Une Rencontre au détachement

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 4p. 223-265).
UNE RENCONTRE AU DÉTACHEMENT
AVEC UNE CONNAISSANCE DE MOSCOU


JOURNAL DU CAUCASE DU PRINCE NEKHLUDOV


(1856)




Nous étions en expédition. L’affaire touchait déjà à sa fin. Nous avions fini de couper la trouée, et, chaque jour, attendions de l’état-major l’ordre de rentrer au fort. Notre division d’artillerie se trouvait sur le penchant d’une chaîne de montagnes abruptes qui se terminait à un torrent très rapide, le Metchik, et devait canonner la plaine qui s’étendait devant. Sur cette plaine pittoresque, en dehors de la portée des coups, de temps en temps, surtout avant le soir, se montraient par ci par là des groupes de montagnards à cheval, non hostiles, qui venaient par curiosité regarder le camp russe. La soirée était calme, calme et fraîche comme le sont ordinairement les soirées de décembre au Caucase. Le soleil se couchait à gauche, derrière l’arête abrupte des montagnes, et jetait des rayons roses sur les tentes dispersées sur la montagne, sur les groupes mouvementés des soldats et sur nos deux canons qui, à deux pas de nous, immobiles, lourds, semblaient tendre le cou sur la batterie.

Le piquet d’infanterie établi à gauche sur le monticule, se dessinait avec netteté à la lumière transparente du soleil couchant, avec ses faisceaux de fusils, sa sentinelle, le groupe de soldats et la fumée des bûchers allumés. À droite et à gauche, à mi-hauteur, sur la terre noire piétinée, blanchissaient les tentes derrière lesquelles se montraient, noirs, les troncs humides de la forêt de platanes où sans interruption retentissaient les coups de hache, craquaient les bûches et tombaient avec fracas les arbres coupés. La fumée bleuâtre, comme une colonne, montait de tous côtés dans le ciel bleu clair, glacial. Devant les tentes, en bas, près de la rivière, sur leurs chevaux qui piaffaient et s’ébrouaient, des Cosaques, dragons et artilleurs revenaient de l’abreuvoir. Il commençait à geler. Chaque son s’entendait avec une netteté particulière et la vue s’étendait loin avant sur la plaine, dans l’air pur et vif. Les groupes ennemis, sans plus exciter la curiosité des soldats, se répandaient paisiblement dans les chaumes jaune-clair des champs de maïs. Par ci, par là, à travers les arbres, on apercevait les hautes perches des cimetières et les aouls [1] fumants.

Notre tente se dressait non loin des canons sur un endroit sec et haut d’où la vue était particulièrement étendue. Près de la tente, près de la batterie même, sur un petit emplacement nettoyé, nous avions établi un jeu de quilles. Les soldats empressés nous y avaient dressé de petits bancs tressés et une petite table. À cause de toutes ces commodités, les officiers d’artillerie, nos camarades et quelques officiers d’infanterie aimaient à se réunir le soir dans notre batterie et appelaient cet endroit le club.

La soirée était belle. Les meilleurs joueurs étaient réunis et nous jouions aux quilles. Moi, l’enseigne D…, le lieutenant O… avions perdu de suite deux parties, et à la joie générale et aux rires des spectateurs — des officiers, des soldats et des brosseurs, qui nous regardaient de leurs tentes — nous avions promené deux fois sur notre dos, d’un bout à l’autre, les gagnants. Le plus drôle était le gros capitaine en second Sch…, qui en soufflant et souriant naïvement, les jambes traînant à terre, était à califourchon sur le petit et maigre lieutenant O… Mais il se faisait déjà tard. Les brosseurs nous apportèrent pour nous six trois verres de thé sans les soucoupes, et après avoir terminé la partie nous nous approchâmes des bancs tressés. Près de là, se tenait debout un inconnu, pas grand, aux jambes arquées, vêtu d’une pelisse courte de peau d’agneau et d’un bonnet à longs poils lisses, blancs.

Dès que nous fûmes près de lui, indécis il souleva et remit plusieurs fois son bonnet, eut l’air de vouloir s’approcher de nous et s’arrêta de nouveau. Mais, décidant sans doute qü’il ne pouvait plus passer inaperçu, l’inconnu ôta son bonnet, et tournant autour de nous s’approcha du capitaine en second, Sch…

— Àh ! Gouskantini ! Eh bien ! Comment allez vous, mon vieux ? — lui dit Sch… en souriant naïvement, encore sous l’influence de sa cavalcade.

Gouskantini, comme l’appelait Sch… — remit aussitôt son bonnet fit le geste de mettre les mains dans ses poches. Mais, de mon côté, sa pelisse n’avait pas de poche, et sa main petite, rouge, pendait embarrassée. Je voulus savoir quel était cet homme (junker ou dégradé ?) Et sans remarquer que mon regard (c’est-à-dire celui d’un officier inconnu à lui) le troublait, je regardai fixement sa tenue et sa personne. Il paraissait avoir trente ans. Des yeux petits, ronds, gris, comme endormis, regardaient avec inquiétude au-dessus du bonnet blanc, sale, enfoncé sur son visage. Un gros nez irrégulier entre deux joues caves faisait ressortir sa maigreur maladive, point naturelle. Les lèvres peu couvertes d’une moustache rare, molle, filasse, étaient constamment inquiètes, comme s’il essayait de varier sans cesse son expression. Mais il n’y arrivait pas et sur son visage dominait surtout l’expression de la peur et de la hâte. Une écharpe de toile verte, masquée par sa pelisse, entourait son cou amaigri et veiné. La pelisse était usée, courte, garnie de peau de chien au col et aux fausses poches. Les pantalons étaient à carreaux couleur de cendre et les bottes de soldat à tiges courtes, non cirées.

— Ne vous dérangez pas, s’il vous plaît, lui dis-je, quand me regardant de nouveau timidement, il souleva son bonnet.

Il me salua avec une expression de reconnaissance, remit son bonnet et tirant de sa poche une blague à tabac, aux cordons malpropres, il se mit à rouler une cigarette.

Moi-même, il n’y a pas longtemps j’étais aussi junker, un vieux junker incapable d’être déjà naïvement empressé pour un camarade cadet, j’étais un junker sans fortune, c’est pourquoi, sachant bien toute la peine morale de cette situation pour un homme jeune et ambitieux, je compatissais à tous oeux qui étaient en pareille situation, je tâchais de m’expliquer leur caractère, le degré et les tendances de leur intelligence pour juger d’après cela de leur souffrance morale. Ce junker, ou dégradé à en juger par son regard inquiet et par ce changement voulu et constant d’expression du visage, que je remarquai en lui, me fit l’effet d’un homme pas sot du tout, mais très ambitieux, et ainsi, digne de pitié.

Le capitaine en second Sch… proposa une autre partie de quilles à la condition que les perdants, outre le transport du vainqueur, paieraient encore quelques bouteilles de vin rouge, du rhum, du sucre, de la cannelle, des clous de girofle pour confectionner un brûlot, fort en honneur, par cet hiver froid, dans notre détachement. Gouskantini, comme de nouveau l’appelait Sch…, fut aussi invité à la partie. Mais avant de commencer le jeu, en luttant visiblement entre le plaisir de cette invitation et quelque peur, il prit à part le capitaine en second Sch… et lui chuchota quelque chose. Le bon capitaine lui tapota sa large paume gonflée sur le ventre et répondit à haute voix : « Ce n’est rien, petit père, je vous croirai. »

Quand la partie fut terminée, il se trouva que le moins gradé, l’inconnu, avait gagné, et il devait monter à califourchon sur un de nos officiers, l’enseigne D… Celui-ci rougit, se dirigea vers le banc et en échange proposa des cigarettes au soldat. Pendant que nous commandions le brulôt, et que dans la tente des brosseurs s’entendait le remue-ménage de Nikita qui envoyait un soldat chercher de la cannelle et des clous de girofle, et que son dos gonflait par-ci par-là la toile malpropre de la tente, nous tous, sept hommes, étions assis près des bancs et à tour de rôle, buvions du thé dans trois verres en regardant la plaine que commençait à envelopper le crépuscule. Nous causions et riions à propos de diverses circonstances du jeu.

L’inconnu ne prenait aucune part à la conversation ; il refusa obstinément le thé que je lui proposai plusieurs fois et, assis à terre à la mode tatare, avec du tabac coupé très mince, il faisait des cigarettes qu’il fumait, non pas tant pour son propre plaisir, mais comme il semblait, pour avoir l’air d’être occupé. Quand nous rappelâmes qu’on attendait la retraite pour le lendemain et peut-être le combat, il se dressa sur les genoux et s’adressant au capitaine en second Sch… dit qu’il venait de chez l’aide de camp et qu’il avait écrit lui-même l’ordre de la retraite pour le lendemain. Tandis qu’il parlait nous nous tûmes tous et malgré sa timidité évidente, nous lui fîmes répéter cette nouvelle extrêmement intéressante pour nous. Il répéta ce qu’il avait dit en ajoutant cependant qu’il se trouvait et était assis chez l’aide de camp avec qui il habite, quand on apporta l’ordre.

— Prenez garde, petit père ! Si vous dites vrai, alors il me faut aller à la compagnie donner des ordres pour demain — dit le capitaine en second Sch….

— Mais, comment donc… Comment ne serait-ce pas… J’ai assurément… se prit à dire le soldat, mais subitement il se tut, et se décidant visiblement à prendre l’air d’un homme offensé, il fronça les sourcils avec affectation et marmonna quelque chose dans sa moustache, puis de nouveau se mit à rouler des cigarettes. Mais dans sa blague à tabac au crochet, il n’avait plus assez de tabac, même de miettes. Il demanda à Sch. de lui prêter une petite cigarette. Nous prolongeâmes assez longtemps ces bavardages militaires monotones que connaît quiconque a été aux expéditions. Nous nous plaignions toujours dans les mêmes termes de l’ennui et de la durée de la campagne ; nous tenions les mêmes propos sur nos chefs ; nous louions toujours de la même façon, si souvent répétée, l’un de nos camarades ; plaignions un autre ; nous étonnions du gain excessif de celui-ci, de la perte de l’autre, etc., etc.

— Voilà, mon cher, notre aide de camp, le voilà fichu ! — dit le capitaine en second Sch… — À l’état-major, il était toujours en gain, qu’il jouât avec n’importe qui, il gagnait des sommes folles et maintenant, c’est déjà le deuxième mois qu’il perd sans cesse. Il n’a pas de chance dans cette expédition. Je crois qu’il a déjà perdu deux mille pièces et divers objets pour cinq cents. Le tapis gagné à Moukhine, les pistolets de Nikitine et la montre d’or de Sadi dont Voronzov lui avait fait cadeau, tout est disparu.

— Ce n’est pas volé ! — dit le lieutenant O…

— Il nous a assez écumés tous. On ne pouvait pas jouer avec lui.

— Il nous a tout pris et maintenant il ne lui reste que sa chemise !

Et le capitaine en second Sch… riait de bon cœur. Voilà, Gouskov vit chez lui et vraiment il a failli le perdre, lui aussi. N’est-ce pas, mon vieux ? — fit-il à Gouskov.

Celui-ci se mit à rire. Il avait un rire pénible, maladif qui changeait tout à fait l’expression de son visage. Il me semblait reconnaître ces changements de physionomie, il me semblait avoir vu cet homme autrefois. En outre, son vrai nom, Gouskov m’était connu. Mais où et quand l’avais-je vu ? il m’était impossible de me le rappeler.

— Oui, — dit Gouskov, en portant sans cesse la main à sa moustache et, sans la toucher, l’abaissant — décidément Paul Dmitrievitch n’a pas de chance dans cette expédition. Une veine de malheur, ajouta-t-il avec une prononciation française très étudiée mais très pure, et il me sembla de nouveau, l’avoir déjà vu quelque part et même très souvent. Je connais bien Paul Dmitrievitch, il me confie tout — continua-t-il. — Nous sommes de vieilles connaissances… c’est-à-dire, il m’aime, — ajouta-t-il, visiblement effrayé de la trop hardie affirmation d’être vieille connaissance d’un aide de camp — Paul Dmitrievitch joue admirablement, mais c’est étonnant ce qui lui arrive, il est tout à fait comme perdu : la chance a tourné — fit-il, s’adressant à moi en particulier.

D’abord nous écoutions Gouskov d’une oreille indulgente, mais après cette nouvelle phrase française nous tous, involontairement, nous détournâmes de lui.

— J’ai joué avec lui un millier de fois et, avouez que c’est étrange, — dit le lieutenant O… en accentuant tout particulièrement le mot étrange — avec lui je n’ai jamais rien gagné. Pourquoi donc est-ce que je gagne avec d’autres ?

— Paul Dmitrievitch joue admirablement, je le connais depuis longtemps, — dis-je.

En effet, je connaissais l’aide de camp depuis quelques années, je l’avais vu souvent tenir un jeu très gros, eu égard aux moyens des officiers, et j’admirais son visage beau, un peu sombre et toujours absolument calme, sa prononciation lente, petite-russienne, ses beaux objets, ses chevaux, sa bravoure et surtout sa façon continue, nette et agréable de conduire le jeu. Maintes fois, je l’avoue, en remarquant ses mains potelées et blanches, à l’index orné de brillants, qui battaient une carte après l’autre, j’étais fâché de cette bague, de ces mains blanches, de toute la personne de l’aide de camp, et il me venait sur son compte de fort mauvaises pensées. Mais ensuite, en raisonnant de sang-froid, je me convainquais qu’il était tout simplement plus intelligent et meilleur joueur que tous ses partenaires. Surtout quand on écoutait ses raisonnements généraux sur le jeu : qu’il ne faut pas reculer en voyant grossir son gain, qu’en certains cas, il faut s’y tenir, que la règle essentielle est de jouer argent comptant, etc., il était clair qu’il gagnait toujours parce qu’il était plus intelligent et avait plus de sang-froid que nous tous. Et maintenant, il se trouvait que ce joueur pondéré avait tout perdu pendant l’expédition, perdu non seulement son argent, mais aussi ses objets, ce qui constituait, pour un officier, le dernier degré de perte.

— Avec moi, il a toujours une chance infernale ! — continua le lieutenant O… — Je me suis fait le serment de ne plus jouer avec lui.

— Quel original vous faites, mon vieux ! — dit Sch… à O… en clignant de mon côté. — Vous avez perdu trois cents ? Hein ? perdu ?

— Plus, — dit d’un ton fâché le lieutenant.

— Et maintenant, la raison vous vient, mais trop tard, mon cher ? Tout le monde le connaît depuis longtemps pour le grec du régiment, — dit Sch…, se retenant à peine de rire et très content de sa sortie. — Tenez, Gouskov est présent, c’est lui qui prépare les cartes, c’est d’où vient leur grande amitié, mon vieux !… — Et le capitaine en second Sch… éclata de rire de si bon cœur, en tremblant de tout le corps, qu’il en répandit le verre de brûlot, qu’il tenait en ce moment. Une rougeur parut sur le visage jaune et maigre de Gouskov. Il essaya plusieurs fois d’ouvrir les lèvres, leva la main vers sa moustache et la laissa retomber de nouveau à l’endroit où devait être sa poche. Il se leva, se rassit, et enfin, d’une voix toute changée, dit à Sch… :

— Ce n’est pas une plaisanterie, Nikolaï Ivanovitch ! Vous dites de telles choses devant des hommes qui ne me connaissent pas et me voient dans une pelisse usée… parce que… — sa voix s’entrecoupait, de nouveau les mains petites, rouges, aux ongles noirs s’agitèrent de la pelisse au visage, tantôt tourmentant la moustache, les cheveux, le nez ; tantôt frottant les yeux, ou grattant sans besoin les joues.

— Eh quoi ! Tout le monde sait ça ! mon vieux ! — continua Sch…, très content de sa plaisanterie, sans remarquer l’émotion de Gouskov.

Celui-ci marmonna encore quelque chose, et, le coude droit appuyé sur les genoux, la main jointe dans la position la moins naturelle, regardant Sch…, il se donna l’expression du sourire méprisant.

« Non, pensai-je fermement, en regardant ce sourire, non seulement je l’ai vu quelque part, mais je lui ai parlé ».

— Nous nous sommes rencontrés quelque part ? lui dis-je, quand, sous l’influence du silence général, le rire de Sch… commença à se calmer.

La physionomie mobile de Gouskov s’éclaira tout à coup, ses yeux, pour la première fois, avec une expression franche et gaie, se fixèrent sur moi.

— Mais, sans doute. Je vous ai reconnu tout de suite, — dit-il en français, — En 48, j’avais le plaisir de vous rencontrer assez souvent à Moscou, chez madame Ivachina, ma sœur.

Je m’excusai de ne l’avoir pas reconnu plus tôt dans ce costume nouveau. Il se leva, s’approcha de moi, et de sa main humide, irrésolument, timidement il serra la mienne et s’assit près de moi. Au lieu de me regarder, lui qui, soi-disant, était si heureux de me voir, il se tourna vers les officiers avec une expression de vantardise désagréable. Peut-être par ce fait que j’avais reconnu en lui un homme que j’avais vu quelques années avant en frac dans un salon, ou parce que ces souvenirs le grandissaient soudain dans sa propre opinion, il me parut que son visage et même ses mouvements étaient tout à fait différents : ils exprimaient maintenant la vivacité d’esprit, la satisfaction enfantine de la conscience de cet esprit, et une certaine négligence méprisante, si bien que, je l’avoue, malgré la situation misérable où il se trouvait, mon ancienne connaissance ne m’inspirait déjà plus de pitié, mais un sentiment plutôt désagréable.

Je me rappelai vivement notre première rencontre, En l’année 48, souvent, pendant mon séjour à Moscou, j’allais chez Ivachine, avec qui j’avais été élevé, et qui était pour moi un vieil ami. Sa femme était une agréable maîtresse de maison, ce qu’on appelle une femme charmante, mais elle ne me plut jamais… Cet hiver, quand je fis sa connaissance, elle me parlait souvent, avec une fierté mal dissimulée, de son frère qui venait de terminer ses études ; c’était selon elle, le jeune homme le plus instruit et le plus choyé du beau monde de Pétersbourg. Connaissant de renom le père de Gouskov, homme très riche et important, étayant l’opinion de la sœur, je rencontrai le jeune Gouskov avec une certaine prévention. Une fois, le soir, en venant chez Ivachine, je trouvai chez lui un jeune homme de taille moyenne, d’aspect agréable, en frac noir, cravate et gilet blancs, qu’on avait omis de me présenter. Le jeune homme qui, évidemment, se préparait à aller au bal, le chapeau à la main, était debout devant Ivachine, et discutait chaleureusement, mais poliment, sur une de nos connaissances communes, qui se distinguait alors dans la campagne de Hongrie. Il niait l’héroïsme de cette personne, niait que ce fût un homme né pour la guerre, comme on disait, et le jugeait seulement intelligent et instruit. Je me souviens que je pris part à la discussion contre Gouskov, et m’entraînai à l’extrémité opposée en prouvant que l’intelligence et l’instruction sont en rapport inverse du courage. Je me rappelle comment Gouskov, avec charme et esprit, me prouvait que le courage est le résultat nécessaire de l’esprit et d’un certain degré de son développement, si bien que moi, qui me considérais comme intelligent et instruit, je ne pouvais en secret n’y pas consentir ! Je me souviens qu’à la fin de notre discussion, Mme Ivachine me présenta son frère, et que celui-ci, en souriant avec indulgence, me tendit sa petite main, qu’il n’avait pas réussi à ganter tout à fait, et faiblement et timidement, comme aujourd’hui, serrait la mienne. Malgré mes préventions contre Gouskov, je devais lui rendre justice et tomber d’accord avec sa sœur, que c’était un jeune homme intelligent et aimable, qui devait avoir du succès dans le monde. Il était extraordinairement soigné, élégamment habillé ; il avait des manières assurées et modestes, l’air très jeune, presque enfantin, qui, involontairement faisait excuser l’expression de satisfaction personnelle et le désir d’étaler sa supériorité devant autrui, que reflétait constamment son visage intelligent et surtout son sourire. On racontait qu’il avait eu cet hiver un grand succès près des dames de Moscou. En le rencontrant chez sa sœur, ce n’est qu’à l’expression constante de bonheur et de satisfaction de son juvénile aspect et par ses récits parfois vaniteux, que je pouvais conclure jusqu’à quel degré c’était juste. Nous nous rencontrâmes à peu près six fois, et causâmes assez longuement, ou plutôt il causait et j’écoutais. Il parlait le plus souvent en français, en une langue très jolie, très logique et pittoresque, et savait dans la conversation commune, interrompre doucement et poliment. En général, il se tenait assez fièrement avec tous et avec moi, et moi, comme il m’arrive toujours avec les personnes fermement convaincues qu’elles doivent le prendre de haut avec moi, et que je connais très peu, je sentais qu’il avait sous ce rapport tout à fait raison.

Maintenant, quand il s’assit près de moi et me tendit lui-même la main, je retrouvai vivement en lui l’expression hautaine d’autrefois, et il me parut qu’il ne profitait pas tout à fait loyalement de l’avantage de sa situation d’inférieur à supérieur, en m’interrogeant si négligemment sur ce que j’avais fait pendant tout ce temps et pourquoi j’étais tombé ici ? Bien que chaque fois je répondisse en russe, il parlait en français, et cependant, je remarquais qu’il s’exprimait en cette langue, moins librement qu’autrefois. De lui-même, il me glissa en passant, qu’après sa triste et stupide histoire (en quoi consistait-elle, je l’ignorais, et il ne m’en dit rien), il avait été trois mois aux arrêts, ensuite envoyé au Caucase, au régiment de N., et qu’il était soldat dans ce régiment, depuis trois ans.

— Vous ne sauriez croire, — me dit-il en français, — combien j’ai souffert, dans ce régiment, de la société des officiers. Heureusement pour moi, que j’avais connu autrefois l’aide de camp dont on vient de parler. « C’est vraiment un brave homme, — remarqua-t-il comme avec indulgence. — Je vis chez lui, et pour moi, c’est quand même un petit soulagement, oui, mon cher les jours se suivent mais ne se ressemblent pas, ajouta-t-il, et tout à coup, il rougit, confus. Il se leva de sa place en s’apercevant que ce même aide de camp, dont nous causions s’approchait de nous.

— C’est un tel bonheur de rencontrer un homme comme vous, — me chuchota Gouskov en s’éloignant de moi. — J’aurais beaucoup, beaucoup de choses à vous dire.

Je me déclarais enchanté de cela, mais j’avoue qu’en réalité, Gouskov m’inspirait une commisération, non sympathique mais pénible.

Je pressentais qu’en tête à tête, je serais gêné avec lui, mais je voulais savoir de lui beaucoup de choses, et surtout, comment, puisque son père était très riche, il se trouvait dans une telle dèche, comme on en pouvait juger par ses vêtements et ses manières.

L’aide de camp nous salua tous, sauf Gouskov, et s’assit près de moi, à la place qu’occupait le dégradé. Toujours calme et lent, joueur impassible et muni d’argent, Paul Dmitrievitch était maintenant un tout autre homme que celui que j’avais connu dans la période florissante de son jeu. Il avait l’air de se hâter, nous regardait sans cesse, et il ne se passa pas cinq minutes, que lui, qui refusait toujours de jouer, proposa une banque au lieutenant O… Celui-ci refusa, sous prétexte d’occupations, et en réalité parce que sachant qu’il restait à Paul Dmitrievitch peu d’argent et d’objets, il ne croyait pas sage de risquer ses trois cents roubles, contre cent et peut-être moins qu’il pouvait gagner.

— Eh quoi, Paul Dmitrievitch ! — dit le lieutenant, qui visiblement désirait éviter une nouvelle demande, — est-il vrai que demain nous nous mettons en route ?

— Je ne sais pas, — fit Paul Dmitrievitch, — seulement il y a l’ordre de se préparer. Et vraiment nous ferions mieux de jouer. Je mettrai en jeu mon cheval Kabarda.

— Non, aujourd’hui, déjà…

— Le gris. Ça va ? et si vous voulez, argent comptant ! Eh bien ! Ça va ?

— Mais quoi… Moi, avec plaisir, ne pensez pas… prononça le lieutenant O…, — répondant à son propre doute. — Mais peut-être demain sera-ce l’incursion ou le mouvement, il faut se bien reposer.

L’aide de camp se leva, et mettant les mains dans ses poches, se mit à marcher dans notre petit cercle. Son visage reprit son expression habituelle de froideur et d’un certain orgueil que j’aimais en lui.

— Ne voulez-vous pas un verre de vin chaud ? — lui dis-je.

— Volontiers. Il se dirigea vers moi. Mais Gouskov, empressé, prit le verre de mes mains et le porta à l’aide de camp en s’efforçant de ne pas le regarder.

Mais, Gouskov ne remarqua pas la corde qui tendait la tente, il y buta et lâchant le verre, il tomba sur les mains.

— En voilà un nigaud ! — exclama l’aide de camp qui déjà tendait la main pour saisir le verre.

Tous éclatèrent de rire, même Gouskov, qui frottait sur son genou maigre ses mains qu’il ne pouvait nullement blesser dans cette chute.

— C’est l’ours qui sert l’ermite ! — continua l’aide de camp. — C’est ainsi qu’il me sert chaque jour ; il a démoli tous les piquets de la tente. Il trébuche toujours.

Gouskov, sans l’écouter, s’excusait près de nous et me regardait avec un sourire triste, peu marqué, par lequel il semblait dire que moi seul pouvais le comprendre. Il était lamentable, mais l’aide de camp, son protecteur, semblait, on ne sait pourquoi, vouloir agacer son compagnon de chambre et ne pas le laisser tranquille.

— Oui, c’est un garçon habile !

— Mais qui ne trébuche pas contre ces piquets, Paul Dmitrievitch ? — dit Gouskov. — Vous-même avant-hier y avez buté.

— Moi, mon cher, je ne suis pas un subalterne, on ne me demande pas de l’habileté.

— Il peut traîner les pieds, — reprit le capitaine en second Sch… et le subalterne doit sauter…

— Étrange plaisanterie, — dit Gouskov, presqu’en chuchotant et baissant les yeux.

L’aide de camp était évidemment agacé contre son co-logeur et saisissait avidement chaque prétexte.

— Il faudra de nouveau l’envoyer au secret, — dit-il en s’adressant à Sch… et en clignant des yeux vers le dégradé.

— Alors, ce seront de nouveau des larmes, — dit Sch… en riant.

Gouskov ne me regardait plus et feignait de puiser du tabac dans la blague où depuis longtemps il n’y avait plus rien.

Préparez-vous à aller au secret, mon vieux, — dit Sch… à travers le rire. — Les éclaireurs nous ont dénoncé aujourd’hui qu’une attaque contre le camp se prépare pour cette nuit, alors il faut commander les gens sur qui on peut compter.

Gouskov sourit d’un air indécis, comme s’il allait dire quelque chose, et à plusieurs reprises souleva un regard suppliant sur Sch.

— Eh quoi ! j’y suis allé d’autres fois, j’irai encore si on m’y envoie, — balbutia-t-il.

— Oui, et on vous y enverra.

— Eh bien, j’irai ! La belle affaire !

— Oui comme à Argoune, où vous vous êtes enfui du poste et avez jeté le fusil, — dit l’aide de camp et, se détournant de lui, il se mit à nous communiquer les ordres pour le lendemain.

En effet, pour la nuit, on attendait de l’ennemi la fusillade sur le camp et, le lendemain, un mouvement quelconque. Après avoir causé de divers sujets communs, l’aide de camp, comme par hasard, songeant tout à coup au jeu, proposa une petite partie au lieutenant O… Celui-ci, spontanément, consentit et partit avec Sch… et le sous-lieutenant, dans la tente de l’aide de camp où étaient la table verte pliante et un jeu de cartes. Le capitaine, commandant de notre division, alla dormir dans sa tente, les autres offîciers se dispersèrent aussi, je restai seul avec Gouskov. Je ne m’étais pas trompé, j’étais en effet très gêné en tête-à-tête avec lui. Involontairement je me levai et commençai à marcher de long en large sur la batterie. Gouskov, en silence, me suivait de côté en se tournant hâtivement et avec inquiétude pour ne pas rester en arrière ou me devancer.

— Je ne vous gêne pas ? — me dit-il, d’une voix douce et triste. Comme je pouvais le remarquer dans l’obscurité son visage était profondément pensif et triste.

— Nullement, — répondis-je. Mais comme il n’entamait pas la conversation et que je ne savais que lui dire, nous marchâmes longtemps silencieux.

Le crépuscule faisait déjà place à l’obscurité de la nuit. Au-dessus du profil noir des montagnes s’ allumait déjà la brillante étoile du berger. Sur nos têtes, dans le ciel bleu, clair, glacé, brillaient de petites étoiles. De tous côtés rougissait dans les ténèbres la flamme des bûchers embrasés ; auprès, se trouvaient les tentes grises et s’assombrissait le monticule noir de notre batterie. Près du bûcher le plus proche, autour duquel, en se chauffant, nos brosseurs causaient à mi-voix, brillait de temps en temps, sur la batterie, le cuivre de nos gros canons et se montrait la figure de la sentinelle, la capote sur l’épaule, marchant d’un pas cadencé sur le parapet.

— Vous ne sauriez vous imaginer quelle consolation c’est pour moi de causer avec un homme tel que vous, — me dit Gouskov, bien que nous n’eussions encore causé de rien. — Seul un homme dans ma situation peut le comprendre !

Je ne savais que lui répondre et de nouveau, nous nous tûmes, malgré notre désir évident, lui de parler et moi de l’écouter.

— Pourquoi étiez-vous ?… Pourquoi avez-vous souffert ? — demandai-je enfin, ne trouvant rien de mieux pour engager la conversation.

— N’avez-vous pas entendu parler de cette malheureuse histoire avec Méténine ?

— Oui, un duel il me semble. J’ai entendu vaguement. Je suis depuis longtemps au Caucase.

— Non, il ne s’agit pas de duel. C’est une affaire stupide et terrible ! Je vous raconterai tout si vous ne le savez pas. C’était précisément cette année, quand je vous rencontrais chez ma sœur. Je vivais à Pétersbourg. Il faut vous dire que j’avais alors ce qu’on appelle une position dans le monde et assez avantageuse, sinon brillante, mon père me donnait dix mille par an. En 1849, on me promit une place près de l’ambassadeur de Turin. Mon oncle maternel pouvait et était toujours disposé à faire beaucoup pour moi. Maintenant c’est une affaire passée, j’étais reçu dans la meilleure société de Pétersbourg, je pouvais prétendre au meilleur parti. J’ai étudié comme nous tous étudions dans nos écoles, de sorte que je n’avais pas une instruction particulière. Il est vrai qu’ensuite, j’ai beaucoup lu, mais j’avais surtout, vous savez, ce jargon du monde, et tel quel, on me trouvait, je ne sais pourquoi, l’un des premiers jeunes gens de Pétersbourg. Mais ce qui me haussait le plus dans l’opinion générale, c’est cette liaison avec madame D***, dont on parla beaucoup à Saint-Pétersbourg. Mais j’étais encore très jeune dans ce temps, et j’appréciais peu tous ces avantages. Tout simplement j’étais jeune et sot. Que me fallait-il encore ? À cette époque, à Pétersbourg, ce Méténine avait une réputation…

Et Gouskov, continua sur le même ton à me raconter l’histoire de son malheur, histoire que j’omettrai ici, car elle n’avait aucun intérêt.

— Deux mois je fus aux arrêts, — continua-t-il, presque tout à fait seul, et que ne pensai-je pas alors ! Mais, savez-vous, quand tout cela s’est terminé, le lien qui m’unissait au passé semblait déjà définitivement tranché, et je fus soulagé. Mon père, vous en avez entendu parler assurément, était un homme d’un caractère de fer, aux convictions fermes, il m’a déshérité et cessa toute relation avec moi. Selon ses convictions, il devait agir ainsi et je ne l’accuse nullement : il a été conséquent. Aussi n’ai-je pas fait un pas pour le faire revenir sur sa décision. Ma sœur était à l’étranger, madame D***, seule m’écrivait quand elle le pouvait et me proposait son aide. Mais vous comprenez que j’ai refusé, de sorte que je manquais même de ces choses qui aident un peu dans cette situation, vous savez : les livres, le linge, la nourriture ; je n’avais rien.

Je réfléchis beaucoup et beaucoup pendant ce temps, je commençai à tout regarder avec d’autres yeux. Par exemple, ce bruit, ces racontars du monde dont j’étais l’objet à Pétersbourg, ne m’intéressaient pas, ne me flattaient nullement, tout cela me semblait ridicule. Je me sentais moi-même coupable, imprudent, jeune. J’avais gâché ma carrière et ne pensais qu’à m’en refaire une. Et pour cela, je sentais en moi des forces et de l’énergie. Après les arrêts, comme je vous l’ai dit, on m’a envoyé ici, au Caucase, dans le régiment de N….

— J’ai pensé, — continua-t-il en s’animant de plus en plus, — qu’ici, au Caucase, la vie de camp, les hommes simples, honnêtes, avec qui je serais en relations, la guerre, les dangers, tout cela irait au mieux à ma disposition d’esprit : que je commencerais une nouvelle vie. On me verra au feu ; on m’aimera, on m’estimera non pour mon nom seul ; la croix, le grade de sous-officier, on lèvera la punition, et je retournerai, et vous savez, avec ce prestige de malheur. Mais quel désenchantement ! Vous ne pouvez imaginer comme je me suis trompé ! Vous connaissez la société des officiers de notre régiment ? — Il se tut assez longtemps, attendant, comme il me semblait, que je lui dise que je savais combien était mauvaise la société de ce régiment, mais je ne répondis rien. J’étais fâché de ce qu’il put supposer que je devais, parce que je savais le français, être révolté de la société des officiers, qu’au contraire, après un assez long séjour au Caucase, j’avais appris à apprécier et estimais mille fois plus que cette société d’où venait M. Gouskov. Je voulais le lui dire, mais sa situation m’arrêta.

— Dans le régiment de N…, la société des officiers est mille fois pire que celle-ci, — continua-t-il. — j’espère que c’est beaucoup dire. Non, vous ne pouvez vous imaginer ce que c’est ! Je ne parle pas déjà des junkers et des soldats. Quelle horreur est-ce ! D’abord on m’accueillit très bien, c’est vrai ; mais ensuite, quand ils virent que je ne pouvais que les mépriser, vous savez, dans ces petites relations non remarquées, quand ils ont vu en moi un homme de beaucoup supérieur à eux, ils se sont excités contre moi et ont commencé à s’en venger par diverses petites humiliations. Ce que j’ai eu à souffrir, vous ne vous en faites pas une idée. Ensuite, ces relations forcées, avec le junker, et principalement avec les petits moyens que j’avais, je manquais de tout, je n’avais que ce que ma sœur m’envoyait. Tenez, pour vous donner l’idée de ce que j’ai souffert, avec mon caractère, avec ma fierté, j’ai écrit à mon père, je l’ai supplié de m’envoyer quelque chose. Je comprends qu’après cinq ans d’une telle vie on puisse devenir comme notre dégradé Dromov qui boit avec les soldats et qui écrit à tous les officiers, et demande à emprunter trois roubles et qui signe : tout à vous, Dromov. Il fallait avoir mon caractère pour ne pas me corrompre tout à fait dans cette situation horrible.

Longtemps, en silence, il marchait près de moi. — avez-vous un papiros ? me dit-il. — Oui, alors où en étais-je ? Oui. Je ne pouvais supporter cela, non physiquement, malgré les souffrances et le froid et la faim, je vivais en soldat ; cependant, les officiers avaient pour moi un certain respect. Je conservais sur eux un certain prestige. Ils ne m’envoyaient ni en sentinelle, ni à l’exercice. Je ne l’eusse pas supporté. Mais moralement, je souffrais horriblement. Et surtout, je ne voyais pas d’issue à cette situation. J’écrivis à mon oncle, je le suppliai de me faire passer dans un régiment prenant au moins part aux expéditions, et je savais trouver ici Paul Dmitrievitch, qui est le fils de l’intendant de mon père. Quand même il pouvait m’être utile. Mon oncle fit cela pour moi. J’eus mon changement. Après l’autre régiment, celui-ci me semblait une réunion de chambellans. Et puis, Paul Dmitrievitch se trouvait ici. Il savait qui je suis et on me reçut fort bien. À la demande de l’oncle… Gouskov, vous savez… Mais j’ai remarqué que ces hommes sans instruction et sans développement ne peuvent respecter l’homme et lui témoigner les signes du respect s’il n’a pas cette auréole de la fortune et de la noblesse. Quand ils ont vu que j’étais pauvre, peu à peu leurs relations envers moi se sont relâchées, et enfin ils sont devenus presque méprisants. C’est horrible, mais c’est l’absolue vérité.

Ici, je fus à une affaire, je me suis battu, on m’a vu au feu. — continua-t-il. — Mais quand cela finira-t-il ? Jamais, je crois ! Et mes forces et mon énergie commencent déjà à s’épuiser. Ensuite, je m’imaginais, la guerre, la vie de camp… mais tout cela n’est pas comme je le vois : en pelisse courte non lavée, en bottes de soldat, il faut aller au secret, et passer toute la nuit dans le ravin avec un Antonov quelconque, enrégimenté pour cause d’ivrognerie, et à chaque instant il se peut qu’on tue derrière le buisson, vous ou Antonov c’est la même chose. Ce n’est déjà plus du courage, c’est affreux, ça tue

— Eh quoi ! Maintenant, pour l’expédition, vous pourrez recevoir le grade de sous-officier et l’année suivante être promu sous lieutenant, — dis-je.

— Oui, c’est possible. On me l’a promis, mais avant deux ans, c’est douteux. Et quelles seront ces deux années. Si l’on savait ! Imaginez-vous cette vie avec ce Paul Dmitrievitch : les cartes, les plaisanteries grossières, l’orgie. Vous voulez dire quelque chose qui bout dans votre âme, on ne vous comprend pas, ou on se moque de vous. On vous parle, non pour vous communiquer une idée, mais pour faire de vous un bouffon si possible. Et tout cela est si vulgaire, si grossier, si vilain ; et vous sentez toujours que vous êtes un subalterne. On vous le fait toujours sentir. C’est pourquoi vous ne pouvez comprendre le plaisir de parler à cœur ouvert avec un homme comme vous.

Je ne comprenais nullement quelle sorte d’homme j’étais, aussi ne savais-je que lui répondre…

— Voulez-vous souper ? — me dit en ce moment Nikita, qui, sans être remarqué, s’approchait de moi dans l’obscurité, et que je vis mécontent de la présence d’un hôte. — Il ne reste que des bouchées et un peu de viande hachée.

— Le capitaine a-t-il déjà soupé ?

— Il dort déjà depuis longtemps, — répondit sombrement Nikita. À mon ordre de nous apporter ici de quoi manger et de l’eau-de-vie, il grogna mécontent et se traîna vers sa tente. Là-bas encore il marmonna quelque chose, puis cependant nous apporta une cantine. Il posa sur la cantine une chandelle qu’il entoura d’un papier pour la garantir du vent, une petite casserole, un pot de moutarde, un petit verre à anse, une bouteille d’absinthe. Après avoir arrangé tout cela, Nikita resta encore un moment près de nous ; il nous regardait, moi et Gouskov, boire de l’eau-de-vie, ce qui, évidemment, lui était fort désagréable. À la lumière mate de la chandelle traversant le papier et dans l’obscurité qui nous entourait, on voyait seulement la peau de phoque de la cantine, dessus, le souper ; le visage, la pelisse courte de Gouskov et ses mains petites, rouges, avec lesquelles il prenait les bouchées dans la casserole. Autour, tout était noir, et seulement en regardant fixement on pouvait distinguer la batterie noire, la même figure sombre de la sentinelle qu’on apercevait derrière le parapet, de chaque côté les feux des bûchers, et en haut des étoiles rouges. Gouskov, triste et gêné, souriait à peine, comme si, après son aveu, il avait honte de mes regards. Il but encore un petit verre d’eau-de-vie et mangea avec avidité en raclant le fond de la casserole.

— Oui, pour vous, c’est quand même un soulagement de connaître l’aide de camp. D’après ce que j’ai entendu, c’est un homme très brave, — prononçai-je pour dire quelque chose.

— Oui, — répondit le dégradé, — c’est un brave homme, mais il ne peut être autre, il ne peut être un vrai homme, on ne peut l’exiger avec son instruction. — Tout à coup il parut rougir. — Vous avez remarqué ses plaisanteries grossières aujourd’hui sur le secret. — Et Gouskov, malgré mes efforts répétés d’étouffer cette conversation, commença à se justifier, à me prouver qu’il ne s’était pas enfui du secret et qu’il n’était pas un poltron, comme l’avaient voulu faire croire l’aide de camp et Sch….

— Comme je vous ai dit, — conclut-il en essuyant ses mains à sa pelisse, — de pareilles gens ne peuvent être délicats avec un homme, un soldat qui a peu d’argent. C’est au-dessus de leurs forces. Et comme, ces derniers temps, depuis cinq mois, je ne sais pourquoi, je ne reçois rien de ma sœur, alors je remarque qu’ils sont tout changés avec moi. Cette pelisse courte que j’ai achetée à un soldat et qui ne réchauffe pas parce qu’elle est toute râpée, (ce disant il me montrait la peau tout à fait rongée), ne leur inspire pas la pitié ou le respect pour le malheur, mais un mépris qu’ils ne sont pas capables de cacher. Quelle que soit ma misère, — comme maintenant quand je n’ai rien à manger sauf la gamelle et que je n’ai pas de quoi m’habiller, — continua-t-il en rougissant et en se versant encore un verre d’eau-de-vie, — il ne songera pas à me proposer quelque argent, bien qu’il sache pertinemment que je le lui rendrais. Mais il attend que moi, dans ma situation, je m’adresse à lui. Et vous comprenez comment cela me met à ses yeux. À vous, je parlerai tout franchement, vous êtes au-dessus de cela, mon cher, je n’ai pas le sou. Et tenez, — fit-il tout à coup en me regardant dans les yeux avec désespoir, je vous dirai tout net que je suis maintenant dans une situation des plus difficiles : pouvez-vous me prêter dix roubles argent ? Ma sœur doit m’en envoyer par le prochain courrier et mon père

— Ah ! je suis très heureux, — dis-je, tandis qu’au contraire j’étais peiné et surtout dépité, parce que la veille, ayant perdu aux cartes, il ne me restait plus que cinq roubles et quelque chose chez Nikita. — Tout de suite, — dis-je en me levant. — J’irai les chercher dans ma tente.

— Non, après, ne vous dérangez pas.

Mais, sans l’écouter, je courus à la tente fermée où se trouvait mon lit, et où logeait le capitaine.

— Alexeï Ivanitch, donnez-moi, s’il vous plaît, dix roubles jusqu’au prêt, — dis-je au capitaine en le secouant.

— Quoi ! vous avez encore perdu ? Hier encore vous vouliez ne plus jouer, — prononça le capitaine en se rendormant.

— Non, je n’ai pas joué. Mais il me les faut, donnez-les-moi, s’il vous plaît.

— Makatuk ! — cria le capitaine à son brosseur, — apporte la cassette et donne ici.

— Plus bas ! plus bas ! — dis-je, entendant derrière la tente les pas cadencés de Gouskov.

— Eh ! pourquoi plus bas ?

— C’est le dégradé qui m’a demandé de les lui prêter, il est ici.

— Ah ! si j’avais su, vous n’auriez rien. On dit que c’est le plus fameux polisson !…

Cependant le capitaine donna quand même l’argent, ordonna de cacher la cassette, de bien fermer la tente et répéta de nouveau : « Ah ! si j’avais su pourquoi vous vouliez cet argent, je ne vous l’aurais pas donné ! » Il enfonça la tête sous les couvertures. — « Maintenant, à votre compte trente-deux, rappelez-vous… » me cria-t-il.

Quand je sortis de la tente, Gouskov marchait autour des bancs et sa personne petite, aux jambes arquées, en bonnet à longs poils blancs usé, se montrait, disparaissait dans l’obscurité quand il passait devant la chandelle. Il prit l’air de ne pas me remarquer. Je lui remis l’argent. Il me remercia et roula les billets qu’il glissa dans la poche de son pantalon.

— Maintenant, chez Paul Dmitrievitch, le jeu bat son plein, — commença-t-il.

— Je le pense.

— Il joue singulièrement, toujours à rebours et ne double jamais. Quand il a la veine, c’est bien, mais dame, quand ça tourne, on peut perdre horriblement. Il l’a prouvé. Dans cette expédition, en comptant les objets, il a perdu plus de quinze cents et autrefois comme il jouait prudemment ! De sorte que votre officier avait l’air de douter de son honnêteté.

— Mais non, c’est en plaisantant… Nikita, ne reste-t-il pas de vin ? — dis-je, très soulagé du bavardage de Gouskov. Nikita grogna encore mais nous apporta du vin, et de nouveau, avec colère, regardait comment Gouskov vidait son verre. Dans l’attitude de Gouskov perçait le sans-gêne d’autrefois. Je voulais qu’il s’en allât plus vite, et il semblait ne pas faire cela, seulement par honte de s’en aller aussitôt l’argent reçu. Je me tus.

— Comment, vous ayant le moyen, vous êtes-vous décidé, sans aucune nécessité, de gaieté de coeur, à servir au Caucase ? Voilà ce que je ne comprends pas.

Je tâchai de me justifier d’une conduite si étrange pour lui.

— J’imagine que pour vous aussi, la société de ces officiers est très pénible, des hommes sans aucune instruction. Vous ne pouvez vous comprendre. À part les cartes, le vin et les conversations sur les décorations et les expéditions, même en vivant ici dix ans, vous n’entendrez rien de plus.

Son désir de me mettre absolument dans une situation semblable à la sienne, m’était désagréable, et je l’assurai que j’aimais beaucoup les cartes, le vin, et les conversations sur les expéditions et que je ne désirais pas avoir de meilleurs camarades que ceux que j’avais.

Mais il ne voulut point me croire.

— Vous dites cela, comme ça, continua-t-il. Et l’absence de femmes, c’est-à-dire de femmes comme il faut, n’est-ce pas une cruelle privation ? Je ne sais pas ce que je donnerais maintenant pour me transporter dans un salon seulement pour un moment et au travers de la serrure regarder une femme charmante.

Il se tut un peu et but encore un verre de vin.

— Ah mon Dieu ! Ah mon Dieu ! Peut-être nous rencontrerons-nous encore un jour à Pétersbourg, dans le monde, et nous verrons-nous encore avec des hommes et des femmes. Il but le vin restant dans la bouteille et dit : « Ah ! pardon ! Peut-être en voulez-vous ? Je suis horriblement distrait. Cependant il me semble que j’ai trop bu et je n’ai pas la tête forte. Il y eut un temps, quand je vivais à Morskaïa, au rez-de-chaussée, j’avais un superbe appartement, des meubles, vous savez, je pouvais arranger tout cela fort élégamment, sans trop dépenser. Il est vrai que mon père me donnait des porcelaines, des plantes, de très belle argenterie. Le matin, je sortais, les visites ; à cinq heures, régulièrement, je venais dîner chez elle, souvent elle était seule. Il faut avouer que c’était une femme ravissante ! Vous ne la connaissez pas ? Pas du tout ?

— Non.

— Vous savez, chez elle, la grâce féminine au plus haut degré ! la tendresse et ensuite quel amour ! Ô Dieu ! je ne pouvais alors apprécier ce bonheur. Ou, après le théâtre, nous revenions souper à deux. Avec elle, on ne s’ennuyait jamais, toujours gaie, toujours aimante. Oui, je ne pressentais pas quel rare bonheur c’était, et j’ai beaucoup à me reprocher envers elle, je l’ai fait souffrir et souvent, j’étais cruel. Ah ! quel merveilleux temps c’était ! Vous vous ennuyez ?

— Non, pas du tout.

— Alors je vous raconterai nos soirées. Bien, j’arrive, je rentre, — cet escalier dont je connaissais chaque plante, le loquet de la porte, tout cela si charmant, si connu, ensuite l’antichambre, sa chambre… Non, ce ne sera plus jamais, jamais ! Elle m’écrit jusqu’ici. Si vous voulez, je vous montrerai ses lettres… Mais non, je ne suis déjà plus le même, je suis perdu, je ne la mérite pas… Oui, je suis absolument perdu ! je suis cassé ! Il n’y a en moi ni énergie, ni fierté, rien. Même plus de noblesse… Oui, je suis perdu ! Et personne jamais ne comprendra mes souffrances. Tous y sont indifférents. Je suis un homme perdu ! Jamais je ne me relèverai, parce que moralement je suis tombé… dans la boue… tombé…

À ce moment on sentait dans ses paroles un désespoir sincère, profond. Il ne me regardait pas, il était assis immobile.

— Pourquoi si désespéré ? — dis-je.

— Parce que je suis un misérable ; cette vie m’a détruit. Tout ce qui était en moi, tout est mort. Je souffre maintenant, non plus avec orgueil, mais avec lâcheté. Je n’ai plus déjà de dignité dans le malheur. On m’humilie sans cesse. Je supporte tout. Je vais au-devant des humiliations. Cette boue a déteint sur moi, je suis devenu moi-même grossier, j’ai oublié ce que je savais, je ne puis plus parler le français, je me sens vil et méprisable. Je ne puis me débattre dans ce milieu, non, je ne le puis pas. Je serais peut-être un héros, donnez-moi un régiment, des épaulettes, des trompettes, mais marcher à côté d’un sauvage Anton Boudarenko quelconque, etc., et sentir qu’entre lui et moi il n’y a aucune différence, que c’est tout égal qu’on tue lui ou moi, cette pensée me tue. Comprenez-vous combien est terrible la pensée qu’un déguenillé quelconque me tuera, moi, un homme qui pense et souffre et que ce serait la même chose que de tuer à côté de moi Antonov, une créature qui ne se distingue en rien d’un animal, et qu’il peut arriver qu’on me tue précisément moi et non Antonov, comme il arrive toujours, une fatalité pour tout ce qui est supérieur et bon. Je sais qu’ils m’appellent poltron, soit, je suis poltron, je suis en effet un poltron, et je ne peux pas ne pas l’être. C’est peu, mais selon eux je suis de plus un mendiant, un homme abject. Voilà, tout à l’heure, je vous ai demandé de l’argent, et vous avez le droit de me mépriser. Non, prenez votre argent, et il me tendit le billet froissé. Je veux que vous m’estimiez. — Il cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer. Je ne savais absolument que dire et que faire.

— Calmez-vous, — lui dis-je. — Vous êtes trop sensible. Ne prenez pas tant à cœur, analysez-vous moins, envisagez les choses plus simplement. Vous dites vous-même que vous avez du caractère, reprenez-vous. Il ne vous reste plus si longtemps à souffrir. — Mais je disais cela d’une façon très embrouillée, parce que j’étais ému d’un sentiment de pitié et du repentir de m’être permis de blâmer un homme profondément et sincèrement malheureux.

— Oui, — commença-t-il, — si depuis que je suis dans cet enfer j’avais entendu un mot de compassion, de conseil, d’amitié, un mot humain, comme je viens de l’entendre de vous, peut-être pourrais-je supporter tout avec calme, me ressaisir, être un bon soldat. Mais maintenant, c’est horrible !… Quand je raisonne de sang-froid, je désire la mort, et pourquoi aimerais-je la vie, moi qui suis perdu pour tout ce qu’il y a de bon au monde ! Et au moindre danger, tout à coup, malgré moi, je commence à adorer cette vie lâche et à la vouloir conserver comme quelque chose de précieux. Et je ne puis pas me vaincre. C’est-à-dire, je puis — continua-t-il après un court silence, — mais il me faut trop d’efforts, de peine, quand je suis seul. Avec les autres, dans les conditions ordinaires, quand on va au combat, je suis courageux, j’ai fait mes preuves, parce que j’ai de l’amour-propre, je suis fier, c’est mon défaut ; et devant les autres… Savez-vous, permettez-moi de rester à coucher chez vous, parce que chez nous on jouera toute la nuit. Pour moi, un coin par terre suffit.

Pendant que Nikita arrangeait le lit, nous nous étions levés et commencions à marcher de nouveau dans l’obscurité, de long en large de la batterie.

En effet, chez Gouskov la tête était probablement très faible, puisqu’après deux petits verres d’eau-de-vie et deux verres de vin il titubait. Quand nous nous éloignâmes de la lumière je remarquai que, tâchant que je ne le visse pas, il glissait dans sa poche le billet de dix roubles qu’il avait gardé à la main pendant toute la conversation précédente. Il continua à parler, disant qu’il croyait encore possible de se relever s’il avait près de lui un homme comme moi, ayant quelque pitié pour lui.

Déjà nous nous dirigions vers la tente pour aller dormir quand soudain, un boulet siffla au-dessus de nos têtes et tomba très près de nous. C’était si étrange, ce camp calme, endormi, notre conversation, et tout à coup ce boulet ennemi, qui, venu Dieu sait d’où, tombait au milieu de nos tentes, c’était si étrange, que de longtemps je ne pus me rendre compte de ce que c’était. Le soldat Andréev, qui était en sentinelle à la batterie, s’approcha de moi.

— Voyez comme il s’est glissé ! Tenez ici, on a aperçu le feu ! — dit-il.

— Il faut éveiller le capitaine — dis-je. Et je regardai Gouskov.

Il était debout, voûté presque jusqu’à terre, et il bégayait pour dire quelque chose : « C’est… c’est… l’enn… c’est… très… drô… le… » Il ne prononça rien de plus et je ne n’ai pas vu comment et où il disparut immédiatement. Dans la tente du capitaine, on allumait la chandelle. On entendait sa toux habituelle, au réveil, et bientôt il sortit en demandant du feu pour allumer sa petite pipe.

— Qu’est-ce donc, petit père, aujourd’hui on ne peut pas me laisser dormir, — fit-il en souriant. — Tantôt vous avec votre dégradé, tantôt Chamil. Que ferons-nous, hein ? Répondre ou non ? Il n’y avait rien qui fût relatif à celà dans l’ordre ?

— Rien. Le voilà encore — dis-je — et il tire de deux canons.

En effet, dans l’obscurité, devant, à droite, s’enflammaient deux feux comme deux yeux et bientôt au-dessus de nous volaient un boulet et une grenade vide — la nôtre probablement — qui produisit un sifflement aigu et bruyant. Des soldats sortirent des tentes voisines, on entendait des toussottements, des éternuements et des conversations.

— Voyez, il siffle comme un rossignol — remarqua un artilleur.

— Appelez Nikita — dit le capitaine avec son bon sourire habituel — Nikita ! Ne te cache pas mon vieux, viens entendre le rossignol des montagnes.

— Quoi ! Votre haute Noblesse, — répondit Nikita qui se trouvait debout près du capitaine. — Je les ai vus les rossignols, je n’ai pas peur, et voilà, cet hôte qui était ici et qui a bu votre vin, quand il a entendu il s’est sauvé lestement. Devant notre tente, il roulait comme un ballon et se terrait comme une bête.

— Cependant, il faut aller au chef d’artillerie — me dit le capitaine d’un ton sérieux, autoritaire. — Il faut demander si nous devons tirer, répondre au feu, oui ou non. Ce ne sera rien, mais quand même on peut. Veuillez aller demander. Veuillez seller le cheval, ça ira plus vite, prenez si vous voulez mon Polkan.

Cinq minutes après j’avais un cheval et partais près du chef d’artillerie.

— N’oubliez pas le mot d’ordre : timon : — me chuchota le capitaine, très ponctuel — autrement vous ne passeriez pas la ligne.

Il y avait environ une demi-verste jusqu’au chef de l’artillerie. Tout le chemin était entre des tentes. Aussitôt que je me fus éloigné de notre bûcher, il faisait si noir que je ne voyais même pas les oreilles du cheval, mais seulement les feux des bûchers qui me semblaient tantôt très près, tantôt très loin, étaient devant mes yeux. En avançant, grâce au cheval dont je laissais flotter les rênes, je commençai à distinguer les tentes blanches quadrangulaires, ensuite la raie noire de la route. Au bout d’une demi-heure, après avoir demandé trois fois le chemin, accroché deux fois les piquets des tentes, ce que me valait chaque fois des invectives, et avoir été arrêté deux fois par les sentinelles, j’arrivai au chef d’artillerie. Pendant ma route j’avais encore entendu deux coups tirés sur notre camp, mais les obus n’arrivaient pas jusqu’où était l’état-major. Le chef de l’artillerie n’ordonna pas de répondre aux coups, d’autant plus que l’ennemi s’arrêta, et je revins en tenant la bride du cheval et marchant à pied parmi les tentes. Plusieurs fois je ralentis le pas devant les tentes des soldats encore éclairées, et j’entendis soit un conte que narrait un bavard, ou la lecture d’un livre, faite par un lettré et qu’écoutait toute la section réunie dans la tente, en l’interrompant de temps en temps, de diverses observations, ou simplement les récits, sur des expéditions, sur le pays natal, sur les chefs.

En passant devant une des tentes du troisième bataillon, j’entendis la voix haute de Gouskov qui parlait très gaiement et sans aucune gêne. Des voix jeunes, gaies aussi, n’appartenant pas à des soldats lui répondaient. C’était évidemment une tente de junkers ou de sergents-majors. Je m’arrêtai.

— Je le connais depuis longtemps, — disait Gouskov — Quand j’habitais Pétersbourg, il venait souvent chez moi et j’allais chez lui. Il fréquentait la très bonne société.

— De qui parles-tu ? — demanda une voix avinée.

— Du prince, — dit Gouskov. — Nous sommes parents et surtout de vieux amis. Vous savez, messieurs, c’est une bonne chose d’avoir une telle connaissance. Il est effroyablement riche. Pour lui cent roubles c’est une bagatelle. Et voilà, je lui ai demandé un peu d’argent en attendant que ma sœur m’en envoie.

— Eh bien ! Envoie donc chercher…

— Tout de suite. Savelitch ! mon cher — dit Gouskov, en s’avançant vers l’entrée de la tente. — Voici dix roubles, va chez le cantinier, prends deux bouteilles de vin et encore quoi, messieurs ? Dites donc ? — Et Gouskov, en se dandinant, les cheveux en désordre, sans bonnet, sortit de la tente. Écartant les pans de sa pelisse, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon gris, il s’arrêta sur le seuil. Bien qu’il fut dans la lumière et moi dans l’ombre, je tremblais qu’il ne me vît, et tâchant de ne pas faire de bruit, je m’éloignai.

— Qui est là ? — cria à mon adresse Gouskov d’une voix tout avinée.

Évidemment le froid lui faisait monter le vin à la tête.

— Qui diable va ici à cheval ?

Je ne répondis pas, et en silence je regagnai la route.

  1. Villages des peuples du Caucase.