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Une Station géodésique au sommet du Canigou en 1872

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UNE STATION GÉODÉSIQUE

AU SOMMET DU CANIGOU

DANS LES PYRÉNÉES-ORIENTALES



I. — HISTORIQUE.


Toute carte géographique a pour fondement une triangulation générale. La géodésie est la science qui nous enseigne les procédés pour construire et les méthodes pour calculer ces triangles. Le premier soin du géodésien consiste à tracer directement sur le sol un des côtés du premier triangle de son réseau. Dans une grande plaine ou sur une route rectiligne, il mesure à l’aide de règles en métal une distance de 10 à 12 kilomètres. Les précautions les plus minutieuses permettent de le faire avec une grande exactitude. Cette distance ainsi mesurée rigoureusement prend le nom de base géodésique. Des deux extrémités de cette base, on vise avec une lunette portée sur un cercle gradué un point apparent tel que le sommet d’un édifice, d’une colline, d’une montagne ou d’une pyramide construite à cet effet. L’on détermine ensuite les angles que ces deux directions font avec celle de la base. Le troisième angle, ayant son sommet au point visé, est mesuré à son tour et sert de vérification aux deux autres en vertu de ce théorème de géométrie, que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits. On obtient ainsi un premier triangle parfaitement connu dans toutes ses dimensions. L’opération se poursuit en prenant pour base un autre côté du premier triangle et en visant également un autre point remarquable du relief terrestre. Procédant toujours ainsi, les triangles s’ajoutent les uns aux autres et forment un réseau continu pouvant s’étendre dans toutes les directions. Quand le pays tout entier est couvert par ce réseau trigonométrique, la position relative de tous les points coïncidant avec les sommets des triangles est exactement déterminée. On fixe alors celle des points secondaires au moyen de petits triangles qui s’appuient sur les premiers. Ces nouveaux points plus rapprochés les uns des autres servent à en déterminer d’autres encore plus voisins, et enfin à placer les villages, les hameaux, les fermes isolées, dessiner les cours d’eau, indiquer les vallées et les reliefs du sol, achever en un mot la topographie du pays.

Mais la géodésie se propose encore un autre but, sinon plus utile, du moins plus élevé, c’est la connaissance exacte de la figure de la terre. Les anciens savaient déjà qu’elle avait la forme d’une sphère, et ils firent quelques efforts pour en estimer les dimensions. Eratosthène, Possidonius, Ptolémée, nous ont transmis des mesures que la science moderne ne saurait utiliser à cause de l’imperfection des moyens d’observation et de l’incertitude qui plane sur la valeur exacte du stade, unité de mesure itinéraire des anciens. Les modernes comprirent que le problème était complexe : il s’agissait non-seulement de mesurer les dimensions de la terre, mais aussi de s’assurer si elle était une sphère parfaite ou bien un sphéroïde quelconque, allongé ou aplati aux deux pôles. On se demandait encore si la surface de notre planète, en la supposant entièrement couverte par les eaux de la mer, est parfaitement régulière et telle qu’elle doit résulter de la rotation de la terre sur elle-même à l’époque où elle roulait dans l’espace à l’état de globe incandescent semi-fluide, en un mot si sa forme est, comme disent les géomètres, celle d’un sphéroïde de révolution. Fernel, médecin et astronome de Paris, essaya le premier, vers 1550, de mesurer la longueur d’un degré de latitude, c’est-à-dire de la 90e partie de la distance de l’équateur au pôle. Amiens étant, à très peu de chose près, à 1 degré au nord de Paris et presque sous le même méridien, c’est-à-dire sous un demi-grand cercle passant par le pôle et l’observatoire de Paris, — Fernel, adaptant à une roue de sa voiture un mécanisme qui comptait le nombre des tours de cette roue, fit plusieurs fois le trajet de Paris à Amiens, tint compte des sinuosités de la route, et en conclut que le degré mesuré sur la terre entre les deux stations était de 56 746 toises ou 110 600 mètres, nombre très approché de la vérité, car on estime aujourd’hui à 111 120 mètres la valeur moyenne du degré terrestre latitudinal.

L’Académie des Sciences de Paris résolut de reprendre cette question. Elle comprit que la détermination d’un arc de méridien doit s’appuyer sur des triangulations suffisamment prolongées, exécutées sous l’équateur, dans les latitudes moyennes et vers le pôle, afin d’en conclure la figure exacte du sphéroïde terrestre. En posant ces principes, l’Académie inaugurait la géodésie moderne et donnait un exemple suivi depuis par les autres nations civilisées. Picard est d’abord chargé en 1669 de mesurer l’arc du méridien, de 1 degré environ, compris entre la ferme de Malvoisine, au nord-est de La Ferté-Aleps, et la flèche de la cathédrale d’Amiens. Il commence par tracer une base de 5 663 toises sur la route de Villejuif à Juvisy, au sud de Paris, et construit un premier triangle dont les sommets sont occupés par Villejuif, Juvisy et Brie-Comte-Robert ; puis, s’avançant vers le nord en laissant Paris à l’ouest, il trouve, pour la distance de Malvoisine à Amiens, une longueur de 78 850 toises. Son réseau trigonométrique comprenait la méridienne de Paris. A l’aide d’observations astronomiques, Picard obtint la distance de cette ligne aux points correspondans de la triangulation, ainsi que les longueurs de ces fractions de méridien ; enfin, ayant déterminé par l’observation des mêmes étoiles les latitudes des points extrêmes de sa chaîne de triangles, le même astronome en conclut que sous le parallèle de Paris la valeur du degré était sur la terre de 57 060 toises, — résultat qui ne diffère que de 314 toises de celui qu’avait obtenu un siècle auparavant le médecin Fernel.

Cependant l’Académie se préoccupait d’une autre détermination qui se rattache intimement à la figure de la terre, celle de la longueur du pendule. En effet, si la terre est une sphère parfaite, homogène, la longueur du pendule battant la seconde ne sera influencée que par la force centrifuge, conséquence de sa rotation ; cette force, nulle aux pôles, qui restent toujours immobiles, atteindra sa plus grande valeur à l’équateur. Si au contraire notre globe est un sphéroïde aplati aux deux pôles, la pesanteur agissant avec plus d’intensité vers les régions polaires, moins distantes du centre de la terre, cette variation d’intensité vient s’ajouter à la force centrifuge pour modifier la longueur du pendule. L’Académie, pour résoudre le problème, expédia en 1672 à Cayenne, colonie située sous l’équateur, l’astronome Richer. Celui-ci constata que la longueur du pendule battant la seconde à Cayenne est de 0m,991, tandis qu’à Paris elle est de 0m,994, et Laplace détermina plus tard la relation mathématique qui lie la longueur du pendule à l’aplatissement du sphéroïde terrestre. On ne peut se faire une idée des précautions infinies dont le physicien doit s’entourer pour ce genre d’observations, ni de toutes les corrections minutieuses, mais nécessaires, lorsqu’il s’agit d’apprécier une différence de longueur qui, entre Paris et Cayenne, n’est que de 3 millimètres. De nos jours, les perfectionnemens de la mécanique pratique et les progrès de la physique ont rendu ces expériences plus faciles et plus sûres ; toutefois on ne saurait trop admirer les résultats obtenus par Richer, qui dut suppléer, il y a juste deux siècles, à l’imperfection de ses instrumens par une patience inépuisable et une sagacité peu commune. L’Académie ne perdait pas de vue la nécessité de prolonger l’arc d’un degré mesuré par Picard entre Malvoisine et Amiens. De 1683 à 1718, cet arc est étendu par Dominique Cassini et Lahire dans le nord, jusqu’à Dunkerque, dans le sud jusqu’à Collioure. Ces mesures ayant donné un résultat contraire à la notion de l’aplatissement du sphéroïde terrestre aux deux pôles, les astronomes français ne reculèrent pas devant la pénible tâche de recommencer le grand travail exécuté par deux d’entre eux. En 1739, Cassini de Thury et Lacaille reprenaient tout le travail de Dominique Cassini et de Lahire : c’est ce qu’on nomme la méridienne vérifiée, qui sert de base à la première carte générale de la France, dite carte de Cassini. Cette triangulation, contrairement à celle de leurs prédécesseurs Dominique Cassini et Lahire, confirmait la théorie de l’aplatissement du globe. Pour la mettre hors de doute ou la condamner sans retour, l’Académie fait un nouvel appel au savoir et au dévoûment de ses membres. Sans attendre l’achèvement de la vérification du méridien français, Bouguer, La Condamine et Godin étaient partis pour le Pérou en 1735 ; ils y séjournèrent dix ans pour mesurer près de l’équateur un arc de 3 degrés entre Quito et Cuença. Cette triangulation, d’accord avec la méridienne vérifiée, montrait que les degrés mesurés sur la terre sont plus longs dans les latitudes moyennes que sous l’équateur ; en effet, l’arc de Malvoisine à Amiens, mesuré par Picard, était de 57 600 toises, l’arc péruvien de Bouguer et La Condamine de 56 737 toises seulement.

Tandis que ces deux astronomes opéraient au Pérou, cinq de leurs confrères, Maupertuis, Clairaut, Camus, Lemonnier et Outhier, mesuraient en plein hiver un arc en Laponie, le long du fleuve Tornéo, entre la montagne d’Ava-Saxa et le village de Pello, sous le 66e degré de latitude. Leurs opérations, vérifiées depuis par une commission de savans suédois que présidait l’astronome Svanberg, donna 57 196 toises pour la longueur de l’arc lapon, c’est-à-dire 136 toises de plus qu’à Paris et 459 toises de plus qu’au Pérou. L’aplatissement du sphéroïde terrestre devenait donc un fait incontestable. La valeur de cet élément dans l’état actuel de nos connaissances est de 1/295e ; par conséquent, si on suppose le diamètre de l’équateur divisé en 295 parties égales, l’axe qui va d’un pôle à l’autre n’en contiendra que 294. On conçoit l’importance de ces données pour la détermination de la circonférence, du volume, du poids et de l’état antérieur de la planète que nous habitons.

Quand on songe à cet ensemble de travaux scientifiques conçus, exécutés, discutés, comparés les uns aux autres par les membres de notre ancienne académie, on ne peut se défendre d’un profond sentiment d’estime pour ces serviteurs si dignes et si dévoués de la science, mettant en commun leur savoir, leur expérience, leurs travaux, et sacrifiant leur temps, leur repos, leur santé, à la recherche de la vérité. L’on se rappelle involontairement ce bel éloge de l’Académie par Bailly[1], telle qu’elle était en 1669, lorsque Dominique Cassini fut appelé en France par Colbert à la sollicitation de Picard. « Dominique Cassini, dit Bailly, trouva l’Académie occupée du dénombrement de nos connaissances. Elle étudiait, examinait les anciens pour juger leurs opinions et leurs travaux, pour décider ce qui méritait d’être conservé et ce qui demandait à être perfectionné ou recommencé. L’illustre Fontenelle nous a conservé le résultat de ces conférences savantes. On croit voir les états-généraux d’une grande nation assemblés pour discuter ses intérêts, s’éclairant par les abus du passé et s’occupant du bonheur de l’avenir. Cette nation, c’était l’espèce humaine, les intérêts discutés étaient ceux de l’esprit humain, l’Académie tenait dans ses mains l’héritage des générations passées et la fortune des générations futures. Dans ces momens de paix ou de repos où la voix du génie peut se faire entendre, dans ces momens de fécondité où plusieurs grands hommes réunis sont capables d’un grand effort, l’Académie disposa tout pour élever l’esprit humain et le placer à une hauteur et à un degré de lumière où l’on n’eût plus à craindre les rechutes de l’ignorance et où l’on pût se passer du mouvement qui manque aux siècles stériles. C’était en effet un renouvellement : les esprits étaient mûris par l’expérience, le génie éclairait la raison, et la raison réglait le génie. » On sent dans ces paroles émues, écrites en 1778, le souffle précurseur de 1789, et Bailly semble pressentir l’avènement d’autres états-généraux plus solennels encore, élus par la nation tout entière pour discuter des problèmes sociaux aussi importans que ceux de la science, et réformer comme l’Académie les erreurs et les abus du passé.

La constituante avait remplacé les états-généraux et travaillait à la régénération de la France. Un système général et uniforme des poids et mesures n’existait pas. Chaque province, chaque ville avait le sien ; de là une confusion inexprimable et un véritable obstacle aux transactions commerciales à l’intérieur et au dehors. L’assemblée, sur la proposition de Talleyrand, nomme une commission composée de Borda, Lagrange, Laplace, Monge et Condorcet, qui dépose son rapport le 19 mars 1791. Sa première conclusion était de prendre pour unité de longueur la dix millionième partie de la distance du pôle à l’équateur, ou d’un quart du méridien terrestre, et de rattacher ainsi le mètre, base de tout le système des poids et mesures, aux dimensions mêmes du globe terrestre. L’idée n’était pas précisément nouvelle. Jacques Cassini, dans son ouvrage sur la Grandeur et la figure de la terre, proposait une brasse qui serait la dix millionième partie du rayon terrestre. Fontenelle, de son côté, avait dit : « Quiconque réglera un pendule à secondes sur le mouvement moyen du soleil retrouvera la même longueur, » et La Condamine proposait de prendre pour mesure fondamentale la longueur du pendule battant la seconde sous l’équateur ; nous avons vu que cette longueur est de 0m,991, par conséquent plus courte que le mètre actuel de 9 millimètres seulement. La commission nommée par la constituante, voulant rattacher directement le mètre aux dimensions du globe terrestre, jugea nécessaire de déterminer la méridienne de Dunkerque à Barcelone. Méchain fut chargé de la partie méridionale de l’arc à mesurer entre Rodez et Barcelone ; Delambre se réserva la partie comprise entre Rodez et Dunkerque. Cette grande entreprise, menée à bonne fin dans l’espace de quelques années, excita l’admiration de tous les juges compétens. Méchain paya de sa vie son dévoûment à la science ; il succomba aux suites des fatigues qu’il avait endurées ; mais son œuvre ne resta pas inachevée. Comme sur un champ de bataille où un soldat qui tombe est immédiatement remplacé par d’autres qui continuent la lutte, Biot et Arago reprirent l’œuvre de Méchain et prolongèrent la triangulation jusqu’à l’île de Formentera, la plus méridionale des Baléares. Il faut lire dans les Souvenirs de ma jeunesse, de François Arago, le récit attachant des difficultés qu’ils eurent à surmonter pour rattacher les îles Baléares au continent, au moyen de trois triangles plus grands que tous ceux qui avaient été mesurés jusque-là ; le côté de l’un n’avait pas moins de 160 kilomètres de longueur.

Le système métrique repose sur l’arc français et sur celui qui a été mesuré au Pérou par Bouguer et La Condamine ; la combinaison de ces arcs donnait 1/334e pour l’aplatissement du globe, et pour la distance du pôle à l’équateur 5 130 740 toises, d’où l’on déduisit pour le mètre, rapporté à la toise du Pérou, 443 lignes plus 296 millièmes de ligne. Les mesures d’arcs du méridien exécutées depuis dans d’autres pays ont modifié la valeur de l’aplatissement du sphéroïde terrestre ; mais les relations du mètre avec les dimensions du globe n’en sont pas moins rigoureusement connues, elles réunissent toutes les conditions nécessaires pour établir le rapport entre cette unité de mesure et le quart du méridien terrestre. Bessel, qui jeta tant d’éclat sur l’observatoire de Kœnigsberg, a soumis cette question à un examen approfondi ; il conclut judicieusement que de nouvelles mesures modifieront incessamment nos connaissances sur les dimensions et la figure de la terre, et par conséquent sur la valeur absolue du mètre considéré comme étant la dix millionième partie de la distance du pôle à l’équateur ; mais il suffit que l’on connaisse les élémens qui ont servi à l’établir, et qu’on ait conservé l’étalon déposé aux archives de Paris. En adoptant tout récemment ce mètre comme étalon international des poids et mesures, les savans délégués de presque toutes les nations civilisées de l’Europe et de l’Amérique, réunis il y a un mois à Paris, ont donné une sanction décisive et solennelle à l’œuvre de la commission d’académiciens français nommés par la constituante en 1791.

L’exécution de la carte de France par Cassini avait nécessité la mesure de diverses chaînes trigonométriques perpendiculaires à la méridienne. Ces travaux durent être repris et multipliés pour l’établissement de la carte dite de l’état-major, dont l’exécution avait été décrétée par Louis XVIII le 6 août 1817. Ce fut l’œuvre du corps des ingénieurs géographes ; c’est à eux que revient l’honneur d’avoir terminé la triangulation de notre pays, et jeté les fondemens de la nouvelle carte de France. Malgré des imperfections révélées par les rapides progrès de la science depuis le commencement du siècle, cette carte n’en est pas moins un monument dont les étrangers savent apprécier la valeur ; mais la fusion du corps des ingénieurs géographes avec le corps d’état-major de l’armée, accomplie en 1831 pour satisfaire à de fausses idées d’égalité militaire, porta un coup mortel à la géodésie en rejetant dans l’armée active presque tous les officiers de cette arme naturellement plus préoccupés de leur avancement que de celui des sciences géographiques. A partir de ce moment, la grande géodésie entre en France dans une période de déclin. On se borne à l’achèvement de la partie topographique des feuilles de la carte de France encore non publiées. En Algérie seulement, le gouvernement subit la nécessité de faire exécuter une carte indispensable au succès des opérations militaires. L’œuvre, interrompue par la guerre de Crimée, est reprise et poursuivie en 1859 par deux brigades d’officiers dirigés par les capitaines Versigny et Perrier. Les autres peuples pendant ce temps étaient entrés en scène, et continuaient les grands travaux des académiciens français. Les Russes déterminaient astronomiquement en 1852 à Hammerfest, dans la Laponie norvégienne, la position géographique de l’extrémité d’un arc qui s’étend de cette ville jusqu’au Danube sur une longueur de 25 degrés. La triangulation commencée par Bessel et Bæyer en 1831 dans la Prusse orientale va bientôt s’étendre de Christiania, en Norvège, jusqu’à Palerme, en Sicile, sur une étendue de 22 degrés latitudinaux. Les Anglais ont couvert leurs îles de triangles qui comprennent jusqu’aux Shetlands, et ont mesuré de longues chaînes dans la presqu’île de l’Inde depuis Ceylan jusqu’à l’Himalaya.

La France sommeillait. Enfin en 1869 un heureux hasard fut le point de départ d’un réveil, dû à l’initiative d’un officier d'étatmajor. Le capitaine Perrier, occupé de ses opérations géodésiques sur les montagnes des environs d’Oran et de Tlemcen, en Algérie, apprit de la bouche des Arabes que dans les journées favorables on voyait au coucher du soleil les montagnes de l’Espagne. Longtemps il fut incrédule ; mais le soir du 18 octobre 1868 il distingua nettement deux sommets qui d’après leur direction appartenaient aux sierras de la province de Grenade : il les revit à plusieurs reprises de différens points de la côte africaine, et constata que leur forme restait la même ; c’étaient les cimes du Mulhaçen et du pic de Sagra. On pouvait donc relier la triangulation de l’Espagne, exécutée actuellement avec le plus grand soin par le général Ibañes, à celle de l’Algérie, et la continuer dans le sud jusqu’à la limite extrême de nos possessions africaines. La méridienne française étant déjà rattachée à celle de l’Angleterre, on aurait ainsi une chaîne continue de triangles depuis les Shetlands jusqu’au Sahara, c’est-à-dire un arc de 30 degrés latitudinaux, le plus long qui ait été mesuré jusqu’ici. Le capitaine Perrier soumit cette idée au maréchal Niel. Frappé de l’importance, séduit par la grandeur du projet, ce ministre intelligent comprit en même temps qu’il était nécessaire de recommencer la mesure de la méridienne de France comprise entre Dunkerque et Perpignan. En effet, c’est une vérité absolue dans les sciences positives que toutes les questions doivent être reprises au moins tous les cent ans en utilisant les procédés nouveaux et plus parfaits qu’un progrès incessant introduit dans la pratique et dans la théorie, car la vérité absolue est un idéal dont nous nous rapprochons sans cesse avec la conviction de ne jamais l’atteindre. Il fallait donc mesurer de nouveau les triangles de Delambre et Méchain, ou remplacer ceux qui pouvaient être défectueux sous le point de vue de la forme ou des dimensions. Sur la proposition du Bureau des longitudes, trois officiers instruits et zélés, MM. Perrier, Penel et Bassot, furent chargés d’entreprendre ce long et pénible travail. Quelques fonds leur furent alloués, quelques soldats pris dans la garnison voisine mis à leur disposition. Munis d’instrumens construits sur les données de la science moderne, ils entrèrent en campagne.

Parmi les stations déjà faites de la méridienne, le Canigou est une des plus importantes ; c’est une montagne isolée qui termine à l’orient la chaîne des Hautes-Pyrénées. Corabœuf y avait séjourné lorsqu’il mesurait le parallèle qui s’étend de l’Océan à la Méditerranée ; des ingénieurs espagnols y passèrent trois semaines en 1868 : c’est donc une station commune au réseau espagnol et au réseau français. M. Perrier voulut bien m’inviter à venir habiter sous sa tente. J’acceptai avec empressement ; « j’étais désireux de connaître les perfectionnemens dont la géodésie moderne s’est enrichie, je me réjouissais de séjourner de nouveau pendant quelque temps sur un sommet élevé, comme dans ma jeunesse, lorsque je passais d’heureux jours avec Bravais sur le Faulhorn, au grand plateau du Mont-Blanc, et sur le Slaadberg dans la baie de Bellsound au Spitzberg. Je pouvais prendre part aux observations météorologiques que ces officiers faisaient concurremment avec leurs travaux géodésiques, et les compléter par des études appartenant au domaine des sciences naturelles, car tout se tient étroitement dans le monde physique, et le fait le plus insignifiant en apparence se traduit en conséquences infinies qu’on peut poursuivre dans toutes les directions. On en verra la preuve dans les pages suivantes.


II. — SÉJOUR SUR LE CANIGOU.


Dernier contre-fort des Pyrénées vers la Méditerranée, le Canigou est le pendant de la montagne de la Rhune, qui s’élève au-dessus de Saint-Jean-de-Luz, au fond du golfe de Biscaye ; mais, tandis qu’elle s’abaisse vers l’Océan, la chaîne conserve sa hauteur en s’approchant de la Méditerranée. D’après les calculs de Corabœuf, le Canigou s’élève à 2 785 mètres au-dessus de la mer, la Rhune à 900 mètres seulement, et la plus haute cime des Pyrénées, la Maladetta, à 3 354. Le Canigou forme un groupe parfaitement limité et circonscrit d’un côté par la vallée de la Têt, rivière torrentielle qui passe à Perpignan et descend des montagnes qui entourent la forteresse du Mont-Louis, et de l’autre par la vallée de Céret, parcourue par le Tech, qui se jette dans la Méditerranée près d’Argelez-sur-Mer. les petites vallées de Sahors, du Vernet, de Fillos et de Ballestavy pénètrent dans l’intérieur du massif et le mettent en rapport avec la vallée de la Têt. Le chemin qui mène au sommet de la montagne, praticable seulement pour les mulets jusqu’à 400 mètres au-dessous du point culminant, part des bains du Vernet, passe par le village de Casteil au pied des ruines pittoresques de l’ancienne abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, en suivant toujours le torrent de Cadi. A 1 367 mètres, près de la Fontaine froide, dont la température est de 9°,1, on entre dans les forêts de hêtres et du pin des Pyrénées[2] accompagnés des premiers rhododendrons[3]. A 1 745 mètres, on dépasse les derniers champs cultivés en seigle et en pommes de terre, échelonnés sur une pente tournée vers le sud-est ; peu après, on traverse le torrent de la Lipandière, affluent du Cadi. Dans l’été de 1872, son lit était encombré d’un nombre immense de pins et de bouleaux arrachés aux pentes voisines par une avalanche du printemps. La neige avait presque entièrement disparu le 21 août. Une autre avalanche tombée sur le torrent de Cadi à 1 845 mètres au-dessus de la mer mesurait encore 500 mètres de long, et formait un pont d’une seule arche miné en dessous par les eaux du torrent ; le 28 août, il était écroulé sur une longueur de 60 mètres, mais la clé de la voûte qui restait était encore d’une épaisseur rassurante. Après avoir remonté de l’autre côté, on arrive au chalet ou Jas de Cadi, le plus élevé de la montagne (2 100 mètres), celui où les touristes qui veulent voir le lever du soleil au sommet du Canigou ont coutume de passer la nuit. Une forêt continue de pins des Pyrénées règne de ce point jusqu’à une source dont la température est de 4°,7. Les Catalans lui ont donné le nom de leur illustre compatriote François Arago en souvenir du dernier séjour qu’il fit au pied du Canigou en 1842.

A 2 320 mètres, on sort de la forêt, et l’on se trouve à la limite de la végétation arborescente, formée uniquement par le pin des Pyrénées. Je n’ai pas été médiocrement surpris de voir à cette hauteur des arbres ayant 5 mètres de haut et un tronc à l’avenant ; le plus gros mesurait 2m,85 de circonférence. Les branches tordues et mutilées de ces arbres témoignent de la lutte qu’ils soutiennent contre les ouragans et le poids de la neige qui les courbent en hiver. Quelques-uns sont morts et desséchés ; mais d’autres étaient en pleine végétation. Cette limite est bien celle qu’ils ne peuvent dépasser, car la montagne s’élève en pente douce devant eux, et rien, si ce n’est le climat, ne les empêchait de monter plus haut ; quelques sujets rabougris semblaient pour ainsi dire tenter l’escalade, mais ils s’arrêtaient à leur tour, et le genêt[4], le rhododendron, le genévrier et la bruyère commune couvraient seuls les flancs déboisés de la montagne. Telles sont la longueur et la rigueur des hivers, la brièveté et la tiédeur des étés dans ces hautes régions, que ces arbres ne végètent que pendant quelques mois de l’année ; leur croissance est donc nécessairement très lente. Un garde-général des forêts voulut bien me donner une rondelle prise à la base d’un de ces pins : elle avait un diamètre de 0m,278 sans compter l’écorce. Le nombre des couches ligneuses, toujours égal à celui des années que l’arbre a vécu, s’élève à 150 ; cet arbre datait donc de l’année 1722. En moyenne, les couches avaient une épaisseur de 9/10es de millimètre. Pour donner une idée de la lenteur de cette végétation, je dirai que les pins de la forêt de Haguenau en Alsace ont en général, à l’âge de 150 ans, un diamètre de 0m,828 ; leur accroissement en diamètre est donc environ trois fois plus rapide que celui des pins des Pyrénées à 2 300 mètres au-dessus de la mer. Pour trouver une végétation aussi lente dans la plaine, il faut s’avancer de 24 degrés latitudinaux vers le nord jusqu’au village de Pello dans la Laponie suédoise, où j’ai observé des pins dont la croissance n’était guère plus rapide que celle du pin des Pyrénées à sa limite altitudinale.

En sortant de la forêt, on atteint un petit plateau d’où l’on découvre enfin la vraie cime de la montagne, cachée jusque-là par d’autres sommets. Ce plateau, situé à 2 359 mètres, se nomme le Plat de Cadi ; c’est le fond de l’ancien glacier de Cadi dans sa dernière période de retrait. A l’époque glaciaire, ce glacier, débouchant dans la vallée de la Têt, poussait ses dernières moraines jusqu’en aval de Vinça. En se retirant, il a stationné longtemps au village de Casteil, où il a également déposé une puissante moraine. Le Plat de Cadi, circonscrit par les moraines latérales et frontales du glacier, en indique la dernière station. Aujourd’hui le Canigou n’a plus de glaciers ; quelques amas de neige persistent dans des creux abrités du soleil, mais ils ne remplissent jamais un couloir tout entier, et la neige ne se convertit pas en glace par suite de fusions et de congélations répétées. Dans les Alpes helvétiques, où le climat est plus froid, de petits glaciers permanens existent autour de sommets moins élevés que le Canigou, tels que le Faulhorn et le Maenliflüh, qui ne dépassent pas 2 680 mètres.

Trois tentes avaient été dressées sur ce petit plateau, l’une pour les officiers, la seconde pour les sous-officiers, la troisième pour les dix soldats que le colonel du 15e de ligne avait mis à la disposition des géodésiens. Un réduit en pierres construit par les ingénieurs espagnols, qui avaient passé trois semaines sur ce point en 1868, servait de cuisine. Cet emplacement était heureusement choisi ; le plateau de Cadi est à la fin du chemin praticable pour les mulets et à la limite de la végétation arborescente. Des troncs de pins morts et desséchés servaient à alimenter notre feu de bivouac. La source du Cadi, surgissant immédiatement au-dessous du campement, nous fournissait une eau délicieuse à la température constante de 4°,7. Les bergers, qui à cette époque de l’année font paître leurs troupeaux à cette hauteur, nous cédaient des moutons qui faisaient la base de notre alimentation. Le pain et le vin étaient apportés du Vernet à dos de mulet. Une basse-cour improvisée de poules et de canards se nourrissait des restes de la cuisine. Notre vie était assurée. Du campement il fallait chaque matin monter au sommet. Cette ascension n’avait rien de pénible jusqu’à l’endroit où commence la cheminée ; c’est un couloir étroit ayant une pente de 42 degrés qui s’élève entre les couches redressées du sommet de la montagne. Sur une hauteur de 80 mètres environ, il faut grimper en s’aidant des mains et des pieds. Pour des touristes exercés, ce passage n’a rien de difficile ; mais de lourds et délicats instrumens, le cercle azimuthal entre autres, avaient dû être hissés par cette cheminée. Un maçon avec ses matériaux l’avait franchi pour construire au sommet un pilier en briques sous la direction du capitaine Bassot ; un mineur y avait porté ses lourds fleurets, afin de forer dans la roche un trou de la profondeur de 1 mètre ; des charpentiers chargés de grosses poutres destinées à soutenir les abris résistans sous lesquels les instrumens géodésiques et météorologiques étaient abrités avaient dû escalader ce couloir. La cheminée aboutit au sommet de la montagne, qui n’a guère que 8 mètres de long sur 5 de large. Ce sommet est formé par la rencontre de deux arêtes, l’une, praticable, qui s’abaisse rapidement vers le nord-est, l’autre, abordable seulement pour de hardis montagnards, qui se dirige vers le nord en se maintenant d’abord à la même hauteur pour plonger ensuite tout à coup vers la plaine. C’est cette arête qui. donne au Canigou, vu de loin, l’apparence d’une montagne terminée par un double sommet. Les deux arêtes sont formées de couches de micaschiste redressées verticalement et coupées sous tous les angles imaginables par des filons de quartz d’une éclatante blancheur. La cheminée est comprise dans l’intervalle de deux couches verticales de micaschiste. Cette roche subit l’action du temps, elle se dégrade. Sous l’influence des agens atmosphériques, les parties les moins résistantes se détruisent et s’éboulent, les autres restent debout sous la forme de pilastres, d’aiguilles ou de murs dont l’ensemble nous rappelait douloureusement les ruines de l’Hôtel de Ville de Paris. Vers l’est, le sommet du Canigou surplombe des escarpemens verticaux qui plongent dans un étroit vallon abrité des rayons du soleil, où la neige persiste tout l’été, en alimentant le ruisseau qui se jette à Prades dans la rivière de la Têt. Au-delà s’étend la verte forêt de Pons, qui conduit dans la vallée de Ballestavy.

Pendant les dix jours que nous avons séjourné au sommet du Canigou, ces lieux solitaires avaient pris une animation extraordinaire. Nos agiles fantassins étaient sans cesse sur le chemin du campement au sommet. Tous les matins, avant le jour, nous y montions pour continuer les observations météorologiques de diverse nature qui remplissaient les loisirs forcés qu’un temps variable ou brumeux imposait à la géodésie. Le sommet du Canigou avait été transformé en un véritable cabinet de physique. Thermomètres, psychromètres, destinés à indiquer les températures et l’humidité de l’air, étaient disposés sous une toile qui les mettait à l’abri du soleil ; d’autres thermomètres étaient enfoncés à diverses profondeurs dans le sol. Des baromètres pendaient le long de forts poteaux portant le toit qui ombrageait les instrumens. La cabane en pierres plates qui se trouve au sommet était remplie de caisses d’instrumens magnétiques et géodésiques. Sur l’extrémité nord du sommet s’élevait le pilier en briques servant de support au cercle azimuthal, qui dans la géodésie moderne a remplacé le théodolite. De ce point, la vue était incomparable : au sud-est, les montagnes des Albères, plus basses que les Pyrénées, et la côte d’Espagne avec ses découpures nombreuses se succédant sans interruption jusqu’à Barcelone ; au nord-est, la côte de France, formant une courbe régulière et continue jusqu’aux embouchures du Rhône. L’astronome de Zach prétend avoir vu le Canigou des hauteurs de Notre-Dame-de-la-Garde, près de Marseille. Je l’ai aperçu moi-même de la manière la plus distincte au coucher du soleil des bords de la mer près d’Aigues-mortes, à la distance de 180 kilomètres. Quelquefois il est visible de la promenade du Peyrou à Montpellier et des hauteurs voisines de Barcelone. Au nord apparaissent les sommets des montagnes de l’Aude et à l’horizon celles de l’Hérault et de l’Aveyron. Entre la montagne et la mer s’étend la vallée de la Têt, simulant une route blanche et sinueuse : elle aboutit à la ville de Perpignan, surmontée de sa citadelle. Plus près est celle de Prades, dont on distingue les maisons à l’œil nu, et les vallées de Sahore, du Vernet et de Fillos, contrastant par leur belle verdure avec les montagnes dénudées qui les dominent au nord. Vers l’ouest, la vallée de la Têt s’élève vers la forteresse de Mont-Louis, située à 4 665 mètres au-dessus de la mer, et semblable à cette distance aux plans en relief qu’on voit aux Invalides. La route qui y conduit se montre çà et là sur les contre-forts de la vallée. Au sud, les autres sommets du Canigou nous cachaient les cimes lointaines ; mais nos yeux s’arrêtaient souvent sur les trois tentes blanches du campement, hôtellerie provisoire où nous attendaient le soir un frugal souper et un sommeil réparateur.

Ce panorama explique pourquoi le Canigou a toujours été un point géodésique de premier ordre, le sommet du dernier triangle de la méridienne de France et du premier de celle de l’Espagne ; mais combien les savans qui ont précédé les géodésiens actuels devaient avoir de peine à reconnaître au loin les sommets sur lesquels ils avaient placé leurs signaux ! Ces signaux consistaient en une mire élevée au-dessus d’une pyramide en maçonnerie ou en charpente. Cette mire était peinte de différentes couleurs suivant celle du fond sur lequel elle devait se projeter : en blanc quand le fond était habituellement noir, en noir lorsqu’il était blanc. Avec la hauteur du soleil, l’illumination changeait : le matin, l’astre éclairait la partie orientale du signal ; la partie occidentale restant dans l’ombre, l’observateur n’était pas sûr de viser au milieu de la mire ; à midi, l’éclairage n’était plus le même, et le soir il était l’inverse. de celui du matin. En outre la réfraction atmosphérique déplaçait la mire soit dans le sens vertical, soit latéralement. En effet, la ligne qui va de l’œil à un objet éloigné n’est pas une ligne droite, c’est une ligne brisée dont la courbure varie suivant la température et l’état hygrométrique des couches d’air qu’elle traverse ; de là des erreurs de pointé considérables qui influent sur la valeur des angles mesurés. Toutes ces causes d’erreur s’appliquent aux signaux, aux clochers, aux tours, aux édifices quelconques choisis jadis par les géodésiens comme points de repère pour les sommets de leurs triangles. Il y a mieux : par les temps brumeux, avec le hâle par exemple, la mire devenait complètement invisible, et l’observateur attendait des jours, quelquefois des semaines entières, l’instant propice où il pouvait apercevoir le signal.

Un grand géomètre allemand, Gauss, chargé de la triangulation du Hanovre en 1831, a fait disparaître ces inconvéniens par un moyen aussi simple qu’ingénieux. Il avait sans doute observé qu’une vitre éclairée par les rayons du soleil est visible à une distance énorme. Cette remarque, que tant d’autres avaient faite avant lui, fut le point de départ de son héliotrope. Simplifié par les géodésiens modernes, cet instrument consiste en un miroir argenté de 1 décimètre carré, porté sur un châssis qui permet de lui donner une position et une inclinaison quelconques. Une planchette percée d’un trou circulaire est placée devant le miroir dans la direction du sommet où se trouve l’observateur, et en changeant de temps en temps l’orientation et l’inclinaison de la glace à mesure que le soleil se déplace dans le ciel, on fait en sorte que les rayons réfléchis par le miroir passent toujours par le trou circulaire, dont elles éclairent les bords. Le géodésien vise sur ce miroir, qui de loin a l’apparence d’une étoile de première grandeur. Cette étoile artificielle est parfaitement distincte, même à l’œil nu, à la distance de 100 kilomètres, et la courbure de la terre est le seul obstacle qui en limite la visibilité dans une lunette d’un grossissement de cinquante à soixante fois ; brillante comme Sirius par un temps clair, on l’aperçoit même avec le hâle ou un horizon brumeux. Trois étoiles brillaient ainsi lorsque nous étions sur le Canigou, l’une à 38 820 mètres sur la montagne de Bugarach, près de Limoux, dans le département de l’Aude ; l’autre à Forceral, au-dessus de la vallée de la Têt, à 30 541 mètres, la troisième sur la montagne de Tauch, à 47 151 mètres. Quelquefois la montagne était peu visible ; mais, quand le soleil se montrait, l’étoile l’était toujours. C’est à l’aide de miroirs argentés de 2 décimètres de côté que le capitaine Perrier se propose de rattacher la triangulation de l’Algérie à celle de l’Espagne. Pendant le jour, deux de ces miroirs, placés sur les sommets du Mulhaçen et du pic de Sagra, et pendant la nuit des feux électriques seront visibles des montagnes des environs d’Oran à la distance de 270 kilomètres. L’emploi des miroirs n’est pas le seul perfectionnement dont la géodésie pratique ait à s’applaudir. C’est un axiome en mécanique qu’un bon instrument ne doit servir qu’à un seul usage ; aussi le cercle azimuthal a-t-il remplacé le théodolite. Celui-ci pouvait mesurer à la fois des angles horizontaux et des angles verticaux. Le cercle azimuthal, comme l’indique son nom, ne mesure que des angles horizontaux. Ce cercle est divisé en 400 parties égales appelées grades, divisées elles-mêmes en 10 parties valant chacune dix minutes centésimales. Les cercles de Méchain et de Delarabre ne donnaient à la lecture que la minute ou 1/40 000e de la circonférence ; dans les cercles azimuthaux modernes, on estime directement deux secondes ou 1/2 000 000e de la circonférence. Or on comprend que, dans un angle dont les côtés ont 30 kilomètres de longueur par exemple, la plus petite erreur dans la mesure de cet angle devienne considérable, transportée à l’extrémité de ces côtés. Ainsi une erreur d’une minute centésimale, première approximation de la lecture pour Delambre, transportée à 30 kilomètres, équivaut à 4m,71. Aujourd’hui cette erreur de deux secondes, la plus grande possible, correspond à une longueur de 9 millimètres seulement ; c’est encore trop, mais l’erreur est 523 fois moindre qu’à la fin du siècle dernier. La substitution du miroir à la mire a un autre avantage : elle rend la visée plus précise. En effet, la lunette porte à l’intérieur deux fils doubles disposés en croix ; ces quatre fils, par leur intersection au centre de l’objectif, forment un petit carré. Le miroir, semblable à une étoile, se trouve placé au milieu de ce carré ; si l’étoile paraît immobile, on est assuré que la réfraction atmosphérique est nulle ou presque nulle ; dans le cas contraire, l’image ne serait pas fixe, elle oscillerait ou se déplacerait, et le géodésien, averti, attendrait un moment plus favorable pour continuer ses observations. Biot avait coutume de dire : Le devoir de l’astronome est d’exiger du constructeur un instrument aussi parfait que possible. Le cercle doit être un cercle parfait, la graduation en 360 degrés ou 400 grades sera exécutée avec les soins les plus minutieux, afin que les divisions soient rigoureusement égales entre elles et séparées par des traits d’une finesse extrême, visibles seulement au microscope. L’instrument achevé et vérifié, on suppose que le cercle est mal centré, mal divisé, que les degrés ne sont pas égaux entre eux, et l’on s’applique à corriger ces erreurs. — Borda avait imaginé le cercle répétiteur, qui porte son nom. Ce cercle est muni de deux lunettes placées l’une au-dessus, l’autre au-dessous, et, pour obtenir un angle, on faisait tourner alternativement le cercle et les lunettes, de manière à mesurer cet angle sur tout le pourtour de la circonférence du cercle gradué ; mais ces lunettes, ce cercle, étaient chaque fois arrêtés par des vis ; la pression de ces vis n’était pas la même ; de là des déplacemens variables qui annulaient les avantages de cette répétition des angles. Dans les instrumens modernes, le cercle seul tourne à frottement au dedans d’un autre cercle qui lui est concentrique, on ne le fixe pas avec des vis, et on mesure chaque angle autant de fois qu’on le juge nécessaire sur toutes les parties de la circonférence. Autre exemple : l’artiste a pris les précautions les plus minutieuses pour que l’axe optique de la lunette coïncide avec celui de l’instrument. Il a réussi ; mais le géodésien suppose le contraire, et retourne l’instrument à chaque série d’observations pour s’affranchir de cette nouvelle cause d’erreur. C’est ainsi, en annulant toutes celles que l’esprit le plus soupçonneux peut imaginer, que les astronomes et les géodésiens se rapprochent de plus en plus de l’exactitude absolue. Plus les distances sont grandes, plus les moyens de mensuration doivent être parfaits. Si je ne craignais d’aborder des détails trop techniques, je pourrais indiquer encore un grand nombre de perfectionnemens introduits dans la géodésie moderne ; j’essaierais par exemple de faire comprendre comment l’altitude du Canigou a été déterminée à l’aide de mesures angulaires réciproques et rigoureusement simultanées par MM. Bassot et Penel. Je me bornerai à dire que ces observations, éliminant les erreurs dues à la réfraction terrestre, ont confirmé l’exactitude du nombre 2 785 mètres, obtenu par le colonel Corabœuf.

Souvent les opérations géodésiques sont difficiles et même impossibles avec les anciens signaux, parce que l’horizon n’est pas bien pur et paraît comme enfumé, bien que le ciel soit parfaitement serein. Dans la journée du 25 août, nous fûmes témoins d’un phénomène optique analogue encore inexpliqué, quoique bien connu des météorologistes qui ont séjourné sur des sommets élevés ; je veux parler du brouillard sec, fumée d’horizon, hâle des Suisses, Hœhenrauch des Allemands, callina des Espagnols, kobar des habitans de l’Abyssinie. Le ciel est pur, l’air calme, le baromètre haut, l’hygromètre au sec. Le touriste confiant gravit courageusement la montagne dans l’espoir de jouir au sommet de la vue étendue promise par son guide. Après plusieurs heures de fatigue, il arrive au sommet : ô déception ! au-dessus de sa tête, le ciel est toujours pur, pas un nuage n’en trouble l’azur, les objets rapprochés sont parfaitement visibles ; mais plus loin, à quelques lieues et surtout à l’horizon, une fumée rougeâtre enveloppe tous les objets, les contours des montagnes sont indécis, et les cimes semblent surgir d’une mer de brouillard. La vue même de la plaine est indistincte et comme brouillée, on dirait un tableau effacé ou inachevé. C’est le hâle, c’est la fumée d’horizon, étudiés par de Saussure en Suisse, par H. de Humboldt au Mexique, et dans les montagnes de l’Auvergne par M. Lecoq et moi[5]. Plus rare lorsqu’on s’avance dans le nord, la callina est habituelle en Espagne, en Algérie, en Abyssinie, de juin à septembre. M. Wilkomm[6], qui l’a observée dans la péninsule, pense, comme les habitans du pays, qu’elle s’accroît et diminue avec la chaleur. Plusieurs fois il a fini par atteindre les lieux enveloppés de callina ; à mesure qu’il s’approchait, tout devenait clair et distinct, la callina semblait fuir devant lui, comme dans le désert l’eau fantastique, effet des illusions du mirage, fuit devant le voyageur impatient de l’atteindre. Au lieu de ces vagues apparences que revêt souvent la callina, nous la vîmes dans la journée du 25 août former un anneau complet faisant tout le tour de l’horizon et interrompu seulement par des montagnes aussi élevées que le Canigou. Cet anneau, d’un gris rougeâtre comme la fumée, était nettement délimité, et M. Bassot put constater à l’aide du théodolite que le bord supérieur était éloigné de 90 degrés du zénith (exactement 100 grades, 87’). L’anneau se maintint toute la journée jusqu’au soir, où il devint moins distinct. Le lendemain, le soleil levant, sortant de la mer au milieu des brumes matinales, montait lentement au-dessus de l’horizon comme un disque rouge dépouillé de rayons. Il entra dans la callina ; ses apparences ne changèrent pas, mais au moment où il sortit de cette fumée atmosphérique, les rayons jaillirent tout à coup de l’orbe incandescent et éclairèrent tout le paysage d’une lumière subite. Nous vîmes alors l’ombre immense du Canigou, qui se prolongeait dans l’ouest jusqu’aux cimes les plus éloignées ; elle diminua peu à peu en se rapprochant, et s’évanouit enfin dans la vallée de la Têt. Le jour était venu, précédé d’une aurore prolongée, et le soleil en quittant la callina était assez élevé au-dessus de l’horizon pour illuminer à la fois la plaine et la montagne.

Je crois en avoir dit assez pour que le lecteur soit pénétré de l’importance et de la difficulté des travaux géodésiques. Ces travaux sont le fondement de la géographie, et celle-ci à son tour est la base de l’art militaire, dont toutes les combinaisons reposent sur une connaissance exacte de la géographie et de la topographie des contrées où les armées ennemies manœuvrent les unes contre les autres. On sait ce que l’ignorance de la géographie de notre propre pays nous a coûté, et l’on s’étonnera que les travaux géodésiques soient si peu prisés par ceux-là mêmes qui sont destinés à en recueillir les fruits. Croirait-on que les campagnes géodésiques ne comptent pas comme des campagnes militaires et ne soient même pas assimilées aux fonctions si douces, si peu fatigantes pour le corps et pour l’esprit, que les capitaines d’état-major remplissent auprès des généraux qui commandent les divisions d’Alger, d’Oran et de Constantine ? Comprend-on que l’avancement soit moins rapide pour les officiers chargés de ces travaux que pour les autres ? Dans les pays étrangers, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Espagne, ce sont des généraux qui sont à la tête du service géodésique, et ce sont des travaux géodésiques qui leur ont valu ce grade. En France, nos géodésiens les plus célèbres, Puissant, Corabœuf, Brousseaud, Peytier, Hossard, n’ont pas dépassé celui de colonel ; Delcros, l’un des plus méritans, est mort commandant après avoir pris part à toutes les grandes opérations de la carte de France. L’art militaire étant l’application de toutes les sciences à la défense du territoire, le courage n’est point la seule qualité qu’on puisse et qu’on doive exiger d’un officier : le savoir lui est aussi nécessaire que la bravoure ; il combattra avec sa tête plus efficacement qu’avec son bras, et il n’est pas quitte envers son pays quand il a prouvé qu’il ne craint pas de mourir pour lui. L’étude doit donc être recommandée aux militaires autant qu’aux professeurs et récompensée chez les uns comme chez les autres, car aujourd’hui c’est par la science qu’un peuple s’élève au-dessus des autres dans les arts de la paix comme dans ceux de la guerre.


III. — CLIMAT ET FLORE DU SOMMET DU CANIGOU.


Pendant les séjours que j’ai faits sur les hautes montagnes, la flore des sommets m’a toujours vivement préoccupé. N’est-il pas intéressant en effet de connaître les plantes qui, parties du bas de la montagne, montent pour ainsi dire à l’assaut de ces points culminans, et celles qui, complètement inconnues sur les flancs du massif, apparaissent tout à coup sur une cime élevée ? Pour le Canigou, la question était encore plus piquante que pour un sommet des Alpes de la Suisse ou des Hautes-Pyrénées. La plaine de Perpignan est la plus chaude de France, l’oranger, le palmier-dattier, l’agave, y vivent en pleine terre. La température annuelle moyenne, d’après les observations de M. le docteur Fines, y atteint 14°,1. On peut en déduire que celle du sommet du Canigou est de — 1°,4 ; c’est le climat de l’extrémité septentrionale de la Norvège. Pendant notre séjour, du 22 au 29 août, la température moyenne de l’air au sommet du Canigou a été de 6°,5 ; à Perpignan, elle était de 22°,2. Au sommet, la température n’a jamais dépassé. 14°,2 ; à Perpignan, elle s’est élevée à 32°,5. Quant au froid, le degré le plus bas auquel le thermomètre soit descendu pendant la nuit au sommet a été de — 3°,7 au-dessous de zéro. Quand on veut connaître toutes les conditions qui influent sur la végétation, les températures du sol ne doivent pas être négligées, car la plante est échauffée par le sol où elle plonge ses racines, comme par l’air qui entoure les parties découvertes. Mes compagnons avaient enfoncé des thermomètres dans la terre à 2, à 10 et à 20 centimètres ; dans cette zone, la température moyenne du sol a été de 10°,8, plus élevée par conséquent de 4°,3 que celle de l’air. Le 25 août, cette température est montée à 20°,4, c’est-à-dire à 6°,2 au-dessus de celle de l’air ; c’est donc le sol bien plus que l’air qui favorise la végétation des plantes alpines et leur permet d’en accomplir les phases dans un temps relativement très limité. Les températures du sol près de la surface ne sont pas les seules qu’il soit intéressant de connaître ; il ne l’est pas moins de savoir à quelle profondeur la chaleur solaire pénètre dans l’épaisseur des différentes roches qui composent l’écorce du globe. Un mineur appelé au sommet du Canigou fora dans le micaschiste un trou de 1 mètre de profondeur. Un thermomètre enchâssé dans une monture en bois fut laissé à demeure au fond de ce trou ; il marquait 7°,6. Au campement, à l’altitude de 2 359 mètres, un autre thermomètre fut enfoncé dans le même sol à 0m,80, la dureté de la roche n’ayant pas permis de foncer davantage ; le thermomètre se tint à 8°,9 en oscillant de quelques dixièmes seulement autour de cette moyenne. Au Vernet, à 630 mètres au-dessus de la mer et à 1 mètre au-dessous de la surface, la chaleur était de 14°,6[7]. On voit par ces chiffres que la chaleur solaire pénètre dans la terre, et que l’influence du jour et de la nuit est encore sensible à la profondeur indiquée.

Le bas de la cheminée par laquelle on arrive au sommet du Canigou se trouve à 80 mètres au-dessous de ce sommet : c’est à partir de ce point que je me suis appliqué à recueillir toutes les plantes phanérogames qui croissent sur le cône terminal compris entre 2 700 et 2 785 mètres. Je ne pouvais espérer de n’en manquer aucune : il eût fallu pour cela visiter le sommet de juin jusqu’en septembre, à l’exemple de Ramond, qui fit dix-sept ascensions sur le pic du Midi pour y cueillir toutes les fleurs qui le parent en été. En effet, lorsqu’elles sont défleuries, les plantes alpines échappent à la vue par leur petitesse et leur ressemblance avec celles qui les entourent. Tous ces végétaux sont des espèces naines abritées sous les pierres, cachées dans les fissures, blotties contre les rochers. Leur végétation chaque année n’est que de quatre mois tout au plus ; aussi des sous-arbrisseaux, tels que le myrtille, le rhododendron, le genévrier, longs de 2 décimètres, sont-ils aussi vieux que les grands arbres de la plaine. Comment s’en étonner ? Pendant huit mois, d’octobre à mai, ces végétaux dorment ensevelis sous une épaisse couche de neige ; lorsqu’elle a disparu, des vents violens et continus les couchent sur le sol : la température de l’air oscille autour de zéro, et s’élève rarement à 10 degrés au-dessus. Les nuages, attirés par la cime isolée du Canigou, l’entourent presque toujours d’une brume épaisse identique aux brouillards de la plaine. Quand le soleil luit, le sol s’échauffe, comme nous l’avons vu, plus que l’air, et les plantes alpines sont dans les conditions analogues a celles des végétaux élevés sur couche dans nos bâches ou dans nos serres. Peu de plantes peuvent s’accommoder d’un pareil régime. Cependant j’ai trouvé 58 espèces sur le sommet du Canigou. Il y en a davantage ; sur la cime du Faulhorn, après plusieurs séjours de quelques semaines renouvelés pendant trois ans, j’avais cueilli sur le cône terminal, situé à 100 mètres au-dessous de celui du Canigou, mais à 4 degrés latitudinaux plus au nord, 132 espèces de plantes phanérogames ; Ramond, sur le pic du Midi de Bagnères, plus haut de 100 mètres que le Canigou, avait trouvé 72 espèces.

Ma florule du sommet de cette montagne n’est donc pas complète ; cependant elle est suffisante pour donner lieu à quelques considérations de géographie et de topographie botaniques. D’abord pas une de ces plantes ne croît dans la plaine de Perpignan, dont la végétation est celle du littoral méditerranéen. Sur 58 espèces, il y en a 50 qu’on retrouve dans les Alpes ; les 8 autres, inconnues dans les Alpes, sont propres aux Pyrénées ou reparaissent dans les Cévennes et les montagnes du centre de la France[8]. Ainsi la flore du Canigou est une flore essentiellement alpine ; mais nous avons démontré, dans une autre étude[9], que la flore des Pyrénées n’est qu’une extension de la flore polaire, qui s’est avancée pendant l’époque glaciaire jusque dans les latitudes moyennes de l’Europe. Cette période a été suivie d’un réchauffement dont nous éprouvons les effets ; alors les plantes polaires et scandinaves se sont réfugiées dans les montagnes, comme les chamois et les marmottes, qui vivaient autrefois dans nos plaines. Cela est si vrai que le sommet du Canigou nous offre 17 plantes[10] qui, habitant les Alpes, se retrouvent également dans les régions polaires telles que le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, l’Asie et l’Amérique arctiques, y compris le Groënland, où l’époque glaciaire règne encore actuellement. Nous avons donc en France le même contraste que sur le revers méridional des Alpes : le voyageur, partant de la région des orangers et des oliviers, peut s’élever en un jour dans celle des plantes du Spitzberg et du Groënland.

Les sommets élevés sont des observatoires où les astronomes, les physiciens et les naturalistes peuvent résoudre une foule de problèmes dont l’étude même est impossible dans la plaine. Pour les habiter, il faut renoncer à quelques-uns des raffinemens de la vie habituelle ; mais que de compensations à ces légers sacrifices, que de grandes impressions en face du spectacle toujours changeant d’une vaste étendue de la surface terrestre déployée sous vos yeux ! Ramond, le peintre et l’explorateur des Pyrénées, l’avait bien senti. Surpris un jour par le mauvais temps au sommet du pic d’Espingo, il se réfugie sous un bloc de granit avec son guide et assiste au spectacle grandiose d’un orage dans ces hautes régions. Son imagination s’éveillant, il se figure ce que verrait un observateur qui passerait une année entière au sommet de ce pic. « Non, s’écrie-t-il en se voyant à la place de l’observateur favorisé, non, ses jours ne seraient point livrés à l’ennui. Que d’événemens se succéderaient jusqu’à présent inconnus, inobservés, inouis ! Que de sensations et d’idées nouvelles ! Quel spectacle, une fois que les tempêtes de l’automne se seraient emparées de ces lieux comme de leur domaine, que l’izard léger et la triste corneille, seuls habitans de ces déserts, en auraient fui les hauteurs, qu’une neige fine et volage, entraînée de pentes en pentes et volant de rochers en rochers, aurait englouti sous ses flots capricieux leur stérile étendue ! » Esquissant à grands traits les phénomènes météorologiques, l’aspect du ciel et des montagnes pendant l’hiver, les nuits sombres et brumeuses suivies de journées radieuses où le soleil illumine les hauts sommets, tandis que la plaine disparaît sous une épaisse couche de nuages, les violentes bourrasques de vent interrompues par des intervalles d’un calme profond, il arrive au moment de la fonte des neiges. Les premières fleurs entr’ouvrent leurs corolles sur la terre ruisselante d’eau glacée ; le blanc linceul qui les a protégées pendant l’hiver se soulève pour les confier aux tièdes haleines du printemps. Les noires forêts se dessinent sur le flanc des montagnes, les pentes gazonnées reparaissent, la végétation renaît, les troupeaux s’apprêtent à monter dans les pâturages. L’été règne enfin, et les hauts sommets, devenus accessibles à l’homme, appellent le touriste pour réjouir les yeux, le poète pour l’inspirer, et te savant pour lui révéler des secrets que la nature dérobe à celui qui l’interroge entre les murs étroits d’un laboratoire ou dans les limites de l’horizon borné des villes et des plaines habitées.

Charles Martins.
  1. Histoire de l’Astronomie moderne, 1779, t. II, p. 337.
  2. Pinus uncinata.
  3. Rhododendron ferrugineum.
  4. Genista purgans.
  5. Essai sur la nature et l’origine des diverses espaces de brouillards secs (Annuaire météorologique de la France, 1850).
  6. Zwey Jahre in Spanien und Portugal, t. III, p. 110.
  7. A l’observatoire de Paris, pendant la même période, le thermomètre enfoncé de 1 mètre dans le sol variait de 20°,2 à 19°,4.
  8. Ce sont : Silène ciliata, Saxifraga geranioides, Leucanthemum palmatum, Senecio leucophyllus, Jasione perennis, Myosotis pyrenaica, Pedicularis pyrenaica, Oreochloa disticha.
  9. Voyez la Revue du 1er février 1870.
  10. Anemone alpina, Draba hirta, Silene acaulis, Cerastium alpinum, Saxifraga oppositifolia, S. exarata, Alchimilla alpina, Aster alpinus, Thymus serpyllum, Vaceinium uliginosum, Oxyria digyna, Armoria alpina, Juniperus communis, Luzula spicata, Juncus trifidus, Poa alpina et P. laxa.