 1555, les luttes suprêmes de Berthelier contre le droit d’excommunication du Consistoire aboutissaient à la victoire définitive de Calvin. Il était décidé que ceux qui, privés de la Cène, auraient laissé passer un an sans la redemander, seraient jetés hors de la ville. Calvin avait gagné la partie, après l’avoir à certaines heures crue perdue ; et comme il identifiait sa cause et la cause de Dieu, il sentait Dieu vainqueur. Songeant tout de suite à augmenter le chiffre du peuple de Dieu en y adjoignant des réfugiés qui dans la vie publique voteraient certainement avec lui, c’est-à-dire avec Dieu, il fit créer, du 16 avril au 19 mai 1555, soixante nouveaux bourgeois ; il se mettait à susciter, ainsi, des fournées de bourgeois, comme, à d’autres époques, les souverains feront des fournées de pairs. Il fallait accroître, dans Genève, la majorité fidèle à Dieu.

Mais les adversaires se rebiffaient encore, des échauffourées eurent lieu : Calvin, alors, dénonça l’existence d’un complot. Une justice exceptionnelle et sommaire fut mise en branle. Perrin, BertheIier, quelques autres s’évadèrent à temps pour éviter d’être « coupés en quatre quartiers ; » mais les frères Comparet, Claude Genève, un autre Berthelier, durent porter leur tête au bourreau. « Nous verrons avant deux jours, j’espère, écrivait Calvin à Farel, ce que la torture leur arrachera. » Les malheureux eurent affaire à un bourreau maladroit : les deux têtes des deux Comparet furent lentes à se détacher. On avait besoin, dans la Genève d’alors, qu’un tel fonctionnaire, outil de Dieu, sût bien son métier. Le Gouvernement le bannit, mais Calvin, lui, jugeait autrement des choses. Bien qu’en d’autres circonstances il eût prié les Conseils de ne pas faire languir par des raffinemens de souffrance les condamnés à mort, il estima cette fois que, si les mains in expertes d’un boucher avaient lamentablement abîmé les chairs pantelantes de deux criminels, c’était parce que Dieu voulait aggraver la pénalité prononcée par les hommes. Du haut de la chaire de Saint-Pierre, il s’écriait :


Dieu met toutes les villes en ruines si son honneur y a été violé. Et ainsi, cognoissons qu’il n’est plus question de nager entre deux eaux, comme on a de coustume, si on veut garder la religion en son entier, mais que les sacrilèges, c’est-à-dire les outrages qui se font à la majesté de Dieu doivent être punis. Si on cognoist et que nature enseigne, que les larrecins et meurtres et brigandages et tous pillages ne soyent point à supporter ; que sera-ce quand le nom de Dieu sera blasphémé, qu’on aura perverti toute religion, qu’on falsifiera la pure doctrine pour débaucher le peuple et rompre l’union de foy ? Oh ! il ne faut point dissimuler & cela, car ce sont crimes par trop énormes.


La crainte de Calvin devenait ainsi, pour Genève transfigurée, le commencement de la crainte de Dieu. En 1556, cette crainte fit une dernière victime, Jésus lui-même. ; La foudre avait abattu la grande croix qui surmontait Saint-Pierre : on en conclut qu’aux yeux de Dieu « c’était honte que telle croix, marque et enseigne de la diablerie papale, fût là laissée, » et le Conseil décida que toutes les croix qui se trouvaient encore sur les églises devaient être enlevées. Dans cette cité du Dieu justicier, les signes séculaires du pardon divin disparurent. L’esprit de l’Ancien Testament planait désormais, sans rival. Nombreux étaient les enfans qui recevaient, au baptême, des prénoms empruntés à l’ancienne histoire d’Israël et qui semblaient prédestinés, ainsi, à se comporter en héros du nouveau peuple élu. Les petits Genevois de ce temps étaient des Abraham, des Isaac, des Moïse, des Isaïe, des Jonathas. Et ce peuple, peu à peu, s’habitua à se considérer comme un autre peuple d’Israël, suscité par Dieu dans une Europe encore à demi papiste pour arborer le pur Evangile et pour le garder. Il se formait, dans le psautier de Marot, aux attitudes défensives du peuple juif. Il avait hérité des effrois d’Israël et des élans de confiance d’Israël ; il savait, d’une foi sûre, qu’il serait, comme Israël, le peuple toujours menacé, mais toujours préservé, tant qu’il demeurerait digne d’être l’élu. Il trouvait ainsi, dans le livre que lui commentait Calvin, l’annonce même de ses destinées politiques ; il y trouvait, tout en même temps, les instructions personnelles de Dieu, qui le mettaient en mesure d’affronter ces destinées. Il lisait, dans le Vieux Testament, son histoire et ses devoirs. Mais le peuple de Moïse avait offert les caractères historiques d’une nationalité, sévèrement exclusive, jalousement barricadée ; le peuple de Calvin, lui, se présentait comme une sorte de création métaphysique ; appauvri d’élémens indigènes, grossi d’apports étrangers, il avait, en son essence, quelque chose d’international, et sans cesse devait ouvrir ses portes, sans cesse élargir ses rangs, pour accueillir des « élus » venus d’ailleurs.


VI

De plus en plus généreusement, de plus en plus hâtivement, Calvin faisait de ces « élus » des « bourgeois » de Genève., On constata, en février 1557, que, depuis deux ans, Genève avait reçu deux cent quatre-vingt-six nouveaux bourgeois. Ces nouveaux venus étaient les purs, qui devaient avec Calvin et derrière lui balayer par leur vote, et peu à peu par leur action dans les divers conseils, tout ce qui, dans la cité, restait encore d’impur. « Arrivé à Genève en l’Eglise de Notre Seigneur Jésus-Christ, » écrivait en tête de son mémorial de famille le réfugié Trembley, qui arrivait de Lyon. Genève, pour ces réfugiés, ce, n’était pas la terre étrangère, c’était à peine un coin de terre ; dressée sur son acropole qui semblait, de par sa situation même, faire effort pour s’élever au-dessus de la terre, Genève, pour eux, c’était « l’Eglise de Notre Seigneur Jésus-Christ. » Et la France, incessamment, fournissait à cette Eglise de nouvelles recrues d’âmes, bien qu’en 1551 l’édit de Châteaubriant eût défendu d’émigrer à Genève. La Cour de France surveillait les accroissemens de cette ville-église, mais cette ville s’accroissait par des apports de France, et d’ailleurs.

En une période relativement courte, débarquèrent, de la seule ville de Lucques, soixante familles nouvelles ; et, parmi les familles qu’elle déversa sur le bord du Léman, l’histoire nous montre les Balbani et les Minutolo, fournissant un pasteur, les Burlamachi et les Micheli en fournissant deux, les Turrettini, les Diodati et les Calandrini en fournissant respectivement six. Genève, parfois, amputait de leur désinence italienne les noms des nouveaux venus ; les Delpiano devenaient des Plan ; les Quagliato, des Gaillate ; les Bentiviglio, des Beddevolle ; les Spinola, des Pignolet ; les Oltramare, des Outremer. Sous ces noms déformés, le vieil homme, le catholique de jadis, devenait méconnaissable. Un Caracciolo, dont la famille avait possédé douze principautés, vingt-sept duchés, vingt-six marquisats, cinquante-deux comtés, devenait, à Genève, un Carrachon : il était invité solennellement par le Conseil à « vivre en toute subjection comme les autres, » et comme Victoria Caracciolo, demeurée au-delà des Alpes, restait catholique, malgré les sommations épistolaires de Calvin, Carrachon obtint le droit de se remarier.

« J’admire en Genève, écrivait en 1558 le futur théologien anglais John Baie, une singulière providence de notre Dieu qui a tellement incité les magistrats et citoyens d’icelle, qu’ils n’ont point craint de recevoir, dedans l’enclos de leur ville, qui n’est pas autrement trop spacieux, tant de mille étrangers. Il convient rendre grâce à Dieu tout-puissant, ô Calvin, de ce qu’il t’a constitué en ce lieu, pour être le pasteur de ce povre troupeau espars. Cette ville-là est un Paris, c’est un Londres, c’est un apport d’une traffîque nouvelle, et un nouveau Francfort, là où l’on accourt, non pour faire du gain, non pour acheter de la marchandise et vendre ou faire eschange des choses caduques, mais pour souffrir, pour perdre, pour changer les choses terrestres aux célestes, et pour, au lieu des trésors du monde, en acquérir de divins et permanens au ciel. »

Tandis que les anciennes familles genevoises donneront généralement à la République ses magistrats, c’est parmi ces familles immigrées, en quête des « trésors du ciel, » que se rencontreront les plus illustres savans de Genève : les Budé, les Casaubon, les Burlamaqui, les Bonnet, les Saussure, les Prévost.

Ces Italiens, ces Français, venus à Genève en quête de ces trésors, conserveront, à travers l’histoire religieuse de Genève, certains traits distincts : les premiers, plus aristocratiques, plus portés vers la spéculation théologique, inclineront parfois vers certains mouvemens de séparatisme religieux ; et parmi les seconds, au contraire, se recruteront souvent, au cours des années, les meneurs politiques qui troubleront la ville. Mais le lien moral qui les unifiait en une Eglise était sans cesse resserré, consolidé par la forte poigne de Calvin, par cette poigne qui créait une unité genevoise, servante de la Trinité divine.

Il fallait qu’une institution existât, pour cimenter cette unité, de génération en génération, pour achever de transformer les Genevois en chrétiens, au sens où l’entendait Calvin, pour achever de transformer en Genevois les chrétiens exotiques qui affluaient à Genève, et pour faire de Genève enfin, un centre de culture, d’où la nouvelle théologie rayonnerait. Cette institution fut le Collège de Calvin et l’Académie de Calvin. Dès 1541, Calvin projetait cette création ; en 1559, il l’organisa définitivement. Il fallait qu’à côté de la cathédrale de Saint-Pierre, sanctuaire de l’âme genevoise, l’esprit genevois se formât et s’entretînt dans un séminaire unique, permanent, dépendant étroitement de l’Église et de l’Etat, ou, pour mieux dire, de l’État-Église et de l’Église-État ; et puisque, à l’abri des remparts de Genève et des armes de Genève, l’Evangile semblait assuré de quelque sécurité, les chaires de l’Académie devaient offrir à tous les chrétiens étrangers qui voudraient ensuite, chacun chez soi, devenir pasteurs, l’interprétation calvinienne de l’Evangile. C’est ainsi que le Collège et l’Académie de Calvin, en même temps qu’ils scellaient une cité, devaient semer les germes d’une Eglise universelle.

S’il en faut croire une vieille chronique, professeurs et pasteurs, au cours de cette année 1559 où de nouveau la Savoie taquinait Genève, ne faisaient qu’un bond, parfois, de leurs classes jusqu’aux remparts, pour travailler aux terrassemens, et Calvin lui-même montrait l’exemple. Voilà dans quelles heures d’histoire s’édifiait le collège : il s’édifiait à proximité des remparts, et l’on travaillait tour à tour à ces deux sortes de fortifications, celle de la ville et celle de la doctrine. Et la ville, fidèle à son geste perpétuel de retraite sur elle-même, semblait se murer contre le dehors ; et dans le collège se mûrissait le dogme, qui devait chercher, lui, à faire invasion au dehors. : En moins de quelques années, 120 pasteurs, formés à Genève, furent envoyés, de là, aux églises de France. Ce fut de cette académie de Calvin, de ce « séminaire héroïque, » comme l’appelle Michelet, que sortirent tour à tour les académies protestantes d’Orthez, d’Orange, de Saumur, de Montauban, de Sedan, de Die, les universités presbytériennes d’Ecosse ; et ce fut sous leur influence que l’Université d’Heidelberg se réorganisa. On vit parfois un millier d’auditeurs se presser aux leçons de théologie que donnait Calvin. Sous la protection du Dieu de Calvin, et du peuple de ce Dieu, l’ancienne ville épiscopale de Pierre de la Baume devenait une Rome protestante, où Calvin, une façon de pape, assumait les soucis de toutes les Églises de France.

« Qui ignore que l’Église de Genève, dressée par Jean Calvin, est comme un modèle de vrai culte à rendre à Dieu, proposée à l’imitation de toutes les nations ? » Ainsi parlait, dès 1550, le régent Enoch, directeur du collège, en tête de son livre de Grammaire. « Vous trouverez dans ce lieu, écrivait Knox quelques années plus tard, la meilleure école chrétienne qui ait paru sur la terre depuis les jours des apôtres. »

Ainsi Genève apparaissait comme une capitale du culte et de la doctrine, de la vie chrétienne et de la discipline ecclésiastique. Elle était aussi, dès lors, la capitale de la polémique antipapiste. C’est là que s’imprimaient, contre le gouvernement de Marie Tudor, le « coup de trompette. » de Knox et le traité dans lequel Goodman rappelait au peuple anglais le droit qu’ont les peuples de déposer les souverains, et spécialement les reines comme Jézabel. Les enfans eux-mêmes, sur les bancs de l’école, étaient tenus au courant des vicissitudes que subissait à travers le monde l’Évangile de la Réforme. « Sais-tu, dit au collégien Ambroise, dans un dialogue de Mathurin Cordier, son camarade Gratien ; sais-tu que l’Évangile est maintenant en Angleterre et que l’idolâtrie en est chassée ? — Oh ! bonne nouvelle, répondait Gratien. Glorifions ce très grand et très bon Dieu. » C’est ainsi que les petits Genevois de 1558 célébraient Dieu pour l’avènement de la reine Elisabeth. Genève ressentait les pulsations de l’Europe réformée, comme Rome celles de l’Europe catholique.

La puissance toute nouvelle, de création toute fraîche, qui portait le nom de Genève, jouait en Europe, grâce à Calvin, un petit rôle international que l’ancienne Genève n’avait jamais joué ; l’ « Église de Jésus-Christ » se haussait à certaines ambitions d’action politique, qui ressemblaient, de loin, à celles de l’Église romaine. On voyait Calvin travailler en 1549, d’ailleurs inutilement, à nouer une alliance entre la France et les cantons suisses protestans ; il devinait le parti qu’il pouvait tirer de la lutte des Valois contre la maison d’Autriche, et lâchait d’encercler par des alliances protestantes la politique de la France catholique ; il recommandait Genève à Coligny. Mais le fondement de cette puissance politique, c’était, encore et toujours, son prestige religieux, au nom duquel il conseillait les calvinistes des Pays-Bas ou de l’Ecosse, les souverains de l’Angleterre, ceux de la Navarre, et qui amenait une partie de l’Europe à demander aux échos de Genève la pensée de Dieu. Et Genève, glorieuse, se considérait comme une « merveille de Dieu, » et l’ami de Calvin, Michel Roset, présentant au Conseil, en 1562, le manuscrit de ses chroniques, rappelait que « Moïse commandait aux enfans d’Israël de réciter et d’enseigner à leurs enfans les miracles de Dieu, » que son livre était écrit « pour que les louanges-dues à Dieu ne fussent ensevelies. » Au terme de ses élans d’humilité, Genève remerciait Dieu d’être Genève.

Dans le Collège et dans l’Académie, dont Genève fut et demeure en quelque mesure la fille intellectuelle, se dessina pleinement la personnalité religieuse de la ville, avec ses instincts d’ombrageuse défensive, avec ses élans d’offensif apostolat. Sorte de caserne pour le service de Dieu, Genève, toujours en armes, veillera sur son collège ; et de là rayonnera sur l’Europe un évangile de guerre, un évangile antipapiste. En annonçant la foi nouvelle, c’est toujours Rome que les Genevois viseront ; c’est toujours à la tyrannie de l’Antéchrist, flétrie par une plaque de bronze sur les murs mêmes de leur Hôtel de Ville, qu’ils penseront et qu’ils jetteront le défi ; et, pendant longtemps, ils n’auront le goût et l’idée de porter leur évangile que dans les endroits où Rome régnera.

La Rome catholique du XVIIe siècle organisera la Propagande pour épanouir en terre païenne le message du Christ ; elle fera surgir de grandes sociétés de missionnaires, qui porteront aux païens, avec la chair et le sang du Christ, leur propre sang. Mais dans la Réforme, il faudra attendre jusqu’au XVIIIe siècle pour qu’en Allemagne les Moraves, pour qu’en Angleterre le savetier Carey, commencent à songer aux païens ; et le mouvement qui portera plus tard les Genevois à soutenir de leurs générosités souvent très importantes les sociétés de missions de Paris, de Bâle, et la jeune mission romande, ne se produira que lentement, à travers le XIXe siècle. Car l’apostolat genevois, mûri par les leçons de Calvin, fut toujours et avant tout une œuvre de dialectique, de réfutation, de discussion, nous allions dire d’agression ; il eut toujours les allures d’une croisade contre d’autres chrétiens.

Ignace de Loyola sut donner à ses fils, tout ensemble, l’élan pour la lutte contre la Réforme et l’élan pour la conversion des païens ; Calvin fit des siens, exclusivement, des militans pour une bataille confessionnelle, où tantôt ils devaient être les assaillans et tantôt les assaillis. L’idée du devoir missionnaire, cette idée dont s’inspirèrent à travers les âges les Augustin et les Boniface, les François d’Assise et les François-Xavier, demeura très longtemps étrangère et presque inaccessible aux Genevois de Calvin. On eût dit que Genève avait pris à l’endroit des Gentils les idées farouches, distantes, que professait à leur égard le premier peuple de Dieu ; mais depuis les temps d’Israël, Jésus était venu, et saint Paul avait parlé, et les pays de gentilité étaient proposés par Dieu aux apôtres de Dieu. L’esprit de l’Ancien Testament masquait parfois aux Genevois de Calvin les instructions qu’avait données le Nouveau. Dans l’histoire de la diffusion du nom du Christ, la Genève de Calvin et de ses successeurs immédiats tient très peu de place.


Calvin mourut en mai 1564, laissant à ses fidèles le renom d’un prophète jéhoviste et le renom d’un fondateur de cité.

C’est parce que le procès de Servet avait fait resplendir en Calvin le définiteur de la Foi qu’il avait pu demeurer, dans cette Genève souvent indocile, le définiteur des rites, des mœurs et de la vie ; la victorieuse intolérance que la postérité lui reproche fut ainsi, en réalité, la consécration de sa puissance, aux regards des Genevois de son temps. C’est parce que Calvin, illogique à l’endroit même du principe de la Réforme, s’attribua le rôle dogmatique d’un Paul IV ou d’un Pie V, qu’il put jouer expressément, après de nombreuses luttes, le rôle moral d’un Savonarole, et qu’il put forger et discipliner Genève à la guise de Dieu, c’est-à-dire à la sienne.

La vie qui passe est faite d’illogismes, mais les illogismes n’ont jamais eu pour eux l’éternité. C’était un illogisme qu’une « Rome protestante. » Ce substantif évoque les idées de discipline, d’autorité ; cette épithète encourage les exubérances de l’individualisme ; ces deux mots, à la longue, devaient s’offusquer entre eux. C’était un illogisme, aussi, sous le règne de l’Évangile, qu’un peuple-Eglise : des circonstances extérieures créent un peuple ; l’Eglise, elle, vise à grouper des vies intérieures ; ces deux mots étaient destinés à s’entre-heurter, et tôt ou tard, fatalement, il fallait que l’un des deux bousculât et supprimât l’autre. Tels étaient les germes de dissolution que portait en elle la personnalité religieuse de Genève, telle que Calvin l’avait mise au monde. Quelque temps durant, Genève les contiendra, Genève les refoulera, sans d’ailleurs pouvoir les annihiler. Mais les contradictions éclateront ; les savantes alliances de mots, « Rome protestante, » « Église-peuple, » masques faciles pour l’illogisme, se briseront. Ces germes alors feront leur œuvre ; après d’émouvans efforts de défensive, la personnalité religieuse de Genève se dissoudra, et lentement, par étapes, elle subira la destinée de tout ce qui est humain.


GEORGES GOYAU

  1. On pourrait même dire : à l’existence de l’art, tout court ; et le livre du syndic Rigaud : Renseignemens sur les beaux-arts à Genève, est à cet égard très instructif.