Une Relève (mars 1917)/02

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Une Relève (mars 1917)
Revue des Deux Mondes6e période, tome 48 (p. 402-429).
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Une relève (Mars 1917)


II [1]


VII. — LE KAISER A DÉMISSIONNÉ [2]

Ce téléphone, devant lequel l’un ou l’autre de nous se tient de garde nuit et jour, est une voix presque éteinte. Depuis qu’on a trouvé des moyens très faciles pour surprendre ses secrets, ce fil, qui fut un moment si bavard, est devenu presque inutile et n’apporte dans notre cave que quelques mots de convention, pour les besoins du secteur. A midi, je reçois l’heure officielle et la transmets au commandant qui habite la cave voisine. Toutes les deux heures, je communique au colonel le nombre des obus tombés sur nos tranchées ou dans les parages du poste. A quatre heures, je signale la vitesse et la direction du vent. Le reste du temps, rien à faire. Parfois, un obus trop rapproché vient souffler notre bougie. Un autre brise notre ligne, et nous sortons dans les boyaux, pour aller la réparer, suivant le fil, des yeux quand il fait jour, de la main quand il fait noir, jusqu’au point de la tranchée où l’éclatement a tout rompu. Souvent, sur les onze heures du soir, un grand vacarme de canons, de fusils et de mitrailleuses. Puis le calme revient. On s’imagine que le matin va nous donner la raison de ce tapage, mais le plus souvent la nuit emporte avec elle le mystère de son bruit. Si c’est notre régiment qui a été attaqué, quelques précisions arrivent par les plantons des compagnies. Un tel a été tué, tel autre a été blessé. Pendant quelques minutes, ce sont des appréciations, des rappels de ce qu’était l’homme, la dernière fois qu’on l’a vu, une récapitulation de ce qu’il a fait dans la campagne, des emplois qu’il a tenus, des compagnies où il a passé, — toutes choses sur lesquelles on n’est jamais d’accord, et qui, de dispute en dispute, entraînent peu à peu les discours, loin du mort, sur d’autres chemins. Si c’est un régiment voisin qui a « pris » comme on dit, on ne sait rien, on n’apprend rien. Ce n’est que le lendemain ou le surlendemain, par les cyclistes du colonel, qu’on obtient quelques détails. Mais c’est déjà une très vieille histoire de deux jours et qui n’intéresse plus personne.

Pour échapper à l’ennui, on se réfugie dans le sommeil, ou bien dans la lecture, comme on monte dans un arbre pour fuir une inondation. Mes compagnons ne lisent rien, ou dévorent n’importe quoi, l’excellent ou le pire, avec la même indifférence, — toute chose écrite prenant à leurs yeux une valeur uniforme du fait qu’elle est imprimée. Le plus fastidieux, ils l’avalent. Du moment qu’ils ont commencé, ils vont toujours jusqu’au bout. D’ailleurs, le livre fermé, ils cessent aussitôt d’y penser ; la lecture n’est pas pour eux matière à réflexion : c’est la distraction d’un moment. Et, comme il n’y a pas de raison de croire que le public soit dans son ensemble bien différent des lecteurs de tranchées, cette constatation est de nature à rendre les auteurs bien modestes.

On griffonne quelques lignes ennuyées sur deux ou trois cartes postales, on écrit une lettre, on attend celle qui se promène encore sur les routes, dans cette voiture grise toute pareille à tant d’autres, mais que nos yeux reconnaîtraient entre mille, avec le coursier qui la traîne. Blanc et noir, comme les nouvelles tristes ou gaies qu’il nous apporte, ce cheval semble avoir été choisi par le destin entre tous les chevaux, comme un vivant contraste à nos désirs rapides d’avoir au plus tôt le courrier. Jadis, il faisait le chemin de la banlieue aux Halles, et dans ses promenades nocturnes il a pris une allure qu’il ne changera jamais. Du même pas morne et résigné qu’il remontait la rue de Rivoli, il traverse les pays, les mois, les saisons, la guerre. Les généraux passent, les colonels disparaissent, lui demeure inamovible, et il trimballe nos secrets, nos soucis et nos tendresses, avec la même indifférence qu’il promenait autrefois les carottes, les navets et les choux-fleurs.

Quelquefois, avec les lettres, le vaguemestre nous apporte un renseignement, une nouvelle. Mais qui s’intéresse aux nouvelles, celles du moins qui ne touchent pas le petit cercle de nos vies ? Pour qu’on tienne, ne fut-ce qu’un instant, sa lettre dans ses doigts, sans l’ouvrir, il faut vraiment quelque chose de grave, un détail bien impressionnant. Chacun court à son village, à sa femme, à ses enfants, à tout ce qu’apporte d’un foyer lointain cette enveloppe blanche, jaune, bleue, à l’adresse illisible ou savamment calligraphiée.

Seul, je lis encore le journal, quand il m’en tombe un sous la main. C’est un ait pareil au puzzle, de reconstituer la vérité avec des nouvelles difformes. A la chandelle, un amateur peut encore s’y essayer, mais il y faut de l’habitude. Mes camarades se contentent de parcourir des yeux ces colonnes noircies, haussent les épaules à l’espérance, découvrent toujours dans un coin quelque sujet d’irritation, et finalement jettent la feuille, en déclarant, avec un luxe de métaphores inépuisables, qu’on les trompe, qu’on leur bourre le crâne, etc. ! Un petit discours renanien sur la contingence des choses, pour leur dire que la vérité, c’est ce qui peut servir un instant ; que les mille illusions, dont on nous a bercés au cours de la campagne, ont eu leur heure de vérité, si elles ont soutenu un moment notre courage ; un discours de cette sorte serait des plus mal accueillis. Je m’en abstiens prudemment, et je laisse en silence mes compagnons sceptiques s’orienter, sans qu’ils s’en doutent, vers les nouveaux fantômes d’idées qui déjà circulent dans l’air.

Ma curiosité les étonne. Je les surprends toujours, si d’aventure, à travers la paroi, entendant quelque planton dans la cuisine du commandant, je laisse là mon fauteuil, mon livre et mon bouilli, pour courir à la rumeur. « Tu es curieux comme une femme ! » me disent-ils, quand je reviens les mains vides. Moins nerveux que moi, plus philosophes, ils savent d’avance que cette voix ne vient pas leur apporter ce que leur cœur espère avec tant de nostalgie : le retour à leur maison. Et mon agitation leur paraît, sans qu’ils le disent, enfantine et ridicule.

Pourtant, un jour, ô surprise ! de ce téléphone sans vie que nous veillons comme un mort et qui n’annonce jamais rien, jaillit quelque chose d’énorme, d’imprévu, de formidable, qui cependant n’éteint pas la bougie, laisse tout à sa place et ne fracasse pas l’appareil : le Kaiser a démissionné !

Cette nouvelle absurde, idiote, invraisemblable, met aussitôt dans notre cave, une agitation de rats qui ont découvert un fromage. Le Kaiser, c’est la guerre même. Lui disparu, elle va finir ! J’essaye timidement d’objecter que la nouvelle, fût-elle vraie, ne changerait rien aux événements, et que nous avons devant nous, non pas un homme, mais tout un peuple acharné à nous détruire. Mes compagnons se refusent obstinément à cette idée. Il ne peut pas leur entrer dans l’esprit qu’une race d’hommes, foncièrement différente de la leur, soit enivrée du désir de leur imposer par la violence des façons de penser, de sentir, de comprendre la, vie, tout à fait étrangères à celles auxquelles ils sont dressés par les siècles. Ils constatent bien chez les Allemands une brutalité à laquelle leur propre nature répugne, mais ils inclinent à penser que nos ennemis n’agissent de la sorte que sur l’ordre des chefs, et que cette barbarie ne signifie pas grand’chose quant au fond même de la race. Ils m’écoutent poliment, mais ils demeurent persuadés que je ne suis pas à même de démêler les sentiments véritables d’un paysan ou d’un ouvrier, qu’il soit Français ou Allemand. Ils s’obstinent à croire que les conditions matérielles de la vie, à peu près les mêmes pour tous, créent un type uniforme d’ouvriers ou de paysans, en dehors de toute frontière, sans réfléchir qu’eux-mêmes, entre les murs de cette cave, ils se reconnaissent très différents parce que le destin les a fait naître à quelques lieues les uns des autres.

Braves gens de chez nous, honnête peuple de France ! la haine lui est bien étrangère. Sa colère ne peut dépasser l’ironie ou le mépris. Entre Nordschoote et Steenstraete, un de nos hommes qui plantait, au milieu de la nuit, des fils de fer en avant de la tranchée, sentit soudain que son piquet, son cavalier, comme on dit, entrait avec un bruit insolite dans quelque chose de mou. S’étant penché, il reconnut qu’il clouait avec son pieu le cadavre d’un Allemand à demi enfoui dans la vase. Alors, il dit simplement ce mot qui donne exactement pour moi la couleur des sentiments avec lesquels mes compagnons font la guerre : « Ne m’en veux pas, mon vieux, c’est pour le service ! » Et d’un coup de maillet, il acheva d’enfoncer son piquet. Le Kaiser a démissionné ! Pendant une demi-heure encore, c’est un bouillonnement des esprits. Puis la nouvelle s’installe au fond de chaque cerveau, y fait son trou, s’y repose comme le vin dans la bouteille. Le soir même, naturellement, le faux bruit était démenti. Nouveau remous, nouvelle agitation d’un moment, puis tout retombe dans le calme. Une feuille de plus sur l’eau dormante.


A quelques jours de là, on amenait dans notre poste deux prisonniers allemands qu’une escouade avait capturés. L’un d’eux, ouvrier métallurgiste, avait longtemps travaillé à Puteaux et parlait fort bien français. « La guerre, c’est la faute des gros, disait-il obstinément, en dévorant la soupe que nous avions posée devant lui. Mais quand la guerre sera finie… » Et pour achever sa pensée, il faisait avec sa cuillère le geste d’abattre sur son cou le couteau d’une guillotine. Enthousiasmé à cette idée, l’un de nous s’écria : « C’est votre Guillaume qu’il faudra pendre le premier ! » Mais l’Allemand scandalisé et joignant les talons : « Oh ! notre Empereur ! très bon pour nous ! » Et tous demeurèrent interdits, sentant vaguement, cette fois, qu’il y avait des tranchées et du fil de fer barbelé entre leur propre pensée et celle de l’homme au garde à vous, et que le Kaiser n’était pas, pour les gens d’outre-Rhin, le despote exécré qu’ils se représentaient dans leurs songes.


VIII. — BAVARDAGES ET CARNETS D’UN SOU

A la lumière de ma bougie, je lis le Capitaine Fracasse sous le bruit soyeux des obus, qui passent au-dessus de notre abri et vont s’abattre très loin, Dieu sait où ! Ce bruit de soie qui déchire l’air accompagne très bien cette lecture charmante et tout ce cliquetis d’épées qui blessent toujours et ne tuent jamais… Mes compagnons s’arrachent le volume sitôt que j’ai cessé de le tenir dans mes doigts. Ce romanesque, cette fantaisie, cette gaieté les enchantent. Ingénument ils se retrouvent dans ce Gascon si tendre, dans ce Fracasse bavard et courageux. C’est un poilu ! disent-ils.

J’aime beaucoup mes trois compagnons. Ces trois petits cousin » de Fracasse sont braves, dévoués, débrouillards et, comme lui, souvent pleins d’esprit. Mais, sans vouloir les offenser, j’ai les oreilles rebattues des histoires, toujours les mêmes, qu’infatigablement ils ressassent. O silence, divin silence, le bien le plus précieux du monde ! Depuis trois ans, je ne le connais plus. Ressemble-t-il trop à la mort ? il fait horreur à tout le monde. Le canon a des répits, la causerie n’en connaît pas. Ni la fatigue ni la nuit n’arrivent à calmer les bavards. Longtemps après qu’on est couché, toujours quelques voix attardées murmurent dans un coin du grenier ; et quand enfin tout bruit de voix s’est éteint dans les ténèbres, les ronflements paraissent orchestrer des conversations mystérieuses qui se poursuivent dans les rêves. Fiévreusement intéressée à ces rythmes saugrenus, l’oreille écoute un gosier qui s’étrangle, une flûte qui s’élève, une basse qui s’étouffe, qu’on croit morte, et qui renaît. Alors, assis dans la paille, la couverture sur le dos, on n’a d’autre ressource, pour tuer ces heures sonores, que de suivre des yeux, à la lumière d’une chandelle, les équilibres d’un rat ou les progrès d’une araignée, ou bien encore de contempler tous ces corps étendus, qui éveilleraient dans l’esprit les plus sinistres pensées, si de ces nez et de ces gorges ne sortait, sans jamais mollir, cette infernale louange à la vie.

Pendant toute cette campagne, je n’ai vraiment connu qu’une fois le silence, j’entends le vrai silence qui n’est pas seulement fait d’une absence de bruit et de voix. C’était à Loo, en Belgique. Le hasard d’une convalescence m’avait fait l’hôte d’une maison où logeaient l’amiral Ronarc’h et son état-major de fusiliers marins. Derrière le brise-bise de la porte vitrée qui me séparait d’eux, j’assistais presque à leurs repas. Ah ! ces dîners sans un mot, si rapidement expédiés ! Et la veillée qui suivait, véritable veillée de quart ! Je voyais l’amiral, les mains derrière le dos, la casquette sur la tête, sa cigarette à la bouche, aller et venir, silencieux comme sur le pont d’un navire. Ses officiers ne parlaient pas davantage. Autour de leurs personnes flottait le tragique des heures qu’ils venaient de vivre à Dixmude. Il me semblait faire avec eux, dans cette petite maison des Flandres, une longue traversée sévère. Puis ils partirent. A leur place, se succédèrent dans la salle à manger les petits états-majors de nos différents régiments ; le Limousin, le Périgord, la Charente, s’attablèrent tour à tour entre ces quatre murs, et de nouveau la vie bruyante et familière, que je connaissais bien, prit possession de cet étroit espace où les marins avaient apporté, un moment, la haute mer et son silence.


Le Français est charmant d’esprit et de sociabilité. Quel dommage que ces vertus ne puissent s’exprimer autrement que par des paroles ! Que je lise, que je veille ou que je dorme, plus obstinés que le canon, plus forts que le rêve ou le sommeil, sans trêve, sans pitié, sans répits bourdonnent dans ma tête les propos cent fois entendus de mes compagnons de ténèbres, le petit lot de soucis personnels que, depuis le début de la campagne, ils traînent avec eux et qu’ils ont apporté au fond de cette cave avec leur sac et leur bidon. Ah ! oui, je la connais, l’histoire de la poule au gibier racontée par mon cafetier, dont vraiment je ne vois ici que l’ombre, car sa personne, sa personne réelle, s’agite loin de nous, là-bas, à Angoulême, dans le faubourg Saint-Ausone, au fond de son petit café, une serviette sous le bras, au milieu de ses clients, qui me sont tous devenus familiers avec leurs tics et leurs manies… Et les démêlés de la femme du petit propriétaire de Saintonge avec le maire de son village, qui veut réquisitionner ses cochons ! Je sais par cœur les lettres qu’il reçoit, et celles qu’il répond, et les vengeances qu’il médite. Sa vie gravite autour de ses verrats ; et je connais les porcheries, et, je puis dire, chaque cochon du bourg, avec autant d’exactitude que les clients du cafetier… Dédaigneux de ces soucis vulgaires, le premier jardinier du prince moscovite écoute d’une oreille distraite ces médiocres histoires qui se déroulent dans un monde pour lui si peu distingué. Quand le cafetier, à bout de souffle, a fini de détailler les particularités attenantes à la classe des professeurs de musique qui constituent le fond de sa clientèle, et que l’éleveur de cochons cherche au fond de sa mémoire s’il n’a pas oublié quelque trait des perfidies de son maire, l’horticulteur s’élance pour essayer de nous faire bien comprendre, à nous autres profanes, les affres d’un jardinier obligé de satisfaire aux fantaisies d’un prince, qui exige dans son jardin des parterres impeccables et des chiens en liberté !

Chacune de ces trois histoires a fini par prendre pour moi je ne sais quelle forme monstrueuse, qui s’agite dans les ténèbres, toujours prête à surgir de l’ombre. Que de fois j’ai béni l’obus qui coupait notre ligne, et du même coup ces discours ! Il fallait bien alors quitter, pour un moment, le café Saint-Ausone, le verrat, le maire et ses truies, et les corbeilles de bégonias où bondissait la meute des lévriers déchaînés.

Aujourd’hui encore, ces récits, pareils à mille autres qui s’échangeaient, à la même heure, dans des terriers tout semblables, sur l’immense étendue du front, zigzaguent dans ma mémoire, comme les boyaux eux-mêmes, avec un air de cauchemar. Mes yeux en gardent tous les gestes, mes oreilles tous les accents. Mais je serais bien incapable de les reproduire exactement dans leurs détours infinis. Ils n’étaient pas, — bien au contraire, — dénués de passion ni de couleur, mais l’intérêt de ces sortes d’histoires est tellement lié à l’individu qui raconte que, pour en recréer la vie, il faudrait recréer le narrateur lui-même. Et cette tâche, je l’abandonne à Dieu, à la divine Providence, ingénieuse à diversifier des millions et des millions d’êtres, hélas ! tous assez pareils en dépit de ses efforts.

Comment se résoudre à reproduire tout ce bavardage immense ? Même lorsqu’une de ces anecdotes exprime avec force et vérité un des quatre ou cinq sentiments auxquels se réduit en somme l’existence du front, on se dit toujours que cette histoire n’est ni la plus belle de celles qu’on aurait pu entendre, ni la plus pathétique, ni la plus spirituelle. Où prendre le courage de ramasser autour de soi les menus faits du jour, le regret d’hier, le rire ou l’ennui d’aujourd’hui, le quotidien, le passager, tout l’éphémère de la vie ? La seule vérité, c’est le rêve qui s’épanouit au-dessus de toutes ces choses d’accident ; c’est ce qui reste de brillant, d’irisé au creux de la main de tant de minutes sans éclat ; c’est le parfum de toutes ces fleurs séchées, le son que laissent dans l’oreille mille voix entendues, le goût que mettent dans la bouche tous ces calices où l’on s’est abreuvé, tous ces fruits assez fades ramassés sur de tristes cendres ; c’est ce paysage, enfin, qui n’a jamais existé, et que composent, au fond des yeux, des centaines et des centaines de jours tous différents et tous pareils.

Plus la réalité est grande, plus elle exige, pour être rendue avec force et vérité, une transformation profonde, ce travail que font subir à la vie, d’une façon si différente, mais avec une force égale, Shakspeare, Racine ou Voltaire. C’est un art bien misérable, celui qui se complaît à reproduire les choses avec servilité. Tout au plus peut-on s’y distraire, comme on feuillette chez le dentiste un album de photographies. Sous prétexte de vérité, c’est presque toujours du mensonge. Les hommes eux-mêmes, j’entends les simples, ceux qui ne lisent guère, ne se reconnaissent pas dans ces scènes soi-disant vécues de la vie du soldat, qui prétendent donner une expression fidèle de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs gestes et de leurs paroles. Les mots, les attitudes ont beau être les leurs, cet assemblage ne les satisfait pas, et le plus souvent les irrite comme une caricature d’eux-mêmes. La plus pauvre romance les touche davantage, parce que, si pauvre qu’elle soit, c’est déjà une transformation dans la poésie et le rêve.

Ce fut pourtant la mode, dans les débuts de la campagne, aussi bien chez les officiers que chez les simples soldats, de noter au jour le jour tout ce quotidien de la vie et de consigner sur un carnet les humbles faits d’une existence dont chacun sentait la grandeur. Je revois encore, en Belgique, dans la petite église de Loo, toute jonchée de paille, les fusiliers marins et les territoriaux, installés comme des chanoines dans les belles stalles du chœur, et griffonnant des lettres et des carnets d’un sou. Assez vite d’ailleurs, la mode passa de ces modestes mémoires. Dès la seconde année, personne n’en écrivait plus guère. Les lettres quotidiennes qu’on envoyait aux femmes, aux parents, aux amis, épuisaient le petit lot de sentiments et d’idées que les hommes pouvaient encore rassembler sur du papier. Beaucoup s’imaginaient aussi que tenir un journal, cela portait malheur, car on avait vu trop souvent un éclatement de marmite mettre un brutal point final, à la phrase inachevée.

Pour moi, jamais je n’ai fait un effort pour aider ma mémoire, jamais je n’ai pris une note pour fixer un souvenir. Je ne suis pas très sûr qu’il n’y eût pas au fond de mon esprit un peu de cette appréhension, qui donnait à tous ces papiers je ne sais quel air de testament. Et puis quelle étrange idée de tenir au jour le jour le doit et avoir de ses pensées ! Dans le train courant des choses, c’est une fantaisie qui ne vient à personne. Pourtant il ne fait pas de doute que dans la vie régulière l’esprit ne soit plus alerte, les circonstances plus variées, les occasions de réfléchir plus diverses. N’est-ce pas une duperie de croire que nécessairement la guerre doive apporter un enrichissement ? On s’aperçoit bien vite qu’à part un petit nombre de situations qui remuent l’être jusque dans ses profondeurs, aucune existence peut-être n’a plus de monotonie, et que trente mois de vie mouvementée sont plus pauvres, en dépit des apparences, que trente mois de vie paisible.

Mais surtout, au milieu d’un si grand drame, tirer de sa poche un carnet, devenir le chasseur devant le gibier, penser à la littérature, noter n’importe quoi sur soi-même et sur les autres semblait vain et fastidieux. Le cadre de nos vies était si rétréci et les événements nous écrasaient d’un tel poids, que toute impression personnelle apparaissait misérable. La vue de l’univers bouleversé enlevait tout attrait au spectacle du petit monde intérieur. Et peut-être est-il sage de s’en remettre au temps pour savoir ce qu’on a vu, senti, pensé au cours de ces longs mois. Les seules minutes que nous aurons véritablement vécues seront celles dont le cœur, sans notes, sans papier, gardera ineffaçablement la mémoire. Que le reste s’en aille et disparaisse dans un gouffre d’oubli.

Mes trois compagnons de ténèbres ont chacun écrit leur journal. Sans doute, ce qu’ils ont vu n’a pas le prodigieux relief des choses que raconte dans le Médecin de campagne, au milieu de paysans rassemblés, le soldat de Napoléon ; mais tout de même ils ont des souvenirs. Depuis les premiers jours de la guerre notre régiment est au front. Pendant des mois, ils ont tournoyé dans ces plaines de Flandre où le vent de la mer du Nord claque sur les murs comme sur des voiles, — ce vent guerrier, rageur, qui rassemblait tous les bruits du canon pour nous les jeter au visage. Ils ont tenu la tranchée dans ces endroits devenus légendaires : Dixmude, la Maison du Passeur, Drie Grachten, Steenstraele, Langemarck et ce Bois triangulaire où beaucoup d’entre eux reposent sans une croix, sans rien qui rappelle qu’un homme est enterré là. Durant des jours et des nuits, ils sont restés les pieds dans l’eau, accroupis sur leur sac, leur fusil entre les jambes dans ces tranchées de Belgique qui n’étaient que des fossés ruisselants. Pour les atteindra ou les quitter, il leur fallait franchir, dans les nuits les plus noires, de vastes espaces submergés, sur d’étroites chaussées défoncées par des trous d’obus, où l’on glissait avec toute sa charge et d’où l’on ne pouvait se tirer qu’à l’aide du fusil qu’un camarade vous tendait dans l’obscurité, à tâtons. Dans ce sinistre hiver des Flandres, ils- ont été jusqu’au fond de la misère obscure du soldat. Mais toute cette souffrance que je les ai vus traîner, un bâton a la main, à travers les boues de Belgique, vainement je l’ai cherchée dans les carnets de mes trois compagnons. Au milieu de leur détresse, seul ce qui pouvait s’inscrire en chiffres, en mesures, en noms propres (les étapes, le prix des denrées, les numéros des régiments rencontrés) leur a paru digne d’être écrit. Leur douleur ou leur fatigue, qu’est-elle donc devenue ? Tout ce trop-plein de vie, qui s’épanche si volontiers de leurs lèvres en bavardages infinis, s’est dérobé à leurs doigts malhabiles. Et même jamais ils n’ont pensé que cela pût être écrit.

Entre maintes histoires de ce temps que nous ressassions ensemble, le Saintongeais m’a raconté que devant son créneau, parmi d’autres débris affreux qui flottaient sur la prairie noyée, et auxquels d’obscurs remous donnaient une sinistre vie, il avait vu, pendant trois jours, le crâne d’un soldat (un Allemand ou un Français, on ne pouvait le distinguer) qui émergeait à fleur d’eau. « Un homme vieux, insistait-il, qui n’avait que quelques cheveux, et qui n’était pas enterré ! Ce n’est pas que cela m’émotionnait, ma foi non ! mais cela me choquait, comprends-tu ? » Je cherchai sur son carnet, à peu près à la date où ce qu’il me racontait avait dû se passer : il avait mentionné seulement qu’on avait distribué, cette semaine-là, à son escouade, des bottes de feutre avec des semelles de bois, et qu’en Belgique, c’était l’usage de sucrer le boudin.


IX. — TOUS LES OISEAUX DU CIEL

Même dans un fauteuil Voltaire, huit jours de plus dans cette cave finissent par peser sur le cœur. Les jours succèdent aux nuits, ou plutôt les prolongent, pour former une durée sans couleur, qui n’a d’autre mesure que le nombre des bougies que nous brûlons dans nos ténèbres. Epuisé, vidé, ressassé, le Capitaine Fracasse gît avec sa rapière sur le fumier des livres, comme une marionnette cassée qui ne fait plus rire personne. Et toujours ce bruit de paroles, le bavardage intarissable de mes trois compagnons qui ne s’écoulent même plus et parlent à la cantonade, et ce vacarme des obus qui semblent créer autour d’eux le vide et la sottise.

On a beau cultiver en soi, comme une fleur dans un pot, un optimisme fondé sur des dates suffisamment éloignées pour qu’il ne puisse être ébranlé par les petits faits du jour, la bonne humeur se flétrit entre ces murailles moisies. Entends-je quelque propos pessimiste, me voilà exaspéré et qui embouche la trompette héroïque. Abonde-t-on alors dans mon sens, j’éprouve une sourde fureur, et me voilà dressant des mines contre de fallacieux espoirs. Le Saintongeais a-t-il le tort de s’abandonner, avec une bonhomie candide, au rêve d’une paix prochaine, c’est pour moi un plaisir diabolique de voir le désespoir se peindre sur ses traits, quand je lui prouve avec trop d’évidence que nous serons ici dans deux ans. Le cafetier, pour me complaire, se rallie-t-il à mes raisons, alors il faut entendre comme je me débats contre cette intolérable idée ! La couardise me répugne, l’héroïsme m’excède. Je suis las de refaire, tous les jours, la carte du monde. J’ai deux opinions, sinon trois, sur les Bulgares, les Turcs, les Grecs, les Russes, les Anglais et les Américains, et jusque sur le temps qu’il fait. Je suis fatigué de tourner indéfiniment dans les mêmes pensées. La mémoire alimente de vaines rêveries, et s’y épuise ; on est la proie d’un songe sans paroles ; l’imagination s’accroche à vingt sujets, mais n’a de prise sur aucun ; les sentiments gardent leur même force, mais leur expression s’use dans cet éternel va-et-vient de la tête au cœur. La guerre a pris pour moi l’aspect d’un voyage en troisième classe, que je fais depuis trois ans vers une destination inconnue. J’ai le des brisé par les planches, la tête cassée de dormir dans une brutale encoignure, la cervelle martelée par les propos de compagnons qui changent quelquefois, mais semblent toujours les mêmes. Et ce qui défile à la portière a perdu pour moi tout attrait.

Mais sur les onze heures du matin, une vague lumière descend-elle jusque dans ma cave, l’ombre d’un rayon de soleil vient-elle toucher nos pierres moisies, de nouveau, mon humeur change. Mon esprit rasséréné ne voit plus dans le destin qui nous mène qu’une de ces épreuves que les mauvais génies imposent dans les contes aux chevaliers amoureux. Plus elles paraissent horrifiques, plus on est assuré qu’ils s’en tireront à leur honneur. J’accepte presque avec allégresse le sort qui me condamne à massacrer encore, après tant et tant d’autres, quelques centaines de ces ennemis blancs et noirs qui sont les jours et les nuits. Et par notre escalier branlant je remonte à la lumière. Dehors, quelque chose de doux, de chaud, de parfumé, que je n’avais pas senti depuis longtemps, glisse dans l’air, m’environne et me pénètre. Des oiseaux jouent, se poursuivent et crient dans les plâtras, se posent sur une fenêtre retenue par un gond à un pan de mur encore debout. De l’autre côté de la route, dans le cimetière, sur une tombe, un arbrisseau couvert de fleurs jaunes se penche. Ma parole, j’aperçois des fleurs ! Les premières de l’année ! Là-bas, vers le canal, le bois marécageux, où tombent toujours des obus, a changé de couleur. Il y a sur lui un frémissement de bourgeons qui vont éclore. Soudain, tout près de nous, une marmite éclate. Quelque chose de noir, de rapide, un éclat m’effleure le visage. D’un bond je me jette en arrière. Trembleur ! C’était une hirondelle ! Cette chose noire, c’est le printemps.

O délices de la lumière ! Il n’y a qu’une minute encore, j’étais cave, bougie, ténèbres et comme un infernal tambour sur lequel retentissaient tous les petits ennuis de ma vie. Me voici maintenant, printemps, lumière et feuille verte. L’horticulteur dit près de moi : « Aujourd’hui, c’est la Saint-Joseph. » Et l’homme de Saintonge ajoute : « On dit chez nous que, ce jour-là, c’est le mariage des oiseaux. » Et tous trois, nous regardons l’hirondelle emmêler ses crochets rapides, en poussant des cris aigus.

Jamais peut-être, autant que durant cette guerre, les yeux ne se sont levés vers le ciel. Dans un temps où chacun est emprisonné dans la terre, quel apaisement de voir errer au-dessus de sa tête une fantaisie libre, un oiseau ! Quand, pour aller n’importe où, il faut circuler, durant des heures, dans un dédale de boue ; quand tout rampe et se dissimule, comment ne pas soupirer après cette liberté du ciel, du nuage, de l’oiseau qui file si vite et si droit à son but ? Liberté, liberté divine et sans crainte ! ailes légères, têtes insouciantes, vous suivre, vous imiter dans votre absence d’inquiétude, s’abandonner comme vous à la chance, au hasard bienveillant ! Sur les ailes de cette hirondelle, tous les oiseaux, associés à ma vie depuis trois ans, accourent autour de ma mémoire. Tourterelles lustrées de lumière, que le matin, dès l’aube, je poursuivais avec ma bicyclette sur les plateaux du Soissonnais ; oiseaux de proie du crépuscule qui me glaçaient le cœur, ballaient l’air d’une aile rapide que la vitesse semblait rendre immobile, guettant leur proie, fondant sur elle, réveillant dans mon cœur le peuple frémissant des noirs présages ! O courlis de Belgique, et votre cri si triste des soirées de l’Yser ! Où alliez-vous, oiseaux rapides qui passiez sur notre angoisse ? Pluviers mélancoliques qui nous jetiez un morne cri d’adieu avant de franchir d’un seul coup d’aile l’immense étendue marine, assemblée des corbeaux, freux au ventre gris, qui vous réunissiez en troupe autour des charognes surprises par l’arrivée des eaux ; intelligentes pies qui échangiez les nouvelles du jour, vrai blason de l’hiver, noires comme suie, blanches comme neige et la queue d’un poêlon ; bandes folles des étourneaux qui, d’une ferme à l’autre, insoucieuses des frontières, picoriez le pain noir des Boches et le pain blanc de chez nous, et qui, neutres sans malice, alliez-vous coucher, le soir, dans ce bois de la Canardière que seules vous pouviez occuper ! O paradis terrestre qu’étaient devenues les prairies inondées de l’Yser ! Hérons pensifs, debout sur les mottes qui émergeaient des eaux protectrices ; lointains oiseaux du Nord que nous avons vus quelques jours glisser sur l’eau moirée, et dont le beau plumage faisait lever les têtes même les plus craintives au-dessus de la tranchée ; beaux cygnes qui nagiez devant nous au milieu des balles sifflantes et du bruit absurde des obus, si tranquilles, si beaux, si confiants, que les fusils des plus enragés chasseurs restaient pour vous sans menace ; et vous, perdreaux et cailles qui croissiez et multipliiez au milieu des lapins et des lièvres, entre les fils de fer barbelés ; pinsons qui annonciez la venue du printemps, alors que ni dans nos cœurs ni dans la nature encore froide, aucun espoir de feuille n’avait encore paru ; et vous, pinsons aveugles, prisonniers dans vos cages ténébreuses, que nous avons entendus sans vous voir dans les estaminets des Flandres, en buvant un café sans ardeur ni parfum ; rossignols douloureux qui célébriez notre propre douleur et nos amours perdues ; que de fois votre force de vie, votre chant, votre liberté nous a tour à tour fait du mal, étonnés, consolés, ravis ! Mieux que les verdures qui renaissent, dans ces paysages de mort, vous êtes, au-dessus de nos têtes, le signe que la vie survit à la dévastation, qu’il y a des choses que la guerre ne tue pas, et qu’un jour, nous aussi, nous serons rendus à la lumière, à nos fantaisies, à la vie libre. Parmi les jardins dévastés, dans les villages en ruines où vous menez la même vie qu’autrefois, vous dites aux décombres : « Voyez, nous revenons, et le vieil instinct qui nous conduit ici ramènera, un jour, les anciens hôtes. » Dans cette guerre impitoyable pour la nature tout entière, vous paraissez protégés par un miracle de tous les instants. Il semble qu’une providence ait dit : Vous seuls, vous serez épargnés !

Durant cette longue campagne, je n’ai vu qu’un oiseau touché dans le ciel meurtrier. Mais c’était un combattant, un pigeon voyageur. Je l’ai ramassé dans un bois, blessé au cou par un éclat Sous l’aile, il avait son matricule ; à la patte, son message. Je le rapportai au colombier. Il était déjà mort. On constata son décès ; on le raya du cadre de l’armée des pigeons. Le sergent du colombier l’enterra de ses mains dans le cimetière des soldats.


X. — LE CHOCOLAT DE MINUIT

Plus que cinq jours de cette cave. Encore dix bougies à brûler, cinq fois à communiquer l’heure, cinq fois à signaler la vitesse du vent, quelques obus à recevoir, et puis nous quitterons ces ténèbres… Tout dormait ou veillait en silence autour de nous. Dehors, pas un coup de canon. Le calme était si grand que, même du fond de notre cave, on avait l’impression que le ciel était plein d’étoiles. Mon tour de garde était venu, et je lisais Stello, dans un livret dépareillé de la bibliothèque à deux sous. Gilbert, Chatterton, Chénier, ce sont de magnifiques ombres pour peupler une cave et tenir compagnie dans un moment un peu grave. J’aime Vigny : il y a en lui quelque chose de discipliné et d’anarchique, de raisonnable et d’impulsif, d’irascible et de tendre, que je sens aussi dans mon cœur et qui m’émeut profondément.

Le Saintongeais dormait à poings fermés ; le cafetier, sur un poêlé Godin, que nous n’allumions que très tard à cause de la fumée, nous préparait, pour le coup de minuit, une tasse de chocolat ; et l’horticulteur, profitant d’un peu d’eau qu’il avait mis tiédir, se faisait la barbe à la bougie. Soudain, quatre obus pressés, qui paraissaient courir l’un après l’autre, dérangèrent ce beau silence, d’une manière si impérieuse et si brusque qu’à tous les trois ensemble il nous vint à l’esprit que, cette fois, quelque chose de sérieux allait suivre. Et en effet, presque aussitôt, notre maison ruinée devint le centre d’une éruption volcanique, où nos oreilles attentives distinguaient surtout, dans le fracas des éclatements, le bruit grêle de choses qui, soulevées en l’air, retombaient sur notre abri. La nuit entière, du haut en bas, était secouée par le canon. Dans le vaste sous-sol dont nous occupions un des bouts, des voix encore mal réveillées de dormeurs obstinés s’interrogeaient dans les ténèbres ; des portes s’ouvraient et battaient, comme dans un hôtel meublé où vient d’éclater l’incendie. Autour de notre cave, engloutie dans l’ombre et le bruit, les obus allaient et venaient comme une sorte de marée, tantôt nous dépassant, tantôt s’arrêtant devant nous. Les « 75 » s’étaient mis à répondre, et lançaient leurs trains rapides avec ce rythme fougueux qu’on n’entend pas sans allégresse. Dans ces moments, on a tôt fait de se croire le centre du monde ! Notre misérable abri et nos pauvres personnes nous paraissaient être l’enjeu du formidable duel aérien.

Au milieu de ces grondements, sifflements, effondrements de l’air, paisiblement, dans notre poste, le téléphone, la bougie, le Capitaine Fracasse ouvert à la page où l’on voit le Chariot de Thespis s’en aller cahin-caha sous la nuit étoilée, notre table de marbre noir, le pulvérisateur contre les gaz, l’amas des bouteilles laissées dans une poussière humide et molle par ceux qui nous avaient précédés, tout cela paraissait attendre quelque chose ; on ne savait quoi. L’idée que ces misérables épaves étaient peut-être, parmi tous les objets qu’il y a dans l’univers, ceux que je voyais les derniers, me passa dans l’esprit, bizarrement associée à la phrase que le vieux Michel Bréal disait à l’un de ses fils, quelques jours avant de mourir : « Mon enfant, les nations se sont mises à un régime bien sévère. » Sur le poêle, mijotait le chocolat. L’horticulteur, toujours très calme dans les instants difficiles, proposa de le boire ; mais le patron du café Saint-Ausone fut d’un avis contraire, car le chocolat n’était pas assez cuit, et il aimait la perfection. Un obus souffla la bougie. Dans les ténèbres, j’entends les voix de mes compagnons qui s’aigrissent à propos de ce chocolat, avec une âpreté curieuse, quand la mort est sur nos têtes. Niaiserie ? Stupidité ? Non, instinct profond de la vie, qui distrait son appréhension sur un détail imbécile, et rend l’homme pareil au coucou qui poussait, l’autre jour, son cri absurde et si vivant au milieu du bois dévasté… Puis, tout à coup, un silence. La querelle reste suspendue. Un bruit prodigieux de vitesse, qui semble nous apercevoir, nous contracte sur nous-mêmes. Tous les quatre, nous sentons que cette chose qui vient est pour nous. Mais déjà, nous ne sommes plus qu’un tonnerre, une explosion, un vacarme poussiéreux, auquel succèdent aussitôt vingt bruits de choses fracassées, qui retombent de tous les côtés avec des sons différents. La poussière nous prend à la gorge. Dans le silence, sur nos têtes, une dernière brique dégringole. Et près de moi, longtemps, longtemps après que le tonnerre a cessé, j’entends encore une chose qui tombe, comme si elle avait hésité un siècle à prendre son parti de choir. Que nous est-il arrivé ? Sommes-nous encore vivants ? Dans la nuit un juron résonne, vraiment pas comme un blasphème, mais plutôt comme un soupir. Une lampe de poche s’allume ; un étroit rayon blafard nous découvre tous les quatre, silhouettes immobiles, pétrifiées par la surprise dans un halo poussiéreux. Nous vivons. L’abri est intact. C’est le pan de mur, qui se dressait depuis des mois au-dessus de notre cave, que l’obus vient d’abattre, et qui maintenant nous recouvre de ses débris amoncelés. L’escalier s’est effondré derrière nous. Par une chance inespérée, rien n’est brisé au téléphone, mais le chocolat est par terre. Et même, je crois bien que le dernier objet qui s’était laissé choir, longtemps après que tout ce qui devait tomber était déjà tombé, c’était justement la casserole, qui semblait avoir hésité auquel des deux acharnés disputeurs elle devait donner raison, du cafetier de Saint-Ausone ou de l’horticulteur de Neuilly.


Cela dura jusqu’au matin, s’arrêta quelques heures, recommença après la soupe, pour cesser vers cinq heures et reprendre avec la nuit. A notre droite et à notre gauche, nos troupes attaquaient les pentes de Brimont et de Moronvilliers, et l’ennemi s’imaginant que les renforts arrivaient par nos boyaux, les écrasait avec méthode.

« Nous voici dans la lune rousse ! » avait dit l’agriculteur saintongeais. Et le jardinier de Neuilly, après avoir observé le régime nouveau qui s’était établi dans l’air, avait fait ce calcul : « En deux fois, cette nuit et cet après-midi, il est tombé sur le secteur environ doux mille obus. Nous avons quatre jours et quatre nuits à rester encore ici : c’est donc huit mille obus qui nous restent à encaisser. » Tout cela dit paisiblement, comme il aurait indiqué à ses aides jardiniers le nombre de pétunias, de géraniums ou d’héliotropes à planter dans un massif.

Quant au cafetier de Saint-Ausone, il nous raconta une histoire célèbre, je suppose, chez tous les hôteliers, et qui me parut s’accorder tout à fait à l’état de nos esprits.

Un voyageur, dans un hôtel, avait coutume, en se couchant, de jeter avec fracas ses souliers sur le plancher. Son voisin s’étant plaint, il promit d’être moins bruyant. Mais entraîné par l’habitude, en se déshabillant, le soir, il jeta son premier soulier avec sa violence ordinaire. Puis, se rappelant tout aussitôt sa promesse, il posa l’autre si doucement qu’une souris ne l’aurait pas entendu. Cinq minutes, un quart d’heure s’écoulent. L’irascible voisin attendait pour s’endormir la chute du second soulier, mais à la fin, n’y tenant plus : « Hé ! Monsieur, cria-t-il à travers la cloison, achevez de vous déchausser ! »

Nous aussi, dans les nappes de silence, entre deux bombardements, nous avons envie de crier : « Hé ! Qu’attendez-vous, là-bas ? Tirez, et que ce soit fini ! » Ces moments de répit sont aussi désagréables que le bombardement lui-même. Le silence n’est plus un repos, mais l’attente du tapage ; toute accalmie n’est qu’un retard sur l’échéance inévitable. Nous mesurons le temps en obus, comme la semaine passée, nous le comptions en bougies. Toutefois, chacun de nous sent fort, bien que le moment où nous quitterons cet abri ne dépend plus maintenant du colonel ni de personne, et que la décision en est reportée à une date, qui ne se mesure plus en secondes, en minutes ou en jours, ni même en chandelles ou en obus.

De temps en temps, les yeux s’égarent vers ce mince plafond de briques, qui est toute notre protection, avec les gravats du mur. Evidemment, l’abri creusé sous l’ancienne voie romaine qui passe devant notre maison, serait un meilleur refuge. Là vivent, loin des bruits du monde, depuis bientôt deux ans, des électriciens troglodytes, qui, pour des raisons mystérieuses que seul comprend un soldat du génie, ne nous donnent jamais la lumière. Très bons garçons, très accueillants, ils interrompent volontiers, pour nous faire place dans leur antre souterrain, leurs petits travaux d’art sur des culots d’obus. Mais, ici, dans notre cave, nous nous sentons chez nous ; nous avons sous la main les deux ou trois objets qui nous sont nécessaires, une paillasse pour s’étendre, du papier pour écrire des lettres, un livre où jeter les yeux. Suivant l’humeur du moment, tantôt nous descendons dans les profondeurs de la route, emportant notre téléphone ; tantôt nous demeurons sous notre plafond de gravats, par paresse, dégoût de bouger, ennui d’abandonner cette ombre de logis, ce fantôme de confort, résignés au destin, sans avoir d’ailleurs l’illusion que ce destin nourrisse à notre endroit des intentions particulièrement favorables.

Je ne sais pourquoi, mes compagnons sont persuadés que l’attaque engagée ne réussira pas et que nous sommes bombardés d’une façon effroyable, sans utilité pour personne. Pourquoi se font-ils cette idée ? Ils seraient, les uns et les autres, bien incapables de le dire. C’est l’esprit désenchanté de la nature paysanne qui élève en eux sa voix. Au reste, cette vue sombre des choses ne leur enlève rien de leur sang-froid stoïque. En toutes circonstances ils se conduisent comme s’ils étaient soutenus par la plus grande n’anime intérieure. L’acceptation courageuse de tout ce qui peut nous arriver leur est aussi naturelle que leur instinct pessimiste. Dans leur sacrifice obscur, ils réalisent à la lettre, et bien sans le savoir, la maxime de Guillaume d’Orange : « Il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

Au milieu de ce déchaînement de la mort autour de nous, il semble que l’esprit, comme le corps, cherche à tenir le moins de place, à disparaître, à se faire oublier ; on ne pense à rien, on attend. Si même des remous inconscients vous apportent une idée qui, en d’autres saisons, pourrait vous faire réfléchir, on l’écarte comme importune. L’existence quotidienne se poursuit dans notre trou avec sa platitude ordinaire : nous marquons de la mauvaise humeur, si le café est froid, si le cuisinier n’a pas versé dans nos gamelles assez de légumes ou de viande. Le moment de notre relève continue de nous occuper, comme si cette heure devait infailliblement sonner. On dirait, à nous entendre, que l’effet le plus calamiteux de ce bombardement puisse être, au pire, de couper le téléphone. Ni les uns ni les autres, nous ne pensons sérieusement que nous puissions être tués. Sans doute on est étonné d’échapper à ces rafales, mais on ne peut se résoudre à croire que, depuis qu’on est au monde, tous vos pas, toutes vos actions, tout ce que vous avez aimé, senti, pensé, ait pour aboutissement d’être écrasé dans ces ténèbres.

Je ne reconnaissais que trop la pauvreté de ces idées. J’aurais voulu y échapper, élever de quelques degrés la température de mon cœur. Mais je m’y efforçais en vain. Plus je faisais effort pour m’arracher aux intérêts les plus médiocres, plus je me sentais sec et stérile, comme si mon esprit lui aussi se heurtait aux murs de la cave. Et pourtant, je n’avais qu’à faire appel à ma mémoire pour me trouver en plein sublime. Tant de mes amis sont morts au milieu de sentiments si magnifiques, qu’ils semblaient ne pouvoir survivre à leur exaltation, et qu’au moment de disparaître ils avaient vraiment atteint le sommet de la vie ! J’avais là, près de moi, dans leurs lettres, dans leurs souvenirs, dans ce qu’on m’avait écrit d’eux, les plus belles vies de Saints, le plus beau martyrologe : des morts toutes païennes, et pour ainsi dire consacrées à Racine et à Ronsard ; d’autres offertes d’un cœur naïf dans le plus pur élan d’un sentiment guerrier ; d’autres toutes chrétiennes, comme celle de M. de Montgolfier, que je veux rapporter tout au long, parce que personne peut-être ne l’écrira jamais, telle qu’elle me fut racontée, un de ces soirs des Flandres où l’Amiral se promenait dans la petite salle à manger, sa casquette sur la tête et sa cigarette à la bouche comme il en avait l’habitude.

L’aumônier des fusiliers, qui, par un hasard romanesque, se trouvait être l’ancien chapelain de l’Impératrice d’Autriche alors qu’elle n’était que la princesse Zita de Parme, était venu passer la soirée avec moi et me faisait un récit bien émouvant des derniers jours de Dixmude. Officiers et soldats se considéraient, me disait-il, comme sur un navire qui va sauter. Ils se faisaient les uns aux autres les confidences les plus intimes. Tous avaient fait le sacrifice de leur vie, et ils étaient d’une tranquillité parfaite. Les morts, si vivants il y avait une minute à peine, ne semblaient pas tout à fait des morts à leurs camarades qui restaient, tant ceux-ci avaient encore l’esprit rempli de leur présence et de leur activité ! Et les vivants ne se sentaient pas tout à fait des vivants, tant ils avaient la certitude que leur tour de mourir allait sonner !…Mais j’en viens à M.de Montgolfier. Il avait été blessé en donnant l’assaut aux tranchées. L’aumônier, averti, accourut de Dixmude pour lui donner l’absolution là où il était tombé. Dès qu’il l’aperçut, le blessé tendit vers lui les bras : « Je vais mourir, lui dit-il ; ne me dites pas non. C’est admirable de mourir ici, lorsqu’on sait où l’on va. » L’aumônier l’administra. Les obus tombaient autour d’eux. M. de Montgolfier rayonnait. Puis, tout à coup : « Partez, dit-il. D’autres camarades vous attendent… Adieu, Monsieur l’aumônier, on a besoin de vous ailleurs. Allez et ne craignez pas. Vous arriverez à bon port. Tant que vous marcherez, je prierai pour vous. » L’aumônier s’éloigna. Il n’était pas arrivé à la lisière du champ de betteraves, où se passait cette admirable minute, que M. de Montgolfier était mort.

Au fond de mes ténèbres, que j’étais loin de ces hauteurs dans les pauvres efforts que je faisais pour échapper simplement à l’appréhension ou à l’ennui ! Ces grands mouvements de l’âme restaient pour moi de belles histoires de Légende dorée, toutes-puissantes sur mon imagination, mais sans effet sur ma vie. Et je passais les heures, tantôt à regretter de ne pas entendre en moi celle grande musique intérieure que j’appelais en vain, tantôt à me dire qu’il fallait laisser là le désir de se dépasser soi-même et que la calme résignation, l’indifférence un peu plate de mes compagnons de ténèbres ne manquaient pas de grandeur.

Au-dessus de nos têtes, dans les décombres de la maison, logeait un camarade plus fataliste encore, quoique d’une autre façon. C’était le signaleur optique, qui, du milieu des ruines, à peine dissimulé à la vue de l’ennemi par quelques sacs de terre, faisait toute la nuit, sous l’averse des obus, avec sa lampe électrique, le discret travail de liaison, naguère réservé au téléphone. En arrivant à son poste, il avait reçu la nouvelle qu’un de ses enfants était malade, et le sort de cet enfant occupait tout son esprit. Je montais quelquefois à son observatoire pour jeter un regard sur le système des tranchées allemandes qu’on découvrait fort bien de sa logette. Tout en observant à la jumelle les longs sillons de craie qui serpentaient à travers les petits bois de sapins, nous causions tous les deux du souci qui le tourmentait. Il accomplissait sa besogne avec une conscience parfaite et un tel mépris du danger qu’on eût dit que son inquiétude créait autour de lui une zone de protection efficace. Si ce n’eût été impie, on aurait presque envié le souci qui le rendait comme étranger à ce qui se passait autour de nous.

Pour moi, je m’étais mis sous la protection d’un ange, un ange enfariné, une tête de bois peint avec un débris d’aile, que, depuis la Belgique, je promène avec moi, bien qu’il pèse près de deux livres, — ce qui est encore lourd pour un ange, quand on le porte sur son dos. Il n’est pas des plus jolis avec son crâne à demi emporté par un obus ; mais, lui aussi, c’est une victime de la guerre ! Depuis plus de trois cents ans, il écoutait, dans son église, les chants et les prières flamandes, quand une affreuse marmite vint l’arracher à son extase. Le pauvre petit pierrot est tombé de son rêve, au milieu de cent cinquante jeunes alpins, arrivés de la veille, qui se rendaient au feu et sont morts, écrasés, sans l’avoir jamais vu. Sans doute, cet innocent a-t-il servi de projectile : sur un coin de la joue, il garde une trace de sang. Je l’ai ramassé dans les ruines, le matin même du désastre, pour empêcher qu’on le brûlât ; et, depuis ce temps déjà lointain, nous ne nous sommes jamais séparés. Dans ma cave, sur une planchette, juste au-dessus de ma paillasse, j’aperçois son sourire poupin et son petit moignon d’aile. Non, il n’est pas des plus jolis avec cet éclat de marmite qui l’a largement trépané, mais tout de même il est charmant. Mes camarades s’imaginent que je l’ai placé là-haut par une pensée de dévotion, et j’ai garde de m’en défendre, car je ne trouve pas mauvais qu’un peu de mysticité flotte dans ce réduit, où la poule au gibier, les cochons de Saintonge, le téléphone et la soupe occupent un peu trop nos esprits. Mais je dois à la vérité de confesser que mon compagnon angélique n’est pour moi qu’un porte-bonheur. Et serait-il en effet vraisemblable qu’une seconde catastrophe, pareille à la première, le transformât de nouveau en projectile ? Décemment, cela ne peut être la fonction de ce chérubin de casser la figure des gens !

S’il me porte chance jusqu’au bout, cet angelot enfariné de la vieille église des Flandres, je le mettrai dans ma bibliothèque, au-dessus du rayon des livres de mes amis tués à la guerre, pour qu’il les réunisse tous, les croyants et les incroyants, les sceptiques et les mystiques, les fous charmants et les sages, sous son sourire innocent et son débris d’aile étoilée.


XI. — L’OISEAU DES RUINES

Le calcul du jardinier se trouva faux de quelques centaines d’obus. Dès le troisième jour, l’ennemi cessa d’écraser nos tranchées et nos boyaux. Plus un bruit, plus un coup de canon. Une sorte de mort s’était établie dans l’air. Nous en éprouvâmes tous une déception profonde (qui me fit voir combien, dans le pessimisme naturel à mes trois compagnons, il y avait d’espoir secret), car ce silence qui succédait à l’effroyable vacarme, c’était le signe que notre attaque pour délivrer les collines de Reims n’avait pas réussi, et qu’il fallait, une fois de plus, ouvrir un crédit à la patience.

Après ces grands ébranlements, on reste un instant interdit, comme à la sortie d’un concert l’esprit demeure quelque temps prisonnier de cet univers de sons, d’accords, de pensées vagues qui se dessinent, se mêlent, se font et se défont dans une fantasmagorie étrange soustraite à l’espace et au temps. Puis cette impression se dissipe ; les choses reprennent autour de vous leur aspect naturel ; et le plus vif sentiment qui subsiste de cet énorme tapage, c’est un peu d’humiliation pour le trouble qu’on a ressenti. D’où ces propos gouailleurs, ces plaisanteries toujours les mêmes, reproduites à satiété par la littérature du front, et qui sont moins de la gaieté qu’une raillerie sur soi-même, de nature assez macabre.

Ces émotions violentes et qui toujours se ressemblent, s’effacent vite avec le danger, ne laissant guère dans la mémoire que l’écho de leur fracas. Tant que dure le vacarme, l’imagination énervée se figure qu’elle va garder de ces heures forcenées rie quoi peupler de souvenirs tout le reste de la vie. Mais, en dépit de leur étrangeté, ces grands tumultes aériens n’ouvrent dans la mémoire que de larges trous pareils à ceux des obus dans les champs, et quand on veut rassembler les impressions qui vous en restent, on constate avec surprise qu’elles tiennent dans le creux de la main.

Sous le bombardement, je me disais parfois : « Quand la paix sera revenue, que tout ce vacarme sera fini, comment les gens qui n’auront pas connu ces cataclysmes de bruits, pourront-ils s’en faire une idée ? » La vue des quelques changements qu’on découvre autour de soi, quand on remonte à la lumière. — un escalier démoli, un pan de mur écroulé, un cercle d’entonnoirs, — serait bien insuffisante, pour maintenir ou recréer l’impression de ces heures d’orage. Pour faire revivre devant l’imagination ces brutales cérémonies en musique, pour donner une idée de ces pompes grandioses, d’une seule de ces nuits infernales, il ne faudra pas moins que le spectacle de tout un grand village, détruit, réduit en miettes, par des années de guerre, comme était, par exemple, à quinze cents mètres de nous, à l’endroit où s’amorçaient les boyaux, le village où se trouvait le poste de notre colonel.

Je m’y rendais dans les moments d’accalmie, pour y prendre les ordres ou chercher des bougies, suivant tantôt ce qui fut une rue, tantôt ce qui fut un jardin, ou bien un petit bois, et m’attardant à cueillir le muguet. Mon Dieu, qui m’aurait dit qu’un jour, près d’une ligne de feu, je me promènerais, comme un héros de Gérard de Nerval, avec cette pensée : je vais cueillir du muguet ! Ma foi, avant la guerre, je ne savais pas même où et comment cela poussait. Ici, les bois étaient remplis de ces clochettes innocentes et tout à fait irresponsables des niaiseries qu’on leur fait dire sur les cartes postales. On en voyait partout sur le bord des terriers creusés par les obus : les moustiques, nés avec elles, troublaient seuls le plaisir de les cueillir.

En ces temps diaboliques, les arbres, les maisons, les paysages, si immuables d’ordinaire, passent plus vite encore que les hommes. Dans le village du colonel, pas un arbre qui n’eût sa branche fracassée ; pas un rosier qui n’eût sa branche morte, pas un mur qui s’élevât plus haut, que ceux d’HercuIanum ou de Pompéi. La brique pâle et comme inanimée dont les maisons étaient bâties, achevait la ressemblance avec ces villes mortes. Quelques grands porches de fermes, sous lesquels passaient jadis les chars de moisson et de vendange, et conservés par miracle, s’ouvraient largement sous le ciel, précisant encore l’air antique de ces ruines toutes fraîches, perdues au milieu d’un marécage. Ce n’est pas assez dire que le bombardement a détruit les maisons, il les a réduites en poussière. On regarde comme une curiosité le seul toit qui existe encore. L’église n’est qu’un amas de décombres, et pourtant, si détruite qu’elle soit, elle garde au milieu de cette dévastation sa physionomie d’église, et, en dépit de son piteux état, un air de protection.

Mais pour faire de ce village cette chose sans nom, il a fallu trois ans de guerre, des milliers et des milliers d’obus, — cinquante, cent mille peut-être, — tant il est facile et difficile à la fois de détruire cette fragile et résistante chose : une maison, une vie ! Et les obus tombent encore tous les jours, pour trouer ces murs inutiles, démolir cette fenêtre qui tenait par miracle, briser ce morceau de verre, remuer cette tombe, jeter bas ce reste de portail, ébranler ce petit enclos, arracher une branche à quelque arbre fruitier, bref, porter le trouble au milieu du chaos, la dévastation dans la mort…

A leur tour, ces décombres, témoins inertes de ces fureurs aveugles, finiront par disparaître. Ce village sera rebâti ; la dévastation s’effacera comme le bruit s’est éteint. Il n’est pas jusqu’au souvenir qui sera réduit au silence. La complaisance, que malgré soi on apporte à des récits inévitablement pareils dans leur tragique monotone, lassera vile des oreilles indifférentes et l’attention reprise par la vie. Il n’y aura plus, pour écouter ces histoires, que de vieux compagnons de guerre que le sort n’aura jamais séparés, ou bien d’anciens camarades que le hasard mettra l’un en face de l’autre, et qui, avant de s’aborder, hésiteront un moment à reconnaître, sous la barbe blanchie et le vêtement inconnu, l’homme avec qui ils auront passé les heures sinon les plus tragiques, du moins les plus mouvementées de leur vie. Alors, quand tout dans la nature aura repris son visage d’autrefois, pour exprimer l’horreur de ces choses passées, il ne restera que l’invisible, l’absence d’un être anéanti par une de ces tristes nuits, et que dans sa maison, dans son jardin, dans son champ, on ne reverra jamais plus…

Comme je rêvais à cela dans les ruines de ce village écrasé, au pied d’un mur où se lisait encore en grosses lettres : « Noces et banquets, » sautillait devant moi, dans la pierraille, un petit oiseau noir d’une effroyable allégresse. Il allait d’une pierre à l’autre, soulevant une légère poussière, effritant encore la ruine de ses pattes dures et crochues, voletant, se démenant, et paraissant, dans sa jubilation, ne plus savoir où donner de la tête. Les arbres épars dans les vergers dévastés, les premiers arbres dont les bourgeons éclataient, semblaient pour lui sans attrait. Il chantait, mais non pas comme chante d’ordinaire un oiseau. Un oiseau chante pour appeler l’amour ou écarter un danger de son nid : celui-ci semblait cécité par la seule vue du ravage. Je reconnus l’oiseau des ruines dont parlent les ornithologues. Il lui faut, à cette bestiole, le gravât, les décombres, la brique réduite en poussière ; et les buissons lui font horreur. Les hiboux sont moins sinistres, qui, le soir, jettent leur triste plainte, car eux-mêmes semblent les victimes du malheur posé sur leurs ailes. Mais ce petit oiseau macabre ne parait trouver son plaisir que dans ta désolation ; et rien n’est plus attristant que celle méchanceté humaine dans une bête innocente… Si, dans les temps qui viendront, un Berlioz inconnu veut exprimer par la musique la tristesse de ce village, ou d’un autre tout pareil, anéanti par la guerre, qu’il n’oublie pas de faire entendre, au milieu de sa symphonie, entre le fracas du canon et le silence de la douleur, le cri grinçant de cet oiseau !


Quelle allégresse de quitter cette cave, de sortir de ce boyau, de se retrouver sur une route ! Je me croyais habitué à ces ténèbres : Mais non, je n’étais pas habitué ! Que cette route est blanche ! Comme ce ciel est paisible ! Derrière nous, sur la ligne, le jeu brillant des fusées ; devant nous, l’ombre éclairée de lune, la transparence de la nuit. Pour nous délasser les épaules, nous posons, tous les quatre, nos sacs sur le bord du chemin, et entre nous s’élève, très silencieusement, un large sentiment d’amitié, une satisfaction pleine, profonde, sans mélange, de nous retrouver là, tous ensemble, intacts après ces heures agitées, et de nous être porté bonheur les uns aux autres. J’éprouve pour l’agriculteur de Saintonge, le jardinier de Neuilly, et le propriétaire du café Saint-Ausone une affection fraternelle. Je me reproche mes accès de mauvaise humeur à leur endroit, que d’ailleurs je puis me flatter de n’avoir jamais laissé paraître. Je sens toute la valeur de leur attachement aux choses simples de la vie et l’apaisement qu’a donné à mon imagination énervée leur résignation bougonne. Je pense à tout ce qui se cache de gentillesse délicate sous leurs dehors un peu rudes ; je me rappelle mon retour parmi eux, à ma dernière permission.

C’était, il y a six mois, en automne. Autour de moi, sur la route déserte, rien que des branches nues. Les têtes rondes des guis, au sommet des peupliers, étaient la seule verdure ; le canon, qui n’arrêtait pas, semblait avoir pris possession de tout l’air, maintenant que la dernière feuille était tombée. Une lumière encore lointaine m’annonça mon cantonnement. Même l’endroit le plus triste du monde devient, dans la nuit, une étoile. Je revenais, reconnaissant les moindres détails de la route, et pourtant il me semblait voir toutes choses pour la première fois. Les visages de mes camarades que j’allais retrouver, flottaient épars devant mes yeux. Pas l’ombre d’une joie à les revoir… J’étais ingrat : ils m’attendaient. « Les neuf jours de ton absence nous ont paru un mois, » m’ont-ils dit gentiment. Et ils avaient conservé sur la table, où nous prenions nos repas, un bouquet de fleurs attardées, un bouquet qu’ils m’avaient offert pour fêter ma permission, et qui, plus durable qu’elle, n’était pas encore passé…

Après cette halte silencieuse, nous rechargeons nos sacs, et, quittant le bord du fossé, nous reprenons le chemin enchanté qui nous ramène vers la vie. Nous poursuivons notre route. Des rainettes coassent dans les marais d’alentour. Jamais le chant du rossignol ne m’a paru plus beau que ces voix sans couleur de la terre et des eaux printanières. Elles m’entraînent loin d’ici dans la mélancolie de leur chant terne et nostalgique. Elles m’entraînent là-bas où l’on m’attend, au cher pays où, dans huit jours sans doute, j’arriverai permissionnaire, moi, ma musette et mon bidon…


J’y suis. C’est de là que j’écris. Ma mémoire ne m’avait pas trompé. Les rainettes chantent dans l’étang ; le sureau, le chèvrefeuille et les roses s’unissent pour embaumer la nuit. En quinze jours, tout a beaucoup poussé. L’été est presque reconstruit. Voici le paysage dessiné, peint jusqu’à l’automne. Etendu dans l’herbe haute, ma pensée ne dépasse pas les fleurs. Il faut déjà faire un effort pour m’arracher à cette paix, pour comprendre qu’elle n’est pas la vérité vraie du moment. Cette existence étrange, que nous menons depuis des mois, elle est si peu attachée à la vie qu’on l’oublie comme un mauvais songe, qu’on s’en sépare comme d’une défroque. Et pourtant, tout vous y ramène ! Autour de vous, mille voix muettes étreignent brusquement le cœur. Ici, dans cette grande demeure et dans ce bel enclos, tout dit que le maître est parti et ne reviendra plus. La maison est peuplée de jeunes femmes, d’enfants, de domestiques : cependant elle semble vide. Le parc éclate de verdures jeunes ; mais dans les allées vertes d’herbe et de mousse, semble toujours errer un fantôme. La table est animée, bruyante, mais personne n’y règne ; une femme ne se plaint jamais, mais le son de ses paroles est le son même de la plainte. Sur la façade ensoleillée, une fenêtre reste toujours close ; dans le vestibule, rempli de mouvement et de bruit, une porte est toujours fermée. Aux heures calmes de l’après-midi, où le repos qui s’étend sur la maison semble ramener avec lui la douceur des anciens jours, cette porte s’entr’ouvre, pour laisser passer une ombre, qui va contempler en silence une cantine d’officier, où reposent des lettres, des photographies, de menus objets familiers, et un triste uniforme qui garde encore tous les plis de la vie et la petite déchirure par où la mort est entrée…

Près de moi, sous la charmille, une voix chantante lit les Mémoires d’un Ane à deux bambins pleins de grâce, penchés sur son épaule. Soudain la voix s’arrête. La lecture s’est achevée sur la mort de Pauline. J’entends un enfant qui demande : « Et Cadichon que devient-il ? » Et la lectrice un peu sévère : « Voilà bien le cœur des enfants ! La pauvre Pauline est morte, et ils ne pensent qu’à Cadichon ! » Un silence. Et puis, de nouveau, j’entends la voix puérile, timide, toute chargée de larmes : » Oh ! tante ! Quand l’oncle Jean est mort, nous avons eu bien du chagrin. »


JEROME et JEAN THARAUD

  1. Voyez la Revue du 1er novembre.
  2. Ecrit en 1917.