Une Samaritaine

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Une Samaritaine
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 8 (p. 449-473).
UNE SAMARITAINE.





Si scires donum Dei..
JOAN., cap. IV.


PERSONNAGES.
LA MARQUISE.
LA BARONNE.
LE COMTE.


(Salon au faubourg Saint-Honoré.)


LA MARQUISE.

Personne? Est-ce que le comte n’a pas voulu attendre?

FLORENCE.

Il n’est pas venu, madame.

LA MARQUISE.

Il n’est pas venu?

FLORENCE.

Non, madame.

LA MARQUISE.

On aura dit que je ne recevais pas.. Voilà vingt fois qu’on fait cette sottise.

FLORENCE.

Madame la marquise peut être sûre...

LA MARQUISE.

Laissez-moi. (Florence sort.) Il était plus empressé avant ce voyage. Que s’est-il donc passé dans son cœur? Ce n’est pas au fond de la Bretagne qu’on aura pu me faire oublier. Quoi! il s’en va désespéré, et après trois mois il revient indifférent! (Elle sonne.) Ce sont les femmes qu’on accuse d’inconstance! (A Florence.) Eh bien?

FLORENCE.

Madame a appelé?

LA MARQUISE.

Que vous a-t-on dit à la porte?

FLORENCE.

Madame la marquise ne m’a donné aucun ordre.

LA MARQUISE.

Vous n’avez pas demandé si on a renvoyé le comte?

FLORENCE.

J’ignorais...

LA MARQUISE.

Vous ignorez tout. Dites qu’on le renvoie... Non... Dites qu’on le reçoive. (Florence sort.) Je lui avais indiqué trois heures; il en est quatre. C’est de la fatuité. Il n’était pas fat pourtant, ni habile. Toute son adresse était de me laisser voir naïvement un cœur admirable et de s’affliger avec une sincérité parfaite quand je voulais trop l’affliger. Pour prendre moi-même le temps de la réflexion, je lui conseille un jour d’aller en Bretagne conter sa peine aux rochers; il part. Pouvais-je croire que trois mois l’auraient consolé? Certes, je ne le tiens pas quitte, et je veux au moins des explications. (On entend une voiture.) Est-ce lui?... La baronne... quel contre-temps ! (Entre la baronne.)

LA BARONNE.

Devinez qui je viens de voir?

LA MARQUISE.

Votre mari.

LA BARONNE.

C’est bien plus rare! Un embarras m’arrête devant Saint-Roch, et j’aperçois le comte qui monte gravement l’escalier. Certains bruits qui courent me reviennent en mémoire. Je veux voir ce qu’il va faire là; je descends de voiture, et j’entre après lui dans l’église.

LA MARQUISE.

On faisait quelque cérémonie?

LA BARONNE.

Il n’y avait pas un bedeau. Le comte s’avance jusqu’à la chapelle du fond, s’agenouille, prie quelques instans, s’assied, tire un livre de sa poche, se met à lire. Il y est encore.

LA MARQUISE.

N’est-ce pas une petite mode royaliste?

LA BARONNE.

Pardon! on va aux grands prédicateurs, on entend, le dimanche, la messe d’après midi; mais s’agenouiller dans une église déserte, à l’heure de la promenade, lorsqu’il fait beau, ce n’est plus mode, c’est dévotion.

LA MARQUISE.

De sorte qu’il est dévot?

LA BARONNE.

On le dit tout de bon, et vous verrez qu’il en a l’air.

LA MARQUISE.

Il a l’air d’un homme de mérite, ce pauvre comte.

LA BARONNE.

Moi, je le trouve encore très bien. Cependant, de l’avis de tous ceux qui l’ont revu, ce n’est qu’une relique. Il s’est converti en Bretagne, d’où il arrive. A peine le rencontre-t-on. Il parle peu, ne pense qu’à son salut : tout le monde croit qu’il prendra les ordres, et que, ne pouvant supporter le spectacle de nos corruptions, il ira s’enfermer dans une chartreuse ou prêcher les sauvages.

LA MARQUISE.

C’est la légende?

LA BARONNE.

Elle est bien plus longue et bien plus attendrissante. Savez-vous la cause de ce changement merveilleux?

LA MARQUISE.

La cause ordinaire, je suppose : une passion?

LA BARONNE.

Justement. Il adorait une danseuse.

LA MARQUISE.

Lui! allons donc!

LA BARONNE.

Remarquez qu’il ne met plus le pied dans aucun théâtre. La danseuse l’aimait aussi. Néanmoins, quoique le comte ne manquât point de magnificence, elle faisait de grands frais de costumes, et.... elle se rattrapait sur la quantité.

LA MARQUISE.

Quelle horreur !

LA BARONNE.

C’est l’usage. Elle ne croyait pas faire mal. Le comte apprit tout et rompit. La danseuse, vraiment éprise, courut après lui. Il lui ferma la porte; elle s’empoisonna.

LA MARQUISE.

Pauvre fille ! Je pense qu’on lui fit prendre un vomitif?

LA BARONNE.

Vous riez; mais rien n’est plus vrai : je le tiens d’un ami du comte. Croyant bien mourir, l’infidèle demandait à grands cris son amant, afin de le voir une dernière fois et d’être pardonnée. Il vint et pardonna. Plus tranquille alors, elle se laissa soigner et....

LA MARQUISE.

Et reprit son commerce.

LA BARONNE.

Que vous êtes dure ! Elle ne reprit point son commerce; elle alla se cloîtrer après avoir dit plusieurs belles choses qui touchèrent le comte, et qui enfin l’ont converti.

LA MARQUISE.

Mais, ma chère, vous me faites un roman-feuilleton.

LA BARONNE.

Un roman historique. Vous verrez si le héros ne prend pas la soutane au prochain numéro. Je serais curieuse de l’entendre prêcher. On assure qu’il s’essaie déjà, et que même il est un peu ridicule.

LA MARQUISE.

J’ai encore peine à croire cela. Le comte a toujours passé pour homme d’esprit.

LA BARONNE.

Avouez pourtant qu’il fait une étrange escapade. Donner dans la piété à son âge, lorsque la fortune l’avait mis sur un si beau chemin, et si facile ! Il y a des positions dans l’église ; mais, devînt-il évêque ou cardinal, tout cela ne vaut pas une ambassade ou même une place au conseil d’état. Je ne dis rien du reste.

LA MARQUISE.

Quel reste ?

LA BARONNE.

Comment, quel reste ? Mais le monde, la liberté, la vie, tout. Un homme dans l’église, c’est une femme au couvent. Le voilà claquemuré, c’est fini. Vous n’en frissonnez pas !

LA MARQUISE.

Ce goût me semble triste ; néanmoins je vois qu’il vient encore à quelques personnes. U faut croire que la chose a aussi ses charmes. Le monde est si mal arrangé, on s’y ennuie tant !

LA BARONNE.

Taisez-vous donc, ma chère, vous me feriez pleurer. Est-il possible qu’on s’ennuie dans le monde ! Quand j’entends dire cela, il me semble qu’on parle de quelque affreuse maladie dont je serais menacée. Véritablement, êtes-vous quelquefois triste ?

LA MARQUISE.

Et vous, ma belle, véritablement, ne l’êtes-vous jamais ?

LA BARONNE.

Jamais ! Je n’appelle pas tristesse de petites fatigues qui me paraissent inséparables de l’existence et qui ne me lassent nullement de vivre. Ah ! si la destinée avait fait pour moi ce qu’elle a fait pour vous !

LA MARQUISE.

Vous voyez bien, voilà un soupir. Pourtant vous êtes riche, vous êtes jeune, vous êtes belle : que demandez-vous à la destinée ?

LA BARONNE.

Rien ; à Dieu ne plaise ! Mais en vous donnant tout ce que j’ai, la destinée, mettant le comble à ses caresses, vous a ôté quelque chose qu’elle m’a laissé à moi : un mari. N’importe, la vie est bonne, et ce pauvre comte me fait grand’pitié. Voilà qu’il n’a plus le droit de nous plaire.

LA MARQUISE.

Y tenait-il beaucoup ?

LA BARONNE.

En ce qui me concerne, non. J’en ai vu peu de moins empressés. Je ne perds point à sa faillite ; je n’avais rien de placé par là ; mais, comme femme, je suis sensible à l’affront qu’il nous fait.

LA MARQUISE.

Quelle comédie avez-vous entendue hier? Je ne vous comprends plus.

LA BARONNE.

Ah! vous me trouvez du style? Eh bien ! je croyais parler tout uniment.

LA MARQUISE.

J’arrive de la campagne; mettez-vous à ma portée.

LA BARONNE.

Je traduis. Je prétends que le comte nous outrage en donnant à croire qu’il a trouvé quelque chose de plus aimable que nous et de plus digne d’amour; car enfin un homme qui se convertit, qu’est-ce que cela veut dire?

LA MARQUISE.

Apprenez-le-moi.

LA BARONNE.

Cela veut dire : Madame la marquise, madame la baronne, parez-vous pour d’autres; ayez pour d’autres de beaux yeux, des sourires, des migraines, des caprices. Tout cela ne me charme plus et ne me désole plus; je n’ai que faire d’y penser; il y a désormais quelque chose qui m’occupe davantage. Serviteur à vos beautés ! Il fait la révérence, s’en va et ne reparaît plus. C’est impertinent.

LA MARQUISE.

Ne connaissez-vous que les dévots qui nous fassent ces injustices? Les affaires, la politique, les chevaux même, pour ne pas descendre jusqu’aux danseuses, finissent toujours par séduire les plus purs, et nous les perdons.

LA BARONNE.

Bah ! les affaires, la politique, les chevaux ne sont que des modes pour attirer notre attention, ou de petites Californie? que l’on remue afin de grossir notre liste civile. Nous sommes au fond de tout cela. Je voudrais savoir quel orateur est jamais descendu de la tribune sans songer au salon où il tiendra le soir quêter nos complimens. Quant aux galanteries, c’est une façon de coquetterie grossière à l’usage de ces messieurs. Telle ou telle femme peut s’en plaindre; les femmes ne sont pas trahies. La chose en elle a si peu d’importance, que nous la pardonnons volontiers. D’ailleurs on peut se venger, mais contre la dévotion, une bonne, franche et terrible dévotion, point de lutte, point de vengeance possible : nous ne pouvons rien, nous ne sommes rien.

LA MARQUISE.

Bah!

LA BARONNE.

Ma chère amie, vous avez un air de tête tout vainqueur; mais vous ne connaissez point cela comme moi. Vous êtes calviniste?

LA MARQUISE.

Pas du tout. Je suis catholique... tiède. J’ai été baptisée à Saint-Sulpice, et mariée à la chapelle du Luxembourg.

LA BARONNE.

Vous n’avez pas reçu, comme moi, une éducation religieuse. Votre père était un illustre savant qui ne vous a point fait pâlir sur le catéchisme de persévérance. Son vieux compagnon, votre mari, grand philosophe....

LA MARQUISE.

Éloignons ce souvenir.

LA BARONNE.

Moi, j’ai été élevée au couvent, et, jusqu’à dix-huit ans, j’ai vécu parmi les saints, chez une tante livrée aux bonnes œuvres. Vous n’imaginez pas quels sont ces gens-là. C’est une insensibilité extravagante. Ils me regardaient comme rien, et il n’a pas tenu à eux que je ne me crusse un petit monstre de laideur et de stupidité. Mon mari est le premier qui m’ait dit quelque chose d’un peu vivant. J’ai une cousine dominicaine; une autre, de mon âge, est à son cinquième enfant : la plus belle personne du monde, et dont on n’a jamais vu les épaules. On nous menait à la messe tous les jours.

LA MARQUISE.

Tous les jours ?

LA BARONNE.

Et au sermon tant qu’il y en avait. Point de spectacles, point de soirées, point de lectures. Lamartine paraissait corrupteur, Walter Scott semblait dangereux...

LA MARQUISE.

Comment donc viviez-vous?

LA BARONNE.

Je dormais, et je croyais vivre. Ah! mon Dieu, il faut être juste : sans mon mari, j’en serais encore là pourtant! Qu’il me parut aimable, ce cher baron, lorsqu’il déchira tous ces voiles épaissis sur mes yeux ! Ce fut une éducation prompte.

LA MARQUISE.

Ne dites-vous pas qu’il se plaint d’avoir trop réussi?

LA BARONNE.

Je ne le donne pas pour parfait. Après m’avoir ouvert la porte, il aurait voulu que je demeurasse en cage. Nous avons argumenté là-dessus. C’est égal, je lui dois d’être bien débrouillée, et ma reconnaissance est inébranlable comme son bienfait; mais écoutez ceci. Quelques habitués de ma tante, gens d’ailleurs distingués et point gauches, me venaient voir. Au milieu de ma baronnie, je fus étonnée et choquée de leur indépendance. Je voulus rompre cette glace, et qu’ils se missent à brûler comme les amis du baron. Peine perdue !

LA MARQUISE.

Vous m’étonnez... sans flatterie.

LA BARONNE.

Qu’est-ce qui vous étonne? Que j’aie voulu leur tourner la tête?

LA MARQUISE.

Non; qu’elle n’ait point tourné.

LA BARONNE.

C’est la vérité pure. Parfois cela commençait assez bien; mais aucune suite. Je perdais en un jour le terrain gagné laborieusement en plusieurs semaines. J’avais laissé un certain regard, un air penché, un front rêveur : je retrouvais quelques jours après, souvent le lendemain, une roche, un Polyeucte, un sauvage... On s’était confessé. D’autres, qui donnaient plus d’espérances, ne revenaient plus; enfin le carême arriva : ce fut une rafle; tous disparurent.

LA MARQUISE.

Vous riez?

LA BARONNE.

Je ne ris pas. Je suis encore indignée quand j’y pense. S’il faut vous l’avouer, je m’étais promis d’en enchaîner un au moins. Je le voulais à mes pieds, à genoux. J’étais curieuse de triompher du confesseur et de savoir comment disent : Madame, je vous aime, ceux qui n’en font pas leur métier; car nos lions de par-ici sont jolis, mais point inventifs, et ils copient toujours un peu le jeune premier en vogue. Songez donc à i’ émotion, à la pâleur, à l’ingénuité, à la bêtise d’un homme que la crainte même de l’enfer ne retient pas de laisser parler son cœur.

LA MARQUISE.

Ma chère, cela doit être dangereux.

LA BARONNE.

Peut-être... Je n’avais pas beaucoup réfléchi. Avouer que cela aussi doit être bien amusant. Enfin je voulais voir... et je n’ai point vu.

LA MARQUISE.

Quoi! pas un! Bien vrai?

LA BARONNE.

Vous voulez mon secret; je vous le dirai. Je les croyais tous partis, lorsqu’un soir (je chantais), un énorme soupir et deux yeux timides, mais pourtant animés d’une flamme sans pareille, attirèrent mon attention et ranimèrent mon courage. C’était un simple bachelier, mon cousin de très loin, et l’un des aides-de-camp les plus occupés de ma tante. Je le savais si perdu de sermons, de visites aux pauvres, de congrégations, de Ravignan, de Lacordaire, de tout, et je le voyais si peu, que je ne l’eusse jamais soupçonné de pouvoir pousser de tels soupirs et ouvrir de pareils yeux. Je le fais causer, et je trouve les commencemens d’une passion africaine. Le pauvre enfant ! il me disait mille choses qu’il ne voulait pas dire, et mille autres qu’il croyait taire. Il avait de l’esprit, le cœur noble. Le baron, tout en cherchant à faire son éducation, comme il venait d’achever la mienne, l’aimait tendrement...

LA MARQUISE.

Vous m’effrayez.

LA BARONNE.

Hélas! n’ayez pas peur. Il voulait combattre sa passion; mais, malgré des résistances qui me divertissaient et qui m’attendrissaient, il se laissait subjuguer jusqu’à négliger, pour me voir, les commissions de ma tante. Il venait au théâtre, chose extrême ! Caché dans un coin, il me regardait tout à son aise. Je sentais que ses yeux étaient là. Un jour, on parlait d’une représentation où nous avions assisté la veille : ni lui ni moi n’avions entendu un mot de la pièce, ni seulement vu les acteurs.

LA MARQUISE.

Oh! oh!

LA BARONNE.

Attendez. Mon mari lui dit : « Cousin, tu es amoureux ! » Il s’empourpra et nia de toutes ses forces. Mon mari continua : « Cousin, faux témoignage ne dirai. » Cousin se tut; mais cette parole avait porté. Le lendemain, je le vis arriver. Rien qu’à son air je devinai d’où il venait, et qu’il avait fait ses malles. — Ma cousine, me dit-il, je vous aime. — Je le sais, répondis-je sans trop calculer ma réponse, et moi aussi je vous aime. Il ne broncha point. — Cet amour, reprit-il d’une voix grave, offense Dieu, et j’ai voulu que vous le sachiez de moi avant d’aller m’en punir. — Quoi ! m’écriai-je stupéfaite et épouvantée, voulez-vous vous tuer? — Ce serait un autre crime, dit ce pauvre fanatique; mais j’espère bien mourir. — Et il me laisse.

LA MARQUISE.

C’est une tragédie. Est-ce qu’il est mort?

LA BARONNE.

N’attendez d’eux aucune politesse. Il est marguillier en Bretagne (ce pays est mauvais) et père de deux garçons. Il a bien osé me présenter sa femme et me sermonner indirectement en faveur du baron.

LA MARQUISE.

Merci de votre aimable histoire, ma chère.

LA BARONNE.

Aimable vous-même! Je me suis vue sur le point de l’aimer tout de bon, ce pieux cousin, et en somme j’ai été…… remerciée. Voilà ce que vous trouvez aimable? Si tout le monde ressemblait à ces dévots, le sort des femmes prendrait des teintes lugubres. Sérieusement, à quoi devons-nous de n’être pas tout-à-fait esclaves, d’exercer un peu d’autorité, d’avoir un peu de liberté? Réfléchissez : vous verrez que nous tenons tout de ce que l’on appelle la coquetterie. S’il n’y avait pas cette émulation de nous plaire et cet espoir enraciné d’y parvenir, il nous faudrait revendiquer nos droits les armes à la main, en grand danger d’être battues.

LA MARQUISE.

Mais aussi tout changerait de face : nous regagnerions à la maison ce que nous perdrions dans le monde; nos maris seraient la vertu même.

LA BARONNE.

Grande question ! Il s’agit de savoir si la vertu est toujours aimable. Grande, grande question!

LA MARQUISE.

Tant de gens le disent !

LA BARONNE.

Si peu le prouvent !

LA MARQUISE.

Qu’est-ce que votre cousine, femme de votre cousin?

LA BARONNE.

Vingt-deux ans, une fraîcheur exquise, une taille divine, une voix d’ange, des cheveux de comète..., et des chapeaux de la bonne faiseuse de Quimper. Cette infortunée, qui serait admirée de tout Paris, grignote la vie dans une forêt sans jamais rien voir, sans être jamais vue. Elle compte avec les fermiers, veille à faire rentrer le foin en grange, et lit le Traité de la perfection chrétienne.

LA MARQUISE.

Mais se plaint-elle?

LA BARONNE.

Voilà le comble : elle se croit heureuse, et son unique souci est de savoir comment elle élèvera ses garçons. Elle a des idées sur l’éducation des hommes. Je vous donne en mille à deviner ce qui l’occupe par-dessus tout : elle veut absolument savoir si M. de Montalembert obtiendra la liberté d’enseignement. Elle dit là-dessus des choses de l’autre monde, totalement incompréhensibles, que son traître de mari écoute d’un air charmé. Enfin, enfin, croirez-vous qu’ils ont passé un mois à Paris sans aller à l’Opéra seulement une fois!

LA MARQUISE.

Quelle étrange existence!

LA BARONNE.

Ce sont des mœurs barbares. Ignorer ou s’ennuyer, et mettre au monde un enfant tous les dix-huit mois, voilà ce qu’on appelle vivre chrétiennement. Entre Florence.)

FLORENCE.

M, le comte est là et demande si madame la marquise reçoit.

LA BARONNE.

L’heureuse rencontre! Recevez-le, ma chère, et livrez-le-moi.

LA MARQUISE.

Serait-il aussi votre cousin?

LA BARONNE.

Ils sont tous frères et par conséquent tous mes cousins. Je déteste l’espèce entière.

LA MARQUISE, à part.

Après tout, je ne risque plus rien. (A Florence.) Faites entrer.

LA BARONNE.

Comte, vous venez à propos. Je parlais de vous.

LE COMTE.

Ah! madame, qu’ai -je donc fait?

LA BARONNE.

Bien obligée ! Vous pensez que je vous déchirais. Point du tout, monsieur, et je disais au contraire comment, vous ayant vu tout à l’heure à Saint-Roch, vous m’avez édifiée.

LE COMTE.

Édifiée ! Décidément, madame, j’aurais dû arriver plus tôt.

LA BARONNE.

Décidément, comte, vous me soupçonnez de médisance. Non; je ne péchais que par curiosité. Je l’avoue, je m’épuisais à deviner ce que vous alliez faire à Saint-Roch.

LE COMTE.

Je suis prêt à vous le dire, madame; mais franchement cela ne vaut pas la peine d’être répété.

LA BARONNE.

Dites toujours. On verra.

LE COMTE.

Eh bien! j’allais prier Dieu.

LA BARONNE.

Bon! tous, matin et soir, nous prions ; mais une prière, en plein midi, dans une église, c’est moins ordinaire, et je me suis lancée dans le champ des suppositions. J’en ai fait mille. Je me suis dit : Le comte prépare un grand coup. Me suis-je trompée?

LE COMTE.

Non. Je me prépare à quelque chose de grave en effet.

LA BARONNE.

Voyez-vous, marquise! Ah! la belle chose que l’indiscrétion! car vous n’ignorez pas, comte, que vous êtes une énigme. Il fera ceci, il fera cela. Quoi? Personne n’en sait rien. Et nous, grâce à mon indiscrétion, nous saurons tout, vingt-quatre heures avant les autres journaux. Allons, comte, ne vous exécutez pas à demi ; confiez-nous ce secret; il sera bien placé. Vous mariez-vous? Entrez-vous dans les ordres? Fautes-vous un ouvrage sur la réforme des mœurs?

LE COMTE.

Est-ce qu’il faut répondre sur tout cela, madame ?

LA BARONNE.

N’omettez rien.

LE COMTE.

Je me marierai, si quelqu’un pense là-dessus comme moi ; j’entrerai dans les ordres, si c’est la volonté de Dieu, et je veux, en tous cas, essayer de vivre de telle sorte que ma vie soit un traité pratique de la réforme des mœurs.

LA MARQUISE.

C’est donc vrai?

LE COMTE.

Quoi, madame?

LA MARQUISE.

Vous êtes...

LE COMTE, souriant.

Achevez.

LA MARQUISE.

Monsieur le comte, vous ne faites rien, je le sais, que sérieusement et honorablement, et je serais désespérée de prononcer un mot qui vous blessât; mais enfin, lorsque l’on m’apprend que quelqu’un du monde, une femme et surtout un homme, se... convertit, donne dans la... piété... j’estime la piété pourtant... néanmoins... comment tous le dirai-je? involontairement j’y attache une idée de...

LE COMTE.

Une idée de ridicule, n’est-ce pas, madame?

LA BARONNE.

Quelque chose comme cela.

LA MARQUISE.

Oh non!

LE COMTE.

Pourquoi vous en défendre? Voyez la noble franchise de Mme la baronne. Elle en juge, et vous devez en juger comme tout le monde. Je hante les églises, je fais maigre, je songe à la mort et au jugement, je me confesse, et peut-être ai-je dans ma poche un chapelet que j’achevais de réciter en montant votre escalier. Voilà dix-huit cents ans que les plus aimables dames et les plus charmans esprits de la terre attachent à cela une idée de ridicule, et le disent. Je l’ai dit aussi, et vous n’êtes pas, mesdames, les premières de qui je l’entends. Que voulez-vous que j’y fasse? Je laisse dire, et je n’en suis pas même importuné.

LA BARONNE.

Il faut que ce soit vous qui l’assuriez au moins.

LE COMTE.

Vous allez me croire, madame. Je suppose qu’il y a quelque part un mari très amoureux de sa femme...

LA BARONNE.

C’est une parabole!

LE COMTE.

J’arrive de Bretagne, et c’est un apologue traduit du breton. Ce mari donc aime sa femme uniquement, publiquement, obstinément. On vient, et on lui dit : Vous vous rendez ridicule; personne n’aime sa femme de cette façon, cela ne se fait plus. C’est vieux, c’est mal porté. Que répond le mari?

LA BARONNE.

Oui, que répond le mari?

LE COMTE.

Il ne répond pas, et il continue d’aimer sa femme. Que lui importe qu’on rie ? il a le cœur plein de respect, plein de confiance, plein d’amour. Or, si vous voulez bien n’en être point offensée, madame, je prétends qu’un homme peut remplir et enivrer son cœur d’un amour encore plus grand, plus confiant et plus heureux que celui-là. Le ridicule alors devient facile à porter. Pour moi, je consens très volontiers qu’on me raille, et parfois même je ris à mon tour.

LA BARONNE.

De nous peut-être?

LE COMTE.

Quelque chose comme cela. Je considère la facilité avec laquelle on s’embarque à poursuivre un autre bonheur, les peines qu’on y prend, l’obstination qu’on y met, les sacrifices qu’il en coûte, et cette sagesse me semble infiniment plus risible que ma folie.

LA MARQUISE.

Vous pourriez avoir raison.

LE COMTE.

Plut à Dieu, madame, que vous en fussiez persuadée!

LA BARONNE, à part.

Voilà un accent de mon cousin. (Haut) Que dites-vous? Prenez garde, ma chère, il vous pousse au couvent, et je vous avertis que les jours sont terriblement longs sous la grille.

LA MARQUISE.

C’est de quoi j’aurais peur.

LA BARONNE.

J’en ai goûté, moi. Quelles journées ! Rien sous les yeux, rien dans la tête, rien dans le cœur.

LE COMTE.

Comment ! rien dans le cœur ? Au couvent et dans le monde, un cœur chrélien est rempli de Dieu. A quoi sert donc de vous conter des apologues ?

LA BARONNE.

Contez ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre cet amour abstrait, ni que la passion s’attache à ce que l’on ne voit pas, à ce que l’on n’entend pas, à ce qui ne parle pas.

LE COMTE.

Admirez comme les esprits diffèrent : ce que j’ai peine à m’expliquer, moi, et ce que je ne croirais pas, si l’exemple en était plus rare, c’est que la passion s’attache à ce que l’on voit, à ce que l’on entend, à ce qui parle. Regardez de plus près, madame, nos passions à objet visible et présent ; voyez le train qu’elles mènent et le but qu’elles cherchent. Il me semble que nous faisons là un jeu de marionnettes étonnamment désordonné et ridicule.

LA BARONNE.

Un moment, monsieur le comte ! Il y a passion et passion.

LE COMTE.

Oui, madame ; il y a l’avarice, l’orgueil, l’envie, la gourmandise, la colère, d’autres passions encore, ce n’est pas de celles-là que je parle ; mais, il faut bien que je le dise, la grande passion, la belle passion d’amour est, par beaucoup de côtés, sœur de toutes celles-là. Il existe même certain catalogue, très philosophique, où elle n’a que son rang parmi les sept péchés capitaux.

LA BARONNE.

C’est trop mépriser le cœur humain.

LE COMTE.

Les phalanstériens le disent ainsi ; mais philosophons un peu. Connaissez-vous rien de plus drôle que deux personnages, un beau monsieur et une belle dame, attachés chacun de son côté d’une chaîne sacrée, qui se laissent néanmoins conduire l’un vers l’autre par ce magicien qu’on appelle amour ? Il me semble que je les entends : Lie-nous les mains, mets un bandeau sur nos yeux, ferme nos oreilles, déguise-nous, prends notre volonté, fais-nous mentir, rends-nous insensibles à la pitié, au devoir, aux sermens, et traîne-nous où tu voudras !

LA BARONNE.

Je plains ces victimes d’une fatalité inexorable. Les condamnez-vous ?

LE COMTE.

Qu’est-ce que la fatalité, madame ? Etes-vous Turque ? Ces insensés, victimes si vous voulez, mais victimes lâches d’une lâche folie, certainement je les condamne, et vous aussi les condamnez. A moins qu’on ne prétende que la belle passion est particulière aux enfans trouvés, ceux qui s’y abandonnent ont bien autour d’eux quelques cœurs que leur emportement déchire. Il y a un mari, une femme, des enfans, une famille, des amis. Tout cela vous a élevé, vous a aimé, a travaillé et souffert pour vous; tout cela veut votre affection, a besoin de votre vertu, est jaloux de votre honneur. Et tout cela sera sacrifié, devra pleurer, devra rougir, parce que la fantaisie sera venue à M. le chevalier ou à Mme la comtesse de faire un roman!... Je laisse le crime : ne voyez que la vilenie. Cette abdication absolue de tout courage, ce consentement à boire un poison qui va tout à l’heure produire de tels effets, c’est déjà stupide, et c’est encore trop beau quand on vient à la réalité; c’est la fiction poétique. Dans le fond, la prétendue fatalité n’est qu’une suite de calculs astucieux. On manœuvre savamment, on se pipe; le pêcheur déploie moins de ruse contre le poisson que vos victimes n’en inventent à se prendre réciproquement et à dépister le monde. On réussit. On extermine le pauvre Orgon et on vilipende Tartufe; mais quoi! ce charme s’altère, l’amour bâille tout comme l’hymen, on s’ennuie. Nouvelle diplomatie, ruses nouvelles pour se déprendre, et ce n’est pas qu’on veuille finir, c’est qu’on a déjà recommencé. Ils appellent cela de l’enivrement, du délire; c’est de la géométrie. Tenez, en fait de passion franche, audacieuse et constante et de véritable ivresse, parlez-moi des buveurs. Voilà des gens qui aiment.

LA BARONNE.

Fi ! monsieur le comte; vous êtes horrible.

LE COMTE.

Madame, j’ai fait là-dessus beaucoup de réflexions et très impartiales, car je ne suis qu’un Breton dégénéré. Je n’aime pas le vin.

LA BARONNE.

Qu’est-ce que vous aimez dans ce misérable monde, vous?

LE COMTE.

Ne désespérez pas de le savoir, madame; je ne désespère pas de pouvoir un jour le dire.

LA BARONNE, saluant la marquise.

Madame la marquise, ceci certainement n’est pas pour moi.

LA MARQUISE, à part.

J’y compte bien. (Haut.) Rendez-vous digne, madame la baronne, et vous en aurez votre part; mais ce que je voudrais savoir, moi, si vous le permettez, c’est pourquoi la passion du vin est plus glorieuse que celle de l’amour? Cette question me parait palpitante d’actualité.

LA BARONNE.

Voyons donc, monsieur le comte, votre paradoxe?

LE COMTE.

Ce n’est point un paradoxe, madame. Tout le monde sait qu’il y a de grandes ressemblances physiques et morales entre ces deux ivresses. Les poètes les chantent également, sur le même rhythme et souvent avec les mêmes mots, et certainement les poètes du vin ne sont inférieurs ni par le nombre ni par l’inspiration aux poètes de l’amour; ils sont incomparablement plus populaires, ce qui prouve qu’il y a plus d’ivrognes que d’amoureux. Les ivrognes sont plus fidèles, plus dévoués, plus héroïques dans leur genre : le vin dompte tous les jours des cœurs mâles et mûrs dont la glace résiste aux feux des yeux les plus charmans. J’ai connu des hommes pleins de courage sous ce rapport, qui ne pouvaient passer devant un cabaret. A jeun, ils rougissaient d’avoir été vus trébuchant par les chemins; ils regrettaient avec larmes d’avoir bu le pain de leur famille et battu leur femme, et néanmoins, encore malades de l’ivresse de la veille, ils recommençaient. L’amour ne fait pas de prodiges plus grands.

LA BARONNE.

Mais vous nous dépeignez là des brutes.

LE COMTE.

On en connaît, madame, qui font de très beaux discours ou de très jolis vers; il y a de grosses taches de vin sur plus d’un traité de philosophie. Orateurs, poètes, penseurs, ou simples brutes, ils ont autant de droit que les amans au beau nom de victimes de l’inexorable fatalité. Leur fatalité est de boire, comme la fatalité des autres est d’aimer. Savez-vous qu’ils auraient bien des choses à dire en faveur de leur penchant? D’abord, que ce penchant est dans la nature comme l’autre; ensuite, qu’ils ont commencé par l’amour, qu’ils l’ont trouvé fade et trompeur et que le vin les a consolés; puis, qu’il y a dans le vin une poésie inépuisable, tantôt d’allégresse, tantôt de mélancolie, et que jamais les joies et les peines de l’amour n’ont rendu le soleil si brillant, ni la nuit si sombre, ni la terre si vivante, ni rempli leur esprit de tant de beaux rêves et de puissantes illusions; enfin, que c’est une chose beaucoup plus honnête et morale de boire du vin qui est à soi que d’aimer une femme qui est à autrui. Voilà leurs raisons, une partie de leurs raisons, car elles sont sans nombre. J’avoue qu’elles me paraissent solides.

LA BARONNE.

En sorte que, s’il fallait choisir, vous seriez ivrogne?

LE COMTE.

Sans hésiter. L’autre jour, on contait deux nouvelles. La même nuit. Mme la comtesse de B..., laissant là son mari et ses enfans, était partie, enlevant son professeur de piano, et l’écrivain moraliste D... avait été recueilli par la patrouille, endormi dans la rue, un lampion sur le ventre. Je préfère aller à la messe; mais après cela j’aimerais mieux être l’ivrogne que l’amant. Le crime est moins gros, et très franchement je ne crois pas le bonheur plus mince. Quelle qu’ait été la fumée du lampion, j’en aperçois davantage et de plus acre autour des feux de la comtesse.

LA BARONNE.

Pas encore.

LE COMTE.

Tout de suite, madame. Je puis dire que je l’ai vu par moi-même et de mes yeux.

LA BARONNE.

Quoi! vous avez aussi enlevé une comtesse?

LE COMTE.

Dieu merci, non; mais, dans mes voyages, j’ai rencontré une autre grande dame et un autre pianiste qui avaient joué ce morceau à quatre mains. Cela ne datait pas d’un mois, le monde entier s’entretenait de leur flamme, et déjà la torche d’amour charbonnait affreusement. Je fis connaissance avec eux aux en rirons de Naples, dans un coin du paradis terrestre. Ils marchaient côte à côte, l’œil morne et la tête baissée, ne rompant le silence que pour échanger des aigreurs toutes conjugales, si bien que je voulus m’en éloigner comme d’un vieux ménage. L’insupportable ennui du tête-à-tête leur fit faire des bassesses pour me retenir. La mauvaise compagnie alors ne me déplaisait pas trop; je les assistai quelque temps. Chacun en fut bientôt aux confidences. Quelle pitié! Dans la réalité, ces malheureux s’abhorraient. Le croque-notes surtout était excédé. — Moi, disait-il, qui suis sans fortune et qui avais une si belle clientelle ! Il m’insinuait que, si je le voulais supplanter, il ne se mettrait pas en travers, et que ce serait une éclatante aventure, propre à bien poser un jeune homme indépendant. Ce serpent ne put m’abuser sur mon peu de mérite ; je pris soin de lui laisser tout entier le cœur de la mère de famille, et je les abandonnai enfin à leur ivresse, non, je crois, sans exciter quelques regrets.

LA BARONNE.

Ah ! monsieur le comte, êtes-vous bien sûr de vous défendre en ce moment de toute fatuité ?

LE COMTE.

De toute fatuité et de toute envie, madame. Depuis le temps dont je vous parle, le pianiste est retourné à ses pédales, et la belle dame, poussant au bout la vocation, a fini par tremper dans l’encre ses doigts amaigris : elle a écrit l’histoire de son cœur, que j’ai eu la curiosité de lire. C’est bien débarbouillé, cependant il y a du vrai, et j’ai vu là qu’on m’avait en effet présenté la coupe; mais j’ai fait comme les enfans de Sparte : le déplorable état de l’ilote en proie sous mes yeux aux nausées me préserva de boire.

LA BARONNE.

Vous tenez à cette similitude. Je vous avertis qu’elle m’agace, et qu’en dépit de vos raisonnemens je ne la trouve ni juste ni galante.

LE COMTE.

Vous me désolez, madame. Je m’aperçois d’un oubli que j’ai fait, et je vous en demande pardon. Quand j’ai vu le chemin que la conversation prenait, j’aurais dû vous avertir que le terrain est scabreux pour nous autres pauvres dévots : nous sommes obligés de dire à peu près ce que nous pensons, même aux dames, même de l’amour, et il y a une franchise chrétienne qui est cent fois plus ingénue que la franchise bretonne. Mon excuse, c’est que j’ai été provoqué.

LA BARONNE.

Pas du tout, monsieur. Rien ne vous provoquait à dire que mes serviteurs sont plus insensés que les ivrognes, et que mes sourires ne valent pas un verre de vin, car voilà ce que vous me faites entendre.

LE COMTE.

M’ordonnez-vous de me taire, madame?

LA BARONNE.

Non, monsieur, parlez; mais parlez humainement.

LE COMTE.

Eh bien! madame, il faut vous satisfaire. Laissons donc les buveurs, et mettons que l’amour est la plus noble, la plus délicate, la plus généreuse des passions.... J’en suis, pour ma part, très convaincu. J’y fais des conditions pourtant.

LA BARONNE.

Voyons. Écoutez bien, marquise.

LA MARQUISE.

Je ne perds pas un mot.

LA BARONNE, à part.

J’ai tout-à-fait dans l’idée qu’on encourage le prédicateur.

LE COMTE.

Cet amour-là... Mais d’abord il est entendu que nous soufflons sur la flamme des pianistes et que nous posons également l’étouffoir sur tous les petits foyers qui s’allument dans la propriété du prochain. Vous m’accordez bien cela?

LA MARQUISE.

Accordons-nous cela, baronne?

LA BARONNE.

Un moment; c’est mon tour d’être à la comédie. Je ne comprends plus.

LE COMTE.

Si vous me permettez d’être clair, je dis, madame, que ceux qui s’aiment sans but légitime ne s’aiment pas. C’est de la coquetterie, un jeu ridicule et dangereux, ou c’est, plus ou moins, l’histoire du pianiste et de la mère de famille. Si la mère de famille avait aimé le pianiste, elle ne lui aurait pas fait perdre sa clientelle, et si le pianiste avait aimé cette belle dame, il n’aurait pas permis qu’elle abandonnât pour lui ses enfans et son honneur. Ainsi les maris ont le droit d’aimer leurs femmes, les femmes ont le droit d’aimer leurs maris, mais rien de plus, ni d’un côté ni de l’autre. Voilà ce que je demande qui soit entendu.

LA BARONNE.

Vous êtes un impertinent, mon cher comte, de vouloir me faire dire oui ou non là-dessus. Vous posez très mal les questions, et je réserve ma réponse.

LE COMTE.

Je vous en conjure, madame, ne me réfutez pas. Je me suis fait des idées sur ce chapitre, et je serais capable, pour les défendre, de parler tout-à-fait breton et tout-à-fait chrétien.

LA BARONNE.

Mais enfin, tyran, vous ne laissez donc rien aux pauvres femmes, aux victimes du contrat de mariage? Il y en a.

LE COMTE.

Madame, si vous saviez tout ce que la religion vous donne pour quelques fades courtisans qu’elle veut vous enlever....

LA BARONNE.

Voyons, voyons, ne prêchez pas. Arrivons à la physionomie du noble amour, tel qu’on le mène en Bretagne et que l’église le permet. Cela doit être compliqué.

LE COMTE.

Il n’y a rien au contraire de plus simple, madame, et cet amour consiste tout bonnement à aimer.

LA BARONNE.

Monsieur le comte, ayons, s’il vous plaît, la précision du catéchisme. Qu’appelez-vous aimer ?

LE COMTE.

J’appelle aimer, madame, un désir très grand du bonheur présent et futur d’autrui…

LA MARQUISE.

Mais cela s’étend à tout le genre humain.

LA BARONNE.

J’allais le dire. Vous équivoquez, monsieur. Nous ne parlons pas de la charité, nous parlons de l’amour.

LE COMTE.

J’y viens, madame ; mais il faut que cet amour soit premièrement enraciné dans la charité et s’en élance, pardonnez-moi une phrase, comme la fleur brillante et pure de cette noble terre. À l’égard d’un homme, ce sentiment plus délicat et plus fort s’appelle l’amitié. Tous les hommes sont nos frères, il y en a un qui est notre ami. À l’égard d’une femme, c’est une servitude fière et profonde, et comme un don de soi-même où l’on ne réserve que ce qui est dû à Dieu.

LA BARONNE.

Ce qui est dû à Dieu, c’est tout. On le disait au couvent.

LE COMTE.

On disait bien. Mais de ce tout que nous lui devons. Dieu nous en rend assez pour satisfaire le cœur et même contenter l’ambition d’une pauvre créature. La femme qui veut être aimée plus que Dieu veut être aimée d’un drôle ou d’un sot, et elle n’entend pas ses intérêts, car le drôle la flétrit et le sot l’assomme. L’un et l’autre d’ailleurs, l’aimant de cette façon, n’aiment en réalité qu’eux-mêmes. Ils cherchent….. Mais nous voici sur le chemin du cabaret.

LA BARONNE.

Fuyons !

LE COMTE.

Je reviens sur mes pas, et je répète que l’amour, c’est tout simplement aimer, non pas soi, mais celle que l’on aime ; c’est vouloir qu’elle soit heureuse et parfaitement honorée, parfaitement assurée dans son bonheur ; c’est aimer en elle non-seulement une créature aimable, mais une ame immortelle, et qui paraîtra un jour devant Dieu pour répondre de tout ce qu’elle aura reçu et de tout ce qu’elle aura donné.

LA BARONNE.

Nous voici dans la théologie.

LE COMTE.

Je vous en supplie, madame, ménagez-moi ici. Ces pensées de l’immortalité de l’ame et du jugement, vous en êtes peu occupée, et vous avez pu en entendre rire plus d’une fois ; mais j’atteste qu’elles sont défendues contre les sages et les beaux esprits de votre intimité par beaucoup de bonnes raisons qu’ils ne connaissent pas. Remarquez, au surplus, que je parle de nos sentimens, à nous autres dévots, et que je cherche à vous les faire comprendre, comme vous me l’avez commandé. Or, suivant nous, les femmes ont une ame; cette ame est immortelle, elle sera jugée, et ce serait un malheur, le plus grand des malheurs, le seul irréparable pour cette ame, si elle venait à se perdre, et pour nous, si nous avions contribué à sa perte. Nous sommes donc obligés de régler nos affections de telle sorte que ceux qui en sont l’objet, et nous-mêmes, non-seulement nous ne perdions rien, mais nous croissions en vertu. Je me persuade qu’on y trouve quelque garantie pour le bonheur.

LA BARONNE.

Un bonheur sans mélange.

LE COMTE.

Vous voulez dire un bonheur ennuyeux? Je n’ai rien à répondre. Lorsqu’on traite avec nous, c’est à prendre ou à laisser; mais aux cœurs qui veulent de grandes flammes, la route d’Italie est ouverte, et il reste des pianistes à enlever.

LA BARONNE.

Allons, vous abusez de cette équipée.

LE COMTE.

Mon Dieu! madame, les combinaisons de deux cœurs ne sont pas si variées que l’on pense. Ou cela, ou des intrigues de paravent, ou l’austérité de l’affection chrétienne, voilà toutes les sortes d’amour; en dehors de quoi il n’y a plus que l’association bourgeoise pour la tenue des livres et la conservation de l’espèce humaine.

LA BARONNE.

Très bien, monsieur le comte, A présent, je sais quels conseils donner aux filles à marier. Voulez-vous garder la maison et filer votre quenouille? Prenez un bon chrétien. Aimez-vous un peu le monde, un peu la parure, un peu la musique et la danse? Ah! réfléchissez, on s’y damne; mais enfin, si vous y tenez, choisissez un païen. N’est-ce pas cela?

LE COMTE.

A peu près. Je ne pense pas qu’une femme chrétienne soit absolument condamnée à la prison cellulaire et aux habits monastiques; cependant la gravité ordinaire de ses pensées l’éloigne du monde et lui en interdit les coutumes. Ce qui se passe au-delà de son seuil ne la regarde guère. Il est essentiel qu’on l’estime beaucoup, que son ménage soit paisible, ses enfans bien élevés, et pas du tout qu’elle soit proclamée la femme la plus belle ou la plus vertueuse de Paris.

LA BARONNE.

Tous me glacez avec vos sentences. Quoi! jamais d’Italiens, Jamais de bals, aucune notion de la pièce nouvelle ni du roman nouveau? ne connaître les histoires qu’après tout le monde ou ne les pas connaître du tout, et sauter au moins trois modes sur cinq?

LE COMTE.

Il y a des compensations. On ne lit pas les livres nouveaux, mais on en lit de vieux; on n’entend pas le grand chanteur, et on ne cause pas avec de beaux esprits, mais on cause avec les pauvres, et on les habille des économies faites sur les modes sautées. Croyez, madame, qu’il y a encore de quoi employer son temps, sa fortune, son esprit et son cœur, et je ne vous dis pas le plus beau, je l’ai gardé pour la fin.

LA BARONNE.

Voyons votre plus beau, monsieur.

LE COMTE.

Madame, c’est le mari.

LA BARONNE.

Vous m’étonnez.

LE COMTE.

On ne sait pas combien ce personnage sacrifié est susceptible d’amendement. Son utilité, personne ne la conteste. Tout méprisé qu’il soit, on fait encore des frais pour se le procurer; mais ce serviteur laborieux, patient, fidèle même, il ne demande qu’à être aimable; oui, madame. Si j’étais femme, je voudrais réhabiliter le mari. Pour peu que l’on consente à ne point l’inquiéter et à ne point le ruiner (c’est beaucoup, j’en conviens), il peut à lui seul tenir lieu de toute une corn-, et il offre cet avantage rare de rester, tandis que lus autres s’en vont. Songez-vous quelquefois à la vieillesse, madame?

LA BARONNE.

Certes j’y songe, et avec déplaisir. Vous n’allez pas me parler de cela !

LE COMTE.

J’y mettrai des ménagemens. Donc, madame, on vieillit, et c’est une triste chose, surtout lorsqu’on voudrait ne pas vieillir. Il n’y a point de fontaine de Jouvence qui puisse replanter un cheveu tombé. On vieillit, on vieillit très vite. La plus grande et solide beauté du monde n’est que la décoration d’un jour de fête; l’air même où elle brille la détruit et l’emporte en lambeaux. Ce charmant visage aura demain une ride, après demain il en aura deux; chaque jour en apporte une et creuse les autres, et il ne se donne pas dans l’orchestre un coup d’archet qui ne vous chasse du bal et de la vie. L’on engraisse ou l’on maigrit d’une manière désobligeante; l’œil s’éteint, la voix se casse, la taille fléchit; la fête enfin est donnée, les étrangers se retirent. Ils se retirent pour jamais, car la fête de la jeunesse est finie pour jamais. Un seul convive demeure, afin de vous aider à ranger la maison. Eh bien ! madame, il faut savoir les perdre, tous ces indifférens qui sont venus à votre fête et pour votre fête mais non pas chez vous et pour vous. Et comment ferez-vous pour ne point regretter leur inexorable absence, si le convive qui demeure est précisément celui que vous n’avez pas aimé? Voilà un joli tête-à-tête que vous aurez su vous ménager, en un instant, pour le reste de vos jours!

LA BARONNE.

Vous évoquez des spectres et vous cherchez à vaincre par la terreur; mais je vous échappe : j’ai résolu de mourir jeune.

LE COMTE.

A quel âge, madame, pensez-vous n’être plus jeune?

LA BARONNE.

Vous parlez breton, comte. Je ne serai plus jeune quand je m’ennuierai.

LE COMTE.

Après l’amour, madame, l’ennui est la passion dont on meurt le moins. Il ne faut pas compter que l’ennui vous délivrera de l’ennui. Nous sommes condamnés à souffrir de la vie et à vouloir vivre, et voilà pourquoi c’est une si grande duperie de chercher à ne pas prendre la vie au sérieux. Il n’y a pas de meilleur moyen d’en diminuer les joies et d’en accroître démesurément les misères. Et qu’est-ce que c’est que le sérieux de la vie? L’humble petit chemin du devoir, tout bonnement. Il peut ne pas plaire à notre orgueil, mais Dieu l’a fait pour nous, et nous a faits nous-mêmes de telle sorte que nous n’avons ni sens, ni repos, ni dignité, ni grandeur hors de là. En vain nous nous élançons dans des espaces qui nous paraissent plus beaux; nous nous trompons, on nous trompe; tout ce que nous croyons voir à droite et à gauche de ce petit sentier n’est qu’un mirage dans le vide. Nous n’avons pas plutôt franchi le parapet que nous tombons misérablement sur les ronces, et quelquefois dans la fange.

LA BARONNE.

Il me semble que vous m’arrachez les ailes.

LE COMTE.

Non; mais peut-être que je dissipe des fantômes.

LA BARONNE.

Pauvres chers fantômes! ils sont pourtant bien gentils. Qu’en dites-vous. marquise, ne les regrettez-vous pas un peu? Je trouve que vous ne venez guère à mon secours, et l’on ne sait pour qui vous êtes. Donnez-vous raison à ce croisé? Pour moi, je me sens plus qu’à demi défaite, et j’ai envie d’aller tout à l’heure acheter la Bonne Ménagère .

LA MARQUISE.

Je vous y engage : c’est un livre que je connais, et où l’on trouve d’excellentes recettes. Quant au système du comte, il me semble avoir du bon, et je lui sais gré de n’y pas prodiguer les ornemens; mais j’y vois une chose qui m’effraie : voulez-vous que je le dise, monsieur le comte?

LE COMTE.

Parlez, madame; je défendrai trop mal ma cause, et mes vœux seront cruellement trahis, si je ne puis vous rassurer.

LA MARQUISE.

Pour moi, je crois que je pourrais m’élever jusqu’à sacrifier l’Opéra, le bal, le roman nouveau, qui n’est jamais nouveau, et diverses choses encore; je sauterais bien aussi deux modes sur trois; enfin, sans trop d’efforts, je soufflerais les bougies de la fête avant qu’elles fussent descendues jusqu’aux bobèches...

LA BARONNE.

C’est fini, vous m’abandonnez, je suis vaincue; je me voile la tête d’un pan de mon manteau.

LA MARQUISE.

Attendez. Il y a quelque chose que je ne voudrais pas éteindre, monsieur le comte : c’est une certaine liberté d’esprit et une certaine vigueur d’ame qu’on dit être et que je crois très menacées par cette règle forte de la vie chrétienne dont vous nous parlez. Vous me direz que vous vous y soumettez bien, vous; mais vous êtes homme, et où tous n’avez que la servitude, j’ai peur que nous ne trouvions l’esclavage.

LE COMTE.

A une autre, madame, je pourrais répondre que l’esclavage est partout, et que sous cette règle seulement est la liberté. Ce sont les femmes surtout que la loi chrétienne affranchit du joug des passions, tant des leurs que de celles qu’elles inspirent. Les hommes ont dans le monde plusieurs refuges presque assurés contre la tyrannie de l’amour, vous n’en avez qu’au ciel : il faut que vous y viviez dès ici-bas par vos pensées. Il y a plusieurs grands hommes à côté des saints; il n’y a de femmes grandes, à côté des saintes, que celles qui se forment à leur image. Vous avez en propre la beauté, la grâce, l’esprit, mille qualités charmantes : vous n’êtes grandes que par la sainteté. De quoi voudraient s’effrayer la fierté de votre esprit et la noblesse de votre cœur, madame? Vous n’y songez pas. La raison sera-t-elle moins libre, parce qu’au lieu de se prendre à toutes les opinions qui courent, elle s’élèvera jusqu’à la contemplation de la vérité éternelle? Et comment, si la raison se fortifie et s’élève, l’ame sera-t-elle affaiblie et abaissée? Hélas! on vous a caché la splendeur où vous pouvez prétendre. Le Christ n’a voulu être homme qu’afin que l’homme pût être ce qu’est le Christ : c’est là tout le christianisme, et vous ne le savez pas!

LA BARONNE.

Vous êtes peut-être hardi dans vos définitions, monsieur le comte.

LE COMTE.

Non, madame, et, si je ne craignais de paraître pédant, je vous citerais mon auteur, qui est des plus autorisés; c’est un saint, un père de l’église et un martyr. Par sa vie et par sa mort, il a prouvé que l’homme peut s’élever jusqu’à cette sublime place où il se sent appelé de Dieu. Ce qu’il a fait, des saints sans nombre, avant lui, l’avaient fait; depuis lui, des saints sans nombre n’ont cessé de le faire.

LA BARONNE.

D’autres bons auteurs, qui ne sont ni pères de l’église, ni saints, ni martyrs, mais qui sont professeurs, disent, je l’ai entendu, je l’ai lu et je l’ai vu, que cette sève est épuisée. Vous avouerez qu’ils ont bien l’air de ne pas se tromper entièrement, et qu’à présent la sainteté ne court pas les rues.

LE COMTE.

Ce n’est point son métier, madame, et quand vous me diriez que vous ne l’avez jamais vue ni polker, ni valser, ni jouer des proverbes, je n’en serais pas surpris. Toutefois elle n’a point disparu, et, pour peu qu’on la cherche, on la trouve encore, même à Paris. Nous parlions tout à l’heure des dames qui ont poussé l’héroïsme de la passion jusqu’à laisser enfans et famille pour aller en Italie jouir du bonheur que je vous ai dépeint. Laissez-moi vous montrer le trait d’un autre héroïsme. Madame la marquise y verra qu’on peut être chrétienne et ne point manquer de vigueur d’ame. Vous souvenez-vous de cette belle et jeune Amélie de Villars, qui fut un instant si admirée dans le monde il y a quatre ou cinq ans?

LA BARONNE.

Je me la rappelle très bien. Après nous avoir éblouis, elle disparut subitement. ravie par un gentilhomme du faubourg Saint-Germain, qui renferma dans son château fort et qui ne lui permit plus de passer l’eau : un M. de Létancourt, je crois.

LE COMTE.

Oui, et fort galant homme, quoique bon catholique. Mme de Létancourt, plus belle et plus charmante encore que vous ne l’avez vue, menait, depuis son mariage, une vie toute sainte. Sans emphase, sans bruit, sans aucun travail visible, elle assistait, nourrissait, consolait une population de pauvres. Elle était aussi heureuse que bonne, lorsque tout à coup le malheur éclata comme la foudre sur sa joie et sur sa vertu. Son enfant fut atteint d’une maladie cruelle. A la fin de la sixième nuit passée auprès de ce pauvre enfant, elle le vit mourir. Elle éveilla doucement la religieuse qui l’aidait dans ses veilles, et qui sommeillait en ce moment-là. — Ma sœur, lui dit-elle, récitons le Te Deum , mon enfant est dans le sein de Dieu. Elle se rendit ensuite à la messe, communia et revint ensevelir son fils unique. On n’entreprit pas de l’arracher d’auprès de lui. Elle y passa tout le jour et toute la nuit suivante, consolant et raffermissant l’âme écrasée de son mari. Le lendemain, elle assista cachée à la messe des funérailles; ses gémissemens ne troublèrent point le grave cantique d’allégresse de l’église, qui ne pleure pas les enfans morts avec la grâce du baptême, parce que Dieu les a reçus dans sa gloire. A son retour, seule auprès du berceau vide, elle osa enfin pleurer; mais on ne le sut que par sa pâleur plus mortelle et par ses yeux gonflés. Le jour même, elle donna aux pauvres ses soins ordinaires, et elle n’a jamais parlé de son enfant ni de sa douleur. Voilà le trait d’une chrétienne,

LA BARONNE.

Ce n’est pas le trait d’une mère; je ne vois là qu’un argument contre la religion qui peut si étrangement endurcir le cœur.

LE COMTE.

Vous m’avez interrompu, madame; je n’avais pas tout dit. Après que la chrétienne se fut soumise, la mère se montra. Elle avait reçu le coup sans murmure, parce qu’il venait de Dieu; mais elle était mère, et elle se meurt, elle va rejoindre son enfant. (A la marquise.) Que trouvez-vous de plus beau, madame, et que pourrait faire de plus grand même votre cœur?

LA MARQUISE.

Rien, monsieur le comte, et, je l’avoue, à moins d’une force qui lui manque encore, mon ame ne saurait rester si ferme en de pareils momens. Dieu veuille conserver Mme de Létancourt et me la donner pour amie!

LA BARONNE.

Et moi, monsieur le comte, j’avoue que je vous faisais tout à L’heure une mauvaise querelle en accusant Mme de Létancourt de dureté. Je disais cela pour ne point pleurer; mais il me faudrait d’autres modèles, et jamais je ne pourrais ni tant me contraindre ni tant souffrir.

LE COMTE.

Permettez-moi de vous dire, madame la baronne, que vous ne savez pas du tout ce que vous pourriez, et qu’il y aura en vous comme on toute autre l’étoffe d’une sainte, dès que vous voudrez vous mêler d’aimer Dieu. Cela vous viendra probablement avec la première ride. Je préférais pour vous que ce fût tout de suite; mais vaut mieux tard que jamais.

LA BARONNE.

Ne me mettez pas au défi. Je suis capable de ne pas oublier tout ce que je viens d’entendre.

LE COMTE.

Mesdames, quel tort on vous fait lorsqu’on vous apprend à détester cette simplicité auguste des prétendus petits devoirs de la famille, de l’intérieur, du mariage, de la piété ! On vous arrache du trône pour vous pousser sur de misérables théâtres, où vous devenez des jouets. Vous perdes l’affection durable, le tendre respect, la vénération de tout ce qui est bon et honnête, pour l’applaudissement éphémère d’un essaim de fats. Ne vaut-il pas mieux être aimée de son mari, adorée de ses enfans, honorée de ses proches dans l’humble paix du foyer domestique, que d’être louée des gens à la mode, ou célébrée d’un poète, même d’un qui fait de bons vers, et ils n’en font pas tous? Un jour, devant moi, lisant je ne sais quelle chanson en l’honneur de je ne sais quelle Elvire, une dame osa bien s’écrier : Je voudrais être cette femme-là! Je vous assure que jamais un homme de sens et de cœur, même à l’âge où les hommes de sens et de cœur peuvent prêter l’oreille à ces puérilités, ne s’est dit : J’aimerais cette femme-là, et je lui donnerais mon nom! Un homme capable d’amour, de l’amour grand et vrai dont nous parlons, n’admet pas que la compagne de sa vie puisse s’attirer les éloges d’un rimeur. Ce qu’elle obtient d’admiration de la part de certaines gens n’est à ses yeux qu’une tache qui la rabaisse, et dont il s’offense.

LA BARONNE.

Quoi donc! les chrétiens sont-ils jaloux?

LE COMTE.

Madame, ils sont dignes et fiers; ils désirent à leurs femmes cette dignité et cette fierté qui ne laissent pas même arriver jusqu’à elles des regards et des vœux insolens.

LA BARONNE.

C’est bien dur; mais je commence à n’être plus de mon avis. Cette silencieuse marquise me glace. Soyez bien sûr, monsieur le comte, qu’elle est pour vous. Je rends les armes. Je vois, je sais, je crois, je suis chrétienne... vrai! Il n’y a plus qu’une chose que je voudrais savoir. Nous vous avons toujours connu homme de bien, mais depuis quelques mois, vous avez tant grandi!... Voyons, dites-nous bien franchement ce qui vous a touché. Vous intéresserez la marquise. Elle est discrète, mais elle grille comme moi de pénétrer ce mystère. N’est-il pas vrai, ma belle?

LA MARQUISE.

Je l’avoue.

LE COMTE.

Je n’ai point sujet d’être mystérieux là-dessus, madame. Il y a deux mois, en Bretagne, où je m’étais rendu par ordre supérieur, et un peu pour voir qui serait plus fort de mon cœur ou de ma raison, je vis une jeune personne de bonne famille, qu’un homme (un brave garçon pourtant) avait séduite, trompée et abandonnée. Elle se mourait; le déshonneur avait tué sa mère, son père l’avait maudite, un de ses frères s’était expatrié, un autre gisait des suites d’un coup d’épée reçu du séducteur, qui n’avait pas d’autre moyen de réparer sa faute. Ayant vu ces effets de l’amour, je jurai de ne jamais me rendre coupable d’un crime si lâche, et de ne point charger ma conscience et ma vie du poids de tant d’irréparables malheurs; mais personne n’est assuré de sa seule force. Aidé par quelques restes de foi, j’allai chercher en Dieu le bouclier que je voulais avoir, et je me fis chrétien pour être honnête homme.

LA BARONNE.

Bravo! monsieur le comte, vous avez bien fait et bien dit, et vous me faites du bien. Si l’on vous rapporte que j’ai mal parlé de vous, ne le croyez pas. Vous avez en moi une amie. (Elle se lève.) Marquise, je m’en vais... Mais j’oubliais le but de ma visite. Prêtez-moi ce petit collier d’enfant que vous m’avez montré l’autre jour; je veux le faire copier pour une filleule. (La marquise sort.) Je vous le dis très sérieusement, comte, vous m’avez fait du bien, et je suis votre amie. Il est vrai qu’on nous abuse et qu’on nous perd, et qu’on nous jette dans de mauvais chemins où nous ne trouvons rien de ce qu’on a promis. Le bon chemin est le meilleur. Ça a l’air d’une bêtise, ce que je dis là; je suis troublée, mais je sais ce que je pense. Je ne vous ai pas fâché, n’est-ce pas? Vous ne m’avez point fâchée non plus, ni la marquise. Vous l’aimez, et vous avez raison; elle vous aime aussi...

LE COMTE.

Madame...

LA BARONNE.

Laissez, je ne le dis pas méchamment, et ce secret ne sera pas divulgué par moi. Elle deviendra une bonne chrétienne, et son exemple ne sera point perdu. Tenez, la voici. Elle a jeté une guimpe sur ses épaules et couvert d’un bonnet ses beaux cheveux. Ce bonnet s’allongera en voile de religieuse, ou plutôt en voile de mariée. Je serais étonnée qu’elle ou vous entrassiez au couvent. Adieu, ne m’oubliez pas. (Elle sort. Un moment après, la marquise retient.)

LA MARQUISE.

Cette bonne petite baronne est tout émue. Elle a plus de cœur qu’elle n’en veut montrer, (Silence.) Eh bien ! est-ce que la baronne a emporté la conversation?

LE COMTE.

Madame, vous savez maintenant quelles réflexions j’ai faites et quelles résolutions j’ai prises dans cette retraite de Bretagne où vous m’aviez envoyé. Je n’ai rien à ajouter, puisque me voici devant vous.

LA MARQUISE.

C’est donc à moi de parler. (Elle sonne Florence paraît.) Florence, je ne reçois point. Monsieur le comte, je vous ai écouté avec beaucoup d’attention, et je vous ai parfaitement compris. Il faut vous répondre clairement, n’est-ce pas? et ce n’est plus le temps de vous désoler.

LE COMTE.

Vous le pouvez toujours, madame; mais il est vrai que j’espère de vous une parole franche, qui vous engage, ou qui me force à me délier.

LA MARQUISE.

Vous avais-je lié?

LE COMTE, souriant.

Madame, si vous le voulez, je me suis lié moi-même, et si bien, vous le voyez, que ces nœuds, que j’ai formés tout seul, je ne les puis rompre sans vous. Mon cœur s’est élargi, il n’a point changé. Vous n’y êtes plus seule ni la première. Cependant vous y tenez plus de place que jamais.

LA MARQUISE.

Vous n’avez pas essayé de me chasser?

LE COMTE.

Non, madame, et je ne l’essaierai pas; mais je vous ai peut-être mise au second rang.

LA MARQUISE.

Vous me dites cela! à une néophyte, et qui n’incline à penser comme vous que depuis un instant! Si je trouvais que vous m’offrez un trop humble partage, que ce second rang ne va pas à ma gloire, et que je suis faite pour le premier, et que ces doctrines sévères qu’il faut embrasser nous acheminent à la lumière céleste par de trop sombres chemins?

LE COMTE.

S’il en était ainsi, madame, je vous plaindrais, non de me perdre assurément, mais de sacrifier au monde une ame, la vôtre, qui vaut mieux que lui. Quant à moi, je ne reprendrais pas et je n’offrirais pas à une autre ce que je vous ai donné. J’irais demander à Dieu des consolations qui n’offenseraient point votre souvenir, et, comme mon amour se porte surtout à vous vouloir chrétienne, je ne désespérerais pas d’y travailler encore, quand même j’y travaillerais sans vous et loin de vous.

LA MARQUISE.

Allons, vous savez relever cette seconde place, et vous la rendez encore sortable malgré ce qu’elle semble offrir d’un peu mortifiant.

LE COMTE.

C’est celle que je désire moi-même.

LA MARQUISE.

Descendez donc d’un degré dans mon cœur, cher comte, et donnez-moi la main.


LOUIS VEUILLOT.